Fontainebleau et alentours
Chanté par ses peintres et ses poètes
sous la conduite d'André Billy et de ses amis


 
foret automne
Route de Sully - photo de Pierre Desvignes

À la Forêt de Fontainebleau
par Théodore de Banville
(1823-1891)

Ô forêt adorée encor, Fontainebleau !
Dis-moi, le gardes-tu sur le tronc d'un bouleau,
Ce nom que j'appelais mon espoir et mes forces,
Et que j'avais gravé partout dans tes écorces ?

Elle, enfant comme moi, nous allions, le matin,
Respirer les odeurs de verdure et de thym,
Et voir tes rochers gris s'éveiller dans la flamme.
Puis, quand se reposait celle qui fut mon âme,
Lorsque tes horizons brûlent, que, vers midi,
Le serpent taché d'or se relève engourdi,
Je contemplais, effroi d'une âme sérieuse,
Cette heure du soleil, blanche et mystérieuse !

N'est-ce pas, n'est-ce pas que vous étiez vivant,
Noir feuillage, immobile et triste sous le vent,
Comme une mer qu'un dieu rend docile à ses chaînes ?
Et vous, colosses fiers, arbres noueux, grands chênes,
Rien n'agitait vos fronts, par le temps centuplés !
Pourtant vos bras tordus et vos muscles gonflés,
Ces poses de lutteurs affamés de carnage
Que vous conserviez, même à cette heure où tout nage
Dans la vive lumière et l'atmosphère en feu,
Laissaient voir qu'autrefois, sous ce ciel vaste et bleu,
Vous aviez dû combattre, ô géants centenaires !
Au milieu des Titans vaincus par les tonnerres.

Et vous, rochers sans fin, suspendus et croulants,
Sur qui l'oiseau sautille, et qui, depuis mille ans,
Gardez, sans être las, vos effroyables poses,
La mousse et le lichen et les bruyères roses
Ont beau vivre sur vous comme un jardin en fleur,
Ne devine-t-on pas dans quelle âpre douleur
Un volcan souterrain, contre le jour qu'il brave,
Jadis vous a vomis avec un flot de lave !

Les sauvages buissons de mûres diaprés,
Aux rayons du soleil montraient leurs fruits pourprés.
A peine si parfois, parmi les branches hautes,
Un léger mouvement me révélait des hôtes ;
Et pourtant, si ma main, écartant leur fouillis,
Eût fait entrer le jour dans ces vivants taillis,
J'aurais vu s'y tapir dans les ombres fumeuses
L'épouvantable essaim des bêtes venimeuses !

Or, je disais devant ce spectacle divin :
Poëte, voile-toi pour le vulgaire vain !
Qu'il ne puisse à ta Muse enlever sa ceinture,
Et souris-leur, pareil à la grande Nature !
Sous ta sérénité cache aussi ton secret !
Réponds, ai-je tenu ma parole, ô forêt ?
Et n'ai-je pas rendu mon âme et mon visage
Silencieux et doux comme un beau paysage ?

Le Chêne Sully

Chene Sully
Le chêne Sully (photo Han van Meegeren)
chêne hiver
Le chêne Sully en hiver (photo Han van Meegeren)

Au Château de Fontainebleau
Venus et Psyche
Vénus et Psyché par Jan Massys 16e siècle - Musée de Fontainebleau

De Fontainebleau
par Jean Doublet
(1529-1600?)

Par les sablons, par les roches désertes,
Dont les os durs ces châteaux ont murés,
Par les hautes étables vertes
Des cerfs, du vilain assurés,
Maigre, ennuyé, lassé, me repromène,
Chargé du soin qu'à nos Dieppois je doi,
Mais, surtout, me poise la peine
D'être, Sibille, loin de toi.
Ni les jardins, ni la fontaine vive,
Nommant ce lieu du nom de sa belle eau,
Ni l'étang, ni sa fraîche rive,
Ni des pavillons le plus beau,
Ni les couleurs des longues galeries,
Qui, la voix près, montrent un monde vif,
Ni les riches tapisseries,
Ni bronze, ni marbre naïf,
A eux mon œil tellement ne ravissent
Qu'à toi toujours ne soupire mon cœur
Ainsi à chaque pas rafraîchissent
Les mémoires de ma langueur.
Soir et matin, que ces bois je trépasse,
O Nymphes, dis je, et Satyres pelus
Qui ci dans mainte fosse basse
Couplez vos amours dissolus,
Pussé je au moins, main en main, sous cette ombre,
Quelques cent pas avec ma dame aller.
Pussions nous bouche à bouche, un nombre,
D'honnêtes paroles mêler.
Voyant bondir ces sources éternelles
Du roc moussu, qui pas ne semble feint,
Ah ! dis je alors combien de telles
Ce mien feu n'auraient pas éteint !
Voyant partout la devise royale,
Cet' Salamandre au feu se nourrissant,
Je pense à la flamme loyale
Seule, ta merci me paissant.
En bronze ai vu l'égyptienne dame
Antique pièce, et parlai en ce point
Ce serpent, Reine, au bras t'entame,
Et Cupidon au cœur me point ;
Bref, visitant tailles, bosses, peintures,
Quelconque point m'en aille regardant,
Amour vient en mille figures
Nouvelles flèches me dardant.
Mais plus que tout, ces Sibilles m'affollent,
Peintes partout pour leur divin renom
Désirant que mes vers t'enrôlent
L'onzième de ce sacré nom.


Mellin de Saint-Gelais
(1491-1558)

Saint-Gelais

Le premier poème qui fasse allusion au château de Fontainebleau se trouve dans les œuvres de Mellin de Saint-Gelais (1491-1558), poète, médecin et astrologue, conservateur de la bibliothèque royale. François Ier qui l'avait enrichie la fit transférer en 1544 de Blois à Fontainebleau.

