PRÉFACE
D'ALAIN  DE  BENOIST



Préface d'Alain de Benoist


Comment va le monde ? Il ne va pas très bien, et beaucoup de gens se demandent pourquoi. Après bien d'autres, Maxime Laguerre a lui aussi constaté l'existence d'un "malaise dans la civilisation", mais l'explication qu'il en donne est loin d'être convenue. Il observe que, dans les sociétés occidentales, l'homme vit aujourd'hui dans un perpétuel présent, que cet homme méprise souvent le passé et qu'il ne s'inquiète guère d'un futur allant au-delà de lui-même, c'est-à-dire qu'il ne se soucie plus des conditions de sa perpétuation. Pourtant, moralement et physiquement l'humanité se fragilise.
Certes, les progrès de la médecine aidant, bien des maux sont aujourd'hui réparés. Mais tout progrès a son envers, et aussi ses limites. N'entrevoit-on pas déjà le jour où les dépenses de santé seront devenues tellement énormes que tout le système s'écroulera ? Le propos pourrait se généraliser. Non seulement les progrès techniques ne font pas disparaître les pathologies sociales, mais il arrive fréquemment qu'ils les favorisent. C'est à partir de telles observations que Maxime Laguerre a conçu ce livre, qu'il faut prendre comme un moyen de se décrasser l'esprit de toute une série d'idées fausses.

La principale de ces idées fausses, estime Laguerre, a connu son heure de gloire au XVIIIe siècle, mais n'a jamais totalement disparu depuis. C'est celle qui, professant une confiance excessive dans la toute-puissance de l'éducation et du milieu, a fait imaginer que les êtres étaient à la naissance malléables à merci. On a ainsi oublié ou nié ce que savait tout un chacun auparavant, en l'occurrence qu'il existe une part innée de la personnalité, donnée dès la naissance, et même avant.

Dans une démarche inspirée par l'optimisme, on a cru qu'en se donnant les moyens d'une véritable ingénierie sociale, l'homme pourrait se transformer constamment pour devenir meilleur. On a cru qu'il était possible, en donnant à tous des chances égales au départ, d'obtenir l'égalité des résultats à l'arrivée. On a cru pareillement que, grâce à l'éducation, on pourrait faire disparaître toutes les différences, que ce soit les différences de capacités ou celles de tempérament, ou même les différences qui existent entre les sexes.

Dans une optique plus volontariste, on a même cru possible de créer un "homme nouveau". Bref, non seulement on s'est employé à transformer le monde au lieu de chercher simplement à le comprendre, mais on a pensé que cette transformation matérielle du monde entraînerait corrélativement une transformation de l'homme lui-même.

Bizarrement, cette croyance excessive dans la capacité de l'homme à se modeler lui-même à sa guise s'est exercée dans une direction qui n'était nullement exigée par cette croyance même. Elle s'est exercée dans le sens d'une égalisation, d'une homogénéité - alors que la même croyance aurait pu, après tout, s'orienter tout aussi bien vers la création de différences toujours plus grandes. C'est que l'idéologie du progrès s'est fondue avec l'idéologie du "Même", c'est-à-dire l'aspiration millénaire à supprimer ce qui distingue pour parvenir à l'horizon, supposé meilleur, de la pure et simple indistinction. On constate aujourd'hui les résultats désastreux de cette irrésistible aspiration.

Aussi Maxime Laguerre rappelle-t-il opportunément que le rôle du milieu est, non pas négligeable, mais secondaire au sens chronologique du terme : le milieu peut aider au développement des capacités, ou au contraire les inhiber, mais il est bien incapable de les créer. La culture, en d'autres termes, s'ajoute à la nature, mais ne la destitue pas.

L'état actuel des connaissances conforte ce diagnostic. La comparaison systématique des vrais jumeaux (monozygotes) et des faux jumeaux (dizygotes), celle des enfants adoptés avec d'une part leurs parents adoptifs, qui les ont élevés, et d'autre part leurs parents biologiques, qu'ils n'ont pas connus, ne laisse guère de doutes à ce sujet. Ces études innombrables - car aucun sujet n'a fait l'objet d'enquêtes aussi approfondies que la nature et la source des capacités cognitives - montre que l'héritabilité des aptitudes intellectuelles, c'est-à-dire, pour une population donnée, la part de la variance interindividuelle qui revient aux facteurs génétiques (cette variance se définissant elle-même comme la dispersion des diverses valeurs d'un caractère autour de la moyenne), est une indéniable réalité. Cette part fait l'objet d'estimations qui varient selon les auteurs, mais n'est jamais inférieure à 50 %. Quant au "milieu", loin d'être une donnée homogène, il comprend aussi l'environnement que l'individu se crée lui-même à l'aide de ses capacités innées.

