Dorine Michelat
RAROTONGA MON AMOUR

Mata
 
Chapitre 1

L'Airbus qui venait du bout du monde se posa en souplesse sur la piste et se dirigea en cahotant vers le terminal. Passablement abrutie par cette longue traversée sans sommeil, Mata s'étira avec des gestes de petit chat, bailla, et commença à rassembler ses affaires. A travers le hublot, le paysage était sinistre. Le tarmac mouillé, les grosses flaques d'eau huileuse où pataugeaient quelques silhouettes frigorifiées, le ciel plombé, et toute cette grisaille, partout... c'était donc cela, Paris en février ?

Il n'empêche. Au moment où elle s'apprêtait à fouler pour la première fois le sol de ce pays dont elle avait tant rêvé et dont elle se sentait un peu fille, elle aurait apprécié un geste de bienvenue. Un rayon de soleil, fût-il pâlichon, ou à défaut un arc en ciel. C'est sympa les arcs en ciel. Elle sourit. Allons, tant pis pour le clin d'œil de l'ancêtre. Paris vaut bien trois gouttes de pluie.

Mata avait 24 ans. Elle était native de Rarotonga, d'où elle arrivait tout droit - enfin presque. Il n'y a pas de ligne aérienne directe entre Rarotonga et Paris (ou Londres, ou New York, ou Tokyo, ou à peu près tout ce «qui compte» en fait de capitale). Rarotonga ne compte pas, et c'est tant mieux pour elle. C'est un petit coin de terre enchantée qui forme un ovale presque parfait posé sur les eaux turquoise du Pacifique sud. La végétation insulaire est luxuriante et les habitants débonnaires. Les cyclones chahutent régulièrement son paisible lagon, Rarotonga fait le gros dos sous leur déchaînement, et puis se livre à un grand nettoyage dès que le soleil reprend ses droits. En quelques jours, les plages sont déblayées et ratissées, les vitres brisées remplacées, les arbres abattus débités et proprement mis en tas dans l'attente du prochain feu de joie. Les femmes portent une fleur d'hibiscus sur l'oreille pour faire joli, et accessoirement pour annoncer la couleur. Oreille droite, cœur à prendre. Oreille gauche, chasse gardée. Dès l'enfance, elles ont appris l'art d'onduler au rythme des percussions et des ukulélés. Il faut être née dans ces pays là pour bouger avec autant de grâce.

Inconsciente de cette grâce qui attire les regards gourmands des voyageurs fatigués, Mata attend qu'apparaissent ses bagages sur le tapis roulant. Autour d'elle, les passagers ronchonnent en regardant leur montre avec une exaspération croissante, non sans la reluquer du coin de l'oeil. Un mioche hirsute tape du pied, braille, et récolte une gifle de sa mère qui gueule un ton plus haut pour le faire taire. Peine perdue. Le voilà qui sanglote. Les voyageurs excédés fusillent du regard la mère et l'enfant. Mata plonge la main dans sa poche et tend au gamin un coquillage. Elle lui dit qu'il faut le mettre sous son oreiller en arrivant à la maison, grâce à quoi il s'endormira bercé par la chanson de l'Océan Pacifique. Le môme s'empare de son trésor et rend son sourire à la gentille dame. La mère affecte un air pincé. De quoi elle se mêle, celle-là ?

Mata tend la main vers sa grosse valise, qui poursuit paisiblement sa ronde sur le tapis. Un monsieur un peu chauve et passablement ventru se précipite, se saisit de la fugitive et la dépose aux pieds de la jeune fille avec un air extasié. Elle le remercie d'un sourire radieux. La journée du triste bedonnant en sera tout éblouie. Pour la première fois de sa vie, il va écrire un poème.

Dans le taxi qui l'emmène vers Paris, Mata songe à l'ancêtre en luttant contre le sommeil. Dans ses veines coulent quelques gouttes du sang français de ce navigateur breton et un peu mercenaire qui débarqua dans son île sous la bannière du capitaine Cook et s'y attarda pour les beaux yeux d'une lointaine aïeule. C'est sans doute de cette ancienne passion que Mata tient ses yeux couleur de lagon. Il s'appelait Yannick, comme tout bon breton garanti d'origine. Après avoir déserté, il s'était fait pêcheur d'oursins pour assurer le quotidien. Pour le plaisir, il fabriquait des to'eres, dont il rythmait avec entrain les fêtes du village. De l'ancêtre percussionniste et pêcheur, c'est à peu près tout ce que l'on sait. On imagine quand même une belle histoire d'amour. Il fallait au moins cela pour braver les foudres du capitaine Cook !

Il se trouva bien ensuite dans sa lignée femelle quelques polissonnes pour se charger de diluer encore un peu plus le sang du français entre les bras tatoués de solides gaillards aux joues roses. Ainsi va la vie d'une île. Les marins y font escale. Et les sujets de sa gracieuse majesté britannique n'étaient pas mieux armés que les marins bretons pour résister aux charmes langoureux des jolies vahinés. Surtout après des mois de privations de tous ordres sur des mers pas toujours pacifiques. Ces galipettes extra-insulaires qui se répétèrent au fil des générations contribuent sans doute à expliquer les yeux verts qui scintillent sur fond de peau couleur cannelle. Mais Mata ne veut pas le savoir. La seule hérédité atlantique dont elle se réclame, c'est celle du français.

En haut de la rue Notre Dame de Lorette, le taxi se gare en double file. Marcel le chauffeur est tout contristé. Il aurait bien aimé lui faire encore un bout de conduite, à cette gamine ensoleillée. En une heure, il en a plus appris sur elle que sur sa propre fille en dix sept ans de besogneuse paternité. Il est encore très tôt. Les commerçants s'affairent à relever leurs volets roulants et à dresser leurs éventaires. Sous une pluie fine qui la fait frissonner, Mata s'extirpe de la banquette arrière pour faire ses premiers pas sur le pavé parisien. Marcel lui tend sa valise et lui claque un gros bisou sur la joue en lui souhaitant bonne chance. De derrière son volant, il lui adresse un dernier signe amical avant de démarrer.

Traînant son lourd bagage, Mata pousse la porte du café où l'attendent les clés de la chambre qu'elle a louée au sixième étage de l'immeuble voisin. La charmante apparition ne passe pas inaperçue. Elle porte encore le collier de fleurs de tiare que lui a passé autour du cou sa famille venue au grand complet lui souhaiter bon voyage lorsqu'elle s'est embarquée à l'aéroport d'Avarua. Les fleurs, bien fatiguées elles aussi, éparpillent leurs dernières couleurs dans le torrent de cheveux noirs qui dégringole sur ses épaules et jusqu'au bas de son dos joliment cambré. Les trois ouvriers en salopette qui accoudés au zinc s'envoyaient un coup de café-calva pour se donner du cœur au ventre en restent bouche bée. Assis à une table au fond du bar, le jeune homme en complet veston censé s'absorber dans la lecture des cours de Wall Street pose son journal et nettoie ses lunettes pour mieux la voir. Un léger sifflement fuse, on ne sait d'où.

Derrière son bar, le tôlier aux grosses moustaches grises lève le nez de son tiercé et interpelle la jeune fille :

- Ah, vous voilà ! Ne restez pas plantée là, ma jolie ! Venez vous mettre au chaud. Y'a pas idée d'un temps pareil pour accueillir les voyageurs. Tenez, asseyez vous là-bas près de la fenêtre. Personne ne viendra vous embêter. Je vais vous apporter un chocolat chaud. C'est la maison qui régale.

Le propos ayant été ponctué d'un coup d'œil sévère aux clients du bar qui se le tiennent pour dit, les conversations reprennent sur un mode mineur. Le patron interpelle un grand type maigre aux faux airs d'adolescent maladroit occupé à nettoyer une table.

- Eh, Basile ! Occupe-toi des clients pendant que je cause à la demoiselle. Et après, je compte sur toi pour lui monter sa valise, OK ?

Le chocolat est mousseux à souhait et Mata s'en est barbouillée jusqu'au bout du nez. Une bonne chaleur l'engourdit tandis qu'elle lape avec délectation les dernières gouttes qui restent au fond du bol. Le patron est assis en face d'elle. Il s'appelle Gaston et ce n'est pas de sa faute. Dans sa campagne auvergnate, les parents de l'époque manquaient d'imagination et allaient volontiers chercher l'inspiration auprès du curé. Manque de pot, le curé s'appelait Gaston et c'est à tour de bras et d'un goupillon sans réplique que cet énergique prélat a baptisé de ce prénom toute une génération de galopins. Mais bon, tout ça c'est de l'histoire ancienne.

Depuis soixante ans qu'il vit avec, il a fini par s'en accommoder.

Gaston a trop trimé pour monter à la capitale et s'y installer à son compte pour prendre en cours de route le temps de conter fleurette aux demoiselles à marier. A Paris, on n'a jamais le temps de rien. Non pas qu'il en ait conçu des remords. Il suffit pour s'en convaincre d'écouter ses clients à l'heure des confidences avinées et des hymnes titubants à la gloire du célibat. En bref, il est plutôt content de s'être abstenu. Quoique...

S'il a un seul regret à l'heure qu'il est, c'est de ne pas avoir à chouchouter une fille de bonne facture (la sienne), et en bonne logique taillée pour reprendre le bistrot après lui. Tiens, une belle petite comme toi par exemple. Peut-être même que ta maman aurait été à mon goût. Une vénus callipyge modèle pain d'épice, ah ça oui, voilà qui m'aurait bien plu.

- Mais je t'embête avec mes vielles histoires. Et toi, ma jolie, raconte moi un peu ce que tu viens faire à Paris.

- Je viens faire connaissance avec le pays de Yannick. Un arrière-arrière grand père.

- C'est une raison comme une autre. Et à part ça, tu as besoin d'un boulot ?

- Je vais chercher. Une fois que j'aurai fait la sieste

- Ils ont besoin d'une caissière à Intermachin. C'est juste au bout de la rue. Si cela t'intéresse, vas-y de ma part et demande à voir Norbert. Et en attendant, tu ferais mieux de filer au plumard. T'es toute froissée.

La piaule est tristounette. C'est sûrement à cause de la pluie. On y verra plus clair demain, surtout s'il fait soleil. Quant à la vilaine peinture écaillée, elle va lui faire un sort avant d'avoir attrapé le bourdon. Basile s'est déjà proposé pour donner un coup de main. Et elle a dans ses bagages de quoi se fabriquer un coin de Pacifique sous les toits de Paris.

Assise sur le carrelage, elle ouvre la valise dont le contenu en profite aussitôt pour s'étirer avec un gros soupir d'aise, et se répandre un peu partout. Découragée, elle décide de s'accorder un petit moment de répit avant d'y mettre bon ordre. Titubant de fatigue, elle se laisse tomber sur le lit et enfouit son nez dans l'oreiller en se promettant de ranger ses affaires avant de se coucher pour de vrai. Cinq minutes plus tard, elle dort profondément. C'est à ce moment là qu'éclot une nymphe douillettement lovée entre un T-shirt et un paréo légèrement humides, là où sa volage maman l'avait déposée deux jours plus tôt avant de s'envoler vers de nouvelles amours. Un jeune moustique d'humeur badine sort de la moelleuse cachette, fait trois fois le tour de la chambre en vrombissant façon loubard motorisé pour essayer ses ailes toutes neuves, et puis s'envole par la fenêtre, fermement décidé à se trouver une fiancée. L'innocent ne sait pas qu'il est porteur d'un passager clandestin, transmis par sa maman en guise de viatique.

Chapitre 2

Chez Intermachin, règne une pesante morosité. Les ménagères aux visages fermés sur d'obscures récriminations conjugales arpentent les rayons en traînant les pieds. Les caissières encaissent, le nez sur leur clavier, sans dire bonjour, sans dire merci. Attendant patiemment son tour dans la file d'attente, Mata observe avec une curiosité croissante le manège de la préposée à l'encaissement, qui telle une cocotte minute en surchauffe, semble au bord de l'implosion. C'est une chevaline au long museau froncé, rien qu'un paquet de nerfs sur un tas d'os, tout agité de frémissements nerveux qui annoncent la ruade imminente. D'un point de vue strictement documentaire, c'est passionnant.

Depuis ce matin, Josette ne décolère pas. Crispée sur sa chaise à roulettes modèle Poporelax, elle met à profit la moindre occasion de se venger d'un sort contraire sur les clients malchanceux qui défilent devant sa caisse. Comme cette vieille bique qui n'en finit pas de chercher d'une main parkinsonienne sa monnaie au fond du cabas qui tremblote à son bras. Et en plus, elle sent le pipi de chat.

- Mais enfin, dépêchez-vous Madame ! Vous ne voyez pas qu'ils attendent derrière vous ?

La mémé lève sur la virago un œil effaré et parkinsonne de plus belle. Le cabas, un instant oublié, tangue dangereusement et, c'était fatal, choit entre les charentaises de l'apostrophée. Josette lève au ciel les yeux chassieux dont l'a dotée le créateur, qui devait être de mauvais poil ce jour-là. C'était il y a bien longtemps. La date de péremption n'est plus très loin.

Derrière, la file s'impatiente. Un morveux, perché sur le caddie maternel, se met à geindre tout en martelant de ses petits pieds rageurs le fessier rebondi qui lui bouche l'horizon. La propriétaire du susdit, chignon en déroute et narine frémissante d'indignation, se retourne d'un bloc – et quel bloc ! S'estimant responsable sinon coupable, la mère fait amende honorable en balançant séance tenante au mouflet une baffe sonore. Le souffle coupé, le gamin s'abstient prudemment d'en rajouter. Une grande maigre au nez pointu en profite pour éructer d'un ton hargneux : «C'est bien ma veine ! Faut toujours que je choisisse la mauvaise caisse !» Piquée au vif, Josette glapit :

- J'y suis pour rien, moi ! Elle est pas fichue de trouver sa monnaie. Z'avez qu'à lui ramasser son sac, là ! Ça ira plus vite.

- Et puis quoi encore ? C'est vous la caissière, non mais quand même !

Faute de trouver une réplique cinglante à asséner en temps réel, Josette s'absorbe dans la contemplation du mur d'en face. Dans la file d'attente, les cous se tordent pour mieux voir et les commentaires désobligeants vont bon train.

L'intervention de Mata vient opportunément mettre un terme à l'incident. En un rien de temps, elle a doublé l'embouteillage de caddies, repêché le sac, déniché les sous de l'aïeule et payé la caissière. Qu'elle gratifie aussitôt d'un grand sourire en demandant si elle peut voir Norbert.

- Monsieur Norbert est occupé. Il faut prendre rendez-vous à l'accueil.

Mata remercie chaleureusement et s'en va d'un pas dansant dans la direction vaguement indiquée par une main qui tient à faire savoir qu'elle n'a pas que ça à faire. C'est donc en toute innocence car du côté pile qu'elle est fusillée du regard.

Consciente qu'il serait grand temps de faire profil bas, Josette se remet à pianoter furieusement sur sa caisse enregistreuse. Les denrées manipulées sans douceur défilent sous l'œil électronique du lecteur de codes barre. Trop tard. Intrigué par l'affluence qu'il voit de son perchoir piétiner devant la caisse numéro 5, Norbert le gérant s'approche à pas comptés pour venir fureter à proximité. Josette pianote de plus belle. Peine perdue. L'infâme Norbert est déjà dans son dos. Il se penche vers la présumée trublionne pour susurrer d'une voix mielleuse :

- Un problème, Josette ?

- Non, non, Monsieur Norbert. Tout va très bien. La peau de vache au nez pointu, qui a flairé avec gourmandise le responsable hiérarchique, repart à l'assaut pour porter l'estocade :

- Cette boutique devient infréquentable ! En plus de faire la queue, voilà maintenant qu'on se fait insulter par la caissière !

Norbert se garde bien de relever, mais dans un dernier murmure, lâche une bouffée de son haleine aigrelette sous les narines de Josette :

- Vous viendrez me voir avant la pause déjeuner.

Il ne manquait plus que cela ! Comme s'il ne lui avait pas déjà assez pourri sa matinée en annonçant la promotion de Yasmine. Principale de caisse...Voilà un poste qui la faisait saliver depuis des mois. Un poste qui aurait dû lui revenir, ne serait-ce que par droit d'aînesse. Et pour lequel elle se sentait taillée comme personne. Elle s'était si souvent repassé le film ! L'air affairé – Pas tout de suite, Yasmine, vous voyez bien que je suis occupée. Le mollet souple et la démarche vive – Voilà, voilà, j'arrive ! L'œil perpétuellement en alerte – Un peu moins de sacs plastique sur le tapis, s'il vous plaît Martine. Et en plus, il fallait que ce soit cette feignasse de Yasmine qui touche le gros lot ! A part tortiller du croupion, on se demande bien ce qu'elle sait faire, celle là. Une promotion-canapé, voilà ce que c'est. Elle doit fricoter avec ce cochon de Norbert, cette malhonnête.

Lorsqu'elle se retrouva sur le boulevard après l'engueulade du chef, Josette ne s'aperçut même pas qu'il faisait beau. Pourtant, Dame Nature en faisait des tonnes pour se faire pardonner le crachin matinal. Un joli soleil de mars baignait d'une tendre lumière tout ce qui lui tombait sous le rayon. Du coup, les petits zoziaux de Paname, un tantinet désorientés, se demandaient si c'était déjà l'heure du rut. Après conciliabule, ils en avaient conclu qu'après tout, pourquoi pas. Tout cela s'exprimait dans d'adorables pépiements, qui incitaient les passants à lever le nez en esquissant un sourire un peu niais.

Mais Josette n'en avait cure. Toutes voiles dehors, elle cinglait vers le centre de sécurité sociale qui avait son siège trois rues plus loin. Un dernier formulaire à estampiller, et sa vieille maman serait enfin sous-traitée à l'Etat français pour aller finir de gâtouiller paisiblement chez les petits vieux de Nanterre. Paisiblement ou pas, elle s'en foutait d'ailleurs. Pourvu que ce ne soit plus chez elle. La vieille carne lui avait suffisamment pollué l'existence. Comme si elle n'avait pas déjà assez à faire avec Norbert le faux cul, qui valait à lui seul tous les pesticides  actuellement disponibles en promo au rayon jardinage d'Intermachin.

Ben ça alors...un bureau de sécu sans file d'attente! De mauvaise grâce, elle dut admettre que pour une fois elle était vernie. En poussant la porte du sombre repaire où se mitonnait à feu très doux la cuisine administrative, elle s'était préparée à faire tapisserie en attendant son tour. Avec son ticket numéroté à la main, fin prête à défendre chèrement ses positions contres les resquilleurs de tout poil. Et bien non. Pas l'ombre d'un administré pour lui faire concurrence. Le terrain lui appartenait tout entier et elle n'avait qu'à choisir entre les trois préposées occupées à gratouiller mollement leurs formulaires abscons. Une configuration inespérée.

Elle se dirigea vivement vers la plus proche, les deux autres se trouvant hors d'atteinte, planquées à l'abri de deux infranchissables rangées d'armoires métalliques. Mais la dame devait être dure d'oreille. Le nez sur son formulaire, elle ne voyait rien, n'entendait rien. Elle écrivait, écrivait. Pas dupe pour deux sous, Josette se mit à feuilleter son dossier en poussant de gros soupirs ponctués d'éloquents raclements de gosier. La dame écrivait toujours, l'air mauvais. Il devait s'agir d'un cas particulièrement difficile. Foutaises et cinéma ! Josette, qui pratiquait au quotidien l'art de remettre le client à sa juste place, connaissait la musique. Elle se mit à arpenter l'espace alloué aux usagers en faisant claquer bien fort ses talons sur le lino fatigué. Ce fut hélas en pure perte, tant la scribouillarde s'investissait toute entière dans son élan créateur.

Le message subliminal ayant fait long feu, il restait encore le verbe. Mais Josette avait comme beaucoup de ses compatriotes le respect de la chose publique chevillé au corps. C'est donc sur un ton modéré qu'elle exprima ses attentes :

- Pardon, Madame...

Une main impérieuse se leva pour la faire taire. Ta gueule, je travaille, disait la main. Domptée, Josette fit silence. Il fallut encore cinq minutes à la dépositaire de l'autorité administrative pour parachever ce qui serait le chef d'œuvre d'une exemplaire journée de labeur. Elle leva enfin le nez pour toiser la justiciable d'un air supérieur :

-C'est pour quoi ?

- Euh...c'est pour ma mère. Pour son placement.

- Ticket, s'il vous plaît.

- Mais euh...y'avait pas la queue, alors j'en ai pas pris.

- Je ne peux pas vous recevoir sans ticket.

Une fois cette exigence remplie, Madame Sécu entreprit d'examiner le dossier importun avec une mine dégoûtée. Il ne lui fallut que quelques minutes pour conclure, avec une évidente satisfaction, à son incompétence.

- Ce n'est pas chez nous, ça.

- Vous plaisantez ?

- Non Madame. Ce dossier ne relève pas de notre centre. Vous devez d'abord faire une demande d'entente préalable à Nanterre. Et ensuite, le dossier est traité par Montreuil. Ceci sous réserve évidemment qu'il ait été dans un premier temps donné une suite favorable à votre demande.

- Mais enfin, on m'avait dit...

- On vous aura mal renseignée. Cela arrive tout le temps. Maintenant, si vous voulez bien m'excuser, c'est mon heure de table.

Le panonceau «Guichet fermé» fut sèchement posé sur la table. Et la pimbêche de se lever, de ramasser prestement ses affaires et de lui tourner le dos, histoire de signifier qu'il serait vain d'insister. Ulcérée, Josette chercha dans son répertoire quelque vigoureuse insulte susceptible de faire mouche et, faute de mieux, bégaya :  «Espèce de...fonctionnaire !»

Le reste de sa journée d'employée dévouée aux talents managériaux injustement méconnus se déroula dans l'amertume. Son ange gardien lui ayant vivement conseillé de se faire oublier, c'est ce qu'elle fit. Sa curiosité fut un instant éveillée par le spectacle insolite d'un Norbert frétillant qui offrait une visite guidée du magasin à la bronzée qui le cherchait ce matin. Belle fille, dut-elle concéder. Mais alors, ces cheveux qui lui descendaient jusqu'aux fesses, ça faisait drôlement mauvais genre !

Lorsque, son service achevé, elle quitta le magasin pour aller retrouver sa chère maman, le temps était d'une incroyable douceur. Vu l'heure tardive, le soleil avait sorti sa palette de tons pastel. Il y avait sur le boulevard des amoureux qui bêtifiaient et des passants qui trouvaient cela mignon. Un peu plus loin, juste au-dessus du caniveau où stagnaient encore quelques eaux de pluie, un moustique mâle roulait des mécaniques sous les yeux chavirés d'une jeune femelle au bord du consentement.

Chapitre 3

A califourchon sur son escabeau, Mata contemplait le plafond tout neuf. Avec un ciel pareil, il ferait toujours beau dans sa chambrette. Au ras du sol, Basile continuait de s'acharner sur un bout de mur taché de salpêtre. Un premier appel à la pause casse-croûte tomba à plat. Qu'à cela ne tienne, Mata connaissait la recette. Descendre en catimini de son perchoir. Aller soulever légèrement le couvercle de la sauteuse et laisser s'échapper une ou deux effluves de crabe-coco, avec mission d'aller chatouiller les papilles du récalcitrant. En général, c'est infaillible. Ça l'était. Basile capitula sans conditions. Il faut dire qu'après avoir tâté des tripous, de la potée et de l'aligot de Gaston, il commençait à trouver déjà moins goûteux les Mac Do, pizzas surgelées et merguez-frites dont il faisait son ordinaire avant d'être embauché au bistrot. Alors, le crabe-coco des îles, c'était la promesse d'un pas de plus vers ce plaisir tout neuf qui était celui du bien manger. Le salpêtre attendrait.

Assise par terre en face de Basile qui se léchait béatement les doigts, Mata était perdue dans ses pensées.

- Alors, qu'est-ce que tu en dis, d'Intermachin, après huit jours ?

- Le patron est plutôt sympa avec moi. Le problème, c'est mes collègues. Elles sont tristes à pleurer...Tu te rends compte ? Huit jours sans rigoler ! Comment font-elles ? Quant aux clients, on dirait qu'ils ont tous le feu au derrière.

- Bienvenue au pays du stress.

- Raison de plus pour faire un petit effort. Chez moi, on dit qu'à moins de trois bonnes rigolades par jour, on tombe malade. Alors tout le monde se marre sur ordonnance. Du coup, le docteur a le temps d'aller à la pêche aux crabes.

- On parle français dans ton île ?

- Non. Je dois être la seule, ou à peu près. J'ai fait mes études secondaires au lycée de Tahiti. En fait, à Rarotonga, on parle l'anglais pour le business et le maori pour le plaisir – et aussi pour les chansons, évidemment.

- Mata, ça veut dire quelque chose en maori ?

- Ça veut dire Les yeux.

- On s'en serait douté...Et à quoi ça ressemble, Rarotonga ?

- 32 km de tour de taille, côté plage et cocotiers. Au milieu, une montagnette. On peut se promener pieds nus au plus épais de la forêt. Il n'y a pas de serpents. Le lagon nous sert de piscine et de garde manger. Les fruits poussent tout seuls, trois ou quatre fois par an sur le même arbre. Quant aux légumes, il suffit de jeter trois graines devant sa porte, et on a un jardin potager.

- On se demande vraiment ce que tu fais à Paris ... et à Intermachin.

- Je te l'ai déjà dit. C'est à cause de Yannick. Basile n'y croyait qu'à moitié, à son histoire de pèlerinage. Mais il n'était pas contrariant de nature. Et puis, les divins secrets des petites nanas, ça se respecte. Alors, va pour l'ancêtre.

- Il est enterré ici ?

- Bien sûr que non. Il est au fond de notre jardin, avec la grand-mère qui l'a rendu fou d'amour.

- Vous n'avez pas de cimetière au village ?

- Pas du genre de vos cités dortoirs pour les anciens. Nos morts, on se les garde auprès de nous si on a de la place. Ou bien on se cotise avec les voisins pour se payer une parcelle commune, entre les maisons. Nos mamies adorent l'idée de poursuivre sous terre leurs bavettes de fin d'après-midi avec les copines.

- Basile s'y verrait bien en train de fleurir des tombes bucoliques. Tong et bermuda, auto-stop et sac à dos. Mais au fait, il y a des voitures là bas ?

Il y a surtout le bus. On en a deux Un pour faire le tour de l'île dans le sens des aiguilles d'une montre, et l'autre en sens inverse. Cela prend une heure. Ils te posent où tu veux, ils te ramassent où que tu sois, pourvu que tu leur fasses un petit coucou. Les arrêts officiels, c'est juste pour se donner l'air sérieux vis-à-vis des touristes, mais tout le monde s'en fiche, à commencer par le chauffeur. Chez nous, on ne fait pas la gueule dans les transports en commun. On cause à son voisin, question de politesse élémentaire. On connaît tous les chauffeurs, évidemment. Le vieux Vetea, qui est cousin avec la moitié de l'île. Le grand Heitapu, qui a passé six ans à faire le guide dans le bush australien et y a fait le plein d'histoires marrantes à nous raconter. J'ai plus d'une fois loupé mon arrêt et refait le tour complet de l'île pour l'écouter. Il y a aussi Moana le petit jeune, qui arrête parfois son bus sur le bas- côté pour faire un brin de causette à la jolie Tiare quand on la croise, comme par hasard. A bord, personne ne s'en formalise. C'est de son âge, et on a bien cinq minutes !

- Un petit veinard, ton Moana. Il ne faudrait pas qu'il s'avise de draguer Tiare pendant le service s'il conduisait son bus à Paris.

