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Lettre-Préface à l'éditeur Poulet-Malassis
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Mon cher ami,Que d'évènements ! ...
Vous m'envoyez en bonnes feuilles les Lettres d'un Mineur en Australie, et vous me demandez une préface. Vous ne pouviez mieux tomber. Non pas, grand Dieu ! que je connaisse Sydney ou Melbourne ! Je suis un parisien inexorable, et c'est seulement au Cirque et à l'Ambigu que je vais admirer les forêts vierges.
C'est là et non ailleurs que je contemple ces mêlées d'arbres géants, chênes et cyprès titaniques tordus par les convulsions des batailles antédiluviennes, ces ponts de mousse et de lianes suspendus sur les cascades argentées et grondantes comme pour servir de route aérienne au cortège invisible d'Oberon et de Titania, ces colossales architectures, ogives et voûtes de feuillages aux piliers vivants, peuplées de rugissements, de chansons et de murmures, où s'allument des prunelles ardentes, où frémissent des plumages célestes.
Je suis parfaitement initié aux émotions du chercheur d'or qui se dit : «Aurai-je le lingot d'or ou bien ne l'aurai-je pas ?» mais c'est pour les avoir éprouvées rue de Lancry, N°10, en montant l'escalier de Madame Porcher.Non, je n'ai connu ni les diggins ni les diggers, ni les store-keepers, ni le filon rempli d'or et de promesses, ni le seau, ni la pioche impatiente, ni le chapeau à surprises, ni le washing-stuff mêlé de fange et de métal précieux !
Mais j'ai mieux à vous offrir. L'auteur des Lettres d'un mineur en Australie, Antoine Fauchery est un de mes plus anciens et de mes meilleurs camarades, et nous avons fait ensemble, aux jours de la jeunesse, des expéditions bien autrement périlleuses que son récent voyage d'argonaute emporté vers la toison d'or.
Que de fois nous avons parcouru l'océan parisien sous l'orage et les éclairs fulgurants, ballotés par les vagues furieuses, et nous cramponnant comme des noyés à notre frêle barque Espérance ! Que de fois nous l'avons vu dans la capitale même des arts, ce marché ambulant où le chercheur d'or, avant même d'avoir commencé sa vie de travaux et de déceptions, est forcé de vendre au plus offrant ses bottes, sa bibliothèque et son parapluie !
Nous avons vu aussi le matelot ivrogne et déserteur qui s'enrichit en un tour de main, et les maudits qui s'épuisent vainement à déchirer la terre inféconde. Nous avons vu pour bien dire tout ce qu'on peut rencontrer en Australie et même ailleurs ; mais il y a si longtemps que j'ai fait la connaissance de Fauchery !
Oui, les années ont fui, pareilles à des flots effrénés. Comme il y a longtemps ! C'était du temps que les bestes parloient, si je me rappelle bien les chefs d'uvre néo-classiques et raisonnables qui faisaient alors oublier la grande poésie de mil-huit-cent-trente. Il y a bien douze ou treize ans de cela, je déjeûnais un matin, en compagnie d'un ami, au premier étage d'un petit cabaret, exilé depuis, qui touchait au comptoir de cette mère Moreau dont les prunes confites sont célèbres sous la hutte du groënlandais comme sous l'ajoupa couvert de feuilles.
Nous étions assis devant une table de marbre appuyée à une fenêtre. Dans la salle, il n'y avait que nous et un autre consommateur assis à la table qui était placée contre le mur, vis-à-vis de la nôtre.
Ce très jeune homme, svelte et fort, à l'il étincelant, à la chevelure olympienne, désordonnée et frissonnante, au nez droit et busqué, au sourcil héroïque, à la lèvre épaisse, rouge, lumineuse, ironique et sensuelle ombragée d'une fine moustache, au menton proéminent, au col robuste comme celui du jeune Hercule, excita tout de suite ma curiosité.Il avait l'air d'appartenir à cette race de chevaliers aventureux qui, depuis le temps de Perceval et d'Arthur, se mettent chaque année en marche pour conquérir le Saint-Graal, et qui le rapporteraient sans aucun doute s'ils ne dépensaient la meilleure partie de leur temps à délivrer des princesses opprimées, à lutter corps à corps avec les Chimères, et à se laisser endormir par les fées sous les ombrages glacés du beau pays d'Avalon.
