LE  PROGRÈS

1 - FONDEMENTS D'UNE NOUVELLE APPROCHE


Le Progrès- Un engrenage fatal

L'ouvrage que je vous propose de lire est un ouvrage philosophique : si des questions économiques et politiques y sont abordées, c'est pour en rechercher la philosophie, c'est-à-dire les causes premières de fonctionnement. Cette approche apparaît déjà dans le titre. Je pense en effet que l'idéologie du progrès est aujourd'hui en crise et qu'elle conduit à la décadence.

Bien entendu, nous pensons tous plus ou moins que le progrès représente un changement vers le mieux, et c'est aussi le sens qu'on souhaite lui donner. Nous vivons également dans l'idée que ce progrès est dirigé par des savants, et que ce sont leurs découvertes qui l'orientent. Pourtant, il n'en est rien. Que la terre soit plate ou ronde, que le soleil tourne autour de la terre ou que ce soit l'inverse, qu'il y ait ou non de la vie sur la planète Mars, ne change rien à l'évolution des sociétés humaines. Le progrès n'a au sens propre aucun sens. Il est la conséquence, non des découvertes (car on ne découvre que ce qui existe déjà), mais de leur exploitation par des inventions (l'inventeur crée ce qui avant lui n'existait pas). Ce sont donc innovations, qui sont totalement imprévisibles, qui constituent le progrès et orientent l'évolution.

Trois grands principes président à l'adoption d'une innovation. D'abord, la recherche du moindre effort. La bicyclette demande moins d'efforts que la marche, mais l'automobile moins d'efforts que la bicyclette. Deuxième principe : la recherche de sensations toujours plus intenses. Nos cinq sens participent de cette recherche. Le troisième principe, enfin, est celui de communication : en tant qu'animaux grégaires, nous voulons être informés de tout ce qui se passe dans notre espace de vie commune.

Les innovations n'ont cessé, depuis la préhistoire, de modifier notre environnement et notre mode de vie. Biologiquement, pourtant, nous sommes semblables à n'importe quel autre mammifère, qui vit dans un environnement plus ou moins stable auquel il est parfaitement adapté. Chaque animal, chaque végétal, n'est que le vecteur périssable d'un patrimoine génétique qu'il lui appartient de retransmettre. Ce patrimoine génétique commande son développement et son comportement orienté vers la reproduction et la perpétuation. Ses instincts sont là pour lui indiquer ce qui est bon ou mauvais pour lui dans cet environnement où, de génération en génération, ses semblables retrouvent les mêmes nourritures, connaissent les mêmes intempéries, font face aux mêmes prédateurs.

Mais l'homme est un cas particulier. Du fait de ses inventions, il a progressivement déconnecté ses instincts de leur finalité. Alors que tout aliment qu'un animal trouve agréable à son goût est en même temps bon pour sa santé, l'homme consomme des aliments de plus en plus savoureux, mais qui peuvent être nuisibles à la sienne.

Mais l'alimentation n'est qu'un exemple. L'excès de bruits, l'excès d'images, la suppression des sensations naturelles de froid et de chaud grâce au chauffage et à la climatisation, tout cela concourt à la fragilisation de son être et à l'apparition de multiples maladies dites "de civilisation", telles l'asthme, les allergies, le diabète, la boulimie et l'anorexie, les maladies cardiovasculaires, les maladies d'Alzheimer et de Parkinson, etc.

D'autres pratiques, comme l'alcoolisme, peuvent dégrader le patrimoine génétique transmis à l'enfant en l'affectant dès la naissance de lourds handicaps. Enfin, dans le domaine de la sexualité, il est clair que nos désirs ou nos pulsions charnelles ne sont plus depuis longtemps strictement orientées vers la reproduction.

Certains pensent que c'est précisément notre gloire de nous être peu à peu éloignés de notre comportement primitif pour inventer mille façons nouvelles de nous procurer bonheurs et plaisirs. Mais, pour ne prendre que cet exemple, la plupart des individus qui adoptent des comportements déviants en matière de sexualité ne le font pas en fonction d'un libre choix, mais poussés par des envies et des pulsions innées. Qu'y a-t-il là de "raisonnable" ?

Malheureusement, nous nous heurtons ici à l'erreur capitale, apparue autour du XVIIIe siècle, qui consiste croire que l'individu n'est que la somme de ses acquis familiaux, scolaires et sociaux, c'est-à-dire qu'il est entièrement façonné par son milieu. Or, ceci n'est qu'en partie vrai. En réalité, parmi les nourritures matérielles, intellectuelles et morales qu'on tente de lui imposer, il n'assimile durablement que celles qui correspondent à ses besoins innés.

Ainsi, pour les aliments absorbés, seule une partie nourrit son corps. Le reste est rejeté. Les connaissances intellectuelles peuvent être certes mémorisées chez les enfants par crainte d'une punition ou en vue d'une récompense, mais la plupart seront oubliées lorsque la punition aura été évitée ou que la récompense (le diplôme, par exemple) aura été obtenue. Seules seront conservées celles qui correspondent aux orientations innées, aux intérêts de l'individu. La preuve en est que les jumeaux homozygotes (dotés du même patrimoine génétique) qui ont été séparés à la naissance pour être élevés dans des milieux différents, n'en restent pas moins parfaitement identiques quant à leur intelligence et à leur caractère, à leurs goûts, à leurs penchants culturels, etc. Ils ressemblent en outre beaucoup plus à leurs parents biologiques, qu'ils n'ont jamais connus, qu'à leurs parents adoptifs, qui les ont élevés. Si d'aventure ils se retrouvent trente ans plus tard, l'entente entre eux est immédiate et durable.

L'entente entre individus, que l'on attribue parfois à des "atomes crochus", à de la sympathie ou à des affinités électives, renvoie ainsi bien souvent à une simple parenté génétique, déterminant une identité de goûts et de choix. A l'inverse, la mésentente que l'on tend à expliquer par de simples différences culturelles est due bien souvent à la distance génétique. En fait, différence culturelle et différence génétique sont liées.

Toutes les cultures sont équivalentes. Elles sont un ensemble de créations adoptées durablement par une communauté. L'espoir que l'on puisse atténuer jusqu'à les faire disparaître les différences culturelles par le biais de l'éducation, ou que l'instauration d'une culture mondiale puisse réaliser l'entente entre tous les peuples, apparaît dès lors comme une utopie. Mais la croyance selon laquelle ceux qui pensent différemment de nous sont nécessairement dans l'erreur, qu'ils représentent le mal, est tout aussi erronée. Comme le disait Montaigne, « la barbarie, c'est ce qui n'est pas de notre usage ».

Les sociétés humaines ont donc "progressé" grâce aux inventions concrètes, beaucoup plus qu'aux découvertes. Ce que découvrit Galilée resta largement méconnu de l'immense majorité de ses contemporains, et l'évolution des sociétés humaines n'en fut pas changée d'un iota. Personne ne connaît en revanche le nom de l'inventeur de l'alambic, alors que l'invention de cet appareil à fabriquer l'alcool eut sur les mœurs une influence décisive, avec comme conséquence la naissance de centaines de milliers d'enfants affectés par un handicap dû à la dépendance alcoolique de leurs parents. L'alcool joue d'ailleurs encore aujourd'hui un rôle important dans les sociétés humaines, en participant de leur autodestruction.

Le livre que j'ai écrit a donc pour but de montrer comment les innovations constitutives de ce qu'on appelle couramment le progrès mènent en réalité à la décadence. J'en résume ici les points principaux :

1) L'enfant se développe depuis sa conception par un mécanisme commandé par son patrimoine génétique. Toutes ses caractéristiques, physiques et mentales, sont largement déterminées par ses gènes : sa taille, la couleur de sa peau, de ses yeux et de ses cheveux, sa mentalité, ses penchants et ses goûts, son quotient intellectuel, ses prédispositions aux maladies, etc. L'individu est le vecteur périssable d'un patrimoine qu'il a pour tâche de conserver et de transmettre, car si les individus sont mortels, les lignées, elles, sont virtuellement immortelles. Pour se développer, l'individu a certes besoin de nourritures matérielles et intellectuelles, mais les seules qu'il pourra véritablement assimiler sont celles qui auront été choisies par ses gènes. Les autres seront tôt ou tard oubliées ou rejetées.

