Le Michel-Ange des arbres
Henri Joseph Harpignies
(1819-1916)


Harpignies
Henri Harpignies vers 1880
Harpignies fréquenta Marlotte entre 1854 et 1856, amené par Corot. Il y eut son atelier au fond de la cour de l'actuelle rue Murger, au N°39, proche de l'Auberge Antoni où il logeait. Il fréquentait Henry Murger, Caruelle d'Aligny, Nathanël Hone, Charles Jacque. A la fin de sa vie il confia à Charles Moreau-Vauthier des souvenirs de sa jeunesse à Marlotte.
Adolescence
Le paysagiste et dessinateur Henri Joseph Harpignies naît le 28 juillet 1819 à Valenciennes et décède le 28 août 1916 à Saint-Privé dans l'Yonne.

Il est le fils d'Adèle Lequime, fille d'un important financier et homme d'affaires belge et d'Henri Harpignies, actionnaire et administrateur des forges de Denain et d'Anzin et propriétaire d'une importante fabrique de sucre.

Harpignies passe son enfance entre Valenciennes et Famars où se trouve l'usine de son père.

Dès son plus jeune âge, Henri se passionne pour le dessin. Muni des crayons que lui offrent les commis de son père, il copie les œuvres qui passent à sa portée. Ses camarades de jeu se nomment Abel de Pujol, fils du peintre du même nom et Gustave Crauck le sculpteur.

En 1830, à 11 ans, Harpignies entre au collège de Valenciennes, où son père souhaite lui voir suivre des études classiques avant de venir le seconder dans son entreprise. Mais l'adolescent n'a que peu de dispositions pour ces disciplines, préférant de loin le dessin, et la géographie, où son goût pour la reproduction et le coloriage de cartes lui permet de s'exercer.

Devant son insistance, M. Harpignies père lui accordera de suivre des cours de dessin et de musique, autre discipline dans laquelle le jeune Henri excelle, au point de devenir un bon interprête, sur plusieurs instruments.

Apprentissage

Summer light
Henri Harpignies : Lumière d'été
Le premier maître de dessin d'Henri sera Henri Baisier, premier prix de peinture aux Académies en 1818.

Hormis les matières artistiques, il demeure un élève médiocre, comme il le reconnaîtra lui-même dans ses Mémoires. « Vers 1830, j'entrais au collège où je ne fis pas grand chose de bon. »

Ses études abrégées, son père le fait entrer dans son entreprise, lui confie la rédaction du courrier, la gestion des commandes, etc.

Pour ne pas contrarier ses parents, Henri s'acquitte de ces tâches pour lesquelles il n'éprouve pas grand intérêt, mais elles lui laissent suffisamment de temps pour s'adonner à sa passion, le dessin.

Henri est confié à l'expertise d'un ami de la famille Harpignies, le docteur Lachèze pour étudier leur fils. Il conseille aux parents de lui laisser entreprendre un voyage d'études à travers la France.

Ce périple qui lui fera découvrir la mer, les Alpes et les Pyrénées, lui donnera l'amour des beaux paysages.

« Ce voyage dura neuf mois. Il m'en resta une grande impression. Le souvenir des Pyrénées surpassait tout. Bref, cette excursion m'imprima le goût des Arts et de la peinture », écrit-il au début de son Journal.

Henri achète sa première boîte de peinture à l'huile en 1844 après s'être exercé au dessin et à l'aquarelle.

Trembleaux
Marlotte : Les Tremblaux

La Grande Guerre
Il faudra attendre plusieurs années pour que M. Harpignies père réalise enfin que la vocation de son fils est définitive.

Pour la seconde fois, Henri est confié aux bons soins du docteur Lachèze, qui cette fois introduit son protégé auprès de Jean Achard*, peintre dont l'atelier est situé rue du Marais-Saint-Germain à Paris.

Achard accepte de devenir le maître du jeune homme et de l'initier à sa méthode. Une méthode très personnelle basée sur la persévérance, comme en témoigne cette anecdote qui marqua à tout jamais la carrière d'artiste d'Harpignies.

Il fit travailler Henri sur le même motif sur deux toiles différentes représentant, deux moments distincts de la journée, le matin et le soir.