- C'est ça qui est dommage...Une si belle ville ! Un régal qui se déguste à pied. Il n'y a guère que ces troupeaux de renfrognés qui font la gueule en rangs serrés pour me gâcher le plaisir. Oh, et puis aussi les bataillons de japonais qui tirent sur tout ce qui bouge avec leur quincaillerie

- Allons donc. Vous devez bien avoir votre contingent de japonais mitrailleurs et d'américains mal élevés, vous aussi. Avec un soupçon de béton-pieds-dans l'eau, peut-être, pour qu'ils se sentent chez eux au paradis ?

- Pour l'instant, les hordes de vacanciers s'en tiennent à Tahiti et Hawaï. .Et les bétonneurs aussi. Du coup, nous avons des touristes civilisés. Plutôt routards que 4 étoiles-tennis-jacuzi. Pas trop regardants sur la déco de la chambre d'hôte et le style du personnel. Pas du genre à piquer une crise de nerfs quand ils croisent un cafard en vadrouille. Contents de se poser là et de participer à la bonne humeur ambiante. Un tourisme bon enfant qui nous fait vivre sans nous donner la grosse tête. Exactement ce qu'il nous fallait. Tu verras.

- Un peu, que je vais voir ! La prochaine fois que l'envie de tailler la route me reprend, c'est même par là que je vais commencer. Et en attendant, on s'y recolle ?

Fin de chantier. Le soleil couchant fait par la fenêtre un clin d'œil orange. En une journée à peine, la sinistre mansarde est devenue oasis. Au plafond – bleu azur, il fallait s'y attendre – ils ont posé deux ou trois nuages inoffensifs et quatre rayons de soleil. Sur les murs blancs, ils ont accroché les trésors qui avaient fait déborder la valise : un paréo fleuri, un masque, une coiffe maorie, deux pagnes aux couleurs vives, et un peu partout, des coquillages. C'est au moment précis où les artistes viennent enfin de s'asseoir à même le sol pour fêter ça d'un coup de thé au jasmin que l'on frappe à la porte.

La poupée Barbie qui se tient sur le seuil n'est plus sous garantie. Sous son film d'autobronzant, le lifting en fin de droits trahit l'excès d'heures de vol. Un sourire de commande affiché sur ses lèvres pneumatiques, elle s'avance dans la pièce et se présente comme la propriétaire des lieux. Elle vient faire connaissance. Lentement, son œil reptilien balaye la chambre revue et corrigée façon Mata, avant de se reposer sur la jeune fille.

- Votre décoration ne convient pas du tout pour une chambre de bonne. Voilà qui m'apprendra à troquer un mois de loyer contre un coup de peinture sans surveiller les travaux. Enfin, si ce plafond d'un goût...euh, exotique, vous amuse, je veux bien fermer les yeux pour la durée de votre séjour parisien. Mais il faudra me le repeindre en blanc avant de quitter la chambre. Sommes-nous bien d'accord ?

La fermeté n'excluant pas la politesse, Barbie accepte une tasse de thé. Assise très droite au bord de l'unique chaise que compte la soupente, elle poursuit patiemment sa mission éducative à l'usage des locataires un peu métèques.

- Il va de soi que la sous-location et la cohabitation sont rigoureusement interdites. La chambre vous est louée à titre strictement personnel et vous devez en conséquence l'occuper seule.

Le propos est ponctué d'un regard soupçonneux en direction de Basile, qui pique du nez dans un torchon à étouffer les fous rires. Encore une chance qu'il en ait eu un à portée de main.

- Par ailleurs, nous sommes très attachés à la tranquillité de l'immeuble. Aucun bruit n'est toléré au-delà de 22 heures. Pour les soirées tamouré, il vous faudra trouver d'autres hébergements ! Enchantée de sa sortie, Barbie se lève pour prendre congé sous le regard limpide de Mata, qui se livre de bonne grâce aux civilités d'usage en la raccompagnant. Sur le palier, Barbie susurre d'un ton légèrement condescendant :

- Et, dans votre atoll, vous êtes caissière ?

- Non, pourquoi ?

- Oh, c'est seulement que la concierge m'a dit vous avoir aperçue hier à Intermachin.

- A Paris, je suis caissière. Dans mon pays, je prépare un doctorat de troisième cycle en environnement à l'Université d'Auckland. Je compte me spécialiser dans la protection des écosystèmes en milieu corallien.

- Ah, très bien, très bien. Cela doit être intéressant, non ?

Sans demander son reste, Barbie se hâte de redescendre vers le séjour rassurant des étages nobles, où les bronzées se contentent d'être domestiques.

A peine la porte refermée, les deux compères piquent un fou rire libérateur. Sur ce, ils dégringolent les six étages avec l'idée d'aller dire bonjour à Gaston et lui donner, si besoin, un coup de main pour fermer boutique.

En passant sur le trottoir, ils manquent d'écraser une moustiquette dont les flancs s'étaient épanouis par suite d'un moment d'égarement. Elle a une petite faim. Mais, alourdie par une bonne douzaine d'œufs à trimballer, ce qui ne facilite ni le décollage, ni l'atterrissage en piqué, elle manque de réflexe. Par une heureuse coïncidence, Intermachin recrache au même instant sur le boulevard le plus gros de ses troupes, dont une nouvelle journée vient de s'achever.

Chapitre 4

Malgré le printemps qui semble s'être installé sur le boulevard, c'est une journée sans surprise et sans joie qui commence à Intermachin. Dehors, les oiseaux chapardent tout ce qui leur tombe sous le bec pour bâtir le dernier modèle de nid faisant actuellement fureur chez les volatiles, tout en s'interpellant de branche en branche pour se refiler le mode d'emploi. Une délicieuse cacophonie, à peine interrompue un instant par les vociférations d'un automobiliste qui traite une piétonne de conasse. Dedans, les caissières encaissent. Les clients défilent. Arc-boutée sur son tiroir-caisse, Josette rouspète. Une main plaquée sur le front, Martine soupire à fendre l'âme pour donner à sa migraine toute la publicité qu'elle mérite. Trônant dans sa cahute surélevée, Norbert nourrit son cholestérol d'un paquet de pop-corn en promenant un regard absent sur les dos courbés des caissières à l'ouvrage. Si parfois son œil s'allume, c'est qu'il s'est posé par inadvertance sur les parties charnues de la nouvelle. En bref, tout est parfaitement à sa place, et le petit monde d'Intermachin tourne rond. Quoique…

Il se passe quelque chose à la caisse de Mata. Une sorte de frémissement qui échappe totalement à Norbert, dont les investigations restent tout entières centrées sur la croupe émouvante de la susdite. Son champ de vision s'en étant subséquemment trouvé réduit à la portion incongrue, il engraisse placidement sans se douter que la révolution est en marche.

Au fil des heures, la caisse numéro 3 fait des adeptes, au détriment de ses voisines dont les titulaires, pas fâchées de l'aubaine, en profitent pour souffler un peu. Chacune à sa façon. Entre deux clients, Josette se gratte l'épaule droite où commence à fleurir une turgescence couleur carotte tout en peaufinant mentalement le troisième brouillon de sa lettre d'insultes à la Sécu. Entre deux soupirs, Martine se masse fébrilement les tempes. Gisèle et Roberta, quant à elles, surveillent du coin de l'œil la Yasmine qui n'a pas l'air dans son assiette et se livrent, mezzo voce, à de délectables spéculations sur la cause possible de son œil au beurre noir. Rien que de très ordinaire en somme pour un petit moment de détente.

Devant la caisse de Mata, on se bouscule avec entrain. On profite de l'attente pour papoter. Il y en a même qui rigolent. Décidément, il règne là un autre ton. Cela tient aux yeux clairs de Mata, qui disent bonjour. A son sourire gracieux, qui dit comment allez-vous. Et aux petites gentillesses qu'elle adresse à chacun. Les clients n'en reviennent pas. Il leur a fallu quelques jours pour se départir de cette méfiance, bien naturelle, que leur inspirait l'exotique préposée, en se demandant quelle sournoiserie pouvait bien se cacher sous tant d'aménité. Ils avaient recompté leur monnaie, et plutôt deux fois qu'une. Ils avaient vérifié d'un œil soupçonneux le contenu de leur cabas. Et voilà qu'ils y ont pris goût et qu'ils en redemandent. Prêts à payer d'un surcroît de patience la délicieuse bavette qu'ils tailleront à la caisse.

Pause pipi obligatoire. Yasmine, qui vient prendre la relève, tape légèrement sur l'épaule de Mata. Celle-ci se retourne et se fige à deux doigts d'une pommette aux couleurs d'automne, vert, jaune, brun, avec une touche de violacé juste sous l'œil sombre qui se refuse à la regarder en face. Sur le visage fermé, il est écrit en majuscules : surtout, ne me dis rien. Mata n'a plus qu'à céder la place en silence et à s'éloigner en direction de l'arrière-boutique.

Devant le distributeur de boissons, Josette tient salon. Bouche en cul-de-poule et venin aux crocs. Tout émoustillées par l'énormité du potin, Gisèle et Roberta se tortillent d'aise en lâchant quelques discrets gloussements.

- Vous avez vu la Yasmine ? Ça c'est de l'œil au beurre noir ! Je parie qu'elle s'est encore fait corriger par son jules. Pas fou le gars. Il a bien dû finir par repérer son manège avec Norbert.

- Eh, tu pousses pas un peu, là ? Moi j'avais plutôt l'impression qu'il lorgnait la nouvelle.

- Oh, lui, il lorgne tout ce qui bouge. Mais la Yasmine, elle a dû le laisser se rincer plus que l'œil. Main au panier, promotion assurée. C'est à vous dégoûter d'être une femme honnête.

La vision fugitive d'une Josette relookée en gourgandine met carrément Roberta en joie. Elle évite le regard de Gisèle, qu'elle soupçonne de pensées parallèles. Il serait dommage que des éclats de rire jumeaux ne viennent mettre un terme anticipé à cette intéressante conversation. Un sujet pareil méritant d'être développé plus amplement, il convient de témoigner à Josette une attention dévote. Mais la commère a d'autant moins besoin de se faire prier que son audience s'est élargie avec l'arrivée de Mata.

- En tout cas, ce coup-ci, il l'a drôlement bien arrangée. Quel coquard !

- La pauvre fille, quand même...Mais c'est bien de sa faute, aussi. Elle n'avait qu'à réagir.

- C'est peut-être qu'elle n'a pas la conscience tranquille. Allez savoir.

Mata ne s'est pas éternisée devant la machine à café. Elle est allée acheter deux sandwiches au rayon boulangerie. En reprenant son poste, elle a dit à Yasmine qu'il faisait beau, que l'air de la cafétéria risquait de sentir la punaise ce midi, et qu'elle avait une bien meilleure idée. Yasmine a dit oui.

Elles sont assises sur un banc, dans le petit square ombragé qui offre un calme relatif, un peu en retrait du boulevard. Deux ou trois mamans tricoteuses, assises un peu plus loin, cliquètent en surveillant leur progéniture. Elles commencent par manger en silence. Yasmine regarde fixement devant elle. Mata regarde Yasmine.

- Il faut quitter l'homme qui t'a fait cela.

- Ecoute, des assistantes sociales, j'en ai plein ma cité. Alors, pour les leçons de morale, merci, j'ai déjà donné.

- N'empêche que tu t'es fait tabasser.

- Tu ne peux pas comprendre si tu n'as jamais pris une rouste. Il a ses raisons. Il est mal dans sa peau. Ça ne va pas très bien dans son boulot.

- C'est ta promotion qui lui est restée en travers de la gorge ?

- Il s'est mis en tête que j'avais décroché ce nouveau job avec mes fesses. Alors, forcément, quand il a bu un coup de trop, il joint le geste à la parole.

- Forcément. Tu te rends compte de ce que tu viens de dire ? Allez, fais-moi mal, chéri, ça va t'aider à dessoûler ! Evidemment, si Madame est d'accord, Monsieur aurait tort de se priver. Moi j'appelle cela de la complicité de coups et blessures. Il n'y a aucune excuse à la violence conjugale. Et quand bien même tu aurais fricoté avec Norbert...

- Beurk !

- Beurk, beurk !

Les deux filles se sourient. Une amitié est en train de naître. Pour ne pas risquer d'abîmer ce joli bébé, Mata redescend de ses grands chevaux. Sa voix se fait câline.

- Tu l'aimes tant que cela, ton père fouettard ?

Une heure plus tard, Yasmine avait dans les yeux un peu plus de lumière. Et dans le ventre un peu moins de terreur. L'idée que l'on pouvait vivre sans homme commençait à l'effleurer et allait faire tout doucement son chemin. Il faudrait peut-être encore quelques torgnoles pour l'en convaincre tout à fait. Mais sur ce point, on pouvait faire confiance au père fouettard pour se montrer à la hauteur. Mata avait, d'avance, offert l'asile politique dans sa chambrette, en attendant de lui trouver un logis qui ne serait qu'à elle. Yasmine avait promis d'y réfléchir.

Sur quoi, les deux jeunes femmes se hâtèrent vers leur gagne-pain. En chemin, elles enjambèrent le caniveau où Dame Moustique venait de passer un sale quart d'heure pour mettre au monde une dizaine d'œufs de fort belle facture. Affalée sur une bulle d'eau pour souffler un peu avant de prendre le vol de 13h35, elle jeta un dernier coup d'œil sur la génération montante. Dans le tas, il y avait trois filles. Elle les appellerait Pic et Pique et Collégramme.

Chapitre 5

S'il existait un enfer pour le châtiment éternel des fous du volant, il devait forcément ressembler à la Place Clichy en ce début d'après-midi. Coincé entre un bus échoué au milieu du carrefour et une camionnette cracheuse de fumée cancérigène, Norbert sentait fondre l'optimisme viril puisé dans les verres de l'amitié et les histoires cochonnes. Son déjeuner mensuel avec les anciens du régiment l'avait, comme de juste, plutôt ragaillardi. En revanche, ce retour au quotidien prenant des allures de parcours du combattant, il commençait à perdre tout espoir d'arriver à l'heure au magasin.

Centimètre par centimètre, il amorça une manœuvre stratégique qui lui permettrait peut-être, d'ici dix minutes, de contourner le mastodonte. Mais les bouchons ayant horreur du vide, une pimpante Twingo se rua à l'assaut des cinquante centimètres dont il espérait tirer profit pour prendre la tangente et finit sa course en couinant des pneus à quelques centimètres de son pare choc. Sourde, bigleuse et muette, la conductrice au brushing impeccable fixait un horizon connu d'elle seule en accrochant à ses lèvres boudeuses une cigarette ridiculement longue. Norbert se lassa de klaxonner pour rien. D'ailleurs, ses voisins s'en chargeaient, histoire de mettre en musique les multiples activités ludiques auxquelles se livraient les citadins pris au piège. Sur sa gauche, un type se curait paresseusement le nez. Devant lui, le chauffeur du bus qui avait tout son temps, distribuait force bras d'honneur à destination des râleurs. Dans son dos, un couple illégitime se lutinait avec ardeur en se disant que c'était toujours ça de gagné.

Avachi sur son siège, Norbert sentait monter vers ses tempes un début de migraine. En mâchouillant l'intérieur de ses joues, dont la nature un peu flasque était propice à ce genre d'exercice réputé stimulant pour la méditation, il relisait pour la quatrième fois le mail reçu le matin même du siège. Il le connaissait déjà presque par cœur : «L'intégration de votre magasin dans le système de gestion informatisée du groupe grâce à l'implémentation du progiciel PANDORE s'est déroulée avec succès, et nous vous remercions de votre collaboration.

Nous en recueillons déjà les fruits, puisqu'elle a permis de mettre en évidence un écart entre le modèle corporate et les flux effectivement observés sur le compte 357. Il nous faut en déterminer au plus vite la cause afin de prévenir tout risque d'impact sur les résultats du trimestre qui, je vous le rappelle, se termine dans un mois et demi. Nous avons donc demandé à notre contrôleur de gestion Gontran de Moyllejonc de venir effectuer un audit sur place. Il se présentera au magasin cet après-midi à 17 heures. Veuillez lui réserver le meilleur accueil et lui apporter toute l'assistance qu'il pourra être amené à vous demander.»

Maudite soit cette saloperie de fusion ! La chaîne familiale Intermachin avait été vendue trois mois plus tôt au groupe BigSpend par les héritiers trop pressés du vieux patron qu'un début d'Alzheimer rendait prodigue de sa signature. Une transaction internationale qui avait mis un terme à la petite vie tranquille d'un gérant de supérette parisienne, lequel n'aspirait à rien d'autre qu'à se sentir chez lui. Rebaptisé manager, il régnait désormais sur une population d'hôtesses de caisse et d'assistants de vente sur fond de flux tendus et d'objectifs clients.

Hôtesses de caisse...Non, mais je te demande un peu ! Et pourquoi pas geishas, pendant qu'ils y étaient ? Ce n'est toujours pas avec ça qu'elles allaient boucler leurs fins de mois, les mignonnes. Et en attendant, il avait un problème à gérer dont il se serait volontiers passé. Miss 357, c'était sa nouvelle recrue dont le très joli cul lui était une source inépuisable de coupables pensées. En quoi cette charmante enfant avait-elle pu démériter ? A voir la mine réjouie des clients qui passaient à sa caisse, on aurait juré du contraire. Allait-on le contraindre à sévir, et sur quel fondement ? D'avance, il s'en désolait. Quoique...L'idée d'avoir à fesser cette coquine le plongea tout soudain dans une profonde rêverie qui l'arma de patience et lui permit d'attendre avec sérénité qu'enfin la circulation redémarre.

Son retour tardif au magasin passa presque inaperçu dans la cacophonie ambiante. Roberta, au bord de la crise de nerfs, était aux prises avec une harpie qui criait au scandale d'une voix suraigüe. D'une main frénétique, elle agitait sous le nez de l'infortunée caissière le prospectus trouvé dans son courrier du matin. «C'est de la publicité mensongère, voilà ce que c'est ! Le lot de trois pâtés de foie en promotion n'est pas en rayon. Pas plus que les deux paquets de nouilles pour le prix d'un. Je vous conseille de me les trouver sur le champ. Autrement, moi je vais vous dénoncer aux autorités. Non mais...»

Yasmine, appelée à la rescousse, était partie vérifier sur les étagères le bien-fondé de la réclamation. Revenue bredouille, elle tentait à présent de calmer la cliente qui, maintenant qu'elle tenait son public, aspirait à une sortie triomphale.

«Appelez-moi le directeur ! Tout de suite.»

Norbert, par l'effervescence alléché, était déjà près d'elle, multipliant courbettes et propos apaisants dans l'espoir de la soustraire à l'intérêt des curieux en l'attirant dans son bureau. Il ne lui fallut pas moins de dix minutes pour en venir à bout. Il s'en tira avec un échantillon gratuit du dernier shampoing re-densifieur enrichi au régénium triphasé et la promesse que les articles convoités seraient en stock dès le lendemain matin.

Enfin débarrassé de l'enquiquineuse, il jura en constatant qu'il lui restait à peine deux heures pour se préparer à recevoir le type du siège. Il se plongea sans enthousiasme dans les colonnes de chiffres que recrachait quotidiennement l'imprimante du PC dernier cri sur lequel sévissait le logiciel espion. Comme s'il avait besoin de toutes ces conneries pour savoir si les affaires marchaient ou pas...Il suffisait de regarder les recettes de la journée tout en bas de la page. Et de jeter de temps à autre un coup d'œil panoramique sur la rangée des tiroirs-caisses pour voir si les caddies étaient bien remplis et s'il y avait derrière de bonnes grosses files d'attente. Du haut de son mirador, il était idéalement placé pour cela.

Le contrôleur de gestion était arrivé à l'heure dite. Propre sur lui. Puant encore à plein nez son école de commerce et déjà shooté aux stock options. Norbert commençait à les connaître, pour en avoir vu défiler chez lui quelques spécimens depuis l'annonce de la fusion. Instruit par l'expérience, il s'abstint prudemment de jouer la grande scène du papa-gâteau et se contenta de proposer aimablement un café. Qui fut refusé, comme de juste. Monsieur Propre était pressé d'en venir au fait.

- Nous avons un petit souci avec votre magasin, Norbert. Des chiffres qui ne collent pas. Il va falloir que vous et moi, nous comprenions pourquoi.

Tout en parlant, le jeune homme tapotait en cadence sur le clavier du PC portable qu'il avait déjà trouvé le temps de déballer et de mettre en route.

- Ah, voilà. Nous sommes connectés au système CONTROL. Il fonctionne exactement comme PANDORE, qui est sa version francisée à l'usage des points de vente. Sauf qu'il nous fournit en plus des données consolidées à l'échelle de la France et du monde entier. Un vrai bijou, ce logiciel. Il sait tout faire. Optimisation du stock. Identification des périssables à solder. Automatisation des réassorts. Cotation et mise en concurrence des fournisseurs. Gestion des programmes de fidélité. Enfin, tout ça, vous connaissez, évidemment. Mais, savez-vous que c'est aussi un fabuleux outil de motivation du personnel ?

- Ma foi...

- C'est la phase II du programme CONTROL. Elle sera progressivement mise en œuvre pour la France à partir de la semaine 19. Chaque point de vente recevra sur site une formation de 2 h après la fermeture du magasin. Participation obligatoire pour tous les employés.

- Et cette formation, ce sera quoi au juste ?

- On va vous expliquer la politique des ressources humaines du groupe et les valeurs de l'entreprise. Nous faisons le pari de la transparence. Les performances individuelles et collectives sont affichées tous les soirs dans la salle de repos du personnel. Ce qui permet à chaque hôtesse de savoir exactement comment elle se situe par rapport à ses collègues. Nombre d'articles scannés à la minute, à l'heure, à la journée. Nombre de clients. Erreurs de caisse. Durée cumulée des pauses. Chiffre d'affaires du jour. Elle est pas belle, la vie ? Plus d'arbitraire, rien que du factuel. Progrès social, émulation, responsabilisation. Le tiercé gagnant.

- Intéressant, persifla Norbert. J'en connais quelques unes qui vont adorer.

- Et tant que nous y sommes, vous avez regardé vos derniers PIF Reports ?

Norbert s'en tira avec un borborygme peu compromettant.

- PIF. Performance In Frontline. Vous avez subi la formation le mois dernier. C'est écrit dans mon rapport.

Subi. Mais c'est qu'il parlait d'or, ce jeune con ! Norbert se souvenait d'avoir piqué un discret roupillon pendant qu'un autre costard-cravate, un peu moins jeune mais tout aussi con, traçait des courbes sur un tableau blanc. C'était il y a un mois, pendant le séminaire d'intégration BigSpend. Depuis lors, il avait consciencieusement empilé dans un tiroir les fameux rapports en se promettant vaguement d'y jeter un coup d'œil quand il aurait le temps. Il sentit la migraine reprendre possession de son crâne.

- Bon. Je vous explique le problème. Vos PIF Reports de ces quatre dernières semaines indiquent pour l'hôtesse n° 357 une moyenne de 220 articles scannés par heure. Sachant que le standard pour votre type de magasin se situe plutôt aux alentours de 300, nous avons manifestement un problème. D'autant que les autres hôtesses se situent, elles, dans la norme. Avez-vous une explication ?

- Je n'ai rien constaté d'anormal. Au contraire, dirais-je même. Il s'agit d'une jeune personne fort aimable et qui semble particulièrement appréciée de la clientèle.

- On ne peut que s'en réjouir. Mais cela ne solutionne guère notre problème du moment, n'est-ce pas ? C'est que, voyez-vous, une analyse plus fine des états PIF a mis en évidence une à deux interruptions du scannage par transaction client, avec une perte moyenne de 20 secondes à chaque fois. Vous imaginez ce que cela représente comme perte d'exploitation sur une seule journée ? Norbert n'imaginait rien du tout. Il avait follement envie de grignoter des trucs salés. Mais l'autre poursuivait sa litanie sur un ton de plus en plus saccadé.

- En fait, je ne vois que trois hypothèses : a) le lecteur de codes barres est déficient, b) la caissière ne l'utilise pas correctement, c) la caissière est du genre lymphatique. J'élimine la première, puisque l'outil de diagnostic technique intégré à PANDORE ne révèle aucun dysfonctionnement sur votre matériel. Reste donc les deux autres. Alors, Norbert, quelle est la bonne ?

- Je vais faire mon enquête, et je vous tiendrai au courant. Les yeux du contrôleur se détachèrent du PC pour faire lentement le tour du magasin où bipaient les scanners et claquaient les tiroirs-caisses sur un fond de musique sirupeuse. Arrêt sur image au niveau des caisses.

- Au fait, Norbert, c'est laquelle, la 357 ?

Ouf ! Enfin seul...Les pieds sur son bureau et la main dans un paquet de cacahuètes, Norbert laissait errer un regard fatigué sur la semi pénombre du magasin qui avait fermé ses portes un peu plus tôt.

Cela avait été une sale journée et il savourait presque béatement ce court instant de répit. Demain, il allait devoir faire les gros yeux à la jolie bronzée qui s'était fait pincer pour excès de bonne humeur et délit de bavardage intempestif. Le Gontran de Machinchose n'avait pas mâché ses mots. «2 mn par client, Norbert. 3 mn à la rigueur. Qu'elle se mette bien ça dans la tête. Si nécessaire, envoyez-la en formation. Ou virez-la. Enfin, faites ce que vous voulez, après tout. C'est vous le manager, et c'est donc à vous de régler le problème. Mais dépêchez-vous. Sinon, on s'en occupera.» Il avait rassemblé prestement ses affaires, et avait, au moment de prendre congé, craché une dernière giclée de son venin :

«Le SBAM, Norbert, rien que le SBAM. Pas plus !»

Ah ouais...Le truc qui faisait un tabac dans les derniers séminaires où l'on cause. Sourire-Bonjour-Au revoir-Merci. Il décida d'inscrire Josette au séminaire SBAM, histoire de rigoler.

Il poussa un gros soupir en s'extirpant péniblement de son fauteuil. Dehors, la nuit tombait et l'orage menaçait. Des éclairs zébraient le ciel et illuminaient sporadiquement le Sacré-Cœur. Norbert se hâta vers la station de métro. Galvanisé par la moiteur ambiante, un escadron de moustiques assoiffés de sang se rua sur le col ouvert du petit homme en sueur et s'offrit un festin mémorable sur la chair délicieusement molle de son cou grassouillet.

Chapitre 6

Vive le foot ! Quelle femme infidèle n'a jamais rendu hommage à cette complaisante institution qui fait tant de cocus ?

C'était un samedi après-midi. Pendant qu'au Parc des Princes, le père fouettard s'époumonait en virile compagnie, Yasmine bouclait ses valises avec l'aide de Mata et quittait sa taule banlieusarde, tout étonnée de n'en concevoir aucun regret.

A l'instant même où le susdit saisissait d'une main déjà moins ferme sa cinquième canette de bière, les deux jeunes femmes arrivaient à bon port. Comme il fallait bien emporter un petit souvenir, Yasmine débarquait dans sa nouvelle vie avec une côte fêlée et les contusions associées. Mais elle se sentait déjà chez elle en débouchant clopin-clopant sur le palier de ce 6ème étage dont Mata lui avait si abondamment vanté les charmes exotiques.

Il y flottait un invraisemblable fumet tout à la fois fait d'encens, de rhum, d'épices et d'eau de javel. D'une porte entrouverte, fusait un air de salsa. Dans l'étroit couloir où elles s'engagèrent, leur progression se trouva tout soudain bloquée par un ample postérieur qui oscillait au rythme imprimé à la serpillière par des épaules de lutteuse. Au bruit des valises que l'on posait à terre, la fée du logis se redressa. C'était une solide walkyrie, dont la trogne rubiconde se fendit aussitôt d'un large sourire.

