GÉRALD LUCAS
(1934-1999)
Le semeur d'étoiles

Gérald a traversé la vie comme un météore, un astre incandescent et fantasque, avalant l'espace à belles dents, illuminant les ténèbres, éclaboussant ses amis de son rire éclatant. De son humour corrosif offensant les importants, il se moquait des cons, distribuait avec allégresse coups de poing dans la gueule et coups de pied au cul des hommes de pouvoir arrogants et vénaux, sans jamais mettre les pouces ou dissimuler sa bannière dans sa poche.

Ce pourfendeur d'imbéciles, semeur de paradoxes ou d'idées farfelues, était un être fondamentalement bon qui respirait le bonheur de vivre, répandant la joie autour de lui, avec au fond de son cœur une âme d'aventurier, de terroriste du bon sens.

Pygmalion, il adorait façonner les êtres à son image, leur insuffler sa foi, son idéal, sculpter leur caractère jusqu'à se dupliquer dans autrui.

Il sut donner davantage qu'il ne prit, même s'il butinait avidement les êtres, les pliant à sa convenance avant de les relâcher dans la nature bien plus riches qu'ils ne les avait découverts.

Les «Chroniques digestes et indigestes» illustrées par son ami Alain Babel, ont été publiées pour l'essentiel dans le billet d'humeur «En deux mots...» qu'il tenait chaque semaine dans Genève Home Information.

 

16 - AINSI PARLA LE PHILOSOPHE

Comme nous évoquions la fin des vacances avec force gémissements, le Philosophe prit la parole:

- Vous avez étymologiquement raison de craindre le travail! Ce mot dérive du bas latin «tripalium», instrument de torture conseillé en 578 par le concile d'Auxerre pour faire avouer les apostats. Travailler signifie donc «tourmenter» et «souffrir». Exécuter un ouvrage se disait «ouvrer»...

- Le travail serait donc une malédiction d'origine chrétienne? s'est exclamée délicieuse Angélique en retroussant à la fois ses lèvres carminées et sa jupette brodée.

Le Philosophe sourit devant la tentation :

- Oui. Et le chômage serait une bénédiction s'il était traité intelligemment par la société. Nos ancêtres surent le faire en des temps reculés.

- Intéressant ! Pourriez-vous poursuivre cette démonstration ? demandai-je en versant à boire.

- Facilement! dit le Philosophe. Quel métier pratiquaient les Seigneurs du moyen âge ? La guerre. C'était leur travail et en cela ils étaient utiles car ils défendaient leurs terres et leurs manants contre les pillages.

- De bandits ou d'autres seigneurs ? demanda, faussement innocente, délicieuse Angélique.

- Des deux, avoua le Philosophe. Lorsque la paix s'établit, les seigneurs s'ennuyèrent et allèrent trouver le roi.

«Seigneur, gémirent-ils, nous ne savons faire que la guerre, or tu as établi la paix. Comment allons-nous gagner notre pain ?»

Le roi réfléchit et dit :

- Je vais créer une aristocratie et vous aurez de l'argent afin d'ordonner des fêtes en vos châteaux et de vêtir vos belles de superbes atours».

Délicieuse Angélique battit des mains:

- Génial ! L'aristocratie serait donc la première solution sociale au problème du chômage ?

- Elle le fut, dit le Philosophe. La malédiction du travail nous a été enlevée par les machines...

- Avec le salaire! fis-je remarquer.

- Ce fut la grande erreur, dit le Philosophe. Si une machine produit plus vite et mieux qu'un homme, le bénéfice de son travail devrait être redistribué aux humains. Une part en argent. L'autre en temps libre.

Une amie ricana:

- Ce serait trop beau ! Vous suggérez des allocations chômage perpétuelles ? Ne craignez-vous pas que les paresseux en abusent ?

- Que nenni ! dit le Philosophe. D'ailleurs, la paresse n'existe pas. Elle n'est qu'une pause-réflexion, un réflexe de survie. N'oubliez pas que si le travail est souffrance, l'occupation choisie, la création, l'enseignement, la recherche, les arts en général sont générateurs de joie de vivre et de bien-être aussi bien personnel que social.

- Vous voulez dire que si la machine libère l'homme de l'obligation de gagner sa vie, ce dernier pourrait passer son temps à faire la fête ?

-... et à se cultiver, oui ! coupa le Philosophe. La fête est détente. Perpétuelle, elle lasse. Nous sommes arrivés à une ère où les mentalités doivent impérativement changer. Le devoir de l'homme est d'apprendre et d'enseigner tour à tour. De se passionner, s'enthousiasmer pour tout ce qu'il peut faire de son temps libre.

- Même l'amour ? demanda délicieuse Angélique d'une voix troublée.

- Si tout est fait avec amour, dit le Philosophe le pain sera meilleur, l'herbe plus verte, les vaches plus grasses...

- Les maladies disparaîtront ?

- C'est certain, dit le Philosophe.

- Et la mort ? Le Philosophe réfléchit :

- Nous descendrons dans la mort laissant derrière nous le corps, le bouquet et l'ivresse d'une vie harmonieuse. Exactement comme ce vin coule en mon gosier.

Ayant dit, il vida son verre.
   

18 - NATURE HEUREUSE DU CHAT

Le chat vivait parfaitement heureux entre l'homme et la femme, ses esclaves de toujours.

La femme vidait sa caisse, lui donnait sa pâtée et renouvelait régulièrement l'eau dans la soucoupe.

Parfois, elle jouait avec lui en lui lançant un haricot qu'elle venait d'éplucher; ou un morceau de papier froissé en une petite boule bien serrée.

Le chat bondissait, projetant la boule chaque fois plus loin d'un coup de patte foudroyant comme un penalty.

Il happait le haricot comme une souris et le ramenait tête haute, queue droite, fier comme un petit cheval.

Riant, la femme ramassait la petite cosse verte pour la relancer. Au bout de trois ou quatre courses à travers l'appartement, le chat se souvenait qu'il n'était pas un chien et s'en allait jouir d'un repos bien mérité sous le fauteuil du maître, son lieu de prédilection pendant les heures diurnes.

Le soir, quand l'homme rentrait de son travail, le chat venait à sa rencontre, tournait deux fois autour de ses jambes puis en choisissait une contre laquelle il se frottait en ronronnant.