De Fontaine-Belleau
Je ne vins onc, Sire, en votre maison
Que d'elle, et plus de vous ne m'esbahisse.
Vous estes seul hors de comparaison
Et seule elle est sur tout autre édifice.
Cette grandeur, estoffe et artifice
Et les entours clairement nous font voir
Que seul votre œuvre est pour vous recevoir,
Bien que, selon vostre grace et mérite,
Pour vous loger le ciel devriez avoir,
Car cette terre est pour vous trop petite.
Pierre de Ronsard
(1524-1585)

Ronsard
Ronsard a joliment décrit les fêtes de la Cour, les cartels et mascarades, la vie aimable et joyeuse des seigneurs et de leurs dames à Fontainebleau. En 1561, dans un autre registre, il évoque Marie Stuart, en habits de deuil, errant promeneuse mélancolique dans les jardins du château :
Un crêpe long, subtil et délié,
Pli contre pli retors et replié,
Habit de deuil, vous sert de couverture,
Depuis le chef jusques à la ceinture,
Qui s'enfle ainsi qu'un voile quand le vent
Souffle la barque et la cingle en avant.
De tel habit vous étiez accoutrée
Partant, hélas! de la belle contrée
Dont aviez eu le sceptre dans la main,
Lorsque pensive et baignant votre sein
Du beau cristal de vos larmes roulées,
Triste, marchiez pour les longues années
Du grand jardin de ce royal château
Qui prend son nom de la source d'une eau.
[…]
Lors les rochers, bien qu'ils n'eussent point d'âme,
Voyant marcher une si belle Dame,
Et les déserts, les sablons et l'étang
Où vit maint cygne habillé tout de blanc,
Et des hauts pins la cime de vert peinte
Vous contemplaient comme une chose sainte.
Et pensaient voir (pour ne voir rien de tel)
Une déesse en habit d'un mortel
Se promener, quand l'aube retournée
Par les jardins poussait la matinée,
Et vers le soir, quand déjà le soleil
À chef baissé s'en allait au sommeil.


(Le Premier Livre des Poèmes, édition de la Pléiade.)
Amoureux de la forêt, de la sienne d'abord, la forêt de Gastine, puis de Fontainebleau, attaquée elle aussi par la cognée des bûcherons, Ronsard prend sa défense dans une élégie élégante aux vers mélodieux :
Élégie

Quiconque aura premier la main embesongnée
A te couper, forest, d'une dure congnée,
Qu'il puisse s'enferrer de son propre baston,
Et sente en l'estomac la faim d'Erisichton,
Qui coupa de Ceres le chesne vénérable
Et qui gourmand de tout, de tout insatiable,
Les bœufs et les moutons de sa mère esgorgea,
Puis, pressé de la faim, soy-mesme se mangea :

Ainsi puisse engloutir ses rentes et sa terre,
Et se devore après par les dents de la guerre.
Qu'il puisse pour vanger le sang de nos forests,
Tousjours nouveaux emprunts sur nouveaux interests
Devoir à l'usurier, et qu'en fin il consomme
Tout son bien à payer la principale somme.

Diane

Écoute, bûcheron


Ecoute, Bûcheron, arrête un peu le bras !
Ce ne sont pas des bois que tu jettes à bas :
Ne vois-tu pas le sang, lequel dégoutte à force
Des Nymphes qui vivaient dessous la dure écorce ?

Sacrilège meurtrier, si on pend un voleur
Pour piller un butin de bien peu de valeur,
Combien de feux, de fers, de morts et de détresses
Mérites-tu, méchant, pour tuer des Déesses ?

Forêt, haute maison des oiseaux bocagers,
Plus le cerf solitaire et les chevreuils légers
Ne paîtront sous ton ombre, et ta verte crinière
Plus du soleil d'été ne rompra la lumière,

Plus l'amoureux pasteur sur un tronc adossé,
Enflant son flageolet à quatre trous percé,
Son mâtin à ses pieds, à son flanc sa houlette,
Ne dira plus l'ardeur de sa belle Janette.

Tout deviendra muet; Echo sera sans voix;
Tu deviendras campagne et, en lieu de tes bois,
Dont l'ombrage incertain lentement se remue,
Tu sentiras le soc, le coutre et la charrue;
Tu perdras ton silence, et haletants d'effroi
Ni Satyres ni Pans ne viendront plus chez toi.

Adieu, vieille forêt, le jouet de Zéphyre,
Où premier j'accordai les langues de ma lyre,
Où premier j'entendis les flèches résonner
D'Apollon, qui me vint tout le cœur étonner;
Où premier admirant la belle Calliope,
Je devins amoureux de sa neuvaine trope,
Quand sa main sur le front cent roses me jeta
Et de son propre lait Euterpe m'allaita.

Adieu foret

Adieu, vieille forêt, adieu têtes sacrées,
De tableaux et de fleurs autrefois honorées,
Maintenant le dédain des passants altérés,
Qui, brûlez en été des rayons éthérés,
Sans plus trouver le frais de tes douces verdures,
Accusent vos meurtriers et leur disent injures.

Adieu, chênes, couronne aux vaillants citoyens,
Arbres de Jupiter, germes Dodonéens,
Qui premiers aux humains donnâtes à repaître !
Peuples vraiment ingrats, qui n'ont su reconnaître
Les biens reçus de vous, peuples vraiment grossiers
De massacrer ainsi nos pères nourriciers !

Que l'homme est malheureux qui au monde se fie !
O Dieux, que véritable est la Philosophie
Qui dit que toute chose à la fin périra
Et qu'en changeant de forme une autre vêtira;
De Tempé la vallée un jour sera montagne
Et la cime d'Athos une large campagne,
Neptune quelquefois de blé sera couvert;
La matière demeure, et la forme se perd.


Murger

Le chêne Murger

Les chesnes ombrageux, que sans art la Nature
Par les hautes forests nourrist à l'avanture,
Sont plus doux aux troupeaux, et plus frais aux bergers
Que les arbres entez d'artifice ès vergers ;
Des libres oiselets plus doux est le ramage
Que n'est le chant contraint du rossignol en cage,
Et la source d'une eau saillante d'un rocher
Est plus douce au passant pour la soif estancher,
Quand sans art elle coule en sa rive rustique,
Que n'est une fontaine en marbre magnifique
Par contrainte sortant d'un grand tuyau doré ;
Au milieu de la cour d'un Palais honoré.