- Ach, liebchen ! Ce soir, on fait poulet Yassa. T'aurais pas un citron de rab ? Y'en a pas un qui traîne à l'étage et Joséphine est en panne.

- T'en fais pas. J'en ai même deux si elle veut. Gargamelle, je te présente Yasmine, qui vient habiter ici. Yasmine, voilà Trudi, également dite Gargamelle, sans laquelle cet étage ne serait qu'un cloaque. Entre deux coups de torchon, elle trouve encore le temps de faire jeune fille au pair pour les petits du 2ème et une licence de psycho à la Sorbonne.

- Zalut Yasmine. Bienfenue au 6ème. Schnell, les filles ! Zitron. Chaussette fine attend.

La porte à la salsa s'ouvrit toute grande. Dans la semi-pénombre, étincelait une double rangée de dents très blanches. Normal. Le reste était très foncé.

- Oy ! Mata mia, dans mes bras !

Yasmine, voilà Rui. Il est brésilien, et donc guitariste, et donc chanteur de charme, et donc séducteur. Méfie-toi, il est irrésistible.

Il l'était. Par la magie de ces métissages dont le Brésil a le secret, le gaillard avait ramassé à la loterie génétique tout ce qui fait le charme de l'Afrique et du sous-continent sud américain. Au confluent des sangs indien, nègre et portugais, avait germé un chef d'œuvre. 1m85 de muscles sous une peau couleur café crème, des pommettes haut perchées, des bouclettes d'angelot des mers du sud, des yeux noirs à damner une Yasmine et un sourire à vouer aux flammes éternelles tout un couvent de nonnettes. Sauf que les demoiselles de l'étage étaient plutôt mécréantes.

Du coup, Rui avait le bon sens d'aller draguer ailleurs. Ses fiancées d'un soir étaient accueillies aux dîners du 6è avec une gentille indifférence. Comme on ne les y revoyait jamais plus d'une fois, il eût été vain d'investir. Yasmine sentit son estomac faire des nœuds. Le bourreau des cœurs se pencha pour lui déposer sur la joue un très doux baiser, tout en chuintant :

- Oune nouvelle flor à l'étache, ça se fête. Cé soir, yé va zoué por toi.

Gênée, elle se pencha pour ramasser ses valises. Dans son dos, un pas lourd ébranla le sol du couloir. A peine eut-elle le temps de faire un quart de tour qu'elle se retrouva, conjointement avec Mata, projetée contre une opulente paire de mamelles et serrée entre deux bras aussi noirs que dodus. Sa côte fêlée ayant modérément apprécié cette fougueuse étreinte, Yasmine fit la grimace en tentant de dégager son nez de l'accueillante protubérance pour reprendre son souffle. La propriétaire des appâts susmentionnés s'exclama :

- Hiiii ! Mes fifilles ! Montre-moi ta frimousse, Yasmine. Mais c'est que t'es mignonne, dis donc ! Allez, viens avec moi, j'ai tout ce qu'il faut dans ma chambre pour soigner tes bobos.

Quand Mata vint aux nouvelles une demi-heure plus tard, elle trouva une Yasmine paisiblement assoupie sur un matelas posé à même le sol. Assise par terre à côté d'elle, Joséphine lui caressait le front en psalmodiant l'une de ses infaillibles prières à Sainte Rita.

A ses pieds, s'étalaient en rang d'oignons quatre pots à moitié remplis de diverses bouillasses aux couleurs pas très franches et à l'odeur résolument putride. Mata contemplait la belle au bois dormant avec attendrissement.

- Ben dis donc, ma Fifine, tu lui as fait le grand jeu, hein ?

- Voui. Massage sénégalais aux quatre onguents. Fallait bien ça. Elle était tout abîmée. Demain, elle sera comme neuve. Plus de bleus, plus de bobo. Et là, tu vois, je suis en train de lui sortir le chagrin de la tête.

En sus de ses fonctions de bonne à tout faire, qu'elle exerçait avec une redoutable efficacité chez les nouveaux riches du 3ème, Joséphine était aussi un peu guérisseuse. Et même un brin sorcière, tendance bonne pâte. Elle maternait avec une tonitruante affection tout son 6ème étage, au profit duquel elle commettait parfois de menus larcins chez ses avaricieux patrons – qui n'étaient autres que l'impérieuse poupée Barbie et son Ken défraîchi.

Ce n'était après tout que la juste rémunération des heures supplémentaires régulièrement oubliées sur la paye mensuelle.

Pour qui pratique le travail au black, ça fait partie des aléas. Il n'empêche. Joséphine, qui avait de la vertu, tenait à jour une rigoureuse comptabilité et ne barbotait jamais plus qu'il n'en fallait pour rééquilibrer son bilan de quat'sous. Grâce à quoi le menu de ce soir allait subrepticement s'enrichir de deux bouteilles de champagne et d'un pot de caviar Belouga. Une façon comme une autre d'associer ses employeurs de l'ombre à l'euphorie que lui procurait l'obtention de ses papiers après 12 ans de démarches courtelinesques auprès des autorités françaises.

L'évocation de la tête qu'ils feraient quand Joséphine leur apprendrait la bonne nouvelle mettait en joie tout l'étage ancillaire.

Un petit bout de femme au teint bistre se glissa par la porte entrouverte. C'était Miranda – Mimi pour les intimes, c'est-à-dire pour l'étage au grand complet.

- Mmmm...ça sent bon ! A quelle heure on mange, Joséphine ? Tu crois que j'ai encore le temps de faire des tapas pour l'apéro ?

- Fais donc, ma fille. Le poulet, y demande qu'à bouillonner encore un moment. Et dis à Gargamelle qu'elle mette à cuire le riz dans un quart d'heure.

- Bueno. Vamos ! Et pfuit, elle était déjà partie.

Mimi était douée pour la musique. Elle venait de Santiago du Chili où elle avait laissé sans regrets un amoureux soporifique assorti d'un destin tout tracé de dame patronnesse. Et en prime, des parents outragés. Pour payer ses cours de flûte traversière au conservatoire du quartier, elle faisait nounou polyvalente pour la gentille dame du 5ème. Accessoirement, elle couchait avec Gargamelle. Plus par amitié que par conviction, car elle n'avait rien contre les hommes, du moins en général. Mais elle avait de la curiosité et l'âge qui convenait pour y donner libre cours sans que cela prête à conséquence. Et puis, Gargamelle était si bonne fille qu'il eût été désobligeant de la renvoyer dans ses buts. Tout compte fait, l'expérience était intéressante. Ça lui ferait des bons souvenirs quand elle serait grand-mère.

Le dîner fut joyeux, et plus encore la soirée subséquente. Allongée sur le lit que Mata lui avait concédé eu égard à son statut d'éclopée, Yasmine peinait à trouver le sommeil. A ses pieds, Mata dormait comme un jésus sur un matelas posé par terre. Déjà rentrées fort tardivement au logis, les deux filles n'en avaient pas moins gloussé et papoté jusqu'aux premières lueurs de l'aube. Cela faisait des années que Yasmine avait cessé de glousser avec les copines. Depuis l'année du bac, en fait. Pressée de se soustraire à l'austère affection de son imam de père, elle était passée trop vite des devoirs sur table aux devoirs conjugaux.

Pour se donner bonne conscience au moment de faire le mur, elle s'était inventée un conte de fée pour beurette mal dans sa peau. Armé de ses cheveux filasse et d'un patronyme franchouillard, le preux chevalier qui lui tenait l'échelle la nuit où elle enjamba le balcon allait tailler en pièces les démons de l'obscurantisme. Ils vivraient heureux, ils auraient très peu d'enfants, et elle aurait un super job épanouissant. Mais Carabosse s'en était mêlée. Le HLM était glauque. Les cafards faisaient la loi dans la cuisine. Le prince charmant était désenchanté. Et Cendrillon, c'est bien connu, était un peu maso. Alors, elle s'était obstinée. Six ans plus tard, tous les postes de son bilan perso étaient dans le rouge. Son homme la battait. Ses parents lui battaient froid. Elle n'avait pas d'amis. Et elle n'avait pas eu de jeunesse.

Mata avait patiemment refait les comptes pour conclure qu'à l'inverse, tous les clignotants étaient au vert. Le blond ténébreux ayant providentiellement traîné les pieds sur le chemin de la mairie, elle n'aurait pas à se coltiner les horreurs d'un divorce. Sa gynéco, qui avait du flair, avait œuvré avec succès pour une politique anti-nataliste. Exit, donc, la petite pomme de discorde aux joues rebondies. Tué dans l'œuf, son potentiel d'arme de destruction massive entre des mains terroristes.

- Et puis, tu as un boulot. Pas franchement désopilant, on est d'accord. Mais suffisant pour manger à ta faim, te payer une petite piaule dans le quartier et t'offrir en prime ton rouge à lèvres. Des amis, il n'y a qu'à te baisser pour en ramasser. Tout le 6ème étage est prêt à t'adopter, pour peu que tu lui donnes le top départ. Alors, il est où le problème ? Yasmine n'ayant rien trouvé à répondre, Mata s'était béatement endormie après avoir planté sa petite graine de bon sens.

C'est vrai qu'ils étaient gentils, les citoyens de la tour de Babel. Sous l'incroyable pot-pourri d'accents et d'idiomes venus d'ailleurs, perçait l'entente cordiale. Une vraie pub pour la paix dans le monde. Chacun avait son histoire et ses petits soucis qui devenaient cause commune. Elle en avait déjà vu quelques échantillons en arrivant. Les autres étaient venus peu à peu poser leurs fesses par terre dans la petite chambre de Joséphine. Ça débordait dans le couloir. Il y avait Pavel, le maçon tchèque, qui venait tenter sa chance à Paris «parrrce que chez moi y'a les slovaques et les rrroumains qui piquent tous les boulots.» Il y avait Ana la mexicaine en mal d'enfant, que ni son balourd de mari, ni les suppliques de Joséphine auprès de Sainte Rita ne parvenaient à mettre enceinte. Gert, le Hollandais taciturne, qui fumait des gros pétards en tapant en sourdine sur un tam-tam. Et puis Manu le castillan, qui écrivait des chansons et attendait la gloire en cachetonnant dans les bars de Montmartre.

Bientôt le poulet Yassa ne fut plus qu'un tas d'os dans l'énorme gamelle posée entre les pieds des convives. En guise de dessert, Joséphine avait sorti de sa poche une poignée de coquillages pour dire son avenir à qui voulait l'entendre. A Yasmine, elle avait promis un amoureux, et à Mata, un nouveau boulot. Et puis la musique avait commencé, tout doucement.

La jeune femme se sentit enfin glisser vers le sommeil. Sous ses paupières closes, il y eut de la visite. Les yeux de Rui. Le sourire de Rui. La voix rauque de Rui, et ses longs doigts fins qui cavalaient sur les cordes de la guitare. Agacée, elle se frotta les yeux et gratta mollement la piqûre de moustique qui la démangeait à la saignée du coude. Et puis ce fut l'oubli.

Chapitre 7
BIGSPEND France Tour Prends Garde 92658 LA DEFENSE CEDEX La Défense, le 3 mai 2006 Melle Mata Waotu 57, rue Notre Dame de Lorette 75009 PARIS Recommandé avec A.R. Mademoiselle,

L'entretien préalable auquel vous avez été convoquée ne nous ayant apporté aucun élément susceptible de modifier le projet que nous formions à votre encontre, nous avons le regret de vous notifier par la présente votre licenciement pour insuffisance professionnelle.

En effet, les statistiques hebdomadaires d'activité vous concernant font apparaître un taux d'encaissement inférieur de 27% à la moyenne constatée pour l'ensemble de vos collègues, et en tout état de cause sans commune mesure avec les objectifs clients qui vous ont été assignés.

L'enquête diligentée sur le point de vente au vu de ces résultats préoccupants a conclu à «un défaut de fluidité du transit par les caisses gérées par l'hôtesse 357, liée à une rétention excessive des clients incités par cette dernière à un bavardage sans rapport avec la finalité de leur passage en caisse.»

Nos efforts pour vous amener, notamment au cours de l'entretien précité, à changer d'attitude, se sont heurtés à une totale incompréhension des valeurs de l'entreprise, dont les premières, en ce qui concerne les hôtesses, sont la disponibilité et la rapidité d'exécution.

Votre obstination à vouloir privilégier la première aux dépens de la seconde est préjudiciable aux intérêts de l'entreprise et nous ne pouvons, dans ces conditions, vous conserver notre confiance.

Vous n'êtes pas dispensée d'effectuer votre préavis, qui débute à la date de réception du présent courrier.

Veuillez agréer, Mademoiselle, l'expression de nos salutations distinguées. Le Directeur des Ressources Humaines

Chapitre 8

- Ah les salauds !

Le poing de Norbert s'abat furieusement sur son bureau, lequel émet à tout hasard un couinement de protestation. Ecoeuré, il balaye d'un revers de main le fouillis de paperasses qui encombre le plan de travail et cherche fébrilement où il a bien pu fourrer la bible des procédures et adresses utiles made in BigSpend.

- Bande de fumiers ! Et pendant mes vacances, encore !

Sa récré, il ne l'avait pas volée, pourtant. Même que c'était la première depuis la fusion. Une virée de huit jours à Münich avec les copains célibataires. Choucroute, saucisses et Kronenbourg. Et des cholies fraulein aux corsages débordant d'une saine profusion pour servir à table. Il aimait bien les grosses poitrines. Ça lui rappelait sa môman. Des vraies vacances, quoi. Et patatras ! Atterrissage d'urgence. Moteur en feu.

Dans la pile de courrier qui attendait benoîtement son retour, il y avait la lettre de licenciement de Mata. Ou plus précisément, sa photocopie, accompagnée d'une note laconique de la DRH : «Norbert, le problème est réglé. Cordialement.» Même pas de signature.

- Problème réglé, ah elle est bonne, celle-là ! Et de quel droit ils le régleraient, hein ? C'est qui le patron dans cette foutue boutique ?

Il met enfin la main sur l'incontournable manuel du savoir-communiquer-en-interne, qu'il avait, non sans une certaine logique, enterré sous la pile des PIF Reports. Quelques jurons et cinq pages froissées plus tard, il finit par dénicher la Direction des ressources humaines, camouflée entre la Direction financière et la Logistique. Mais n'en portant pas moins haut ses couleurs : «La DRH, un partenaire à votre écoute.»

- Ça tombe bien, j'ai deux mots à vous dire, siffle Norbert en feuilletant impatiemment la brochure à la recherche d'un organigramme ou d'une liste des contacts téléphoniques. Qui n'y sont pas.

De guerre lasse, il compose le seul numéro qu'il ait trouvé sous la rubrique «Comment nous contacter». Laquelle rubrique conseille vivement, avant toute autre démarche, de se rendre sur le site intranet de la DRH, à consulter en priorité parce qu'il a réponse à tout.

- Allo, ici Norbert Michapain, le gérant du...

- Bonjour, vous êtes en relation avec la DRH de BigSpend France. Veuillez appuyer sur la touche «étoile».

- On n'arrête pas le progrès...Bling !

- Si vous êtes un manager, appuyez sur la touche 1, si vous êtes un employé, appuyez sur la touche 2.

- Blong !

- Merci. Veuillez maintenant composer votre numéro d'identification employé, puis terminer en appuyant sur la touche «dièse».

- C'est quoi ce cirque, bordel ? Mais je le connais pas, moi, ce numéro à la con ! Et où c'est que je le trouve, hein ?

- Nous n'avons pas compris votre demande. Veuillez composer votre numéro d'identification employé et appuyer sur la touche «dièse».

Machinalement, il ouvre le premier tiroir de son bureau. Et le referme aussitôt avec un geste d'exaspération. Se ronge un ongle. Gratte ses piqûres de moustique. Fait appel à ses souvenirs, particulièrement fumeux, du séminaire d'intégration. A tous les coups, ils ont dû en parler, mais c'était sans doute à l'heure de la sieste...

- Nous n'avons pas enregistré de réponse. Veuillez composer les cinq chiffres de votre numéro employé et terminer par «dièse».

- Oh, ça va ! Je cherche... … La fiche de paye ! Dans son portefeuille. Vite. Bingo ! Le numéro, là, en haut à gauche, à tous les coups c'est ça. Equipé du présumé sésame, il se laisse pesamment retomber sur son derrière, au grand dam du fauteuil à roulettes injustement malmené, et empoigne le combiné d'une main, tandis que l'autre tape déjà sur le clavier du téléphone. Sauf qu'à l'autre bout, on n'avait pas jugé bon de poursuivre plus avant.

- Bip...bip...bip...

Bon. On se calme. On respire un grand bol d'air confiné, et on reprend tout à zéro. Touche étoile. Bling. Manager, touche 1, blong. Identification, 45329#. Super. Ça sonne.

- Bonjour, ici Norbert Mi...

- Si votre appel concerne une demande de recrutement, tapez 1. Pour une demande de formation, tapez 2. Pour les questions relatives aux politiques salariales, tapez 3. Pour toute autre question, veuillez formuler votre demande par e-mail. Nous nous efforcerons d'y répondre dans les meilleurs délais. Si vous n'avez rien à dire, merci de raccrocher. D'autres collègues attendent leur tour pour engager le dialogue.

- Bande de roboooots ! hurle Norbert en raccrochant. Il a crié si fort que quelques têtes curieuses, dans le magasin, se lèvent en direction du perchoir managérial vitré. Mortifié, il fait effectuer une semi révolution au fauteuil pivotant pour retrouver un semblant d'intimité face à l'armoire métallique plaquée sur le mur du fond. La tête dans les mains, les coudes sur les genoux, le bedon sur les cuisses, il s'offre une délicieuse séance d'auto apitoiement.

Peut-être a-t-il fait, dans la foulée, un petit somme réparateur. Peut-être même qu'en rêve, il a vu Norbert le gaulois, gavé de potion magique, flanquer une mémorable pilée aux méchants capitalistes texans. Toujours est-il qu'il émerge de cet épisode léthargique dans d'heureuses dispositions. C'est avec un regard empreint d'une quasi-paternelle tendresse qu'il caresse l'alignement de ses caissières pour tenter de localiser Mata. Les ricains, il s'en chargera plus tard. Pour l'instant, c'est cette pauvre petite qui occupe ses pensées. Comment a-t-elle pris l'innommable bafouille ?

Pas si mal, semble-t-il. Vu d'en haut, la belle enfant vaque avec sa coutumière bonhomie. Présentement, elle est aux prises avec un vieux libidineux tout affairé à lui baiser dévotement le bout des doigts, et ça rigole ferme autour de son tapis roulant. Norbert ressent soudain une furieuse envie de participer.

Une envie politiquement très incorrecte, si l'on tient compte de ce qu'un petit chef de supérette est payé pour éructer, houspiller et vitupérer. Un exercice de style qu'il pratique d'ordinaire sans trop d'efforts, statut oblige. Sauf que son statut vient d'en prendre un vieux coup.

La DRH est aux abonnés absents. Norbert, elle s'en fout comme de l'an 40. Le sourire de Mata, les clients en état de pâmoison, ce n'est pas causant sur un tableau Excel. D'abord, la DRH, elle a des axes prioritaires, à ce que dit son site intranet. L'accompagnement des réorganisations opérationnelles, la fidélisation et le développement des ressources-clés, ainsi que l'implication de la hiérarchie et des collaborateurs dans la gestion du capital humain. Alors, vous pensez si on s'en bat l'œil, de vos histoires de caissières ! Circulez, on stratégise !

Norbert ne se le fait pas dire deux fois. Il circule. Sans se presser, en touriste. Les machines ronronnent, les caddies stationnent, les clients bouchonnent, les caissières bichonnent. Tout cela, dans une aimable pagaille. Un embouteillage bon enfant, dont nul n'a l'air pressé de s'extirper. Si ce n'est du côté de chez Josette, qui pour le quart d'heure ne fait pas recette. Sauf que...la bouche de Norbert s'arrondit pour former un ô parfait, dont la fine moustache dessine l'accent circonflexe. Le veuf Ratichon, lesté de son cabas, pantoufle à petits pas glissés en direction de la file de péage qui mène vers les yeux de Mata. Il crève de solitude, Ratichon. Il est prêt à toutes les bassesses pour qu'on l'écoute, ou qu'on fasse semblant. Et voilà qu'il a trouvé un filon avec la tahitienne. Il a justement un souci avec sa concierge, dont il compte l'entretenir à la faveur de son passage en caisse. Quand les six caddies qui le précèdent auront défilé entre ses jolies mimines. C'est pas grave, il a tout son temps. Mais voilà que Josette, désoeuvrée, lui fait signe de changer de file. Oh non, pas celle-là ! Elle le terrorise. Il fait le gâteux, il trémule, il sourdingue avec application en espérant se faire oublier. Raté. Josette donne de la voix.

- Monsieur, venez par ici.

C'est sans réplique. Vaincu, il s'exécute. Forcément. Quarante ans d'obscures tâches administratives dans un hôpital militaire, ça vous dresse à la discipline.

- Alors Monsieur Ratichon, ça va comme vous voulez aujourd'hui ?

Le vieux manque d'avaler son dentier, qu'il avait malencontreusement oublié de coller ce matin là. Mais l'envie de causer le démange et faute de grives...Quant à Norbert, il hallucine. Josette sourit. Oh, bien sûr, pas de toutes ses dents. Les déchaussées ont leurs pudeurs. Il n'empêche. Moitié jument, moitié cul de poule, Josette fait son aimable. S'intéresse. Fustige la concierge et regonfle le pépé.

Norbert n'en perd pas une miette. Rêveur, il poursuit son lent cheminement vers Mata. Son étape aux péages jumelés de Gisèle et Roberta est édifiante. Ces dames sont aux petits soins. Les pousseurs de caddies sont aux anges. Parvenu au terme de sa randonnée, il regarde fonctionner Mata. Bon Dieu, comme elle sait y faire. Comme elle est belle. Coup de blues. Gontran de Machinchose, t'as rien compris !

- Pssst ! Je peux vous voir, Mata ? C'est quand, votre pause ?

- Dans cinq minutes.

Ils sont au bistrot. Norbert se sentait mal dans sa peau de chef. Du coup, il l'a plantée là, sur un cintre, dans son bureau vitré. En jean, cela va déjà mieux. En face de lui, Mata sirote tranquillement sa menthe à l'eau. Ses joues se creusent de deux adorables fossettes. Le sourire n'est pas bien loin. Peut-être qu'elle n'a pas bien compris le film. Il se ronge un deuxième ongle.

- Mata...Je suis désolé de ce qui vous arrive. Je tenais à vous dire que je n'y suis strictement pour rien.

- Tant mieux.

- Et que je ne suis pas d'accord. Et que je vais les faire revenir sur cette décision.

- Ne faites pas cela Norbert. Franchement, ce n'est pas un drame. En huit jours, vous m'aurez remplacée.

- Mais si, c'est grave ! D'abord, je veux vous garder, moi. Les clients vous adorent. Et en plus, je passe pour un con. La DRH ne m'a même pas demandé mon avis.

- Peut-être bien qu'elle s'en fout. Vous savez bien que votre vrai patron, c'est la centrale d'achat...

- Et vous, vous savez trop de trucs pour votre bien de caissière. Si elles se mettent à piger le système, comment je vais manager, moi ? Hein ?

- En arrêtant de les prendre pour des pintades. Descends un peu de ton perchoir. Prends la température. Montre-leur qu'elles ne comptent pas pour du beurre. Et si tu leur offrais une pause café-croissants tous les vendredi matin, juste avant l'ouverture ? Je te parie que pas une ne manquerait à l'appel, quitte à avancer le réveil d'une demi-heure.

- Café-croissants...tiens, et pourquoi pas ? C'est à la fac qu'on vous apprend des trucs pareils ?

- Ça ne risque pas...Mon père est entrepreneur de travaux publics. Il fait cela depuis des années sur ses chantiers, les petits-déjeuners causette. Ça fait pousser les idées, et ça tue les petits soucis avant qu'ils ne deviennent gros. Un petit déjeuner par semaine, ce n'est pas cher payer l'esprit d'équipe.

- Et voilà. Le jour où je touche un conseil en communication, il faut qu'il soit sur le départ. Et en plus, j'y perds une caissière de génie. Alors tu voudrais que je te laisse partir de bon coeur ? On avait parlé de six mois, quand je t'ai embauchée. Il en reste au moins trois, et j'ai bien l'intention de me battre. Ne serait-ce que pour le principe.

- Oh non, s'il te plaît. Vraiment. Occupe-toi plutôt du moral des filles. Chouchoute-les un peu. Qu'est-ce que tu risques ?

- Euh...j'angoisse un peu à l'idée de chouchouter Josette. Mais toi, qu'est-ce que tu vas devenir ?

- Ne t'en fais pas pour moi, j'ai déjà un autre boulot en chantier dans ma tête. - -

- Lequel ?

Les fossettes se creusent encore un peu plus. Elle éclate de rire.

- Un boulot marrant. Mais je t'en parlerai plus tard..

- Alors, avant de me quitter, rends-moi un dernier service : aide-moi à démarrer les petits déjeuners causette.

Sur son gourbi perché, flottant au-dessus de la pénombre du magasin tout juste fermé, Norbert tergiverse. Un troisième ongle y passe. Aïe ! Il a rongé trop court. Bon, et maintenant, je fais quoi, là...Je leur vole dans les plumes ? Je m'écrase ? Je négocie ? Le quatrième ongle, déjà sur la sellette, ne doit son salut qu'à la réjouissante pensée qui traverse à cet instant même son esprit. Mata doit être contagieuse ! Et pourquoi pas, hein ? Comment expliquer autrement le vent espiègle qui souffle sur la boutique depuis ce matin ? Des trucs pas croyables. Jusqu'à la souffreteuse de service qui s'est mise à rigoler. C'est pas une blague. Il l'a vue, la Martine, qui balançait ses trucs anti-migraine à la poubelle et caressait la joue d'un bébé en attendant tranquillement que la dame rédige son chèque. Un rire part du fond de sa gorge, et finit par le secouer tout entier. Les tripes s'en mêlent, il se boyaute. Il se tape sur les cuisses. Ah les cons ! Si ça se trouve, ils ont viré Mata pour rien !

Dehors, tout valse. Le vent souffle en rafales. Les stores des cafés faseyent. Les jupettes printanières s'envolent. Les gambettes prennent l'air. Les coquins dessous prennent le dessus. Les puceaux boutonneux lorgnent en biais. Les cocus se décornent. Les oiselles chargées de famille s'accrochent à leurs nids. La dernière génération de moustiques, pas mécontente de voir du pays, surfe sur la vague qui l'emmène un peu plus loin visiter la banlieue.

Chapitre 9

La banlieue s'éveille à contrecœur. Ceux qui ont du boulot dévalent en maugréant les cages d'escaliers qui puent le mégot froid et la soupe aux choux de la veille, parce que cette vacherie d'ascenseur est encore en panne. Les autres se lèvent quand même vu qu'il n'y a pas moyen de roupiller avec tout ce boucan. Sans compter cette pestouille de moustique qui les a agacés toute la nuit. Car, depuis quelques jours, on se gratte beaucoup dans cette banlieue. Alors, forcément, on a le réveil mauvais. Comme à la recette des impôts, dont la garde chiourme de service vient d'ouvrir parcimonieusement la porte sur une petite foule agitée de contribuables prêts à en découdre. Elle les salue de son aboiement matinal :

- Pas plus de dix à la fois !

Les autres n'ont qu'à attendre dehors. Ça leur fera les pieds.

