Comment va le monde ? Il ne va pas très bien, et beaucoup
de gens se demandent pourquoi. Après bien d'autres, Maxime
Laguerre a lui aussi constaté l'existence d'un "malaise dans
la civilisation", mais l'explication qu'il en donne est loin d'être
convenue. Il observe que, dans les sociétés occidentales,
l'homme vit aujourd'hui dans un perpétuel présent,
que cet homme méprise souvent le passé et qu'il ne
s'inquiète guère d'un futur allant au-delà
de lui-même, c'est-à-dire qu'il ne se soucie plus des
conditions de sa perpétuation. Pourtant, moralement et physiquement
l'humanité se fragilise.
Certes, les progrès de la médecine aidant, bien des
maux sont aujourd'hui réparés. Mais tout progrès
a son envers, et aussi ses limites. N'entrevoit-on pas déjà
le jour où les dépenses de santé seront devenues
tellement énormes que tout le système s'écroulera
? Le propos pourrait se généraliser. Non seulement
les progrès techniques ne font pas disparaître les
pathologies sociales, mais il arrive fréquemment qu'ils les
favorisent. C'est à partir de telles observations que Maxime
Laguerre a conçu ce livre, qu'il faut prendre comme un moyen
de se décrasser l'esprit de toute une série d'idées
fausses.
La principale de ces idées fausses, estime Laguerre, a
connu son heure de gloire au XVIIIe siècle, mais n'a jamais
totalement disparu depuis. C'est celle qui, professant une confiance
excessive dans la toute-puissance de l'éducation et du milieu,
a fait imaginer que les êtres étaient à la naissance
malléables à merci. On a ainsi oublié ou nié
ce que savait tout un chacun auparavant, en l'occurrence qu'il existe
une part innée de la personnalité, donnée dès
la naissance, et même avant.
Dans une démarche inspirée par l'optimisme, on a
cru qu'en se donnant les moyens d'une véritable ingénierie
sociale, l'homme pourrait se transformer constamment pour devenir
meilleur. On a cru qu'il était possible, en donnant à
tous des chances égales au départ, d'obtenir l'égalité
des résultats à l'arrivée. On a cru pareillement
que, grâce à l'éducation, on pourrait faire
disparaître toutes les différences, que ce soit les
différences de capacités ou celles de tempérament,
ou même les différences qui existent entre les sexes.
Dans une optique plus volontariste, on a même cru possible
de créer un "homme nouveau". Bref, non seulement on s'est
employé à transformer le monde au lieu de chercher
simplement à le comprendre, mais on a pensé que cette
transformation matérielle du monde entraînerait corrélativement
une transformation de l'homme lui-même.
Bizarrement, cette croyance excessive dans la capacité
de l'homme à se modeler lui-même à sa guise
s'est exercée dans une direction qui n'était nullement
exigée par cette croyance même. Elle s'est exercée
dans le sens d'une égalisation, d'une homogénéité
- alors que la même croyance aurait pu, après tout,
s'orienter tout aussi bien vers la création de différences
toujours plus grandes. C'est que l'idéologie du progrès
s'est fondue avec l'idéologie du "Même", c'est-à-dire
l'aspiration millénaire à supprimer ce qui distingue
pour parvenir à l'horizon, supposé meilleur, de la
pure et simple indistinction. On constate aujourd'hui les résultats
désastreux de cette irrésistible aspiration.
Aussi Maxime Laguerre rappelle-t-il opportunément que le
rôle du milieu est, non pas négligeable, mais secondaire
au sens chronologique du terme : le milieu peut aider au développement
des capacités, ou au contraire les inhiber, mais il est bien
incapable de les créer. La culture, en d'autres termes, s'ajoute
à la nature, mais ne la destitue pas.
L'état actuel des connaissances conforte ce diagnostic.
La comparaison systématique des vrais jumeaux (monozygotes)
et des faux jumeaux (dizygotes), celle des enfants adoptés
avec d'une part leurs parents adoptifs, qui les ont élevés,
et d'autre part leurs parents biologiques, qu'ils n'ont pas connus,
ne laisse guère de doutes à ce sujet. Ces études
innombrables - car aucun sujet n'a fait l'objet d'enquêtes
aussi approfondies que la nature et la source des capacités
cognitives - montre que l'héritabilité des aptitudes
intellectuelles, c'est-à-dire, pour une population donnée,
la part de la variance interindividuelle qui revient aux facteurs
génétiques (cette variance se définissant elle-même
comme la dispersion des diverses valeurs d'un caractère autour
de la moyenne), est une indéniable réalité.