Vous devinez que l'ami avec lequel je déjeûnais se trouva connaître mon inconnu et nous présenta l'un à l'autre. Comme dit Chateaubriand en parlant de lui-même et de l'empereur Alexandre: «Nous nous plûmes», et pour terminer à la façon de M. Elie Berthet, mon inconnu, c'était Antoine Fauchery.
Je puis l'écrire en toute assurance aujourd'hui qu'une longue intimité me donne le droit de me constituer son biographe, il avait l'air que je vous ai dit et la chanson à l'avenant.
Si Fauchery n'a pas été le libérateur d'Andromède au lieu et place du chevalier Persée, s'il n'a pas disputé en personne les pommes d'or du Jardin des Hespérides, s'il ne s'est pas embarqué pour la Colchide avec Jason et Orphée, c'est qu'il est venu au monde trop tard.
On a coutume de dire que tout le monde a été jeune; c'est une manière de parler. Ceux qui répètent naïvement cette énormité n'ont guère fréquenté les coulisses de la comédie humaine, et même, je ne suis pas sûr qu'ils aient jamais eu leur place au parterre. Au contraire, il y a des sexagénaires qui ont toujours vingt ans, et parmi les soi-disant poètes, j'en sais plus d'un qui pourrait s'écrier hardiment en parlant des succès de sa vingtième année :
Et j'avais cinquante ans quand cela m'arriva.
A entendre le vulgaire, rien ne serait plus commun que la jeunesse, et pour la posséder aujourd'hui, il suffirait d'être venu au monde trop tard pour voir Baptiste aîné et Madame Montessu.
Au contraire, hélas ! Les hommes véritablement jeunes, (et ceci est une affaire de tempérament), sont aussi rares à trouver que les héros, les amoureux et les poètes, et Dieu sait si les amoureux ont été rares depuis que le monde existe !
A mon sens, il n'est pas plus facile d'être Roméo que d'être le grand Condé, et le long baiser du balcon de Vérone vivra dans la mémoire des hommes aussi longtemps que les lauriers de Rocroy.
Or, dans ce temps de gamins blasés et de Lovelaces économes, je ne sais personne qui ait été aussi jeune que Fauchery. Naïvement gais et tristes comme lui-même, affolés d'un rayon et essuyant entre deux sourires quelque larme furtive, ses nouvelles et ses contes ont eu, comme son caractère même, ce charmant duvet de pêche que rien n'imite, l'audace amoureuse et confiante de l'adolescence.
Et l'auteur ressemble à son uvre. Bien loin de courir à son but comme une pièce bien faite, il s'arrêtera follement au premier bruit d'ailes. Il se penchera sur le gazon pour cueillir les inutiles fleurettes des champs, pâquerettes, boutons d'or et trèfles roses, et pour écouter le délicieux murmure des sources. Il est le rêveur audacieux qui montera avec confiance sur la cime des chênes pour décrocher une étoile, et il est aussi cet enfant de Saint-Amand si cruellement raillé à tort par les critiques utilitaires, cet enfant souriant et joueur
Qui va, saute, revient,
Et, joyeux, à sa mère offre un caillou qu'il tient.En dépit des boursiers imberbes qui achètent à quatorze ans des coffrets de fer à serrure secrète avec l'argent qu'ils reçoivent pour leurs menus plaisirs, Fauchery s'est épris tour à tour de tout ce qui enivre, de tout ce qui chante, de tout ce qui brille. Il a été le chevalier des Nymphes et celui des Ondines; selon le beau mot de Musset, il a aimé Les bonbons, l'Océan, le soleil et les roses
Et le reste !
Ai-je besoin de vous dire qu'il a commencé par être un très mauvais écolier ? Vous n'en doutez pas, il aurait été de force à planter les buissons lui-même sur le chemin qui mène à l'école. A quatorze ans, il était fou d'architecture.