Plus belle est une Nymphe en sa cotte agrafée,
Aux coudes demi nus, qu'une Dame coiffée
D'artifice soigneux, toute peinte de fard ;
Car toujours la nature est meilleure que l'art.
Pour ce je me promets que le chant solitaire
Des sauvages pasteurs doit davantage plaire
(D'autant qu'il est naïf, sans art et sans façon)
Qu'une plus curieuse et superbe chanson
De ces maistres enflez d'une Muse hardie,
Qui font trembler le ciel sous une tragédie,
Et d'un vers ampoulé, d'une effroyable voix
Racontent le malheur des Princes et des Rois.
Ecoutez donc ici les musettes sacrées
De ces bergers, Seigneurs, de diverses contrées,
Qui font diversement tout ainsi qu'il leur plaît
D'amoureuses chansons sonner cette forest…

Diane

Le cerf apprivoisé


Puisque le lieu, le temps, la saison et l'envie
Qui s'échauffent d'amour, à chanter nous convie,
Chantons doncque, Bergers, et en mille façons
A ces grandes forêts apprenons nos chansons.
Ici de cent couleurs s'émaille la prairie,
Ici la tendre vigne aux ormeaux se marie,
Ici l'ombrage frais va ses feuilles mouvant
Errantes ça et là sous l'haleine du vent...
Sus doncques, dans cet antre ou dessous cet ombrage
Disons une chanson! Quant à ma part, je gage
Pour le prix de celui qui chantera le mieux
Un cerf apprivoisé qui me suit en tous lieux.
Je le dérobai jeune au fond d'une vallée
A sa mère au dos peint d'une peau martelée,
Et le nourris si bien que, souvent le grattant,
Le chatouillant, touchant, le peignant et flattant,
Tantôt auprès d'une eau, tantôt sur la verdure,
En douce je tournai sa sauvage nature.

Je l'ai toujours gardé pour ma belle Toinon,
Laquelle en ma faveur l'appelle de mon nom;
Tantôt elle le baise, et de fleurs odoreuses
Environne son front et ses cornes rameuses,
Et tantôt son beau col elle vient enfermer
D'un carcan enrichi de coquilles de mer,
Où pend une grand dent de sanglier qui ressemble
En rondeur le Croissant qui se rejoint ensemble.

Il va seul et pensif où son pied le conduit;
Maintenant des forêts les ombrages il suit,
Maintenant il se mire aux bords d'une fontaine,
Ou s'endort sous le pied d'une roche hautaine;
Puis il retourne au soir, et gaillard prend du pain
Tantôt dessus la table, et tantôt en ma main,
Saute à l'entour de moi et de sa corne essaye
De cosser brusquement mon mâtin, qui l'abaye,
Fait bruire son clairon, puis il se va coucher
Au giron de Toinon qui l'estime si cher.
Il souffre que sa main le chevestre lui mette
Plein de houpes de soie, et si douce le traite
Que sur son dos privé le bât elle lui met.
Elle monte dessus, et sans crainte le fait
Marcher entre les fleurs, le tenant à la corne
D'une main, et de l'autre en cent façons elle orne
Sa croupe de bouquets et de petits rameaux,
Puis le conduit le soir à la fraîcheur des eaux
Et de sa blanche main seule lui donne à boire...
Philippe Desportes
(1546-1606)

Desportes
Poète baroque et abbé courtisan, il fit de bonnes études classiques avant de vivre dans la faveur et la familiarité des puissants des son temps. Jeune, il vécut quelque temps à Rome, secrétaire d'un évêque, tombe sous le charme de Pétrarque.

De retour en France, il entra au service du duc d'Anjou, futur Henri III. Il l'accompagna en Pologne lorsqu'il en sera élu roi, grâce aux intrigues de sa mère Catherine de Médicis, demeura à son côté durant les deux années de son séjour, et revint à Paris avec lui, quand il déserta discrètement Varsovie pour occuper le trône de France.

Sa carrière, désormais, se déroula sous la protection du roi, dont il fut "lecteur de la chambre" et conseiller d'État.

Philippe Desportes composa, en marge de la Pléïade, une œuvre poétique pleine de charme et de douceur, même lorsqu'il fut devenu le poète favori de la Cour.

Poète officiel et mondain, comblé d'honneurs et de richesses, Desportes vit sa carrière atteindre son apogée entre 1573 et 1583, période où parurent plusieurs éditions successives de son œuvre, et durant laquelle sa gloire alla jusqu'à éclipser celle de Ronsard.

Par la suite, après la mort de son protecteur, sous le règne d'Henri IV, il se tint plus à l'écart de la vie de cour, laissant la place à d'autres poètes, en particulier à Malherbe.

Complainte du roi Henri de France

Lieux de moi tant aimés, si doux à ma naissance,
Rochers, qui des saisons dédaignez l'inconstance,
Francs de tout changement,
Effroyables déserts, et vous, bois solitaires,
Pour la dernière fois soyez les secrétaires
De mon deuil véhément.

J'ai le cœur si comblé d'amertume et d'oppresse
Que par contagion, je rends plein de tristesse
Ceux qui parlent à moi ;
Et qui pense adoucir le regret qui m'entraîne
Sent en me consolant couler dedans son âme
La tristesse et l'émoi.

De tous plaisants discours mon courage s'offense,
Un mal tel que le mien étant sans espérance
Est aussi sans confort.
Ce qui sonne le plus à mes tristes oreilles
Ce sont cris de hiboux, d'importunes corneilles
Et d'oiseaux de la mort.

Jean Bertaut
(1552-1611)
Bertaut
Poète, il excellait dans la poésie grivoise, agrémentant son entourage de vers légers que goûta Ronsard et dont parla Boileau dans son Art poétique.

Henri III le choisit comme précepteur du comte d'Angoulême, fils naturel de Charles IX, avant d'en faire le secrétaire de son cabinet royal puis de le nommer son lecteur ordinaire et secrétaire particulier, fonctions qu'il exerça jusqu'à la mort du roi.

