Histoire
de la Famille Sigward
de Saint-Blasien

Sigward

par Joseph Maria Sigward
(visiteur familier de Bourron-Marlotte, depuis des lustres)

« Wir Lieben den Sturm um des Sturmswillen.  »
Wahlspruch der Familie Sigward, seit Jahr 1480
"Ainsi roule le Monde;
il n'y a rien de constant
dans les affaires des hommes.
Tout est passager;
les grandes fortunes qui
ont le soleil sur le visage
ont de la glace sous les pieds :
de sorte que vivre tantôt dessus,
tantôt dessous,
vivre en noble ou en manant,
c'est l'arrêt du Tout-Puissant."

(Jean le Carpentier de Leyde. 1674)
Propos liminaire
Je demande à mes lecteurs d’imaginer une procession de personnages singuliers, un étrange cortège s’étirant sur cinq siècles et comprenant, entre autres :


– un ami du Docteur Faust.

– un Vogt, [1] devenu bourgmestre de Winnenden.

– un diplomate arbitrator [2] participant au Grand Dessein d’Henry IV.

– un distingué médecin anatomiste, auteur d’un traité sur l’obésité.

– un disciple de Kant évinçant Hegel de la chaire de philosophie de Tübingen.

– un grenadier au 23ème de ligne de la Grande Armée napoléonienne.

– un révolutionnaire quarante-huitard traîné devant les tribunaux.

– un héros malheureux de la guerre du Sonderbund, exilé en Italie.

– un anarcho-syndicaliste pur et dur, fondant en 1905 l’Université Populaire.

– un industriel, important brasseur bavarois.

– un moine dominicain, spécialiste du haut Moyen Age.

– un analyste, auteur de ces lignes.
Eh bien ces hommes, apparemment fort différents, ont pourtant deux points en commun !

Premièrement, le même patronyme ! Qu’il s’écrive Sigward, forme romane originale, Sigwart, dérivant de la prononciation tudesque ou Siegwart, comme l’a retenu la branche suisse.

Ensuite, et c’est fondamental, une même origine, leurs lignes agnatiques aboutissant toutes à 1480, année de la naissance du premier cité, Josef, qui créa la verrerie de Rudersberg.

En effet, jusqu’au premier tiers du siècle dernier, le verre aura été une constante familiale et toutes les branches, y compris les rejets nobles et leurs dérives illustres, en sont issues. Christoph, le philosophe, pour des raisons ressortant de la psychanalyse, voulut l’occulter dans ses Mémoires. Peine perdue, les preuves sont là ! Ses ancêtres - qui sont aussi les miens ! - furent avant tout des verriers célèbres… et ce me semble pour les Sigward une gloire qui en vaut bien d’autres.

Évidemment, il y a un avant 1480 : une superbe légende haute en couleurs ! J’en parlerai aussi car, comme disait Victor Hugo : La vérité légendaire, c’est l’invention ayant pour résultat la réalité. Je devais rappeler et affirmer clairement cela avant de commencer l’histoire…

Préambule
Joseph Sigward, mon grand-père, est décédé au tout début de sa soixante-dix-septième année. Francis, mon père, est mort un peu plus d’un mois après avoir fêté ses soixante-dix-neuf ans. Or, le 23 de ce joli mois de mai, je franchirai la frontière redoutable des quatre-vingts-cinq printemps. Le moment est venu de dire, comme le poète [3] : Adieu paniers, vendanges sont faites !

Ainsi, tout est joué. Je ne reviendrai pas à Saint-Blasien planter mein Mai Baum : jamais je ne goûterai son ombre au bord de l’Alb... En revanche, voici le temps venu, avant mon plongeon dans le mysterium furtivus, de réunir en un tout cohérent, structuré et homogène l’énorme documentation en ma possession. Dieu sait que la tâche ne sera pas facile !

Sigward
1906- Bessèges (Gard) Famille Sigward,
assis à gauche Joseph Sigward, père de l’auteur de ces pages.
Je m’explique. Écrire l'histoire de sa famille est toujours une rude aventure : elle tourne au redoutable lorsque des personnages honorables et honorés, de surcroît réputés érudits prestigieux, s'y sont déjà essayés... Le poids de la tradition révélée confère alors aux tablettes existantes l'intangibilité et les vérifier s'apparente à une action impie profanant le sacré : bref, un sacrilège !

A fortiori, chez les Sigward où - et la particularité est d'importance - l'individu était d'abord, et cela jusqu'à la fin du siècle dernier, [4] le maillon d'une lignée. Le mode de vie familial était structuré par ce que l'on pourrait appeler très sérieusement l'esprit dynastique.

L'héritier devenait Erbe seines Hauses, [5] le concept de filiation l'emportant avec régularité sur celui d'individualité.

Je prendrai deux exemples d’usages coutumiers répétés tout au long des siècles : le petit enfant était baptisé dans la robe de baptême de ses ancêtres : aîné de sa ligne, il porterait obligatoirement le prénom de son grand-père.


– Bref, la famille devenait une réalité transcendante dépassant l'individu. Il est évident que de telles dispositions, émouvantes en un sens mais structurantes jusqu’à la rigidité, ne pouvaient que favoriser la mythification !

C’est pourquoi le respect légitime dû aux générations passées ne m’interdira pas la lucidité à l'endroit des sensibilités des historiographes précédents dont les idéaux personnels, parfois contradictoires et curieusement toujours autoritaires, véhiculent trop souvent des pseudo-souvenirs. Aussi, chaque fois que cela a été possible, m’inspirant de Fustel de Coulanges,  [6] j’ai préféré le document probant au commentaire aléatoire…

Joseph Sigward, mon grand-père  [7] - anarchiste de gauche, s'il en fut ! - prisait fort Fustel pour la sévérité de sa méthode, citant souvent l'injonction fameuse : Les documents, Monsieur, toujours les documents ! En revanche, il n'appréciait pas Michelet  [8] qu'il accusait d'avoir rêvé l'Histoire...

Moi - anarchiste de droite, s'il en est ! - je partage l'opinion de mon aïeul sur celui qui se plaisait à rappeler les paroles de son maître Adolphe Chéruel  [9] : Il faut s'habituer à aimer la vérité, quelle qu'elle puisse être, conforme ou contraire à nos opinions personnelles, à la rechercher sans idées préconçues, à la voir telle qu'elle est, et non pas telle qu'on désire qu'elle soit...  [10]

Formule superbe que nombre de mémorialistes familiaux ignorent en bannissant de leurs travaux tout ce qui contrarie leur volonté d'être édifiants : édifiants, bien entendu, selon les concepts auxquels ils ont souscrit ! L’esprit de ma méthode de travail précisé, je vais tenter de décrire ce que fut le moule affectif du narrateur...