Maxime Laguerre en conclut que l'évolution biologique précède et dirige l'évolution de la pensée, celle-ci résultant dans l'espèce humaine de la libre adoption d'innovations imprévisibles. La plus ou moins grande affinité des patrimoines biologiques étant proportionnelle à la bonne entente entre les êtres, il ajoute que les hommes seront d'autant plus heureux, et vivront en d'autant meilleure harmonie, qu'ils pourront se regrouper en fonction de leur patrimoine génétique et de leur appartenance culturelle.

Ainsi résumé, le propos peut sembler lapidaire. Mais Laguerre introduit également les nuances qui s'imposent. Par exemple, s'il constate l'existence d'une « hiérarchie basée sur les facultés intellectuelles » et fait grand cas des travaux consacrés au QI, qui mesurent l'intelligence générale (le facteur g) et les capacités cognitives, il se refuse également à tout ramener à l'intellect, cite avec faveur la thèse des intelligences multiples (Howard Gardner), chante les vertus du travail manuel et fait apparaître avec force les limites de la raison.

De même, s'il affirme la prédominance de l'inné, il souligne également l'importance des acquis et l' « ouverture » de l'homme : alors que l'animal vivant dans un milieu stable est naturellement averti de ce qui est bon ou mauvais pour lui, l'être humain, confronté à de multiples nouveautés, ne dispose plus de cette faculté. C'est culturellement, et non plus naturellement, qu'il apprend ce qu'il doit éviter. Mais comme ses pulsions instinctives sont généralement plus fortes que sa raison, il est sans cesse menacé de multiples dépendances dangereuses, auxquelles il ne peut s'empêcher de céder alors même qu'il en connaît les conséquences.

Le critère objectif que retient finalement Maxime Laguerre pour juger de la valeur d'une idée est donc d'abord le fait qu'elle sert ou non la capacité de l'espèce humaine à se perpétuer. La finalité de toute forme vivante étant de se reproduire, une idée vaut selon qu'elle permet à l'homme et à la société de se poursuivre sans se dégrader. À l'inverse, toute idée dont la mise en œuvre aboutit tendanciellement à la dégradation des sociétés ou à la disparition du genre humain doit être rejetée.


Trois choses surtout m'ont frappé à la lecture de ce livre, la première étant une dénonciation en règle de cette idéologie du progrès dont Maxime Laguerre écrit, à fort juste titre, qu'elle sert aujourd'hui encore « de base à la philosophie politique de tous nos gouvernements ». Aussi vaut-il la peine d'en dire quelques mots.

L'idée de progrès, dont les racines sont fort anciennes, se formule historiquement à l'aube de la modernité occidentale, autour de 1680, dans le cadre de la querelle des Anciens et des Modernes, à laquelle participent Terrasson, Perrault, l'abbé de Saint-Pierre et Fontenelle. Elle se précise ensuite à l'initiative d'une seconde génération, comprenant principalement Turgot, Condorcet et Louis Sébastien Mercier. Le progrès se définit alors comme un processus accumulant des étapes, dont la plus récente est toujours jugée préférable et meilleure, c'est-à-dire qualitativement supérieure à celle qui l'a précédée.

Cette définition comprend un élément descriptif (un changement intervient dans une direction donnée) et un élément axiologique (cette progression est interprétée comme une amélioration). Il s'agit donc d'un changement orienté, et orienté vers le mieux, à la fois nécessaire (on n'arrête pas le progrès) et irréversible (globalement, il n'y a pas de retour en arrière possible). L'amélioration étant inéluctable, il s'en déduit que demain sera toujours meilleur.

Bien entendu, les théoriciens du progrès se divisent sur la direction de ce progrès, comme sur le rythme et la nature des changements qui l'accompagnent, éventuellement aussi sur ses acteurs principaux. Tous adhérent néanmoins à trois idées-clés : une conception linéaire du temps liée à l'idée que l'histoire a un sens, orienté vers le futur ; la conviction de l'unité fondamentale de l'humanité, tout entière appelée à évoluer dans la même direction ; enfin, la croyance selon laquelle le monde peut et doit être transformé, l'homme s'affirmant comme le maître souverain de la nature - y compris de la sienne propre.

