L'ouvrage que je vous propose de lire est un ouvrage philosophique
: si des questions économiques et politiques y sont abordées,
c'est pour en rechercher la philosophie, c'est-à-dire les
causes premières de fonctionnement. Cette approche apparaît
déjà dans le titre. Je pense en effet que l'idéologie
du progrès est aujourd'hui en crise et qu'elle conduit à
la décadence.
Bien entendu, nous pensons tous plus ou moins que le progrès
représente un changement vers le mieux, et c'est aussi le
sens qu'on souhaite lui donner. Nous vivons également dans
l'idée que ce progrès est dirigé par des savants,
et que ce sont leurs découvertes qui l'orientent. Pourtant,
il n'en est rien. Que la terre soit plate ou ronde, que le soleil
tourne autour de la terre ou que ce soit l'inverse, qu'il y ait
ou non de la vie sur la planète Mars, ne change rien à
l'évolution des sociétés humaines. Le progrès
n'a au sens propre aucun sens. Il est la conséquence, non
des découvertes (car on ne découvre que ce qui existe
déjà), mais de leur exploitation par des inventions
(l'inventeur crée ce qui avant lui n'existait pas). Ce sont
donc innovations, qui sont totalement imprévisibles, qui
constituent le progrès et orientent l'évolution.
Trois grands principes président à l'adoption d'une
innovation. D'abord, la recherche du moindre effort. La bicyclette
demande moins d'efforts que la marche, mais l'automobile moins d'efforts
que la bicyclette. Deuxième principe : la recherche de sensations
toujours plus intenses. Nos cinq sens participent de cette recherche.
Le troisième principe, enfin, est celui de communication
: en tant qu'animaux grégaires, nous voulons être informés
de tout ce qui se passe dans notre espace de vie commune.
Les innovations n'ont cessé, depuis la préhistoire,
de modifier notre environnement et notre mode de vie. Biologiquement,
pourtant, nous sommes semblables à n'importe quel autre mammifère,
qui vit dans un environnement plus ou moins stable auquel il est
parfaitement adapté. Chaque animal, chaque végétal,
n'est que le vecteur périssable d'un patrimoine génétique
qu'il lui appartient de retransmettre. Ce patrimoine génétique
commande son développement et son comportement orienté
vers la reproduction et la perpétuation. Ses instincts sont
là pour lui indiquer ce qui est bon ou mauvais pour lui dans
cet environnement où, de génération en génération,
ses semblables retrouvent les mêmes nourritures, connaissent
les mêmes intempéries, font face aux mêmes prédateurs.
Mais l'homme est un cas particulier. Du fait de ses inventions,
il a progressivement déconnecté ses instincts de leur
finalité. Alors que tout aliment qu'un animal trouve agréable
à son goût est en même temps bon pour sa santé,
l'homme consomme des aliments de plus en plus savoureux, mais qui
peuvent être nuisibles à la sienne.
Mais l'alimentation n'est qu'un exemple. L'excès de bruits,
l'excès d'images, la suppression des sensations naturelles
de froid et de chaud grâce au chauffage et à la climatisation,
tout cela concourt à la fragilisation de son être et
à l'apparition de multiples maladies dites "de civilisation",
telles l'asthme, les allergies, le diabète, la boulimie et
l'anorexie, les maladies cardiovasculaires, les maladies d'Alzheimer
et de Parkinson, etc.
D'autres pratiques, comme l'alcoolisme, peuvent dégrader
le patrimoine génétique transmis à l'enfant
en l'affectant dès la naissance de lourds handicaps. Enfin,
dans le domaine de la sexualité, il est clair que nos désirs
ou nos pulsions charnelles ne sont plus depuis longtemps strictement
orientées vers la reproduction.
Certains pensent que c'est précisément notre gloire
de nous être peu à peu éloignés de notre
comportement primitif pour inventer mille façons nouvelles
de nous procurer bonheurs et plaisirs. Mais, pour ne prendre que
cet exemple, la plupart des individus qui adoptent des comportements
déviants en matière de sexualité ne le font
pas en fonction d'un libre choix, mais poussés par des envies
et des pulsions innées. Qu'y a-t-il là de "raisonnable"
?
