BOURRON-MARLOTTE
Portraits anecdotiques :
Henry Murger - Antoine Fauchery - Raoul Rigault

murger
Henry Murger (1822-1861)
Murger n'est pas né de la cuisse de Jupiter. Fils d'un modeste concierge arrondissant ses fins de mois comme tailleur à façon, le jeune Henry ne poussa pas très loin ses études.

Il grandit à l'école de la rue, fréquenta des personnages pittoresques, participa aux jeux d'esprit des "Buveurs d'eau" où sa route croisa, entre beaucoup d'autres, celle d'Antoine Fauchery, de Théodore de Banville et du photographe Nadar.

Il engrangea ainsi sur le vif les Scènes de la vie de Bohême dont il fera un livre et une pièce de théâtre dont le succès lui apportera gloire et fortune.

Sa légende affirme qu'il apprit à écrire sur le tas, qu'il fut pour un temps le secrétaire du comte Léon Tolstoï. Ce qui est certain c'est qu'il rima quelques jolis poèmes encouragé par Banville, affûta sa plume dans d'éphémères petites revues littéraires, avant de collaborer à la Revue des Deux Mondes et de se lancer dans le roman et l'art dramatique.

Fidèle en amitié, il croqua dans ses ouvrages ses compagnes et ses amis de jeunesse, notamment Louis Schanne le Schaunard des "Scènes". Caractère gai et enjoué, à la fois poète, peintre, musicien, traîne savates, la plupart du temps sans le sou, vêtu comme l'as de pique, Schanne était le contraire de Murger, son faire-valoir.

Maison Murger
Maison de Murger à Marlotte
La bohême que décrit Murger est plus authentique, plus réaliste que la bohême dorée imaginée par Théophile Gautier.

«C'est, nous dit David Cazals*, celle des artistes misérables qui avaient la foi chevillée au corps et préféraient mourir à l'hôpital que de renoncer à leur talent en livrant par exemple des œuvres commerciales. Leur manifeste se trouve inscrit dans la charte des «Buveurs d'eau», cénacle auquel Murger appartenait.

Il y a là une dimension sociale passionnante qui a souvent été occultée par l'image d'Épinal de la bohème qui montre de joyeux étudiants braillards et excentriques rivalisant de bons mots, et ayant pour principale fonction de livrer à la bourgeoisie une image rassurante et inoffensive de l'artiste.»

Marlotte

Après avoir découvert Barbizon et la Forêt de Fontainebleau, Henry Murger s'établira à Marlotte, où il entraînera ses amies et ses amis, charmant village dont il fera la fortune. Son ami Amédée Besnus dans son ouvrage : Mes relations d'artiste, dont un extrait se trouve sur mon site, décrit très bien l'ambiance chaleureuse et bon enfant qui régnait à Marlotte au milieu du XIXe siècle.

Puccini La Boheme
Affiche pour La Bohême de Puccini

Murger eut plus de chance auprès des femmes qu'à la chasse dont il eût pourtant aimé être un maître incontesté. Les histoires désopilantes du mythique «Lièvre à Murger» ont longtemps réjoui les habitants du village et ses amis artistes.

Il mourut jeune, âgé de moins de quarante ans, à la Maison de Santé du Dr Dubois.

Trente ans après sa mort, en 1896, Giacomo Puccini tirera son célèbre opéra La Bohême du livre-fétiche de Murger, avant qu'en 1992 le réalisateur finlandais Aki Kaurismaki, en fît un très beau film.

Amédée Besnus : Murger à Marlotte

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Antoine Fauchery (1823-1861)

fauchery
Dessinateur, graveur, écrivain, journaliste et pionnier de la photographie, ami d'Henry Murger, de Théodore de Banville et de Nadar, Antoine Fauchery écuma les hauts lieux de la bohême parisienne et courut les bois autour de Marlotte en compagnie de ses amis.

Il séjourna chez Saccault, à l'auberge de la Mère Antoni, dormant parfois dans la Forêt pour surprendre les animaux dès l'aube, dessiner sur le vif ou prendre quelques clichés des rochers bizarres qu'il escaladait avec son attirail de peintre et de photographe.

Ce talentueux touche à tout passa de la peinture à la gravure, du journalisme à la poésie, éternel débutant, trop impatient pour creuser son sillon et réussir dans une carrière choisie avec détermination.

Un jour, suite à l'appel du patriote Mierolawski, il partit avec Nadar délivrer la Pologne, armés d'une simple pétoire et d'un poignard de chasse. Nous devons le récit de cette désopilante pantalonnade guerrière à son ami Banville.