Cette part fait l'objet d'estimations qui varient selon les auteurs,
mais n'est jamais inférieure à 50 %. Quant au
"milieu", loin d'être une donnée homogène, il
comprend aussi l'environnement que l'individu se crée lui-même
à l'aide de ses capacités innées.
Maxime Laguerre en conclut que l'évolution biologique précède
et dirige l'évolution de la pensée, celle-ci résultant
dans l'espèce humaine de la libre adoption d'innovations
imprévisibles. La plus ou moins grande affinité des
patrimoines biologiques étant proportionnelle à la
bonne entente entre les êtres, il ajoute que les hommes seront
d'autant plus heureux, et vivront en d'autant meilleure harmonie,
qu'ils pourront se regrouper en fonction de leur patrimoine génétique
et de leur appartenance culturelle.
Ainsi résumé, le propos peut sembler lapidaire.
Mais Laguerre introduit également les nuances qui s'imposent.
Par exemple, s'il constate l'existence d'une « hiérarchie
basée sur les facultés intellectuelles » et
fait grand cas des travaux consacrés au QI, qui mesurent
l'intelligence générale (le facteur g) et les capacités
cognitives, il se refuse également à tout ramener
à l'intellect, cite avec faveur la thèse des intelligences
multiples (Howard Gardner), chante les vertus du travail manuel
et fait apparaître avec force les limites de la raison.
De même, s'il affirme la prédominance de l'inné,
il souligne également l'importance des acquis et l' «
ouverture » de l'homme : alors que l'animal vivant dans un
milieu stable est naturellement averti de ce qui est bon ou mauvais
pour lui, l'être humain, confronté à de multiples
nouveautés, ne dispose plus de cette faculté. C'est
culturellement, et non plus naturellement, qu'il apprend ce qu'il
doit éviter. Mais comme ses pulsions instinctives sont généralement
plus fortes que sa raison, il est sans cesse menacé de multiples
dépendances dangereuses, auxquelles il ne peut s'empêcher
de céder alors même qu'il en connaît les conséquences.
Le critère objectif que retient finalement Maxime Laguerre
pour juger de la valeur d'une idée est donc d'abord le fait
qu'elle sert ou non la capacité de l'espèce humaine
à se perpétuer. La finalité de toute forme vivante
étant de se reproduire, une idée vaut selon qu'elle
permet à l'homme et à la société de se
poursuivre sans se dégrader. À l'inverse, toute idée
dont la mise en uvre aboutit tendanciellement à la dégradation
des sociétés ou à la disparition du genre humain
doit être rejetée.
Trois choses surtout m'ont frappé à la lecture de
ce livre, la première étant une dénonciation
en règle de cette idéologie du progrès dont
Maxime Laguerre écrit, à fort juste titre, qu'elle
sert aujourd'hui encore « de base à la philosophie
politique de tous nos gouvernements ». Aussi vaut-il la peine
d'en dire quelques mots.
L'idée de progrès, dont les racines sont fort anciennes,
se formule historiquement à l'aube de la modernité
occidentale, autour de 1680, dans le cadre de la querelle des Anciens
et des Modernes, à laquelle participent Terrasson, Perrault,
l'abbé de Saint-Pierre et Fontenelle. Elle se précise
ensuite à l'initiative d'une seconde génération,
comprenant principalement Turgot, Condorcet et Louis Sébastien
Mercier. Le progrès se définit alors comme un processus
accumulant des étapes, dont la plus récente est toujours
jugée préférable et meilleure, c'est-à-dire
qualitativement supérieure à celle qui l'a précédée.
Cette définition comprend un élément descriptif
(un changement intervient dans une direction donnée) et un
élément axiologique (cette progression est interprétée
comme une amélioration). Il s'agit donc d'un changement orienté,
et orienté vers le mieux, à la fois nécessaire
(on n'arrête pas le progrès) et irréversible
(globalement, il n'y a pas de retour en arrière possible).
L'amélioration étant inéluctable, il s'en déduit
que demain sera toujours meilleur.
Bien entendu, les théoriciens du progrès se divisent
sur la direction de ce progrès, comme sur le rythme et la
nature des changements qui l'accompagnent, éventuellement
aussi sur ses acteurs principaux. Tous adhérent néanmoins
à trois idées-clés : une conception linéaire
du temps liée à l'idée que l'histoire a un
sens, orienté vers le futur ; la conviction de l'unité
fondamentale de l'humanité, tout entière appelée
à évoluer dans la même direction ; enfin, la
croyance selon laquelle le monde peut et doit être transformé,
l'homme s'affirmant comme le maître souverain de la nature
- y compris de la sienne propre.