2) Sans sa capacité d'inventer due à son imagination, qui le différencie de tous les autres animaux, l'homme vivant dans un environnement plus ou moins stable n'aurait probablement pas évolué et se serait reproduit à l'identique de génération en génération, ainsi que le font les animaux, exception faite des adaptations provoquées par des changements extérieurs, principalement climatiques.

3) Les multiples inventions humaines, toujours adoptées librement, ont modifié l'environnement de l'homme et ses conditions de vie. Son patrimoine génétique s'est modifié pour que ses descendants naissent mieux adaptés à ce nouveau mode de vie. Malheureusement, certaines de ces innovations ont dégradé ce précieux patrimoine génétique, suscitant de nombreuses pathologies et provoquant une véritable dégénérescence.

Ainsi, de façon paradoxale, plus l'homme a cherché à se préserver des intempéries, des maladies et des prédateurs, et plus il a affaibli ses défenses naturelles et fragilisé sa santé. Il est ainsi devenu dépendant de ses innovations. A ce sujet, je voudrais citer un exemple relevé dans l'ouvrage Histoire de l'environnement européen de Robert Delort et François Walter :

« Le cas récent et fulgurant de l'île de Nauru, si typique qu'il est devenu exemplaire, montre des habitants passés rapidement et temporairement, par la grâce des phosphates, à une extrême richesse. Leur alimentation jadis frugale et difficile, a connu abondance et surconsommation. Devenus pour la plupart obèses, ils sont à 50 %; menacés par un diabète sucré qui réduit considérablement leur espérance de vie. » Qu'une telle évolution soit rapide ou très lente, s'étendant sur plusieurs générations, ne change rien à l'affaire.

4) Le progrès dû à l'adoption permanente des innovations humaines ne serait pas possible si l'humanité, principalement occidentale, ne s'était pas persuadée que les innovations ne peuvent qu'accroître son bonheur. Chaque génération tend à se croire plus heureuse que les précédentes, car elle imagine mal de vivre sans les innovations qu'ignoraient pourtant ses ancêtres. Pour un Français du XXIe siècle, l'idée de vivre sans eau courante, sans chauffage central, sans électricité, sans machine à laver, sans automobile, sans télévision, etc. est insupportable. On peut pourtant s'interroger sur la valeur intrinsèque d'un tel raisonnement, car il existe une immense différence entre le fait d'être privé d'une chose que l'on possède et le fait de ne pas disposer de ce dont on ignore l'existence ou la possibilité d'existence. Le bonheur, c'est obtenir ce qu'on désire, mais aussi ne désirer que ce qu'on peut obtenir. L'absence totale d'innovations ne peut diminuer notre bonheur. Notre univers deviendrait comme la nature, qui est un éternel recommencement.

La modification continuelle de l'environnement d'un animal, de ses repères, engendre de l'anxiété, voire de la dépression. Ces maux se développent chez les êtres humains, qui tentent d'y échapper par toutes sortes de médicaments et de drogues.

5) Le progrès n'a cessé de s'accélérer depuis la dernière guerre mondiale. Il se nourrit d'une sorte de compétition permanente entres les individus, les entreprises et les nations. Les individus adoptent des innovations pour augmenter leur bien-être, se rendre la vie plus facile, accroître leur notoriété ou paraître plus importants. Les entreprises doivent adopter ce qui leur permet d'améliorer leur productivité et leur rendement. Sous peine de disparaître, elles doivent aussi proposer continuellement des nouveautés à leurs clients. Quant aux nations, elles cherchent en permanence à accroître leur puissance économique et financière. Tous les gouvernements, enfin, ont pour objectif d'augmenter la consommation des ménages, comme si celle-ci entraînait mécaniquement un surcroît de bonheur, alors qu'elle augmente surtout la frustration, favorise la multiplication des besoins artificiels, fragilise la santé et se traduit par un formidable gaspillage.

Cette fuite en avant peut-elle perpétuellement poursuivre ? L'épuisement de certains biens naturels (comme les poissons), de certaines matières premières (bois, métaux), de certaines matières énergétiques (charbon, gaz, pétrole), est d'ores et déjà programmé. Il en résultera une crise mondiale, dont les effets politiques et sociaux seront ravageurs. La course à la puissance militaire se traduit dans le même temps par une course aux armements qui est la plus dénuée de sens de toutes les compétitions.

On peut certes imaginer que la nation la plus puissante domine le monde, et y fasse régner une sorte "pax romana". Mais les pays dominés, pas forcément inférieurs en courage et intelligence, chercheront à inventer des types d'armes adaptées à leurs possibilités de combat. Bombes atomiques miniaturisées, armes chimiques et biologiques, peuvent rendre notre planète invivable.

L'idée que le progrès est un changement en mieux a été jusqu'à nos jours, et depuis un peu plus de deux siècles un dogme, c'est-à-dire une vérité que l'on ne discute pas.

Cet ouvrage a pour but de remettre en question ce dogme qui, loin de nous mener vers un Eldorado, peut provoquer une véritable autodestruction de l'humanité.
 

I
FONDEMENTS D'UNE NOUVELLE APPROCHE

Les purs intellectuels et l'évolution

 

Les idées sont peut-être du vent, mais ce vent, pareil à celui qui fait avancer les bateaux à voile, fait progresser la société humaine ! Voilà une jolie phrase qui réjouit bien des intellectuels. Malheureusement, elle est complètement fausse. Notre environnement, notre mode de vie, nos mœurs, toutes choses qui sont évidemment liées, évoluent selon des mécanismes dans lesquels les purs intellectuels n'ont aucune part. Quelques-uns approuvent certains changements. Comme ils les avaient souhaités, ils prétendent alors en être la cause. D'autres les condamnent, ce qui ne les empêche pas de se produire. En vérité, ni les uns ni les autres n'y peuvent rien. Ces changements se font en dehors d'eux.

La grande illusion concernant le pouvoir des intellectuels sur l'évolution de la société date du XVIIIe siècle, appelé Siècle des Lumières. Mais pourquoi ces intellectuels qui, à l'origine, appartenaient tous plus ou moins à la hiérarchie religieuse (même lorsqu'ils n'étaient que des clercs), ont-ils peu à peu pris leurs distances avec elle, comme s'ils passaient de la soumission des enfants à l'indépendance des adultes ? On pourrait penser que ce changement fut le résultat d'une évolution purement intellectuelle. En réalité cette évolution, dont le désir était latent depuis longtemps, fut rendue possible par l'invention de l'imprimerie. Précédemment, on ne pouvait parler au peuple que du haut de la chaire d'une église, ce qui limitait, non seulement la liberté d'expression, mais aussi l'audience dont on pouvait espérer jouir. Grâce à la production industrielle du papier et au développement des imprimeries, il devenait possible de communiquer sa pensée aux foules sans passer par l'église.

Désormais, comme l'écrivit Malesherbes, « chaque citoyen peut parler à la nation entière par la voie de l'impression ».

Cet exemple est révélateur. L'histoire de l'humanité, ce n'est pas celle de l'évolution des idées abstraites, mais d'abord celle des inventions, des innovations très concrètes et de leurs multiples conséquences. C'est ainsi que le siècle des Lumières a principalement dû son rayonnement à ce nouveau moyen de communication qu'était l'imprimerie, qui permit à un certain type d'intellectuels de s'exprimer en étant entendus par beaucoup. On comprend par là que, pour les êtres de talent, le génie ne suffit pas, encore faut-il que les circonstances concrètes leur permettent d'accomplir leur destin. Si la Corse n'avait pas été annexée par la France deux ans avant la naissance de Napoléon Bonaparte, celui-ci aurait été Génois, et son nom ne serait pas passé à la postérité.

Pour avoir un destin exceptionnel, il faut gagner à deux loteries - d'abord celle de la génétique, ensuite celle des circonstances. Napoléon eut la chance de tirer le bon numéro à ces deux loteries.

Lorsque les machines-outils remplacèrent peu à peu les outils des artisans, ceux-ci se trouvèrent condamnés à mort. Leur disparition était programmée sans que leur savoir-faire, leur intelligence, leurs goûts n'eussent mérité ce déclin. Celle-ci fut d'ailleurs regrettée, voire pleurée par une grande partie de la population.