Colonnes byzantines aux fûts gaufrés, imbriqués ou contre-chevronnés, griffons, raies de cur, palmettes, ogives lancéolées et ogives moresques, archivoltes aux broderies à jour, crochets épanouis, feuillages délicats, moulures prismatiques, clefs pendantes et bouquets frisés, tels étaient ses rêves en ces temps-là, et il aurait épuisé à ses lavis aux belles teintes plates, grises et roses, toute l'eau des fleuves et toute l'eau de la pluie. Volontiers il eût continué à Cologne la cathédrale gigantesque et inachevée que rongent déjà les ronces et les saxifrages, et terminé à Strasbourg l'immortelle église commencée par le grand Herwyn. Par bonheur, un autre démon était venu, le démon de la peinture.
A présent, les nouveaux dieux de Fauchery étaient Titien, Rubens et Véronèse; il pétrissait à grands coups de brosse les pierreries, la pourpre et la lumière.
De son passage à l'atelier, il lui est resté ce dessin net, vif et humoristique dont les poètes ont le secret quand ils peuvent dessiner.
Vous vous rappelez les charmants vers de Vacquerie à propos des dessins à la plume de Victor Hugo ?
Il nous en est resté une scène très amusante et très caractéristique publiée dans le Corsaire : La Dernière Bienvenue à l'atelier Cogniet.
Mais l'insatiable muse Caprice avait résolu de ne pas borner les pérégrinations de Fauchery. Si le Destin l'eût fait riche, il est certain qu'il aurait eu mangé tout avant ses vingt ans révolus; par bonheur il était né sans patrimoine, et toutefois il fallait vivre.
Comme il se fit plus tard cafetier, puis épicier en Australie, Fauchery fut alors graveur sur bois, Dieu sait (et les éditeurs qui lui confiaient des dessins le savent également), avec quelle folle et condamnable fantaisie !
Non pas qu'il ne fût devenu très habile dans ce demi-art, car, ainsi que disent les bonnes femmes, il fait de ses doigts tout ce qu'il veut; mais il se résignait si difficilement à ce travail, qui, trop souvent, consiste à couper très-proprement de petits morceaux de bois !
Je n'oublierai jamais la lettre désespérée d'un éditeur de province. Fauchery venait de lui renvoyer je ne sais quelle cathédrale, gravée cette fois de main de maître; seulement le ciel du dessinateur avait complètement disparu. Ennuyé de gravure, Fauchery l'avait tout bonnement coupé; mais il ne risquait pas de rester court pour si peu de chose.
«A la façon dont notre église est éclairée, écrivait-il à ce correspondant en délire, il est évident que le ciel est d'une sérénité parfaite, tout azur et lapis, ce que rendra parfaitement le ton uni et pur du papier, sans aucune gravure !»
Un homme qui voguait si résolument sur les eaux du paradoxe, dans la galère d'or aux voiles de pourpre, était fatalement destiné à devenir littérateur, et il le devint en effet.
Là était en somme la véritable vocation de notre ami, et si la rencontre de Murger, celle d'Auguste Vitu et la mienne l'ont peut-être hâtée et décidée, tout condamnait Fauchery à ce vilain métier de pélican qui donne son cur à manger et son sang à boire.
Il avait sans doute un esprit trop vif, une sensibilité trop délicate, trop de propension à la rêverie poétique, un amour trop décidé des harmonies et des élégances pour pouvoir échapper tout à fait à ce mauvais sort.
Le Corsaire était dans ce temps-là un journal très lu où Murger, Auguste Vitu, Henri Nicolle, Max Fournier, Edouard Plouvier [...] dépensaient au jour le jour, en vers et en prose, beaucoup de talent et de poésie.
Fauchery y entra avec nous, plein d'enthousiasme, et, comme nous, chercha une veine dans cette mine confuse d'où parfois aussi on a remonté un chapeau rempli d'or.
Il demeurait alors à ce fameux hôtel Merciol situé rue des Canettes, près de chez Madame Cardinal, où Baptiste faisait les chambres au point de vue de l'art, et que les Scènes de La Vie de Bohême ont immortalisé.
Vous avez certainement lu à la suite du Dernier Rendez-Vous de Murger, une nouvelle très folle, mais étourdissante d'invention et de verve, La Résurrection de Lazare ? Fauchery a collaboré à cette bizarre épopée, où un directeur de théâtre puisera quelque jour une bonne fortune de cent représentations.
