ÉDOUARD DUJARDIN
(1861-1949)



Aristide Marie : La Forêt symboliste
Le Val-Changis et Édouard Dujardin

Val Changis
Le Val-Changis

Que des oiseaux chanteurs habitent ces bosquets,
Qu'avril orne le seuil, que Juin dore la treille,
Qu'au-dessus du foyer flotte une claire paix
Mais que dans l'âme l'esprit veille.


Tel est le symboliste quatrain qui, inscrit comme une épigraphe au-dessus de la porte, commande, au seuil du Val-Changis, un poétique recueillement. Et le rêve naît de ces cénacles antiques, accomodés à l'entretien des sages et aux colloques platoniciens. Ecartée du bruit de la rue, au fond de la petite place du Haut-de-Changis, la maison ne livre au regard des passants que la paroi nue de son mur du fond.

C'est seulement, la grille franchie, que se révèle, dans la cadre mélodieux de son parc, la souriante façade. De l'exhaussement de sa terrasse fleurie et d'un perron de quelques marches la vue s'étend, au-delà d'une vaste pelouse, encadrée de beaux arbres, sur une perspective choisie. Nulle bâtisse, nulle maçonnerie discordante ne rompt l'harmonie de cet horizon sylvestre. La cloche d'entrée annonce-t-elle quelque invité, qu'apparaît sur le perron la silhouette de l'hôte : grand, la face rasée sous ses cheveux blancs, le regard clair illuminé d'une vigilante pensée, avec de hautes manières tempérées de la simplicité de l'accueil, tout de suite il met à l'aise ses amis et les entoure de cordialité.

Tel je revois, avec des souvenirs de trente-cinq ans, le maître du Val-Changis, mon vieil ami Édouard Dujardin.

Mais des relations plus anciennes, une amitié de plus d'un demi-siècle me permettent d'en retracer les phases spirituelles. De même âge tous deux, issus de souches normandes et nourris aux sèves du même sol, nos mémoires ont reçu les mêmes empreintes, à l'éveil de la vie de l'esprit. Depuis l'adolescence nos souvenirs se rejoignent.

Édouard Dujardin

À l'ombre de la vieille église du onzième siècle, ressortant autrefois de l'abbaye du Bec-Hélouin, ses parents et les miens reposent dans le même cimetière. Aux vacances de nos collèges nous avons, par les prairies et les vallées de la Risle, clamé les vers de nos romantiques enthousiasmes, lui, féru de la Légende des Siècles, moi, plus sensible aux tendresses de Musset et aux langueurs lamartiniennes.

Car la différence de goûts et d'opinions, qui çà et là reparaîtront dans l'âge mur, loin de troubler notre amitié, en étaient une sorte d'excitant et d'aliment. Nous nous retrouvions ensuite à Paris, jeunes bacheliers, destinés selon le vœu familial, lui à École Normale, moi à l'École de Droit. Mais affranchis des compressions classiques, mus par l'illusion juvénile de la conquête de Paris, nous ouvrions tout grand notre esprit aux tendances et aux aspirations d'alors.

C'était l'âge où se pressentait un vague déclin du réalisme des Goncourt et plus encore du naturalisme de Zola. On ne rêvait pas déjà, dans les jeunes milieux littéraires, de l'abrogation de la vieille prosodie, mais la lassitude s'accentuait des ciselures et de l'orfèvrerie du Parnasse.

Catulle Mendès, à qui l'on doit tout au moins concéder un certain discernement des nouveaux talents, marquait cette évolution dans ses conférences de la Salle des Capucines, en novembre 1884. Tout en louant les derniers Parnassiens, il signalait l'hermétisme mallarméen et le concept symbolique d'Axel, le beau drame de Villiers de l'Isle Adam, dont celui-ci nous fit, peu après la lecture.

Dès lors naissait, chez Dujardin, le culte de Mallarmé et une aspiration vers le symbolisme intégral, préludé, en quelques pages de la Vogue et les Illuminations de Rimbaud, affirmé bientôt dans la Revue Indépendante. Mais il doit passer auparavant par la phase wagnérienne de combat, qui s'étend de 1885 à 1887.

Préparé par une transitoire vocation musicale qui le fit quelque temps suivre le cours de contre-point au Conservatoire, il fut touché par la révélation wagnérienne qui allait se traduire par un ardent prosélytisme. Il fut parmi les premiers pèlerins français de Bayreuth, pénétra dans l'intimité de Wahnfried et laissa, sur la colline sacrée, le souvenir d'une insigne ferveur.