Cependant, en sens inverse, des individus possédant d'autres qualités et d'autres aptitudes ont constamment bénéficié de la mise en œuvre de diverses inventions.

Il suffit de prendre pour exemple l'apparition du show-biz, l'émergence de chanteurs, d'acteurs, de sportifs couverts de richesse et jouissant de l'admiration, voire de l'adulation de nos contemporains. Si toutes ces super-vedettes étaient nées au XIXe siècle ou plus tôt encore, elles n'auraient connu qu'une existence généralement médiocre. Leurs talents seraient restés à l'état latent, car les circonstances ne leur auraient pas permis de les exprimer. Ce sont des inventions auxquelles elles n'ont nullement participé : le cinéma, la radio, la télévision, l'industrie du disque, les nouvelles techniques de communication, qui leur ont permis de se propulser au premier plan.

Au Moyen Âge, le pouvoir intellectuel est donc tout entier concentré entre les mains de l'Église, mais cet état de fait a changé avec l'ouverture de la première imprimerie, en 1448, par ce pur manuel que fut Gutenberg. De grands écrivains et penseurs purent alors mieux faire connaître leurs idées, qui étaient loin d'être purement spéculatives. Montaigne, La Bruyère, La Fontaine ou Molière, qui avaient en commun un sens de l'observation aigu, surent analyser le comportement de leurs contemporains et publier en conséquence. Les prêtres de la religion catholique, dans leur très grande majorité, prêchaient autrefois un type de comportement demandant un effort constant sur soi-même. Les messes tôt le matin, les jeûnes, les péchés véniels et capitaux dont il fallait se repentir... La religion préparait tous les fidèles à une vie éternelle dans un monde meilleur en leur enjoignant d'obéir à la morale de l'Église. Les intellectuels du siècle des Lumières eurent un tout autre objectif. C'est tout de suite et sur terre, et non au paradis, que l'humanité devait trouver les conditions d'une totale réalisation de soi. Le bonheur remplace alors le salut, et l'avenir prend la place de l'au-delà. La science promet d'améliorer le bien-être matériel en aidant à produire toujours plus de biens de consommation. Cet inéluctable "changement en mieux" constituait le progrès.

Quant à l'amélioration des mœurs, elle était censée venir de la seule éducation. L'être humain étant dans cette optique uniquement formé par ses acquis et dirigé par sa raison, l'éducation pourrait rendre tous les hommes tolérants, bienveillants, fraternels, solidaires, pacifiques, libres et finalement parfaitement heureux.

Deux nouveaux dogmes apparaissent ainsi au XVIIIe siècle : celui du progrès en tant que permanent changement en mieux de la vie matérielle, et celui de l'amélioration des mœurs par l'éducation, qui laissait supposer un perfectionnement infini de l'être humain.

Ces deux croyances enthousiasmèrent bien entendu la plupart des intellectuels de l'époque, et c'est avec ferveur qu'ils préparèrent ces "lendemains qui chantent".

Il faut bien comprendre à quel point ces deux dogmes étaient révolutionnaires et pourquoi ils fondèrent l'époque moderne. Tous deux partent de l'idée que l'homme - et c'est là sa supériorité, sa gloire, sa spécificité - peut s'arracher à la nature et améliorer continuellement son existence, alors que l'animal reste au travers des âges toujours identique à lui-même. Écoutons ce que dit Jean-Jacques Rousseau à ce propos :

« ... sur cette différence de l'homme et de l'animal, il y a une autre qualité très spécifique qui les distingue, et sur laquelle il ne peut y avoir de contestation, c'est la faculté de se perfectionner, faculté qui, à l'aide des circonstances, développe successivement toutes les autres et réside parmi nous tant dans l'espèce que dans l'individu, au lieu qu'un animal est au bout de quelques mois ce qu'il sera toute sa vie, et son espèce au bout de mille ans ce qu'elle était la première année de ces mille ans. »

Jean-Jacques Rousseau croit donc à la possibilité d'un arrachement à la nature, arrachement qu'il juge éminemment souhaitable et dont il pense qu'il est dirigé par les élites intellectuelles, qui doivent l'enseigner aux classes laborieuses plus grossières. Pour lui, plus l'être humain s'éloigne de l'animalité, plus il s'améliore.

Cette idée sera reprise, et même radicalisée, par Emmanuel Kant. L'analyse de toutes les déviances modernes, qui entraînent toutes sortes de comportements parfois criminels inconnus des animaux, ne conforte pourtant pas la thèse du perfectionnement continu de l'homme grâce à son éloignement de la nature. Quand on sait, d'autre part, que ces comportements sont largement innés et non dus à un choix raisonnable, on est bien obligé de penser que ce n'est pas la raison qui nous gouverne.

Si un être ressent des émotions, des pulsions qu'on ne retrouve pas chez l'animal ni chez l'homme primitif, on doit en revanche en conclure que c'est son génotype qui a évolué. Cela n'a rien de surprenant, puisque le patrimoine génétique de chaque être vivant est susceptible de se modifier pour s'adapter aux changements du monde sensible. Ces modifications deviennent alors héréditaires. Mais ici, il y a une grande différence entre l'homme et l'animal. Dans la nature, l'animal subit de façon passive une évolution lente de son milieu naturel et s'y adapte. Dans les sociétés humaines, c'est l'homme lui-même qui, par l'adoption d'innovations, transforme son monde sensible.


Avant le XVIIIe siècle

Avant le XVIIIe siècle, pratiquement personne ne croyait au tout acquis. On pensait bien au contraire que l'acquis, lorsqu'il n'était pas programmé par l'inné, mais imposé par des circonstances extérieures, restait superficiel et contingent, et qu'il disparaissait dès que de nouvelles circonstances l'imposaient. Les animaux peuvent être dressés, mais lorsque le dresseur disparaît, les leçons sont peu à peu oubliées et la nature reprend ses droits. On croyait donc à la prééminence de l'inné. «Bon chien chasse de race», « Bon sang ne saurait mentir », disait-on couramment.

Il n'y a guère que parmi certains intellectuels ecclésiastiques que cette croyance à la prédestination était douloureusement ressentie. Comment admettre que des êtres puissent naître damnés d'avance ? Comment cela est-il même possible ? Et quelle leçon doit-on tirer des paroles de Jésus, dans la parabole du mauvais berger : « Vous jugerez l'homme à ses actes comme on juge l'arbre à ses fruits. Le bon arbre donne de bons fruits, le mauvais arbre de mauvais fruits. Il faut arracher l'arbre mauvais et le brûler » ?

Montaigne, La Bruyère, La Fontaine, Molière, croient à la personnalité, au caractère inné des individus. Ils les observent et les décrivent. Ils ne cherchent pas à transformer les hommes. Ils les prennent tels qu'ils sont et savent qu'ils ne peuvent les changer - d'où leur vraie tolérance. L'intolérance vient en effet du désir de transformer les êtres, ou de les convertir, même si cela est fait avec les meilleures intentions, avec l'intime conviction que l'on fait le bien. Mais on ne peut donner de bons conseils qu'à ceux qui vous ressemblent et qui, parce qu'ils vous ressemblent, sont capables de suivre le même chemin que vous avez vous-même parcouru.

Autodidacte, Molière a tout acquis par l'apprentissage de la vie. Il n'a fréquenté ni une école d'acteur, ni une école où l'on apprend à écrire des pièces de théâtre, ni une école de gestion où l'on apprend à diriger une petite entreprise de spectacle. Il en a fait l'apprentissage sur le terrain, et sa réussite tient à ses prédispositions naturelles, à ses dons, non à des professeurs. C'est peut-être pourquoi il montre une certaine aversion pour ces derniers. Dans Le Bourgeois gentilhomme, il les ridiculise tous : le professeur de français, le professeur de philosophie, le maître d'armes. La principale critique qui ressort de cette pièce est certainement celle de la promotion sociale. Monsieur Jourdain a professionnellement réussi. Son ménage va bien, et il devrait être satisfait de son sort et de sa condition. Mais voilà qu'il se met en tête de changer de classe sociale, de quitter son état de bourgeois pour devenir gentilhomme. Molière trouve cette prétention tout à fait ridicule.