Alors, l'homme se baissait, le soulevait par la queue jusqu'à ce que le chat, faisant mine de se révolter, se retourne prestement et effleure la main sacrilège d'une patte très encore veloutée. Sentant que la griffe n'était pas loin, l'homme le lâchait prestement.

C'étaient là, les règles du jeu.

La journée, le chat demandait à sortir sur le balcon où il s'endormait dans une corbeille d'osier, à l'ombre, l'été, d'un petit parasol planté dans la caisse à fleurs.

L'hiver, le chat aimait le balcon parce que les oiseaux, attirés par les graines que la femme dispensait généreusement, étaient des proies excitantes.

Il lui arrivait d'ailleurs de croquer un merle en passant, voire un ou deux moineaux. Jamais une mésange...

D'abord, la femme ne le lui aurait pas pardonné. Ensuite, les mésanges ont l'alerte plus vive et la réaction plus rapide que les piafs, hélas!

Le soir, le chat s'étalait sur les genoux de l'homme qui regardait la télévision, ou le long des jambes de la femme allongée sur le canapé, tricotant un œil sur une maille, un œil sur l'écran.

Le chat comprenait quelques mots du langage des hommes: Miam-miam. Son nom. Celui de l'homme. Celui de la femme. L'interdit «Non!» et un charabia «téjentichachat!» qui était le ronronnement de la femme quand elle le caressait. C'était largement suffisant pour survivre dans cet environnement.

Et puis un jour, la femme sortit pour ne plus jamais revenir...

Le chat sentit que l'ambiance avait changé. L'homme se mit à parler tout seul.

Parfois même à crier des mots que le chat n'avait jamais entendu. Des mots colère. Des mots douleur.

Il ne le caressait plus.

Mais bon, il lui donnait tout de même à manger.

S'il oubliait trop longtemps de changer sa litière, le chat s'en allait noblement faire ses petits besoins dans la salle de bain, au cœur de la baignoire.

Quand il grattait, ça faisait tout lisse sous la griffe et rien ne venait recouvrir l'excrément.

Ce n'était pas de sa faute, au chat, si l'odeur...

Ainsi reconditionné, l'homme rafraîchissait la litière. Un soir de pleine lune, l'homme balança un coup de pied excédé au chat qui traversa la pièce en vol plané.

«Ce doit être un nouveau jeu»... sourit l'animal qui fonça en retour, toutes griffes dehors, haro sur la chaussure ludique!

Le chat fut ravi quand l'homme, le soulevant par la queue (signe que le jeu continuait!), le projeta par la fenêtre du cinquième étage:

- Je vole, quelle chance! Je vais pouvoir attraper les ois...

Splatch!
 

58 – LE CHASSEUR DE DINOSAURES

Papa était chasseur, je m'en souviens très bien. Pas un chasseur ordinaire non. Un chasseur de dinosaures.

Chaque matin, il se levait, mettait son gourdin dans une petite mallette et s'en allait en clignant de l'œil aux enfants :

- Je vais chasser le dinosaure. Soyez sages ! Maman disait:

Quel courage cet homme !

Et elle mettait ses deux mains sur son cœur.

Mon petit frère courait vers le balcon pour regarder papa se mettre dans sa voiture. Puis il revenait vers nous en disant :

- Papa reviendra à midi, il a pris la voiture rouge.

Et papa revenait à midi. Il avait seulement suivi les traces des dinosaures. Il fallait tout d'abord qu'il choisisse la bonne proie. Normal.

Au repas de midi, papa mangeait du bout des doigts, il avait l'air préoccupé.

- Qu'est-ce que tu as, Albert ? demandait maman, inquiète. Mes pâtes ne sont pas bonnes ?

Tes pâtes sont excellentes, répondait papa. Mais tu sais, les dinosaures ne se traquent pas si facilement. Je crois qu'ils sont troublés par l'apparition dans leurs herbages d'un Tyrannosaure Rex. Un tout terrible, celui-là. Un carnassier. Il faudra que je l'élimine !

Telle idée lui coupait l'appétit.

Quand il est reparti, vers quatorze heures, c'est notre sœurette qui était au balcon. Elle a crié :

- Papa a pris la voiture noire ! Alors maman a baissé la tête, toute triste. Elle savait que la chasse serait longue. La voiture noire le lui disait.

Papa changeait de voiture selon le genre de chasse qu'il menait. La jolie rouge pour le petit Cœlurosaure, 1 mètre seulement sur sa longueur, 70 cm de hauteur, herbivore. Pas dangereux. La noire pour les longues chasses ou les lourdes proies qu'il fallait tracter. Le Seismosaurus, par exemple, avec son minimum de 50 tonnes et ses 47 mètres...

Ce soir-là, papa ne rentra pas. Il avait dû s'enfoncer très profond dans la jungle des villes à la poursuite du Tyrannosaure.

Ce dernier n'était pourtant pas très grand. Quatorze mètres tout au plus. Mais il pouvait se dresser sur ses pattes de derrière et ses terribles dents luisaient dans la nuit sombre en menace permanente.

On ne savait pas grand chose du Tyrannosaure. Il faisait peur. Son ombre même faisait peur. On murmurait que c'est un animal que l'on ne voit que pour mourir...

Le lendemain, papa ne rentra pas non plus. Il avait dû tendre ses filets.

En effet, il nous téléphona deux jours plus tard, tout excité :

J'ai acculé le Tyrannosaure dans son repaire. Il est déchaîné. Ne sortez surtout pas avant que je l'abatte, ce serait dangereux !

Trois jours passèrent encore et quatre nuits.

Puis la police vint nous dire que le Tyrannosaure avait tué papa qui s'était approché trop près. Mais le redoutable monstre avait été abattu ensuite par d'autres chasseurs que papa avait appelés à l'aide. Si ça pouvait nous consoler...

A l'enterrement, il y avait beaucoup de chasseurs. Maman était en noir, avec une voilette pour masquer son chagrin. Nous, les enfants, avions mis nos costumes du dimanche, comme pour une fête.

En somme, c'en était une: il y avait des fleurs et de la musique. Sauf que papa ne reviendrait pas.

J'étais l'aîné, alors j'ai dit à un monsieur tout vêtu de noir que, moi aussi, je voulais devenir chasseur de dinosaures, et même de Tyrannosaures, s'il en reste !