Avec le concours de Houston-Stewart Chamberlain et du juge Lascoux, il fonda en 1885, la Revue Wagnérienne, publication mensuelle d'une trentaine de pages dont le titre s'inscrivait, sur la couverture, en caractères gothiques. Il y déploya un zèle enthousiaste, en rédigea lui-même les chroniques, réservant à Chamberlain l'analyse de la revue de Bayreuth.

Wagner
Revue wagnérienne
Çà et là s'ajoutait quelque article de Villiers de l'Isle-Adam, de Huysmans, de Mendès, d'Edouard Rod, des textes de Wagner lui-même, le tout rehaussé de lithographies de Fantin-Latour et d'Odilon Redon. La poésie associait par un florilège de sonnets, en tête desquels figuraient le sonnet célèbre de Mallarmé : « Le silence déjà funèbre d'une moire… » et le Parsifal de Verlaine.

Sa mission protagoniste accomplie, la revue cessa de paraître. Mais elle avait eu dans la pénétration wagnérienne en France, un rôle d'avant-garde. De nos jours où le triomphe de cet art est définitivement consacré, on ne saurait oublier en quelle atmosphère d'hostilité elle réagissait.

L'innovation du drame wagnérien se heurtait à la tradition de notre opéra classique et au succès établi de la musique de Gounod et de Massenet, résistance aggravée encore du préjugé national contre le maestro germanique, conspué naguère, aux algarades de la place de l'Opéra, lors de la représentation de Lohengrin.

De façon plus notoire encore, l'initiative de Dujardin doit se manifester dans l'organe du symbolisme que fut la Revue Indépendante. En dehors de la Revue Wagnérienne, son activité d'écrivain ne se traduisait que par un volume de Contes, les Hantises, édité chez Vanier, en 1886.

En dépit de quelques néologismes ou tournures insolites qui ne survivront pas à l'originalité voulue d'une première œuvre, ces nouvelles affectaient déjà une écriture aisée, au service d'une invention très personnelle.

En manière de préface, l'auteur y inscrivait cette pensée dont il faisait le thème de son recueil : « Seule l'idée est ; le Monde où nous vivons est notre ordinaire création; et parfois nous vivons d'autres idées, d'autres mondes. »

Divan Japonais
Affiche de Lautrec où l'on voit Dujardin accompagnant Jane Avril
Le premier numéro de la Revue Indépendante parut en novembre 1886. En tête, une déclaration modérée en affirmait l'éclectisme : « on y admettrait les formules les plus réservées, comme les plus hardies, en restant indépendant non moins des traditions académiques que des vaines agitations décadentes… » Au sommaire s'annonçait une collaboration d'une exceptionnelle qualité.

Tout ce qui était déjà ou devait être le lustre de nos lettres au dernier siècle aura sa place dans cette rédaction.

Nul magazine n'assemblera, en deux années, phalange plus choisie de poètes et d'écrivains en une telle diversité de genres et de talents. Les rubriques d'actualité, - art, livre, théâtre et musique, - étaient dévolues à Huysmans, Mallarmé, Gustave Kahn, Téodor de Wyzewa, Henri Céard, Ajalbert et Fourcaud. Un poème en prose de Barbey d'Aurevilly, une nouvelle de Bourget, des vers de Jules Laforgue, une comédie de Tolstoï, un roman de Huysmans : En rade, c'était , n'est-ce pas, un sommaire assez brillant pour un numéro de début. Venaient ensuite des poèmes et sonnets de Verlaine, de Mallarmé, de Heredia, de Bourget, d'Henri de Régnier, de Moréas, des vers libres de Laforgue, de Viélé-Griffin, de Gustave Kahn, des articles et chroniques de Barbey d'Aurevilly, de Huysmans, d'Anatole France, de Paul Adam, de Lucien Descaves, de Mirbeau, de Richepin, de Péladan

Son activité est alors extrême : il se dépense en démarches, il surveille son tirage, d'abord à Asnières, puis à Abbeville, où est maintenant son imprimerie. Il a transféré ses bureaux au 11 de la rue de la Chaussée d'Antin, où il a loué une boutique, au rez-de-chaussée sur la rue.