La notion de progrès implique donc l'idolâtrie du
novum : toute nouveauté est a priori meilleure du seul fait
qu'elle est nouvelle.
Cette soif du nouveau, systématiquement posé comme
synonyme de meilleur, est rapidement devenue l'une des obsessions
de la modernité. Turgot, en 1750, puis Condorcet, l'expriment
sous la forme d'une conviction qui se formule simplement : «
La masse totale du genre humain marche toujours à une perfection
plus grande ». Parallèlement, l'homme est posé,
non seulement comme un être de désirs et de besoins
sans cesse renouvelés, mais aussi, on l'a déjà
dit, comme un être indéfiniment perfectible. Une anthropologie
nouvelle en fait une table rase, une cire vierge à la naissance
(c'est le blank state évoqué par Steven Pinker dans
un livre récent), ou bien lui attribue une nature imaginaire,
sans plus aucun rapport avec son existence réelle. La diversité
humaine, individuelle ou collective, est regardée comme contingente
et indéfiniment transformable par l'éducation et le
milieu. La notion d'artifice devient centrale et synonyme de culture
raffinée. L'homme n'est plus censé accomplir son humanité
qu'en s'opposant à une nature dont il lui faut s'affranchir
pour se "civiliser".
Avec une particulière insistance, on souligne le caractère
cumulable du savoir scientifique. La conclusion qu'on en tire est
le caractère nécessaire du progrès : comme
on en saura toujours plus, tout ira donc toujours mieux. Un bon
esprit étant « composé de tous ceux qui l'ont
précédé », il s'en déduit la constante
supériorité des Modernes : « Nous sommes des
nains juchés sur des épaules de géants »,
dit Bernard de Clairvaux, repris par Fontenelle.
Il n'y a donc plus d'autorité des Anciens. La tradition
est au contraire perçue comme faisant par nature obstacle
à la marche en avant de la raison. La comparaison du présent
et du passé, toujours à l'avantage du premier, permet
du même coup de dévoiler le mouvement de l'avenir.
Le mouvement comparatif devient ainsi prédictif : le progrès,
posé d'abord comme le résultat de l'évolution,
s'instaure comme le principe de cette évolution. La marche
en avant de l'humanité peut alors s'interpréter comme
le parachèvement du bonheur moral. Pour les hommes des Lumières,
étant donné que l'homme agira à l'avenir de
façon toujours plus "éclairée", la raison se
perfectionnera et l'humanité deviendra elle-même moralement
meilleure.
Loin de n'affecter que le cadre extérieur de l'existence,
le progrès transformera l'homme lui-même. Un progrès
acquis dans un domaine se répercutera nécessairement
dans tous les autres. Amélioration matérielle et amélioration
morale iront de pair. L'âge d'or n'est plus derrière
nous, mais à portée de notre main, dans l'état
toujours plus parfait de la société à venir.
Bien entendu, la croyance au progrès a aujourd'hui perdu
de sa superbe. L'optimisme qui lui était inhérent
à ses débuts a été entamé par
trop de désillusions. L'avenir paraît désormais
plus porteur de menaces qu'annonciateur de lendemains qui chantent.
Néanmoins, le mot de progrès conserve une valeur éminemment
positive, comme en témoigne l'usage qu'en font les hommes
politiques.
En dépit des vicissitudes et des guerres, l'idée
continue à s'imposer, fût-ce de façon détournée,
selon laquelle difficultés d'aujourd'hui trouveront forcément
demain leur solution.
Dans le maintien de cette croyance, Maxime Laguerre attribue un
rôle décisif aux intellectuels. Il leur reproche de
toujours s'imaginer que l'homme peut s'arracher à sa propre
nature en s'en remettant à sa seule raison, de continuer
à miser sur l'éducation et les transformations du
milieu pour garantir le perfectionnement infini de l'être
humain, de rester indifférents aux démentis souvent
cruels que la réalité apporte à leurs théories,
enfin (et surtout) de toujours surestimer le rôle qu'ils peuvent
jouer par rapport au cours des événements.
Les intellectuels seraient en quelque sorte par nature des fabricants
d'utopies. Or, pour Maxime Laguerre, l'utopie ne se définit
pas comme le jamais vu, mais bien comme ce qu'on ne pourra jamais
voir, c'est-à-dire comme l'impossible.
Les utopies engendrant immanquablement des déceptions,
qui provoquent à leur tour colère et frustrations,
les intellectuels portent donc une lourde responsabilité
dans les difficultés auxquelles sont affrontés nos
contemporains. En réalité, dit encore Laguerre, les
intellectuels ne peuvent que constater l'évolution des murs.