Quelques années plus tard, sur une autre foucade, le bel Antoine embarqua pour l'Australie à bord de l'Emily, un bateau d'émigrants anglais.

La découverte de cette terre inconnue, ingrate, cruelle, désespérante pour l'immigrant qui avait rêvé d'un monde exotique à végétation luxuriante, plein de trésors et de merveilles, le ramena à une réalité plus terre à terre.

Mais, toujours gai, optimiste, rieur, le jeune Antoine survit sans se plaindre. Il se fait plongeur, épicier, tenancier de bar louche, explorateur et chercheur d'or. De 1852 à 1860 il est l'un des premiers Français à vivre dans cette Australie pionnière, terre peuplée de convicts et d'hommes rudes, mais pleine de promesses pour les entrepreneurs courageux.

Toujours à l'affût de l'insolite et du surprenant, Antoine Fauchery parcourut l'Australie jusque dans des contrées reculées, notamment au Gippsland, dont il rapporta d'extraordinaires photographies d'aborigènes surpris dans leur habitat traditionnel.

aborigenes
Aborigènes du Gippsland
Il revint en France guère plus riche qu'il ne l'avait quittée, mais des souvenirs plein la tête. Il est accueilli avec enthousiasme par ses amis ravis d'écouter le récit palpitant de ses aventures contées avec verve.

Mais, ne tenant pas en place, Antoine repart vers l'Orient, visite l'Inde, la Chine où il sera reporter-photographe durant la guerre de l'opium, avant de gagner le Japon où il meurt à Yokohama, jeune encore, la même année que son ami Murger.

Dans ses Lettres d'un mineur en Australie, il nous conte avec bonheur les péripéties de son voyage. D'une écriture alerte il décrit dans un savoureux carnet de route ses aventures et sa vision d'une terre inconnue, d'un monde de pionniers sans scrupules, mêlant à l'envi personnages hauts en couleur et situations périlleuses ou baroques.

Sa rencontre avec un curé français qui l'initie à l'histoire et aux mœurs de ce continent, est un morceau d'anthologie.

Accompagnée d'une remarquable et chaleureuse préface de son ami Théodore de Banville, cette perle rare du récit de voyage nous emmène bien au-delà d'une simple découverte.

Antoine Fauchery
Antoine Fauchery
Théodore de Banville : Lettre-Préface

Antoine Fauchery : Lettres d'un mineur en Australie
Chez Poulet-Malassis et de Broise, à Paris,1857.

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Raoul Rigault (1840 -1871)

Journaliste, anarchiste, chef de la police sous la Commune

Raoul Rigault
Raoul Rigault
Un matin des années 1860, que le peintre Auguste Renoir avait installé son chevalet près de la Mare aux Fées à Marlotte, un nuage passant dans le ciel vint obscurcir le ciel. S'étonnant du silence inaccoutumé, de l'absence des biches, des faisans et des cerfs ses compagnons habituels, il se demandait s'ils n'avaient pas été dérangés par une de ces chasses à courre qu'il détestait: «Ces imbéciles avec leurs habits rouges, j'ai envie de leur tirer dessus», avait il coutume de dire. «S'il y a un enfer, je connais leur châtiment: ils seront poursuivis par des cerfs jusqu'à épuisement!» (Pierre-Auguste Renoir par Jean Renoir.)

Peu de temps après, le ciel redevenu clair, un bruissement de feuillage dans les taillis avoisinants lui révéla la cause de l'éloignement de ses amis.

Un homme à l'aspect peu engageant, pauvrement vêtu, le visage maigre dévoré par une barbe mal entretenue, s'avança vers lui. Voyant ses vêtements fripés, souillés de boue, ses yeux hagards, ses mains tremblantes, le peintre crut avoir affaire à un fou échappé d'un asile et saisit sa canne, prêt à se défendre.

L'inconnu s'arrêta à quelques pas de Renoir et lui dit d'une voix timide et tremblante:

«Je vous en supplie, monsieur, je meurs de faim!»

C'était Raoul Rigault, un journaliste républicain poursuivi par la police de l'Empire pour ses écrits iconoclastes. Il avait réussi à semer les agents qui venaient l'arrêter chez lui, en enjambant le balcon de l'appartement contigu au sien et en fuyant par l'escalier de l'immeuble voisin.

A la gare de Lyon, décidé à quitter Paris au plus vite, il était monté au hasard dans le premier train en partance et était descendu à Moret-sur-Loing.

Depuis deux jours il errait dans la forêt, sans nourriture, sans vêtements chauds et sans argent.