Je l'y trouvai un jour, perché sur un escabeau, clouant lui-même des tentures, en vue d’une exposition permanente de tableaux : des Manet, des Degas, des Pissarro, des Guillaumin, une sorte d'illustration de la Revue. Car elle était en même temps une revue d'art, dont le tirage de luxe, - rareté bibliophilique aujourd'hui, - était orné de dessins et d'eaux-fortes de Whistler, Besnard, J.-E. Blanche, Pissarro, Renoir, Chéret, Helleu, Fantin-Latour…

Alors que Dujardin descendait de son escabeau, je vis entrer un grand garçon, au visage à pêne ombré de moustache, au profil hardi, d'une sveltesse qu'allongeait encore un pardessus à taille, coiffé d'un haut-de-forme à bords plats, l'air assuré, distant et vaguement dédaigneux.

Maurice Barres
Maurice Barrès par Jacques-Émile Blanche
Dujardin me présenta Maurice Barrès, « l'un des espoirs de la littérature de ce temps ». Il venait prendre congé pour aller en Lorraine, « faire campagne et louer un journal pour soutenir sa candidature ». La Revue Indépendant donnait alors de lui, outre les primeurs de ses romans, un article sur le général Boulanger et la jeune génération, où il analysait « un nouvel état de conscience ».

Se peut-il qu'avec de tels gages de durée la Revue Indépendante n'ait pas conquis et gardé sa place parmi nos grands magazines littéraires ? C'est qu'hélas ! Dujardin, payant de son mieux ses collaborateurs, y avait épuisé ses personnelles ressources, sans trouver les concours financiers que légitimait une aussi viable entreprise.

D'ailleurs, las d'une dépense d'activité qui, au cours de ces deux années, ne lui avait laissé de trêve, il va se créer un visage de dandy sportif et pour un temps s'abandonner au flot vermeil de la dissipation.

Héros du turf et du Paris nocturne, il a dépouillé tout vestige de la tenue surannée d'artiste, par quoi il affirmait naguère son dédain de la mode.

Le voici subitement transformé : habit de la meilleure coupe du tailleur anglais, boutonnière fleurie, monocle à l'œil, cravates assorties aux nuances du costume font de lui un gentleman de haute mine, non sans quelque fantaisie de héros byronien.

Cet avatar n'est au surplus, qu'une épreuve nouvelle des poètes fashionables et « Jeunes France » romantiques, de ces « Lions » de la « Jeunesse dorée » qui, autour de Musset et de Roger de Beauvoir, trônaient au balcon de Tortoni et tenaient haut le pavé du boulevard de Gand.

Nanti des ressources qu'il tient de l'héritage paternel, il a loué, rue Spontini, un rez-de-chaussée que des amis artistes font résonner de leurs truculentes hilarités.

Toulouse-Lautrec
Toulouse-Lautrec par Louis Anquetin
J'ai souvenir de tels de ces dîners où triomphaient Anquetin et cet ineffable nain, Toulouse-Lautrec, qui tenait alors ses assises au Moulin-Rouge. Le buste étayé de jambes de pygmée, il avivait le contraste qu'évoquait le souvenir du beau Lautrec et de la légende de Clémence Isaure.

Il a tracé de Dujardin maints croquis humoristiques, telle cette affiche du Moulin-Rouge où l'on voit Dujardin à barbe flavescente en face d'une svelte hétaïre, célèbre alors sous le surnom de la Mélinite.

La Muse ne l'a cependant pas délaissé. Au cours de es folles distractions, elle fait entendre, avec l'âcreté d'un remords, son rappel désolé. Il a publié en vers libres, la Comédie des Amours, puis le Délassement du Guerrier, où s'affirme de plus en plus l'abandon des techniques de l'ancienne prosodie. Puis, comme manifeste du symbolisme, il fait représenter, de 1891 à 1893, sa trilogie dramatique d'. La première partie partie fut donnée à une soirée d'invités, au Théâtre d'Application, le 20 avril 1891 ; la seconde, - le Chevalier du Passé, - au Théâtre moderne, le 17 juin 1882, puis, la Fin d'Antonia, au théâtre du Vaudeville, le 14 juin 1893. L'épreuve n'allait pas sans quelque risque. Une indéniable inspiration poétique, mais une présentation de vers libres, aux coupes les plus variées, des allitérations et une redondance de rimes et d'assonances donnaient au dialogue une certaine monotonie qui heurtait les accoutumances.

Avec une assistance de lettrés, attentifs à cette innovation, et le soutien d'amis enthousiastes, toutes les audaces étaient possibles, et l'auteur n'entendait faire aucun sacrifice.

Comme aux batailles du romantisme, ce fut d'abord merveille d'applaudissements. À la première partie d'Antonia, j'avais, près de moi, exultant de bravos et de hourras, Anquetin et Félix Fénéon, ce dernier pourvu d'un bouc démesuré, allongeant une maigre face de Méphisto, claquant des mains hautes, avec un sérieux imperturbable. Le succès fut complet : aussi Dujardin crut-il qu'il pourrait, pour le Chevalier du Passé, élargir son public. Il rêva d'y assembler le Tout-Paris des grandes premières.