J'eus beaucoup de bonheur dans mon jeune âge par les grâces conjuguées et paradoxalement complémentaires de ma grand-mère maternelle, la fort pieuse Marie Clotilde, et de mon grand-père paternel, Joseph, un révolutionnaire pur et dur. Ainsi, je grandis dans les plis d'un drapeau rouge tirant sur le noir mêlés à ceux de la bannière de Saint-François Régis...

Pour me meubler l'esprit, la première me contait les histoires merveilleuses ramenées du fond des âges par la noria cosmique des aïeules : fantastique privilège que la modernité télévisuelle a tué, hélas ! Je découvris de cette façon les trois sœurs filandières. [11] Ah ! Cette Atropos dont ma grand-mère disait qu’elle était une bien méchante donzelle...

Elle m'apprit aussi des chansons qui nourrirent mon esprit et m'ouvrirent aux sentiments les plus divers. Jugez-en ! Les trois hussards de la garde, [12] Le soldat de Marsala, [13] et Béranger [14] surtout. Je me revois entonnant Le grenier sur l'air du Carnaval de Meissonnier :

Je viens revoir l'asile où ma jeunesse
De la misère a subi les leçons.
J'avais vingt ans, une folle maîtresse,
De francs amis et l'amour des chansons
Bravant le monde, et les sots et les sages,
Sans avenir, riche de mon printemps,
Leste et joyeux je montais six étages
Dans un grenier qu'on est bien à vingt ans !

Le plus cocasse était mon interprétation du dernier couplet, chanté, tragique :


Quittons ce toit où ma raison s'enivre.
Oh ! Qu'ils sont loin, ces jours si regrettés !
J'échangerais ce qu'il me reste à vivre
Contre un des mois qu'ici Dieu m'a comptés.
Pour rêver gloire, amour, plaisir, folie,
Pour dépenser sa vie en peu d'instants,
D'un long espoir pour la voir embellie,
Dans un grenier qu'on est bien à vingt ans !

Cependant, il y avait mieux. Imaginez un bambin de huit à neuf ans interprétant, d'un ton pénétré, Le vieux célibataire :

Allons Babet, il est bientôt dix heures :
Pour un goutteux c'est le temps du repos.
Depuis un an qu'avec moi tu demeures,
Jamais, je crois, je ne fus si dispos.
A mon coucher ton aimable présence
Pour ton bonheur ne sera pas sans fruit.
Allons, Babet, un peu de complaisance,
Un lait de poule et mon bonnet de nuit.
Culture authentiquement populaire, gentiment coquine, se situant à des années-lumière du house ou du rape ! Et la question s’impose… inquiétante. Quelles chansons les futures grands-mères pourront-elles apprendre à leurs petits-enfants ? Les tubes du groupe N.T.M. ?

Avec Joseph Sigward, il en allait autrement. Son calme froid m'intimidait autant que l'éclectisme de ses lectures - les livres et les revues encombraient tous les meubles - m'indifférait.

Pourtant, j'y ai souvent pensé plus tard, La Voix des verriers, Le Cri du Peuple et L'Humanité [15] voisinant avec L’Action Française, [16] Les Annales [17] et Conférencia, [18] avaient de quoi surprendre...

Il faut dire que mon grand-père était révolutionnaire. Pourquoi pas me direz-vous ? En quelques points l'époque le méritait… En vérité, ce ne furent point seulement des considérations sociales ou politiques qui l'amenèrent à choisir cette voie mais surtout la volonté de déplaire à son père en prenant la philosophie familiale à rebrousse-poil. Provocation primaire à l'origine, cette sorte de jeu, suicidaire à l'époque, devint passion et il y consacra sa vie entière, devenant une sorte de saint laïc.

Bel exemple s'il en est de cette satanée die Deutsche Gründlichkeit [19] appliquée à tout, même aux errements... Wir Lieben den Sturm um des Sturmeswillen ! [20], clame la devise de la famille depuis l'an 1480.

Eh bien, je crois que la phrase révèle bien cette notion de pugnacité gratuite ! Mon père, s'interrogeant très sérieusement, n'arrivait pas à conclure. La formule signait-elle le constat d'un atavisme évident ou nous influençait-elle d'une façon subliminale [21] nous incitant à mettre en harmonie nos attitudes avec son message ? Je ne trancherai pas non plus. Simplement, l'observation rigoureuse des incidents et accidents survenus au fil des générations confirme la constance étonnante de comportements excessifs jusqu'à l'aberration.

Mon arrière-grand-père, né le 5 juin 1843, ultra-conservateur comme tous les maîtres verriers, question de survie sociale, [22] s'affirmait tranquillement monarchiste légitimiste, catholique romain et apostolique. J’ajouterai, apostolique tendance Fray Thomas de Torquemada ! [23] Encore le goût de la démesure... Désirant très fort que l'un de ses fils devînt clerc - sa préférence allant au moine plutôt qu'au curé - il agit en conséquence.

Pour mettre ses enfants en condition, il leur serina depuis l'ouverture de leur entendement jusqu'à la fin de leur adolescence que la Révolution avait été le triomphe de la canaille et de la racaille, la prise de la Bastille une triste pantalonnade - ce qui historiquement semble assez juste - et la nuit du 4 août l'abomination de la désolation.

Chaque dimanche, il les faisait prier pour Marie Gabrielle Trézel, l'une des seize carmélites de Compiègne, la bienheureuse sœur Thérèse de saint Ignace, guillotinée avec ses compagnes le 17 juillet 1794.

Lors de leur séjour à la verrerie royale de Fère en Tardenois, une amitié profonde avait réuni les Sigward aux Trézel de Compiègne. Et Frantz Maria avait l'amitié, comme la rancune, héréditairement tenace...

Bref, il fit tant et tant... que Joseph devint rouge pur et dur : comparés à lui nos socialistes actuels paraîtraient de frêles jeunes filles chlorotiques... Circonstance aggravante, l'aîné entraîna dans son sillage son jeune frère Melchior, clerc de notaire. Le fameux conflit des générations étant loin d'être une invention moderne, les deux frères furent donc libres penseurs, socialistes anarchisants, [24] syndicalistes et coopérateurs, et Melchior surnommé, le tabellion rouge…

Jamais pourtant mon grand-père ne tenta de me catéchiser. [25] Je crois qu'il fut fidèle à l'idéologie choisie sans entretenir aucune sorte d'illusion. Sa vision historique demeura très réaliste et j'ai gardé le souvenir de ses commentaires privés sur LA révolution. Je me fais un devoir, assorti d'une jubilation profanatrice, de les rappeler alors que les flonflons de la commémoration se sont éloignés, sans trop espérer réussir à nuancer les idées reçues en la matière. Deux siècles de désinformation systématique et Malet-Isaac, dont les livres d'histoire inondèrent les cours complémentaires et les écoles primaires supérieures jusqu'à la guerre, sont passés par-là...