- Ah, c'est comme ça qu'il nommait la maffia ? a murmuré l'homme. Nous, on l'appelle la pieuvre !
 

64 - DIABLOGUE

- Tu ne vas tout de même pas arrêter tes études par amour, Gaspard ?

- Mais non, Antoine ! Je compte au contraire les réussir brillamment pour offrir à notre couple un avenir, solide, confortable. Nous avons le temps. Elle gagne bien sa vie.

- Ah, elle a un métier ? Mais ça change tout !

- Tout quoi ?

- Les êtres de sexe féminin ont besoin, pour se sentir exister, de se dévouer corps et âme pour l'homme qu'elle ont choisi. Un homme exceptionnel. Un homme sur l'avenir duquel elles peuvent miser. Toi.

- Moi ?

- Toi. Refuser leurs «petits sacrifices» c'est nier leur féminité, les rejeter dans les limbes de la non-existence. Donc...

- Donc ?

- Donc, tu prends tout ce qu'une femme t'offre. Sans remercier. Comme un dû.

- Je prends.

- Ce dû, c'est l'offrande de la féminité au mâle, symbole de force.

- Elle s'offre, je la prends !

- Bien sûr ! En te donnant son corps, cette femme te soulage des tensions qu'éprouvent les hommes insatisfaits. Bien. Et... Elle cuisine pour toi ?

- Merveilleusement !

- Parfait, parfait ! En nourrissant ainsi ton corps, cette femme apporte sa juste contribution à la libération de ton esprit du souci du quotidien.

- C'est vrai que faire les commissions, préparer la bouffe et tout le toutim, c'est une vraie dispersion !

- Je ne te le fais pas dire ! Maintenant... ton linge sale, elle le lave ?

- Oh, je n'oserais jamais le lui demander !

- Tu as tort, tu as tort ! Car, si tu ne le lui demandes pas, tu la frustres de son essence même de femme. Tu la rends malheureuse de cette utilité que tu lui refuses.

- Ah, je la rends malheureuse de l'utilité que je lui refuse ?

- Bien sûr ! Une vraie femme ne s'épanouit que dans la soumission et le lavage du linge. Et j'en apporte la preuve : les revendications féministes, ces aigreurs, ces prurits de l'âme, ne sont apparues qu'avec le développement de la machine à laver.

- C'est évident. Tout s'illumine !

- Tout homme s'élève en marchant sur le corps d'une femme. Toute femme s'élève en servant de marchepied à l'homme.

- Superbe axiome, Antoine ! Puis-je en faire le mien ?

- C'est ton devoir. Comme il est de ton devoir d'utiliser l'amour de cette femme pour ta promotion personnelle.

- Si je te comprends bien : elle travaille, j'étudie. Elle me nourrit, je me développe ?

- Exact ! N'oublie pas que, lorsque tu auras fini tes études, Gaspard, son devoir est de financer l'installation de ton cabinet.

- Ah, son devoir...

- Ton devoir est d'accepter cet acte d'allégeance. De l'accepter comme un dû.

- Comme tout paraît facile, maintenant !

- N'est-ce pas? Te voici installé. Mais dans, disons, cinq ans... six ans... que vas-tu faire ?

- Oui, que vais-je faire ?

- Tu ne vas pas rester avec cette femme vieillissante, usée et qui, en plus, a mauvaise réputation.

- Vieillissante ? Elle a mon âge !

- Justement !

- Et pourquoi aurait-elle mauvaise réputation ?

- Elle a vécu à la colle avec un étudiant. C'est pas sérieux ! Tu la largues pour une plus jeune, plus riche, mieux éduquée. Une femme qui, socialement, est mieux adaptée à ta nouvelle image de marque.

- Et si je l'aime encore ?

- Tu la gardes comme maîtresse et tu épouses l'autre. L'avenir se construit, Gaspard !

- Evidemment, vu comme ça...
 

68 – DUO D'AMOUR

Mon mari, gémit-elle, ne me désire plus. Je ne sais pas d'où ça lui vient, mais cette soudaine indifférence m'étonne... D'abord, j'ai cru à un nouveau jeu érotique: la distanciation piment.

L'idée ne me déplaisait pas et je m'apprêtais à y répondre quand, à la tristesse de son regard, j'ai su que ce n'était pas cela.

Vous allez me dire: «C'est évident qu'il aime une autre femme!»

D'abord, ça, permettez: il me semble que je le sentirais !

Ensuite, bien que j'aie totalement confiance en lui, n'étant pas naïve, je l'ai fait surveiller par un détective privé. Sans résultat. Vous voyez bien que vos insinuations sont de pures malveillances !

Non, simplement quelque chose a brusquement cassé en lui toute libido. Je n'arrive pas à savoir quoi.

J'essaie de le prendre à la plaisanterie. Lui qui était un chaud lapin, je l'appelle maintenant... «mon chaud lambin».

Mais l'aiguillon de l'humour s'émousse sur son cuir. D'autres fois, je m'exclame ostensiblement:

- Musicien diabolique, toi qui savais, en maestro, faire chanter la harpe de mon corps, pourquoi avoir passé de B dur en B mol ?

Silence glacial pour réponse.

Cet ancien Vésuve est tout pétri d'eau froide et de glace. Je ne sais plus avec quoi enflammer son étoupe.

On ne regarde même plus de revues X ensemble !

Pourtant, il fut un temps où, avec des airs de conspirateur, mon homme revenait à la maison cachant dans sa serviette quelques bandes vidéos salaces ou des revues bien épicées.

Moi je lui disais :

- Tu en as ?

Il faisait «chut!» en mettant l'index sur sa bouche. Puis il souriait et clignait de l'œil.

Ça me mettait dans tous mes états.

Ces soirs-là, j'expédiais le dîner et envoyais les gosses au lit à la vitesse grand V. Ah, ils ne fallait pas qu'ils discutent !

J'étais excitée comme un pou à la pensée de ce que nous allions feuilleter ensemble, tout à l'heure, dans le grand lit...

La vidéo ? Quoi la vidéo ? Ah, oui ! La vidéo on se la gardait pour après. Pour relancer les fantasmes, se titiller l'imaginaire. Et on repartait pour un tour !

J'allumais quelques bougies, j'enfilais des déshabillés incroyables, avec dentelles, jarretelles, slips moussants et parfumés, soutien-gorge à balconnet et hardi petit ! j'étais devenue sa cavale et lui mon ardent mousquetaire chevauchant à cru.