D'autres feuilletons du Corsaire très remarqués à leur apparition, Par monts et par vaux, La Mort du Théâtre National, De la Danse et des Danseurs, Tasinette, adorable étude de jeunesse, mille fois plus vraie que le Réalisme, seront sans doute réunis aux autres feuilletons et nouvelles que Fauchery a publiés dans diverses revues depuis 1848 jusqu'à son départ pour l'Australie, pour peu que notre ami revienne encore des grandes Indes et rencontre, comme cette fois-ci, un éditeur intelligent.
Il n'y a que les montagnes qui ne se rencontrent pas. On a vu des bergers épouser des reines, et des poètes contemporains vendre leurs vers sept francs la pièce, et je ne désespère de rien ici-bas, si ce n'est de voir l'Odéon faire peindre un nouveau décor grec pour encadrer Andromaque et Iphygénie en Aulide.
Mais, mon ami, je n'ai pas de temps à perdre comme si j'écrivais un voyage sentimental, et ici les évènements se pressent sous ma plume.
Nous sommes en 1848, c'est-à-dire au moment où il devenait indispensable de se passionner pour quelqu'un ou quelque chose. Après cette secousse qui avait ébranlé la vieille Europe, il fallait être Monsieur Ingres pour avoir le droit de s'enfermer dans un atelier où, de temps en temps, venait tomber une balle perdue, et pour y peindre tranquillement, devinez quoi... La Naissance de Vénus !
Ceci par parenthèse ne sera pas oublié par la postérité. Pendant que le canon grondait au milieu des rues ensanglantées par la mêlée furieuse, lui seul, doux et inflexible, poursuivait son dessein.
Sur le rivage où va aborder la bonne déesse, essuyant avec ses cheveux d'or les perles de la mer, il faisait épanouir les fleurs des lauriers roses; il s'occupait à jeter sur le plumage des paons ravis de joie les couleurs des lapis et des pierres précieuses.
Mais, en conscience, pour être admis à ce sublime exil des choses, il était indispensable d'avoir enfanté auparavant l'Apothéose d'Homère.
Il fallait donc s'éprendre de quelque impossibilité; ce n'est pas cela qui manque jamais, et depuis notre aïeul Cyrano il y a toujours quelque ballon frété pour le pays de la Lune.
La voix de Mierolawski récemment délivré appelait les réfugiés polonais et les Français patriotes à la défense de la Pologne, et quelques intrépides formaient déjà le projet d'aller mourir là, comme Byron dans le pays d'Homère.
Une manifestation en ce sens fut très mal accueillie par le gouvernement provisoire et la croisade fut ajournée. Mais il n'y avait pas là de quoi décourager Fauchery, et il partit tout seul pour aller délivrer la Pologne. Seul, je me trompe. Il emmenait bien quelques Polonais, mais seulement pour ne pas être comparé trop brutalement à l'immortel Don Quichotte.
Il s'en allait sans doute emporté par une impulsion toute de générosité et de dévoûment, et toutefois il serait injuste d'oublier, à côté de ces nobles motifs, l'esprit de flânerie et d'aventure.
Fauchery est comme ce cher don César qui marchait en faisant des vers sous les arcades; mais lui, il marche comme cela sous les arcades jusqu'au bout du monde.
En d'autres âges il serait parti avec les Ajax pour conquérir Hélène, sans se soucier plus d'Hélène qu'un poisson d'une pomme ou que moi d'une comédie réaliste; il aurait suivi Colomb vers les Atlantides inconnues, Pizarre et Fernand Cortez au pays des Caciques pour l'honneur, madame de Condé et madame de Longueville sur les grands chemins, et le divin Watteau dans la barque en partance pour les ombrages de la Cythère amoureuse.
Cette fois donc, faisant contre fortune bon cur, il s'en allait tout uniment reconstituer la Pologne, malgré les vilaines gravures à la manière noire qui représentent Poniatowski passant l'Esler. Il avait cette confiance effrénée qui abaisse et pétrit les montagnes, et d'ailleurs il emportait à ses côtés la Fantaisie en personne sous les traits de Nadar, cet ingénieux et spirituel artiste, cet écrivain quatre fois prodigue de verve humoristique, dont la gaîté gauloise survivrait à la Gaule et à la France, si ces glorieuses nourrices de l'univers pouvaient mourir.