Épuisé, il était prêt à se rendre à la police plutôt que de continuer son errance sans issue.

Renoir lui dit de l'attendre là, près de son chevalet. Il courut à son auberge et en rapporta un «en-cas» et une bouteille de vin, une blouse de peintre et une boîte de couleurs.

«On vous prendra pour l'un des nôtres. Ici personne n'aura l'idée de vous poser de questions. Les paysans nous voient aller et venir et ne s'en étonnent plus.»

Raoul Rigault passa plusieurs semaines à Marlotte avec les peintres. Pissarro put prévenir des amis du fugitif, à Paris. Ceux-ci s'arrangèrent pour le faire passer en Angleterre où il attendit la chute du Second Empire.

Ceci n'est que la première partie de cette histoire. Voici la suite :

Renoir autoportrait
Auguste Renoir (autoportrait) 1870
Quelques années passèrent. Ce fut la guerre de 1870-1871, la défaite, la fuite de Napoléon III. La révolution populaire. La Commune.

Renoir, totalement allergique à la politique, avait regagné Paris avant la fin de l'insurrection populaire et s'y croyait en sécurité.

Ne lisant guère les journaux, les événements pourtant tragiques qui se déroulaient autour de lui, laissèrent Renoir indifférent. Ni le triomphe de son ami Gustave Courbet devenu un leader politique adulé par la foule parisienne après qu'il eut abattu la colonne Vendôme, ni la féroce réaction bourgeoise des Versaillais ne le touchèrent vraiment.

Commune, empereur ou république, écrit son fils dans sa biographie, ces péripéties «ne dissipaient pas le brouillard qui s'étend entre la nature et les yeux de l'homme. Aussi Renoir continuait-il à travailler à la seule tâche qui lui importait: Il peignait.»

Un beau jour qu'il avait installé son chevalet sur les bords de la Seine, quelques gardes nationaux s'approchèrent de lui. Il n'y prêta pas attention. Le temps était superbe. Un joli petit soleil d'hiver, jaune doré, révélait dans l'eau de la rivière des couleurs jusqu'alors secrètes. Le bruit lointain des obus versaillais tombant sur le fort de la Muette troublait à peine le murmure de l'eau contre le quai.

«Soudain un garde national fut pris d'un soupçon. Ce peintre qui couvrait sa toile de signes mystérieux et de taches de couleur sans forme, ne pouvait être un véritable artiste. C'était sûrement un espion versaillais! Et son tableau était un plan crypté des quais de la Seine destiné à la préparation d'un débarquement des forces ennemies.»

Il fit part de son doute à un autre garde. La nouvelle se répandit comme une traînée de poudre. Des voyous sortis du pavé comme des rats entourèrent Renoir. L'un d'eux insistait pour qu'on le jette dans la rivière.

«Ce bain froid ne me disait rien, racontait Auguste Renoir à son fils Jean. Mais j'avais beau protester! Ça n'a pas de cervelle, une foule!»

Le garde national proposa d'emmener l'espion à la mairie du VIe arrondissement où on le fusillerait. «Il a peut-être des révélations à faire.»

Une vieille dame en tenait pour la noyade. «On noie bien les petits chats. Ils en ont fait moins que lui.»

Heureusement le garde national réussit à le protéger de la foule meutrière et à conduire le peintre indemme jusqu'à la mairie du VIe arrondissement, là où un peloton d'exécution fonctionnait sans discontinuer.

Sur le chemin de son supplice, Renoir croisa le journaliste traqué qu'il avait sauvé à Marlotte.

Aujourd'hui, à la tête de la police et de la censure révolutionnaires, Raoul Rigault, l'ancien fugitif de Marlotte, savourait sa revanche. C'est sans état d'âme qu'il avait collaboré à la rédaction du «décret des otages» du 2 prairial An 79, en vertu duquel ses amis insurgés fusillèrent sans jugement l'archevêque de Paris, Monseigneur Darboy, avec quatre autres ecclésiastiques... et un innocent badaud.

En tout, 480 otages seront fusillés par les Communards... Durant la Semaine sanglante qui allait mettre fin à la Commune, les Versaillais en massacreront bien davantage.

En attendant cette issue tragique, voilà notre journaliste révolutionnaire remplumé, le ventre plein, ceint d'une superbe écharpe tricolore et suivi d'un état-major aux uniformes magnifiques, paradant sous les acclamations de la foule.

commune
Scène de la Commune
Renoir réussit non sans peine à attirer son attention. L'ayant reconnu, Raoul Rigault courut vers lui et le serra dans ses bras. L'attitude de la foule changea aussitôt. C'est au milieu d'une haie de gardes nationaux présentant les armes que le peintre dut suivre son sauveur, jusqu'au balcon dominant la place envahie de curieux venus pour assister à l'exécution de l'espion.

