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MÉMOIRES D'UN PARISIEN
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- Mais enfin, entre nous, mon cher, me disait un jour Paul Léautaud en minaudant, combien avez-vous eu de femmes avant votre mariage ?- Mille trois cents, environ.
- Deux cent quatre-vingt-dix-sept de plus que Don Juan !
- En plus de vingt ans, ça n'a rien d'extraordinaire.
- Si, si, si, mon cher !...
A cette époque, j'ignorais le Journal particulier où notre vieux libidineux hypocrite a noté, au jour le jour toutes ses saillies avec Mme Q..., son éternelle et abusive maîtresse, qu'il appelait «le Fléau» et qui, après l'avoir «révélé» à la quarantaine, bafoua et piétina vingt ans de rang ce masochiste béat.
Sinon je lui aurais dit: «Mon cher Léautaud, vous avez étalé une liaison sur plus de vingt années. Comme disait élégamment Maurice Donnay: «En Mme Q..., combien de fois Léautaud ?
- Il y va en moyenne quatre fois par semaine.
Au bout de cinquante-deux semaines ça fait deux cent huit et au bout de vingt ans quatre mille seize! Eh bien! si vous avez été capable de présenter vos hommages plus de quatre mille fois en quatre lustres à la même insupportable gaupe, il est beaucoup moins extraordinaire que, dans le même temps, j'aie pu posséder treize cents femmes, jeunes et jolies!»
En un demi-siècle, j'ai connu et observé dans mon entourage plusieurs variétés de séducteurs.
Dans ma prime jeunesse, mon ami Dominique était un «abordeur» de première force. Il adressait la parole à n'importe quelle femme dans la rue, avec tant de grâce et de déférence que je ne l'ai jamais vu essuyer une seule rebuffade. Or, une fois qu'une promeneuse a répondu à une question puis accepté de prendre une tasse de thé en tête à tête, la moitié du travail est fait.
Mon ami Jean-Loup était un «direct», suivant l'expression d'Arletty: superbe gaillard au torse en parfait trapèze, excessivement velu, et prodigieusement monté, ce qui ne gâte rien. Sa cour auprès des belles consistait essentiellement à leur présenter en toute simplicité ses considérables attributs. De même que son père, suivant la légende, Jean-Loup jouissait d'une virilité exceptionnelle. C'est lui qui énumérait de la sorte ses performances d'une nuit:
- Oh! rien de sensationnel; quinze coups: deux doublés, deux petits brelans, un royal (quatre de suite) et un isolé.
Prouvant sa flamme à l'élue d'un soir de dix à quinze fois de suite, cet amant innombrable ne pouvait conserver aucune maîtresse, car chacune de ses conquêtes entrait à l'hôpital ou en clinique le lendemain même de la prestigieuse séance inaugurale.
Dans ma Bonne Vie, la petite ahurie qui disait «J'connais pas l'homme» était une conquête de Jean-Loup, lequel déclarait: «Je ne vais tout de même pas rentrer chez moi la bitte sous le bras.»
Mon ami Gabriel, lui, appartenait au genre baratineur. Il avait de la verve et du feu. Éloquent, persuasif, pressant, il répétait sans cesse à l'élue: «Je suis l'Amant ! Je suis l'AMANT !» et il arrivait souvent à convaincre sa partenaire qu'il convenait de ne pas laisser passer une telle occasion.
En faisant beaucoup de frais, il a prouvé que l'ardeur et l'empressement font aisément oublier un certain manque de régularité dans les traits; les femmes se moquent du profil grec, archaïque ou classique; le timbre de voix a beaucoup plus d'importance que la courbe du nez, et Gabriel put aligner un lot fort honorable de belles personnes.
Le premier atout de mon ami Jean, c'était un aimable minois avec un air passablement effronté; le second, son don de raconter gaiement des histoires, de lancer des mots cocasses et des reparties plaisantes. Les Parisiennes, aussi bien que les étrangères, prisent le garçon avec lequel elles sont sûres de ne jamais s'ennuyer et, pour s'assurer sa présence assidue, sont prêtes à tout lui accorder.