Pour une fois, Marcel Martin, deux ans de chômage, fait partie des veinards. Il s'avance vers le premier guichet vacant. Le guichet numéro 2. Il pose son dossier sur le comptoir avec cette mâle assurance qui consacre deux ans de formation intensive au réemploi.

- Je viens pour enregistrer les statuts de ma société.

- Deux minutes, monsieur, vous voyez bien que je n'ai pas fini.

Non, il ne voit pas. Mais avec les Impôts, mieux vaut ne pas trop la ramener. Il affiche un sourire dégoulinant de compréhension, dont la destinataire, occupée ailleurs, ne fait aucun cas. La dame farfouille avec obstination dans ses tiroirs en gargouillant d'obscures imprécations contre une certaine Huguette. La gomme double face serait apparemment en cause.

L'objet convoité ayant enfin refait surface, elle s'empare du dossier qu'elle feuillette d'une main vengeresse. Soudain, elle marque un temps d'arrêt. Nez froncé. Bec pincé. Sourcil tricoté au point de croix gammée. Plus qu'il n'en faut pour tétaniser le justiciable, par définition suspect, lequel perd instantanément de sa superbe et s'introspecte. Normal, c'était fait pour. Il ne reste plus qu'à l'achever. Fastoche. On prend son air d'institutrice très sévère et on lâche, du ton légèrement excédé mais néanmoins fataliste que l'on réserve aux cancres :

- Votre dossier n'est pas conforme.

Air ahuri du justiciable pris au dépourvu. Et là, on pointe un doigt accusateur sur l'imprimé fautif.

- Parfaitement, monsieur. Vous n'avez pas rempli le bon formulaire.

- Mais ce n'est pas possible ! C'est vous qui me l'avez donné il y a huit jours...

- Alors, c'est que vous n'avez pas été clair dans vos explications. Je n'y peux rien, moi, si vous n'êtes pas capable de vous exprimer comme il faut. Toujours est-il que vous vous êtes trompé d'imprimé. Vous avez utilisé le A3 alors qu'il vous fallait le A5. Je ne peux recevoir qu'un dossier complet, dûment rempli, daté, paraphé et signé. Et avec les bons imprimés, martela-t-elle, en détachant les syllabes. Vous reviendrez quand tout cela sera fait.

- Mais alors...je vais être obligé de revenir encore une fois ?

Et alors là, pan pan ! Un coup de règle sur les doigts.

- Mais enfin, c'est ce que je viens de vous dire ! Et maintenant, monsieur, veuillez libérer mon guichet. D'autres personnes attendent.

C'est très amusant. Des fois, il y en a qui fondent en larmes. D'autres se mettent à vous engueuler, ce qui est un cas légitime de recours à l'escalade verbale, d'ordinaire franchement déconseillée par la hiérarchie. Mais ce citoyen-là est plutôt décevant. Il se contente de prendre un air de chien battu et demande humblement si on pourrait au moins lui donner le formulaire requis.

- Ah non, ce n'est pas ici. Pour les formulaires, voyez ma collègue au guichet numéro 5.

Que du bonheur...et à double détente, encore ! La collègue, c'est la divine Huguette, voleuse putative de gommes, et accessoirement terreur des contribuables relevant de la deuxième section territoriale de la recette des impôts de Garges-Les-Gonesse. Sans compter que déjà, devant le guichet en question, piétine une queue de huit personnes à la mine renfrognée annonciatrice de quelques savoureuses prises de bec. Cette réjouissante perspective annonce une matinée moins barbante qu'il y paraissait de prime abord.

Dehors, c'est la foire d'empoigne. Un concert de klaxons salue la préposée du guichet numéro 2 lorsqu'à l'heure de la pause déjeuner elle sort de l'hôtel des impôts pour aller faire une petite course à l'Intermachin du coin. Au milieu du carrefour, un flic hystérique invective les automobilistes à coups répétés de sifflet vrilleur de tympans. De ses petits bras nerveux, il décrit d'amples moulinets régulateurs d'anarchie, à l'exact calibre enseigné dans les écoles de pandores. En passant à proximité, la dame apprécie le tableau en connaisseur et non sans une pointe d'attendrissement. Le flic, c'est son mari.

Chez Intermachin, c'est la bousculade. Elle déteste Intermachin. Surtout à l'heure du déjeuner. Elle a en horreur ces jingles imbéciles qui prétendent inoculer la fièvre acheteuse à des chalands désargentés. Elle maudit les chefs de rayon qui prennent un plaisir pervers à déménager sans relâche les marchandises d'un point à un autre du magasin. Tout ça pour contraindre le pauvre peuple à d'épuisants jeux de piste à travers des kilomètres d'allées encombrées de caddies tamponneurs.

Elle déteste faire la queue. Il y règne une promiscuité vraiment répugnante. Surtout quand les gens se grattent sans vergogne, comme c'est le cas aujourd'hui. Elle vomit les caissières, qui le lui rendent bien. A ce stade de ses réflexions, dont il faut bien convenir qu'elles sont d'une affligeante banalité, elle écarquille les yeux. Alors là, c'est la fin des haricots ! Jusqu'à la caissière, qui a le toupet de se gratter ouvertement au-dessus du tapis roulant. La fille se ratisse avec application l'avant-bras de ses ongles douteux au vernis écaillé. Elle met tant d'ardeur à l'ouvrage que l'ouïe s'en trouve offensée tout autant que la vue. Chric, chric. La dame voit avec stupéfaction tomber sur son filet de carottes et son pack de yaourts une pluie de peaux mortes.

- Espèce de dégoûtante ! Regardez ce que vous avez fait à mes légumes !

- C'est la faute aux moustiques. Je suis piquée de partout. Je voudrais bien vous y voir, tiens ! C'est 4 euros 80.

- Et puis quoi encore ? Vous pouvez vous les garder, vos marchandises pourries ! Non mais, regardez-moi cette souillon ! Ça gratte ses pellicules sur les courses des clients et ça ne s'excuse même pas !

- Et pour le même prix, «ça» vous emmerde, madame ! Si vous ne voulez pas acheter, dégagez de ma caisse, et plus vite que ça ! Y'a du monde qui attend derrière.

La dame s'étrangle de rage. C'est la fonction publique qu'on insulte. Laquelle, s'estimant dûment représentée, postillonne une verte réplique ponctuée de hoquets indignés. On comprend vaguement que l'affaire sera portée en haut lieu. Qu'une réclamation sera postalement adressée à la direction de l'infâme boutique. Que la répression des fraudes sera dépêchée sur les lieux. Qu'il pourrait bien s'en suivre un contrôle fiscal. Elle mélange tout, mais qu'importe le flacon. La caissière s'en fout. Elle se marre. Elle se gratte de plus belle, et avec une insolente délectation. Les clients gueulent que ça commence à bien faire, tout ce cirque. Mise en minorité, la dame quitte les lieux au pas de charge en abandonnant à l'ennemi les carottes litigieuses.

Chapitre 10

- Tu crois qu'elles vont trouver ça bien ?

- T'en fais pas. Elles vont adorer.

Norbert arpentait nerveusement la petite salle de repos du personnel, qui sentait déjà sacrément bon le café tout frais coulé. Sur la table poussée contre le mur du fond, tout était prêt. Nappe en papier bleu. Mini croissants et viennoiseries dans les paniers en osier. Sucre. Sucrette pour les coincées de la calorie. Bouquets de narcisses. Coquillages semés deci-delà. Serviettes en papier jaune vif. Rien à redire côté  intendance, mais cela ne suffisait pas à le rassurer tout à fait. L'exercice était périlleux. Il ramait à contre courant.

Pieds nus et vêtue d'un paréo, Mata disposait placidement les dernières tasses sur la table. Faute de mieux, elle avait accroché à son oreille droite une grosse marguerite bien de chez nous. Elle ondula jusqu'à la mini chaîne stéréo posée sur une caisse – hélas vide – de Condrieu, souvenir de la dernière foire aux vins. Elle mit en sourdine la musique langoureuse de Mama Motu en guignant Norbert du coin de l'œil. L'effet placebo ne se fit pas attendre. En quelques minutes, la nuque se décrispa, les épaules se dénouèrent, et la mâchoire se fendit en un début de sourire qui n'attendait que l'occasion de s'épanouir.

Les deux inséparables arrivèrent les premières. Un bout de nez patatoïde, par l'odeur alléché, pointa timidement par l'entrebâillement de la porte. Sa légitime propriétaire, dûment interpellée, fut bien obligée de suivre.

- Ohé, Gisèle, bienvenue au café causette !

Dans son sillage, comme de juste, arriva Roberta la langue de vipère. A surveiller de près. Mata avait promis que le coup d'essai serait un coup de maître. Et une promesse, c'est sacré, n'en déplaise à la première des punaises de supérette qui s'aviserait de sévir. Suivirent de près Béchir et Pierrot, les gros bras, pompeusement rebaptisés gestionnaires de stock dans la nomenclature BigSpend. Le gentil et le bougon. Le faux gringalet et le vrai malabar. Inséparables, eux aussi, histoire de se tenir les coudes dans ce microcosme peuplé de femelles glapissantes.

Sauf que ce matin-là, ça sentait plutôt le cessez-le-feu. Pas l'ombre d'une embrouille. Pas l'esquisse d'un cancan collèguicide. Les pipelettes sifflaient gentiment leur caoua en papotant avec Mata qui leur expliquait les mille et une façons de s'enrouler dans un paréo. Martine vint s'agglutiner au petit groupe et fit chorus. őil vif et joues roses, migraine au vestiaire. Du jamais vu. L'arrivée de Josette fit sensation. Jupe fushia à volants crème chantilly. T-shirt mauve fluo. Escarpins à brides vertigineux. Cheveux ramassés en une maigre crotte sur le haut du crâne. Gros anneaux créoles valsant derrière les accroche-cœurs scotchés à coups de gel. Et un soupçon de rouge à lèvres pour décorer le sourire nouveau-né.

Car Josette avait un secret. Tous les vendredi soir, elle allait se pâmer, œil furibard et menton vertical, entre les bras nerveux de machos gominés. Son péché mignon, c'était la salle Wagram. Sa petite perversion à elle, c'était le tango argentin. Toute la hargne accumulée au fil de la semaine se déversait à gros bouillons sur le parquet ciré et l'électrisait tout entière, de la nuque frémissante aux talons impérieux. Un sacré bon coup, la Josette. Enfin, pour le tango, s'entend. En ce qui concerne le reste, on préférait ne pas savoir. Il n'empêche qu'elle fit un tabac, et pour cause. Quiconque s'adonne aux vertiges du tango ne peut pas être complètement mauvais.

Mata, qui surveillait depuis un moment la porte d'entrée, vit enfin se glisser dans la pièce une Yasmine passablement essoufflée. Qui lui fit un clin d'œil et agita discrètement dans sa direction les clés de la chambre dont elle venait de prendre possession dans leur 6ème étage. A la bonne heure ! Et grâce soit rendue à Gaston, auquel n'échappait aucune des transactions susceptibles de se tramer dans le quartier. Ce dont commençaient d'ailleurs à prendre ombrage les agents immobiliers du coin, qui envisageaient de lancer, à frais partagés, un contrat sur sa tête d'honnête pipelet.

Norbert, grimpé sur une chaise, demanda un moment d'attention. Promit que ce serait le premier et le dernier de ses discours au café causette.

- Vous êtes tous là ! J'en déduis que l'idée était bonne, et je propose d'en faire notre petite tradition du vendredi. Viendra qui voudra. Ne vous y sentez pas obligés. Considérez-vous, simplement, comme les bienvenus et venez pour le plaisir, si vous êtes d'humeur. Et puisque c'est une première, je voudrais profiter de l'occasion pour vous donner quelques informations sur la politique de rémunération et avantages sociaux chez BigSpend.

Il marqua une pause. Le temps de retrouver la virile détermination avec laquelle il avait, deux heures plus tôt, harangué son rideau de douche en préparant l'allocution. Sauf que sur le rideau, au moins, cela coulait. Alors que là...il avait le trac. Le métier de chef a ses contraintes. Comme de vanter les mérites d'un système à la con. Cela s'appelle de la solidarité managériale, qu'ils ont dit au séminaire.

Cela, il s'en souvenait. C'était avant le déjeuner, où il s'était goinfré pour oublier, et, par voie de conséquence, avant la torpeur digestive qui n'avait pas manqué de suivre.

Tout bien considéré, la solidarité a sa propre logique. On peut ne pas être d'accord. Il suffit de savoir claquer la porte en agitant frénétiquement la dignité dont on s'est préalablement drapé, tout en évitant de se prendre les pieds dedans. Les fils de famille font cela très bien. Si par contre on n'a pas fini de payer son deux pièces-cuisine et/ou pas d'autre boulot en vue, en général on est d'accord. Et solidaire. Après, c'est une affaire d'équilibrisme. Et de fait, Norbert se sentait funambule. Il s'avança sur la corde raide.

- Nous savons tous qu'Intermachin a pris du galon en rejoignant BigSpend. Nous étions épiciers, nous voilà multinationale. Pas de quoi prendre la grosse tête, car la mauvaise nouvelle, c'est que je reste votre patron. Je suis boutiquier dans l'âme, et il faudra faire avec. La bonne nouvelle, c'est que nous serons des boutiquiers éclairés. Grâce au bel outil informatique qu'on vient de nous installer.

Maintenant que nous faisons partie de la famille, BigSpend pédale pour nous. Vous allez recevoir des tonnes d'informations. Sur le chiffre d'affaires du groupe, du pays, du magasin. Sur le cours de l'action à Wall Street. Sur les meilleures ventes du mois. Sur les campagnes de promo. Sur tout un tas de trucs, intéressants ou pas. Une espèce de Canal BigSpend, en quelque sorte. La diffusion sera quotidienne et commencera la semaine prochaine sur un écran à cristaux liquides qu'on va nous installer dans cette pièce.

Un petit conseil toutefois : c'est à consommer avec modération. Si on se laisse piéger, cela devient vite une drogue dure. Un peu comme la télé. Par contre, si vous savez faire le tri, vous saurez au moins pourquoi vous travaillez, ce qui n'est déjà pas si mal.

Autre chose : il m'est conseillé d'afficher chaque semaine un hit-parade des caissières désignant la plus rapide, mais aussi la moins productive ; la vedette du SBAM, mais également la championne des erreurs de caisse. Le but du jeu étant de déterminer «l'hôtesse du mois», qui va grimper sur le podium et toucher la prime. Et qui se disputera avec les lauréates des autres magasins l'honneur de concourir pour le Super-cash, qui se joue au niveau national. Avec à la clé un week-end pour deux à Roubaix, offert par les 3 Suisses.

Mais le suspense ne s'arrête pas là : au-delà, reste encore le Global-cash , un marathon où la Miss France des caissières affrontera ses homologues de la planète BigSpend pour décrocher le gros lot, une semaine à Las Vegas et la reconnaissance éternelle du Board of Directors. Personnellement, je vois peu d'intérêt à crucifier devant témoins celles qui ont connu un petit passage à vide. Le jeu n'en vaut pas la chandelle. Si j'éprouve le besoin de vous engueuler, je sais très bien faire cela entre quatre yeux. N'est-ce pas, mesdames ? Alors, je vous propose une petite cachotterie, si vous en êtes d'accord : laissons les bonnets d'âne au placard. Contentons-nous d'applaudir les gagnantes, et débrouillez-vous pour que chacune ait son heure de gloire à son tour. Tout le monde s'y retrouvera et vous vous ferez des copines.

Murmures d'approbation.

Chapitre 11

7h15 du matin. Le soleil de juin pointe son nez entre les tours de la Défense. Sur le parvis, Geneviève Boudin, secrétaire intérimaire de son état, présentement en mission chez BigSpend France, frissonne tandis qu'une méchante rafale de vent envoie valser sa jupe à fleurs bien au-delà des canons de la bienséance. Elle peste contre l'engeance des patrons et en particulier contre le sien, dont il paraît que le temps vaut plus cher que celui des autres et qui tient à le faire savoir. Par exemple, en organisant ses réunions au dernier moment, et à des heures où il est sûr de créer l'emmerdement maximum. En l'occurrence, c'est une réussite. La nounou lui fera payer cher cet empiètement sans préavis sur sa vie privée. Et pour couronner le tout, engueulade garantie ce soir avec son mec, qui déteste se priver quand il est d'humeur câline. Surtout si c'est la faute des patrons (il milite à la CFDT).

7h35. Salle du conseil au 40è étage, aimablement prêtée par le pédégé. Ils sont tous là, ou presque. Après un dernier coup d'œil agacé à sa montre, Aimé Lartiche, le Directeur financier, prend la parole. -

- On va commencer quand même. Tant pis pour les retardataires. Lou Trash opine vigoureusement. En bon américain, fraîchement importé d'outre atlantique pour présider aux destinées de la DRH en cette délicate période post-fusionnelle, il n'a pas encore perdu ses habitudes matinales au contact d'une Europe décadente. Vincent Soulast s'empresse d'opiner à son tour. L'étasunien qu'il seconde et auquel il sert occasionnellement de traducteur, finira bien par avoir le mal du pays.

- Comme vous l'avez vu à la lecture de mon mail d'hier soir, nous avons un problème avec la productivité des hôtesses dans certains points de vente. Mais plutôt qu'un long discours...Voyez vous-mêmes. Les chiffres sont éloquents. Etienne, envoie les diapos.

L'analyste stagiaire, qui a passé une partie de la nuit à plancher sur la présentation du chef, s'avance gauchement, emboutit un coin de table et entame une guerre des nerfs avec le PC qu'il parvient enfin à mettre en marche. Le grand argentier a failli attendre. Lequel, sur un demi soupir, reprend le fil de sa démonstration.

- Vous avez ici un PIF Report standard pour la France, que nous retiendrons comme référence. Slide suivante. Maintenant, regardez les PIF des parisiens. Et en particulier la 25ème ligne, qui reflète les statistiques de scan/heure sur les huit dernières semaines. On observe une cassure de la courbe sur 5 magasins, tous situés dans le secteur nord. D'abord à l'Intermachin Paris Nord. Puis sur Garges-les-Gonesse, une semaine plus tard. Et ensuite, Villetaneuse, Argenteuil et Cergy. Nous en sommes à 200 articles scannés en moyenne par hôtesse et par heure, pour une norme de 300. Aux dernières nouvelles, des signes de fléchissement apparaîtraient plus à l'ouest, et...

La porte s'ouvre à la volée. Entrent au pas de course Gaétan Levrette et Jacky Etalard, respectivement Directeur régional des ventes et Directeur du marketing. Des clones. Brushing impeccable, chemise à rayures, un soupçon de fantaisie dans la cravate.

- Désolés, on sort tout juste de réunion, marmonnent-ils en stéréo avant de s'asseoir en poussant les dossiers du voisin pour déployer leurs PC portables.

őil furibard du DAF, qui en ce qui les concerne, tombe à plat. Ils sont déjà en train de taper sur leur clavier pour se tuyauter sur le thème de la réunion.

Histoire de dire quand même quelque chose, Gaétan Levrette relève aussitôt le nez en direction d'Henri Faupas.

- Et qu'en pense le juridique ? Normalement, ça marche à tous les coups. Bénéfice escompté : dix minutes de gagnées pour lire ses mails. Clignotant derrière ses double foyers, l'interpellé pose le stylo qui avait déjà noirci deux pages de notes.

- Il serait prématuré d'émettre une opinion susceptible de faire du sens à ce stade du process, qui ne m'apparaît pas encore décisionnel.

Zut, raté. Bon, on peut toujours tenter autre chose.

- Et quel est l'impact sur le chiffre d'affaires ? Ça, c'est infaillible. Sébastien, le contrôleur financier toussote pour s'éclaircir la gorge.

- C'est une bonne question. Curieusement, nous n'avons pas – ou du moins pas encore – constaté de corrélation entre cette sous performance sectorielle et l'évolution du chiffre d'affaires comptabilisé dans la période de référence.

- Ben alors, où est le problème ?

- Euh...tu veux dire la problématique ?

- Evidemment. C'est juste que ma langue a fourché.

- Et bien, il y a deux aspects à prendre en compte. Sans doute ne disposons-nous pas dans l'immédiat de la totalité des indicateurs représentatifs qui permettraient d'appréhender les termes du paradoxe. Mais j'ajouterai qu'en tout état de cause, la problématique de la performance reste entière, car elle caractérise une déviation significative par rapport aux critères de mesure déterminés par les politiques du groupe dans le domaine.

Lou, dont la maîtrise du français managérial a ses limites, commence à s'impatienter.

- Bon, et alors, on sait d'où ça vient ? Les caissières ont le blues ?

- Pas vraiment, intervient Vincent. En fait, ce serait plutôt le contraire. Sur un cas isolé que m'avait rapporté Sébastien, j'avais demandé que l'on envoie Gontran de Moyllejonc pour auditer l'Intermachin de Paris nord. Au final, un rapport accablant pour l'une des hôtesses, dont la bonne humeur est apparue communicative au point de générer un séjour excessif des clients en caisse. D'où, évidemment, une forte diminution du ratio de scanning des produits, et par voie de conséquence, du rythme des encaissements.

- J'espère que tu l'as virée.

- Bien entendu. Malheureusement, cela n'a pas réglé le problème, qui s'est rapidement propagé à l'ensemble du magasin. Gontran s'est à nouveau rendu sur place, de façon anonyme cette fois, pour constater que la totalité des hôtesses semblait affectée du même trouble de comportement. Hyperactivité des zygomatiques, propension compulsive à la logorrhée, avec en contrepoint une perturbation du réflexe d'encaissement.

- On n'a qu'à les virer toutes.

Le juriste sursaute. L'adjoint se recroqueville.

- C'est...euh...cela risque d'être un peu compliqué, parce que...Henri, tu peux expliquer à Lou ?

- Cela n'est pas possible, dès lors qu'une telle mesure disciplinaire, et de ce fait conçue pour être individualisée en dépit de ses apparences collectives, risquerait de créer, entre ce qui relève de l'individuel et du collectif, la confusion dans l'esprit du juge qui en serait saisi, ce qui nous exposerait aux sanctions prévues par la loi si nous étions reconnus coupables de licenciement abusif.

- Tu vois, Henri pense qu'on ne peut pas licencier.

- C'est incroyable !

- Dura lex, sed lex.

Sorry ?

L'as du marketing, qui a terminé la lecture de ses mails, sent venu le moment de recentrer le débat, de préférence sous sa houlette.

- Bon. Et en dehors des états d'âme des caissières, dont l'intérêt m'échappe, mais qui peuvent vraisemblablement faire l'objet d'une autre réunion, sait-on expliquer la non régression du chiffre d'affaires dans le schéma contextuel d'une sous performance sectorielle ?

Lartiche plisse les yeux et pointe un index vers la diapositive.

- Pas d'explication, mais un constat : la bonne nouvelle, c'est que le panier de la ménagère se porte bien. La valeur moyenne du caddie est en relatif progrès, sans que l'on comprenne vraiment pourquoi.

- Mais mon cher, voici bien la preuve que ma campagne de pub a fait un carton ! Quand je pense au mal que j'ai dû me donner pour te soutirer un budget à peu près décent...

- La mauvaise nouvelle, c'est que cela ne suffira pas à dérider notre actionnaire. Si nous n'étions jugés que sur le chiffre d'affaires et le résultat net, comme au bon vieux temps, ça serait tout simple. Sauf que de nos jours, la fameuse veuve de l'Iowa qui carbure aux fonds de pension veut bouffer du ratio pasteurisé à tous les repas. S'il y en a un seul qui sent mauvais, elle risque d'avaler de travers. Ayant passé l'âge du psychanalyste, elle est devenue accro de l'analyste financier. Notre Big Brother à nous, c'est Wall Street. Notre grand inquisiteur, c'est l'analyste financier – le monsieur météo des gestionnaires de fonds de pension. Le maître mot, c'est le modèle économique. Z'êtes pas conformes au modèle ? A dégager ! Quand l'action plonge, c'est le directeur financier du groupe qui trinque. Alors, messieurs, il faudra bien vous y faire. Derrière les humeurs des caissières, il y a un ratio de performance qui n'est pas aux normes. Et tout là haut, à la Corporation, un mec qui tient à son job et qui ne veut voir qu'une tête : la mienne. Conclusion : on identifie le problème, on le traite, et on rentre dans le rang. Mettez ce qu'il faut comme moyens pour trouver la solution, je considère cela comme une priorité. Bon, et bien maintenant, à vous de jouer. J'ai un contrôle URSSAF à préparer. Sébastien, tu prends les minutes. Geneviève, vous faites en sorte qu'elles soient sur mon bureau à 14h.

Le silence qui suit son départ invite à ce recueillement propre à faire surgir les plus fulgurants des élans créateurs. Autour de la table, on y travaille. Henri Faupas attaque imperturbablement sa septième page de notes. Brushing contre brushing, Etalard et Levrette reprennent à mi voix, là où elle en était restée, l'analyse comparative de leurs systèmes GPS respectifs. Le stagiaire titube de sommeil. La secrétaire, par solidarité avec les classes laborieuses, baille voluptueusement. Modestement positionné en bout de la table, Arnaud Hisse, le Directeur logistique, se cure discrètement les molaires du fond avec un bout de papier roulé bien serré, tout en se demandant pour la dixième fois ce qu'il fout dans cette réunion. Ngyuen, son voisin l'informaticien, écrit un poème qu'il compte bien, la nuit venue, mettre en musique. Le DRH numéro 2 surveille du coin de l'œil son numéro 1 en se demandant quelle connerie il va encore pouvoir sortir. Le petit argentier, maintenant que le grand est parti, sent son heure venue et relance le débat d'une question existentielle.

- Quelqu'un a-t-il une idée ?

- Oui, on n'a qu'à délocaliser les caissières, rétorque Lou, qui supporte mal l'introspection.

- Mais Lou...puisqu'on t'a dit qu'on ne pouvait pas licencier...

- Ça dépend comment on s'y prend. Y'a qu'à faire appel à un consultant.

- Cela ne suffira pas. Crois-moi, on a déjà délocalisé tout ce qui pouvait l'être. La compta, à Chandernagor. Le support informatique, à Dublin. Le centre d'appel de la DRH, à Dubai. Le service paye, en Tunisie. Etc. Malheureusement, on ne sait pas encore délocaliser la caisse. Nous nous heurtons aux lois de la physique. Jusqu'à nouvel ordre, il faut bien quelqu'un sur place pour scanner les marchandises et encaisser la monnaie.

- Pas sûr. Mais admettons pour l'instant. En attendant, je propose que l'on embauche des polonaises.

- Pardon ?

- Ben oui. Vous avez fait l'Europe, non ? Libre circulation des travailleurs et tout ça. Même à Houston, on a entendu causer du plombier polonais qui a fait capoter votre référendum en 2005. Il me plaît bien, ce type là. Pas cher. Motivé. Les français et leur taux de chômage, il s'en fout. Il veut en croquer à son tour. Qui à sa place n'en ferait pas autant ? Ça fait quand même soixante ans qu'il se serre la ceinture, le plombier polonais. Eh bien, figurez-vous qu'il a une femme, ce mec-là. Enragée de consommation. On n'a qu'à les importer par bus entiers. Des polonaises. Ou des lettones. Ou des slovaques. Tout ce que vous voulez, pourvu qu'elles aient grandi de l'autre côté du mur.

- Sauf qu'à de très rares exceptions près, ces dames ne sauront pas s'exprimer dans notre langue.

- Tant mieux. Qui leur demande de s'exprimer ? On vient de nous expliquer que le bavardage avec les clients est contre-productif. Qu'à cela ne tienne. Prenons des polonaises. Elles n'auront que cela à faire, scanner, encaisser, et au suivant ! Et pour pas cher, en plus.

- Certes, l'idée est séduisante. Mais que fait-on des caissières françaises ?