A vrai dire, les différences existant autrefois entre les classes sociales - les mariages se faisant à l'intérieur de ces classes - sont assez semblables aux différences entre les races. Jean Giono, passionné par le monde paysan, ne s'est-il pas écrié : « La paysannerie n'est pas une classe sociale, mais une race » ?

Cette idée de classe sociale liée à la naissance a changé quand cette appartenance fut avant tout déterminée par l'argent. Monsieur Jourdain est de ceux qui croient que, grâce à l'argent, il peut changer de classe sociale. Il n'est pourtant que la proie de personnages intéressés par sa fortune. Ils lui font croire qu'en acquérant les mêmes connaissances que les gentilshommes, il deviendra comme eux. Mais il ne fait que se ridiculiser aux yeux de sa famille.

N'est-il pas curieux qu'à une époque où l'on condamne très justement le racisme, qui consiste à considérer qu'il y a des races supérieures et des races inférieures, on accepte l'idée de classe sociale supérieure - les intellectuels - et inférieure - les manuels ? L'école qui permet à un fils de travailleur manuel d'obtenir un diplôme lui ouvrant les portes de la fonction publique, est couramment qualifiée «d'ascenseur social.»

Or, ce mot d'ascenseur est sans ambiguïté. Grâce à lui, il est possible de passer d'une classe sociale "inférieure" à une classe sociale "supérieure". Mais si l'ascenseur social marchait à plein, si tous les fils de plombiers, de menuisiers, de peintres en bâtiment, de maçons, de couvreurs, d'électriciens, de boulangers, de charcutiers, de bouchers, d'ouvriers, réussissaient à devenir des "cols blancs", comment notre société pourrait-elle fonctionner ?

Aux XVIe et XVIIe siècles, on pensait encore que chaque classe sociale avait une fonction, une utilité, une dignité, des qualités propres à ses activités - et que toutes étaient indispensables à la bonne marche de la nation et de la société. Chaque classe avait son mode de vie, ses valeurs de référence, et parfois même son langage. Il était dès lors tout à fait absurde de les hiérarchiser, de vouloir en changer par vanité. Seules des qualités innées différant sensiblement des qualités moyennes de la classe sociale d'origine pouvaient justifier un tel changement. Vivant près de la nature, tous pensaient qu'il était, par exemple, stupide de considérer qu'un cheval pur-sang était supérieur à un cheval de trait. Chacun avait sa fonction correspondant à ses qualités naturelles. Chacun avait sa fierté et ne songeait pas à changer de fonction, comme voulut le faire l'âne de la fable L'âne et le petit chien.


Au Siècle des Lumières

Au début du Siècle des Lumières, Leibniz écrivait : « Donnez-moi l'éducation et je changerai la face de l'Europe avant un siècle. » En 1787, Condorcet renchérissait : « Il n'y a entre les deux sexes aucune différence qui ne soit l'ouvrage de l'éducation. » A fortiori non seulement entre les deux sexes, mais entre les individus.

Ces citations suffisent à montrer combien ces intellectuels avaient pris le contre-pied de l'ordre établi sur les aptitudes de naissance. Le cas de Condorcet est particulièrement intéressant, car il semble être le père de ce qu'on appelle aujourd'hui la parité (entre les sexes). Rappelons que parité veut dire pareil. On peut parler à coup sûr de parité pour des jumeaux ou des jumelles qui sont en tous points identiques. Si Condorcet, homme intelligent et sincère, parle de supprimer les différences entre hommes et femmes par l'éducation, c'est probablement qu'il considère que le savoir abstrait, par l'entremise de la raison, gouverne notre comportement.

Il est bien certain qu'hommes et femmes ont la même capacité de comprendre et de mémoriser les connaissances abstraites. L'éducation donnée par l'école nous montre que garçons et filles obtiennent des résultats équivalents, avec peut-être une certaine supériorité pour ces dernières, du moins dans l'enfance.

N'oublions pas que Condorcet est un intellectuel, et que ceux-ci se définissent ainsi dans les dictionnaires qu'ils rédigent : « Qui a un goût prononcé pour les choses de l'intelligence. » Et comment l'intelligence est-elle définie ? : « Faculté de connaître et de comprendre. »

Comment mesure-t-on l'intelligence ? Par un système de tests qui détermine le quotient intellectuel (le QI). La hiérarchie établie par l'école et certifiée par les diplômes correspond à celle du QI. Si vous entrez dans la fonction publique grâce à un diplôme ou à la réussite à un concours, votre carrière sera programmée par ce diplôme ou par ce concours. Elle sera liée à votre QI. Le système semble assez cohérent. Le seul problème est que la réussite dans la vie en dehors de la fonction publique ne respecte pas la hiérarchie déterminée par les diplômes.

L'Éducation nationale est aux mains de professeurs qui considèrent que le savoir intellectuel est supérieur, enrichissant, gratifiant, valorisant, alors que le simple savoir-faire est inférieur, appauvrissant, dégradant. Apprendre à une fille la couture, la cuisine, la gestion domestique, c'est l'avilir - tandis que lui enseigner l'histoire de l'art, la littérature, la philosophie, c'est l'élever. Il en est de même pour les garçons. Dès lors, tous les métiers manuels doivent disparaître, sans que l'on sache très bien comment les remplacer.

Cependant, l'intérêt naturel pour toutes les activités concrètes a fait que deux des secteurs commerciaux qui ont le plus progressé, voire explosé, depuis la Deuxième Guerre mondiale, sont le jardinage et le bricolage, alors qu'aucun rudiment de ces activités n'est enseigné à l'école. En revanche, la vente des livres d'idées s'est effondrée, bien que le passage à l'école devrait plutôt nous inciter à en acheter.

L'idée de la parité n'est pas née dans la France rurale, où travaillaient il y a encore 2 siècles 95 %; de la population. Chez les paysans et les artisans, la division du travail était constante, non par principe ou par "machisme", mais par simple souci d'efficacité. Si dans le domaine purement intellectuel défini par le QI on peut parler de parité, ainsi que le fit Condorcet, il en va tout autrement dans le domaine professionnel. La parité, de nos jours, est fille de la démagogie électoraliste à laquelle aucun candidat à une élection au suffrage universel ne peut échapper.

Si les féministes sont très attentives aux quotas pour toutes les professions lucratives de prestige, elles semblent se désintéresser des emplois des classes populaires. Qui n'a pas constaté que les caisses des grandes surfaces sont toujours tenues par des femmes?

S'agit-il d'une discrimination dont serait responsable le directeur des ressources humaines ? A vrai dire non. Celui-ci résulte seulement de la supériorité des femmes pour effectuer ce travail. Pour tous les petits travaux manuels, comme pour les tâches de communication, elles sont beaucoup plus rapides et précises que les hommes. Il est bien d'autres métiers ou professions dans lesquels les femmes surpassent les hommes. L'important c'est de n'avoir aucun préjugé pour ou contre - comme autrefois en Europe, où l'on acceptait qu'une femme fût reine ou impératrice.

Les femmes seraient donc pareilles aux hommes concernant la forme d'intelligence mesurée par le QI qui permet la réussite scolaire. Cependant, il est une capacité dont personne ne parle : la créativité. Celle-ci se manifeste par des innovations, des inventions. L'analyse des brevets d'invention dans tous les domaines, même ceux propres aux activités féminines, montre une différence considérable entre hommes et femmes. Je n'en trouve pas moins absurdes ces comparaisons entre des êtres différents. Le chien est-il supérieur au chat, ou le contraire ? Et pourquoi les féministes considèrent-elles que faire un métier d'homme est une promotion ? Pourquoi ne se soucient-elles que des professions "intellectuelles", et pas des métiers "manuels"?


La différence entre l'homme et l'animal

De nos jours, la différence entre l'être humain et l'animal saute aux yeux, mais en était-il de même pour l'homme primitif ? Sans armes, sans outils, sans vêtements, omnivore comme les ours, il avait un style de vie qui ne différait guère du leur : il était un animal grégaire, comme la plupart des mammifères supérieurs.

Quelles furent les causes de ce lent arrachement à la nature qui transformèrent l'être humain, son mode de vie, son environnement ? Je ne vois que les inventions. Les armes, les pièges, puis l'élevage, pour disposer d'un approvisionnement en viande plus facile et plus abondant, enfin l'agriculture, qui permettait de récolter avec moins d'effort plus de fruits et de légumes que la cueillette.