On sait comment se termina ce voyage. Évincés tour à tour dans toutes les principautés d'Allemagne, qui promettaient d'abord puis refusaient le passage, nos chevaliers étaient forcés de faire cinquante lieues pour avancer d'un pas. En fin de compte, manquant d'armes, de munitions, d'argent et de tout le reste, si ce n'est d'ardeur, n'ayant pas le droit de marcher ni de s'arrêter, ils furent faits prisonniers à Magdebourg, et de là revinrent à la grâce de Dieu, de ville en ville, un peu prisonniers partout, mais conservant intacte par devers eux la gaîté intarissable.La jolie légende sur les cigognes d'Esleiben, publiée plus tard dans le Journal pour Rire, et la description du délicieux village qu'il a donné pour cadre aux Amours d'un petit bossu et d'une Magdeleine en bois, prouvent que Fauchery ne se désolait pas trop pour tant de désastres et qu'il regardait l'Allemagne en artiste. Je ne craindrais pas d'affirmer qu'au retour Nadar et lui, occupés à courir en arrière et en avant pour ramasser des cailloux, ont fait trois ou quatre fois le chemin.
Et, chose admirable, ni l'un ni l'autre ne se sentaient las. A peine avaient-ils lavé leurs pieds poudreux, et tout de suite, sans désemparer, Nadar s'est mis à faire fortune avec les belles photographies qui sont l'heureux commentaire du Panthéon-Nadar, et Fauchery, lui, a eu la force de repartir sans crier gare pour les vastes solitudes australiennes, non cependant sans avoir pris le temps de renouer connaissance avec l'éternelle adorée et délaissée, avec la chère muse.
C'est à ce moment-là qu'il nous a donné ses meilleures nouvelles, Une histoire de l'ami Jacques, récit goguenard et attendri d'un volontaire de 92, suivi par un oiseau familier de Valmy à Castiglione et d'Alexandrie à Marengo. Le conte de Mai, La Fête-Dieu, la petite épopée navrante intitulée Conte de Jour de l'an, Il était un'bergère, et tant d'autres que j'oublie, et une ballade allemande, La tristesse du Saule, dont je ne puis résister à citer ici le dernier paragraphe:
«Le jour où le Dieu rédempteur, portant sa croix, tomba brisé de fatigue sur le chemin de la montagne, c'était un jour de printemps et les saules tendaient vers le ciel de beaux rameaux verts. Les gens de la suite du Seigneur, trouvant sans doute que le Dieu fait homme, qui venait mourir pour eux, n'avait pas suffisamment épuisé le calice de la vie humaine, voulurent, avant que de se séparer à jamais de lui, ajouter un supplice à ses derniers instants. Ils l'avaient frappé de bâtons, couronné d'épines et vêtu d'écarlate; ils arrachèrent les branches d'un saule et en firent des verges avec lesquelles ils fouettèrent encore le Fils de Dieu. Depuis ce temps, par toute la terre, les saules pleurent !»
Ou je me trompe, ou il y a là la vraie sympathie, celle qui prend tous les curs. Mais je ne vous ai pas raconté comment nous avions revu nos exilés. Depuis deux semaines déjà, la nouvelle, un peu vague il est rai, de leur mort nous avait jetés dans une affliction profonde. Nous ne cessions pas de déplorer tant de jeunesse, d'inspiration et de amitiés si charmantes, tant de trésors perdus si vite.
Un soir, entr'autres, au café de Buci, nous parlions pour la millième fois, et toujours avec les mêmes angoisses, de nos amis absents, quand tout à coup, comme la foudre elle-même, nous vîmes et nous sentîmes à la fois tomber dans nos bras, avec des rires, avec des larmes, avec de fraternels baisers, non pas Fauchery et Nadar, mais comme le disaient leurs passeports ; Nadarski et Faucheriski, coiffés du bonnet polonais carré couleur groseille avec une bordure en astracan noir. Devinez s'il y a eu entre nous tous des propos interrompus et des tirades homériques !
Je crois que depuis ce soir-là Nadar n'a pas cessé de parler sans s'arrêter, malgré son succès d'écrivain et de photographe, et Fauchery aurait continué aussi, mais la fréquentation des Anglais lui a forcément inculqué des habitudes silencieuses.