- Ben on fait un plan social, évidemment ...

- Je crains que la loi ne soit contre nous. N'est-ce pas, Henri ?

- En effet. Car il faut bien être conscients de ce que la finalité du dispositif demeure l'implémentation d'une solution d'optimisation des coûts à travers un allègement organisationnel destiné à solutionner une problématique de sureffectif chronique ou circonstanciel, en l'absence de toute alternative socialement plus acceptable. Ainsi est-il impossible de mettre en oeuvre un dispositif aussi contraignant aux seules fins de dynamiser les performances des caissières en leur substituant des nouvelles recrues, sachant qu'in fine, l'effectif cible resterait constant. Souhaitez-vous que je développe ?

- Non, non, merci Henri, c'est parfait. Il va donc falloir réfléchir à d'autres solutions. Quelqu'un en a-t-il à proposer ?

Etalard en a une.

- Je serais assez partisan d'un séminaire de motivation cross-fonctionnel bâti à partir de jeux de rôles qui pourraient se décliner autours de deux axes majeurs : l'intériorisation des valeurs fondatrices du groupe et le retour aux référentiels des processus standards.

- Ah oui, les référentiels, c'est très important, commence le contrôleur financier. Encore que, sur un plan strictement opérationnel, Jacky...

Mais Jacky ne l'écoute déjà plus. Répondant au vibrant appel du téléphone cellulaire qui se contorsionne devant lui sur la table, il se lève d'un bond et se dirige, l'objet collé à l'oreille, vers la sortie.

- Bon, et bien messieurs, je pense que nous avons bien avancé, poursuit le financier. Il ne reste plus qu'à approfondir. Je propose que l'on investisse de cette mission une task force, qui sera chargée de nous rendre compte de ses réflexions et le cas échéant, proposer des axes d'amélioration.

Autour de la table, on approuve avec chaleur.

- Quelqu'un veut-il en être ?

-...

Chapitre 12

Rue Notre Dame de Lorette, le 6ème étage s'était mis à l'heure de l'informatique. C'est fou ce qu'on peut trouver dans les poubelles ! Il suffit de savoir où chercher. Epaule contre épaule, Basile et Mata fixaient l'écran clignotant du PC rescapé d'un tas d'ordures qui repartait pour de nouvelles aventures à l'issue d'un séjour clinique entre les mains talentueuses du jeune homme. Ce dernier ne s'était pas contenté de soigner les bobos. Il avait équipé l'engin de tout ce qu'il fallait à Mata pour se livrer à l'innocent commerce de ses charmes dont elle caressait le projet depuis quelques semaines. L'écran s'alluma. C'était très joli.

- Et voilà. Le site Internet de mademoiselle est avancé…

Un cri de joie. Deux bises sonores claquées à la volée sur les joues du bidouilleur fou. Il n'en fallait pas plus pour ameuter l'étage. Les faces réjouies de Gargamelle et Manu s'encadrèrent dans la porte entrouverte. Mimi était sur leurs talons.

- Alors, ça y est ? On peut voir ?

Et les cinq têtes de s'agglutiner avec gourmandise devant l'écran pour surfer sur le site de la nouvelle branchée au rythme rock n' roll imprimé au clavier par les doigts de Basile.

Dans leur dos, le sol du couloir émit le puissant vibrato annonciateur d'une Joséphine à l'approche.

- Et alors, mes enfants, ça marche votre truc ? Dites, faites pas languir Joséphine...

- Tout va bien, Fifine. Basile a fait des miracles. Il est fin prêt, mon site. Je n'ai plus qu'à trouver des clients.

- Alleluiah ! Gloire au Seigneur qui m'a entendue. Et pour les clients, t'en fais pas, ma jolie. On va t'en trouver. Radio tam-tam a déjà démarré dans le quartier. Mes copines sont sur l'affaire. Gaston a mis des affiches partout.

Gert, qui rentrait tout juste d'Amsterdam où il avait fait quelques emplettes plus ou moins avouables, posa ses valises devant la porte béante de Mata et vint aux nouvelles d'un air faussement blasé.

- On fête quoi ce soir ?

- La mise sur orbite de Mata, annonça Basile, qui tenait quand même à ses droits d'auteur.

- Pas compris.

Joséphine se retourna, goguenarde.

- Faut toujours que tu planes, toi, hein ? Mata démarre demain son petit business, t'étais pas au courant ? Elle va faire apporteuse de bonnes nouvelles. Eh oui...

- Toujours pas compris.

- T'es pas un rapide, mon gars. Ben tu vois, Mata, ça sera un peu comme un huissier à l'envers. Y'a des gens qui font boutique de mauvaises nouvelles. Doivent pas être bien dans leur tête, à force, mais ça les regarde. Et puis y'en a d'autre qu'ont la joie au ventre, et l'esprit partageur. Alors Mata, elle va aller sonner aux portes pour annoncer les bonnes nouvelles pour le compte de ceux qui sont trop loin pour faire eux-mêmes. Ou qui ne sont pas doués pour cela. Ou qui n'osent pas. Et c'est sûr que Mata, elle saura y faire, mieux que personne ! T'as compris maintenant ?

- C'est joli comme idée. Tu n'en aurais pas une en stock pour moi, Mata ? Une qui dirait, par exemple, que mon patron a choppé la grippe aviaire ?

- Laisse-la tranquille, grand niquedouille. On parle de choses sérieuses, ici. Va plutôt voir si tu peux fabriquer un cocktail torride pour l'apéro. Tu trouveras tout plein de jus de fruits dans mon frigo. Y'avait bridge chez Barbie hier soir. Et comme on est sympas, on l'aide à finir les restes.

- Bien chef ! Et qu'est-ce qu'on mange après l'apéro ?

- Hiii ! Ce soir, on mange de la cuisine amoureuse !  Gert croisa deux doigts bien haut dressés en signe d'approbation et s'éclipsa, lesté de ses deux valises. Par-dessus son épaule, Mata jeta un coup d'œil amusé à Joséphine qui, amplement répandue sur son petit lit, souriait de toutes ses dents.

- Et je parie que tu connais le menu...

- Ce sera un fameux pot-pourri, si tu veux mon avis. Au départ, Yasmine avait prévu de nous faire un tajine d'agneau. Et puis Rui s'en est mêlé, en proposant feijoada et farofa. On ne sait pas qui a gagné. Peut-être bien qu'ils ont décidé de tout mélanger, ou d'inventer une recette métisse. Depuis le milieu de l'après-midi, ces deux-là roucoulent devant leurs fourneaux et on ne sait pas très bien ce qu'on va manger, parce qu'ils refusent de nous ouvrir la porte. Aux dernières nouvelles, ils goûtaient. Entre les glouglous de la marmite et les gloussements étouffés, on entendait murmurer «encore un peu de cannelle, deux pincées de cumin», et puis «manioc, ail, oignon», et puis plus rien. Alors, on reniflait, histoire de se faire quand même une idée. Ça sentait un peu l'Afrique, mais il y avait autre chose. Oh, ce parfum, mes enfants...

Du coup, Basile en oublia l'ordinateur. Déjà debout, il s'apprêtait à foncer sur la piste du parfum amoureux et des cuisines du monde. Il s'arrêta net. Sur le seuil de la porte, se tenait un drôle de type. Du genre coq de combat en fin de carrière. Bien campé sur ses jambes légèrement arquées, il bombait le torse sans parvenir à faire oublier tout à fait la petite bedondaine qui pointait au-dessus de la ceinture. Six paires d'yeux interrogateurs passèrent du bedon aux pectoraux pour se fixer sur la petite tête d'oiseau déplumé en colère.

-Elle est où Yasmine ? Je sais qu'elle habite ici. Gargamelle se retourna d'un bloc et fit front, les mains sur les hanches et la poitrine combative.

- Et qu'est-ce que tu lui feux, à Yasmine ?

- C'est ma femme. Je suis venu la chercher.

- Elle a pas de mari, ma copine.

- Dis donc, la grosse pouffiasse, on t'a pas sonnée ! Va plutôt lui dire de faire sa valise, et plus vite que ça.

Ce fut un propos malheureux, dont le phallocrate de banlieue eut tout le loisir de méditer l'incongruité au service des urgences où ses génitoires furent admises dans la soirée pour faire l'objet de soins antalgiques et, à titre subsidiaire, de la compassion des infirmières. Gargamelle avait des principes, de la poigne, et peu de considération pour un objet dont elle n'estimait guère avoir l'usage.

Tandis qu'elle empoignait le susdit pour se livrer à une vigoureuse manœuvre de pince tournante, Joséphine fonçait, tête en avant, pour cueillir la mâchoire ouverte sur un cri rauque d'un coup de boule qui fit tout soudain le silence. La baudruche émit un chétif borborygme et s'effondra mollement entre les bras de Basile qui, mu par un involontaire réflexe de mâle sensiblerie, s'était porté au secours de l'escouillé pour l'accompagner dans sa descente vers le sol carrelé du couloir.

C'est dans cette équivoque position que les trouva Gert, venu s'enquérir de la cause de ce tintamarre et proposer sa médiation ou ses poings, au choix des protagonistes. Mais cela sentait déjà l'armistice et Mata en profita pour s'agenouiller auprès de l'arsouille et lui murmurer à l'oreille un discours dont la péroraison lui arracha un pitoyable feulement tandis que Joséphine, qui avait l'oreille fine, partait d'un rire tonitruant. Cela devait être une invitation à prendre congé. Ce qu'il fit derechef, soutenu par les bras charitables de Basile et Gert qui l'accompagnèrent courtoisement tout au long d'une besogneuse dégringolade du branlant colimaçon qui menait à la rue, où se firent des adieux que l'on concevait de part et d'autre comme fermes et définitifs.

Mimi émit un sifflement admiratif.

- Qu'est-ce que tu lui as raconté, Mata ?

- Oh, trois fois rien. Une vieille légende de mon pays, du temps où il était cannibale. De quoi lui faire passer l'envie de revenir polémiquer chez nous. On les met à toutes les sauces, nos légendes, et si besoin, on les invente. Mais si je vous en raconte une pour le dessert, elle sera forcément plus jolie, puisqu'elle sera pour vous. Quant à Yasmine, m'est avis qu'elle peut cuisiner tranquille, à présent.

Et de fait, Yasmine n'avait pas fait mine de s'intéresser, fût-ce par politesse, au western du pauvre dont la grande scène finale s'était tournée ce soir là au 6ème.

La porte derrière laquelle s'opérait à chaud la transmutation des épices était restée obstinément close sur ses divines effluves. Du coup, on se perdait en conjectures. L'excès de bonnes odeurs aurait-il un effet délétère sur l'efficacité du conduit auditif ? La marmitonne se ficherait-elle des bruits de couloir comme de sa première djellaba ? Le gâte-sauce aurait-il poussé jusqu'à l'extase l'art de la dégustation ? A voir la mine épanouie de Joséphine, il apparaissait que, de toute évidence, elle avait déjà choisi son camp.

- En tout cas, c'est bien la première fois qu'on voit Rui tourner autour du pot avant d'y mettre la patte. Mes enfants, si ça c'est pas un signe du Bon Dieu, alors c'est quoi ?

Le diagnostic ne souffrant point appel, c'est en imprimant à son envers un majestueux mouvement de balancier que Joséphine se retira vers ses appartements pour y revêtir son boubou du dimanche et préparer le dessert.

- On peut entrer, ma jolie ?

- Gaston ! Ça c'est chic ! On ne t'attendait qu'au dessert !

Les bras pain d'épices s'ouvrirent tout grands pour accueillir le bistrotier, dont les moustaches grises vinrent chatouiller la joue gracieusement offerte. A peine Mimi et Gargamelle eurent-elles le temps de réclamer leur part de tendresse, que les deux appariteurs musclés refirent surface, leur mission humanitaire accomplie. Présentement, le trublion était bien au chaud dans un taxi, en route pour le purgatoire et les voies de la repentance, fussent-elles impénétrables.

- Parce que j'allais peut-être attendre le dessert pour causer bizness ?...Eh bien non, madame, j'ai mis sur ma porte un panneau «Fermé pour affaires de famille», avec parcours fléché vers la concurrence pour mes poivrots favoris. C'est pas tous les jours fête : j'ai deux commandes pour toi. Allez hop ! T'as plus qu'à assurer, maintenant.

- Deux ?

- Parfaitement, ma mignonne. Une déclaration d'amour et un tiercé dans l'ordre. L'amoureux, il est bègue. La dulcinée, elle est prof de philo. Alors, tu vois le tableau ? Quant au turfiste, c'est dans le sac à main de sa vieille maman qu'il avait récolté de façon subreptice la mise de fonds initiale. Et comme il n'est pas mauvais bougre, il tient absolument à l'associer à sa bonne fortune. Se trouvant momentanément empêché pour cause de voyage impromptu dans les Caraïbes, c'est par procuration qu'il ira trinquer avec elle dans sa maison de retraite. Alors, je l'ai pas gagné, mon apéro ?

Quand la porte du sanctuaire improvisé s'ouvrit enfin, une puissante odeur d'aromates et d'épices se rua à l'assaut du couloir pour aller déferler sur l'étage en capiteuses bouffées roboratives. Il y avait dans l'air comme une promesse de volupté. Les narines attentives qui furetaient à proximité ne s'y trompèrent pas et remontèrent à la source avec un bel ensemble. Au beau milieu du nuage de vapeur orangée qui flottait dans la pièce, ils étaient là, côte à côte, les joues luisantes et les yeux bourrés d'étoiles. Shootés aux phéromones et au fumet de gingembre, les cuistots. A moitié planqué derrière le voilage aux reflets argentés qui se teintait de soleil couchant, Cupidon se marrait comme un bossu en remballant son petit matos dans le mignon carquois en peau de belzébuth qui pendait à l'aplomb de son derrière joufflu.

Assise en rond sur le tapis de laine autour du grand plat de terre cuite, la confrérie du 6ème dégusta dans un silence inhabituel et quasi-religieux le poème gustatif aux rimes tropicales que ces deux là avaient magistralement mis en musique à quatre mains. Ce fut une pêche miraculeuse au creux de la marmite. Ici un débris de citron confit gorgé de jus, là une olive au goût incisif, là un morceau de mouton fondant sur la langue pour mieux aller exciter les papilles. Et tout autour, buvant avidement la sauce, la farofa généreusement dorée au beurre, foisonnante d'oignons et de lardons frits, et puis la fondante macaxeira dans toute sa benoîte simplicité. Le manioc avait sans façon remplacé le couscous, et nul n'y trouva à redire. Ce fut, à vrai dire, un plébiscite. Les marmitons n'y prêtèrent guère attention, tout occupés qu'ils étaient l'un de l'autre. Au dessert, Joséphine servit, comme il fallait s'y attendra, une tarte aux fruits de la passion.

En guise de digestif, Mimi exigea une histoire. Mata se fit une tête de mammy-chignon-tricot du genre qui chevrote au coin du feu et raconta.

- Quand le créateur en eut fini avec le monde et constaté que cela tournait rond, il s'offrit un petit somme pour fêter ça. Le soleil, qui manquait de l'ardeur qu'on lui prête aujourd'hui, en profita pour se rebiffer. Car il ne voyait pas pourquoi il serait le seul à bosser alors que les terriens, vus d'en haut, semblaient se la couler douce. Il passa aux 35 heures. Et comme cela faisait encore trop, compte tenu de ses conditions de travail, il s'accorda un mi-temps thérapeutique.

Les nuits devinrent alors très, très longues. Pressé d'en finir avec sa corvée quotidienne, le soi-disant astre du jour mettait si peu de temps à traverser le ciel de Rarotonga qu'il rejoignait son lit par l'ouest deux heures à peine après l'avoir quitté à l'est.

En dessous, la terre se retrouva très vite au chômage technique. Faute de chaleur pour chauffer les fours de pierre et les épaules nues, faute de lumière pour faire pousser bien haut les fruits et les fleurs, elle perdit l'essentiel de ses vertus nourricières. Lassé de voir les siens crever de faim et sombrer dans la plus noire des déprimes, le jeune guerrier Maui décida de prendre les choses en main. Avec les cheveux de sa sœur Hina, il fabriqua un immense filet et nagea sous les étoiles jusqu'au bord du récif surplombant le précipice d'où émergeait le soleil pour entamer sa parcimonieuse tournée au-dessus de l'île. Lorsque les oiseaux commencèrent à chanter et les vagues se colorèrent de poussière d'or, lorsque la chaleur réchauffa ses membres engourdis par la longue nuit, il se dressa soudain et jeta son filet sur l'imposteur qui se levait tout juste en baillant.

Pris au piège, ce dernier eut beau se débattre, se gonfler, devenir rouge de colère et chauffer si fort que la mer se mit à bouillonner et à terre à se craqueler, rien n'y fit. Les cheveux d'Hina tenaient bon. Alors le soleil affolé pâlit et demanda grâce. Il promit qu'il ne se coucherait désormais qu'après avoir cuit les poissons et réchauffé les fruits de la terre. Maui délivra alors le soleil qui bondit dans le ciel. C'est depuis ce jour béni qu'il fait la journée continue et qu'on lui voit des rayons, qui ne sont autres que les cheveux d'Hina flottant autour de sa bouille ronde pour lui rappeler sa promesse jusqu'à la fin des temps.

Yasmine émergea, le temps d'un soupir, de sa torpeur béate.

- Les contes de fées, je confirme que ça existe. J'en ai rencontré.

- Ça oui, on avait remarqué

- Je vous parle d'Intermachin. Depuis que Mata est partie, Josette fait un malheur avec les clients. Elle bat tous les records de popularité. Et, tu ne vas pas me croire, Mata, elle est même devenue plutôt rigolote.

Chapitre 13

Le train cacochyme s'immobilisa en gare de Mantes-la-Jolie en poussant un long soupir d'aise. Terminus, tout le monde descend. Les premiers à sortir furent les moustiques, impeccablement alignés en formation de combat, car c'était déjà l'heure du goûter. Le reste des passagers suivit en gratouillant, qui un mignon petit bras potelé, qui la jointure d'une phalange, qui le gras d'une épaule, qui le pli d'un bourrelet, qui la moiteur d'une cuisse. Car les morfales bestioles n'avaient pas fait dans le détail.

Nécessité faisant loi, toute portion de chair imprudemment exposée à la goinfrerie ambiante avait donné lieu à dégustation immédiate. Au besoin, sur le pouce. Il y avait bien eu, c'était fatal, quelques pertes à déplorer. Les victimes, dont l'état de grossesse avancée alourdissait le réflexe d'envol, s'étaient fait scotcher à la vitre du wagon par des mains trop véloces. Mais dans l'ensemble, l'escouade s'en tirait plutôt bien.

Chemin faisant, elle s'abattit sur le chef de gare et ses préposés, avant de poursuivre son équipée sauvage en direction du centre-ville où fleurissaient déjà les premiers bouchons de fin d'après midi. Des bouchons bienvenus en cette providentielle saison réputée pourvoyeuse de bras nus, mollement accoudés aux portières des véhicules à l'arrêt dans les vapeurs d'essence. Ce fut un festin. Lorsque la nuit tombée ramena enfin les banlieusards dans leurs achélèmes, les parturientes repues se posèrent lourdement sur les rives de la Seine, dont les flaques bourbeuses virent bientôt naître la relève.

Quelques jours plus tard, un sémillant escadron de moustiques à peine pubères prit à son tour le train pour aller faire la noce sur les côtes normandes. Il ne fallut guère plus d'une semaine à leur descendance pour atteindre les marches de Bretagne. La tradition multiséculaire qui voit déferler vers l'ouest les invasions barbares ne s'était, une fois de plus, pas démentie. Au début de l'été, un quart de l'hexagone était devenu frapadingue. Car chaque meute de ces femelles acharnées à reproduire l'espèce tant que la saison s'y prêtait laissait dans son sillage toute une population de gratteurs frénétiques. Partout, ce n'était que cloques, boursouflures et bubons, érythèmes, prurits et démangeaisons, soupirs insomniaques et bordées de jurons.

Les pharmaciens s'en félicitaient, sous des dehors faussement contristés. Jamais on ne vendit plus de pommades, d'onguents, de tortillons, de citronnelle, de diffuseurs, de moustiquaires, et de cent autres placebos, qui de toute façon arrivaient trop tard. Car le ver était déjà dans le fruit, mais cela ne se savait pas encore. On se contentait de râler. Contre ces saloperies de bestioles qui étaient drôlement mauvaises cette année. Contre le réchauffement de la planète, qui devait bien y être pour quelque chose. Contre le gouvernement qui ne faisait rien, comme d'habitude. Contre la grève des postiers, qui n'avait rien à voir, mais c'est pas grave, pourvu qu'on ait de quoi râler.

Le forum d'élection pour ces légitimes doléances était le bistrot du coin, qui à l'instar des pharmaciens, profitait de l'aubaine. Sauf que le tôlier, par nature moins faux derche, s'en réjouissait ouvertement. Car la bibine coulait à flots, crénom de Dieu, et le bistrotier n'était pas le dernier à lever le coude.

A Conches-sur-Ouche, cela faillit dégénérer. Le conseil municipal avait longuement délibéré de l'opportunité d'exercer à vil prix son droit de préemption sur le terrain dont les consorts Moucheboeuf projetaient de se défaire, par suite du décès intestat de la très peu regrettée mémé du même nom. Le maire était pour, parce que son opposition était contre, et vice versa. A vrai dire, tout le monde s'en foutait, et finalement, qu'importe le terrain pourvu qu'on ait le débat. En Normandie, une bonne démocratie ne saurait s'exprimer avant qu'ait été débité le minimum requis de ptêt ben qu'oui, suivi d'un nombre au moins égal de ptêt ben qu'non. Mais bof, ce soir-là, le cœur n'y était pas. Les élus se grattaient, les élus avaient soif. Et pour tout arranger, la secrétaire de mairie était alitée pour cause de descente d'organe.

La sérénité des délibérations s'en trouvant contrariée, les conseillers furent pour une fois unanimes à décider qu'il y avait lieu d'ajourner, dans l'attente d'un complément d'information. L'ordre du jour étant épuisé, la séance pouvait en toute licéité se poursuivre au bistrot. Ce qu'elle ne tarda pas à faire, compte tenu de la proximité dudit. Mais voilà qu'une fâcheuse coïncidence avait attiré en ce lieu de dialogue et d'échange le plus teigneux des ayant droit. Il avait du terrain litigieux une conception liquide et exigible, ainsi que le gosier en pente. Bref, toutes choses qui ne souffraient aucun délai d'exécution. Sous son crâne ovoïde surmonté d'une tignasse coiffée dans un style très carottes râpées, clapotait un magma de sombres ruminations marinées au calva de contrebande.

C'est l'instant que choisit le maire, suivi de ses conseillers, pour pousser la porte du mastroquet. Le sang de l'héritier spolié, déjà passablement chargé, ne fit qu'un tourniquet avant de s'échauffer.

- Cré bon diou ! V'la le bourri d'maire. Euh lo ! T'as pas honte de voler les héritages, des foués ? T'sais ce qu'on leur fait cheu nous, aux baveux de ton espèce ? Ben on fait pleurer la bézette et on les compisse tout debout !

Sitôt dit, sitôt fait, ou presque, tant il est vrai qu'entre boire ou conduire, il faut choisir. Faute d'avoir su opérer le bon choix, c'est d'une main incertaine qu'il se débraguetta et d'une lance coudée qu'il tenta d'arroser. Il rata le maire, mais ne se loupa point. Momentanément aveuglé par l'impétuosité du débit que nourrissait sa juste colère, il perdit le contrôle des évènements, et accessoirement, de sa force de frappe.

La malchance voulut qu'à cet instant précis, le tavernier passe à proximité et se trouve aspergé d'un généreux dommage collatéral. Ce qui n'eut pas l'heur de lui plaire, et il le fit incontinent savoir par le truchement de ses énormes paluches et de ses godillots ferrés. Il s'en fallut de peu pour que l'objet précis de son ressentiment, qui vadrouillait bêtement hors du logis, ne subisse l'irréparable. Au moment où l'irascible patron, armé d'un coutelas de charcutier, s'apprêtait à laver l'affront dans le sang, deux bonnes sœurs assoiffées se présentèrent, en quête d'un bon coup de gnole à s'envoyer derrière le crucifix. Dans un même réflexe, elles chaussèrent de binocles à fort grossissement leurs yeux écarquillés.

- Vade retro Satanas ! tonna l'une.

- Oh, mon fils ! Que va penser le bon Dieu qui vous voit, si vous attentez si vilainement à son oeuvre ? renchérit l'autre.

Le tôlier, qui avait de la religion, fit amende honorable et convint que sa gestuelle avait ptêt ben excédé sa pensée. Les petites sœurs de miséricorde, dont la charité bien ordonnée commençait par elles-mêmes, suggérèrent une tournée générale du patron. Ce serait d'après elles le plus sûr véhicule pour opérer un retour en grâce auprès du Tout Puissant. Bon gré, mal gré, le pénitent n'eut qu'à s'exécuter, ce qui contribua incontinent à détendre l'atmosphère.

Ce fut là le dernier incident notable de la saison à Conches sur Ouche. Peu de temps après la disparition des ultimes désagréments épidermiques dus à la randonnée sauvage des maringouins, il se mit à souffler comme un doux vent de convivialité sur le bocage normand. Tandis que l'on se grattait déjà à Pontivy, on s'ébaudissait d'Avranches à Etretat. Un œil exercé aurait su faire la différence entre les piqués et les pas piqués. Car, quelle que fût sa voracité, la meute vrombissante n'avait pas eu le temps de goûter à tous les plats.

Il y avait donc des rescapés, éventuellement reconnaissables à la persistance d'une humeur chagrine qui n'était plus guère de saison. Mais nul ne prit la peine d'y regarder d'aussi près, et encore moins d'en tirer des conclusions épidémiologiques. Pas plus, en somme, qu'on ne l'avait fait quand le même phénomène s'était produit en région parisienne.

Des rumeurs alarmantes n'en avaient pas moins traversé l'Atlantique, pour aller chatouiller le portefeuille ultra sensible de certains investisseurs yankees qui avaient de l'agro-alimentaire une vision planétaire. Lesquels firent aussitôt leur paquetage et, n'écoutant que leur sens civique, traversèrent l'océan en sens inverse pour voler une fois de plus à la rescousse de la France en perdition. La cible des bombardements alliés sera cette fois Intermachin.

Chapitre 14

La Défense, 18h30. Chez BigSpend, le petit personnel est parti plus tôt qu'à l'ordinaire, pour cause de grève du RER. On présume que l'élite est en réunion car l'étage de la haute finance – le 39ème, tout près du 40ème où culmine le pouvoir suprême – est désert. Ou presque. Il reste Geneviève Boudin. La corvéable à merci. La consommable à durée déterminée. L'intérimaire, quoi.

Présentement ulcérée, mâchouillant sa rancœur comme un vieux chewing-gum au goût de pneu. Secrétaire de direction, mon œil ! Même pas admise dans le club des vraies qui, dès qu'elle fait mine de les approcher, mettent une sourdine aux savoureux potins dont elles font leur ordinaire. Du coup, elle n'en recueille que des miettes insipides et parfaitement inexploitables. Son chef s'en tire sans une égratignure, et c'est bien dommage. Car ce fumier de Lartiche a encore frappé. Hier soir, par surprise, au moment même où elle rangeait ses affaires pour prendre le large.

- Ah, au fait, Geneviève, j'ai besoin de vous demain soir à 20h. Une réunion de crise avec nos deux américains, qui arrivent dans l'après-midi. Envoyez tout de suite le mail de convocation.

L'argument nounou fut balayé sans coup férir. Froncement de nez. Coup d'œil bazooka. Reflet d'acier. Banquise et blizzard.

