HENRY ESPINOUZE
par Marc Schweizer
Zazie
(Photo de Marc Schweizer)
Rue Mazarine
Henri Espinouze et sa compagne Youki
Desnos-Foujita furent parmi les premières personnes que je rencontrai
à Paris.
Cette rencontre eut lieu au bistrot
"Les Méchants", situé au coin de la rue Mazarine et de la
rue Guénégaud. On le nommait ainsi parce que le couple de
loufiats passait sa vie à s'invectiver et à se frapper, avec
une grande jouissance et une violence extrême, pour la plus grande
joie des clients pour lesquels c'était devenu une attraction.
Les badauds voyeurs, un peu sadiques
y allaient comme on assiste à un combat de coqs. Youki et Henry
y venaient en voisins, par curiosité : ils aimaient le vin rouge
et les originaux.
C'est donc là que je fis
leur connaissance, un soir de 1950, en présence de Jacques Yonnet et de Jacques Arnal.
Youki et Henry demeuraient à
deux pas, rue Mazarine, dans un vaste et étrange appartement sombre,
où Youki avait vécu des années lumineuses auprès
du poète Robert Desnos.
Autres résidents, Pipo, le
seigneur de la maison, vieux chien sans âge et sans race, affectueux,
serein, couvert de puces et Bouffi, un chat énorme et majestueux.
La Reine des Citrouilles
(Terre cuite)
Le bureau-atelier de Robert Desnos
Henry vivait dans le vaste atelier-bureau
à mezzanine de Robert Desnos donnant sur la rue Mazarine. La pièce,
comme tout l'appartement d'ailleurs, conservait avec précaution
un demi siècle de poussière.
Elle était tapissée
de bibliothèques croulant sous les livres et de dossiers à
sangles. Partout des tableaux, des dessins, des sculptures, des bibelots
entassés sans ordre ni précaution.
Né à dans une famille originaire de Belvès, (Dordogne), Henry était le fils d'un célèbre ophtalmologiste de Perpignan qui se ruina à entretenir les onéreux caprices de l'un de ses enfants.
Je l'ai rencontré à
l'hospice de Belvès où il connaissait avec son épouse une
fin de vie d'une extrême modestie. J'en garde un souvenir ému.
On eût dit Philémon et Baucis, deux êtres tendres, frêles,
fragiles, diaphanes. Ils avaient conservé la bonté, l'humour
et la courtoisie de leurs années fastes et cultivaient l'à-propos
jusque dans ces jours de redoutable et triste vieillesse.
Henry, né en 1915 si je ne
m'abuse, avait passé une enfance heureuse et choyée à
Perpignan. Il n'avait pas fait de longues études mais par ses fréquentations
et ses lectures, il avait acquis une culture vaste et originale.
Désarmé face à
la vie, iI ne savait que dessiner, peindre et écrire. Ami de Dali,
de Charles Trénet, de Louis Amade, d'Yves Tanguy, de Roland Massot et
d'autres artistes plus ou moins célèbres, il fréquentait
Pablo Cazals, le sculpteur Brancusi et André Héléna.
Les uvres de Nietzsche figuraient parmi ses livres de chevet. C'est Henry
qui m'initia à l'uvre du poète-philosophe de Sils-Maria
(c'est ainsi qu'il l'appelait), à Hölderlin et à Rainer-Maria
Rilke. Il me fit cadeau de "La Volonté de Puissance", en deux volumes,
illustré par ses soins.
Le Songe
(Photo Marc Schweizer)
Henry flirte avec le surréalisme
Espinouze avait eu le bonheur et
le privilège de peindre durant quelques mois auprès de Salvador
Dali, époque où, flirtant avec le Surréalisme, il
peignit quelques toiles majeures dont le fantastique "Viaduc à l'édredon"
que mon ami Isidore Lopez racheta à l'hôtel Drouot, tableau échoué
là, après une étrange aventure.
Espinouze eut la chance d'échapper
à la guerre. Pour lui, cette période tragique se passa en
Corse, à jouer aux cartes, à courir les filles, à
éviter d'être transféré dans une unité
combattante...
A la Libération, il vivota
à Paris, proposant aux innombrables galeries qui éclosaient
un peu partout, des toiles dont personne ne voulait.
L'époque était cruelle
pour les peintres restés libres, n'acceptant pas de se soumettre
aux ukases de la dictature culturelle qui s'instaurait dans tous les domaines.