Ils peuvent la déplorer ou s'en réjouir, mais ils
ne la dirigent pas.
L'intellectuel que je suis pourrait évidemment être
chagriné ou choqué par cette affirmation, récurrente
dans le livre que l'on va lire, selon laquelle le pouvoir des idées
est pratiquement nul, les intellectuels ne servant eux-mêmes
à peu près à rien. Tel n'est pourtant pas le
cas, et cela pour une très simple raison : c'est que si les
intellectuels occupent tous plus ou moins la même fonction,
ils ne tiennent fort heureusement pas tous le même discours.
La meilleure preuve en est d'ailleurs que Maxime Laguerre ne fait
lui-même, au fil de ces pages, qu'énoncer des idées.
Mais entre celles qu'il propose et celles qu'il critique, il y a
une différence considérable, de nature et non pas
de degré. Les idées auxquelles il s'en prend sont
des idées abstraites, ou plus exactement - car toute idée
est nécessairement abstraite dans sa formulation pure - des
idées issues elles-mêmes d'une conception abstraite
du monde, c'est-à-dire des idées qui ne s'enracinent
pas d'abord dans l'expérience vécue. Et c'est là
que nous touchons à un second leitmotiv de ce livre.
S'il est un thème qui sert de fil conducteur à l'essai
de Maxime Laguerre, c'est bien en effet la conviction que les idées
doivent s'enraciner dans la réalité sensible, qu'elles
doivent se fonder sur l'observation concrète, et que l'expérience
vécue constitue une source d'enseignements irremplaçable.
Laguerre, en d'autres termes, se situe dans une perspective où
la pratique ne peut être informée par la théorie
que dans l'exacte mesure où celle-ci est elle-même
d'abord issue de la pratique.
Laguerre distingue par exemple les innovations abstraites et les
inventions concrètes. Il oppose « les uvres abstraites,
véhiculées par les mots, et les uvres concrètes,
réalisées par les mains », le savoir-dire au
savoir-faire, les "conseilleurs" et les "praticiens". Soucieux de
réhabiliter le savoir pratique et le travail manuel face
à la seule activité intellectuelle, il s'afflige que
l'école apprenne si souvent « le mépris du concret
et la suprématie de l'abstrait ». Cette opposition
revient chez lui avec une constance révélatrice d'une
méthode.
C'est cette méthode qu'il emploie avec un égal bonheur
pour aborder les sujets les plus différents, de la démocratie
à l'école, de la paysannerie à l'immigration,
de la sécurité routière au système du
crédit. Par là se confirme la nature du reproche qu'il
adresse aux intellectuels : non pas tant d'énoncer des théories,
car il en faut en toutes choses, mais de les formuler sans souci
de la réalité concrète, à partir d'idées
pures, de croyances a priori ou de représentations abstraites
qui ne correspondent en rien à la réalité.
Ce légitime souci de ne jamais oublier le concret fait
parfois penser au "common sense" cher aux Anglo-Saxons. Pourtant,
pour illustrer son propos, c'est à des auteurs français
que se réfère le plus souvent Maxime Laguerre, et
parmi eux avant tout à La Fontaine, Montaigne, Molière
et La Bruyère. Choix éminemment révélateur,
et qui sera l'objet de ma dernière remarque.
Les deux auteurs les plus cités sont Montaigne et La Fontaine,
le second plus encore que le premier. Ce n'est évidemment
pas un hasard, puisque l'un et l'autre s'inscrivent dans une tradition
classique qui est aussi celle du bon sens. Comme l'archer devant
sa cible, les deux écrivains visent en effet le (juste) milieu.
Tous deux sont aussi des moralistes, terme qui n'a qu'un rapport
assez éloigné avec ce que l'on entend couramment par
morale (sinon précisément dans une formule comme "la
morale de l'histoire", c'est-à-dire la leçon qu'il
faut en tirer), mais beaucoup avec une psychologie des êtres
fondée sur l'observation, le bon sens et l'acuité
de la vision. Ce sont par là des professeurs de réalisme.
Montaigne (1533-1592), qui écrit pendant les guerres de
Religion, si proches des luttes idéologiques du temps présent,
déclare le mensonge haïssable et professe avant tout
le respect du vrai. La vérité dont il est l'adepte
n'est pas, comme chez saint Thomas, l'adéquation du réel
au pur intellect, mais celle qui se constate en ouvrant les yeux,
celle qui se donne et se dévoile à qui prend la peine
de regarder sans préjugé. C'est pourquoi il condamne
la raison abstraite, purement spéculative, et lui oppose
une raison modeste - une sagesse raisonnable -, qui part toujours
de l'expérience personnelle, sinon intime, et s'emploie constamment
à la vérifier.