Quelles galopades effrénées sur le grand circuit du matelas !

On faisait la vieille danse, cricon criquette, des horreurs à rompre traversin !

C'était la joie du monde.

Vous savez, monsieur, cet homme savait fringuer, fourgonner, fouailler comme Eros ! Cuisinier d'amour, il frottait son lardon dans la lèchefrite avec une ardeur insatiable. Mis en appétit, il mangeait ma chair crue...

Jardinier d'Ève, il plantait profond le cresson, effeuillait délicatement la marguerite et savait tellement bien hocher l'arbre pour en avoir du fruit que... j'en avais l'œil marécageux !

Aujourd'hui, je suis là, le ventre criant son désir frustré. Désir de l'homme que j'aime et que j'aimerai toujours.

Aidez-nous ! J'ai trente ans, monsieur, il n'en n'a pas quarante. Nous sommes trop jeunes pour une vie monastique.

* * *

J'aime ma femme, dit l'homme, mais je ne sais comment lui dire que j'ai fait une connerie et que je suis séropositif...
   

72 - ÉDUCATION

Il y a des moments où je me demande si tu mérites un père comme moi ?

Déjà tout petit, t'étais pas assez malin pour piquer un chewing-gum dans les magasins. Tu hésitais devant le choix. Tu regardais autour de toi. T'avais l'air si coupable d'avance que c'est comme si t'allumais des clignotants.

Alors, forcément, la vendeuse :

- Hé, petit ! Retourne tes poches !

La première fois, ça passait. Tu bredouillais un peu. Tu rougissais beaucoup. On te laissait partir. Sans ton chewing-gum, c'est vrai, mais avec une bonne tartine de morale.

La morale, ils adorent ça, les vendeurs, les surveillants de grands magasins, mâles et femelles, tous tant qu'ils sont !

Ça leur procure d'ineffables jouissances. Ça les gratte dans l'entrejambes du cœur; là où ça sent le vieux rance clérical et la graisse à sornettes. Beuark !

La deuxième fois, ça grinçait davantage.

Et la troisième, recta, on venait me chercher !

- Votre fils, monsieur, c'est un voyou ! Comment l'avez-vous éduqué ?

- Eh bien, voyez-vous, je ne l'ai pas éduqué.

- Ça se voit! Nom de Dieu, ça se voyait, quelle honte !

Alors, j'ai juré publiquement de faire ton éducation.

Je t'ai tout d'abord appris l'art de mentir, les yeux dans les yeux. Le b.a. ba, quoi !

Souviens-toi de ma première leçon :

« Puisque, pour les caves, l'œil est la fenêtre de l'âme, il te faut peindre sur les vitres l'honnêteté et la candeur. Aucun escroc ne fait long feu s'il n'a le regard franc. C'est la base même de l'entôlage.  »

Quand tu as pu fixer les caissières avec un regard d'enfant de chœur, un regard si touchant qu'elles en fondaient :

« Ah, si seulement je pouvais avoir un gosse comme celui-ci !  » nous étions assez fiers de toi, ta mère et moi.

Surtout quand, soulevant ton blouson, tu en tirais un jambon commac, ou une roteuse pas trop dégueu. Tu arrangeais nos fins de mois en payant tes cours, en somme.

Plus tard, bien sûr, je t'ai appris à distinguer les champagnes de qualité des topettes sans envergure, le caviar des œufs de lompes, les bas de soie des fils nylons. Tu es devenu connaisseur.

Après l'étalage, je t'ai appris le vol à la carre, à l'américaine, au rendez-moi, à l'escalade, avec ou sans effraction.

Mais jamais à main armée. Jamais !

Je suis contre toute violence.

Un voleur, un fraudeur, un escroc, c'est un artiste qui vit de baraterie, baratin, virtuosité. On admire sa science !

Dérober, chiper, détourner, soustraire, escamoter, subtiliser, ça tient de l'art du magicien, du don de prestidigitation.

On peut applaudir.

Mais si tu menaces pour obtenir, tu n'es jamais rien qu'un militaire. Un reître sans éducation. Autrement dit, un brigand.

Que tu pointes le surin ou le flingue, tu n'es plus un voleur, métier noble, t'es un malfaiteur et un lâche.

Tu fais honte à la profession.

Mais bon, tu as les doigts habiles, furieusement crocheteurs et c'est plaisir que de te voir plumer l'oie sans la faire crier.

Aussi, t'ayant enseigné les subtilités du vol, celles du mensonge, de l'arnaque, de la corruption, de la fraude, du chantage et de l'escroquerie, je m'attendais à ce que tu me dises :

« Père, j'ai trouvé ma voie. Je veux devenir avocat et puis politicien !  »

J'aurais tué le veau gras et éventré ma meilleure barrique pour fêter cette réussite !

Hélas, tu as trahi les tiens ! Tu as profité de mon enseignement pour mettre ton savoir au service de la société. Tu es entré dans la police.

Il y a des moments, vois-tu, où je me demande si tu mérites un père comme moi ?
 

78 - DE LA MERDE POUR ENCÉPHALOGRAMME PLAT

Cherchant une réponse, nous sommes allés trouver le Vieux sur sa montagne. Quand le monde dérive, il est des êtres d'amarrage...

Quand on a débarqué chez lui, il a sorti le pain, le fromage et le vin. Geste d'accueil.

- On est venu vous voir parce qu'on ne sait plus quoi penser...

- Alors, ne pensez pas ! dit-il en emplissant nos verres.

- Eh, oh, pas de dégonflage ! On vous considère comme notre maître à penser !

- La pensée n'a pas de maître, tout juste des points de repères ! grogna-t-il en allant quérir le lard dont il coupa de fines tranches qui fondaient sous la langue.

- Alors, disons que vous êtes un phare dans notre nuit. Éclairez-nous. L'Europe se fait. Madame Thatcher pense que c'est une erreur parce qu'elle sera sous la domination de l'Allemagne réunifiée...

- Il vaut cent fois mieux avoir une force avec soi que contre soi, philosopha le Vieux en tranchant un fromage qui avait ce goût d'authentique qu'on ne trouve plus sous cellophane.

Cela n'enleva pas notre malaise.

- L'intégrisme monte partout amenant avec lui une forme de Moyen-âge...