Donc il était de retour, et une collaboration active aux revues littéraires et aux journaux, petits et grands, lui avait rendu une position très-légitime dans les lettres.
On se rappelle de lui une étude très-bien vue et très-bien sentie, Paris nocturne, publiée en feuilletons dans Le Dix Décembre et dans L'événement. Paris nocturne est un livre net, précis, incisif, étudié et créé par un artiste. Il n'a qu'un défaut, celui de n'être pas fini; mais est-ce bien un défaut pour Fauchery, qui à toute heure sent bouillir dans ses veines l'amour de l'idéal, la soif de l'inconnu et le vif-argent ?
Fauchery n'avait plus qu'à continuer tranquillement le sillon tracé pour arriver où mène la littérature. Il possédait des amis dévoués, une santé de fer; il avait trouvé ce rare trésor, la compagne douce et intelligente de toute sa vie; il pouvait suspendre au mur son bâton de voyageur et dire adieu pour jamais aux voiles flottantes, aux durs grincements, aux roues furieuses du wagon et du navire, à la poussière du rail-way et aux vagues écumeuses de la mer immense.
Bah ! La Colchide, le Pérou et le pays de la Lune venaient de faire leur dernière rentrée sous le nom d'Australie, et..... vous savez le reste, puisque vous avez lu les Lettres d'un mineur en Australie.
Moi, je les ai lues, dans ces feuilletons du Moniteur que vos presses viennent de transcrire sur du papier collé et fort avec leur élégance accoutumée. Si j'étais un critique, je ne serais pas embarrassé pour louer le livre. Je féliciterais l'auteur d'avoir su être toujours naïf, intime, intéressant, pénétré de son sujet, sans cesser un instant de se montrer clair et logique, suivant la vieille méthode française.
Surtout, oh oui ! Surtout, je le remercierais d'avoir si honnêtement et si délicatement renoncé aux privilèges abusifs des voyageurs. O rare conscience, digne d'être récompensée dans ce monde et dans l'autre ! Il a fait six mille lieues, que sais-je ? douze mille; il a vu des étendues de mer infinies, puis de vastes déserts, des villes inconnues, des plaines infertiles; il a subi le froid, la faim, le découragement, cent petites misères et beaucoup de grandes, et au retour, il a la magnanimité de ne pas s'enthousiasmer à froid devant une table et de ne pas composer des tirades lyriques à grand orchestre, qu'il serait censé avoir adressé à la mine infidèle ou aux vagues menaçantes !Certes un pareil trait mérite le succès, et le succès ne manquera pas aux Lettres d'un mineur en Australie. A peine a-t-on ouvert ce livre, on a un ami aimable et bon enfant qui cause avec vous, les pieds sur les chenets et la cigarette aux lèvres.
Il vous fait vivre tout modestement de la vie qu'il a parcourue; il vous dit ses efforts, ses ennuis, ses faiblesses, sans chercher à vous épouvanter ou à vous attendrir, sans faire un facile étalage d'érudition, sans passer la main dans ses cheveux avec une mine orageuse et fatale.
De toute éternité les vaudevillistes et les voyageurs tâchent de faire croire par leurs airs penchés et par leurs réticences, ceux-ci que les voyageurs apprennent à cinq cents lieues de la rue du Bac je ne sais quel secret impossible à révéler ici; ceux-là qu'il y a un secret maçonnique pour faire les vaudevilles. Eh bien, j'ai le regret à l'avouer, Fauchery aura détruit ces deux franc-maçonneries vieilles comme le monde; comme notre don César, il aura «pataugé à travers ces toiles d'araignée.»
Il est allé dans l'Inde, au diable, et il en revient en nous disant modestement «qu'il faut moins de courage pour s'expatrier que pour se faire arracher une dent.» Il a composé pour le théâtre du Vaudeville, en collaboration avec Théodore Barrière, une très-heureuse comédie, Calino, qui s'est jouée bon nombre de fois et qui a fait la réputation de l'acteur Parade; malgré cela, il croit encore qu'il n'y a pas de secret, et qu'avec de l'imagination, du bon sens, quelques drachmes d'esprit et de sensibilité, on peut construire son petit vaudeville sans avoir été initié dans une cave obscure.