Ayant bénéficié en outre d'une charge de conseiller au parlement de Grenoble, sa carrière ne souffrit guère du décès de son protecteur. Plaisant à Henri IV il en reç l'une des plus riches abbayes de Normandie.

Cette fonction ecclésiastique lui permit, dès le mariage du roi avec Marie de Médicis, d'être nommé premier aumônier de la Reine. C'est en cette qualité qu'il assista à Fontainebleau au baptême du dauphin, notre futur Louis XIII.

Jean Bertaut qui avait aidé son ami d'enfance Jacques Davy, poète lui aussi, promu cardinal du Perron, dans les subtiles démarches qui aboutirent à la conversion du roi de Navarre au culte catholique, exigées par son accession au trône de France, fut récompensé de son zèle.

Nommé évêque de Séez dans l'Orne, il assistait à l'assemblée du clergé, quand le roi fut poignardé. Durement touché par ce décès, il composa une oraison funèbre en son honneur, célébra un service solennel dans sa cathédrale, avant de succomber à son tour.

André Billy nous dit que son génie poétique tient en ces quatre vers que tout le monde connaît :

Félicité passée
Qui ne peut revenir,
Tourment de ma penée,
Que n'ai-je en te perdant perdu le souvenir !

D'autres vers de lui sont d'un vrai poète :
J'ai veu souvente fois
Le Ciel dans l'Océan secouer ses estoilles

Comme Ronsard, Bertaut rima pour les fêtes de Fontainebleau des cartels et des ballets que, sur la fin de sa vie il publia sous le voile de l'anonymat, car il était devenu un prélat très austère. Tel ce Sonnet :

Sonnet

Les deux statues de Diane désignées dans ce sonnet ne sont plus à Fontainebleau, toutes deux se trouvent aujourd'hui au Louvre. Quant au Laocoon de bronze, il est revenu à Fontainebleau après un séjour au Jardin des Tuileries.
 

François Malherbe
(1555-1628)

Malherbe

Malherbe s'il fut souvent à Fontainebleau n'y alla que par courtisanerie et s'y ennuyait. Il ne s'en cachait pas, le disait à voix haute ou en vers. Grincheux, irascible, il supportait mal la nature et tentait de donner le change de sa mauvaise humeur en rimant pour le roi des billets doux à ses belles. André Billy nous dit que de Malherbe il ne nous reste qu'un sonnet sur la "Belle Bleau" celui où il a chanté la joie du roi Henri IV quand la princesse de Condé, dont il était amoureux, revint à Fontainebleau :

Revenez, mes plaisirs, ma dame est revenue
Pour Alcandre, au retour d'Oranthe à Fontainebleau (1609)

Revenez, mes plaisirs, ma dame est revenue ;
Et les vœux que j'ai faits pour revoir ses beaux yeux.
Rendant par mes soupirs ma douleur reconnue,
Ont eu grâce des cieux.

Les voici de retour ces astres adorables
Où prend mon océan son flux et son reflux;
Soucis, retirez-vous ; cherchez les misérables ;
Je ne vous connais plus.

Peut-on voir ce miracle où le soin de nature
A semé comme fleurs tant d'aimables appas,
Et ne confesser point qu'il n'est pire aventure
Que de ne la voir pas ?

Certes l'autre soleil d'une erreur vagabonde
Court inutilement par ses douze maisons ;
C'est elle, et non pas lui, qui fait sentir au monde
Le change des saisons.

Avecque sa beauté toutes beautés arrivent
Ces déserts sont jardins de l'un à l'autre bout,
Tant l'extrême pouvoir des grâces qui la suivent
Les pénètre partout.

Ces bois en ont repris leur verdure nouvelle ;
L'orage en est cessé, l'air en est éclairci ;
Et même ces canaux ont leur course plus belle
Depuis qu'elle est ici.

De moi, que les respects obligent au silence,
J'ai beau me contrefaire et beau dissimuler ;
Les douceurs où je nage ont une violence
Qui ne se peut celer.

Mais, ô rigueur du sort ! tandis que je m'arrête
A chatouiller mon âme en ce contentement,
Je ne m'aperçois pas que le destin m'apprête
Un autre partement.

Arrière ces pensers que la crainte m'envoie ;
Je ne sais que trop bien l'inconstance du sort :
Mais de m'ôter le goût d'une si chère joie,
C'est me donner la mort.
François de Malherbe sur www.poesie-francaise.fr

Guillaume Colletet
(1598-1659)

Colletet

Avocat au Parlement de Paris, il se piqua de poésie abandonnant la robe pour la plume. Dans sa jeunesse, il avait fait partie du groupe des poètes libertins de l'entourage de Théophile de Viau.

Auteur du sizain placé en tête du recueil du Parnasse satyrique et qui en résumait le contenu :

Tout y chevauche, tout y fout,
L'on fout en ce livre par tout,
Afin que le lecteur n'en doute;
Les odes foutent les sonnets,
Les lignes foutent les feuillets,
Les lettres mêmes s'entrefoutent !

Poursuivi et condamné à l'exil pour ces vers libertins, il fréquenta dès son retour l'hôtel de Rambouillet et prit le parti des « barbares » remuante coterie de jeunes artistes insoumis.

Grand connaisseur des poètes lyriques du XVIe siècle, Colletet écrivit des Vies des poètes français, restées manuscrites et publiées seulement au XIXe siècle.

Réunissant autour de lui les derniers disciples de Ronsard, il tenta d'associer dans ses poèmes l'inspiration très libre du siècle de la Renaissance à la rigueur du classicisme naissant, d'où : le Trebuschement de l'yvrogne, 1627 ; Divertissements, 1631 ; Art poétique, 1658.

Jouissant en son temps d'une excellente renommée, il bénéficia de la protection de grands personnages, de Richelieu entre autres, dont il fut quelquefois le collaborateur, et de qui il reçut un jour « 600 livres pour 6 mauvais vers ».

Guillaume Colletet vint à Fontainebleau lorsque le roy y venait chasser, mais sans s'y plaire vraiment. Il était un brave homme simple, un bourgeois effarouché par la cour et peu au fait de l'hypocrisie que dissimulaient les belles manières.