Tout juste un siècle plus tard, La Fontaine (1621-1695)
prit naturellement le parti des Anciens contre celui des Modernes
dans la célèbre querelle que l'on sait. Contrairement
à une idée reçue, il n'est évidemment
pas un auteur léger. Sainte-Beuve ne s'y est pas trompé,
qui disait : « C'est notre Homère, à nous autres
Français qui avons perdu la bataille épique ».
Pierre Boutang, quant à lui, n'hésitait pas à
le présenter comme une sorte de praticien de la pensée
de Vico.
Les Fables de La Fontaine ne sont donc pas des "fables" au sens
de récits mensongers, pas plus que les mythes ne sont des
inventions dénuées de sens. Dans ses fables, La Fontaine
ne dit que des choses vraies. Il les dit de manière à
la fois simple et poétique pour nous enseigner des leçons
qui nous serviront de viatique. Et s'il choisit la fable, c'est
parce que la parole y est irréductible à l'abstraction
symbolique.
On ne trouve d'ailleurs dans son uvre pas la moindre référence
biblique, alors que la mythologie antique lui est un enchantement.
Son dieu préféré est Apollon, car il est le
dieu du parler clair et du dire vrai. La propre morale de La Fontaine
est à son image : simple et vraie, à l'exact opposé
de toute utopie ("Chacun tourne en réalités / Autant
qu'il peut ses propres songes"). Elle prône le sens du réel,
le goût de l'ouvrage bien fait, la prudence, la simplicité,
mais aussi la solitude, qui est indispensable à l'inspiration.
La Fontaine ne jette l'exclusive sur rien. Il aime tout :
« Il n'est rien
Qui ne me soit souverain bien
Jusqu'au sombre plaisir d'un cur mélancolique ».
Mais en même temps, il n'impose rien, car il est
avant tout conscient de la diversité des hommes. Il pense
que chacun doit d'abord "jouir de soi", ce qui signifie suivre son
naturel penchant :
« Ne forçons point notre talent,
Nous ne ferions rien avec grâce ».
L'homme doit viser à l'excellence de soi, ce qui
implique d'être soi-même, d'exister selon son type.
Comme Ésope, son prédécesseur, La Fontaine
prête aux animaux des comportements humains. Plus exactement,
il emploie un détour animalier pour nous parler des hommes.
On peut bien sûr parler d'anthropomorphisme. Mais n'est-ce
pas plutôt que La Fontaine a repris aux Anciens la claire
conscience que l'homme est immergé dans le vaste flux du
vivant ? L'essor des sciences de la vie nous a confirmé depuis
que l'homme est aussi un animal, même s'il occupe parmi les
espèces une place toute privilégiée.
Lorsque Maxime Laguerre s'emploie à tirer lui aussi des
leçons qui nous concernent de l'observation du bestiaire,
c'est dans le sillage de La Fontaine qu'il met encore son pas -
de ce La Fontaine qui n'« humanisait » les bêtes
que pour nous rappeler à quel point elles correspondent à
une part de nous-mêmes. Et il n'en allait pas autrement de
Montaigne, qui jugeait que rien ne nous met « ni au-dessus,
ni au-dessous du reste » des animaux, et s'amusait à
rechercher les signes de « l'égalité et correspondance
de nous aux bêtes ». On comprend alors mieux pourquoi
l'on n'a jamais cessé de citer La Fontaine, dont les maximes
les plus connues s'appliquent si bien à l'actualité,
même la plus récente :
«La raison du plus fort est toujours la meilleure »...
« Si ce n'est toi, c'est donc ton frère »...
« En toute chose il faut considérer la fin ».
Sans oublier ces phrases de La Lice et sa Compagne :
« Ce qu'on donne aux méchants, toujours on le regrette
[...] Laissez-leur prendre un pied chez vous,
Ils en auront bientôt pris quatre. »
Il ne fait pas de doute que le livre de Maxime Laguerre apparaîtra
fort réactionnaire à tous ceux qui pensent plus confortable
de continuer à s'abandonner aux illusions.
Aux autres, il donnera plutôt l'occasion d'une salutaire
cure de réalisme. De La Fontaine, Lucien Dubech disait :
« Il a tous les traits de l'homéride [...] Il n'est
pas didactique, il n'enseigne pas ; il est gnomique et condense
la vérité en images portatives ». La formule
me paraît pouvoir s'appliquer à l'auteur de ce livre.
En se proposant de faire de la "philosophie démonstrative",
Maxime Laguerre propose lui aussi des "images portatives" où
se "condense" la vérité.