Le tableau de chasse de mon ami Jean fut donc copieux et varié. Je ne dirai pas qu'il n'est jamais tombé sur un bec, ce ne serait pas vraisemblable. Mais il avait mis au point une parade assez particulière: lorsqu'il s'était vu rabroué, il s'attachait à déceler le menu défaut physique de la rebelle. La perfection n'est pas de ce monde.
La plus jolie femme a une petite déficience: duvet follet ombrageant la lèvre supérieure, grain de beauté un peu épanoui ou encore une cheville légèrement plus forte que l'autre. Le soupirant s'emparait de cette tare minuscule et la rappelait sans cesse, jusqu'au jour où la dame lui cédait, pour échapper à l'obsession.
Maintenant que j'ai abandonné la compétition, je peux donner un aperçu sur ma méthode personnelle. J'ai toujours procédé par coups de foudre réciproques. C'est une habitude à prendre que de les provoquer. L'objectif du séducteur express doit être, après quelques échanges d'aimables propos, de devenir très rapidement l'intime de sa partenaire en lui donnant l'impression qu'elle le connaît depuis longtemps. La réputation d'être un tombeur est évidemment d'un grand secours et l'on rappellera toujours cette pertinente réplique d'un séducteur d'Anouilh :
«Cette petite ne connaît pas le Tout-Paris; elle ne sait pas que je suis irrésistible !»
On n'est plus à l'époque de La Princesse de Clèves ou de Dominique, alors que le siège d'une belle se prolongeait pendant des années. L'auto puis l'avion ont changé le rythme de nos vies. L'offensive éclair règle désormais la progression des rapports entre partenaires de sexe différents. Milieux et classes sociales ne jouent pas. Après une première entrevue rapidement conduite avec constante application de la formule du duel: «Le terrain gagné n'est jamais rendu», la seconde rencontre doit être décisive. Pourquoi retarder un plaisir qui s'annonce réciproque.
Il y a des hommes qui organisent patiemment leur carrière, se prenant au sérieux quelle que soit leur activité, et pour lequel les jeux amoureux ne sont jamais que des intermèdes au milieu de leurs travaux.
Quant à moi, si j'ai successivement écrit des romans, tenu des « journaux» et pratiqué la polémique, si je me suis passionné pour la peinture, ai tâté du cinéma, écrit des pièces de théâtre, dirigé des publications et même une librairie, j'avoue franchement que ces activités variées n'ont été pour moi que des alibis et que ma vocation et ma principale occupation furent la conquête des femmes.
Certain personnage de roman passablement oublié eut sur les collégiens de notre Belle Epoque - l'avant-guerre de 1914 - une influence considérable: M. de Courpière, mis en scène par Abel Hermant. Après lecture de ses Mémoires, il fut entendu une fois pour toutes qu'il était exactement déshonorant pour un garçon pas trop mal tourné de «payer les femmes» et que le type qui n'avait pas compris cet axiome fondamental devait être assimilé à ces personnages ridicules que la langue verte désigne sous les noms péjoratifs de «caves» ou de « michés».
Les hommes se partageaient donc en deux espèces: ceux qui conquièrent les curs et les corps et sont aimés «pour eux mêmes»; ceux qui achètent les faveurs des belles et sont méprisés aussi bien par leurs maîtresses que par les amants d'icelles.
Paris est la ville des amours. Il circule dans ses rues et sur ses boulevards cinquante mille aimables promeneuses, point du tout vénales, qui possèdent un mari ou un amant, sinon les deux, mais qui accepteront volontiers d'un gentil garçon un hommage souvent sans lendemain. Une jolie Parisienne, fort bien mariée, me disait: «Que voulez-vous, mon cher, nous autres femmes nous avons l'esprit curieux; ça nous amuse, quand nous rencontrons un homme, de savoir comment il fait ça.»