Chateau
Fontainebleau dessin de Adam Perelle
Les seraines
(sirènes) de Fontainebleau

Je suis dans un desert, pompeux et magnifique,
Où les Dieux sont mortels, où les peuples sont Roys,
Où l'on void des rochers, des fontaines, des bois,
Et des Divinitez qui n'ont rien de rustique.

Mais quoy, que pour flatter le Soucy qui me pique
D'estre loin de Cloris dont j'adore les loix,
J'oye un concert de luths, j'oye un concert de voix,
Parmy tant de plaisirs, je suis melancolique.

Je voy si peu d'amour, et si peu de bonté,
Que je puis bien ailleurs chercher la volupté
Et l'adoucissement de ma fatale peine.

Fuyons donc un escueil si traistre et si meschant,
Et nommons cette Cour une lasche Seraine,
Puisqu'elle en a l'humeur aussi bien que le chant.


L'Absence du Roy
Ou plainte du génie de Fontaine-bleau

Merveilleuses grandeurs, superbes Edifices,
Vaste et pompeux séjour de cent Divinitez,
D'ou vient que dans le sein de vos bois escartez
Je ne voy plus fleurir l'Empire des délices !

Ces desers innocens se rendent ils complices
Du Destin qui s'oppose à mes félicitez ?
Et ce doux Paradis de mes yeux enchantez,
N'est-il plus pour mon cœur qu'un enfer de supplices ?

Nymphes de ces forests, Nymphes de ces ruisseaux,
Je visite vos bois, je visite vos eaux,
Mais je n'y trouve plus mon Prince et mon Maistre.

Puisque je perds ma gloire et mon contentement,
Beaux lieux, je veux mourir où mon Roy voulut naistre,
Et veut d'un beau Palais faire un beau monument.
(cénotaphe).

Colletet épousa successivement trois de ses servantes ; dont la dernière, Claudine le Nain, lui fut offerte comme domestique par l'intendant du château de Bourron dont il fut souvent le commensal lorsqu'il résidait au Palais de Fontainebleau.

Cette Claudine, avait une grande réputation de beauté et d'esprit. Elle lisait souvent comme siens des vers qui, au dire de Ménage, étaient de son mari :

« Il mourut avant elle (le 10 février 1659) : mais peu de tems avant sa mort, afin de couvrir la chose, il fit sept vers sous le nom de la même Claudine, qui sont très beaux, par lesquels elle protestoit qu'après la mort de son Époux elle renonçoit à la Poësie : »

Le cœur gros de soupirs, les yeux noyés de larmes,
Plus triste que la mort dont je sens les alarmes,
Jusque dans le tombeau je vous suis, cher époux.
Comme je vous aimai d'une amour sans seconde;
Comme je vous louai d'un langage assez doux;
Pour ne plus rien aimer, ni rien louer au monde,
J'ensevelis mon cœur et ma plume avec vous.


Personne ne fut dupe, et surtout pas La Fontaine qui ayant été l'amant comblé de Claudine, rima une épigramme à ce sujet.

Les oracles ont cessé 
Collelet est trépassé.
Dès qu'il eut la bouche close,
Sa femme ne dit plus rien :
Elle enterra vers et prose.
Avec le pauvre chrétien.

L'inconduite du poète, dit la chronique du temps, le réduisit à la misère.

Admis dès sa création à l'Académie, Guillaume Colletet laissa une œuvre importante comportant entre autres des vers, des tragédies, des pastorales, des biographies et de nombreuses épigrammes.
 

François de Molière d'Essertines
(1599-1624)

 
de Moliere
François de Molière d'Essertines

Cet aimable poète libertin d'origine bourguignonne aurait, selon la légende, inspiré son pseudonyme à Jean-Baptiste Poquelin notre immortel Molière.

Ami de Théophile de Viau et de Saint-Amant, le poète nous laisse : La Semaine amoureuse, première partie d'un recueil ne nouvelles qui n'aura pas de suite, un roman, Polyxène (épisode de Daphnide tiré de l'Astrée) qui connut un succès honorable, une traduction du Mespris de la Cour de Guevara et un certain nombre de poèmes et de lettres.

Charles Sorel, en sa "bibliothèque française", place François de Molière, auteur de Polyxène (roman), parmi les traducteurs « qui écrivaient poliment et qui, suivant les maximes de Malherbe, gardèrent une grande pureté dans leur style. »

François de Molière meurt assassiné lors d'une querelle de jeu.

Après sa mort, paraîtront une "Suite et conclusion de la Polyxene, dernière partie" mise en vente en deux tomes par Du Bray et F. Pomeray, écrite par un auteur resté inconnu.

À la Fontaine de Fontainebleau

C'est à vous, ô Belle fontaine
A qui j'ay décelé ma peine
Et le subject de mon malheur :
C'est en vous seule que mon âme
A trouvé remède à sa flamme
Et réconfort à sa douleur.

Vostre onde si fresche et si claire
Où souvent rne venant distraire
J'ay rendu mon tourment plus doux,
Ne permet pas que je vous quitte,
Au moins avant que je m'acquitte
Du bien que j'ay receu de vous.

Je vous ay conté ma fortune,
Vous sçavez ce qui m'importune
Et ce qui me plaist à la Cour :
Et mes pleurs qui vous ont faict croistre
Vous ont bien peu faire paroistre
L'extrémité de mon amour.


Le Grand Siècle

Van de Meulen

Adam-Franz van der Meulen (1632-1690) peintre belge est appelé à Paris par Charles Le Brun, premier peintre du Roi et directeur de la Manufacture des Gobelins. Durant 20 ans, van der Meulen accompagne Louis XIV dans toutes ses résidences et lors de tous ses déplacements, même à la guerre, nous laissant de magnifiques témoignages de la vie de ce monarque. Le tableau "Louis XIV devant le château de Fontainebleau au milieu des dames de sa cour" se trouve aujourd'hui à Versailles.