Ainsi, son ami Edouard Herriot, plus jeune de quatre ans, brillant normalien et premier à l'agrégation de lettres classiques à vingt-deux ans, commençait une carrière de filiforme - eh oui ! - professeur de lycée lyonnais. Or voici les propos du futur maire de Lyon que mon grand-père prenait un plaisir subtil à rapporter :

« Malgré mes convictions républicaines, je suis forcé de reconnaître que la France ne doit son héritage admirable, sa structure religieuse, artistique, morale et civile, tout ce qu'elle possède de bon et d'heureux, ni à la République, ni à Napoléon, mais bien à ses rois. Ils peuvent avoir commis des erreurs, mais ils ont fait la grandeur de la France. »

Edouard Herriot se voulait historien, Joseph Sigward également et ils étaient intellectuellement honnêtes. D'où leur indignation, par exemple, sur la position de Saint-Just [26] déconseillant une consultation populaire craignant que la réponse n'entraînât la restauration de la monarchie !

Mais l'aspect qui gênait le plus nos deux amis demeurait le caractère éminemment policier de cette République naissante... [27]

Herriot après une longue quête dans la mouvance révolutionnaire, avait rallié le parti radical et la Ligue des droits de l'homme au moment du procès Zola. Devenu le conseiller officieux de mon grand-père, il tenta de freiner son tempérament fougueux et l'aida souvent à se tirer des pièges dans lesquels mon aïeul excellait à tomber. J'ajoute qu'en attendant de participer au lancement de la Mère Brazier le futur habitué du col de la Luère appréciait les talents culinaires de Marie-Catherine, ma grand-mère, et particulièrement son civet de lapin au vin rouge et aux pâtes fraîches. Conseiller municipal en 1904, maire de Lyon en 1905, Herriot entra au Sénat en 1912. Ces promotions rendirent l'amitié encombrante...

Sa profonde amitié pour Joseph se dilua au fur et à mesure de sa réussite politique. A ma connaissance, le dernier signe de son attachement semble être l'envoi de sa thèse de doctorat : Madame Récamier et ses amis d'après de nombreux documents inédits. Plon-Nourrit, 1905. Deux volumes in-8 brochés avec cette dédicace lourde d'une gêne sous-entendue : A mon ami Joseph Sigward, militant qui ne compose pas... accompagnés d'une photographie prise par l'artiste lyonnais Bioletto.

Je sais encore que le maire de Lyon l'invita à l'exposition de la soie, qui se tint à Lyon en juin 1914 : je ne pense pas que Joseph s'y soit rendu...

Le conseiller de mon grand-père fut ensuite Jacques Bonzon, un avocat spécialisé dans les problèmes de lutte sociale et directeur de La liberté d'opinion. Leurs relations semblent s'être limitées au traitement des affaires.

Ce qui est certain c’est qu’elles ne présentèrent jamais le côté affectif qu’elles avaient connu avec Herriot. [28]

Mon absence d'enthousiasme sur ses options politiques laissa Joseph indifférent. Je crois savoir pourquoi : contrairement aux apparences il n’était pas plus démocrate que je ne le suis !

Eh oui ! On en revient toujours au Corpus d'Aristote… Dans l' Éthique à Nicomaque, après avoir fait l’éloge de la royauté, le philosophe enchaîne : Oui évidemment, il y a la démocratie... Mais c’est une utopie ! Car, pour qu’il y ait démocratie, il faudrait qu’il y ait, aussi, égalité des vertus chez les citoyens... et alors là…

En revanche, il est un sujet sur lequel il insista fort : la famille. Je compris beaucoup plus tard combien il devait être important pour lui de passer le témoin, gage du bon enchaînement de notre saga.

C’est pour tout cela qu’il devint le récitant de la fabuleuse histoire des Sigward issus du vieux pays... der Vaterland ! [29]

C'est ce que je vais essayer de vous conter...

Sigward
Joseph Sigward devant son public

Les Sigward

Et d’abord un bref rappel
sur la façon dont s’est constitué le pays de nos ancêtres…


– Au Ier millénaire avant J.C. Les Germains s'installent entre Rhin et Vistule, refoulant les Celtes en Gaule de 55 à 16 avant J.-C.


– Après le désastre où Publius Quintilius Varus, général romain, perd la vie, massacré avec ses légions par les Germains d'Arminius dans le Teutoburger Wald (9 après J.-C.), Rome ne réussit à s'établir que sur la rive gauche du Rhin.


– Plus tard, la victoire de Germanicus sur Arminius ne change rien à cette situation.


– A partir de Trajan, [30] entre le limes qui protège Rome et les Barbares, s'étendent les champs Décumates. [31]


– Ve-IXe siècles : après l'effondrement de l'Empire romain d'Occident, plusieurs royaumes germaniques sont créés. Le plus important, celui des Francs, forme en 800 l'Empire carolingien.


– En 843, les trois fils de Louis le Pieux signent le traité de Verdun qui partage l'Empire. Le royaume de Germanie naît de cette division.


– En 962, le saxon Otton Ier le Grand, roi de Germanie et d'Italie, fonde le Saint Empire romain germanique comprenant les royaumes de Germanie, d'Italie, et à partir de 1032 celui de Bourgogne.


– En 1024, la dynastie franconienne, qui succède aux Ottoniens, se heurte à la papauté : c'est la querelle des Investitures, marquée par l'humiliation d'Henri IV à Canossa (1077). [32]


– C’est un conflit opposant la papauté et le Saint Empire au sujet de la collation [33] des titres ecclésiastiques. Il aboutit au concordat de Worms (1122), qui établit le principe de la séparation des pouvoirs spirituel et temporel.


– En 1138, les Souabes (Hohenstaufen), avec Frédéric Ier Barberousse (1152-1190) et Frédéric II (1220-1250), engagent la lutte du Sacerdoce et de l'Empire qui se termine apparemment [34] à l'avantage de Rome (1157-1250) : un conflit qui opposa, en Allemagne et en Italie, l'autorité pontificale (Sacerdoce) à l'autorité laïque (Empire). Commencé par la lutte entre le pape Alexandre III et l'empereur Frédéric Ier Barberousse, il se termine par la victoire du pape Innocent IV sur l'empereur Frédéric II.


– En 1250-1273, c’est le Grand Interrègne, période d'anarchie durant laquelle le trône du Saint Empire est vacant, ce qui favorise l'émancipation des principautés.