- C'est une assistante de direction que j'ai demandé à la société d'intérim. Pas une gratte-papier. Affaire classée, dossier suivant. Et il avait tourné les talons, tout simplement.

19h55. Pour une fois, Levrette est arrivé le premier. Il a entendu dire que Robichoux serait là ce soir. Enfin, peut-être. Son plan de carrière exige un minimum de rencontres fortuites et de réunions de travail avec le PDG. La présence de Geneviève déclenche un sourire ravageur, qui ne va pas au-delà du réflexe pavlovien à la vue d'un jupon.

- Mes hommages du soir, gente dame.

La dame se trémousse. Déjà passé à autre chose, l'ingénieux commercial jette un coup d'œil inquiet aux plateaux repas empilés dans un coin sur leur chariot à roulettes.

- Je rêve, ou il n'y a pas de vin ?

- Ah non, pas en présence des américains. Déjà qu'ils ont une fâcheuse tendance à nous prendre pour des rigolos, alors ce n'est pas la peine d'en rajouter.

Voilà ce qu'a dit le patron quand je lui ai posé la question. Alors, ce soir, ce sera Vittel-Orangina-Pepsi-café.

- Pardonne-leur, Bacchus, ils ne savent pas ce qu'ils font...

La cinquantaine sportive, le teint frais en dépit du décalage horaire, les deux gourous de la finance internationale écoutent placidement Aimé Lartiche faire les présentations. Lorsqu'il en arrive à Levrette, le ton se durcit.

- Monsieur Etalard compte-t-il nous faire l'honneur de sa présence aujourd'hui ?

- Malheureusement, non. Il est parti hier soir en séminaire de management comportemental. Mais il m'a chargé de le représenter dans le cadre de cette réunion.

- Je vois.

Ce qu'il voit surtout, Lartiche, c'est un séminaire aux Maldives ou en tout autre lieu propice à de voluptueuses retraites. Il s'abstient à regret de commenter, par égard pour les chastes oreilles de l'oncle Sam et revient à l'ordre du jour. En anglais dans le texte, et sans les sous-titres franchouillards qu'une petites voix facétieuse lui souffle à l'oreille.

- Steve, Sam, bienvenue à Paris. Nous sommes enchantés de votre visite (U.S. go home !) Permettez-moi tout d'abord de dresser le bilan de ces six premiers mois d'opérations sur le marché français, à l'issue desquels le groupe BigSpend fait déjà figure d'acteur économique majeur dans la grande distribution (et surtout, restez-y !)

Les yeux de Sam Cruncher sont partis en vrille, très loin des chroniques hexagonales. Le décalage horaire, peut-être. Pourvu que ça dure...

- Sur le plan européen, le rachat de l'enseigne française Intermachin après celui de Doodle D. D. en Angleterre va permettre de dégager des synergies dans le domaine des approvisionnements grâce à la globalisation des achats (avec les rosbifs, c'est pas gagné...) Quant au logiciel CONTROL, la version 2.4 est maintenant pleinement opérationnelle sur tout le back-office (sauf que ça grouille de bugs !)

Cruncher étouffe un bâillement. Cash commence à s'agiter sur sa chaise. La manœuvre de diversion a du plomb dans l'aile.

- Le développement de notre activité en France se présente sous les meilleurs auspices. Sur un parc de 450 magasins archaïques, nous avons déjà entrepris la rénovation du tiers et informatisé la totalité avec la version front-office de CONTROL. Grâce à quoi, au cours des trois seuls premiers mois (faites qu'on oublie les autres...), nous avons fait passer le chiffre d'affaires rapporté à la surface de vente…

Cash s'est immobilisé, les yeux mi-clos. On dirait un grand fauve prêt à bondir.

-...de 5.500 à 7.200 $, ce qui nous rapproche de l'objectif fixé par notre actionnaire, et d'ailleurs...

- On va tâcher de faire court, Aimaye. Tout cela, on connaît. Alors, si tu nous parlais plutôt des trois derniers mois ?

Soudain tout à fait réveillé, Cruncher se joint à la curée.

- Oui, tu sais, les mois où le rythme d'encaissement horaire s'est mis à baisser ? Les mois d'avril à juin, pour être précis. Quoiqu'à lire les PIF Reports, la première semaine de juillet s'annonce tout aussi mauvaise. Mais enfin, quelle mouche vous pique, en France ?

- Nous n'avons pas encore trouvé. Mais nous avons chargé du problème une taskforce, qui y travaille. Sébastien, peux-tu nous dire où vous en êtes de vos réflexions ?

- Hum...Nous nous sommes dans un premier temps attachés à définir une méthodologie reposant sur l'affectation d'une valeur significative à la grille des indicateurs consolidés, ce qui devrait permettre de procéder à la ventilation...

- Oui, oui, interrompt vivement Lartiche, en faisant signe à Geneviève de faire passer les plateaux repas pour tenter une nouvelle diversion, mais ce que nos amis aimeraient vraiment entendre, ce sont vos premières conclusions.

- Le phénomène...euh, semble...se limiter aux régions, euh...d'Ile de France et de Normandie.

Steve Cash applaudit bruyamment.

- Bravo ! Cela prouve au moins que vous avez lu les PIF Reports.

Et, se tournant vers Lartiche, qui est déjà en train de rédiger mentalement la lettre de licenciement de son abruti de contrôleur,

- Franchement, Aimaye, le coup de la taskforce, on a fait ça avant vous. C'est même nous qui l'avons inventé. Par contre, chez nous, on laisse cela au petit personnel. Les choses sérieuses, on s'en occupe nous-mêmes.

Cruncher déchire d'un coup de dents une cuisse de poulet froid.

- Bon. Fin de la récré. On a trente cinq magasins en carafe. Et Dieu sait où ça va s'arrêter. Cela mérite au moins des explications, suivies d'un plan d'action.

- N'exagérons rien, Sam. Les magasins tournent rond. Ils sont tout au plus affectés d'une baisse de productivité des caissières, que nous espérons temporaire. Et qui plus est, sans conséquence notable sur le chiffre d'affaires, du moins jusqu'à présent.

- Voilà bien les français ! Toujours aussi contents de vous, hein ? C'est bien gentil, le chiffre d'affaires, mais qu'est-ce que tu fais des critères de mesure de l'entreprise, hein ? Vos PIFs ne sont pas aux normes, point barre. Et nous voulons savoir ce que vous comptez faire pour y remédier.

- Je tenais simplement à remettre les choses en perspective, Sam. Cela dit, nous sommes parfaitement conscients du problème et de la nécessité d'une action corrective. Reste à en déterminer la cause.

- Moi j'ai bien une idée, intervient Cash. Elles font la grève du zèle, vos filles.

- Je ne pense pas, rétorque le DRH. Nous n'avons eu aucune revendication.

- Ah, elle est bonne, celle-là ! Et depuis quand a-t-on besoin de revendiquer pour faire la grève en France ? Nul n'ignore que c'est votre sport national, et que vos patrons sont tous des dégonflés.

- En tout état de cause, la grève est un droit inaliénable, fait observer Faupas avec une remarquable sobriété, qui lui vaut quelques coups d'oeil inquiets de ses collègues français, tandis que les américains se figent dans une attitude de franche réprobation.

Arnaud Hisse, qui une fois de plus, s'interroge vainement sur la cause de sa présence au sein de cet aréopage de la haute finance, grince des dents dans son coin. Mais comme on ne l'a pas sonné, il rumine en silence la bouffée d'anti-américanisme primaire qui lui monte à la gorge. Son voisin Nguyen bouquine discrètement Charlie Hebdo sur Internet en attendant qu'on appelle l'informatique au secours, ce qui ne saurait tarder compte tenu de l'indigence des débats.

Entre deux coups d'œil chargés d'espoir vers la porte d'entrée, Levrette ne prête qu'une demi oreille à la controverse, qui ne le passionne qu'à moitié dès lors que les forces commerciales ne sont pas mises en cause. Les autres font de la figuration. Pour sa part, le DRH persiste et signe.

- Sauf qu'en l'occurrence, cela n'y ressemble vraiment pas. Les rapports de Moyllejonc sont formels. Les caissières ne font pas la gueule.

- Cela ne suffit pas pour exclure l'hypothèse d'une action contestataire. D'après nos sources, la créativité des frenchies ne connaît aucune limite dans ce domaine. Il n'y a qu'à lire ce que racontent les Anglais qui travaillent sur le continent. Cherchez bien. Faites confiance à vos caissières pour trouver des thèmes mobilisateurs. Je parie qu'elles en ont à revendre. Rébellion des gros culs contre l'exiguïté des sièges fournis par la maison ? Allergie à la musique d'ambiance ? Solidarité avec les rempailleurs de chaises en crise ? A moins que la suppression prochaine des sacs plastiques en caisse ne constitue une intolérable modification des conditions de travail contre laquelle il convient de se prémunir ?

- Ça, c'est la norme, reprend Lou Trash, et elle reste en vigueur, sauf précisément sur les points de vente qui posent problème. Nous sommes en plein paradoxe français. Gontran de Moyllejonc a visité incognito un échantillon représentatif de dix magasins et mis à profit son passage en caisse pour faire parler les hôtesses, qui au demeurant ne demandaient que cela. Je le cite : «L'ambiance est festive. Les caissières sont coquettes et bienveillantes. Les clients font preuve d'une patience inhabituelle et les files d'attente aux caisses sont des plus conviviales. Certains magasins ont aménagé un parking à bébés avec ballons, peluches et hôtesses-nounous. Ici, on offre des petits gâteaux, là un coup de café. On prend son temps. On demande conseil. On discute. On plaisante. On échange les derniers potins. Tout cela n'est évidemment pas sans conséquence sur la cadence des encaissements, qui s'en trouve ralentie à due proportion. Mais c'est quand même bien agréable.»

Lartiche fait la grimace.

- Pour tout vous dire, Gontran m'inquiète. Je ne retrouve plus chez lui ce mordant qui en faisait un collaborateur plein d'avenir dans la fonction financière. Cela coïncide d'ailleurs avec la fin de sa tournée d'inspection dans les magasins déviants. Un peu comme s'il avait été contaminé par cette ambiance délétère. Je n'y comprends plus rien.

D'un geste sec, Crunsher expédie à la trappe les questions existentielles.

- Tu règleras le problème Gontran un autre jour. Revenons à nos caissières. Donc, il ne s'agit pas d'une grève larvée. Admettons. Dans ce cas, cela devient de l'insuffisance professionnelle. C'est là que le management par objectifs a du bon. Vous n'avez qu'à virer les nulles pour défaut de performance. Cela suffit en général à susciter de salutaires réflexes de survie parmi le reste des troupes.

- Dans ces conditions, c'est à peu près deux cents caissières qu'il nous faudrait licencier. Nous l'avons fait au tout début de l'affaire, et ce fut en pure perte. A peine avait-on remercié la première employée affectée de ces symptômes jubilatoires que l'ensemble du magasin lui emboîtait le pas. Et de proche en proche, le mal a gagné tout l'ouest du pays.

- Le vrai problème, ricane Levrette, c'est les caissières. Si on pouvait s'en passer, ça serait l'Amérique.

- Et pourquoi pas ? dit Cunsher, dont les doigts impatients pianotaient depuis un petit moment sur le rebord de la table. Le RFID, vous connaissez ? Radio Frequency Identification. La voilà, la solution. Cette petite puce, qui n'est pas plus grosse qu'un grain de sable, va bientôt reléguer au magasin des antiquités les code-barres, qui ne savent trier que par familles de produits. Avec sa mémoire d'éléphant, elle est capable d'individualiser chaque produit grâce à un numéro d'identification unique. Mais ce n'est pas tout. Alors que le code-barres demande à être passé manuellement devant un lecteur, la puce RFID émet spontanément un signal radio, avec une portée de cinq à dix mètres. Vous voyez l'intérêt du système ?

Autour de la table, on se contente prudemment d'afficher un air entendu, sans aller jusqu'à se compromettre en y mettant la bande son. Le texan moyen est réputé pour avoir la gâchette facile. Seul Lou Trash relève le gant. Il est enthousiaste.

- Evidemment ! C'est le règne du self-scanning qui s'annonce. De quoi renvoyer les caissières se faire voir avec les code-barres dans les pays en voie de développement. Finis les congés maladie, les maux de dos, les crises de nerfs, le bavardage, et au rebut les caissières qui nous emmerdent à longueur de journée avec leurs états d'âme ! Finies les files d'attente à la caisse des supermarchés. Au musée, les tapis roulants. Les clients scanneront leur carte de crédit à l'entrée du magasin. A la sortie, il leur suffira de passer sous un portique de lecture pour que le contenu de leur caddie soit instantanément reconnu et comptabilisé, et puis de ressortir leur carte de crédit pour payer au terminal le plus proche.

Arnaud Hisse s'inquiète, avec les moyens du bord.

- Aille am eufraide zis will make a lotte ove trouble and cost a lotte ove money for maille fonction logistique if we ave tou change all ze étiquettes.

Cash hausse les épaules.

- C'est du french humour, je suppose. Les étiquettes à puces RFID seront intégrées en usine, évidemment.

- Et le risque de fauche ? objecte le juriste, qui décidément fait dans le minimalisme.

- Oh, ça c'est facile, reprend Crunsher. On mettra quelques chiens. Chez Wal-Max, ils ont pris des Doberman, et ils ont l'air contents.

Steve Cash regarde sa montre.

- Bon, assez causé. Alors, voilà comment je vois les choses. Le projet RFID est dans sa phase d'étude préliminaire pour les U.S., avec une perspective de mise en œuvre d'ici douze à vingt-quatre mois, si l'étude de faisabilité s'avère concluante. A priori, l'Europe n'était pas au programme avant trois ou quatre ans. Mais rien n'interdit d'anticiper. Lou, Aimaye, vous allez nous concocter une étude de marché, en mettant le paquet sur la psychologie de vos consommateurs. On veut connaître par le menu le taux d'acceptation du concept de libre service, histoire de calibrer correctement la campagne de matraquage au cas où le projet passerait en phase d'implémentation. Utilisez Soustracture. C'est notre cabinet de conseil et nous avons un accord tarifaire au niveau mondial.

- Mais en attendant, le problème des hôtesses reste entier, rappelle Crunsher.

- Je sais. Là non plus, nous n'avons pas de temps à perdre. Pour commencer, on veut savoir d'où cela vient. Puisque vous n'y arrivez pas tout seuls, mettez un détective sur le coup. Un bon. Quelqu'un de débrouillard. Et sortez-moi du film ce Moyllejonc. Vous avez quelqu'un ?

- J'en connais un, dit Nguyen. Il s'appelle Auguste Plumeau. Petite structure et méthodes atypiques. Mais très bon et pas trop cher. C'est un intuitif qui travaille tout seul.

- Envoie-le à Lou ou à Vincent, tranche Lartiche. A eux de voir s'il fait l'affaire.

- Un intuitif solitaire, ça me paraît le profil idéal, reprend Steve Cash. Donnez-lui carte blanche. Il n'aura qu'à faire ami-ami avec une ou deux hôtesses, voire plus si affinités. C'est bien le diable s'il n'apprend pas un petit quelque chose sur l'oreiller.

Lartiche désapprouve ce genre de propos et cela se voit. Crunsher ricane.

- Ben quoi, c'est pas Latin Lover au pays des galipettes, ici ? A voir vos têtes, on dirait que nos guides touristiques datent un peu. J'en suis navré pour vous, car depuis qu'on s'est mis à vous tailler des croupières en viticulture, c'est à peu près le seul argument commercial qui vous restait. Décidément, tout fout le camp...Enfin bon. Après tout, votre barbouze est libre de ses méthodes d'investigation, pourvu qu'on ait sur notre bureau un rapport complet d'ici un mois. Des questions ? Il y en a bien quelques unes. Mais personne n'étant ce soir-là d'humeur suicidaire dans les rangs français, elles se trouvent pudiquement passées au débit du compte pertes et profits par tout un chacun. Sage précaution. La poche à venin de Sam Crunsher n'est pas encore tout à fait vide.

- Je ne saurais trop vous encourager à régler le problème avant la fin de l'été. Pour mémoire, c'est en septembre que les actionnaires distribuent les médailles aux filiales. Les bons élèves font le plein de stock options. Les moyens se contentent des restes, et les nuls font ceinture. Je serais très peiné d'avoir à donner le bonnet d'âne à nos amis français car c'est à moi qu'incombe la lourde responsabilité d'éclairer nos bailleurs de fonds sur les performances de nos filiales.

- Je vous ai compris ! claironne le PDG qui vient de faire son entrée et qui déteste qu'on s'en prenne à ses stock-options. Vous pouvez compter sur nous.

Chapitre 15

Bien loin des préoccupations mercantiles qui agitaient les grands stratèges de l'épicerie à roulettes, les masses laborieuses enfilaient leur short et leur marcel pour se lancer bravement à l'assaut du réseau autoroutier français. Les juilletistes avaient préalablement empilé, qui dans la Peugeot, qui dans la caravane, les divers accessoires entrant dans la composition du kit standard du vacancier endurci. Le jeu de pétanque, les cannes à pêche, les sandales plastique qui vont dans l'eau, la glacière, les packs de bière, le transistor, la télé portable, le matelas pneumatique, le jeu des sept familles, les chaises pliantes, la crème à bronzer, les Pampers du petit, et en option, les couches Confiance de mémé. Les paires de gifles réglementaires avaient été équitablement distribuées à la marmaille avant embarquement.

On avait écouté avec inquiétude les infos pour savoir si les chauffeurs routiers allaient finalement renoncer à leur opération escargot entre Orange et Avignon. De ce côté-là, les nouvelles étaient plutôt rassurantes, le gouvernement ayant l'air de vouloir lâcher du lest sur les sujets qui fâchent, bien que l'on ignorât lesquels.

En revanche, on avait du souci à se faire pour les sorties d'autoroute, où se développait un mouvement spontané de protestation contre le trou dans la couche d'ozone, dont les zélateurs menaçaient de bloquer les gares de péage aux endroits stratégiques pour distribuer des tracts et engager le dialogue, de gré ou de force. Leur détermination ne faisait aucun doute au vu du vibrant manifeste cosigné par le Collectif des Bronzés Solitaires, le Mouvement International pour un Naturisme Durable, la Fédération Berrichonne des Guette au trou, les Alarmistes du Septième Jour, l'Amicale du Cochonnet Propre, les Branleurs Sans Frontières, Ozophiles du Monde et le Réseau Ensoleillement Equitable. Compte tenu de l'absence de réaction de la couche d'ozone, les pronostics de Bison Futé se faisaient relativement pessimistes pour les quarante huit heures à venir.

Une espiègle brise de noroît quittait au même moment les côtes bretonnes pour s'en aller batifoler un peu plus bas, entre Vendée et Bordelais, charriant des cohortes de moustiquettes affamées.

Le vent passa ensuite à l'ouest et se renforça un peu afin de s'engouffrer plus commodément à l'intérieur des terres. Empruntant les vallées de Loire et de Garonne, il embarqua sur ses ailes toute une population d'insectes en rut, qui, de proche en proche, s'en allèrent copuler bien profond dans la France assoupie dans la torpeur d'un bel été. Cette frénésie sexuelle engrossa des nuées additionnelles de piqueuses, dont la voracité allait croissant à mesure que la canicule ponctuée de violents orages s'installait sur le pays. En sa grande sagesse, Dame Nature avait bien fait les choses pour assurer la perpétuation de l'espèce. Chaleur aidant, la France était en petite tenue. Au menu du cocktail des vampires, il y en avait pour tous les goûts. Du gras, du maigre, du jeune, du faisandé, de l'aigrelet, du celluliteux, du parfumé à l'huile solaire, et même du pâlichon d'outre Manche, que certains gastronomes ailés tenaient pour le sommet du raffinement.

Des cuisses par centaines de milliers, des fesses, des ventres et tous autres morceaux de chair aussi goûteux, impudiquement vautrés sur les plages ou imprudemment dévoilés sur les aires de repos des autoroutes surpeuplées. Cette gigantesque ripaille fut inévitablement suivie d'une forte recrudescence des symptômes habituellement associés aux agressions de moustiques. Laquelle provoqua une flambée des prix dans les pharmacies, par suite de la pénurie des médecines idoines. Les pouvoirs publics s'en émurent et firent savoir que la question serait débattue dès la rentrée dans le cadre d'une sous-commission qui restait à créer au sein du ministère de la santé. Ce serait chose faite dès le retour du ministre, présentement en conférence dans les îles Vierges.

Les classes dirigeantes furent très largement épargnées. Bien à l'abri dans leurs tours de verre et de béton, bercés par le doux ronron de l'air conditionné, les valeureux capitaines d'industrie absorbaient, fusionnaient et délocalisaient à tour de bras. Douillettement installés sous les lambris des ministères, les énarques au front dégarni par un afflux régulier de pensées profondes concoctaient de ces décrets estivaux qui, avec un peu de chance, passeraient inaperçus. Ils ne terminaient - fort tard - leur harassante journée de labeur que pour s'engouffrer dans leur voiture climatisée. Quand ils allaient dîner en ville, souvent les uns avec les autres, c'était en des lieux trop bien tenus pour qu'on y tolérât la présence de parasites. Quant à ceux qui s'accordaient quelques vacances, ce n'était certainement pas pour aller patauger à Palavas-les-Flots. De quoi auraient-ils l'air au conseil d'administration de septembre si l'on venait à leur demander «Et vous mon cher, où êtes-vous parti cet été ?» Non, cette année-là, le gratin faisait plutôt dans le trekking au Ladakh (pour le cholestérol) ou allait se ressourcer dans un monastère tibétain 4 étoiles. Il paraît que c'est souverain contre le stress.

La piétaille, moins bégueule, se faisait copieusement piquer à Palavas-les-Flots et n'en faisait pas un drame. Elle se grattait jusqu'au sang pendant quelques jours, jurait tout son saoul contre les agaçantes bestioles, et puis l'affaire était oubliée. Lorsque les vilaines croûtes laissées par les ongles furieux commençaient à disparaître, l'humeur passait généralement au beau fixe. On n'y voyait pas malice. Après tout, on était en vacances.

Drôlement sympas, ces vacances, au fait. Jamais on n'avait autant copiné avec ses voisins que cet été-là. On ne perdait pas de temps à s'observer du coin de l'œil avant de se risquer à hasarder un bonjour un peu coincé, on y allait franco. On se présentait. On s'invitait à boire l'apéro. Dans les campings, on faisait table commune. On se causait dans les escaliers des résidences locatives, et si affinités, on se donnait illico rendez-vous pour aller s'en jeter un à l'heure de l'apéro. Pour aller se faire une bouffe sur le port le soir même. Pour une balade dans l'arrière pays le lendemain. Pour tout et n'importe quoi, pourvu qu'on soit en compagnie.

Chapitre 16

- Toc, toc !

- Oui, fit une petite voix chagrine.

Sur son lit d'hôpital, Coralie rongeait son frein et gardait ses ongles pour le dessert. Ce matin, elle aurait dû être avec les copines à se bousculer devant les tableaux affichant les résultats du bac. Vraiment pas juste, le coup de l'appendicite aiguë ! Sa théatreuse de mère étant comme par hasard partie en tournée, elle ne pouvait compter que sur les copines pour rapporter les dernières nouvelles du front. Et on ne peut pas dire que ces demoiselles se bousculaient. Même pas un coup de fil. Et toutes sur répondeur. Les vaches...

- Salut, Coralie, tu vas mieux ?

L'interpellée ouvrit de grands yeux. Une vahiné de brochure pour blaireaux en croisière à dix balles était sur le seuil. . Bonjour le cliché. Paréo, coquillage et Colgate.. Il y avait juste un détail qui clochait. Ces yeux de chat, immenses, lumineux, ces yeux du nord qui s'étaient trompés d'île.

- Il y a une fête paroissiale à l'hosto ?

- Pas que je sache. Je suis livreuse de bonnes nouvelles.

- Ecoutez, c'est vraiment pas le moment. J'ai pas de fric, au cas où vous auriez un truc à me vendre. J'attends les résultats de mon bac et tout le monde s'en fiche. Alors je suis de mauvais poil. Voilà.

- C'est bien ce que je pensais. Si tu mets bout à bout résultats du bac et bonnes nouvelles, ça fait quoi ?

- Non...

- Si ! Et avec mention, s'il vous plaît. Félicitations ! Le petit papier, là, avec le ruban bleu, c'est tes notes. Le bouquet de roses, c'est de la part de ta maman, qui t'embrasse et te fait dire qu'elle est vachement fière de toi. Le champagne, c'est pour faire passer tout ça.

Le hurlement de Coralie attira sur le pas de la porte l'infirmière de l'étage, qui fronça les sourcils en voyant la gamine en pleurs et ouvrit la bouche pour dire tout net ce qu'elle pensait des visiteurs qui venaient embêter ses malades.

- Chut ! Murmura Mata avec un clin d'œil. Elle vient d'avoir son bac, c'est tout. Vous ne trouvez pas que cela s'arrose ? Vous pensez que vous pourriez nous dénicher trois verres ? Large sourire au-dessus de la blouse blanche, dont la titulaire tourna aussitôt les talons pour s'en aller fureter dans le placard à secrets des infirmières. C'est bien le diable s'il ne s'y trouvait pas quelques verres dignes de recevoir le pétillant hommage rendu à la bonne nouvelle du jour.

- Alors, elle sait, ma mère ?

- Et qu'est-ce que tu crois ? Aujourd'hui, c'est elle qui régale, ta maman !

Chapitre 17

La Défense, 23 juillet. Il est 10 heures du matin. Ces messieurs de Soustracture attendent à l'accueil. Une fois n'étant pas coutume, Geneviève Boudin est tout sourire quand elle déboule dans le hall d'entrée de la tour pour se porter à leur rencontre. C'est ce soir qu'elle part en vacances. L'idée de laisser Lartiche tout seul pour organiser ses maudites réunions est des plus réjouissantes. A moins qu'il n'en soit réduit à quémander des heures sup auprès des autres pimbêches. Son sourire s'élargit. Et puis se fige.

Ouh la ! On ne lui avait pas dit qu'ils venaient en force, les consultants. Cinq, rien que ça...Bonjour l'addition ! Ils ont vraiment trop de fric chez BigSpend. Sauf pour les augmentations de salaires.

Quand elle s'efface pour laisser entrer la petite troupe dans la salle de réunion, c'est le PDG en personne qui s'avance, la main tendue, vers celui qui lui paraît respirer la force tranquille du partner au sommet de la gloire. Celui qui est grand, beau et bien sapé, évidemment. Lartiche, qui pas plus que Geneviève n'avait prévu un tel déploiement de talents soustracturiens, en avale son café de travers.

- Cher ami, c'est un grand plaisir de vous accueillir chez BigSpend France. La méthodologie Soustracture a fait de nombreux adeptes au sein de notre société mère, à commencer par notre président. Ce dernier m'ayant en outre dit le plus grand bien de l'équipe française que vous dirigez, je ne doute pas que notre collaboration sera des plus fructueuses.

- Bonjour, Monsieur Robichoux, répond l'interpellé avec un sourire courtois. Je suis Sauveur Lestage, partner associé en charge de l'agro-alimentaire au sein de la filiale française. Permettez-moi de vous présenter George W. Fockyew II, le partner international en charge du compte BigSpend. Il a fait le voyage de Chicago pour cette première prise de contact.

Robichoux se tourne vivement vers le petit chafouin au costard froissé qu'il avait à peine remarqué jusque là. A défaut du look, le compte en banque mérite le respect.

- Oh, hello, George. Bienvenue à Paris. Alors, c'est vous, le célèbre G.W.F. II  à qui nous devons cette fameuse méthodologie ?