- Le Moyen-âge mène à la Renaissance ! positiva le Vieux, vidant allégrement son verre.

- Mais il y a d'autres points noirs qui nous angoissent...

- Je sais, dit le sage. Fellini est mort.

Nous l'avons regardé, interloqués :

- Bien sûr, c'est une perte capitale pour le cinéma, mais...

Le Vieux but une gorgée et claqua une langue satisfaite, avant de préciser sa pensée :

- Vous savez ce qui manque le plus à notre monde ? La Beauté et l'Imagination !

- Pouvez-vous en dire plus?

- Bien sûr ! Quand vous branchez votre T.V. aux heures de grande écoute, avez-vous une seule belle image à vous mettre sous l'œil? Non. Dans cette tranche-horaire toutes les chaînes tartinent la même mélasse sans goût, âme, ni imagination. Autrement dit : de la merde pour cerveaux à encéphalogramme plat.

- Oui, avons-nous reconnu. Quel rapport avec le Maestro ?

Le Vieux emplit les verres que nous avions vidés.

- Ce que Fellini a apporté au monde c'est l'Imagination et des images superbes ! Des images qui font rêver. Or, rêve et imagination augmentent notre potentiel créateur. Je n'en dirai pas autant de la course à la manne publicitaire reflétée dans la vénération que les directeurs de chaînes portent au dieu Audimat. Résultat: choix et imposition de la médiocrité à tous les niveaux. Le dieu affirmant qu'elle est le reflet du grand public...

- Alors, que faire ?

Il écarta deux mains d'évidence :

- Enregistrer les bons programmes ! Il en existe, fort heureusement; même s'ils sont diffusés à des heures impossibles. On peut ainsi se créer une télévision personnelle. Intelligente et sur mesure.

Il but une gorgée de vin et ajouta :

- C'est un fait de société: la vidéo rend la liberté aux téléspectateurs. Encore faut-il qu'ils apprennent à s'en servir !

Nous n'avions toujours pas notre réponse :

- Nous souffrons de mal-être dans cette société. O maître vénéré, que nous conseillez-vous ?

Le Vieux désigna la table et ses simples et savoureuses victuailles :

- Goûtez et savourez chaque instant de votre vie comme ces modestes produits ! Maintenant, si chacun s'efforçait, dans son métier comme dans sa vie privée, d'ajouter le «Bien-Faire» à la Beauté et à l'Imagination ...

Il laissa sa phrase en suspens avant de conclure dans un sourire :

- Cela rendrait le monde vivable !
   

82 - TRAITEMENT DE CHOC

L'adolescente fait le point dans son lit.

Dans l'ensemble, c'est pas jojo:

Personne ne l'aime, personne ne la comprend, personne ne l'écoute. Le monde va de mal en pis. Les forêts se déboisent. Les animaux sont en voie d'extinction. L'air et l'eau se polluent irrémédiablement. Il n'y a aucun avenir de toute façon et, avec le sida, même l'amour est sous cellophane, alors !

Et puis, Pierre ne lui a pas écrit...

Alors, elle décide de mourir.

Seulement voilà: comment ?

Évidemment, une overdose, ce serait l'idéal. Il n'y a qu'à se rendre au Letten local, acheter la poudre et se l'injecter ou la sniffer à mort.

Mais que penseraient ses parents ? Qu'elle était une droguée ? Une paumée ? Son suicide perdrait toute sa signification s'il était interprété comme un accident de dope.

Se défenestrer ?

L'idée des longues secondes qui précèdent le choc lui donnent la chair de poule.

Une balle dans le tête ?

Elle n'a pas de revolver et puis ça défigure.

Se noyer ? L'étouffement avant de perdre connaissance ce doit être quelque chose d'affreux.

S'endormir ?

Oui, ça se serait bien. Mais, bon, il n'y a pas beaucoup de somnifère dans la pharmacie familiale et faut connaître la dose. Paraît que quand on se rate on peut rester débile toute sa vie. Lésions cérébrales, ça s'appelle.

La jeune fille décide de poser le problème à son oncle Georges. Lui, au moins, il ne la jugera pas. C'est un vieux d'au moins cinquante berges. Un type cynique qui écrit dans les journaux des choses épouvantables, qui ne croit ni à Dieu ni à Diable, et qui, à table, tient des propos qui hérissent maman (- Georges, je vous en prie ! Pas devant les enfants !).

C'est décidé, elle ira demain !

Le lendemain, tonton Georges la reçoit en robe de chambre bien qu'il soit déjà onze heures.

Il l'écoute en se faisant un café.

Quand elle se tait, il a déjà servi deux tasses, en pousse une vers elle et dit :

- Ah, tu sais, gamine, ce que tu envisages me plaît bien. C'est ce que l'on nomme un suicide philosophique. Le seul acceptable. Tu ne serais pas la première. Montherlant, Hemingway, Romain Gary l'ont fait. Remarque, ils avaient terminé leurs œuvres. Ils se refusaient à devenir gâteux après une vie bien remplie, pleine de joies et de plaisirs. En quelque sorte c'est plus facile ! Tandis que toi ! Pfft ! Tu as le courage de partir AVANT d'avoir fait tes preuves ! Chapeau !

L'adolescente, interloquée, bafouille :

- Alors, tu es d'accord de m'aider, tonton ?

- Mais cela va de soi, ma pitchenette ! Ça va de soi ! Quand veux-tu mourir ?

- Eh bien, je...

- Tu n'es pas à deux semaines près, n'est-ce pas ? Je te dis ça parce que je pars en reportage pour deux semaines, oui, demain, un imprévu ! c'est comme ça dans le métier. L'ennui c'est que je ne sais pas à qui confier Patoum. C'est le chien de ma voisine. J'ai promis de m'en occuper le temps qu'elle sorte de l'hôpital. La pauvre, elle a eu une attaque. Alors, ça m'arrangerait si tu voulais bien prendre en charge Patoum ces quelques jours. Et puis, tu fais une visite ou deux à la malade. Histoire de lui remonter le moral; lui donner des nouvelles du chien. L'hosto, c'est pas marrant. Tu veux bien me rendre ce service ? A mon retour, je m'occupe de ton départ, promis !

L'ado n'a pas pu dire non.