D'autres inventions apportèrent plus de sécurité, une meilleure protection contre les intempéries. Le mode de vie de l'être humain changea, entraînant une sélection génétique à l'intérieur des sociétés. Nous savons en effet que la structure des chromosomes et des gènes n'est pas immuable, mais qu'elle se transforme sous l'effet de la sélection sexuelle et des mutations. Des modifications sont possibles, qui permettent l'évolution des espèces et une meilleure adaptation du patrimoine génétique aux nouvelles conditions de vie. C'est ainsi qu'un animal qui, durant l'hiver, supporte de grands froids grâce à certains gènes dont c'est la fonction, verra sa structure génétique se transformer s'il n'y a plus d'hivers rigoureux pendant de nombreuses générations.

Mais l'être humain n'a jamais eu une claire conscience de son évolution, ni la volonté d'atteindre un certain objectif. Il s'est génétiquement transformé sans s'en apercevoir. La mécanique de l'évolution est simple.

D'abord des inventions, des innovations, par définition imprévisibles, nées dans le cerveau de quelques hommes ayant ce don. L'invention, soulignons-le, diffère de la découverte. Cette dernière résulte d'un besoin instinctif existant chez tous les animaux : ainsi la recherche de nouveaux gisements de nourriture, ou d'un lieu caché pour élever leurs petits. On ne découvre que ce qui existe, on invente ce qui n'existait pas auparavant. Les premiers pièges, les premières armes furent des inventions.

Un individu peut se présenter comme chercheur, même s'il n'a jamais rien découvert. Par contre, il ne peut se présenter comme inventeur s'il n'a pas fait au moins une invention. Cependant l'invention se nourrit des découvertes et les chercheurs utilisent de nouvelles inventions pour faire de nouvelles découvertes.

L'adoption d'une innovation est motivée, notamment, par la recherche de nouvelles sensations, du moindre effort, du besoin de se protéger du mauvais temps, de paraître plus forts pour les hommes, plus désirables pour les femmes, enfin par le besoin de communiquer, de savoir tout ce qui se passe, de raconter tout ce qui nous est arrivé. Nous devenons peu à peu "accros" de l'usage ou de la consommation de ces innovations, au point que leur abandon éventuel nous paraît une épreuve insupportable. En pensant au mode de vie de nos ancêtres, nous avons tendance à croire que nous sommes de plus en plus heureux et que, grâce au progrès, nous nous dirigeons vers un degré de félicité absolument inouï.

Le fait que les innovations soient en général adoptées librement semble suffire pour donner à penser qu'elles ont toutes été positives. Mais toutes les nouveautés ont-elles vraiment augmenté le bonheur de leurs usagers ? Après tout, les drogues, l'alcool, le tabac ont aussi été adoptés librement. Nous y reviendrons, puisque l'évolution de l'espèce humaine par les inventions concrètes est l'un des fondements de la doctrine exposée dans ce livre. Répétons-le : je parle bien des inventions, des innovations, et non des découvertes, car il est plus que probable que sans les inventions, l'homme serait resté primitif. Le langage et l'écriture, d'ailleurs, furent aussi inventés. C'est donc bien l'invention qui a arraché l'homme à la nature, provoquant une évolution qui rend aujourd'hui problématique la perpétuation de l'espèce humaine.

Je sais bien que, selon les intellectuels, l'être humain a évolué parce que les lois qui régissent la société avaient elles-mêmes évolué. Cette législation serait leur œuvre - et ce seraient donc eux qui dirigeraient l'évolution ! Dans son Contrat social, Rousseau écrit notamment : « Ce passage de l'état de nature à l'état civil produit dans l'homme un changement très remarquable, en substituant dans sa conduite la justice à l'instinct, et en donnant à ses actions la moralité qui leur manquait auparavant. » D'après Rousseau, et bien d'autres avec lui, la loi ferait donc la moralité. Il suffirait de codifier le bien et le mal pour que chacun prenne conscience des vertus et des vices. Plût à Dieu qu'ils eussent raison ! Dans ma vie, j'ai vu beaucoup plus de braves gens ignorant les subtilités du droit escroqués par les habiles connaisseurs de la loi, que le contraire.

En réalité, notre conscience du bien et du mal est innée, et l'autorité ne peut codifier que ce que la majorité ressent comme juste ou injuste. C'est pourquoi, dans les cours d'assises, la décision revient à des jurés ignorant à peu près tout du droit. La loi ne peut alors que condamner ceux qui, pour leur malheur, sont nés avec la méchanceté ou la perversité en eux, ou ceux qui n'ont pas la même conscience du bien et du mal que la majorité des membres de la société. Ils sont punis parce qu'ils sont nuisibles à l'ordre établi, alors même qu'ils ne sont pas responsables de ce qu'ils sont.

Afin de montrer que le droit, pour être respecté, doit codifier ce que nous ressentons comme équitable, prenons l'exemple du droit de propriété. Celui-ci existe déjà, à l'état d'instinct naturel, chez l'animal : c'est par exemple le territoire du carnassier, son terrain de chasse qu'il sait délimiter et faire respecter. Chez l'enfant, existe aussi le sentiment que son jouet ne peut être accaparé. Mais bien entendu, avec l'évolution des sociétés humaines, la notion d'un droit de propriété s'éloigne de sa simplicité primitive.


Évolution du mot «culture»

Rien n'est plus intéressant ni plus révélateur que l'évolution du sens donné au mot culture. Celui-ci était primitivement d'un usage purement agricole. On parlait de la culture du blé ou de la pomme de terre, qui demandait un grand savoir-faire, c'est-à-dire des connaissances exclusivement concrètes. Puis le mot culture a été utilisé dans le domaine scientifique, avec l'idée de développement, non plus seulement d'une plante, mais également d'une science. Ainsi, on disait d'un homme qu'il cultivait l'astronomie, la chimie ou l'ornithologie, c'est-à-dire qu'il voulait développer les connaissances concernant ces disciplines. Par contre, on ne disait jamais qu'un homme "se cultivait" lui-même, ce qui aurait transformé une activité altruiste en activité égoïste.

C'est pourtant cette nouvelle acception qui s'est peu à peu imposée, en même temps que la notion de culture se limitait de plus en plus aux connaissances abstraites. Le savoir-faire a ainsi été éliminé de la "culture". On dira d'un historien qu'il a une forte culture dans le domaine de l'histoire romaine, mais on ne dira pas d'un menuisier ayant un remarquable savoir-faire qu'il possède une grande culture. On ne le dira que pour celui qui possède des connaissances théoriques et qui sait les expliquer avec des mots.

La connaissance abstraite est devenue une fin en soi, et celui qui la mémorise le mieux et possède le talent et l'aisance pour en parler facilement, suscite une admiration unanime. C'est pour cela que les femmes du monde suivent des cours d'histoire de l'art, pour "se cultiver", embellir leur esprit et paraître à leur avantage dans la société, au même titre qu'elles vont dans les instituts de beauté pour "cultiver" leurs charmes.

De nos jours, le mot culture tend à remplacer celui de civilisation. Or, la civilisation, c'est tout ce que l'homme a apporté, inventé, créé depuis la préhistoire. Navires et voitures, meubles et outils, tables et lits, draps et couvertures, assiettes, verres, cuillers, fourchettes, etc., relèvent de la civilisation, mais pas de la culture, qui reste cantonnée dans les concepts, les idéologies, les religions, les croyances, les arts, etc.

Dans un dossier consacré à Claude Lévi-Strauss, paru en août 2003 dans Le Nouvel Observateur, on expliquait en ces termes ce qui différencie la "pensée sauvage" de la pensée scientifique : « Lévi-Strauss l'a illustré par l'exemple du bricolage : le bricoleur ne dispose pas d'un schéma tout prêt, comme l'ingénieur, mais repère les bonnes occasions et assemble des éléments dans des combinaisons inattendues, au gré de ce qu'il trouve. Le bricoleur est le magicien de nos sociétés : ses pensées, de l'ordre d'un savoir-faire plus que d'un savoir, ne sont pas vraiment scientifiques mais elles fonctionnent. »

Les intellectuels sont très déroutés par la création inventive, car on n'apprend pas à être inventeur, on naît inventeur. Et celle-ci est par définition imprévisible. Edison, ayant quitté l'école à douze ans pour inaptitude et après avoir vendu des journaux dans les trains, se révéla, bien qu'inculte, un génial inventeur.