Oui, sans doute, le critique trouverait son compte dans ces lettres doucement ironiques. Moi, je suis un amant de poésie, (je puis bien l'avouer à la fin, puisque vous allez publier des sonnets et sornettes,) et si je puis vous parler des Lettres d'un Mineur, c'est seulement comme un poète et comme un excellent ami de l'auteur.
Eh bien, ce qui m'en plaît, c'est que, plus Fauchery est en Australie, plus il reste le Fauchery parisien du Corsaire et du Journal pour rire.
Heureux caractère du philosophe rêveur et doux qui ne s'étonne de rien, même quand passent des crocodiles armés de grandes ailes ou des chariots portant des fées couronnées d'astres ! O notre vrai et immortel caractère en ce pays des roses fleuries, du champagne pétillant et des pêches mûres, comme le mime Debureau te rendait bien !
Oui; nous sommes toujours, et c'est notre force, et c'est notre gloire, ces Français qui ont conquis si gaillardement l'Europe, avec ou sans souliers, mais sans une minute de mauvaise humeur, et le grand Henri Heine ne s'y trompait pas.
«Je serais heureux de les revoir, fait-il dire en sa Germania au vénérable Rhin; je serais heureux de les revoir, mais j'ai peur de leur persiflage à cause de cette maudite chanson, j'ai peur de la raillerie et du blâme qu'ils m'infligeront. Alfred de Musset, ce méchant garnement, viendra peut-être à leur tête en tambour, et me tambourinera aux oreilles toutes ses mauvaises plaisanteries.»
En revoyant ces vers que je ne relis plus sans pleurer, depuis la mort de Henri Heine et depuis celle d'Alfred de Musset, il m'a toujours été impossible de ne pas penser à Fauchery.
Lui aussi ressemble à ces petits tambours qui, à la tête des armées héroïques s'envolaient au bout du monde pour crier : Vive France ! et pour montrer leurs trente-deux dents blanches, heureux de se mirer dans un bouton luisant et de battre un ra et un fla sous le mugissement des canons et des tonnerres.
Il ressemble, lui, aux petits tambours, et son livre lui ressemble parfaitement. Sous la menace du calme à bord de l'Emily, ou parmi les cruelles fatigues du digging, il conserve la même philosophie insoucieuse; soit qu'il regarde les passagers demi-nus grelottant sous une pompe ou qu'installé dans sa maison de toile qui ressemble à un bonnet de police, il y fasse pauvre cuisine dans sa poêle à frire, qu'il remonte le chapeau sans une parcelle d'or ou qu'il ait arraché au gisement de quoi remplir plusieurs boîtes d'allumettes, il est toujours et plus que jamais notre Fauchery.Jamais son dandysme parisien n'éclate mieux que lorsqu'il tient son café borgne au fond d'une allée; jamais il n'est plus poète que lorsqu'il se fait épicier; je vois Fantasio pilant du poivre et tournant des cornets.
Il avait emporté la France avec lui, mais comme il la rapporte bien, et avec quelle joie franche il salue au retour la mère nourrice !
Dans ses lignes il doit y avoir beaucoup d'esprit; à force de vivre dans un milieu compliqué je ne m'y connais plus, mais assurément, assurément il y a un cur.
Fauchery vous a-t-il dit qu'il repart ? Ce qu'il ne vous a pas dit, j'en suis certain, c'est qu'il a perfectionné et acquis, à travers ces voyages où il vous plaira, une solide et sérieuse instruction pratique.
A la demande du Comité de la Société des Gens de Lettres, le ministre vient de lui accorder, dans les termes les plus aimables, une mission pour étudier et reproduire par la plume et par la photographie, les sites les plus intéressants de la Chine, de l'Australie et de l'Inde.
Je ne vous parlerai pas de ses projets scientifiques; il ne veut pas s'occuper de lui, et c'est la qualité que j'estime le plus au monde.
Adieu, mon ami, je retourne à mes moutons, en me criant à moi-même, comme le Kean de Dumas : «Va-t-en, esclave, labourer ton Shakespeare !» Et je suis, comme vous le savez si bien, Votre tout dévoué Théodore de Banville [........] Antoine Fauchery (1823-1861) Lettres d'un mineur en Australie Poulet-Malassis et de Broise Libraires-Éditeurs 4, rue de Buci 1857
Portraits anecdotiques de quelques personnalités