La corbeille resplendissait de diamants et de belles épaules, toute la clientèle frivole et charmante des théâtres à la mode. C'était le danger : mal accordées aux rythmes inattendus et aux répons alternés que débitaient des acteurs inexperts, les jolies spectatrices ne se tinrent plus. De petits rires, mal contenus, se perçurent, dont la contagion allait grandissant.

Ce ne fut bientôt plus autour du balcon, qu'un jeu de mouchoirs étouffant une montante hilarité. Les artistes sentaient proche le funeste « encarafement », lorsque Dujardin, par une héroïque résolution, fit baisser le rideau, puis, s'avançant devant la rampe, avec un sang-froid plein de dignité qui fit taire les belles rieuses, il leur dit à peu près ceci :

« S'il est parmi vous des personnes, venues ici avec l'espérance d'une pièce comique, je dois leur dire que telle n'a point été mon intention, et que je les prie de chercher ailleurs un spectacle plus conforme à leur attente. » Du coup, le silence se rétablit et la pièce s'acheva, d'abord dans une attention déférente, puis, avec de chauds applaudissements. L'honneur était sauf, et, au surplus, Dujardin n'avait-t-il pas le précédent d'Hernani, qui, après la bataille organisée de la première, fut, les soirées suivantes, exposé à un retour agressif des Philistins : on s'y donnait rendez-vous pour « s'amuser et rire à Hernani. Le lendemain, Henri Fouquier, le Nestor du Gil Blas, publiait en première colonne de ce journal, un article d'éreintement, où, avec une véhémence qui ferait sourire aujourd'hui, il vouait aux gémonies Antonia et son auteur. Dujardin n'en trouva pas moins l'approbation d'un public favorable, à la fin d'Antonia.

Deux incidents d'importance marquent tour à tour son avatar de high-lifer, comme on disait alors. Pous le prestige, autant que pour la commodité de ses opérations du turf, Dujardin attelait à un élégant buggy de Belvalette un fringant alezan, qu'il conduisait lui-même, un groom à son côté, avec la fière tenue d'un lion de Gavarni.

buggy
Buggy
Or, un jour qu'il descendait les Champs-Élysées, subitement, par l'effet d'une pièce mal ajustée de son harnachement, le cheval s'emballa.

Ce n'était pas alors le glissement rapide des autos, mais le tranquille roulement, au trot des chevaux, de nos bons vieux attelages. Un cheval affolé, entrainant, à une allure désordonnée, au milieu des voitures, son frêle véhicule, pouvait, au moindre heurt, produire une catastrophe.

Dujardin tenta de la ressource habituelle, qui était de placer la bête derrière l'un des fiacres qui le précédaient ; mais sans modérer l'allure, l'animal vint se heurter à la caisse du fiacre qu'il creva de ses timons. Deux dames s'y trouvaient, dont l'une fut assez grièvement blessée.

C'étaient des gens de qualité et la réparation pouvait être lourde. La Compagnie d'assurances de Dujardin, avec une insigne mauvaise foi, se déroba. D'où procès, toutes voies de recours et hautes juridictions épuisées.

Voilà, pour des années, Dujardin empêtré dans tous les écheveaux de la procédure. Il s'y débrouillait avec quelque souplesse, alors surtout qu'il avait conscience de souffrir d'une iniquité. Sur ces apparences, néanmoins, il devait, pour beaucoup, faire figure de plaideur irréductible.

Survint enfin un autre revers, plus décisif. Grand joueur, réputé pour ses mises audacieuses, il régnait au pesage et sur la pelouse de toute son assurance d'heureux sportsman. Pendant près de deux ans, son bonheur au jeu ne le trahit guère, mais un jour funeste, où e courait le Grand Prix de Deauville, la chance tourna il passa par une série d'échecs qui finalement se traduisit par un complet désastre.

C'était la ruine. Avec le sang-froid, dont il ne se départ jamais, il a jeté sur le futur un lucide regard. De la littérature, telle qu'il la conçoit, il ne doit rien attendre pour la vie matérielle. Ni le journalisme, avec ses astreintes quotidiennes, ni le théâtre, ni le roman, adaptés au goût du public, ne sont de son domaine. Son entente de la vie est d'ailleurs exclusive de la gêne et de la médiocrité. Plus encore répugne-t-il à la bohême loqueteuse et au parasitisme littéraire.