Qu'on les appelle "inventeurs" ou "bricoleurs", ce sont eux qui ont changé le mode de vie et le sort de l'humanité.


Des changements favorables ou défavorables ?

Ces changements considérables dont j'ai tenté de montrer les causes sont-ils favorables ou défavorables au destin de l'espèce humaine ? Il faut pour en décider pouvoir s'appuyer sur un critère susceptible d'obtenir l'accord de tous les êtres humains, sinon toute discussion est vaine. Or, il en est un seul qui me semble incontestable, car il est la condition sine qua non de tout autre critère que l'on pourrait proposer. Il s'agit de celui qui permet de donner un sens à l'activité, au comportement, au développement de tout être vivant, végétal ou animal : c'est la capacité à se perpétuer, qui est le trait commun à tous les êtres et la condition première de leur survie.

Toute idéologie qui peut avoir pour conséquence la disparition du genre humain disparaîtra avec elle ; elle est donc sans valeur. On peut, par exemple, soutenir d'une manière tout à fait plausible que les hommes s'entendent beaucoup mieux entre eux et les femmes entre elles à tous points de vue, et qu'il faut abandonner ce qui n'est qu'une habitude un peu archaïque : la vie en couples hétérosexuels. Cependant, si ce critère devait être posé en principe universel et que l'on juge de tout par rapport à lui, que l'on fasse des lois dans tous les domaines pour favoriser ce "progrès", alors il est bien évident que la société humaine courrait à sa perte, et avec elle l'idéologie qui aurait causé sa disparition.

C'est pourquoi je dis que le critère de la perpétuation est incontestable - à moins bien entendu que l'on ne considère que l'humanité, et avec elle toutes les religions, toutes les idéologies, toutes les civilisations et ce qu'elles ont engendré, ont si peu d'intérêt que leur disparition serait sans importance. Un tel point de vue n'étant pratiquement soutenu par personne, j'adopte donc ce critère et vais juger de toutes choses par rapport à lui, ce qui n'est d'ailleurs ni simple ni facile.

On remarquera ici que si le savoir-faire n'est plus une valeur reconnue, il reste en tout cas un savoir nécessaire. Si la "culture" enrichit l'esprit, elle ne nourrit pas le corps, car hélas ! les "nourritures" matérielles nous sont plus nécessaires que les nourritures spirituelles. Comme le disait Aristote, avant de s'interroger sur la "vie bonne", il faut d'abord pouvoir "vivre", tout simplement. L'esprit ne peut vivre sans le corps, alors que le contraire est possible - et même fréquent.

Paul Valéry observait : « Le métier des intellectuels est de remuer toutes choses sous leurs signes, noms ou symboles sans le contrepoids des actes réels. » Bergson ajoutait : « La spéculation est un luxe, l'action une nécessité. » Il n'est pas contestable que le XVIIIe siècle, grâce à l'imprimerie qui l'avait précédé, vit s'exprimer et s'épanouir de nombreux talents intellectuels, à la fois scientifiques et philosophiques. Entre ces derniers, il se créa une émulation tout à fait euphorique, tant ils étaient persuadés de travailler à l'avènement d'une nouvelle société plus heureuse, d'abord grâce à l'éducation, qui devait transformer l'homme, jusque là dirigé par ses instincts, pour en faire un citoyen gouverné par sa raison, grâce ensuite au progrès technique et scientifique, qui devait apporter un bien-être général grâce au travail rendu plus facile et à l'abondance de biens de consommation.

Malheureusement, tout en reconnaissant l'intelligence, la sincérité, l'idéalisme des auteurs de ces projets, nous devons considérer les résultats obtenus. Tous comptes faits, le XVIIIe siècle fut d'abord celui des utopies.


DE L'ANIMAL À L'ÊTRE HUMAIN

Si l'on en croit Descartes, les animaux seraient comme des machines programmées effectuant à merveille ce pour quoi elles ont été conçues, mais ne pouvant faire autre chose. C'est ainsi qu'il écrivait en 1646 au marquis de Maleville : « Je sais bien que les bêtes font beaucoup de choses mieux que nous, mais je ne m'en étonne pas, car cela même sert à prouver qu'elles agissent naturellement et par ressorts, ainsi qu'une horloge, laquelle montre bien mieux l'heure qu'il est que notre jugement ne nous l'enseigne. Et c'est sans doute que, lorsque les hirondelles viennent au printemps, elles agissent en cela comme des horloges. »

De son côté, Jean-Jacques Rousseau affirmait, dans son Discours sur l'origine et les fondements de l'inégalité parmi les hommes (1755) : « Je ne vois dans tout animal qu'une machine ingénieuse, à qui la nature a donné des sens pour se remonter elle-même, et pour se garantir, jusqu'à un certain point, de tout ce qui tend à la détruire ou à la déranger.

J'aperçois précisément les mêmes choses dans la machine humaine, avec cette différence que la nature seule fait tout dans les opérations de la bête, au lieu que l'homme concourt aux siennes, en qualité d'agent libre. L'un choisit ou rejette par instinct, et l'autre par un acte de liberté : ce qui fait que la bête ne peut s'écarter de la règle qui lui est prescrite, même quand il lui serait avantageux de le faire, et que l'homme s'en écarte souvent à son préjudice. C'est ainsi qu'un pigeon mourrait de faim près d'un bassin rempli des meilleures viandes, et un chat sur des tas de fruits ou de grains, quoique l'un ou l'autre peut très bien se nourrir de l'aliment qu'il dédaigne, s'il s'était avisé d'en essayer ».

Ces comparaisons entre l'être humain et l'animal me laissent perplexe. On ne peut juger une chose que d'après sa finalité et d'après des critères qui, même s'ils sont implicites, existent objectivement. Un jugement subjectif, ou relatif à une situation trop particulière, est sans valeur. Dire qu'un homme est grand n'a pas le même sens chez les Pygmées que chez les Norvégiens. Chez chacun de ces peuples, il existe un critère implicite qui est la taille moyenne des hommes qui le composent. Comparer l'homme et l'animal n'oblige-t-il pas à utiliser les mêmes critères ?

La finalité de tout être vivant - végétal, animal ou humain - est sa perpétuation. Chaque plante, chaque animal, prend une forme qui le caractérise, mais qui ne cesse d'évoluer depuis la conception jusqu'à la mort. Mais pour se perpétuer, ils doivent transmettre ce qui commande leur évolution et leur comportement, c'est-à-dire leur patrimoine génétique. Celui-ci existe dans chacune des cellules de tout être vivant, quel que soit le stade de son évolution : celui du gland et celui du magnifique chêne tricentenaire sont identiques.

Prétendre qu'un embryon ne devient un être humain que lorsqu'il prend la forme du fœtus, et qu'il n'est auparavant qu'un morceau de chair inerte, sans personnalité, sans capacités potentielles, est une erreur. Cela voudrait dire que seule la mère provoquerait et orienterait son développement, et que la personnalité du père serait absente de sa descendance - ce que tout le monde reconnaîtra comme faux.

Dès sa conception, Napoléon possédait dans son patrimoine génétique les possibilités d'un destin exceptionnel. Sa réalisation ne dépendait que des circonstances et de la chance.


Une grave erreur...

Jean-Jacques Rousseau commet une grave erreur en donnant pour exemple l'infériorité du pigeon et du chat sur l'homme, nos deux animaux se laissant mourir de faim devant des choses comestibles. Il compare l'être humain, omnivore par nature, avec un granivore et un carnivore. Rousseau, à qui l'on aurait offert de l'excellent foin pour se nourrir se serait comporté comme les animaux qu'il prend en exemple.

Si l'on considère que la perpétuation de son patrimoine génétique est une finalité inconsciente mais incontournable pour tout être vivant, et qu'elle est pour l'homme la condition sine qua non de toute autre finalité, on peut affirmer que la liberté de choix de l'être humain par rapport à l'animal est bien difficile à discerner. Le suicide serait sans doute la seule liberté que n'a pas l'animal, le seul moyen de se libérer totalement des contraintes biologiques.