La notion de progrès implique donc l'idolâtrie du novum : toute nouveauté est a priori meilleure du seul fait qu'elle est nouvelle.

Cette soif du nouveau, systématiquement posé comme synonyme de meilleur, est rapidement devenue l'une des obsessions de la modernité. Turgot, en 1750, puis Condorcet, l'expriment sous la forme d'une conviction qui se formule simplement : « La masse totale du genre humain marche toujours à une perfection plus grande ». Parallèlement, l'homme est posé, non seulement comme un être de désirs et de besoins sans cesse renouvelés, mais aussi, on l'a déjà dit, comme un être indéfiniment perfectible. Une anthropologie nouvelle en fait une table rase, une cire vierge à la naissance (c'est le blank state évoqué par Steven Pinker dans un livre récent), ou bien lui attribue une nature imaginaire, sans plus aucun rapport avec son existence réelle. La diversité humaine, individuelle ou collective, est regardée comme contingente et indéfiniment transformable par l'éducation et le milieu. La notion d'artifice devient centrale et synonyme de culture raffinée. L'homme n'est plus censé accomplir son humanité qu'en s'opposant à une nature dont il lui faut s'affranchir pour se "civiliser".

Avec une particulière insistance, on souligne le caractère cumulable du savoir scientifique. La conclusion qu'on en tire est le caractère nécessaire du progrès : comme on en saura toujours plus, tout ira donc toujours mieux. Un bon esprit étant « composé de tous ceux qui l'ont précédé », il s'en déduit la constante supériorité des Modernes : « Nous sommes des nains juchés sur des épaules de géants », dit Bernard de Clairvaux, repris par Fontenelle.

Il n'y a donc plus d'autorité des Anciens. La tradition est au contraire perçue comme faisant par nature obstacle à la marche en avant de la raison. La comparaison du présent et du passé, toujours à l'avantage du premier, permet du même coup de dévoiler le mouvement de l'avenir. Le mouvement comparatif devient ainsi prédictif : le progrès, posé d'abord comme le résultat de l'évolution, s'instaure comme le principe de cette évolution. La marche en avant de l'humanité peut alors s'interpréter comme le parachèvement du bonheur moral. Pour les hommes des Lumières, étant donné que l'homme agira à l'avenir de façon toujours plus "éclairée", la raison se perfectionnera et l'humanité deviendra elle-même moralement meilleure.

Loin de n'affecter que le cadre extérieur de l'existence, le progrès transformera l'homme lui-même. Un progrès acquis dans un domaine se répercutera nécessairement dans tous les autres. Amélioration matérielle et amélioration morale iront de pair. L'âge d'or n'est plus derrière nous, mais à portée de notre main, dans l'état toujours plus parfait de la société à venir.

Bien entendu, la croyance au progrès a aujourd'hui perdu de sa superbe. L'optimisme qui lui était inhérent à ses débuts a été entamé par trop de désillusions. L'avenir paraît désormais plus porteur de menaces qu'annonciateur de lendemains qui chantent. Néanmoins, le mot de progrès conserve une valeur éminemment positive, comme en témoigne l'usage qu'en font les hommes politiques.

En dépit des vicissitudes et des guerres, l'idée continue à s'imposer, fût-ce de façon détournée, selon laquelle difficultés d'aujourd'hui trouveront forcément demain leur solution.

Dans le maintien de cette croyance, Maxime Laguerre attribue un rôle décisif aux intellectuels. Il leur reproche de toujours s'imaginer que l'homme peut s'arracher à sa propre nature en s'en remettant à sa seule raison, de continuer à miser sur l'éducation et les transformations du milieu pour garantir le perfectionnement infini de l'être humain, de rester indifférents aux démentis souvent cruels que la réalité apporte à leurs théories, enfin (et surtout) de toujours surestimer le rôle qu'ils peuvent jouer par rapport au cours des événements.

Les intellectuels seraient en quelque sorte par nature des fabricants d'utopies. Or, pour Maxime Laguerre, l'utopie ne se définit pas comme le jamais vu, mais bien comme ce qu'on ne pourra jamais voir, c'est-à-dire comme l'impossible.

Les utopies engendrant immanquablement des déceptions, qui provoquent à leur tour colère et frustrations, les intellectuels portent donc une lourde responsabilité dans les difficultés auxquelles sont affrontés nos contemporains. En réalité, dit encore Laguerre, les intellectuels ne peuvent que constater l'évolution des mœurs. Ils peuvent la déplorer ou s'en réjouir, mais ils ne la dirigent pas.