Au surplus, il n'y a plus de place, dans notre actuelle société, pour le poète errant qui, la mandore au flanc et la besace vide, s'en va chanter par le matin. Donc, pour garder sa pensée indemne de tout souci mercenaire, il entend faire deux parts d sa vie : l'une dévolue au gagne-pain et aux « affaires », l'autre réservée au libre essor de l'esprit créateur.

S'ouvre alors cette phase d'affaires, à laquelle il s'est asservi avec cette énergie résignée qu'il sait opposer à l'adversité. Il aura bureau, secrétaires, employés ; attentif aux échéances et aux inventaires, il exerce sur ses services une surveillance assidue. Il a de la sorte donné à son entreprise l'essor le plus actif et rétabli l'équilibre de ses finances.

Or, ce n'est là qu'une trêve passagère à ce qui reste son unique raison de penser et de vivre.

S'il ne peut accorder à la littérature que des loisirs dérobés aux fins de semaine, il se produit dans son esprit une incubation lente où se développe son acquis intellectuel et sentimental.

De son passage dans la vie d'affaires, il a recueilli de nouveaux motifs d'inspiration qu'il doit mettre en œuvre pour le couronnement de son cycle dramatique : les Argonautes, tel sera le titre de série qu'il donnera à ce nouveau théâtre, mais il faut attendre jusqu'en 1913, avant que soit mise à la scène Marthe et Marie, la première de ses « légendes dramatiques ». Cet intervalle toutefois n'est pas une vide lacune dans sa production. Çà et là, quelques vers et un roman : l'Initiation au péché et à l'amour, édité au Mercure de France, en 1898.

Attentif à la vie de malchance du pauvre Verlaine, il s'est fait l'éditeur de ses Confessions, qu'Anquetin illustrera d'un profil impressionnant.

verlaine
Verlaine par Louis Anquetin
Puis, son intelligence, toujours en éveil, a abordé un nouveau domaine. L'histoire des religions, et spécialement le fait merveilleux de la conquête morale de l'humanité par le christianisme, lui est d'un attrait fascinateur.

Mais ce n'est plus là pour lui besogne purement littéraire, ni un thème à lyrisme sacré. Sous le beau titre : , c'est une histoire du judaïsme ancien qu'il se propose de traiter en « historien » : - « L'évolution du peuple juif, dit-il en l'épigraphe de son livre, doit être étudiée avec la même froideur que l'évolution de n'importe quel peuple de l'ancienne Asie… »

Or rien, dans ses études antérieures, ne l'habilite à une pareille tâche. À quarante ans, avec une patience et une énergie peu communes, il s'astreint aux sévères études auxquelles maints spécialistes consument d'ordinaire une partie de leur vie. Il apprend l'hébreu, s'initie aux méthodes et aux disciplines de l'exégèse, et c'est seulement quand il est pourvu de cette formation technique qu'il va se plonger aux arcanes du passé judaïque, depuis l'École d'Esdras jusqu'aux livres de Moïse, des Prophètes et des Apocalypses.

Le voici maître en Sorbonne, chargé de cours d'études religieuses à l'École des Hautes Études… Stupeur des amis de Dujardin, pour qui ce prodigieux avatar, faisant suite aux cycles du dandysme, des grands sports et des affaires, semble un aboutissement déconcertant. Et, cependant, sous cette apparente fantaisie, persiste une logique singulière : une ordonnance de vie que gouvernent une sensualité affinée et un suprême souci d'élégance s'allie à la plus hautaine manifestation de soi. Il va, tout à l'heure, sous une autre forme, en réaliser une visible expression. Depuis longtemps son aspiration de vie somptueuse le fait rêver d'une idéale demeure où il lui plairait d'assembler, à l'instar des cénacles antiques, une pléiade d'esprits fraternels.

La royale solitude de Fontainebleau, l'oasis de silence que forme à l'écart de la fébrile capitale, la rêveuse forêt fixe d'autant mieux sa préférence qu'y ont déjà élu leurs retraites quelques hôtes choisis, mus par l'irradiation du suave Mallarmé.

Ma propre installation à Fontainebleau, en 1893, lui était aussi, peut-être, un motif de plus de faire un choix de cette résidence. Une location d'attente à Samois, dans une villa occupée précédemment par Paul Margueritte, non loin de la retraite d'Élémir Bourges, puis un séjour provisoire au Haut-de-Changis, dans un immeuble dénommé la Villa Bella, - dont Mallarmé fut, maintes fois, jusqu'à sa mort, l'hôte privilégié, - lui firent élire la propriété voisine du Val-Changis.