 
Tristan L'Hermite
(1601-1655)

de Tristan
 

Il vécut page à Fontainebleau, "chenapan, jouisseur, querelleur", s'exila sur un coup d'épée malheureux avant de rentrer en grâce. Il accompagna le roi Louis XIII dans ses expéditions contre les protestants du Midi avant de devenir pendant 25 ans gentilhomme ordinaire de son frère Gaston d'Orléans qu'il quitta pour passer au service du duc de Guise.

Poète, Cyrano de Bergerac fait de lui cet éloge : « Je ne puis ajouter à l'honneur de ce grand homme, si ce n'est que c'est le seul Poète, le seul Philosophe et le seul Homme libre que vous ayez. »

Dans un récit picaresque Le Page disgracié Tristan L'Hermite a conté sa jeunesse aventureuse curieux où l'on rencontre ces jolis vers :

Le jeu, le ris et la dance
Sont par tout en abondance,
Les délices ont leur tour,
La tristesse se retire,
Et personne ne souspire;
S'il ne souspire d'amour.


La belle esclave Maure

de Maure

Beau monstre de Nature, il est vrai, ton visage
Est noir au dernier point, mais beau parfaitement :
Et l'Ebène poli qui te sert d'ornement
Sur le plus blanc ivoire emporte l'avantage.

Ô merveille divine, inconnue à notre âge !
Qu'un objet ténébreux luise si clairement ;
Et qu'un charbon éteint, brûle plus vivement
Que ceux qui de la flamme entretiennent l'usage !

Entre ces noires mains je mets ma liberté ;
Moi qui fus invincible à toute autre Beauté,
Une Maure m'embrasse, une Esclave me dompte.

Mais cache-toi, Soleil, toi qui viens de ces lieux
D'où cet Astre est venu, qui porte pour ta honte
La nuit sur son visage, et le jour dans ses yeux.


 

Gérard de Nerval
(1808-1855)
Fontainebleau

nerval
I


Ô mes concitoyens, que notre histoire est belle !
De quels récits brillants elle enivre nos cœurs !
Que de fois elle y va, par ses accents vainqueurs,
D'un courage endormi réveiller l'étincelle !
Dans ses feuillets brûlants si l'œil erre parfois,
Un charme impérieux de plus en plus l'engage,
Et l'entraîne de page en page,
De triomphe en triomphe, et d'exploits en exploits :
On ne respire plus ; la paupière attendrie
Roule une larme de plaisir,
Et, plein du noble orgueil qui vient de le saisir,
Tout le Français palpite, et dit : « C'est ma patrie ! »
Mais, plus on fut sensible à ses honneurs passés,
Plus du revers qui suit la lecture est amère ;
Plus on gémit de voir ses beaux jours effacés,
Et ses aigles sacrés traînés dans la poussière.
Que l'on maudit alors les citoyens ingrats !
Qui trafiquèrent de ses larmes ;
Car en ce temps l'honneur ne quitta point ses armes,
Et son abaissement ne la dégrada pas :
Non, ses mourants efforts, consignés dans l'histoire,
Y brilleront d'assez d'éclat
Pour lui recomposer une nouvelle gloire :
Mais, pour les hommes vils qui vendirent l'état,
Clio gardera-t-elle une page assez noire ?
Ah ! si du dernier scélérat,
Dans ses tableaux vengeurs la place est assignée,
Plus bas, plus bas encore, qu'elle ose les placer ;
Et, quel que soit leur rang, que la page indignée
Ne reçoive leurs noms, que pour les dénoncer !

II

Oui, sans la trahison de ces hommes perfides,
Qui, par l'or des tyrans depuis longtemps soumis,
Livrèrent, sans combats, au joug des ennemis
Leurs concitoyens intrépides,
Contre nos légions, en vain les potentats
Eussent amoncelé des millions de soldats...
Loin des nobles remparts promis à la vengeance
On eût vu, sans honneur, s'éloigner leurs drapeaux,
Ou leur barbare espoir n'eût conquis dans la France,
Que des prisons et des tombeaux.

Infructueux efforts des braves !
Coups d'un bras affaibli, dont le glaive est brisé !
Derniers élancements d'un courage épuisé,
Qui se débat dans les entraves !...
Que pouviez-vous, hélas ! contre le sort cruel,
Quand il eut prononcé son arrêt inflexible ?....
La chute est belle, mais terrible
Pour celui qui tombe du ciel !

Français ! cette lutte avec la destinée,
Conserva cependant votre honneur tout entier ;
Et plus d'une grande journée,
Vint joindre à des cyprès un éclatant laurier :
Jamais, en vos jours de victoire,
Il n'eût été si noble et si bien mérité,...
Tant votre défaite eut de gloire,
Votre chute de majesté !
III

Mais silence ! silence ! une imposante image
Se déroule devant nos yeux ;
L'aigle national, précipité des cieux,
Se débat au sein de l'orage ;
Frappé d'un trait empoisonné,
Bientôt il roule dans la poudre,
son ongle échappe la foudre,
Et son front s'est découronné.

Ne cherchez plus aux cieux le héros, que naguère
Le sort intronisa roi des rois de la terre ;
Ce sceptre colossal est tombé de ses mains :
Et l'on ne verra plus, au signal qu'il leur donne,
Se prosterner devant son trône,
Toute une cour de souverains.

C'est en vain qu'il menace et qu'il résiste encore,
Sa grandeur a passé comme un vain météore,
Comme un son qui dans l'air a long-temps éclaté ;
Peut-être que ce bruit, de la puissance humaine,
Avait frappé l'écho d'une rive lointaine...
Mais les vents ont tout emporté !

Il est temps ! il est temps ! jetez des cris d'ivresse,
Rois, qui rampiez à ses genoux ;
Vengez-vous de votre bassesse
En le rabaissant jusqu'à vous !
Il s'est livré lui-même à la fureur commune,
Osez le déchirer.... car il est sans appui ;
Et les lâches flatteurs qui grandirent sous lui,
L'ont renié dans l'infortune !