L'intellectuel que je suis pourrait évidemment être chagriné ou choqué par cette affirmation, récurrente dans le livre que l'on va lire, selon laquelle le pouvoir des idées est pratiquement nul, les intellectuels ne servant eux-mêmes à peu près à rien. Tel n'est pourtant pas le cas, et cela pour une très simple raison : c'est que si les intellectuels occupent tous plus ou moins la même fonction, ils ne tiennent fort heureusement pas tous le même discours.

La meilleure preuve en est d'ailleurs que Maxime Laguerre ne fait lui-même, au fil de ces pages, qu'énoncer des idées. Mais entre celles qu'il propose et celles qu'il critique, il y a une différence considérable, de nature et non pas de degré. Les idées auxquelles il s'en prend sont des idées abstraites, ou plus exactement - car toute idée est nécessairement abstraite dans sa formulation pure - des idées issues elles-mêmes d'une conception abstraite du monde, c'est-à-dire des idées qui ne s'enracinent pas d'abord dans l'expérience vécue. Et c'est là que nous touchons à un second leitmotiv de ce livre.

S'il est un thème qui sert de fil conducteur à l'essai de Maxime Laguerre, c'est bien en effet la conviction que les idées doivent s'enraciner dans la réalité sensible, qu'elles doivent se fonder sur l'observation concrète, et que l'expérience vécue constitue une source d'enseignements irremplaçable. Laguerre, en d'autres termes, se situe dans une perspective où la pratique ne peut être informée par la théorie que dans l'exacte mesure où celle-ci est elle-même d'abord issue de la pratique.

Laguerre distingue par exemple les innovations abstraites et les inventions concrètes. Il oppose « les œuvres abstraites, véhiculées par les mots, et les œuvres concrètes, réalisées par les mains », le savoir-dire au savoir-faire, les "conseilleurs" et les "praticiens". Soucieux de réhabiliter le savoir pratique et le travail manuel face à la seule activité intellectuelle, il s'afflige que l'école apprenne si souvent « le mépris du concret et la suprématie de l'abstrait ». Cette opposition revient chez lui avec une constance révélatrice d'une méthode.

C'est cette méthode qu'il emploie avec un égal bonheur pour aborder les sujets les plus différents, de la démocratie à l'école, de la paysannerie à l'immigration, de la sécurité routière au système du crédit. Par là se confirme la nature du reproche qu'il adresse aux intellectuels : non pas tant d'énoncer des théories, car il en faut en toutes choses, mais de les formuler sans souci de la réalité concrète, à partir d'idées pures, de croyances a priori ou de représentations abstraites qui ne correspondent en rien à la réalité.

Ce légitime souci de ne jamais oublier le concret fait parfois penser au "common sense" cher aux Anglo-Saxons. Pourtant, pour illustrer son propos, c'est à des auteurs français que se réfère le plus souvent Maxime Laguerre, et parmi eux avant tout à La Fontaine, Montaigne, Molière et La Bruyère. Choix éminemment révélateur, et qui sera l'objet de ma dernière remarque.

Les deux auteurs les plus cités sont Montaigne et La Fontaine, le second plus encore que le premier. Ce n'est évidemment pas un hasard, puisque l'un et l'autre s'inscrivent dans une tradition classique qui est aussi celle du bon sens. Comme l'archer devant sa cible, les deux écrivains visent en effet le (juste) milieu. Tous deux sont aussi des moralistes, terme qui n'a qu'un rapport assez éloigné avec ce que l'on entend couramment par morale (sinon précisément dans une formule comme "la morale de l'histoire", c'est-à-dire la leçon qu'il faut en tirer), mais beaucoup avec une psychologie des êtres fondée sur l'observation, le bon sens et l'acuité de la vision. Ce sont par là des professeurs de réalisme.

Montaigne (1533-1592), qui écrit pendant les guerres de Religion, si proches des luttes idéologiques du temps présent, déclare le mensonge haïssable et professe avant tout le respect du vrai. La vérité dont il est l'adepte n'est pas, comme chez saint Thomas, l'adéquation du réel au pur intellect, mais celle qui se constate en ouvrant les yeux, celle qui se donne et se dévoile à qui prend la peine de regarder sans préjugé. C'est pourquoi il condamne la raison abstraite, purement spéculative, et lui oppose une raison modeste - une sagesse raisonnable -, qui part toujours de l'expérience personnelle, sinon intime, et s'emploie constamment à la vérifier.