– 1273 : Rodolphe Ier de Habsbourg est élu à la tête de l'Empire.


– 1356 : Charles IV, par la Bulle d'or, [35] fixe les règles de l'élection impériale.


– XVIe siècle : l'Empire, à son apogée avec Maximilien Ier (1493-1519) et Charles Quint (1519-1556), voit son unité brisée par la Réforme protestante.


– XVIIe siècle : la guerre de Trente Ans (1618-1648) ravage le pays. Les traités de Westphalie confirment la division religieuse et politique (350 États) du pays.


– XVIIIe siècle : les Hohenzollern, qui obtiennent le titre de rois en Prusse (1701), dominent l'Allemagne sous Frédéric II (1740-1786), qui protège les Lumières (Aufklärung). [36]

C’est à cette époque que
nombre de verriers allemands arrivent en France

Verriers
Verriers

Il faut sans doute y voir l’influence de Colbert [37] encourageant de telles initiatives avec la création des manufactures royales et royales d’Etat [38] et le statut privilégié qu’elles étaient censées apporter aux volontaires.

Les Sigward, trop fiers de leur passé et jaloux de leur indépendance, ne tombèrent pas dans le piège qui auraient fait d’eux des verriers hautement spécialisés, sortes d’esclaves nantis... mais esclaves tout de même. Ils allaient conserver jusqu’au début du vingtième siècle la liberté de l’errance millénaire.  

Notre nom en tant que patronyme et sous différentes formes dont les plus courantes sont : Sigward, Sigwardi, Sigwart, Siegward, Siegwart, Sigewartus, se rencontre dans de nombreux documents de l'Allemagne du sud et de Saxe dès l'an 900. Ainsi, au milieu du 9° siècle, le noble Sigewar, qui serait notre plus ancien ancêtre identifié, [39] fonde la cellule de l'Alb en la rattachant à l'abbaye de Rheinau. Cette cellule deviendra la Maison des Prières de Saint-Blasien, [40] un lieu charnière pour notre ligne…

Aujourd’hui encore, sur les pentes du Feldberg entre Rhin et Danube, les vieilles gens de Forêt Noire racontent que ce pieux personnage aimait la compagnie des petites filles. Comme il était, ma foi, un très gentil seigneur, les paysans l’approvisionnaient eux-mêmes en chair fraîche… Rien à voir cependant avec Gilles de Rais ! Il ne tuait pas… il adoptait. D’où une parentèle compliquée à l’extrême.

Plus tard, un chevalier, der Ritter Sigward, descendant de l’édifiant pédophile, se rallia à la deuxième croisade [41] conduite par Conrad et Louis VII de France. Au cours de cette expédition, les Sarrasins s’étaient emparés d’une forteresse chrétienne : il fallait la reprendre.

Devant les remparts, le choc entre les cavaliers était d’une telle sauvagerie que Sigward perdit son destrier tué sous lui. Un adversaire, le voyant pied à terre, le chargea. Bien campé sur ses jambes, der Ritter enfonça son épée jusqu’à la garde dans le ventre du cheval. Monture et cavalier ennemis tombèrent sur lui. Son arme était brisée. Réussissant à se dégager, il s’empara du sabre recourbé du Sarrasin empêtré dans ses harnachements et lui trancha le cou. Le cimeterre à la main, il fut le premier à franchir la porte de la forteresse, décollant tête après tête.

Le soir de la bataille, l’empereur Conrad aurait alors déclaré devant tous les chevaliers : Sigward, tu mérites bien ton nom : tu es vraiment le Sieg Wärter = le gardien de la victoire. [42] A noter que le plus ancien blason connu de notre famille est un rébus [43] illustrant cette histoire. Un bras armé d'un cimeterre, équivalence graphique de Sieg = victoire + bras armé sortant d'une tour, équivalence graphique de Wärter = gardien = la tour.

A peu près à la même époque, une trentaine d’années avant, un personnage important porte notre patronyme. Nous le connaissons bien grâce à deux ouvrages : Les évêques de Minden jusqu'à la fin des investitures du docteur Erich Gisbert et Les évêques de Minden à l'époque des travaux réalisés sur la cathédrale de Martin Krieg, dans une traduction faite par Monsieur Guibout, [44]

Ce Sigwart, dont le prénom semble avoir été Lothar, mérite que nous lui consacrions quelques pages car, évêque consciencieux et fidèle ami de son prince, il fut un mécène et un amateur éclairé, comme nous allons le voir. Après une période fort troublée par les dissensions entre partisans du Pape, les grégoriens, et ceux de l'Empereur, l'évêque Sigwart ramena le calme et l'ordre dans le diocèse de Minden. Il était temps ! Les chroniques de l'évêché racontent que le futur saint Gorgonius décapita lui-même l'évêque Volkmar en 1095 !

Avec Sigward le saxon, s'installait une chaire épiscopale enfin stable. Issu d'une famille noble, parent de la lignée des comtes de Schaumburg, il avait été confié, très jeune, à l'école de la cathédrale de Minden. Il fut chanoine, devint prieur et enfin fut élu, à l'unanimité, évêque par le chapitre en 1120.

Les sources ne permettent pas de le situer politiquement. Il semble ne pas avoir entretenu des relations très cordiales avec Henri V, un Salien, et Konrad III, un Staufen. Ainsi, il ne se manifesta jamais à la cour de Henri et une fois seulement à celle de Konrad. En revanche, il demeura très souvent à la cour de Lothar de Supplinburg, le saxon.

Il est avec ce prince à Strasbourg en 1126. La même année, il bénit l'église de Helmarschausen. En 1128, on le retrouve toujours avec Lothar à Aix la Chapelle. En 1129, il consacre l'église d'Elten et, après un séjour à Cologne et Duisbourg en juin, celle de saint Servatius à Quedlinburg. Pendant tout ce semestre il est resté avec Lothar.

Les années suivantes le verront se consacrer entièrement à son diocèse. Il faut attendre le 1er janvier 1134 pour le retrouver à Cologne. Il célèbre la fête de Pâques avec Lothar à Halbertsdadt le 15 avril. Il séjourne encore dans cette ville en 1135 le 9 avril et le 1er août. Fin juin 1136, il est à Goslar [45] auprès de Lothar.

Cette même année, il consacre plusieurs églises dans le diocèse d'Utrecht. En revanche, il ne semble pas avoir participé à la diète impériale du 15 août à Würzbourg d'où Lothar partit pour son deuxième voyage à Rome. Il n'est cité dans aucun des documents établis en cette circonstance. Il ne résidera à la cour du roi Konrad III, le premier des Staufen, qu'une fois, le 5 janvier 1139 : normal, compte tenu de son ascendance et de son amitié avec Lothar, le souverain saxon.