Quand l'oncle Georges est rentré, ce mot l'attendait dans sa boîte :

«Ces quinze jours ont très vite passé. Patoum est un chien si copain, si joyeux. Il m'adore. Et puis cette mémé, dans son lit d'hôpital, le sourire qu'elle a quand j'entre dans sa chambre ! Elle m'aime aussi. Et elle a besoin de moi. Alors, pour la chose... tu m'en veux pas si on laisse tomber ?»

88 - UN FOULARD DE SOIE ROUGE

 

Il m'a téléphoné pour me demander de passer le voir.

Dans sa voix, un je ne sais quoi qui tinte brisé. Sonnette d'alarme.

Instinctivement, j'ai dit O.K. et me voici chez lui.

Je savais José malade, mais pas à ce point !

Deux mois que je ne l'avais revu.

Peut-on décoller ainsi en deux mois ?

Une transparence alitée. Diaphane. Les os saillants sous une peau lessivée. Plus blanche que blanche. Ci et là, quelques taches rougeâtres. Signature, s'il en est besoin, de la plus terrifiante des maladies d'amour: le sida.

Seuls les yeux, deux billes férocement brunes, sont animés. De «anima»: âme...

- Merci d'être venu, Gérald !

Ses mains dans les miennes, presque froides.

- Tu veux que je t'emmène à l'hosto ?

Il sourit.

Enfin, quand je dis «sourit» ! il émet le souffle d'un sourire, en dessine l'ombre.

- Pas la peine ! Je voulais te dire adieu.

- C'est tout ?

- Non.

Le silence s'installe au rythme du vieux morbier hérité de son grand-père. J'attends qu'il se décide.

- Dans la commode, là-bas... (Faible mouvement de tête) deuxième tiroir...

J'ouvre le second tiroir. Empli de foulards. De soie, tous. Grandes marques. C'est vrai qu'il a toujours porté un foulard.

- ... le rouge...

Je lui noue le foulard autour du cou. Angoissante cette pomme d'Adam décharnée qui monte et redescend à chaque déglutition.

- Voilà.

- Merci.

- Tu veux autre chose ?

- Oui.

Nouveau silence. Ce que les secondes sont longues quand un morbier les compte à haute voix !

Finalement il désigne un autre tiroir.

J'ouvre. Des pulls.

C'est vrai qu'il a toujours aimé les pulls.

Sa voix monte en murmure.

- Sous les pulls...

Je glisse la main. Le froid du métal me fait tressaillir. C'est un Beretta 7,65. Fabrication belge. Je connais. J'ai suivi des cours de tir.

Je regarde José.

- Tu veux en finir ?

Il hoche la tête.

L'infirmière passe à six heures... Je peux tout de même pas lui demander...

Silence. Morbier. Puis :

- J'ai plus la force de sortir du lit. Tu comprends ?

Je comprends. J'essuye le revolver avec mon mouchoir et le lui remets sans empreintes.

- C'est ton problème, José. Autre chose ?

Il me désigne deux enveloppes posées sur la table de nuit.

- D'accord, je les posterai. Autre chose ?

- Oui... Il hésite, puis se lance :

- Tu es ma dernière visite... Alors, peux-tu... euh... m'embrasser ?

Ultime besoin de contact humain demandé sans trop de fioritures parce qu'aux portes de l'au-delà.

Je me penche sur lui et effleure deux lèvres qui ne vibrent pas.

Quand je me redresse, il a les yeux fermés.

Je marche vers la porte sans un mot, l'ouvre et me retourne :

- José... Ses yeux sur moi, billes noires ordonnant le silence des adieux.

Je referme la porte et appelle l'ascenseur.

La détonation retentit au moment précis où j'appuie sur le bouton «rez».
 

106 - CONFIRMATION

Quand on est ado on regarde le monde et, forcément, on trouve qu'il est mal géré.

Les guerres, des combines, les mafias, les mensonges, le fric, la frime, c'est le langage des parents, pas le nôtre !

«Les vieux sont des cons», on ricane.

Parce qu'il faut quand même être taré, débile et sans vision d'avenir pour saloper ainsi un monde non extensible !

On se dit aussi que nous, quand on aura le pouvoir, on changera tout ça.

Nous, ce n'est pas Gérald, Jacques ou Raymonde, non ! Nous, c'est notre génération.

T'imagines pas le fleuve que c'est, une génération en marche !

Avec un Idéal pareil, la force que ça a ! Ça balaye tout sur son passage. Ça nettoie les écuries d'Augias. Hercule nous sommes. Demi-dieux, au moins. Invincibles. Rien ne nous résistera.

Et puis bon, on rentre doucettement dans l'âge, non pas adulte, disons celui de l'apprentissage, des premiers gains. Et des premières trahisons de l'Idéal. Des premières compromissions au nom de l'efficacité.

Ça ne commence pas comme dans Wagner, avec le tonnerre et la foudre. Ça commence tout sournoisement... Attends, je vais te trouver un exemple !

Tiens, prends la confirmation. C'est le sacrement de l'Église destiné à confirmer le chrétien dans la grâce du baptême. Chez les catholiques, je ne sais, pas, mais chez les protestants, en principe, c'est toi qui décide. En principe...

Tu rigoles ? C'est que tu es jeune !

Pour ceux de ma génération la confirmation était un passage initiatique et social sur lequel les parents ne plaisantaient pas. Le sabre et le goupillon imposaient leurs lois et leur morale. L'Armée, l'Église, des Valeurs à majuscule: incontournables et centenaires.

T'imagines pas la pression!

Si tu es né, comme moi, juste avant la guerre, t'as l'âge de confirmer dans les années 50. Tu fais partie de la génération qui veut tout chambouler. Il y a justement quelques aînés qui tracent le chemin: des Sartre, des Camus... Comme tu ne crois ni en Dieu ni au Diable, tu dis à ton pasteur: «La religion, c'est l'étouffement! Je refuses de confirmer.»

Un bel acte de révolte, bravo !

Naturellement, le prêtre va trouver tes parents. Conseil de famille réuni en catastrophe. Balancements attristés de la tête du père. Cris d'hystérie et larmes de la mère. Tu vas perdre ton âme! Que vont penser les autres?

Tu as du caractère, tu campes sur ton refus, bravo!

- Si tu confirmes, je t'offre une montre, dit la marraine avec son bon sourire.

- Moi un vélo, renchérit l'oncle Paul.