Tout juste un siècle plus tard, La Fontaine (1621-1695) prit naturellement le parti des Anciens contre celui des Modernes dans la célèbre querelle que l'on sait. Contrairement à une idée reçue, il n'est évidemment pas un auteur léger. Sainte-Beuve ne s'y est pas trompé, qui disait : « C'est notre Homère, à nous autres Français qui avons perdu la bataille épique ». Pierre Boutang, quant à lui, n'hésitait pas à le présenter comme une sorte de praticien de la pensée de Vico.

Les Fables de La Fontaine ne sont donc pas des "fables" au sens de récits mensongers, pas plus que les mythes ne sont des inventions dénuées de sens. Dans ses fables, La Fontaine ne dit que des choses vraies. Il les dit de manière à la fois simple et poétique pour nous enseigner des leçons qui nous serviront de viatique. Et s'il choisit la fable, c'est parce que la parole y est irréductible à l'abstraction symbolique.

On ne trouve d'ailleurs dans son œuvre pas la moindre référence biblique, alors que la mythologie antique lui est un enchantement. Son dieu préféré est Apollon, car il est le dieu du parler clair et du dire vrai. La propre morale de La Fontaine est à son image : simple et vraie, à l'exact opposé de toute utopie ("Chacun tourne en réalités / Autant qu'il peut ses propres songes"). Elle prône le sens du réel, le goût de l'ouvrage bien fait, la prudence, la simplicité, mais aussi la solitude, qui est indispensable à l'inspiration. La Fontaine ne jette l'exclusive sur rien. Il aime tout :

« Il n'est rien
Qui ne me soit souverain bien
Jusqu'au sombre plaisir d'un cœur mélancolique ».


  Mais en même temps, il n'impose rien, car il est avant tout conscient de la diversité des hommes. Il pense que chacun doit d'abord "jouir de soi", ce qui signifie suivre son naturel penchant :

« Ne forçons point notre talent,
Nous ne ferions rien avec grâce ».

  L'homme doit viser à l'excellence de soi, ce qui implique d'être soi-même, d'exister selon son type.

Comme Ésope, son prédécesseur, La Fontaine prête aux animaux des comportements humains. Plus exactement, il emploie un détour animalier pour nous parler des hommes. On peut bien sûr parler d'anthropomorphisme. Mais n'est-ce pas plutôt que La Fontaine a repris aux Anciens la claire conscience que l'homme est immergé dans le vaste flux du vivant ? L'essor des sciences de la vie nous a confirmé depuis que l'homme est aussi un animal, même s'il occupe parmi les espèces une place toute privilégiée.

Lorsque Maxime Laguerre s'emploie à tirer lui aussi des leçons qui nous concernent de l'observation du bestiaire, c'est dans le sillage de La Fontaine qu'il met encore son pas - de ce La Fontaine qui n'« humanisait » les bêtes que pour nous rappeler à quel point elles correspondent à une part de nous-mêmes. Et il n'en allait pas autrement de Montaigne, qui jugeait que rien ne nous met « ni au-dessus, ni au-dessous du reste » des animaux, et s'amusait à rechercher les signes de « l'égalité et correspondance de nous aux bêtes ». On comprend alors mieux pourquoi l'on n'a jamais cessé de citer La Fontaine, dont les maximes les plus connues s'appliquent si bien à l'actualité, même la plus récente :

«La raison du plus fort est toujours la meilleure »...
« Si ce n'est toi, c'est donc ton frère »...
« En toute chose il faut considérer la fin ».

  Sans oublier ces phrases de La Lice et sa Compagne :

« Ce qu'on donne aux méchants, toujours on le regrette
[...] Laissez-leur prendre un pied chez vous,
Ils en auront bientôt pris quatre. »


Il ne fait pas de doute que le livre de Maxime Laguerre apparaîtra fort réactionnaire à tous ceux qui pensent plus confortable de continuer à s'abandonner aux illusions.

Aux autres, il donnera plutôt l'occasion d'une salutaire cure de réalisme. De La Fontaine, Lucien Dubech disait : « Il a tous les traits de l'homéride [...] Il n'est pas didactique, il n'enseigne pas ; il est gnomique et condense la vérité en images portatives ». La formule me paraît pouvoir s'appliquer à l'auteur de ce livre. En se proposant de faire de la "philosophie démonstrative", Maxime Laguerre propose lui aussi des "images portatives" où se "condense" la vérité.

 

Alain de Benoist


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