L'habitation était modeste, sans nul rapport avec l'ampleur du par cet des dépendances, qu'un ancien propriétaire, fervent d'arboriculture, avait parés d'une splendide végétation.

Des massifs d'essences variées, distribuées au gré d'une scène naturelle, s'ouvraient sur une délicieuse perspective. De cette solitude Dujardin comprit tout de suite le parti qu'il pouvait tirer pour édifier le logis de son rêve. L'ancien pavillon fut abattu et, sur son emplacement, jaillit, vision blanche dans son cadre de feuillage, l'actuel Val-Changis.

Le plan, conçu selon le style modernisé du XVIIIe siècle, était l'œuvre du maître lui-même, assisté d'Anquetin qui avait dessiné la décoration de la façade : au fronton du pavillon central, un aigle éployait ses ailes au-dessus du quatrain épigraphique.

La grande salle, haute de six mètres, qui sera la salle à manger, se prolonge dans la grisaille d'une fresque de fond où un Apollon hausse sa lyre près d'un grand Pégase blanc, cabré, les ailes étendues, au milieu d'un cercle de poètes.

La peinture est restée à l'état de préparation, avec un léger rehaut de jus colorés, selon le vœu de Dujardin qui heureusement s'est opposé à une reprise totale méditée par l'inquiet Anquetin.

Dans cet inachèvement nébuleux, le sujet apparaît plus lointain, se noie dans une buée poétique qui crée au-dessus de convives une ambiance élyséenne.

Un luminaire approprié, créé par deux vastes candélabres, se complète d'un grand lustre, descendu d'un plafond décoré par Anquetin de quatre muses dorées.

Convive assidu de ses spirituelles agapes, je vis tour à tour se grouper autour du maître une phalange de sympathiques esprits.

Val Changis
Val-Changis
Ce fut, dès le début, les assidus de fondation : George Moore, hôte régulier du Val-Changis pendant un mois, chaque été ; Anquetin, d'Esparbès, Armand Point, Paul Fuchs, Édouard Franchetti, Viélé-Griffin, Paul Fort, André Rouveyre, Pierre Lalo, Robert de Souza, Remy de Gourmont.

Avec ce dernier, Dujardin avait fondé, en 1904, la Revue des Idées, organe de culture générale où il avait réuni d'illustres compétences dans toutes les catégories scientifiques, - sociologie, critique d'histoire religieuse, littéraire et philosophique : noble et digne entreprise encore, où il dépensait sa prodigieuse activité, mais qui, destinée à une élite trop restreinte, ne devait trouver les ressources matérielles d'une longue subsistance.

À la suite de Gourmont, se rencontraient au Val Changis, René Quinton, protaginste de la loi de constance et de la régénération des cellules vitales par l'eau de mer ; puis, Lucien Corpechot et les généraux Bonnal et Marchand. En 1913, une allègre garden-party se déployait sur les pelouses, en danses et farandoles, dans un décor de fête galante. Joyeuse et pittoresque assistance où se croisaient les plus diverses figures : Philippe Berthelot, J.H. Rosny, d'Esparbès, Anquetin, Willy, Laurent Tailhade, Rouveyre, Franchetti, Vallette, Mesdames Rachilde, Myriam Harry, Jane Hugard…

C'était la série brillante des dimanches du Val-Changis : j'y vis encore Ferdinand Herold, Firmin Roz, le docteur Doyen que j'entendis, un soir, faire à Mme Rachilde une démonstration de l'authenticité du Saint-Suaire. Après dîner, Paul Dukas, faisant exception à sa réserve habituelle, se mettait au piano et, de la meilleure grâce, nous chantait quelques fragments de son œuvre.

Wagner
Édouard Dujardin par Louis Anquetin

Le cyclone de 1914 interrompit cette douce vie. Ceux qui, comme nous, n'étaient plus en âge de servir, réduits au rôle de spectateurs angoissés, sentirent leurs cerveaux ébranlés par l'horrible cataclysme.

Cependant ce réveil de l'énergie française surexcitait au paroxysme ma ferveur nationale, m'inspirait une série de petits poèmes dont le titre Notre-Dame la France exprimait assez la tendance patriotique.

Différente se traduisait, chez Dujardin, l'émotion causée par la guerre : il publia une suite de Cahiers Idéalistes, puis, une série de poèmes, Mari Magno, où il flétrissait, avec, çà et là, des fulgurances d'Ézéchiel, le retour des peuples à la sauvagerie ancestrale.