Avant Sigward, et pendant des décennies, le diocèse avait beaucoup souffert des luttes intestines. Sous son impulsion les dons affluèrent. Sa famille et lui montrèrent le chemin aux nobles.

Il donna, par exemple, plus de cent fermes situées à l'ouest de la Leine ! Sa mère offrit une propriété située à Barchussen, près de Kleinbremen. Une noble dame Berburga et son fils Thiefmar firent don de leurs possessions de Geinhusen, Langrothern et Hanhurst. Par ailleurs, Sigwart atteste qu'une certaine Rasmoda, religieuse à Wunstorf, offrit, avec l'accord de sa sœur Bertheide, nonne à Freckenhorst et celui de son bailli Lindolf de Waltingerothe, tous les biens hérités de son oncle Thuring.

Ce prince de l'Eglise montra également beaucoup d'intérêt pour les arts. En témoigne la petite église d'Idensen qu'il fit construire comme chapelle funéraire. C'est une réalisation extraordinaire. Couverte de plomb, construite en pierre de taille, pourvue de quatre autels, décorée de peintures magnifiques, c'est la plus belle chapelle rurale du diocèse de Minden. On y retrouve les influences méridionales et orientales. Les fresques sont parmi les plus belles d'Allemagne. [46] Le chanoine Heinrich Tribbe pense que ce passionné que fut Lothar Sigwart, multipliant les fondations et encourageant les artistes, a également décidé des travaux qui modifièrent profondément la cathédrale, notamment la construction du grand clocher central. Lothar Sigwart mourut le 28 avril 1140 et fut enterré, selon son vœu, à Indensen, dans cette chapelle qu'il avait fait construire.

Voilà ce que l'on peut retenir du plus ancien, et célèbre, porteur du nom.

De son côté, Christoph Sigwart, professeur de philosophie et auteur d'un livre sur la famille paru en 1895 à Tübingen, [47] évoque le cartulaire du Würtemberg de l'évêque Günther von Speier. Dans ce document, daté de l'année 1147, il est fait mention des deux frères Sigewartus, Albertus et Swigerus. Siegwartus apparaît encore le 1 juillet 1160 dans un document de Speier.

Au milieu du quinzième siècle, on commence à trouver ce nom avec des variantes dans les registres de Heidelberg :

– 1448, le 30 juillet, Andreas Sigwardi d'Etlingen.

– 1451, le 20 mars, Nicolaus Sigwardi d'Etlingen.

– 1483, le 21 avril, Nicolaus Sigwardi.

– 1493, le 6 octobre, Michaël, magister.

– 1520, le 9 octobre, Johannes Sigwardt, magister.

puis dans ceux de Tübingen :

– 1486, Nicolaus Sigwart, magister honorem.

– 1498, le 20 juin, Michaël Sigwart.

– 1507, le 7 juin, Martinus Sigwart de Weltzem.

– 1518, le 20 février, Johannes Sigwart de Etlingen.

– 1528, le 10 juillet, Jacobus Sigwart de Steinberg.


Christoph Sigwart ajoute avoir relevé dans la liste des chanoines, vicaires et chapelains de l'évêché de Stuttgart un Martin Sigwart, vicaire en 1534. Son nom est assorti du commentaire suivant dans le livre Histoire de l'église du Würtemberg :

"Un chanoine très croyant de Stuttgart, Martin Sigwart, fut accueilli dans le domaine des comtes Albrecht et Georg von Hohenlohe."

Notons toutefois qu’avec une absence totale de rigueur intellectuelle, l’universitaire ne cite dans son ouvrage que des porteurs du nom juristes ou clercs. Pas un mot sur les maîtres-verriers qui sont pourtant la base originelle de tous les porteurs du patronyme !

Or, je possède un document de 1586, un bordereau de redevances versées par les sieurs Greiner et Stenger verriers à eux-mêmes et à un certain Sigwart justement maître verrier.

Le voici.

Sigward

Johann Georg Sigwart (1554-1618)

Johann Georg Sigwart (º15/10/1554, †16/10/1618), docteur et professeur de théologie (protestante), recteur de l'université de Tübingen. Il était petit-fils du maître-verrier Joseph Sigward qui créa la verrerie de Rudersberg vers 1500, et fils de Michael Sigward (º1507, †03/02/1563, le frère aîné de Johann-Georg), qui fut maire de Winnenden et magistrat (administrateur de prévôté) et de Margarete Grüninger ou Grienenberger, (º1522 Winnenden, †1569); il était donc le neveu de notre ancêtre Johann-Georg Sigward qui fut maître-verrier à Walkersbach (º1525, filleul du Dr Faust). Son frère Martin, diplomate, fut anobli par le margrave de Bade en 1600. Les armoiries de cette branche aînée figurent sur ce portrait de Johann Georg à 41 ans (en 1596).
Si notre cousin consent malgré tout à citer les Si(e)gwart suisses - qui sont verriers, ce qu'il oublie de préciser pour éviter les rapprochements - il ne le fait selon toute vraisemblance qu'à cause de la célébrité relative de Constantinà Siegwart-Müller, adversaire malheureux du général Dufour dans l'affaire du Sonderbund...

Un bien curieux comportement pour cet érudit qui avait accès facile à toutes les sources documentaires...

Christophe décide donc arbitrairement de faire commencer sa ligne à Michaël, bourgmestre de Winnenden, feignant de n'en savoir plus. Or, Josef, le père de Michaël, était verrier et, si nous avons peu de détails sur sa vie, nous en savons suffisamment, en tout cas, pour en faire le plus ancien agnat, l'ancêtre commun aux branches allemande, suisse et française.

Christophe, le philosophe, ne pouvait l'ignorer !

Walter Neutzling pense que le statut des nobles verriers, beaucoup moins gratifiant en Allemagne qu'en France, peut être une explication au comportement de l'universitaire... Ecrivant ses mémoires un peu avant sa mort, il a donc, en toute conscience, tordu le cou à la vérité historique voulant se persuader que personne après lui ne remettrait en cause son travail et sa signature frappés d'un sceau prestigieux de sérieux et de rigueur intellectuelle.

Dommage pour lui !

Embleme

Figure emblématique (Hors-texte)

Notes

– [1] Bailli, chargé de la haute et basse justice.

–  [2] Négociateur.

– [3] Honorat de Bueil, seigneur de Racan, poète né en 1589 à Aubigné, aujourd’hui Aubigné-Racan, Sarthe : mort à Paris 1670, auteur de stances élégiaques et des Bergeries, pastorale dramatique qui trahit l'influence italienne. Membre de l’Académie française.