De somptueuses peintures sous les
bras, il connut toutes les avanies et les rebuffades que pouvait connaître
un peintre rebelle.
Un jour, un riche esthète
américain fut séduit par la peinture d'Henry et lui donna
sa chance.
Il acheta une vingtaine de ses tableaux,
- en fait toute la série des Empereurs romains, - qu'il exposa dans
un magnifique café-caveau de l'Ile Saint-Louis qu'il avait acquis
pour régaler ses amis et servir d'écrin à sa collection.
La presse fut convoquée,
le Tout-Paris défila dans le caveau qui devint pour quelques mois
un haut-lieu à la mode, où les snobs devaient absolument
se montrer pour exister. Quelques plumes hardies mais sans influence vantèrent
les mérites du jeune génie mais aucun marchand de tableaux
sérieux ne voulant risquer les foudres de la mafia intellectuelle,
ne se présenta pour le lancer.
Youki
L'engouement du mécène
ne dura hélas qu'un temps. Henry retourna à la bohême
impécunieuse qu'il avait quittée le temps d'un feu d'artifices.
Pessimiste mais beau garçon,
il passait d'une fille à l'autre, d'un garçon l'autre, jusqu'à
ce qu'il rencontre Youki.
Youki avait été l'épouse
de Foujita puis la compagne du poète surréaliste Robert Desnos.
En 1945, Youki avait 43 ans. Belle
femme élégante, reçue par le Tout-Paris à la
mode, Youki apporta à Henry le gîte et le couvert. Elle lui
offrit l'aile protectrice d'une mère poule. Peut-être l'étouffa-t-elle. Pour le comprendre, il faut lire ses Confidences, un livre passionnant
sur cette époque curieuse.
Youki fumait quatre paquets de cigarettes
par jour et buvait quatre litres de vin rouge en lisant, devisant, caressant
Pipo son chien ou son chat Bouffi (un seigneur de goutti_re pesant au moins 4 kilos).
Elle connaissait beaucoup de monde.
Tenait salon chez elle, un salon bohême, ouvert à tout le
monde.
Youki et Henry survivaient de la
vente des trésors artistiques accumulés par Foujita et Robert
Desnos.
L'Homme
(Photo Marc Schweizer)
Un être d'exception
Henry Espinouze fut sans conteste
l'un des personnages les plus intelligents, les plus talentueux, les plus
attachants que j'aie connus.
Il m'a beaucoup appris, je lui ai
même beaucoup pris.
Il écrivait superbement,
dessinait comme un dieu et peignait admirablement, avec une déconcertante
facilité, comme on respire. Bien que peu connue,
son uvre restera sans conteste l'une des plus importantes du vingtième
siècle.
Il buvait beaucoup, accompagnant
Youki dans ses libations quotidiennes, mais tenait beaucoup moins bien
l'alcool qu'elle.
Henry était une encyclopédie
vivante. Il possédait un goût très sûr. Collectionneur
de lieux, de personnages, comme je le suis devenu moi-même - par imitation -, il ne
collectionnait pas les objets, ni même les peintures, les sculptures,
les uvres d'art en général. Il collectionnait les êtres
et les situations.
Une expédition peu banale
Je me souviens d'une expédition-flânerie
en sa compagnie dans la rue Falguière où curieusement il
habitera quelques années plus tard.
Le quartier était en friche,
peuplé de petites gens, mais gardait cette beauté surannée
que l'on retrouve dans les photos de Doisneau.
A un moment donné, il me
fit entrer dans une cour entourée de bâtiments de bois, encombrée
de monceaux de pavés, de blocs de pierre. C'était un entrepôt
servant jadis d'atelier et de réserve aux tailleurs de pierres piémontais
de la Ville de Paris.
Ces saisonniers, renommés
pour leur savoir-faire et leur frugalité, vivaient sur place, sans
confort, travaillant jusqu'à quinze heures par jour.
L'endroit était désert,
seuls quelques chats et les chiens errants du voisinage s'y donnaient rendez-vous.
Je me demandais pourquoi Henry m'emmenait
là. Je ne voyais rien ici que de banal.
Devant un amoncellement de pavés,
il se pencha et, manipulant quelques pierres, les encastrant avec une virtuosité extraordinaire, il fit, en quelques instants, de ces vulgaires cailloux, une magnifique sculpture...