Une montre et un vélo, dans les années 50, fichtre ! C'est comme si on t'offrait une G.T.I. aujourd'hui.

Alors, tu réfléchis. Pas longtemps parce que tu es intelligent.

Tu dis à ton pasteur:

- Si je ne crois pas en Dieu, je crois en la montre et au vélo. D'accord, je confirme !

Il accepte «pour faire plaisir à tes parents».

Il est coincé, il vient de se montrer pourri. Tout comme ta famille en achetant ton acquiescement. Tout comme toi aussi, qui renies ton idéal en te vendant comme une pute.

Mais tu t'en fous !

Tu viens de passer un rituel d'initiation. Tu es accepté dans le monde des adultes. Tu as confirmé que ton monde est bien le leur. Bravo !

Tu pédales joyeusement sur les routes de l'avenir et tu seras à l'heure à tous tes rendez-vous.

«Les guerres, des combines, les mafias, les mensonges, le fric, la frime, c'est le langage des parents, pas le nôtre. Les vieux sont des cons!» clament aujourd'hui tes propres enfants.

Tu t'en fous !

Tu t'en fous, car tu sais que l'adolescence n'est qu'un mauvais passage et l'idéal un prurit qui passera avec la jeunesse…
 

110 - TIENS, AUJOURD'HUI, T'AS SOIXANTE ANS !

Je t'ai connu tout petit, mon vieux.

T'étais un gosse chiant, pardonne-moi l'expression ! Toujours hurlant et trépignant. Les voisins, excédés, sonnaient chez tes parents:

- Dites, votre gosse, vous pouvez pas le faire taire  ?

Alors ton père, grand seigneur :

- C'est pas une radio. Je peux pas tourner le bouton.

Tu étais révolté, voilà. Tu ne comprenais pas les tenants et les aboutissants. Alors, tu braillais, normal !

Plus tard, on t'a enseigné que le monde était divisé en deux  : les bons et les méchants. Les bons étaient chrétiens. Les mauvais ne l'étaient pas. Dieu étendait Sa bonté sur les gentils et maudissait ceux qui ne l'encensaient point. C'était simple.

Tu as regardé autour de toi  : ça ne collait pas.

Alors, ton réflexe de bébé mal comprenant est remonté  : tu as gueulé !

En 1947, un gosse de douze ans qui conteste l'éducation, ça faisait désordre. On t'a enfermé dans une maison de redressement, comme on disait à l'époque.

Tu t'en es enfui deux fois. Le directeur était un sadique qui fouettait cérémonieusement les enfants. Il a fini en prison.

On t'a alors envoyé à Vaumarcus, dans le camp de rééducation protestant à la mode. Tu as bien observé. Ecouté sagement. Si bien compris les tenants et les aboutissants qu'à la cérémonie de clôture, tu as demandé à parler en public.

Le pasteur t'a regardé avec étonnement, mais enfin bon, puisque tu veux y aller, vas-y !

Tu es grimpé sur le podium et tu as déclaré  :

- Dieu m'a parlé ! Je crois en Lui ! J'ai péché, je ne pécherai plus.

Ta mère, dans le public, éclata en sanglots. Elle s'est levée. Elle s'est précipitée vers toi, les bras ouverts  :

- Mon fils ! Dieu m'a rendu mon fils !

C'était une scène touchante.

Le pasteur te souriait. Tes condisciples te regardaient avec une émotion qui dissimulait mal une certaine jalousie. Tu étais le héros de la fête, quoi !

Tu as dit à ton père  :

- J'ai tout compris. Je veux être comédien. C'est si facile de jouer un rôle !

Le pasteur ne souriait plus. Tu as reçu une gifle.

A cet instant, as-tu seulement compris que toute vérité n'est pas bonne à dire ? Peut-être pas. Tu as toujours été un tardif.

Devenu adolescent, on t'a vu draguer les filles. Non, c'est tout faux, tu étais trop timide pour ça ! Tu te laissais draguer. Parce que, dans la vie, c'est toujours ça : ce sont les filles qui draguent même quand tu crois que c'est toi !

T'étais sacrément porté sur la chose, je m'en souviens !

Ta mère clamait que tu étais un enfant perdu, que le sexe étant péché tu ne toucherais jamais un ticket de paradis.

Maudit à tout jamais !

Mais tu t'en foutais. Le paradis, pour toi, c'était le corps des femmes tout de suite et maintenant !

A dix-sept ans, tu étais carrément devenu un "ossédé sessuel" selon ta tante Zazie...

Ça faisait toujours désordre. Au point qu'un Conseil de famille (que ce mot sent la napthaline !) a décidé de te «  "déporter" en Suisse-allemande afin de t'apprendre à vivre.

Mais tu avais compris. Tu as pris tes cliques, tes claques et la route.

Dès lors, tu as vécu uniquement de ce qui te faisait plaisir, te limitant égoïstement à ne pas trop emmerder tes voisins...

Ça fait quarante ans que tu bois, manges, aimes et t'amuses avec des gueux de ton espèce. Tiens, aujourd'hui, t'as soixante ans et tu donnes toujours le mauvais exemple ! Tu n'as pas honte ? Et si tout le monde faisait comme toi ?
 

152 - LES BÊTES À TRAIRE DU MARABOUT

Le soleil malaxe les cases brunes comme autant d'œufs de dinosaures trempés dans l'air bouillant.

Je me demande quels monstres vont surgir de cette couvaison infernale  ?

Étant donné que je cherche le contact, je m'assieds sous l'arbre à palabre, un vieux baobab sans ombre puisque sans feuille à cette saison.

Attendre, il faut attendre selon la tradition...

La brousse alentours n'est que silence et craquements de brindilles.

Les lézards eux-mêmes jouent la planche morte.

Sous mon casque de paille la sueur n'a pas le temps de perler que l'air assoiffé l'a déjà bue.

Un vieillard au boubou loqueteux sort d'une case et avance dans ma direction, s'appuyant sur une canne de bois sculpté.

- Bonjour, Blanc  ! dit-il. Ça va, toi?

- Ça va, ça va !

- Et ta femme, ça va ?

- Ça va.

Quand je l'eus assuré que, dans ma famille, tout le monde allait bien, jusqu'à l'arrière petite cousine, il consentit à s'asseoir sur le bout de tronc qui sert de banc.

Après un silence, il dit :

- Moi aussi, ça va !