Rigault le présenta à la foule, ordonnant :

«La Marseillaise pour le citoyen Renoir.»

L'artiste pas très à l'aise, s'inclina gauchement, répondant par de petits gestes gênés aux bruyantes acclamations qui montaient vers lui couvertes par les sons martiaux de l'hymne révolutionnaire.

Avant de s'en aller, Renoir demanda à son ami un laissez-passer lui permettant de rejoindre sa famille réfugiée à Louveciennes dans la maison de campagne de son grand-père.

Rigault lui recommanda: «Si vous êtes pris par les Versaillais, évitez de montrer ce laissez-passer. Ils vous fusilleraient sur-le-champ.»

Renoir, avait également un ami influent dans le camp adverse : le prince Bibesco. Apprenant par hasard que le peintre se trouvait à Louveciennes, il vint le voir et lui fit remettre un laissez-passer versaillais.

«Renoir choisit un arbre creux dans un jardin abandonné au bout de la rue de Vaugirard, là où finissaient les lignes bourgeoises et où commençait le territoire révolutionnaire. Avant de franchir cette frontière instable, il y cachait le papier compromettant et le remplaçait par le bon, quitte à opérer l'échange inverse au retour.»

Lorsqu'il raconta cette histoire à son fils, le peintre ne manqua pas de citer les vers de La Fontaine de sa fable «Les deux Souris et la Belette»: «Le sage dit, suivant les gens: Vive le roi, vive la Ligue !»

Entre Communards et Versaillais, la canonnade se poursuivait. Mais la peinture était plus forte que la prudence. Renoir ayant commencé un tableau avec un modèle à Paris et divers paysages à Louveciennes, il franchissait souvent la ligne de démarcation, selon le temps qu'il faisait, sans se faire prendre.

La mort de Raoul Rigault (1871)
Rigault fut assassiné rue Gay-Lussac où il demeurait, à l'heure même où le quartier fut pris. (Extrait de : Louise Michel : La Commune de Paris)

« Le commissaire de la Commune qui assistait à l'exécution de Vaysset, passant rue Gay-Lussac dans le silence d'épouvante qui régnait après la victoire de l'ordre, leva les yeux, vers un logement, où demeuraient des amis de Gaston Dacosta, une personne était à la fenêtre regardant à terre, elle semblait lui indiquer quelque chose.

Il aperçut alors un cadavre, étendu les bras en croix contre le trottoir; son uniforme était ouvert, ses galons arrachés, les pieds blancs et petits étaient nus, ayant été déchaussés suivant l'usage de Versailles; - la tête était toute pleine de sang, qui d'un petit trou au front ruisselait sur la barbe et le visage, le rendant méconnaissable.

Un témoin oculaire lui raconta, que Rigault en arrivant devant la maison qu'il habitait, portait son uniforme de commandant du 114e bataillon, qu'il avait pour le combat.

Son intention était de brûler les papiers qui se trouvaient dans son logement.

Les soldats l'avaient suivi à son uniforme; ils entrèrent presque en même temps que lui et feignirent de prendre le propriétaire, un nommé Chrétien pour un officier fédéré afin que la peur lui fît livrer celui qu'ils avaient vu entrer.

Comme Chrétien protestait, Rigault entendit, et s'écria:

- Je ne suis pas un lâche, et toi, sauve-toi.

Il descendit fièrement, détacha sa ceinture, donna son sabre et son revolver, et suivit ceux qui l'arrêtaient.

Au milieu de la rue ils rencontrèrent un officier de l'armée régulière qui s'écria :

- Quel est encore ce misérable ? et s'adressant au prisonnier l'invita à crier : Vive Versailles !

- Vous êtes des assassins, répondit Rigault. Vive la Commune !

Ce furent ses dernières paroles. L'officier, un sergent, prit son revolver et lui brûla la cervelle à bout portant. La balle avait fait au milieu du front ce petit trou noir d'où coulait le sang.

Pendant longtemps personne ne voulut croire à la mort de Rigault, certains assuraient l'avoir vu à la tête de son bataillon, mais comme il était très brave il fallut bien à sa longue absence, reconnaître qu'il était mort. »

Renoir par Bazille
Auguste Renoir par Bazille

SOURCES

Internet :

Les Renoir : une famille d'artistes
Amis de Bourron-Marlotte


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