Un peu plus loin, il me dit :
"Je vais te montrer un trésor,
tu n'en parleras à personne, c'est trop beau, tu vas voir..."
Belvès la fantastique
(Photo Marc Schweizer)
Au fond de la cour, derrière
un bâtiment réservé jadis à la taille, apparut
un bizarre édifice de plusieurs mètres de haut, fait de barres
de pierres sèches, longues de plusieurs dizaines de centimètres,
voire de plus d'un mètre.
Il y en avait des centaines, pesant
très lourd.
Me précédant avec
assurance entre ces murailles, il me conduisit à travers une sorte
de labyrinthe, au cur du dédale pétrifié.
Là, dans un endroit ressemblant
à une décharge, il souleva quelques vieilles bâches
pourrissantes, retira quelques épaisseurs de branchages et de feuilles
mortes avant de me dévoiler, gisant dans la poussière, quelques
sculptures étranges et magnifiques.
Des têtes de femme, à
peine ébauchées, aux visages splendides, au bout de longs
cous émergeant de la pierre brute.
Le divin Modigliani avait travaillé
là avec les carriers, ses compatriotes, sculptant ces merveilles
dans les blocs servant à border les trottoirs parisiens.
Plus tard, dans les années
50, un autre sculpteur, sans aucun talent mais dévoré d'ambition,
viendra puiser ici, les mêmes bordures de trottoir, qu'il disposera
savamment en quinquonce. Il trouvera quelques critiques complaisants, faisant
la pluie et le beau temps dans les gazettes, pour baptiser "uvres d'art",
ces désordres.
Il est vrai, je le conterai peut-être
un jour, que ce fut Gigi, le sublime sculpteur de Bergiola Maggiore, qui
dégrossit les blocs de marbre qu'Arman était trop paresseux ou incapable de
travailler lui-même, ébauches que ce nabot de l'art moderne eut l'impudeur
d'exposer telles quelles !
Le bistrot du père Jules
Non loin de là, un café
sympathique et crasseux offrait aux miséreux du quartier, aux rapins
faméliques, aux clochards, aux filles à quatre sous le refuge
d'une intimité débordant de chaleur humaine.
Le patron, le père Jules,
un Auvergnat bon comme le bon pain, au visage en bois d'olivier taillé
à coup de serpe, ne savait refuser un bol de soupe, un verre de
vin, un plat mijoté à "ses artisses" au grand dam de son
épouse bougonnante et un peu pingre, qui traitait les artistes de
feignants, mais réservait sa tendresse aux filles perdues, aux traînées
dont elle adoucissait la détresse.
Le père Jules et Solange
exploitaient ce débit de boissons, bois et charbon" depuis l'après-guerre
de 14/18. Le fonds de commerce avait appartenu au père de Jules,
venu à pied de St Flour à la fin du XIXe siècle, travailler
à Paris.
C'était l'époque heureuse
des natures solides, des constitutions robustes, des volontés fortes.
C'est grâce à son opiniâtreté,
à son travail acharné que Mathieu, le père de Jules,
put s'installer cafetier, après avoir durant quinze ans porté
sur son dos des tonnes de bois et de charbon dans des immeubles sans ascenseur,
monté des seaux d'eau chaude aux petits bourgeois du quartier.
Jules, fils de Mathieu, avait la
passion des "artisses". Il eût aimé lui aussi peindre d'après
nature, dessiner les "jolies filles", croquer sur le vif les scènes
picaresques qu'il observait de son comptoir.
Chez Jules, les rapins mangeaient
soit "à croume" soit "à la croûte". (A crédit
ou contre un dessin ou un tableau). Il était leur providence.
Dans sa réserve de bois et
de charbon, jusque dans sa cave, s'entassaient les innombrables toiles
de ses obligés, sans discrimination.
Vers la fin des années quarante,
il en possédait des centaines.
Un bar louche
Après la mort de Jules, Solange
maintint son commerce à flots, cahin, caha. Elle s'acoquina avec
Angelo, un Corse flemmard comme une couleuvre et méchant comme une
teigne.
Une fois installé dans les
murs du café, il en chassa les rapins et les clodos, sélectionna
parmi les tapineuses les plus fraîches ou les plus aptes à
devenir des "gagneuses".
Le bistrot de Falguière vira à l'établissement louche, un bar à redresse, un mauvais lieu
où les mauvais garçons venaient se restaurer et parler de
leurs affaires, avant de siroter des alccols fins en tapant le carton.