- Et ton frère, demandé-je, ça va ?

- Ça va.

- Et ton fils, ça va ?

- Ça va. Il est à la capitale.

- Et ton autre fils, celui qui vit près de Genève, ça va ?

Le vieux me coule un regard de biais :

- Ça va. Pourquoi ? Tu le connais ?

- Comme ça. Il dit qu'il est sorcier. Le vieux fixe une poussière qui danse dans l'air vibrant. Puis, d'une voix neutre :

- Ah, il dit ça ?

- Il met des annonces dans les journaux. Des annonces où il dit qu'il est professeur, grand médium de père en fils, marabout, secrets africains, ramène l'amour et les affaires...

Le vieux répète en murmurant : De père en fils...

Je demande :

- Vous avez eu un enterrement, dernièrement ? Un chasseur tué par un lion ? Vous avez sacrifié une chèvre ? Une vache ?

- Non, s'étonne le vieux, rien de tout ça ! D'ailleurs, il n'y a plus de lion dans la région depuis longtemps. Et puis sa chasse est interdite. Pourquoi ces questions ?

- Pour rien. Ton fils a seulement promis de ramener son homme à une dame désespérée. L'amour n'ayant pas de prix, elle a payé pour le sacrifice d'une chèvre. Sans résultat. Puis d'une vache. Sans résultat. Alors, il lui a dit qu'il fallait tuer le lion. Ça n'a pas marché. Mais ton fils a expliqué qu'un des chasseurs blessé par le fauve, était mort des suites de ses blessures. Il fallait qu'elle paie aussi l'enterrement. Cette femme a emprunté l'argent, s'est endettée et a fini par se suicider sans porter plainte. Une bonne affaire pour ton fils qui dit lui-même que les Blanches sont bêtes à traire comme les vaches...

- Combien, murmure le vieux, combien mon fils a-t-il touché  ?

- Au total, vingt-cinq mille francs suisse. Ce qui, en francs C.F.A., représente la construction d'une école dans ce village et le salaire de deux instituteurs pendant au moins six ans.

Je me lève et ricane :

- J'espère que les enfants de la région en profiteront !

- Attends ! ordonne le vieux en se levant. Marmonnant « Fils dégénéré  ! Gagner autant, rien pour son père ! Chien !  » il se dirige en boitillant vers sa case et en revient porteur d'une canne sculptée semblable à la sienne, canne qu'il brise devant moi.

- C'est la canne de succession, dit-il. Tu la porteras à celui qui n'est plus mon fils. Il comprendra.

 

20 - LA RENCONTRE

L'enfant était assis au bord de la route...

Ce n'était pas vraiment une route, plutôt un chemin vicinal, pas goudronné du tout, plein de poussière et de cailloux, avec des nids de poule à casser les suspensions.

Personne, jamais, ne passait par là. A l'exception de ceux de la ferme Moro dont les tracteurs soulevaient des nuages de poussière.

A l'exception aussi du facteur Rebu qui venait à vélo apporter le courrier quand il y avait du courrier, et son bonjour quand il n'y avait rien. On lui offrait toujours une petite gnôle, avec ou sans courrier. Ici comme dans chaque ferme. C'était une tradition.

«S'il vient seulement dire bonjour, c'est juste pour la dose !» disaient les paysans.

Il n'y avait aucune malignité dans ces propos. Seulement un constat.

Entre la ferme Moro et la plus proche, celle des Bardet, il y a bien sept kilomètres que le facteur franchissait d'une pédale allègre six jours sur sept. Ça faisait quatorze avec le retour, car il fallait repasser par la ferme des Bardet puisqu'elle était sur le chemin du village, donc de la poste.

Les Moro, n'étant abonnés qu'à l'hebdo «Le Sillon», et ne recevant pratiquement aucun courrier, le bon Rebu aurait pu économiser quatre-vingt quatre kilomètres d'efforts hebdomadaires à ses vieilles jambes.

Mais l'idée ne lui en venait pas. Tout ce qu'il voyait, c'est qu'au bout de la route il y avait l'accueil, le verre de gnôle, les propos échangés avec la fermière quand les hommes étaient aux champs. Et avec le fermier ou le garçon de ferme s'ils travaillaient à l'étable au moment de son passage. Ce qui arrivait surtout en hiver.

Mais en cette saison, surtout s'il avait dû brasser la neige, quand il débarquait les yeux pleurant de froid, la moustache blanche de givre, en plus de la gnôle c'était souvent le saucisson qu'on déposait devant lui; avec d'épaisses tranches de lard et du pain fait maison fleurant bon le four.

- Faut vous réchauffer, facteur ! Prendre des forces !

Ces instants de chaleur humaine le payaient de tous ses efforts. Il fonctionnait comme ça, le sympathique postier : il avait besoin d'humanité. Parler un peu. Échanger des banalités. Passer l'information d'une ferme à l'autre lui était aussi important que le verre d'alcool.

Souvent, chez les Moro, on le taquinait d'un traditionnel :

- Alors, le vélo, c'est mieux que la 2CV ?

La 2CV, appartenant à l'administration postale, lui avait été retirée après sa troisième plantée en état d'ivresse.

Rebu répondait que «Bof, ça maintient la forme !»

C'est vrai que ça faisait longtemps qu'on ne l'avait plus vu ivre. Sa dose, il l'éliminait en pédalant.

Ce jour-là, c'était l'été, en se dirigeant vers la ferme, le facteur vit avec étonnement l'enfant assis près de la route. Il dessinait dans la poussière avec un caillou du chemin.

Arrivé à sa hauteur le postier freina, posa un pied à terre et s'enquit, sans quitter sa selle :

- J'te connais point, toi ?

L'enfant leva les yeux sur lui.

C'était une petite fille ni belle ni laide, mal habillée, avec les cheveux en broussaille.

- Moi j'te connais, dit-elle.

- Ah oui ? dit Rebu en souriant. Alors, qui je suis ?

- T'es le facteur et c'est ta dernière tournée, répondit l'enfant en soulevant le caillou.

- Ma dernière tournée ? rit le brave homme. Ça m'étonnerait, vu que je prends ma retraite dans deux ans !

Mais il vit soudain le caillou se rapprocher et le heurter entre les yeux. Puis ce fut le noir.

 

La Mort était assise au bord de la route...

A suivre...

 


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