Pour nombre de philosophes, la liberté de choix différencie l'être humain de l'animal. Dans la fable de La Fontaine Le loup et le Chien, le loup symbolise la liberté de faire ce que bon nous semble, tout en étant soumis aux nécessités biologiques et aux aléas de la vie sauvage. Il possède en tout cas un sentiment de totale liberté et d'indépendance. Le chien, en revanche, est entièrement dépendant de son maître. Il a en outre des obligations de police dans sa propriété. Il échange une certaine sécurité alimentaire contre sa liberté : il a choisi d'être fonctionnaire plutôt qu'aventurier. À vrai dire, dans cette fable, le loup nous apparaît plus libre que le chien, mais, en réalité, chacun est content de son sort et a le sentiment de l'avoir librement choisi. Ce qui est certainement le plus important.


Rendre obligatoire tout ce qui n'est pas interdit

À la façon dont nos sociétés les plus développées évoluent, leur tendance serait de rendre obligatoire tout ce qui n'est pas interdit. Dès la naissance, vous devez être déclaré à la mairie, où votre père s'est rendu en voiture en respectant le Code de la route ; il lui a fallu rechercher un parking autorisé, au temps de stationnement minuté.

Naturellement, votre mère avait déclaré sa grossesse à son employeur et à l'administration ; elle avait été soumise à des examens obligatoires. Vous devez aussi subir des vaccinations. À partir de trois ans, vos parents, sous l'influence de l'idéologie dominante qui estime qu'il faut vous "socialiser" dès le plus jeune âge - trois ans avant que la scolarité ne devienne obligatoire - vous envoient en crèche, où votre emploi du temps va être organisé sans que vous ayez un quelconque moyen de vous y opposer. Et par la suite, dans toutes les sphères de votre existence, vous continuerez à aller de contrôle en contrôle.

Chacun sait que l'invention et l'usage de l'automobile ont engendré le Code de la route, une police pour en contrôler l'application, des tribunaux pour juger et sanctionner les contrevenants. Toute innovation produit les mêmes effets. Elle impose des réglementations toujours plus tatillonnes, des surveillances et des contrôles toujours plus minutieux.

Ce ne sont pas les dictatures qui créent l'État policier. Celles-ci ne font que parachever les contraintes légales dont l'extension infinie provient des innovations. La société de surveillance, qui s'étend chaque jour toujours plus, contient déjà le germe de l'État policier, dont George Orwell a décrit les mécanismes de façon visionnaire dans son célèbre roman, 1984.

Un contemporain qui serait transporté par magie au siècle de Louis XIV, ce monarque absolu, serait stupéfait de se sentir aussi libre. Il pourrait voyager dans toute l'Europe sans papiers, et en s'attribuant le nom qu'il lui plairait. Les cartes d'identité n'existaient pas à cette époque, et aucune loi n'empêchait de changer de nom. Quant à cette atteinte maximale à la liberté individuelle qu'est l'obligation d'être soldat en cas de guerre, elle n'existait pas. Les hommes d'armes étaient, soit des volontaires, qui se battaient pour le plaisir (la noblesse d'épée), soit des mercenaires, qui se battaient pour de l'argent, mais pouvaient quitter l'armée quand bon leur semblait. Il faudra attendre la Révolution pour assister à la "levée en masse", c'est-à-dire au début de la conscription.

De nos jours, la liste des obligations et des interdits est si longue qu'il faudrait un livre entier pour les citer tous. Et nous dépendons aussi de toutes sortes d'améliorations collectives, qui devaient au départ nous rendre la vie plus facile. Une panne d'électricité de huit jours à la suite d'une tempête est ressentie comme une véritable catastrophe ; une grève des transports peut complètement perturber notre vie.

Notre dépendance par rapport aux événements internationaux est encore plus grande. Qu'une guerre survienne, si nos centrales électriques sont détruites en quelques heures, la France est à genoux. Plus une seule usine ne pourrait fonctionner. La production de biens de consommation, même alimentaires, serait paralysée et des dizaines de millions de salariés se retrouveraient au chômage. Il n'existerait aucune solution de rechange.

Au temps de Descartes comme à celui de Rousseau, on pouvait considérer que l'arrachement à la nature - qui impliquait d'en prendre le contrôle absolu, de l'arraisonner de part en part, comme le dit Martin Heidegger - nous libérerait de nos comportements instinctifs et nous permettrait de construire une société de plus grande liberté. On voit bien aujourd'hui que cette société idéale était utopique et que nous avons commis bien des erreurs dans notre façon de concevoir notre capacité de nous "libérer", alors que notre développement, notre façon d'être, notre comportement restent entièrement dépendants de notre patrimoine génétique. Ce n'est en fait que par des modifications indépendantes de notre volonté que notre développement physique et nos comportements ont pu évoluer de génération en génération. Aujourd'hui, nous ne pourrions les modifier éventuellement, de manière volontaire, que par des manipulations génétiques.


Qu'est-ce que l'intelligence ?

La différence entre l'intelligence animale et l'intelligence humaine n'est pas aussi tranchée que le croyait Descartes. Qu'est-ce d'ailleurs que l'intelligence ? Selon la définition la plus communément admise, reprise notamment par le Larousse, l'intelligence est la « faculté de connaître, de comprendre », et cette faculté serait celle qui « distingue l'homme de l'animal ». Alors que l'animal aurait toujours les mêmes réactions comportementales en face des mêmes stimuli, l'homme - compte tenu de ses observations, de ses expériences - pourrait les modifier, les perfectionner pour les rendre plus efficaces.

Il y a une part de vérité dans cette vision des choses puisque, comme on l'a vu, seul l'homme est vraiment capable d'invention et d'innovation. Mais une part seulement. C'est ce dont je me suis convaincu après avoir observé attentivement le comportement de certains animaux. La chasse à courre du lièvre consiste à le faire poursuivre par quelques chiens qui suivent sa piste à l'odeur, et à attendre qu'il revienne sur son territoire où le chasseur l'attend. Or, un vieux lièvre utilise souvent des ruses pour faire perdre sa piste, comme de courir dans un ruisseau ou de revenir sur ses pas et brusquement sauter de côté. Il a donc parfaitement compris comment les chiens peuvent le traquer.

Imaginons un détenu évadé poursuivi par des chiens policiers. S'il est intelligent, il utilisera les mêmes ruses que le lièvre pour brouiller sa piste. Entre un jeune délinquant qui effectue sa première cavale et un autre qui a déjà fait l'objet de plusieurs recherches, on observera en général un perfectionnement des moyens mis en œuvre pour brouiller la piste, exactement comme entre un jeune lièvre et un vieux.

Chez un ami, on m'avait conseillé de fermer la porte de ma chambre à clef pour éviter que le chat de la maison ne puisse y entrer. Celui-ci avait en effet appris à ouvrir la porte, d'un saut, en basculant la poignée vers le bas. Il avait observé le geste de personnes ouvrant une porte et avait imaginé une action différente, adaptée à ses possibilités physiques, pour obtenir le même résultat.

Si l'on observe les oiseaux comme je l'ai fait pendant des années, on ne peut qu'admirer leurs capacités d'adaptation aux modifications de leur environnement. Autrefois, avant de quitter la France, les hirondelles se rassemblaient sur les roseaux des marais et des étangs. Comme elles prenaient leur envol la nuit pour l'Afrique, certains s'imaginaient, en constatant leur disparition, qu'elles hivernaient dans la vase ! C'est ce qu'affirma le naturaliste suédois Carl von Linné - sans aller vérifier l'exactitude de sa thèse sur le terrain. De nos jours, les hirondelles préfèrent les fils électriques, plus pratiques car plus stables. Elles préfèrent aussi nicher dans les étables, les écuries, les granges, plutôt que sur des parois rocheuses qui étaient, il y a bien longtemps, le meilleur endroit que leur offrait la nature pour fixer leurs nids. Leurs choix peuvent varier, mais ce qui ne se modifie pas, c'est la finalité de leur comportement.