IV

Napoléon frémit, mais n'est point abattu...
Car, qui peut imposer de borne à l'espérance ?
Il croit à sa fortune, il croit à la vengeance,
Et de mille pensers son cœur est combattu :
Il semble cependant qu'une plus vive flamme
Rallume son courage au milieu des revers,
Et que l'adversité qui frappe sur son âme
En ait fait jaillir des éclairs :
« Amis, dit-il, un jour viendra pour la vengeance,
Puisque la trahison la livre à ses tyrans,
Craignons de déchirer la France
En la défendant plus longtemps :
À notre épuisement, qu'on croit une défaite,
L'Italie offre encore une noble retraite,
Qu'on m'y suive et bientôt... » Il n'a point achevé.
Car, au lieu d'enflammer, il ne fait que confondre ;
Et dans tous les regards, qui craignent de répondre,
Son œil cherchait l'espoir... et ne l'a pas trouvé.

Infidèle à sa gloire, en un moment flétrie,
Un guerrier a livré son maître et sa patrie ;
On l'apprend... Aussitôt tout est muet, glacé ;
Soit découragement, soit trahison, soit crainte,
Par un souffle de mort la valeur semble éteinte,
Et dans des cœurs français l'honneur semble effacé :
Que peut Napoléon, si rien ne le seconde ?
Partout abandonné, paralysé, trahi ;
Il voit que c'en est fait, que son règne est fini,
Et d'un seul trait de plume il abdique le monde !

V

Le héros va partir ; mais il cherche des yeux
Quels seront les objets de ses derniers adieux :
Exilé loin d'un fils, d'une épouse qu'il aime,
Serait-il sans parents, comme sans diadème ?
Non ! près de lui restés, quelques braves soldats,
Pour la dernière fois se pressent sur ses pas.
Ces preux, feuillets vivants d'une héroque histoire,
Semblent représenter tout un siècle de gloire ;
Et, de mille combats magnanimes débris,
Sur leurs corps mutilés les porter tous écrits :
Les voilà ses parents ! La voilà sa famille !
Une larme muette en leurs yeux roule et brille,
Tous leurs fronts sont levés, tous leurs bras étendus
Vers celui que sans doute ils ne reverront plus...
Touché de leur douleur, que lui-même il partage,
Napoléon s'arrête, et leur tient ce langage :

« Soldats, cédant aux coups du sort victorieux,
J'abandonne l'empire, et vous fais mes adieux ;
J'ai guidé vos drapeaux aux champs de la victoire...
M'avez-vous secondé ?... J'en appelle à l'histoire ! –
Mais ces temps ne sont plus, et trahissant leur foi,
Tous les rois mes sujets ont armé contre moi :
Les Français aux tyrans sont livrés par des traîtres,
Et même quelques-uns veulent de nouveaux maîtres :
Longtemps peut-être encore je pouvais avec vous
Des destins conjurés balancer le courroux,...
Mais la France eût souffert, et je lui sacrifie
Ma couronne, ma gloire, et, s'il le faut, ma vie :
Son bonheur est le mien... Je pars ; vous, mes amis,
Au monarque nouveau demeurez tous soumis ;
Ne plaignez pas mon sort ; loin des honneurs suprêmes
Je pourrai vivre heureux si vous l'êtes vous-mêmes. –
Mes ennemis diront que j'aurais dû mourir,
Mais il est d'un grand cœur de savoir tout souffrir...
D'ailleurs je puis encore attendre quelque gloire :
J'eus part à vos hauts faits, j'en écrirai l'histoire. »

« Je voudrais, sur mon cœur, pouvoir vous presser tous,
Votre aigle est près de moi, je l'embrasse pour vous :
Aigle, de nos exploits sublime spectatrice,
Que dans tout l'avenir ce baiser retentisse ! –
Vous, ne m'oubliez pas, voilà mon dernier vœu...
Mes amis ! mes enfants ! et toi, mon aigle.... adieu ! »

VI

Tous les soldats debout gémissaient sur leurs armes ;
Le héros se dérobe à leurs cris, à leurs larmes,
Ce spectacle touchant, ces sublimes douleurs,
Aux étrangers présents ont arraché des pleurs :
Ô tableau déchirant ! ô regret magnanime !
Celui qui vous causa fut-il le dieu du crime ?
Français, fut-il un monstre au mal seul empressé ?
Fut-il ?... mais il suffit... Vos pleurs ont prononcé !

Gérard de Nerval

 
Correspondance
Échange de lettres entre la Princesse Palatine
et l'Électice du Hanovre
Correspondance entre la "Princesse Palatine", Madame la Duchesse d'Orléans (Charlotte-Élisabeth de Bavière), belle-sœur de Louis XIV et sa tante l'Électrice du Hanovre, Sophie de Bohême, chez qui Madame avait vécu d'agréables moments.

A la cour de l'Électrice, chacun avait son franc parler. Les plaisanteries étaient drues. On s'y "crevait de mangeaille", et l'on s'entretenait sans vergogne des suites de cette alimentation copieuse.

Ce mépris tranquille des bienséances et cette intimité qui régnait entre Madame et sa bonne tante Sophie expliquent qu'aient pu s'échanger entre elles des lettres telles que celle-ci.

La Duchesse d'Orléans avait par ailleurs la réputation de ne ménager personne, de ne pas mâcher ses mots, et de dire tout net et tout ce qu'elle avait à dire, avec loyauté, simplicité, bonne humeur et non sans une honnête rudesse de langage. Je vous laisse juges.

Un des intérêts de ces lettres est bien sur de montrer quel était le ton du langage, vers la fin du XVIIème siècle, à la Cour de France, et dans toutes les cours d'Europe.

Palatine
 
Fontainebleau, le 9 octobre 1694
« Vous êtes bien heureuse d'aller chier quand vous voulez ; chiez donc tout votre chien de saoul. Nous n'en sommes pas de même ici, où je suis obligée de garder mon étron pour le soir ; il n'y a point de frottoir aux maisons du côté de la forêt. J'ai le malheur d'en habiter une, et par conséquent le chagrin d'aller chier dehors, ce qui me fâche, parce que j'aime à chier à mon aise, et je ne chie pas à mon aise quand mon cul ne porte sur rien. Item, tout le monde nous voit chier ; il y passe des femmes, des hommes, des filles, des garçons, des abbés et des suisses ; vous voyez par là que nul plaisir sans peine, et qui si on ne chiait point, je serais à Fontainebleau comme le poisson dans l'eau.