Le "rade" devint plus misérable
encore qu'avant, du temps où Jules veillait au grain.
Bistrot sans confort, la crasse
et la poussière s'y accumulaient depuis cent ans. Les WC ouverts
à tous vents, étaient un simple coffre de bois à deux
trous placé au-dessus d'une fosse rarement vidangée. Des
sortes de cagibis à clair-voie, sorte de clapiers où le grand
père élevait des lapins et des poules, servaient de réduits
de passe. Seul luxe, un broc d'eau en fer émaillé et une
serviette que la souillon de service changeait une fois par jour.
Les filles les moins attrayantes
y taillaient des pipes, à la chaîne et à genoux, sans
la moindre hygiène.
Bertha
ll y avait parmi elles une grosse
fille joviale et généreuse qui chantait à merveille
les rengaines anciennes : Bertha. C'était un cas ! Elle exerçait
son sacerdoce de suceuse émérite sans le moindre dégoût.
Très recherchée par certains vicieux délicats et comme
modèle par quelques peintres, Bertha qui n'avait plus de dents,
vivait de foutre et de vin rouge.
Les Arabes et les Chinois l'adoraient.
Il y en avait qui lui confiaient leurs bijoux de famille à toiletter
plusieurs fois la semaine. Bertha avalait tout. Plus il y en avait, plus
elle était contente.
Plus son client était "culotté",
sentait l'homme, plus elle aimait.
Henry qui me racontait son histoire
connue de tout le quartier, affirmait que certains vicelards de la haute,
venaient s'encanailler ici, en semaine, proposant leurs
vits à la toilette de Berthe et leurs fesses à ses "feuilles
de rose".
Avec le règne de Solange
et de son Corse, les "artisses" chers à Jules furent bien oubliés.
Les centaines de toiles aussi.
Un chineur érotomane
Oubliées jusqu'au jour où,
qu'un chineur venu confier son zob à la bouche
de Bertha s'égara dans l'ancienne réserve du père
Jules et y découvrit la caverne d'Ali-Baba.
Il proposa à Solange de la
débarrasser de ce fourbi ce qui lui permettrait d'installer une
chambre de passe plus confortable pour ses éminentes pratiques.
Elle y consentit après avoir
demandé l'avis au Corse qui haussa les épaules en signe d'acquiescement.
Le chineur érotomane alla
louer un tombereau à la halle aux chevaux et emporta la collection
de Jules en une vingtaine de charretées, tant il y avait de "fourbi"
dans la cave et les réserves.
Il trouva même, enfouies sous
les croûtes, dans le sable de la cave, quelques bouteilles de vin
de Montmartre, de Montparnasse, de la Montagne Ste Geneviève datant
du siècle dernier, rarissimes reliques des vignobles parisiens,
très recherchées par les nophiles.
La branleuse du boulevard Montparnasse
Au cours de nos promenades, Henry
m'invita à boire un café à la terrasse du Sélect,
face à un banc du boulevard Monparnasse situé entre la Coupole
et la Rotonde.
Il me désigna du menton
une femme sans âge, bien en chair, mais avenante. Vêtue d'un
costume breton typique, elle arborait sur sa tête une coquette coiffe
bigoudène.
Elle portait un large panier
d'osier, de ceux utilisés par les livreuses de baguettes, qui débordait
de part et d'autre de ses genoux sur les cuisses de deux hommes assis auprès
d'elle.
En observant bien la scène,
on voyait ses mains disparaître sous un châle de dentelles
récouvrant négligemment le vaste panier.
L'on discernait bientôt
un discret mouvement de va-et-vient de son bras, tandis que le visage rayonnant
de la Bretonne semblait sourire aux anges.
En bon Suisse que j'étais,
je mis quelque temps à réaliser ce qui se passait là-bas,
de l'autre côté du boulevard.
En fait, comme me l'expliqua
Henry, Soizick main-de-velours branlait ses pratiques dans son panier avec
la même virtuosité que Bertha suçait les siens.
Souvent, par la suite, j'épatai
des amis en les conduisant sur le banc se faire polir le chinois en écoutant
Soizick raconter dans son savoureux accent, des contes cochons à
transformer un dolmen en menhir.
Copyright by Marc Schweizer &
APB
Extrait de l'ouvrage
d'Emil Benz
"Une Vie sans importance"
traduit de l'allemand
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