André Billy qui fut, je crois, un grand amateur de femmes, déclare: «Jusqu'à cinquante ans, elles aiment les hommes pour eux-mêmes; entre cinquante et soixante, la situation sociale joue, le standing, la notoriété; après soixante ans, les femmes sont curieuses de voir comment leur partenaire se tirera d'affaire.»
Dans l'immédiat après-guerre, on faisait l'amour dans les loges de presque tous les cinémas: couples déjà formés ou couples qui se formaient au hasard. La musique étouffait les pâmoisons. «Ah ! c'est ça que vous appelez le cinéma à Paris ?», me disait une charmante provinciale qui avait, par ses gémissements inconsidérés, fait retourner sur notre baignoire plusieurs rangs de fauteuils. Dans certaines salles, les ouvreuses se mettaient gaiement de la partie. Le «parlant» détruisit, hélas! cette délicieuse atmosphère.Tout en entretenant une liaison en quelque sorte officielle, je menais toujours de front trois ou quatre intrigues dans les milieux les plus différents. je passais d'un bal-musette de la Chapelle à une sauterie bourgeoise rue de Babylone ou à un raout du faubourg Saint-Honoré. Sans jamais me tromper dans les prénoms, j'ai connu des soubrettes et des grandes bourgeoises, des filles crottées et des jeunes filles de bonne famille, des comédiennes peu farouches et des dragons de vertu de la B. S. P., des femmes peintres et des dactylos, des demoiselles de magasin et des bas-bleus, des chambrières et des comtesses. J'ai raconté quelques-unes de ces aventures dans ma Vie de garçon et dans La Belle Amour; je n'y reviendrai pas.
On m'a parfois posé des colles. Par exemple: «Vous avez tout de même dû rencontrer des cruelles ?» Évidemment, mais quand on joue tout le champ, un échec est rapidement réparé.
Et aussi: «Lorsque votre attaque a été trop précipitée, il a dû vous arriver d'être durement rembarré?»
Certes, et voici deux accidents qui me reviennent en mémoire: un coup de poing en pleine face d'une athlétique Américaine que je poursuivis rue Campagne-Première jusqu'à sa porte et qui faillit me briser le nez; et une terrible estafilade que me traça du front au menton, avec un ongle particulièrement acéré, une singulière personne que je tentais de culbuter dans une pension de famille d'Auteuil.
Me retrouvant assez déconfit sur le trottoir, je m'aperçus, dans la glace d'un bazar, que j'étais marqué sur une quinzaine de centimètres comme par un coup de stylet. Je me fis panser chez un pharmacien. Mais la difficulté que j'eus à vaincre c'est que j'étais en ménage avec une personne d'une jalousie féroce. Mon amie ayant, Dieu merci ! un sommeil très profond, je réussis pendant plusieurs jours à dissimuler ma blessure, en rentrant très tard le soir et en partant très tôt le matin, sur la pointe des pieds, sous des prétextes variés. Un petit séjour à Barbizon me permit ensuite d'éviter tout drame.
Tout de même, après vingt ans de liaisons et de multiples «entre-sort», - comme on dit à la fête foraine - un moment arrive où l'on aspire à faire la pause. Le perpétuel partage est irritant; l'amant de cur devient jaloux de l'ami sérieux ou du mari. Se rapporter à l'admirable Fanny, d'Ernest Feydeau que Léautaud tenait pour le plus beau roman du siècle! «J'ai toujours eu les femmes des autres, disait Drieu, aujourd'hui j'ai une femme à moi, c'est charmant.»
Pendant vingt ans, j'ai vécu avec beaucoup d'agrément, en louvoyant entre les dangers: la vérole d'un côté, la grossesse de l'autre, sans parler des maris. «Mauvaise année ! déclarait un jour Gaston Palewski, les maris relèvent la tête!»
Après tant de collages et de passades, je crois avoir trouvé l'âme sur. Pourquoi ne pas tenter le conjungo ?