– [4] Jusqu’à la naissance, en 1894, de mon père Francis. L’incompréhension tenace entre mon grand-père et lui fit qu’il rejeta ce qui lui semblait une chape trop lourde. Il découragea les contacts entre son père et moi. Plus surprenant, il n’aima pas, au début de mes travaux, que je tente de vérifier les vérités révélées du passé glorieux de la famille. Plus tard non seulement il les admit, mais il m’aida en réactivant des souvenirs jusque-là volontairement masqués. J’espère très fort que mon travail donnera à l’un de mes descendants l’envie de renouer avec la tradition millénaire.

–  [5] L’héritier de sa Maison.

–  [6] Numa Denis Fustel de Coulanges, historien français né à Paris mort à Messy (1830-1889) : auteur de la "Cité antique" et d'une très remarquable Histoire des institutions politiques de l'ancienne France, œuvre grave, majestueuse, qui honore la science française. Par sa passion de la vérité, la sévérité de sa méthode, la simplicité et la noblesse de son style, Fustel a exercé une légitime influence.

–  [7] Mon numéro 3 en ligne agnatique.

–  [8] Jules Michelet, historien français (Paris 1798 - Hyères 1874). Chef de la section historique aux Archives nationales (1831), professeur au Collège de France (1838), il fait de son enseignement une tribune pour ses idées libérales et anticléricales. Parallèlement, il amorce sa monumentale Histoire de France (1833-1846, dont il reprendra la publication de 1855 à 1867) et son Histoire de la Révolution française (1847-1853). Suspendu en janvier 1848, privé de sa chaire et de son poste aux Archives après le coup d'État du 2 décembre, il complète son œuvre historique tout en multipliant les ouvrages consacrés aux mystères de la nature et à l'âme humaine (L'Insecte, 1857 : La Sorcière, 1862).

–  [9] Adolphe Chéruel, historien français né à Rouen mort à Paris (1809-1891) : auteur d'une magistrale Histoire de France pendant la minorité de Louis XIV et d'un Dictionnaire des institutions de la France. Il a publié les Mémoires de Saint-Simon.

– [10] Lorsqu'on reprochait à Fustel de Coulanges d'avoir dit que la Gaule avait été conquise aisément par César, il répondait qu'il l'avait affirmé parce que c'était la vérité, même si celle-ci pouvait être ressentie injurieuse pour nos ancêtres les Gaulois.

–  [11] Les Parques, divinités latines du Destin, identifiées aux Moires grecques Clotho, Lachésis et Atropos (en latin Nona, Decima et Morta) qui présidaient successivement à la naissance, à la vie et à la mort des humains.

–  [12] Paroles et musique de Niollet.

–  [13] Paroles et musique de Gustave Nadaud.

–  [14] Pierre Jean de Béranger, chansonnier français (Paris 1780 - id. 1857). Ses chansons, qui idéalisèrent l'épopée napoléonienne (Parlez-nous de lui, Grand-Mère) et célébraient les gens du peuple (le Dieu des bonnes gens), lui valurent une immense popularité.

–  [15] Quotidien fondé en 1904 et dirigé par Jean Jaurès jusqu'en 1914, organe du parti communiste français à partir de 1920.

–  [16] Revue du mouvement nationaliste et royaliste fondée en 1899, devenue un quotidien en 1908, interdite en 1944. Jacques Bainville et Léon Daudet en furent les principaux animateurs.

–  [17] Revue créée en 1929 par Lucien Febvre et Marc Bloch, pour rompre avec l'histoire événementielle et rapprocher la méthode historique des sciences humaines.

–  [18] Plus tard, je découvris grâce à lui L’Epoque de Jean de Kérillis.

–  [19] La solidité, la profondeur, la minutie, l'exactitude allemande.

–  [20] Je traduis, en simplifiant, par : Nous aimons le combat pour le combat !

–  [21] Selon Piéron, stimulation n'atteignant pas un niveau manifestant sa présence. On dit aussi infraliminaire dans le sens d'inférieur au seuil d'éveil de la conscience.

–  [22] Par exemple, les verriers à vitre recevaient à Rive de Gier des salaires très élevés, grâce à une association formée entre eux pour empêcher l'introduction dans les ateliers d'apprentis étrangers à leurs familles.

–  [23] Tomás de Torquemada, dominicain espagnol (Valladolid 1420 - Ávila 1498), inquisiteur général pour toute la péninsule Ibérique (1483), est resté célèbre pour son intolérance et sa rigueur. Son Instruction (1484) servit de base au droit propre de l'Inquisition.

–  [24] Tendance représentée par le Prince Pierre Alexandre Kropotkine 1842-1921 théoricien pur et dur de l'anarchie, auteur de Paroles d'un révolté et de Conquête du pain.

–  [25] Il l'avait tenté avec mon père : fiasco total, en somme, une revanche posthume pour François Marie !

–  [26] Louis Antoine Saint-Just, homme politique français (Decize 1767 - Paris 1794). Député à la Convention (1792), admirateur de Robespierre, membre de la Montagne et du club des Jacobins, il demande l'exécution sans jugement du roi et prône une république égalitaire et vertueuse. Membre du Comité de salut public (30 mai 1793), il précipite la chute des Girondins et devient le théoricien et l'Archange de la Terreur. Commissaire aux armées, il se montre implacable à l'égard des responsables pusillanimes ou corrompus et contribue à la victoire de Fleurus (26 juin 1794). Entraîné dans la chute de Robespierre (9-Thermidor), il est guillotiné.

–  [27] Jugez-en ! En juin 1792, l'Assemblée proclame la Patrie en danger. Du coup, si en mai la déportation s'opère encore sur la dénonciation de vingt citoyens actifs - quel beau qualificatif pour des mouchards ! - en août, celle de six personnes suffit et en octobre 1793, de mieux en mieux, un déportable peut être mis à mort sur dénonciation de deux citoyens !
Dans sa documentation très riche, dont j'ai heureusement récupéré une partie, le reste étant allé dans différentes bourses du travail, se trouve un ouvrage datant du 3 brumaire an IV, soit le 25 octobre 1795, et intitulé : Recueil des dispositions du code des délits et des peines et des lois sur la police rurale et municipale et sur l'état-civil : relatives aux fonctions des officiers de l'état-civil, agens municipaux et commissaires du pouvoir exécutif près les administrations municipales.
A la page 53 de ce manuel, relié avec des assignats, on trouve cet incroyable monument : un chapitre traitant de la dénonciation civique avec modèle de lettre-type et la façon de signer. Je cite : le dénonciateur, les témoins, l'officier de police. La délation élevée au rang de vertu républicaine... Ah ! Parlez-moi des grands ancêtres !