L'élève avait déjà passé trois mois sur ces toiles, dont l'une lui causait quelque souci.

Sur l'étude du matin, un arbre à l'improbable perspective refusait de se laisser saisir. Lassé, Henri décida de faire disparaître l'arbre gênant en peignant le ciel par-dessus et alla présenter la toile à son maître.

Constatant la supercherie, le professeur fut sans pitié pour son élève : « Vous dites que vous voulez devenir un artiste et vous reculez devant une difficulté (...) Allez refaire votre arbre ou retournez chez votre père. »

L'artiste en herbe se remit courageusement à sa copie.

En 1847 il accompagne Achard dans le Dauphiné, notamment à Crémieux dont il peint la vieille Halle.

C'est cette année-là, qu'il commence à faire ses premières expériences dans la peinture sur cuivre incité par son maître.

La révolution de 1848 renvoie Harpignies à Valenciennes, dans sa famille.

Harpignies
Les Trembleaux à Marlotte (1854)
Au cours des années suivantes (1848/49), l'artiste séjourne à Bruxelles où Achard s'est installé, et, en 1849, il publie un album contenant 13 paysages gravés à l'eau-forte ainsi que des vues du petit village belge de Roisin.

Du point de vue technique ces essais sont encore plutôt maladroits.

Puis Henri gagne Bruxelles, où se trouve alors son maître Achard. Il traverse les Flandres en sa compagnie, afin d'étudier la peinture flamande du XVIIe siècle, voyage aux Pays-Bas, parcourt la rive allemande du Rhin, avant de rejoindre le docteur Lachèze, à Baden Baden.

De retour en France en 1850, il se consacre à la peinture d'enfants en milieu paysager et rejoint Corot et l'Êcole de Barbizon dont il subit l'influence. Liés d'amitié, les deux artistes effectuent ensemble un voyage en Italie en 1860.

En 1851, Henri Harpignies part pour l'Italie, où il séjourne à Rome, puis à Naples.

À Rome, grâce à une recommandation auprès de M. Allard, directeur de l'Académie de France, Harpignies intègre la Villa Médicis où les pensionnaires lui font bon accueil.

Dans son journal, il évoque son enthousiasme : « C'est bien là, le pays que j'avais rêvé [...]. J'aimais la forme, elle existe là par excellence comme partout dans la campagne romaine; c'est là que je l'ai bien comprise, et elle a été mon guide pendant toute ma carrière. »

Cette aquarelle est l'une des premières de l'artiste.

« C'est dans cette année 1851 que j'ai commencé à faire sérieusement de l'aquarelle. On ne m'a jamais rien montré, je suis parti tout seul. »

Elle représente peut-être les rives du Tibre ou le rocher des Nazons peint un quart de siècle plus tôt par Corot.

De retour à Paris en 1853, il retrouve Gérôme et Corot qui l'emmènent à Marlotte. Il expose pour la première fois au Salon.

Jusqu'en 1856, il expérimente les sujets et les techniques de ses amis de l'École de Barbizon, comme Troyon et Rousseau, puis se consacre au paysage. Il continuera jusqu'à la fin de sa vie à voyager, alternant ses séjours entre Saint-Privé, dans l'Yonne, et Hérisson, dans l'Allier.

Harpignies
Harpignies : Capri (1854)

Il expose pour la première fois au Salon avec une Vue de Capri et rencontre Troyon et Corot, qu'il vénère. Il cultive l'originalité, comme en témoignent ses écrits :

« Ah, faiseurs de mares à cochon et de canotier; réalistes intransigeants, peintres des bords de Marne et d'Oise et autres sujets rebattus, allez donc voir la vallée du Poussin ou la vallée Egérie, ou l'Isola Farnèse si peu connue des étrangers, là vous verrez du vrai paysage. »

Il effectue un second voyage à Rome entre 1863 et 1865.

Il passe plus tard six mois à Capri. Dans l'ensemble, il s'enthousiasme pour la forme monumentale du paysage italien. De retour à Paris en 1852, l'artiste prend son propre atelier. Il fait la rencontre de Jean-Léon Gérôme (1824-1904) et de Jean-Louis Hamon (1821-1874).

