EXPOSITION
 


 

 SYLVIE DUBAL
  Peintre classique dissident

Sylvie Dubal a bien de la chance: elle est persuadée que tout peintre, l'âge venu, débarque en Chine ! Je veux dire que la Chine l'attend au tournant! Ça, c'est son enthousiasme qui lui fait rêver d'un autre espace, d'un monde possible, non duel et bien réel, terriblement réel.

La preuve? La peinture chinoise! Encore faut-il dérouler les précieux rouleaux dans le bon sens et ne pas prendre le dos pour la face peinte! Cézanne, qui fut le premier en occident à vivre cet espace-là, n'eut pas d'héritier.

Par la suite le génie de Picasso s'employa à détruire au plus profond cette lumière-là, brisant pour longtemps toute velléité d'un espace différent.

C'est que Cézanne vécut d'une violente passion une nature peu ruinée. Quel peintre peut encore se ressourcer aux choses, les toucher, les voir ? L'amour amoureux que Sylvie Dubal voue à la nature - je dirai à l'herbe des champs, au vol d'un rapace... tant le mot de nature s'est déprécié dans le même temps où les hommes la conchiaient - est le chemin obligé de cet espace «chinois».

Au moment où le déclin de l'Europe se confirme, il est plaisant de constater que Sylvie Dubal, qui toujours fut hors des sentiers battus, se signale par ce rappel véhément et singulier d'un pari qui est d'apprendre à voir sans référence aucune. Apprendre à voir? Non pas apprendre, mais VOIR.

Barbâtre
  L'église del Carmine


Le hasard m'avait conduite à l'église dei Carmine où les fresques de Masaccio à demi enfouies dans l'obscurité me dévoilèrent un parcours et me firent comprendre que l'imagination devait cesser d'être une solution, ce regard approximatif bornant la réalité à une image.

Deux ans plus tard, Scuola della Porta Romana. En vain j'interroge. Étudier la fresque, la touche des Anciens. On sourit, on hausse l'épaule.

Livrée à moi-même j'hésite avec Kokoschka, tentation de la couleur. La forme en état d'alerte me convient, mais la rencontre de deux peintres, G. Watorsky et C. Rutemberg, devait me détourner du rouge que parfois d'un regard envieux je dérobais, seulement pour mémoire, à un Titien, à un Latour, à la Laura de Giorgione qui exigea ce voyage à Vienne et la présence du gardien derrière moi, jour après jour plus méfiant, ne comprenant pas mon attention fascinée pour la grande, mystérieuse oreille cramoisie.

L'écoute et le voir, coloration musicale tels de vibrants, subtils glacis nous révèlent la lumière. Schütz, Les sept paroles du Christ larme sur la paupière rougie de la vierge d'une petite toile de Van der Goes.

De Leçons de ténèbres de Couperin, une vision s'élabora: une femme, torche christique, de ses bras maigres repoussait un massacre. Puis, l'événement cessa d'être ce point limite.

L'argument m'apparut par-delà le spectacle, ainsi qu'une longue, patiente méditation picturale.

Auparavant, le mouvement articulé qui du coude devient boulon m'avait conduite de Signorelli à l'atelier d'Ipousteguy.

Telle fut cette provocante dissection d'organes, mutation qui d'un corps à l'autre s'accroît d'indifférence, d'imprévisible. Seul le regard affûté par le temps excède l'angoisse de l'image, la reconnaît pour piège, une manière d'irresponsable de contempler l'histoire quand chaque détail suppose l'univers.

 
  SYLVIE DUBAL
par Sylvio Acatos

Sylvie Dubal: un nom encore trop peu connu. Pourtant, déjà présente avec une force et un réalisme peu communs, une œuvre. Souvent des huiles, de grand format, et des dessins acérés, marqués par les grandes et éternelles souffrances humaines...

 
Que beaucoup d'artistes, aujourd'hui plus que jamais, aient exprimé le tragique quotidien dans ses manifestations les plus extrêmes, c'est l'évidence. Il y a une continuité à travers les siècles, illuminée par de très grands noms, Grünewald, Goya, Munch, Nolde...