Il est très chagrinant que mes plaisirs soient traversés par des étrons ; je voudrais que celui qui a le premier inventé de chier, ne pût chier, lui et toute sa race, qu'à coups de bâton. Comment, mordi, qu'il faille qu'on ne puisse vivre sans chier ? Soyez à table avec la meilleure compagnie du monde, qu'il vous en prenne envie de chier, il vous faut aller chier. Soyez avec une jolie fille, une femme qui vous plaise ; qu'il vous prenne envie de chier, il faut aller chier ou crever.

Ah ! maudit chier, je ne sache point plus vilaine chose que de chier. Voyez passer une jolie personne, bien mignonne, bien propre, vous vous récriez : Eh ! que cela serait joli si cela ne chiait pas ! Je le pardonne à des crocheteurs, à des soldats, aux gardes, à des porteurs de chaises, et à des gens de ce calibre-là. Mais les empereurs chient, les impératrices chient, le pape chie, les cardinaux chient, les princes chient, les archevêques et les évêques chient, les généraux d'ordre chient, les curés et les vicaires chient.

Avouez donc que le monde est rempli de vilaines gens, car enfin, on chie en l'air, on chie sur terre, on chie dans la mer, tout l'univers est rempli de chieurs et les rues de Fontainebleau de merde, car ils font des étrons plus gros que vous, Madame.

Si vous croyez baiser une belle petite bouche avec des dents bien blanches, vous baisez un moulin à merde ; tous les mets les plus délicats, les biscuits, les pâtés, les tourtes, les perdrix, les jambons, les faisans, tout n'est que pour faire de la merde mâchée. »


Sophie de Bohème riposte de la même encre :

Sophie
 
Hanovre, 31 octobre 1694
« C'est un plaisant raisonnement de merde que celui que vous faites sur le sujet de chier, et il paraît bien que vous ne connaissez guère les plaisirs, puisque vous ignorez celui qu'il y a de chier ; c'est le plus grand de vos malheurs. Il faut n'avoir chié de sa vie, pour n'avoir senti le plaisir qu'il y a de chier ; car l'on peut dire que, de toutes les nécessités à quoi la nature nous a assujettis, celle de chier est la plus agréable.

On voit peu de personnes qui chient qui ne trouvent que leur étron sent bon ; la plupart des maladies ne nous viennent que par faute de chier, et les médecins ne nous guérissent qu'à force de nous faire chier, et qui mieux chie, plus tôt guérit.

On peut dire même que qu'on ne mange que pour chier, et tout de même qu'on ne chie que pour manger, et si la viande fait la merde, il est vrai de dire que la merde fait la viande, puisque les cochons les plus délicats sont ceux qui mangent le plus de merde.

Est-ce que dans les tables les plus délicates, la merde n'est pas servie en ragoût ? Ne fait-on pas de rôties de la merde des bécasses, des bécassines, d'alouettes et d'autres oiseaux, laquelle merde on sert à l'entremets pour réveiller l'appétit ?

Les boudins, les andouilles et les saucisses, ne sont-ce pas des ragouts dans de sacs à merde ? La terre ne deviendrait-elle pas stérile si on ne chiait pas, ne produisant les mets les plus nécessaires et les plus délicats qu'à force d'étrons et de merde ?

Étant encore vrai que quiconque peut chier sur son champ ne va pas chier sur celui d'autrui.

Les plus belles femmes sont celles qui chient le mieux ; celles qui ne chient pas deviennent sèches et maigres, et par conséquent laides.

Les beaux teints ne s'entretiennent que par de fréquents lavements qui font chier ; c'est donc à la merde que nous avons l'obligation de la beauté.

Les médecins ne font point de plus savantes dissertations que sur la merde des malades ; n'ont-ils pas fait venir des Indes une infinité de drogues qui ne servent qu'à faire de la merde ?

Il entre de la merde dans les pommades ou les fards les plus exquis. Sans la merde des fouines, des civettes et des autres animaux, ne serions-nous pas privés des plus fortes et des meilleures odeurs ?

Les enfants qui chient le plus dans leurs maillots sont les plus blancs et les plus potelés. La merde entre dans quantité de remèdes et particulièrement pour la brûlure.

Demeurez donc d'accord que chier est la plus belle, la plus utile et la plus agréable chose au monde.

Quand vous ne chiez pas, vous vous sentez pesante, dégoûtée et de mauvaise humeur. Si vous chiez, vous devenez légère, gaie, et de bon appétit.

Manger et chier, chier et manger, ce sont des actions qui se suivent et se succèdent les unes aux autres, et l'on peut dire qu'on ne mange que pour chier, comme on ne chie que pour manger.

Vous étiez de bien mauvaise humeur quand vous avez tant déclamé contre le chier ; je n'en saurais donner la raison, sinon qu'assurément, votre aiguillette s'étant nouée à deux nœuds, vous aviez chié dans vos chausses.

Enfin, vous avez pris la liberté de chier partout quand l'envie vous en prend, vous n'avez d'égard pour personne ; le plaisir qu'on se procure en chiant vous chatouille si fort que, sans égard au lieu où vous vous trouvez, vous chiez dans les places publiques, vous chiez devant la porte d'autrui sans vous mettre en peine s'il le trouve bon ou non.

Et, marquez que ce plaisir est pour le chieur moins honteux que pour ceux qui le voient chier, c'est qu'en effet la commodité et le plaisir ne sont que pour le chieur.

J'espère qu'à présent vous vous dédirez d'avoir voulu mettre le chier en si mauvaise odeur, et que vous demeurerez d'accord qu'on aimerait autant ne point vivre que ne point chier. »

SOURCES :


André Billy : Fontainebleau délices de poètes
Paul Reboux : Une Rude Gaillarde, la Princesse Palatine

 
Sites à visiter :

Bourron-Marlotte la perle du Gâtinais
Aristide Marie : Dujardin
Fontainebleau en photos


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