L'année suivante, il fait ses débuts au Salon avec trois tableaux dont "Chemin creux". En 1859, Henri Joseph Harpignies se rend dans le Nivernais. Cette province devient son champ principal d'activité. Il y peint les bords de Loire près de Nevers ainsi que les bords de l'Allier et de la Nièvre.

En 1861, il obtient son premier succès au Salon avec sa Lisière de bois sur les bords de l'Allier. Il expose ensuite régulièrement au Salon. En 1866, il reçoit sa première médaille pour Le Soir dans la campagne de Rome, acquis par le musée du Luxembourg. Il habite alors au 185 rue du Faubourg-Saint-Honoré dans le 8e arrondissement de Paris avant d'enménager au 9 rue Coëtlogon.

De 1863 à 1865, Harpignies fait son deuxième voyage en Italie. L'artiste tombe de plus en plus sous le charme de son ami Jean-Baptiste Camille Corot qui exerce durablement son influence sur lui. L'œuvre principale de cette période est le tableau Paysage dans la campagne romaine (1866).

Harpignies
Harpignies : Paysage de la campagne romaine (1866)
Entre 1864 et 1866, Henri Joseph Harpignies expose également ses paysages italiens au Salon Aquarelle.

C'est pendant l'été 1869 qu'Henri Harpignies découvrit la forêt de Tronçais, grâce au père d'une de ses élèves, Jeanne Rongier. M.Rongier était encore fermier général des terres du duc de Morny. Il était le locataire du château du Montais, dans les environs du Brethon. Lors d'une chasse à courre pendant ce séjour, Harpignies, s'étant perdu, découvrit ainsi ia Bouteille, le Château du Creux, le chemin de Vallon à Hérisson qui longeait l'Aumance, le château de la Roche, et Chateloy, site qui le séduisit et où il se promit de revenir. C'est ce qu'il fit pendant les huit années qui suivirent, en louant une maison à Hérisson.

Harpignies, peintre de la Vallée de l'Aumance
Pendant neuf ans, le peintre paysagiste originaire du nord de la France, Henri Harpignies a vécu à Hérisson. La présence de l'artiste a fait des émules, transformant la région hérissonnaise en un haut lieu de la peinture à la fin du XIXème siècle.
Harpignies
Harpignies : Bords de l'Aumance (1875)
Henri Harpignies, grand et bel homme, chaleureux, ouvert, musicien, et ses amis peintres (et parfois ses élèves) venant de toute la France, avaient établi leur quartier général à l'hôtel-restaurant de Charles Ville. Bien avant le souper, chacun exposait son travail et le maître donnait son avis autorisé sur chaque œuvre en cours et conseillait les artistes. C'est cet enseignement en commun qui prit le nom "d'Ecole de l'Aumance", dont furent bénéficiaires une cinquantaine de peintres.

Harpignies, célèbre, fut vexé que le comité des expositions de Moulins revienne sur sa décision de lui acheter un tableau. Il le fut aussi qu'on ne veuille plus lui vendre la maison où il habitait, alors qu'on le lui avait promis. Il décida de quitter Hérisson en automne 1878 et n'y revint jamais.

Après son départ, et parce que ce village était devenu à la mode, les peintres continuèrent de le fréquenter mais l'ambiance créée par Harpignies n'y était plus, chacun travaillant à sa manière sans montrer son œuvre aux autres. L'intérêt pour Hérisson cessa avec la Grande Guerre, mais reprit à partir des années soixante-dix et artistes et peintres s'y sont de nouveau établis.

En 1870, il réalise des œuvres décoratives pour l'Opéra de Paris, dont le panneau du Val d'Êgrie, qu'il expose au Salon.

En 1875, il est nommé chevalier de la Légion d'honneur, puis officier (1883), commandeur (1901) et enfin grand officier (1911).

Harpignies n'est désigné membre de la Société des Aquarellistes Français qu'en 1881. Outre le Nivernais, il se rend également dans la région de l'Yonne à la même époque. Il y fait l'acquisition d'une résidence de campagne à Saint-Privé.

Il peint en 1895 les vitraux du château de Trousse-Barrière à Briare.