- Mais oui, mon cher. Très heureux de vous rencontrer. Me permettrez-vous de vous offrir un exemplaire dédicacé de La lutte avec classe ? C'est ma dernière publication sur le sujet. Elle vient de paraître aux Etats-Unis.

- Nous sommes très honorés de votre présence, intervient Lartiche avec un soupçon d'aigreur. Et ce d'autant plus que nous ne l'attendions pas.

- Ah, on ne vous l'avait pas dit ? C'est pourtant l'un des éléments clé dans notre méthodologie. Nous considérons la présence du partner international in charge à la réunion inaugurale comme la pierre angulaire d'une relation de partenariat durable.

- Certes, certes, je comprends parfaitement. C'est seulement que notre problème va vous paraître tellement modeste...J'en suis presque gêné.

- Il n'y a pas de petit problème.

Non, songe Aimé avec mélancolie, il y a seulement de gros honoraires.

Sauveur met en marche le PC et regarde le comité de direction au fond des yeux. Client, je vous aime. Derrière lui, l'écran s'anime. C'est un petit film à la gloire de Soustracture, où zébulonnent de jeunes et brillants consultants toujours sur la brèche et où sourient des consultés épanouis, tout ce beau monde se cooptant à grand renfort de viriles et chaleureuses poignées de main. Des courbes, des chiffres qui donnent le vertige, et puis un défilé des logos les plus prestigieux qui figurent au top 50 des clients auxquels Soustracture a montré la voie d'un avenir meilleur. Zoom avant sur le logo de BigSpend, rejoint par celui de Soustracture sur fond de Symphonie du nouveau monde. The end.

L'assistance communie dans un silence recueilli, ou fait comme si. Sauveur effleure d'une main délicate son brushing argenté, esquisse un geste d'onctueuse bénédiction qu'il suspend en plein vol, et commence à dire sa messe.

- Notre méthodologie est basée sur la confiance que nous accordons au client. Messieurs, sachez que vous disposez, peut-être à votre insu d'un immense capital d'expérienceset de talents. Autour de la table de conférence, tous ces talents qui s'ignoraient bombent imperceptiblement le torse.

- C'est un peu l'arbre qui cache la forêt, conclut-il en se tournant d'un mouvement très distingué vers l'écran où un joli dessin illustre son propos liminaire. Un arbre gigantesque et mal foutu, qui projette son ombre difforme sur le charmant bosquet bien ordonné situé à l'arrière-plan.

- Et bien cet arbre, nous allons commencer par l'abattre. Et après, nous y verrons plus clair pour procéder au design détaillé des solutions à mettre en œuvre pour remettre l'entreprise sur les rails du succès. Gros plan sur l'empêcheur de prospérer en rond, en voie d'être terrassé par un mignon petit bûcheron en salopette Armani équipé d'une grosse scie électrique.

- Notre métier est d'aider le client à mobiliser l'ensemble de ses ressources pour atteindre l'excellence qui sommeille en lui et que avons les moyens de réveiller en nous appuyant sur des solutions innovantes et des technologies de pointe, mises en œuvre par des équipes dédiées disposant des compétences les plus étendues et des spécialisations les mieux adaptées à la problématique qui fait l'objet de notre mission. Pour l'ambitieux projet Cash Booster qui démarre aujourd'hui – le nom de code que nous vous proposons d'adopter - c'est donc avec grand plaisir que je vous présente les membres de l'équipe que nous avons réunie pour vous fournir cette assistance. Martin Jeanquille, directeur de projet, Mélanie Poué, consultante spécialisée dans la grande distribution et la modélisation des surfaces de vente, et Olivier Pluloin, consultant junior qui débute une carrière prometteuse dans le conseil en externalisation..

Les trois sus nommés, dont les noms et qualités s'affichent en surbrillance sur l'écran, saluent aimablement et font flasher à la ronde leurs quenottes carnassières de yuppies surdiplômés.

- Nos experts s'acquitteront de leur mission en partenariat avec BigSpend et sous ma responsabilité, cela va de soi. Et en tant que directeur international du compte client, George W. Fockyew veillera au contrôle de qualité.

Cette parade inaugurale avait donné aux deux grands timoniers le temps de faire plus ample connaissance. Leurs calvities naissantes penchées l'une vers l'autre, ils en étaient aux confidences sur des sujets d'intérêt commun – les avantages et inconvénients des principaux ports de plaisance des deux côtés de l'Atlantique et l'excellent Bourbon qui n'attendait qu'eux dans le bar du bureau directorial – tout en laissant traîner une oreille exercée pour s'assurer que la réunion se déroulait conformément aux règles de l'art. S'estimant pleinement rassuré sur ce point, Robichoux prie les participants de bien vouloir les excuser pour cause de réflexions stratosphériques requérant le huis clos et prend congé en entraînant dans son sillage un George W. d'excellente humeur.

Imperturbable, Sauveur reprend le fil de sa présentation.

- Soustracture a développé pour ses clients un modèle introspectif qui combine différents outils pédagogiques et méthodologies cognitives pour permettre à chaque collaborateur de disposer des éléments de benchmarking indispensables à l'appréhension de sa performance individuelle dans un contexte interactif en perpétuelle évolution. A chaque étape du process, sont fournis des indicateurs permettant de structurer la mesure de l'avancement du projet par des critères d'évaluation adaptés. Des entretiens individuels et par groupes dimensionnés de façon à dynamiser la synergie de leur interaction seront menés par nos experts à intervalles réguliers, de façon à procurer aux individus, individuellement ou en groupe, un feedback direct à l'aide du module BOF (Business Overview Focus), qui intègre dans la dynamique du modèle l'ensemble des métiers à examiner.. ,

- Et les caissières ? S'enquiert Lartiche avec un soupçon d'impatience.

- Nous ne les perdons évidemment pas de vue. C'est quand même à ces dames que nous devons le plaisir d'entamer aujourd'hui avec vous une coopération que nous espérons voir prospérer dans les années à venir, rappelle Sauveur avec une élégante courbette. Soyez sans crainte, elles seront dûment prises en compte dans le process. Mais, permettez-moi de revenir en temps utile sur ce sujet qui mérite une place à part. J'aimerais auparavant en terminer avec la présentation synthétique de notre méthodologie et vous remercie d'avance de votre aimable attention.

Trente-cinq diapositives, cinquante-sept process et quatorze modèles plus loin, il est déjà douze heures trente et les estomacs se révoltent en un concerto pour borborygme et glouglous protestataires en si bémol coincé. Mais Lartiche n'a pas l'oreille musicale. Pendant que l'autre gommeux faisait son numéro de claquettes, lui, il avait fait ses comptes. Au prix moyen de l'heure soustracturienne, une virée collective à la cantine eût été hors de prix. Au menu du jour, ce sera donc marathon sauce baratin. Avec la bouche pleine, de préférence, tant il a le gaspillage en horreur. Et de fait, ceux qui rêvaient d'aller se dégourdir les jambes sur le chemin de la cantine voient bientôt leurs espoirs déçus par l'arrivée cliquetante du chariot à plateaux repas.

Tandis que Sauveur avale précautionneusement un club sandwich dégoulinant de mayonnaise en réussissant le tour de force de ne saloper ni sa cravate, ni ses blanches mimines, Aimé revient à la charge.

- Mais dites-moi, pour en revenir à nos caissières, avez-vous une solution concrète à nous apporter ?

Sauveur chasse deux miettes importunes du revers de sa veste et se tourne obligeamment vers le financier.

- Nous en avons même plusieurs. Mais une approche méthodologique demeure indispensable pour déboucher sur une stratégie entrepreneuriale créatrice de valeur et porteuse d'un avantage compétitif. Nous aidons les structures en difficulté à se concentrer sur leur cœur de métier, et il importe que tout un chacun dans l'entreprise ait préalablement fait sienne la mission et la vision de l'hôtesse de caisse. Vous me suivez ?

- Je vous précède. La question que l'on se pose est de les licencier ou pas.

- Justement. C'est au terme de la démarche structurée débouchant sur un diagnostic objectif des problématiques BigSpend que nous serons en mesure d'opérer un choix éclairé entre les opportunités d'optimisation de la fonction ou la mise en place de nouveaux modèles de gestion de la relation client.

- Et le RFID ? Clame Lou Trash dans un registre sonore propre à faire sursauter les forces vives de chez BigSpend, présentement occupées à diverses activités digestives en attendant l'heure de la récré.

En dehors de Lartiche, galvanisé par une conscience aiguë du compteur à honoraires qui tourne, et de Lou qui veut décidément la peau des caissières, on a tendance à somnoler un peu dans les rangs agro-alimentaires décimés par la période estivale. Arnaud Hisse titille sa dent creuse avec un trombone en regardant par la fenêtre. Le juriste rédige sans conviction un courrier vengeur à destination d'un fournisseur récalcitrant en réprimant un renvoi au goût de saucisson à l'ail. Le contrôleur financier, battu sur son propre terrain, fait la gueule. Nguyen se fait une petite partie de mah-jong sur écran.

- Ah, le RFID, vaste programme ! Incontestablement, c'est un outil que nous considérons comme extraordinairement prometteur. Depuis son invention en 1969, il a fallu plus de trente ans de recherche et développement pour parvenir au niveau de sophistication et de miniaturisation acceptable par le marché. Mais nous y voilà, ou enfin presque.. Les nouveaux passeports américains intègrent cette technologie. Elle est déjà en exploitation dans certaines entreprises du secteur privé, et de nombreuses multinationales – dont la vôtre, d'ailleurs – ont un projet RFID dans leurs cartons. Vous l'avez sans doute déjà rencontrée sans le savoir. Aux Etats-Unis, en faisant le plein chez Mobil ou en payant un Mac Do avec une MasterCard ou une carte de fidélité. Au Japon, en prenant un taxi. Le système fait une percée massive dans le domaine de la monnaie électronique. Bientôt, ce seront vos téléphones mobiles qui feront office de carte de crédit. Vous n'aurez qu'à les agiter devant un lecteur et tout sera dit.

- Tout ça c'est bien joli, mais à quand la puce RFID chez BigSpend ? S'impatiente Lou. Quand serons-nous enfin délivrés des caissières ?

- A mon avis, pas avant quelques années. Je crains que la première application du RFID chez BigSpend ne soit essentiellement logistique, car il existe hélas encore quelques freins à sa généralisation à tous les métiers de la distribution. Ceci d'abord pour des raisons purement financières. La puce coûte encore trop cher pour être implantée sur chaque article vendu en magasin, de même que l'investissement en infrastructure pour équiper les points de vente. Il faut également compter avec les divers mouvements protestataires que cette avancée technologique suscite dans certains milieux prétendument intellectuels. C'est tout à fait regrettable, je vous l'accorde, et j'espère très sincèrement que le bon sens prévaudra. Car il serait dommage de se priver de la manne d'informations que vous aurez ainsi à disposition lorsque le système se sera généralisé. Les puces embarquées par vos clients dans les caddies les suivront partout, y compris à la maison et deviendront les inséparables et discrets compagnons de leur vie quotidienne. Et d'une solidité à toute épreuve : insubmersibles et impossibles à démagnétiser par le premier venu. On pourra évidemment l'enlever, mais encore faudra-t-il la trouver, elle sera si petite...De la petite culotte au rouge à lèvres de madame, du paquet de corn-flakes des enfants au magasine télé, du magnétoscope au four à micro-ondes, vous saurez dans le détail tout ce qu'ils utilisent, tout sur les endroits qu'ils fréquentent, sur leurs petites fantaisies et leurs grosses perversions, sur leur mode de vie et sur leur budget consommation.

Voilà qui vaudra toutes les études de marché plus ou moins approximatives dont vous dépendez aujourd'hui pour cibler le client ! Idéal aussi pour combattre la fauche, car plus un produit ne pourra sortir incognito du magasin. Je pourrais continuer ainsi très longtemps sur ce thème qui m'est cher, mais je pense que vous avez amplement saisi l'intérêt de la chose.

Nguyen lève le nez de son écran et grommelle entre haut et bas : - Big Brother Award.

- Pardon ?

- Régulièrement décernée par l'ONG Privacy International aux promoteurs les plus émérites de la puce RFID. En 2004, la société française Inside Contactless a été distinguée pour avoir réussi l'exploit commercial de vendre 10 millions de puces RFID à la Chine, largement salué à l'époque par la presse spécialisée. Il se trouve que ces puces ont fini dans les cartes d'étudiants.

- Vous savez, Monsieur Nguyen, que l'on ne fait pas d'omelettes sans casser d'œufs. Ce genre de dérive est certes regrettable, mais difficilement contrôlable lorsqu'il s'agit d'un état souverain. Pour ma part, je fais confiance à nos institutions démocratiques pour mettre en place les mesures appropriées, pour autant qu'elles soient nécessaires.

Tout en espérant que les gesticulations de quelques idéalistes n'amèneront pas nos politiques à tergiverser pendant des années avant de mettre un terme à la polémique. .

Et tournant vers Sauveur un regard sans aménité,

- En attendant la puce miraculeuse, que fait-on pour augmenter la productivité en caisse ? Vous avez vu nos PIF reports, je présume. Ils ne sont pas brillants.

- Tout à fait. Et bien, sans vouloir anticiper sur les conclusions de nos analystes, plusieurs pistes pourront être exploitées. Une première action qui aurait le mérite d'être simple dans sa mise en œuvre et immédiate dans ses effets consisterait à accélérer la vitesse de défilement des tapis roulants. Mais, du fait même de son caractère simpliste, on peut craindre qu'elle ne recueille pas la pleine adhésion des hôtesses, qui nous paraît essentielle pour un traitement en profondeur de leur problématique. D'où la nécessité de les impliquer dans notre démarche méthodologique à l'aide du modèle BOF.

- Bof...

- Si, si, je vous assure. Il y a peut-être des frustrations qui vont s'exprimer, des sujets de mécontentement qui vont ressortir et sur lesquels nous pourrons travailler ensuite dans le cadre d'un module de formation basé sur le e-learning qui a fait ses preuves en matière de stimulation des performances.Dans un contexte socio-économique globalement marqué par le recul de la valeur travail, cette méthode vise à optimiser le processus d'auto motivation au détriment des réflexes revendicatifs malheureusement fréquents dans votre secteur d'activité.

- Sauf qu'elles ne donnent vraiment pas l'impression d'être frustrées ni d'avoir quoi que ce soit à réclamer. Pas plus que les clients qui font chorus pour rigoler avec elles.

- Nous avons également des modules de formation à l'usage des clients.

- Et si tout cela ne marche pas ?

- Il n'y a pas de raison. Nous avons obtenu des résultats très satisfaisants ailleurs. Mais quand bien même ce serait le cas, il nous resterait encore à envisager la mise en œuvre du module PAF (Packaged Advanced Firing) qui allie la virtuosité de sa conception à la sécurité de son utilisation grâce à l'implication dans sa modélisation d'une équipe de juristes expérimentés en droit du licenciement et d'experts en ressources humaines.

Lou Trash se redresse sur son siège.

- Vous pourrez me donner de la documentation sur ce module ?

Chapitre 18

De: M. Auguste PLUMEAU
A : Vincent SOULAST
Date : 4 août 2005
Objet : rapport d'activité

Monsieur,

Au vu du dernier PIF report arrêté au 31 juillet, la baisse de performance des caissières affecte à présent 257 magasins répartis dans une bonne moitié ouest et pratiquement tout le sud du pays. L'analyse comparative des PIF hebdomadaires sur une période de quatre mois commençant en semaine 14 s'avère particulièrement instructive si l'on établit une corrélation entre la date de fléchissement de la courbe et la localisation des magasins concernés à cette même date : les points de vente d'un même secteur basculent en effet dans le rouge du PIF à peu près au même moment.

C'est ainsi que le phénomène, observé pour la première fois en région parisienne, s'est progressivement étendu à l'ensemble de la zone concernée en empruntant un itinéraire assez fantaisiste dont la logique m'échappe encore.

Sur une période de deux semaines, j'ai visité un échantillon représentatif de ces magasins en suivant le même itinéraire. J'y ai partout retrouvé l'ambiance débonnaire que vous m'avez signalée, ce qui tend à discréditer définitivement l'hypothèse d'un mouvement revendicatif. Je suis en mesure d'affirmer qu'il n'y a ni sabotage ni grève du zèle dans cette affaire, mais plutôt un réel esprit de service et une écoute du client tout à fait exceptionnelle dans ce métier souvent ingrat.

Les petits incidents qui font le quotidien des moyennes et grandes surfaces se règlent dans la bonne humeur.. Les clients ne sont pas en reste. Les files d'attente aux caisses, d'ordinaire si propices aux prises de bec entre clients exaspérés, sont devenues espaces de dialogue et d'échange dont les protagonistes semblent tirer tant de satisfaction qu'ils s'y attardent volontiers. J'y ai récolté quelques fameuses recettes de cuisine et de savoureux potins.

Le caractère inhabituel de la chose m'a incité à élargir à tout le secteur de la grande distribution le champ de mes investigations pour constater que cette épidémie de savoir-vivre a fait bien d'autres victimes. Vos concurrents sont tous logés à la même enseigne et je suis prêt à parier que leurs données statistiques en matière d'encaissement ont suivi la même pente que les vôtres.

Ce constat doit nous amener à écarter également l'hypothèse d'une tentative de déstabilisation de votre personnel par un concurrent indélicat. Les métiers de la distribution ne font au demeurant que se conformer à la tendance générale, observée dans tous les secteurs d'activité ou d'inactivité en cette période de vacances : j'ai eu affaire à un personnel délicieusement affable dans les hôtels, les restaurants, les bureaux de poste, les pharmacies, les banques, et les guichets SNCF.

La logique voulait que je termine mon demi tour de France par une incursion en terrain neutre afin de prendre en remontant vers Paris la température des magasins statistiquement corrects de votre groupe. De Lyon à Reims en passant par Mulhouse, le niveau de stress et d'agressivité des populations se situe dans une honnête norme, ce qui vaut également pour vos caissières.

Les quelques tentatives de badinage auxquelles je me suis livré m'ont valu de vertes réprimandes et se sont heurtées à un mur d'incompréhension, tant de la part de ces dames que des clients énervés qui faisaient la queue derrière moi.

Le commun dénominateur de ces apostrophes étant, le temps précieux que je faisais perdre à tout un chacun et la preuve se trouvant ainsi administrée, s'il en était besoin, que douceur de vivre et productivité ne font pas forcément bon ménage.

Au cours des nombreux entretiens que j'ai pu avoir dans la moitié béate du pays où les gens sont d'une approche particulièrement facile, je n'ai pas été en mesure de recueillir la moindre explication rationnelle à ce comportement collectif. Les interviewés se bornent à constater qu'il fait bon vivre et ne voient pas l'intérêt de s'interroger sur la source de ces heureuses dispositions.

De retour à Paris, j'ai consulté sur Internet la presse locale des régions concernées pour tenter d'y trouver un lien entre un quelconque évènement ou situation sortant de l'ordinaire et l'apparition concomitante du phénomène aux mêmes endroits.

Le seul épisode qui mérite d'être mentionné du fait de sa récurrence dans la rubrique des faits divers est une invasion de moustiques extrêmement agressifs qui a laissé de cuisants souvenirs sur les épidermes et de confortables recettes chez le potard du coin. Bien que la situation n'ait rien d'exceptionnel compte tenu de la saison, si ce n'est peut-être la voracité hors du commun de ces insectes, c'est le parcours des bestioles qui a éveillé mon intérêt. Un rapprochement chronologique entre les PIF reports et les coupures de presse a mis en évidence une troublante correspondance entre les deux incidents.

D'abord le raid des moustiques, et une à deux semaines plus tard, l'inflexion de la courbe des performances dont on sait qu'elle est directement liée à l'état d'esprit des caissières. En poussant plus loin l'analyse, on constate que le vol des moustiques et la chute des performances ont suivi le même circuit, avec un léger temps de décalage qui pourrait suggérer une période d'incubation si l'hypothèse d'une contamination par agent viral ou parasitaire se vérifie. Il faudra peut-être alors rechercher cet agent dans des contrées lointaines, car en tant que vecteur, le moustique fait plus volontiers dans la maladie tropicale. Il restera ensuite à se demander si l'on peut qualifier de pathologie ce parti pris d'optimisme et de joyeuse humeur qui en serait le symptôme. Mais ceci est une autre affaire, dont il ne m'appartient pas de débattre.

C'est en tout cas dans cette direction que je me propose de poursuivre mes investigations, car cette piste semble prometteuse. Je ne manquerai pas de vous tenir informé des résultats de mes recherches.

Veuillez agréer, Monsieur, l'expression de mes sentiments dévoués.

Auguste PLUMEAU Enquêteur

 
Chapitre 19

Inconsciente de l'intérêt que suscitent en haut lieu les faits et gestes du petit personnel d'Intermachin, c'est autour d'un petit déjeuner matinal que l'équipe de Paris Nord reprend tout doucettement le collier en ce premier lundi d'après 15 août. Pour fêter le retour des derniers vacanciers et la réunion de l'équipe au grand complet, Norbert a décidé qu'il y aurait cette semaine deux cafés causette au lieu d'un. Il en profitera pour présenter au personnel la remplaçante de Mata qui commence ce matin. Une polonaise. Plutôt raisin (de la colère) que figue, tendance renfrognée. Mais il n'avait pas eu le choix. Comme qui dirait parachutée par la direction.

Depuis deux mois qu'il faisait le siège de la DRH pour réclamer une caissière, il n'avait pas fait le difficile quand Lou Trash en personne lui avait téléphoné pour lui indiquer que le poste était pourvu et que la titulaire serait opérationnelle dès le lundi suivant. Non pas qu'il s'offusquât d'avoir de temps à autre à mettre la main à la pâte pour faire face aux coups de bourre, mais avec la rentrée qui s'annonçait, il n'aurait plus guère le temps de tenir une caisse aux heures de pointe comme il l'avait fait pendant l'été.

Au milieu des embrassades et des joyeuses interpellations, la nouvelle recrue fait grise mine. Chacun a pourtant payé de sa personne pour essayer de la mettre à l'aise, Norbert en tête. Peine perdue, elle fait la gueule. Dans une vie antérieure, elle a été dame pipi au musée de la sidérurgie à Cracovie et en a conçu une durable inimitié pour ses congénères qu'elle soupçonne d'une incontinence chronique aux visées contre-révolutionnaires. Par esprit de tolérance, on respecte et de guerre lasse, on remet à plus tard l'effort d'intégration. D'ailleurs, il y a plus urgent à faire. Josette est de retour. Son arrivée dans la pièce est saluée d'un tonnerre d'applaudissement car au vu des deux bouteilles de champagne qu'elle brandit triomphalement, nul ne doute qu'elle ait remporté le tournoi intercommunal de danses de salon qui a occupé ses vacances. Son sourire chevalin confirme avec tout l'excès dentaire qui sied à l'évènement.

- Je vous propose de faire une petite fête ce soir après la fermeture, si Norbert veut bien.

- Un peu, que je veux ! Vous irez prendre dans le rayon tout ce qu'il faut de cacahuètes et autres machins salés. Vous mettrez ça sur mon compte. Et voyez large, hein ? Vous connaissez mon péché mignon.

- Et, Norbert, comme on s'est mis à deux pour gagner, j'avais pensé inviter mon partenaire à boire un coup avec nous. Mais j'ai pas osé avant que vous soyez d'accord.

- Osez, Josette, osez donc ! Et pendant que vous y êtes, demandez-lui d'apporter la musique qui va bien. Depuis le temps que j'ai envie de voir une démo...Pas vrai, les filles ?

Après avoir scanné la dernière boite de ronron, Josette se tourne vers son grand copain du troisième âge.

- Alors, Monsieur Ratichon, comment ça va ce matin ?

- Oh ben, on fait aller. Surtout depuis que ma concierge est partie en vacances.

- En voilà, une bonne nouvelle ! Et vous, Monsieur Ratichon, vous ne partez pas un peu en vacances ?

- Oh, vous savez, à mon âge...

- Mais y'a pas d'âge pour se faire plaisir, Monsieur Ratichon !

Norbert apparaît sur le seuil de la salle de repos où la polonaise s'est réfugiée pendant la pause.

- Alors, Helena, comment se passe cette première matinée ?

- Ça va. Ah ouais ? Songe Norbert en considérant d'un air perplexe cette tronche de carême, alors qu'est-ce que ça doit être quand ça va mal !

- Pas de problème avec les clients ?

- Si, problème. Clients parler trop.

- C'est qu'ils ont envie de vous parler, pardi ! C'est la vie du quartier qui veut ça. On échange les petits potins du jour, on bavarde deux minutes, et les courses deviennent un plaisir au lieu d'être une corvée. Où est le problème ?

- Je travaille pour argent. Pas pour plaisir.

Ben c'est pas gagné, se dit Norbert en reprenant sa promenade de santé à travers le magasin, tout en adressant une pensée émue à la lumineuse Mata. Et lui qui croyait révolu le temps des pisse-vinaigre...

- Vous n'avez pas de diffuseur anti-moustiques ? Je n'ai rien trouvé au rayon droguerie.

Agréablement chatouillée par la voix de basse, Gisèle lève vers le propriétaire de ce si bel organe un nez rustique et terriblement expressif. Le voilà qui devient turgescent, qui palpite, qui porcine sous l'œil intéressé du grand type en baskets et bermuda qui semble fort apprécier la performance. Car ce perfide appendice, qu'elle souhaiterait voir se cantonner à ses humbles fonctions olfactives et respiratoires, se mêle d'étaler sans pudeur ses plus secrètes émotions. Et présentement, elle se dit que des yeux pareils, ça devrait être défendu d'en porter. C'est trop bleu, c'est trop dense, ça vous fait voyager quand c'est pas l'heure, c'est pas honnête, quoi. Non pas qu'il soit du genre top model, avec son menton en galoche et sa tête taillée à coup de burin. Mais c'est ce regard lacustre qui la fait légèrement bafouiller quand elle répond.

- Je crois bien qu'on n'en a plus. Je suis, euh, désolée. Mais peut-être qu'à la droguerie de la rue des Martyrs...

- Pas grave. Je suppose que vous avez été dévalisés. Avec tous ces moustiques.

- Oh, non, pas en ce moment. Les moustiques, c'est surtout au printemps qu'on en a eu par ici. Vous auriez dû voir ça, on se grattait tous comme des pouilleux.

- Ah les sales bêtes ! Figurez vous que c'est mon métier, de suivre les moustiques à la trace. C'était quand, exactement, vous vous souvenez ?

- Voyons voir...Eh, Roberta, c'était quand qu'on a eu les moustiques ?

- Avril ou mai, par là. Mata était encore là.

- Mata. Pas ordinaire, comme nom. Une collègue à vous ?

- Voui. Une chic fille. Elle a dû repartir dans son île à l'heure qu'il est.

Et vlan, voilà que le sournois lui rebalance un coup de grand bleu en pleine figure. Les indomptables narines de la fille hument l'air du grand large avec un regain de frénésie. On ne peut rien refuser à des yeux pareils quand ils vous causent gentiment.

- Une île du Pacifique, avec des palmiers et tout. Un vrai paradis, qu'elle nous disait.

- La veinarde ! Et bien, au revoir, mademoiselle, je vais aller faire un tour rue des Martyrs.

Une fois dans la rue, c'est avec un sourire épanoui qu'Auguste Plumeau ouvre son portable pour appeler la DRH de chez BigSpend. Avec un peu de chance, c'est sous les cocotiers qu'il va poursuivre son enquête.