L'esprit qui dominait ces cahiers, exclusif de préférence nationale, n'était pas sans créer quelque gêne dans l'échange de nos impressions, mais sans que ce conflit pût altérer une amitié dont les racines étaient trop profondes pour en être affectées.

Mieux retrouvais-je Dujardin, quand, le calme revenu, il voulut renouer, ce qui était sa tenace hantise, son nouveau « Théâtre Idéaliste » à la non parfaite légende d'Antonia.

Dès 1913, il avait fait représenter au Théâtre-Antoine, sous la direction artistique de Lugné-Poe, son beau drame symbolique de Marthe et Marie.

La pièce, traversée d'un grand souffle dramatique, où l'expression littéraire égalait la noblesse de l'inspiration, eut un succès que l'auteur n'avait pas escompté. Prévue seulement pour quatre soirées, la pièce fut reprise à l'automne et une cinquantaine de représentations aurait été dépassée si des engagements antérieurs n'avaient été pris pour un autre spectacle.

L'idée, qui se précisait davantage dans le drame suivant, les Époux d'Heur-le-Port, était le fruit de longues méditations et de l'expérience que Dujardin avait acquise de ses années d'affaires, soit le triomphe sur l'ambition et la poursuite de l'or, du retour à la vie simple et à la paix de l'âme, les Époux furent joués à la Comédie des Champs-Élysées, les 3 et 4 juin 1919, puis repris au même théâtre, le 9 février 1924.

Suivait, le même jour, un poème dramatique en un acte, le Retour des Enfants prodigues : le thème était le même, sauf la conclusion pessimiste où les fatalités de la chair et des passions ramènent l'Enfant prodigue « à son vomissement ». Entre temps, Dujardin s'est repris à l'énigme de la Croix, dont il se sent obsédé. Il donne alors au Théâtre Antoine, les 26 et 27 mai 1923, le Mystère du dieu mort et ressuscité, qu'il fait suivre, trois ans après, de son livre sur le Dieu Jésus, édité chez Messein en 1927.

Parodie
Parodie par Lautrec d'une fresque de Puvis de Chavannes
Parmi les personnages caricaturés on distingue Louis Anquetin, Edouard Dujardin,
Barrès Bonnat et Lautrec !
C'est une théorie de « l'historicité spirituelle » du christianisme qu'on ne saurait juger au regard de l'orthodoxie catholique ni même de la tradition évangélique du drame du Calvaire, mais dont la construction idéaliste, si contestable qu'elle paraisse, n'en éveille pas moins un puissant intérêt, sans d'ailleurs exclure des origines chrétiennes l'intervention du divin dans les âmes.

Il fait enfin représenter, au Théâtre de l'Atelier, le 21 juin 1932, son grand « drame cyclique » du Retour Éternel, - œuvre visionnaire, dit-il, où s'affirme son orientation spirituelle. C'est repris d'une idée de Nietzsche, un concept d'un pessimisme décevant, déjà esquissé dans Mari Magno, qui ramène, dans une périodique destruction, le leurre éternel des recommencements.

La critique fut généralement favorable au théâtre idéaliste, où chacun discerna l'essor d'une pensée profonde et une haute distinction littéraire. Le Retour Éternel s'offrait sous la forme d'un spectacle sans costumes, avec ou sans un sommaire décor, livrant, toute nue, sans autre adjuvant que la diction des interprètes, la pensée du drame à l'attention des spectateurs.

S'y ajoutait de même qu'à Marthe et Marie et au Mystère du dieu mort, la compréhensive autorité de Lugné-Poe ; et Mme Hugard, sans spéciale préparation professionnelle, mêlait aux rôles de femme des quatre dernières pièces un accent de pénétrante émotion.

Tout en mesurant ce bel aboutissement de son effort dramatique, Dujardin n'a pas délaissé ses études parallèles d'histoire religieuse, dont la suite vient de sortir de presse, sous le titre : La Première génération chrétienne. Un éclair de sérénité illumine cette phrase laborieuse et apaisée.

Un mariage heureux lui a donné une compagne affectueuse et lettrée, auteur elle-même d'œuvres de mérite, qui répand, sur son foyer et sur ses travaux, son charme et sa tendre sollicitude. De longs déplacements lui ont permis de louer le Val-Changis, en se réservant un mois de l'année pour y revoir ses amis. Parmi ceux d'autrefois, beaucoup sont morts ou dispersés. Mais la retraite de silence s'ouvre encore aux survivants et à une pléiade de jeunes qui s'y ravit, les dimanches d'été, à l'illusion d'une vallée de Tempé ou d'une villa Tiburtine.