Arguments de Jean-Jacques Rousseau

Tenant de la supériorité de l'intelligence humaine sur celle de l'animal, Jean-Jacques Rousseau avance d'autres arguments. Voilà ce qu'il écrit : « Mais, quand les difficultés qui environnent toutes ces questions laisseraient quelque lieu de disputer sur cette différence de l'homme et de l'animal, il y a une autre qualité très spécifique qui les distingue et sur laquelle il ne peut y avoir contestation : c'est la faculté de se perfectionner, faculté qui, à l'aide des circonstances, développe successivement toutes les autres et réside parmi nous tant dans l'espèce que dans l'individu ; au lieu qu'un animal est au bout de quelques mois ce qu'il sera toute sa vie, et son espèce au bout de mille ans ce qu'elle était la première année de ces mille ans. » Rousseau pose également une question intéressante :

« Pourquoi l'homme est-il sujet à devenir imbécile ? N'est-ce point qu'il retourne ainsi dans son état primitif et que, tandis que la bête, qui n'a rien acquis et qui n'a rien non plus à perdre, reste toujours avec son instinct, l'homme reperdant par la vieillesse ou d'autres accidents tout ce que sa perfectibilité lui avait fait acquérir, retombe aussi plus bas que la bête même » S'il était imbécile, on se demande comment l'homme primitif a pu inventer des armes pour se défendre contre les prédateurs et mieux chasser, comment il a pu inventer des pièges pour attraper ses proies, l'élevage et l'agriculture pour mieux se nourrir. Tout ceci avant que n'apparaissent l'écriture et la moindre connaissance intellectuelle.

Rousseau, comme beaucoup d'intellectuels de son temps, n'avait qu'une idée approximative et théorique des peuplades aux mœurs dites "primitives", et ne fondait son raisonnement que sur sa connaissance de la société européenne. Tel n'était évidemment pas le cas de Claude Lévi-Strauss lorsqu'il écrivait pour répondre aux thèses perfectionnistes : « Si le propre de l'homme est l'historicité, quel statut convient-il d'attribuer à ces sociétés "sauvages" dont tout indique qu'elles ne sont pas entrées dans le monde de l'histoire, donc dans le monde spécifiquement humain de la "perfectibilité" et de l'arrachement à la nature ? Ne faut-il pas se résoudre à les ranger du côté de l'animalité et les comparer, parce qu'elles sont sans histoire, aux ruches et aux termitières qui sont au bout de mille ans ce qu'elles étaient la première année de leurs mille ans ? »

À vrai dire, c'est le mécanisme du changement qu'ont mal analysé les penseurs des Lumières. Leur erreur, conforme à l'idéologie du progrès, est d'interpréter toute nouveauté comme un mieux. Pour eux, l'homme étant dirigé par son intelligence, sa raison, c'est en développant cette dernière qu'on perfectionne ses mœurs. L'homme primitif étant plus ou moins bestial, c'est en prenant peu à peu conscience de sa bestialité qu'il est devenu plus humain. Certains hommes plus intelligents que d'autres définissent le bon comportement, et par l'enseignement apprennent aux enfants à perfectionner le leur. Car le grand dogme de ces intellectuels, c'est que tout dépend de l'acquis - donc de l'éducation.

L'écrivain autrichien Robert Musil n'affirme-t-il pas, dans ses Essais, qu'«un anthropophage transplanté à l'âge de nourrisson dans un entourage européen deviendra sans doute un bon Européen » et que « le délicat Rainer Maria Rilke serait devenu un bon anthropophage si un destin l'avait jeté dans sa tendre enfance parmi les marins des mers du Sud » ? Poussant un peu plus loin cette idée, on pourrait envisager de remplacer systématiquement tous les nourrissons bretons par des nourrissons sénégalais, et réciproquement. Au bout de cinquante ans, la Bretagne, presque entièrement peuplée de Bretons noirs, resterait quant à son activité, ses mœurs, sa culture, tout à fait identique à elle-même et, à l'inverse, notre Sénégal peuplé d'autochtones blancs resterait également identique ce qu'il fut toujours. Il vaut mieux ne pas tenter l'expérience, car tout cela est évidemment complètement faux.


L'étude des mécanismes de la vie

L'étude des mécanismes de la vie chez les végétaux et les animaux a été bien menée. Mais on n'a pas assez insisté sur la forme d'intelligence qui permet aux animaux d'inventer différents moyens pour résoudre des problèmes dont seule la finalité reste inchangée.

Si un oiseau utilise beaucoup de crins de chevaux pour faire son nid et que ces animaux disparaissent de sa région, il trouvera une ou plusieurs solutions de rechange, et utilisera des matériaux présentant des qualités similaires. Ce qui demeure, quelles que soient les circonstances, c'est sa volonté instinctive de fabriquer un nid à une période précise de l'année. Chacun a pu voir des photos de mésanges charbonnières construisant leur nid dans les endroits les plus inattendus, mais répondant tous à leur désir de le protéger des prédateurs et des intempéries.

Que constatons-nous ? Chez l'animal, l'intelligence ne sert qu'à inventer des moyens pour atteindre des buts qui restent intangibles, alors que l'homme l'utilise pour les modifier. Les habitations des mammifères ont pour vocation d'être des lieux de repos et de les protéger des intempéries et des prédateurs. Parvenus à un certain niveau de protection jugé suffisant, les animaux n'éprouvent pas la nécessité de modifier leur gîte. L'homme, en revanche, n'a cessé de transformer son habitat, passant de la grotte à la cabane, puis à la maison, laquelle est devenue de plus en plus grande, de plus en plus solide, de plus en plus protectrice - sans parler de la construction de châteaux, de la forteresse médiévale au palais de Versailles.

L'habitat moderne, appartement ou maison individuelle, manifeste un besoin de confort qui ne cesse de croître. Mais ce qui chez l'homme est tenu pour une évolution remarquable ne serait considéré chez l'animal que comme un dérèglement des instincts, lui faisant bâtir des constructions complètement inutiles et incompréhensibles.

Puisque l'on sait de nos jours manipuler les gènes, il serait probablement possible, chez un oiseau, de manipuler ceux qui commandent la construction du nid. Cet oiseau pourrait alors réaliser un abri extravagant par sa forme, sa dimension, les matériaux utilisés. Mais par rapport à sa finalité, ce serait pure stupidité. Rappelons ce qu'écrivait Alexis de Tocqueville :

« Personne ne prétend plus en 1780 que la France est en décadence; on dirait au contraire qu'il n'y a en ce moment plus de borne à ses progrès. C'est alors que la doctrine de la perfectibilité continue et indéfinie de l'homme prend naissance. Vingt ans avant, on n'espérait rien de l'avenir, maintenant on n'en redoute rien. L'imagination, s'emparant d'avance de cette félicité prochaine et inouïe, rend insensible aux biens qu'on a déjà et se précipite vers les choses nouvelles. »

Par ce texte, nous distinguons mieux ce qui constitue la véritable et plus importante différence entre l'homme et l'animal : ce dernier est profondément conservateur. Il se méfie, par instinct, de toute nouveauté. En règle générale, il n'en a que faire. A contrario, l'être humain est plus ou moins fasciné par toute nouveauté. « Tout nouveau, tout beau », dit l'adage populaire. Au cours des dernières décennies, le nombre des nouveautés n'a cessé de s'accroître - au point qu'on nous assure que dans vingt ans la moitié de ce que nous consommerons et utiliserons dans tous les domaines sera "nouveau".

L'animal, attaché à un territoire et un milieu de vie qui lui sont propres, conserve les mêmes repères de sa naissance à sa mort. Il en était de même dans la paysannerie jusqu'au XIXe siècle : elle se méfiait des innovations, qui étaient d'ailleurs très rares. Le texte d'Alexis de Tocqueville nous dépeint les milieux intellectuels de la fin du XVIIIe siècle qui, grâce à l'invention de l'imprimerie, virent leur audience exploser. Nous avons déjà cité Malesherbes : « Chaque citoyen peut parler à la nation entière par la voie de l'impression. » La classe intellectuelle se trouva donc grisée par ce nouveau pouvoir et fit assaut de projets plus ou moins utopiques. De nos jours, en ce début de XXIe siècle, l'enthousiasme est bien retombé, et nous en sommes à chercher des explications aux échecs successifs de la réalisation de nos rêves.