Jusqu'à sa mort, en 1916, l'artiste se partagera donc entre le domaine de « La Trémellerie » et son atelier parisien, lequel lui permettra de rester en contact avec les salons où on le rencontrera désormais très régulièrement.

Tremellerie
La Tremellerie
A partir de 1885, il passe les hivers sur la Côte d'Azur, en particulier à Antibes et Menton.

Au début du 20e siècle, le style d'Harpignies change. La diminution de sa vue le contraint à négliger les détails et à provoquer des effets uniquement par les masses importantes. Une échelle de tons argentés remplace en outre les couleurs éclatantes d’antan.

Ce style apparu dans les dernières années de sa vie signifie un retour à son idéal de jeunesse, Corot, lié avec le peintre par de fortes affinités de caractère. Cet état d'esprit est reconnaissable à la conception musicale et lyrique de la nature. Henri Joseph Harpignies meurt le 28 août 1916 à Saint-Privé.

Anatole France le surnomma « le Michel-Ange des arbres et des campagnes paisibles ».

Harpignies
Harpignies peint par Edouard Dubufe

Son portrait, peint en 1876 par son ami Edouard Louis Dubufe est exposé au musée du château de Versailles. Son buste, sculpté en 1899 par Corneille Theunissen est exposé au musée du château de Lunéville

Harpignies est réputé pour être un excellent aquarelliste. Une technique qui sert merveilleusement ses représentations de son thème préféré : la nature. Une nature à laquelle il voue une véritable passion, ainsi que l'illustrent ses « conseils aux jeunes paysagistes. »

Dans son journal, il dit :

« Examinez la nature sous tous ses effets et aimez-la comme une jolie maîtresse et surtout ne lui faites jamais d'infidélité (...) La nature est une maîtresse adorable à qui il faut toujours faire la cour. Si vous lui faites des infidélités, elle ne vous le pardonne jamais. » Sa fidélité, son attachement à la nature, Harpignies l'exprimera lui-même de la plus belle des manières: « Vous est-il jamais arrivé de pleurer devant un beau spectacle de la nature. Moi, ça m'est arrivé un jour, en 1864, à la Piccola Marina à Sorrente. »

Anecdotes

Curieux destin du tableau de Géricault :
La Folle monomane du jeu
Gericault
Ce tableau fait partie d'une série de dix études d'aliénés peintes par Géricault entre 1819 et 1822 pour son ami le docteur Etienne-Jean Georget, aliéniste et médecin-chef de l'hôpital de la Salpêtrière à Paris.

Nous ne connaissons plus que cinq de ces études, découvertes en 1863 par Louis Viardot à Baden-Baden, où les aurait laissées le docteur Lachèze.

Le Louvre conserve ici l'une des études les plus saisissantes, mais on peut regretter qu'elles n'aient pas été acquises dans leur totalité lorsqu'elles furent proposées en 1866, sans succès, aux musées français, par l'intermédiaire du peintre Henri Harpignies.

Par la suite, ces tableaux entrèrent dans la collection du peintre Charles Jacque et se trouvent aujourd'hui dispersés : le Monomane du vol d'enfants à Springfield ; le Monomane du vol à Gand ; le Monomane du commandement militaire à Winterthur ; la Monomane de l'envie à Lyon.

La destination de ces « portraits de fous » est inconnue ; disciple d'Esquirol, le docteur Georget en avait-il besoin pour illustrer son enseignement ?

En tout cas, ces bouleversantes effigies témoignent de l'intérêt de l'époque pour le phénomène psychiatrique, le lien entre le physique et le psychique, et l'attention nouvelle portée au traitement des malades, dont Géricault nous dit avec une acuité poignante la douloureuse humanité.

Note

*Jean Alexis Achard (1807-1884). Peintre autodidacte qui a fait son apprentissage sur le tas en copiant des tableaux au musée de Grenoble, puis au Louvre. Vers 1846, il fréquente les peintres de Barbizon.

Clair de lune
Harpignies : Paysage au clair de lune

Bourron-Marlotte: Un Village qui se raconte

 
Accueil       Bourron-Marlotte      Olivier de Penne