J'y revois le pauvre Apollinaire, casqué de l'appareil de sa blessure de guerre maintenant la soudure de son crâne trépané, puis le mélodieux Pauk Dukas, l'un et l'autre aujourd'hui disparus.

De nouveaux convives se succèdent tour à tour sous le grand lustre : Georges Duhamel et Charles Vildrac, André Billy, Edmond Jaloux, Frédéric Lefèvre, Jean Paulhan, Henri Charpentier, Jean Cassou, Georges Pillement, André Chanson, Henri Hertz ; puis, des savants et des érudits : Jacques de Morgan, Isidore Lévy, Adolphe Reinach, le docteur Couchoud : je cite au hasard et j'en passe.

C'est dans cette élite, groupée autour du clair visage de son hôte, que le Val-Changis doit rester comme un site idéal, mêlant une vignette charmante à l'histoire de nos lettres. De même s'y inscrit en traits inoubliables, la silhouette intellectuelle d'Édouard Dujardin. Son œuvre est de celles qui ne conquièrent leur place définitive qu'avec l'avenir de leur pensée de précurseurs.

Mais déjà la sienne s'y trouve fortement marquée.

Et si parfois certains ont regretté quelques enthousiasmes trop spontanés ou des adhésions trop hâtives à des idéaux imprudents, nul ne lui doit contester une sincérité et une conscience d'une absolue droiture. Il offre enfin l'exemple d'une vie uniquement vouée au culte des lettres et au noble souci de sa dignité professionnelle ; de même doit-il laisser à ses amis le souvenir d'un attachement, dont j'ai moi-même, pendant plus de cinquante ans, éprouvé la sécurité. La récente attribution du prix Lasserre, couronnant un peu tardivement cette digne carrière, a montré du moins, par une unanimité, combien cet hommage excluait toute discussion.

Édouard Dujardin

L'ouvrage "La Forêt symboliste, Esprits et Visages" d'Aristide Marie est disponible à la Biliothèque de la Mairie de Bourron-Marlotte et plusieurs extraits sont en libre lecture sur ce site.

Si Aristide Marie et la plupart des amis de Dujardin ont parlé de lui avec ferveur et gentillesse, quelques voix discordantes se sont élevées ici ou là notamment parmi les artistes en marge qui moquaient en lui le bourgeois prétentieux et faiseur.

Parmi ces voix discordantes, celle de l'inénarable Anatole Isengrain, pourfendeur des faux artistes snobinards, dont les Souvenirs regorgent de piques savoureuses et de croquis piquants sur ce petit monde qui le recevait pour sa truculente originalité comme un monarque tolérait les facéties de son bouffon :

« Prétentieux touche-à-tout friqué mais sans génie, ce glorieux paltoquet a ouvert son salon et sa table à quelques artistes véritables, sans parvenir jamais ne serait-ce que par osmose, à s'enrichir de leur talent.

Tour à tour faquin du demi monde, faux artiste, sportif de salon et dandy d'opérette, il a dilapidé sa fortune d'héritier en gadgets mondains, aux courses, en travaux de dilettante, en médiocres putasseries, malade de ne pouvoir jouer dans la cour des grands.

Il est des êtres comme ça, créatures stériles, monuments inutiles, qui ont reçu tout de la vie sans rien en faire, alors qu'alentour vivent, s'affirment, irradient des êtres qui rayonnant de leur richesse intérieure deviennent des phares, des étoiles.

Parmi ceux qui l'ont côtoyé, qui furent ses amis, Aristide Marie esquissa un portrait aimable, sans méchanceté mais sans chaleur véritable, où l'on devine la nature profonde d'un fat sous le panégyrique d'un proche, conscient de l'inanité et de la vacuité du personnage.

Ses médiocres travaux ne lui ayant pas permis de parader et de festoyer au sein d'une Académie, - même étrangère, - Dujardin, comme les Goncourt, fonda la sienne, l'Académie Mallarmé, et ma foi, ce fut bien la seule action honorable qu'il eut faite, permettant à quelques laissés pour compte de la gloire, de ripailler à ses dépens ! » (Dominique Anatole Isengrain : Souvenirs)


Academie Mallarme

Fondateurs de l'Académie Mallarmé (1938)
Debout de gauche à droite : Dujardin, Vielé-Griffin, Valéry, Herold, Fontainas, Ajalbert
Assis : Saint-Pol-Roux, Paul Fort


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