Chapitre 20

Rue Notre Dame de Lorette, les effectifs du 6ème sont au complet. Tandis que les parisiens vont se livrer ailleurs aux joies grégaires de la bronzette en rangs d'oignons et des bouchons de fin d'après midi, la capitale au repos se met à respirer. Et dans les immeubles à moitié vides, les laissés pour compte de la débandade estivale investissent tranquillement l'espace.

C'est ainsi qu'en ce dernier dimanche d'août, en plein midi, tout ce que l'immeuble compte encore d'occupants se retrouve dans la cour autour d'un barbecue improvisé par la bande du 6ème en compagnie des pièces rapportées. Norbert, tout content d'être convié, est arrivé les bras chargés de victuailles. Gaston a fourni les tables. Chacun a apporté sa chaise. Basile a bricolé un barbecue dans une gouttière déglinguée et fait chauffer les braises. Il y a aussi la mammie du 5ème, toute branlante sur sa chaise, mais fermement décidée à ne pas perdre une miette de ces festivités inespérées, quitte à faire l'impasse sur la petite sieste digestive. Et puis le célibataire du 1er, Galapouet de Tartignac, fils de famille en fin de droits mais œnologue à ses heures.

Autour de la longue table, on déguste quelques uns de ces frétillants vins blancs de Loire dont Galapouet a concocté une sélection pour l'apéro. Ça crépite ferme sur le gril. Une légère fumée aux effluves de cochonnaille s'en va vers les étages chatouiller les narines du quartier. Quelques fenêtres sur cour dans les immeubles d'à côté se sont ouvertes sur des voisins inconnus, par l'odeur alléchés. Ils crèvent d'envie, les voisins qui ne savent pas quoi faire de leur dimanche. Qu'à cela ne tienne. Mata grimpe sur une chaise et agite les bras dans leur direction.

- Eh, les voisins ! Ça vous tente ?

- Ma foi...Ça ne serait pas de refus. Mais on ne voudrait pas déranger.

- La porte de l'immeuble est ouverte, ne vous gênez pas. Amenez juste votre chaise.

- Zi fous afez un druc à griller, fous pouvez amener aussi, précise Gargamelle, qui veille au grain.

- Et si vous n'avez pas, descendez quand même, rajoute Manu.

Pas sectaires, d'accord, mais de là à inviter un flic...Gert louche avec circonspection sur celui des nouveaux arrivants qui s'annonce comme tel. Gras du bide et moustache en balai brosse, l'agent Ratafouin est du genre qui occupe le terrain sans se gêner. L'habitude des perquisitions, sans doute. Enfin bon. Il est à la retraite, ce qui peut passer pour une circonstance atténuante.

Pour faire bonne mesure, il y a aussi un artiste peintre qui croque sans appétit du touriste montmartrois aux heures de pointe et une vamp fatiguée reconvertie dans la voyance. On se pousse pour leur faire une place.

Galapouet entreprend aussitôt d'évangéliser ses voisines sur les vertus apéritives du Sancerre. Quant à Ratafouin, après avoir posé sur la table deux bouteilles de Saint Joseph, il a foncé droit sur Joséphine qui trône, impériale, au milieu de sa marmaille. Elle lui rappelle une nounou qu'il a beaucoup aimée au temps son enfance aux colonies.

Mata a entendu parler de la polonaise.

- Alors, Norbert, elle fait toujours carême, ta nouvelle ?

- Pis que cela. Elle fait tache. Comme un furoncle sur une peau de bébé. Les clients ne peuvent pas la blairer.

- Farpaitement. Moi, ze ne l'aime pas du tout, gazouille la grand-mère en tendant son verre à Galapouet. Quand on va faire les courses avec Mimi, on fait bien attention à éviter sa caisse. Les autres sont tellement plus mignonnes !

- Tu vois ? C'est désolant. C'est comme si on était repartis trois ou quatre mois en arrière.

L'infra lucide, déjà sous influence elle aussi, proteste avec véhémence.

- Mais qu'est-ce que vous nous racontez là ? Il y a trois mois, elles étaient toutes à gifler, vos caissières. La corvée Intermachin est devenue une gâterie depuis qu'elles ont appris les bonnes manières. Alors vous voyez, rien qu'une seule tête à claques pour une rangée de bonnes bouilles, la belle affaire ! On la snobera, votre minoritaire. Elle finira bien par attraper le sourire, comme les copines. C'est contagieux, cette année.

- Ah, vous avez remarqué, vous aussi ?

Et, avec un sourire attendri en direction de Mata,

- C'est elle, la contagieuse ! Quand elle a débarqué chez moi avec son air d'aimer les gens, je l'ai embauchée en me disant qu'elle ne ferait pas long feu dans mon équipe de casse-pieds. Ces dames auraient vite fait de lui pourrir la vie. Eh bien, c'est tout le contraire qui s'est produit. Elle me les a civilisées, mes punaises. En moins de trois mois. Comme qui rigole. Si ce n'est pas de la contagion, alors dites-moi...

- Vous êtes contagieuse, mademoiselle ?

Le grand type qui vient de s'immiscer a l'air de s'amuser franchement. Il ébauche un geste fataliste en direction de la porte cochère.

- Journée portes ouvertes. Il fallait vous attendre à faire des nouveaux copains. 

- Ça s'arrose, convint Mata de bonne grâce. Faite-vous servir un verre par le monsieur à bouclettes, là, et venez trinquer...euh...

- Auguste. Juste avant de trinquer, je voudrais vous parler cinq minutes en privé, Mata. On peut trouver un petit coin tranquille ?

Mata sursaute légèrement.

-Vous me connaissez ?

- Un tout petit peu. Venez, je vais vous raconter.

En se brossant les dents ce soir là, Mata ne savait toujours pas quoi penser de cet entretien. Si la nature l'avait faite aimable, il était juste d'en faire bénéficier ses prochains en toutes circonstances, fussent-elles professionnelles. La fin prématurée de sa carrière de caissière n'avait pas modifié son point de vue à cet égard. Elle s'était réjouie de voir ses collègues lui emboîter le pas, sans y voir malice. Et voilà maintenant qu'on soupçonnait les moustiques d'y être pour quelque chose ! Qu'à cela ne tienne, eh bien qu'on les décore, les moustiques !

Ce qui l'amusait moins, c'était que les Américains s'en inquiètent. Avec leur manie de voir partout des armes de destruction massive, on avait de quoi se faire du souci. Pour les beaux yeux d'Auguste, elle s'était souvenue des histoires que racontait sa grand-mère sur les gentils moustiques qui habitaient son île et par qui il était si doux d'être piqué. Mais c'étaient des histoires à dormir debout. Pas pour tout le monde, semblait-il. Deux jours plus tard, Auguste prenait l'avion pour les Iles Cook.

Chapitre 21

De: Maître Frison LADEBINE
Avocat
19, rue de la Paix
87000 – LIMOGES

Limoges, le 23 août 2005

A: Maître YYYYY
Avocat
87000 – LIMOGES

Mon cher confrère,

Je suis chargé par ma cliente de mettre un terme au litige qui l'oppose à Monsieur Courtemanche, dont vous aviez jusqu'à présent représenté les intérêts avec un talent que plus rien ne m'interdit à présent de saluer.

De la façon la plus surprenante, nos clients respectifs ont en effet décidé de transiger sans notre aide, ainsi qu'ils sont passés m'en informer tout à l'heure à mon cabinet avant d'aller, comble d'ironie, fêter leur réconciliation dans l'excellent restaurant «les Plaideurs» où notre profession a ses habitudes.

S'il convient pour sacrifier à la tradition de se féliciter de cette heureuse issue que rien ne laissait présager, ce n'est pas sans une certaine mélancolie que je procède au classement sans suite de cet épais dossier de belliqueux voisinage qui s'annonçait encore riche en rebondissements de toute nature et par voie de conséquence, particulièrement prometteur sur le plan de nos honoraires.

J'avais encore en réserve deux demandes d'expertise et une plainte pour harcèlement, et je ne doute pas que, de votre côté, vous aviez en préparation quelques unes de ces éblouissantes saillies dont vous avez accoutumé les prétoires à se régaler. Vous conviendrez avec moi qu'il est frustrant de devoir interrompre prématurément une joute dont nous aurions tiré autant de satisfactions oratoires que d'espèces trébuchantes.

Si des adversaires aussi pugnaces que les nôtres se mettent à pacifier sans rime ni raison après sept ans de sordides chicanes dont nous avons eu tout le loisir d'apprécier l'inépuisable créativité, je crains que nous ayons bien du souci à nous faire pour l'avenir de notre profession

C'est sur ce triste constat que je clos ce dossier en vous adressant, mon cher Maître, mes sentiments très confraternels et néanmoins attristés.

Frison LADEBINE Avocat

Chapitre 22

 

La grogne des blouses blanches (La Bavette, 15 septembre 2006)

Au moment où l'Assemblée Nationale s'apprête à examiner le projet de loi sur la santé publique que le gouvernement a déposé sur son bureau au printemps dernier, les pharmaciens haussent le ton.

On se souvient que l'une des dispositions du projet, qui s'attaque directement à leurs marges bénéficiaires en interdisant la pratique des remises arrières, avait à l'époque où il avait été rendu public provoqué une vive émotion dans la profession. Une émotion bien compréhensible si l'on songe au pactole qu'avait représenté pour elle l'explosion des produits génériques sur le marché de la santé.

Quand votre pharmacien, la main sur le cœur, vous propose de courir sus au trou de la Sécu en optant plutôt pour un générique et que, neuf fois sur dix, vous acceptez, ravi de vous déculpabiliser à si bon compte, c'est directement dans sa poche que tombera la ristourne consentie par le fabricant en fin de mois. Et la Sécu se contentera des miettes.

Les ingrédients de la recette : des labos se livrant une concurrence sauvage pour se tailler des parts de marchés, des pouvoirs publics prêts à bien des concessions pour faire décoller les génériques, des épiciers en blouse blanche qui savent compter aussi bien que leurs collègues de la grande distribution. Il n'en fallait pas plus pour que prospère dans la pharmacie la bonne vieille technique des hypermarchés qui font payer très cher les têtes de gondole à leurs fournisseurs sous couvert d' «accords de coopération commerciale» soumis à la loi du plus fort.

Hélas, les pharmaciens ont été trop gourmands et cela a fini par se voir. Le prix public des génériques n'a pas baissé autant qu'il l'aurait dû. Rien d'étonnant à cela : il fallait bien faire payer à quelqu'un les 40 à 60% de marge arrière empochées par les détaillants sur le dos des fabricants – et accessoirement sur celui des assurés et de la Sécurité sociale.

Tout cela aurait dû se terminer par une demi-mesure sauvant la face des uns et laissant aux autres une part encore raisonnable du gâteau qu'ils s'étaient résignés à laisser amputer pour éviter des mesures plus radicales. Le lobbying étant allé bon train tout l'été, le groupe parlementaire UDF avait dans sa manche un amendement dans ce sens qui avait toutes les chances de recueillir les suffrages nécessaires.

Mais voilà. La donne a changé et les pharmaciens ne sont plus d'accord. Pour qui se serait intéressé à leur presse spécialisée pendant l'été, il serait devenu évident que le malaise s'installait dans les officines dont le chiffre d'affaires connaissait une inexplicable régression. Le temps de faire un peu les comptes, et l'on s'est aperçu que la vente de certains médicaments avait progressivement baissé au cours du printemps dans certaines régions pour atteindre un déficit spectaculaire pour l'ensemble du secteur d'activité à la rentrée de septembre.

La catégorie à laquelle appartiennent ces spécialités n'est pas neutre car il s'agit des anxiolytiques et des antalgiques, qui représentent une part non négligeable du chiffre d'affaires des officines dans notre pays. La surconsommation de produits anti-moustiques observée dans la même période n'a pas suffi, loin s'en faut, à compenser le manque à gagner.

Du coup, le bel esprit de dialogue qui avait favorisé l'émergence d'un possible compromis n'est plus d'actualité. Le président du syndicat national des pharmaciens a demandé à être reçu cette semaine par le ministre de la santé pour lui faire part de son inquiétude et demander que l'examen du projet de loi soit repoussé à la prochaine session parlementaire. Cela permettrait, nous a-t-il déclaré, d'attendre plus sereinement la reprise des affaires que permet d'espérer la saison d'automne, traditionnellement plus propice à la morosité. On suivra avec le plus vif intérêt les développements de cette affaire dans les semaines à venir.

Chapitre 23

A : Vincent SOULAST
De : Auguste PLUMEAU
Date : 25 septembre 2006
Objet : Rapport final

Mon déplacement sur l'île de Rarotonga (îles Cook) avait pour objet de valider l'hypothèse selon laquelle le syndrome jubilatoire observé dans certains de vos magasins pourrait être associé à une pathologie d'origine virale ou parasitaire transmise par piqûre de moustique.

Constatations d'ordre sanitaire et social

Ce syndrome se trouve ici généralisé à l'ensemble de la population, dont est notablement absent l'échantillon statistique de mauvais coucheurs que produit inévitablement toute société organisée. Ma méthodologie n'est pas en cause : j'ai assidûment fréquenté le bureau des PTT, le centre des impôts et les supérettes. En pure perte : la fonction publique est d'humeur badine, et le tiroir caisse euphorique.

Par ailleurs, la très succincte documentation sanitaire disponible localement mentionne la présence sur l'île d'un moustique dénommé aedes amabilis, vecteur présumé du virus amabilis, sans qu'il soit toutefois fait état de pathologies associées ou de quelconques mesures prophylactiques. Le médecin chef de l'hôpital, auprès duquel je m'en suis étonné, m'a indiqué que l'affection transmise par ce virus était considérée, non seulement comme inoffensive, mais socialement utile. Sur quoi, il a m'a fort civilement (mais d'une poigne ferme) cornaqué vers la sortie en déclarant que le sujet ne méritait pas l'intérêt qu'on semblait lui porter, et que les insulaires apprécieraient qu'on les laissent vivre en paix avec leurs moustiques.

Faute de trouver sur place des interlocuteurs disposés à m'aider, j'ai profité d'une escale à Sydney sur le chemin du retour pour faire analyser en laboratoire les échantillons prélevés sur l'île, lesquels se sont avec un bel ensemble tous avérés porteurs du virus amabilis. Coïncidences

A l'époque où vos caissières disent avoir subi les assauts d'une horde de moustiques assoiffés, vous comptiez dans vos effectifs une jeune fille originaire et fraîchement débarquée de cette île. On ne peut exclure l'hypothèse que le vecteur ait été importé en toute innocence par cette dernière. Elle se nomme Melle Mata WAOTU, et a licenciée en mai dernier par votre société. Vous disposez par conséquent de toutes ses coordonnées dans vos fichiers du personnel.

Piste proposée

Il conviendrait de contacter l'intéressée et de la convaincre de se soumettre à un prélèvement sanguin qui permettrait de constater la présence éventuelle du virus amabilis dans son organisme. Il est à noter qu'à défaut de Melle WAOTU, tout autre sujet présentant les mêmes symptômes et se portant volontaire pourrait faire l'affaire. L'échantillon pourrait ainsi être transmis aux autorités sanitaires de notre pays à qui il appartiendra de mettre en œuvre, si elles le souhaitent, la recherche d'un vaccin et/ou d'un traitement contre cette affection.

Chapitre 24

De: Me Arsène LATRIQUE
Bâtonnier
Palais de Justice
75001 PARIS

Paris, le 3 octobre 2006

A : Monsieur le Garde des Sceaux
13 place Vendôme
75001 PARIS

Monsieur le Ministre et cher ami,

Une tradition bien établie dans notre profession veut que le retour aux affaires après la pause des vacances judiciaires marque le début d'une période d'activité aussi fébrile que propice à la bonne santé de notre économie. Tel ne semble pourtant pas être le cas cette année, loin s'en faut.

Depuis plusieurs semaines, je reçois les doléances de confrères désoeuvrés qui tardent à s'acquitter de leurs cotisations et demandent des reports d'échéance dans l'attente d'un retour à meilleure fortune. J'ai trouvé la confirmation d'une véritable situation de crise dans les rapports préoccupants que m'ont fait parvenir les barreaux de Paris et de province, et dont je me permets de vous résumer l'essentiel.

Un constat s'impose : nos concitoyens ont tendance à bouder les prétoires. Non seulement, le déluge d'assignations régulièrement attendu comme manne céleste en septembre ne s'est pas produit cette année, mais un nombre inquiétant d'affaires en cours, dont la mise en sommeil estivale ne visait qu'à les faire mieux rebondir à la rentrée, se sont éteintes faute de combattants.

Les candidats au divorce se réconcilient sans pudeur à la barre, ou pire encore, à furieux coups de reins dans le secret de leurs alcôves, faisant ainsi bien peu de cas de la confiance que nous leur avions accordée pour alimenter notre fonds de roulement.

Les propriétaires impayés renoncent à pourfendre leurs locataires à coups de clauses résolutoires et recherchent de médiocres arrangements à l'amiable, au mépris des conseils de pugnacité que nous leur dispensons.

Les créanciers répugnent à faire saisir et accordent des délais dont nul débiteur n'aurait osé rêver du temps où les affaires suivaient un cours normal. Les litiges commerciaux, dont la gamme est pourtant d'une richesse sur laquelle nous avons tant de plaisir à pianoter, connaissent une chute vertigineuse que rien ne semble pouvoir enrayer.

Les successions se règlent par devant notaire et derrière notre dos, sans coup férir. Pas un domaine où trouve d'ordinaire à s'exercer notre éloquence ne semble épargné par cette vague de sinistrose. Les français semblent avoir tout soudain perdu le goût de la chicane, pour se complaire dans un consensus béat qui fait grand tort à notre profession.

Je n'irai pas par quatre chemins : c'est au nom d'une profession sinistrée que je vous écris aujourd'hui. Je passerai sous silence la grogne de nos associés, qui devront cette année faire le deuil de leur prime de fin d'exercice. Ils s'en remettront, pour peu que vous nous y aidiez. Mais comment rester indifférent au sort de nos jeunes recrues ? Sauf à prendre d'énergiques mesures pour raviver chez nos concitoyens la fibre procédurière, c'est toute une génération de nouveaux diplômés que vous allez envoyer plaider leur cause auprès des ASSEDIC faute de pouvoir fourbir leurs premières armes dans l'ombre rassurante des ténors du barreau. Nos cabinets sont exsangues. Inutile d'espérer, dans un tel contexte, qu'ils manifestent cette année suffisamment d'appétit pour absorber la fournée de jeunes talents régurgités à longs traits par nos universités entre juin et septembre. Ils auront trop à cœur de sauver ce qui peut encore l'être contre ce déferlement de scélérate complaisance, en espérant ne pas avoir à faucher les jeunes pousses, encore fragiles, dont la carrière en herbe leur fut confiée un an plus tôt. Qui pourrait leur en vouloir ?

Sous ses dehors aimables, la complaisance engendre la concorde. C'est là notre pire ennemie, et il nous appartient de lui opposer un front uni pour voler au secours des institutions judiciaires qui font la fierté de notre république et dont cette gueuse a d'ores et déjà entrepris de saper les bases. Il y va de notre responsabilité à tous, avocats, magistrats, hommes politiques, intellectuels, journalistes, tous ceux qui participent au débat public et contribuent à former l'opinion et façonner les mentalités. Tous ensemble, courons sus à la concorde  et créons les conditions d'une féconde discorde. Débattons, ergotons, ratiocinons, envenimons, légiférons au besoin, pourvu qu'elle prospère. Ayons de l'audace ! Défiscalisons la procédure. Car il faut que l'on plaide. C'est tout un pan de notre économie qui est en cause, et je n'ose imaginer les conséquences de sa faillite sur la bonne marche de notre société.

Nous saurons sur le terrain prendre nos responsabilités en traquant, partout où ils se cachent, les germes du litige. Soyez assuré que nous saurons déployer l'ardeur du désespoir pour les faire fructifier. Mais nous ne pouvons rien sans le concours du gouvernement dont vous incarnez le bras vengeur. Convaincu de votre dévouement à la cause d'une saine administration de la justice, je ne doute pas que vous saurez porter nos couleurs en haut lieu avec la verve que nous vous connaissons, et trouver le moyen d'endiguer ce relâchement des mœurs franchouillardes auquel nous assistons, impuissants, depuis quelques mois. Faites qu'il ne soit bientôt plus qu'un mauvais souvenir dont nous pourrons bientôt nous gausser, une coupe de champagne au bord des lèvres, à l'occasion d'un prochain colloque consacré à la gloire de l'argutie et à la vindicte de ses protagonistes.

C'est dans cet espoir que je remets entre vos mains le sort de mes collègues et vous adresse, mon cher confrère, mes sentiments les plus amicalement respectueux.

Arsène LATRIQUE Bâtonnier

 

P.S. La saison de chasse est ouverte, et démarre sous les meilleurs auspices. La bécasse se tracasse, le lièvre s'enfièvre et le cerf se désespère. Me feriez-vous l'honneur d'être mon hôte un prochain week-end sur mes terres solognotes ? Je vous laisse, bien entendu, le choix dans la date.

Chapitre 25

De: Guy DOLENT
Ministre de la Santé publique
14, avenue Duquesne
75007 PARIS
e-mail : gdollent@sante.gouv.fr

Paris, le 9 octobre 2006

A : INSTITUT PASTEUR
28 rue du Docteur Roux
75015 PARIS

Monsieur le Directeur et cher ami,

Je suis saisi d'un dossier qui a été débattu au dernier conseil des ministres à la demande de plusieurs de mes collègues et pour le traitement duquel je sollicite votre collaboration, en insistant pour que vous en fassiez une priorité absolue.

Il s'agit d'une affaire bien étrange, que l'on soupçonne d'être à l'origine de l'invasion de moustiques qui a affecté dernièrement une large partie de notre territoire et provoqué les désagréments que l'on sait.

Ce qui se sait moins en dehors des milieux autorisés, ce sont les désordres économiques qui en ont résulté et qui semblent directement liés au syndrôme euphorique subi par les victimes des piqûres, dont l'excès de bonne humeur affecte sérieusement les capacités professionnelles.

La responsable de l'introduction en France de ces insectes a été identifiée en la personne d'une ressortissante de l'île de Rarotonga (îles Cook), dont je vous joins les coordonnées à Paris.

Nous attendons de vous que vous convoquiez d'urgence cette personne et la soumettiez à tous les tests utiles en vue d'identifier le vecteur parasite et trouver la parade, sous forme de vaccin et de remède curatif. Il n'y a pas de temps à perdre, l'affaire commence à s'ébruiter et suscite déjà des questions embarrassantes.

Nous comptons donc et de toute urgence, sur votre concours, dont nous vous remercions par avance.

Veuillez agréer, cher ami, l'expression de mes sentiments très cordiaux.

Guy DOLLENT

  De : dirpasteur@pasteur.gouv.fr
A : gdollent@sante.gouv.fr
Date : 18 octobre 2006

La chance nous sourit. Nous avons d'ores et déjà pu examiner la jeune femme et immédiatement pratiqué les prélèvements nécessaires, que nous avons confrontés à notre stock d'échantillons de parasites.

Il se trouve que nous possédons une souche très voisine de ce nouvel échantilon, pour laquelle nous avons avec succès développé un sérum et un vaccin en collaboration avec nos collègues chercheurs néo-zélandais.

Compte tenu de la ressemblance entre les deux échantillons, nous avons bon espoir que ces traitements puissent s'avérer efficaces, que ce soit directement ou moyennant, le cas échéant, quelques adaptations. Nous allons les tester sur la patiente dès la fin de cette semaine.

Par bonheur, elle fait preuve d'un excellent esprit de coopération.
Je vous tiens au courant.
Bien cordialement

De : gdollent@sante.gouv.fr
A : dirpasteur@pasteur.gouv.fr
Date : 18 octobre 2006

Dieu merci ! Vous nous sauvez. Nous n'attendons que votre feu vert pour lancer une campagne de vaccination massive.

Chapitre 26

Depuis qu'elle a été vaccinée, Josette se sent toute chose. Comme si elle était habitée de deux personnalités qui se regarderaient en chien de faïence. Josette qui rit contre Josette qui râle. Il suffisait parfois de quelques minutes pour que l'une chasse l'autre, cela se produisait à tout bout de champ, et de préférence aux moments les plus inadéquats, ce qui est horriblement gênant.

Aux prises avec une cliente mal embouchée qui mérite une sérieuse remontée de bretelles, la voilà qui éclate de rire et lui donne une tape amicale sur le bras. Les clients aussi, sont d'humeur inégale. Quant à Norbert, on le voit carrément passer du rire aux larmes, sans qu'il prenne la peine de s'en cacher. A quoi bon, d'ailleurs ? Il sait très exactement ce qui est en train de se produire, et sait qu'il serait vain d'y résister.

Il est passé voir Mata dans sa chambrette, craignant qu'elle se soit déjà envolée vers son île. Elle était occupée à faire sa valise. Le front soucieux, pour une fois. Elle déteste être à l'origine de tout ce tintouin et semble avoir un compte à régler avec ce détective un peu foutraque que BigSpend avait mis sur le coup. C'est quand même lui qui a déniché le pot aux roses et pointé du doigt la belle insulaire. Elle a de bonnes raisons de lui en vouloir, non ?

Quelques jours plus tard cependant, la vie reprend son cours normal. Preuve en est : Josette se réveille ce matin là de fort méchante humeur, crache son dentifrice sur le miroir de la salle de bains en maudissant Norbert, fait une prière pour que sa mère crève enfin, et fourbit ses armes pour clore vertement le bec de la première cliente qui s'avisera de lui dire un mot de travers.

Ce n'est pas sans un certain soulagement qu'elle a réintégré sa peau de mégère. C'est son enveloppe naturelle. C'est confortable comme un vieux jogging qu'on enfile après une dure journée de travail. Mais parfois en s'endormant le soir, elle se surprend à rêver du temps où elle était gentille et à en éprouver un lancinant regret.

Chapitre 27

A l'instant où Mata décroche du mur le dernier masque Maori pour le poser sur le dessus de la valise, on frappe à la porte. Dans le couloir mal éclairé, la tête au ras du plafond, un Auguste profondément mal à l'aise se balance d'un pied sur l'autre, comme s'il ne savait pas par quel bout commencer son histoire. Ce qui est très exactement le cas.

- Qu'est-ce que tu fiches là, toi ? Ce n'est franchement pas le moment, je suis en train de faire ma valise. Je pars demain matin.

Sans se laisser déstabiliser par l'agressivité de la jeune fille – une première - il répond tranquillement.

- Je pars avec toi.

Furieuse, Mata le fusille du regard.

- Il n'en est pas question. Tu m'as trahie. Je t'ai fait confiance, et toi, tu n'as rien trouvé de mieux que de me dénoncer aux autorités.

- Je me suis contenté de faire le boulot pour lequel j'ai été payé. A ce moment là, j'avais déjà compris que ta vie n'était pas à Paris et décidé de partir avec toi.

Entre temps, j'étais tombé amoureux de ton île. Alors, que ces cons de français se vautrent dans la mélancolie si ça leur chante, mais sans nous. Dans ma tête, nous étions déjà sur le même bateau, en route pour le Pacifique. J'ai bien l'intention de rester à bord jusqu'au bout du voyage, parce que je t'aime. Depuis la minute, la seconde même où je t'ai vue pour la première fois. Je te connais par cœur parce qu'on est fait du même bois. Alors ne me raconte pas que tu me détestes. Pour les gens comme nous, le coup de foudre n'arrive qu'une seule fois dans la vie, et ce n'est jamais à sens unique. On est faits comme des rats, ma belle. On n'a plus qu'à s'aimer et redémarrer une lignée métissée parfum canelle-menthe à l'eau.

Comme l'ont fait avant nous nos ancêtres, le Breton et la vahiné.

Retour aux sources.

 


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