–  [28] Edouard Herriot, homme politique français (Troyes 1872 - Saint-Genis-Laval 1957). Maire de Lyon (1905-1957), sénateur (1912) puis député (1919) du Rhône, président du parti radical (1919-1926 : 1931-1935 : 1945-1957), il constitua le Cartel des gauches et fut président du Conseil avec le portefeuille des Affaires étrangères (1924-25). Il fit évacuer la Ruhr et reconnaître l'U.R.S.S. Mais sa politique financière échoua. Il présida la Chambre des députés (1936-1940) puis l'Assemblée nationale (1947-1955). Académicien français. Orateur de grand talent, humaniste à la culture étendue, il réussit à représenter le Français moyen à qui il donna une valeur exemplaire. Le cœur, essentiel aux hommes d’État, a-t-il écrit. Il fut moqué des caricaturistes. Au régime des consciences qui se louent, il semble avoir mérité l’estime.
Maire de Lyon à partir de 1905, sénateur puis député à partir de 1919, chef du Parti radical à la chute de Caillaux en 1919, il le reste jusqu’à sa mort en 1957. Trois fois président du Conseil entre 1924 et 1932, président de la Chambre des députés à plusieurs reprises, son influence est très grande. Vedette politique à partir de 1924, il l’est encore en août 1956 au cours du débat parlementaire où Mendès-France laisse rejeter la C.E.D. (communauté européenne de défense). Il a aimé entretenir sa gloire. Distinguer la malchance des fautes qu’il a commises serait tenter de discerner l’erreur de jugement de l’insuffisance du caractère.
De ses deux passages à la tête d’un gouvernement dit de Cartel des gauches, gouvernement homogène radical avec soutien S.F.I.O., il laisse une image antithétique : pour les uns, il est l’athée persécuteur, le sectaire antireligieux, le patriote naïf, sensible à ses succès d’estrade à la Société des Nations, et le responsable du désastre financier : les autres voient en lui l’homme d’intelligence et d’autorité, l’esprit de conciliation attaché à l’union nationale à l’intérieur et à la construction d’un front uni des démocraties à l’extérieur. Deux gestes politiques restent dans les mémoires. En juillet 1926, il s’attaque au projet des décrets-lois pour garantir les libertés parlementaires, se donnant, dans le labyrinthe des luttes d’influences au sein de son propre parti face à Caillaux, le rôle de défenseur des libertés républicaines. En décembre 1932, l’Angleterre et les États-Unis n’ayant jamais accepté de lier le paiement des dettes de guerre de la France aux États-Unis au paiement des réparations par l’Allemagne, Herriot tombe sur le respect de la signature donnée et déclarera de cette chute : C’est le plus beau moment de ma vie publique.
À la vérité, en 1924, Herriot, chef du Cartel et du premier gouvernement de gauche depuis la guerre, se heurtait à la première crise financière de caractère intérieur. Il ne sut ni imposer l’impôt sur le capital ni modifier la convention de la Banque de France qui lui refusa son concours. À l’extérieur, pourtant, l’évacuation de la Ruhr levant une hypothèque nécessaire, le plan Dawes ramenait les États-Unis en Europe. Positive était la reconnaissance de l’U.R.S.S. (octobre 1924) et l’effort fait à Genève pour concrétiser une politique efficace de désarmement dirigée par la S.D.N. autour du triptyque : arbitrage, sécurité, désarmement. En 1926, son deuxième ministère est renversé le jour de sa présentation. En 1932, son troisième ministère tombe en pleine tourmente due à la grande crise économique et à la montée du fascisme en Europe. De 1934 à 1936, sous trois présidents du Conseil différents, il se livre à ces obscures manœuvres de couloirs que connaissent les gouvernements dits d’union. Après 1936, il devient de plus en plus modéré. À Vichy, le 10 juillet 1940, il conseille le ralliement à Pétain tout en s’abstenant personnellement lors du vote.
De 1942 à 1944, il est placé en résidence surveillée et, entre le 12 et le 18 août 1944 à Paris, Laval tentera en vain d’obtenir de lui la convocation de l’Assemblée nationale.
En 1945, il est à nouveau maire de Lyon : de 1947 à 1954, il est président de l’Assemblée nationale : entre-temps, il s’est employé à restaurer le Parti radical. «Ce vétéran des débats, des rites et des honneurs de la IIIe République [...] ce patriote en qui les malheurs de la France avaient éveillé la désolation plutôt que la révolution», écrira de Gaulle. Édouard Herriot a laissé des Mémoires (Jadis, 1948-1952) et de nombreux essais, dont La Vie de Beethoven (1929). Ancien élève de l’E.N.S., agrégé de lettres, il avait consacré sa thèse de doctorat à Madame Récamier et ses amis (1904).

–  [29] Le pays des ancêtres.

–  [30] Trajan, en latin Marcus Ulpius Traianus (Italica 53 - Sélinonte de Cilicie 117), empereur romain (98-117), successeur de Nerva. Par la conquête de la Dacie (101-107), il assura la sécurité des frontières sur le Danube et, en Orient (114-116), il lutta contre les Parthes et étendit l'Empire jusqu'à l'Arabie Pétrée, l'Arménie et la Mésopotamie. Il se montra excellent administrateur et fut un grand bâtisseur.

–  [31] Décumates (champs), territoires entre Rhin et Haut-Danube, annexés par Domitien et protégés par un limes que les Alamans forcèrent en 260.

–  [32] Canossa, village d'Italie (Émilie). Le futur empereur germanique Henri IV y fit amende honorable devant le pape Grégoire VII durant la querelle des Investitures (28 janvier 1077), d'où l'expression aller à Canossa, s'humilier devant son adversaire.

–  [33] Action de conférer un bénéfice ecclésiastique, un titre, un grade universitaire, etc.

–  [34] En fait l'influence de la papauté en sortit diminuée.

–  [35] Bulle d'or, acte marqué de la capsule d'or du sceau impérial, promulgué en 1356 par Charles IV et qui fixa les règles de l'élection impériale, qu'elle confia à sept Électeurs, trois ecclésiastiques et quatre laïques.

–  [36] Die Aufklärung les Lumières.