De nos jours, pour nous en tenir à la Suisse, surgissent aussitôt des références, ainsi le graveur visionnaire neuchâtelois Aimé Montandon, le dessinateur Martial Leiter, les représentants du néo-expressionnisme «sauvage», par exemple le Saint-Gallois Josef Felix Müller... Ce qu'il faut noter dans le travail de l'artiste genevoise Sylvie Dubal, c'est la fidélité à une tradition; mieux, à un classicisme: une figuration précise, minutieuse même, un réalisme net aigu; une technique à l'huile, la plus traditionnelle qui soit c'est-à-dire un travail de très longue haleine, avec fréquemment l'emploi de glacis.

Ici, point de déformations brutales, point d'outrances formelles, mais un réel buriné de vérité, en quelque sorte un «académisme» au sens noble et fécond du terme: cette vision dit que le tragique est la permanence de l'histoire humaine. Les œuvres de Sylvie Dubal font immédiatement songer à un passé; un lien est établi - techniquement et formellement - avec une «éternité», le musée imaginaire de Malraux.

Comme l'écrit l'artiste elle-même:

«Florence, 1955. Dans l'obscure église S. Maria dei Carmine m'était révélé Masaccio. Brunelleschi et Verrocchio pleureront la mort de ce génie de 27 ans. Je le découvrais cinq siècles plus tard comme le maître de l'expressionnisme. Cette passion décida de mon itinéraire.»


Cet art s'inscrit dans notre époque, directement; il se greffe à notre temps par une immédiateté, par sa terrible familiarité: les formes humaines, serrées, apeurées, qui se dressent frontalement dans ces peintures, c'est l'Histoire même du XXe siècle.

Les rappels sont aigus, à peine oubliés, déchirants, toujours actuels: c'est l'homme mutilé par l'homme, c'est l'homme anéanti par l'homme, au nom d'idéologies technologiques, au nom de la machine.

Et surgissent à nouveau les références au passé, notamment grünewaldiennes... Les titres des œuvres sont hautement symboliques: Usine nature morte (1965); Les réfugiés (1967); Gens du vide (1968-1969); Misere nobiscum (1969-1970); Perinde ac cadaver (1970); Les hommes-usines (1972), et surtout l'extraordinaire triptyque de 440 cm de long, Comme vous l'avez voulu (1976-1980)...

 
Ici, il ne s'agit pas du jeu de peindre, mais de l'intensité du cri du monde, auquel l'artiste genevoise se confronte sans cesse, dans une prise de conscience torturante. Assumer le réel moderne, c'est s'y réduire peu à peu; l'espoir, si ténu soit-il, est à ce prix.

«Mutation: elle ne reconnut plus son corps de baigneuse. La tristesse, l'acharnement furieux contre ce démantèlement de membres, cette impossibilité de l'Autre, de soi-même... Le corps n'est plus, mais se remplace, la machine répond de la chair.»

 
Peindre, c'est faire acte d'exorcisme. C'est peut-être, aujourd'hui la seule manière de dire en image l'atroce réalité presque quotidienne du monde moderne. Comme au Moyen Age, comme l'art pariétal des temps préhistoriques, l'image est royalement conjuratrice.

  Pour en savoir davantage

Une importante exposition en Suisse: jusqu'à fin mars 1985, la Galerie 2016 de Hauterive (Neuchâtel) organise la première rétrospective des œuvres de Sylvie Dubal (peintures et dessins de 1965 à 1984).

 
  Notice biographique

 
Sylvie Dubal est née en 1937 à Genève. A l'âge de 16 ans, elle entre à l'Ecole des Beaux-Arts de sa ville natale.
En 1957, elle part pour l'Italie, découvre Florence et celui qui deviendra un de ses maîtres spirituels, Masaccio.
Elle étudie la technique de la fresque à Florence puis à Stuttgart.
En 1959, première exposition en Suisse.
En 1961, elle aménage son premier atelier à Genève, face à l'église russe: pendant des années ne faisant aucune concession, elle affirme peu à peu sa vision du monde, inspirée par les grands artistes de la Renaissance.

En 1968, elle part pour Paris où elle achèvera, entre autres travaux, son œuvre majeure, le triptyque. Comme vous l'avez voulu (1976-1980), long de 440 cm.
En 1983, elle revient s'installer à Genève.

 


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