–  [37] Colbert (Jean-Baptiste), homme d'État français (Reims 1619 - Paris 1683). Recommandé à Louis XIV par Mazarin, dont il était l'homme de confiance, il contribua à la chute de Fouquet, devint surintendant des Bâtiments (1664), contrôleur des Finances (1665), puis secrétaire d'État à la Maison du roi (1668) et à la Marine (1669). Il exerça peu à peu son activité dans tous les domaines de l'administration publique. Par des mesures protectionnistes et s'appuyant sur les théories mercantilistes, il favorisa l'industrie et le commerce, fit venir en France des artisans de l'étranger, multiplia les manufactures d'État, réorganisa les finances, la justice, la marine, créa le régime de l'inscription maritime et la caisse des invalides, fonda plusieurs compagnies royales de colonisation (des Indes orientales et occidentales, 1664 : du Levant, 1670 : du Sénégal, 1673) et favorisa la «peuplade», du Canada. Membre de l'Académie française, il constitua en 1663 un «conseil», noyau de la future Académie des inscriptions, fonda en 1666 l'Académie des sciences, créa l'Observatoire en 1667, patronna Le Brun. Il publia une série d'ordonnances destinées à uniformiser et rationaliser la législation selon les principes de la centralisation monarchique. À partir de 1671, il tenta de lutter contre les dépenses royales, mais son influence diminua au profit de celle de Louvois.

–  [38] Manufacture (du latin médiéval manufactura, travail à la main) Manufacture royale : en France, sous l'Ancien Régime, établissement industriel appartenant à des particuliers et bénéficiant de privilèges royaux accordés par lettres patentes. Manufacture royale d'État : établissement appartenant à l'État et travaillant essentiellement pour lui.

–  [39] Tous les spécialistes, de Walter Neutzling au docteur Möricke en passant par le redoutable et regretté Otto Penz, affirment qu’il est notre aïeul. Warum nicht !

–  [40] Voir annexe N°1 consacrée à Saint-Blasien.

–  [41] Croisade décidée par Conrad III de Hohenstaufen à la suite de l'intervention de Bernard de Clairvaux à la diète de Spire les 25 et 27 décembre 1146. Je rappelle, pour sourire, que Bernard - pas encore saint ! - avait convaincu avec beaucoup de flamme les deux princes de partir mais… lui, resta !

–  [42] Je dois cette anecdote au directeur de l'Institut Goethe, avenue d’Iéna, avec qui j’avais déjeuné en 1974.

–  [43] Sieg (der) pluriel : Siege (victoire f ) - Wärter au masculin - au pluriel : Wärter, feminin pluriel  Wärterinnen, (der, die) gardien m, -enne f.
La branche suisse Siegwart a repris ce blason avec quelques différences selon les agnats. La fiche représentée est celle déposée aux archives de Lucerne.

–  [44] Germaniste distingué et directeur du lycée César Lemaître de Vernon.

–  [45] Goslar, ville d'Allemagne (Basse-Saxe), au pied du Harz : 45.939 h. Au temps de mon époque Péchiney, chaque fois que je me rendais à Hanovre, je logeais à Goslar, dans la vieille ville qui est un remarquable ensemble médiéval demeuré totalement intact.

–  [46] Voici ce qu'en dit François Avril dans Le temps des Croisades, N.R.F. : C'est l'un des plus rares ensembles de peintures murales dénotant une influence précoce du style italo-byzantin. Oeuvre d'une équipe d'artistes au style homogène, ces peintures opposent sur les travées de la nef diverses scènes de l'Ancien et Nouveau Testament, tandis qu'au bras nord du transept figurent quatre compositions relatives à la vie de saint Pierre. Parmi les peintures de la nef, l'une des mieux conservées nous montre l'Apôtre, entouré de diacres donnant le baptême dans une église. L'auteur de cette fresque avoue clairement sa dette à l'égard de l'art transalpin, dans le savant modelé des visages, l'élégante simplicité des draperies et l'accord choisi des couleurs où dominent les tonalités chaudes (brun rouge, ocre, pourpre violacé) ravivées de place en place de teintes fraîches (vert amande, bleu ciel). Ici encore nous retrouvons la formule d'origine romaine, du fond bleu encadré de vert. Ces peintures se trouvent dans un état de conservation satisfaisant. La richesse typologique fait rapprocher sur les voûtes de la nef le baptême et l'arche de Noé - l'eau qui sauve et les eaux de la mort ! - enfin le Jugement dernier et les vierges folles.

–  [47] Voir annexe consacrée à Christoph.

–  [48] La dérogeance est la perte de la qualité qui fait le noble, et donc le retour à l’état de roture. La perte de la noblesse et des privilèges qui y étaient attachés venait essentiellement de la non-observance du genre de vie noble convenant à la dignité de cet ordre. En France, il était interdit au noble d’Ancien Régime de se livrer au commerce - le maniement de l’argent est avilissant - ou d’exercer un métier manuel, particulièrement un métier mécanique, réputé ignoble. Mais il pouvait travailler la terre, si c’était la sienne ou celle du roi. Une ordonnance de 1560 faisait défense à tous gentilshommes ou officiers de justice le fait et trafic de marchandises, et de prendre ou de tenir ferme, par eux ou personne interposée, à peine [...] d’être privés des privilèges de noblesse et imposés à la taille. Et c’était la menace la plus grave pour un gentilhomme : être inscrit sur les rôles de la taille étant la marque même de la roture.
Néanmoins, il y avait des exceptions admises, ou mêmes prévues : l’art du verre et la métallurgie (maître de forges) étaient compatibles avec la noblesse. Une ordonnance de 1629 ouvrit aux nobles le commerce maritime, et une autre de 1701 le négoce en gros. Ces ordonnances, qui visaient à faire entrer la noblesse dans le circuit économique, n’eurent qu’un effet limité : les gentilshommes répugnaient aux activités marchandes, considérant le métier des armes comme le seul digne d’eux, et les bourgeois n'étaient pas davantage désireux de voir ces privilégiés qui ne payaient pas l’impôt s’introduire parmi eux pour partager leurs gains. Les États généraux réunis en 1614 mentionnent des suppliques du tiers en vue de répéter et de préciser les règles de la dérogeance.
Il y eut aussi les cas de dérogation accordés par le roi : pour une période limitée, un gentilhomme pouvait obtenir l’autorisation d’exercer une activité lucrative : ainsi ne perdait-il que momentanément ses privilèges. Quant à la noblesse, puisqu’elle venait d’une qualité du sang, elle ne pouvait être définitivement perdue que par suite d’action infamante ou de crime inexpiable. Hormis ces cas, les descendants d’un homme qui avait dérogé pouvaient toujours demander le recouvrement de leur qualité, s’ils apportaient la preuve d'une reprise du genre de vie convenable.
L’idée et la pratique de la dérogeance ont creusé un fossé profond entre les nobles, particulièrement les nobles d’épée, et le reste du peuple, c’est-à-dire la quasi-totalité de la nation à la veille de la Révolution. À l’opposé de la France, l’Angleterre n’a connu ni préjugés ni règlements quant au genre de vie de l’aristocratie : en conséquence, celle-ci était largement intégrée à la nation dès le XVIIe siècle.
Le Dr Faust par Rembrandt (1652)

 
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