Malheureusement, nous nous heurtons ici à l'erreur capitale,
apparue autour du XVIIIe siècle, qui consiste croire que
l'individu n'est que la somme de ses acquis familiaux, scolaires
et sociaux, c'est-à-dire qu'il est entièrement façonné
par son milieu. Or, ceci n'est qu'en partie vrai. En réalité,
parmi les nourritures matérielles, intellectuelles et morales
qu'on tente de lui imposer, il n'assimile durablement que celles
qui correspondent à ses besoins innés.
Ainsi, pour les aliments absorbés, seule une partie nourrit
son corps. Le reste est rejeté. Les connaissances intellectuelles
peuvent être certes mémorisées chez les enfants
par crainte d'une punition ou en vue d'une récompense, mais
la plupart seront oubliées lorsque la punition aura été
évitée ou que la récompense (le diplôme,
par exemple) aura été obtenue. Seules seront conservées
celles qui correspondent aux orientations innées, aux intérêts
de l'individu. La preuve en est que les jumeaux homozygotes (dotés
du même patrimoine génétique) qui ont été
séparés à la naissance pour être élevés
dans des milieux différents, n'en restent pas moins parfaitement
identiques quant à leur intelligence et à leur caractère,
à leurs goûts, à leurs penchants culturels,
etc. Ils ressemblent en outre beaucoup plus à leurs parents
biologiques, qu'ils n'ont jamais connus, qu'à leurs parents
adoptifs, qui les ont élevés. Si d'aventure ils se
retrouvent trente ans plus tard, l'entente entre eux est immédiate
et durable.
L'entente entre individus, que l'on attribue parfois à des
"atomes crochus", à de la sympathie ou à des affinités
électives, renvoie ainsi bien souvent à une simple
parenté génétique, déterminant une identité
de goûts et de choix. A l'inverse, la mésentente que
l'on tend à expliquer par de simples différences culturelles
est due bien souvent à la distance génétique.
En fait, différence culturelle et différence génétique
sont liées.
Toutes les cultures sont équivalentes. Elles sont un ensemble
de créations adoptées durablement par une communauté.
L'espoir que l'on puisse atténuer jusqu'à les faire
disparaître les différences culturelles par le biais
de l'éducation, ou que l'instauration d'une culture mondiale
puisse réaliser l'entente entre tous les peuples, apparaît
dès lors comme une utopie. Mais la croyance selon laquelle
ceux qui pensent différemment de nous sont nécessairement
dans l'erreur, qu'ils représentent le mal, est tout aussi
erronée. Comme le disait Montaigne, « la barbarie,
c'est ce qui n'est pas de notre usage ».
Les sociétés humaines ont donc "progressé"
grâce aux inventions concrètes, beaucoup plus qu'aux
découvertes. Ce que découvrit Galilée resta
largement méconnu de l'immense majorité de ses contemporains,
et l'évolution des sociétés humaines n'en fut
pas changée d'un iota. Personne ne connaît en revanche
le nom de l'inventeur de l'alambic, alors que l'invention de cet
appareil à fabriquer l'alcool eut sur les murs une
influence décisive, avec comme conséquence la naissance
de centaines de milliers d'enfants affectés par un handicap
dû à la dépendance alcoolique de leurs parents.
L'alcool joue d'ailleurs encore aujourd'hui un rôle important
dans les sociétés humaines, en participant de leur
autodestruction.
Le livre que j'ai écrit a donc pour but de montrer comment
les innovations constitutives de ce qu'on appelle couramment le
progrès mènent en réalité à la
décadence. J'en résume ici les points principaux :
1) L'enfant se développe depuis sa conception par un mécanisme
commandé par son patrimoine génétique. Toutes
ses caractéristiques, physiques et mentales, sont largement
déterminées par ses gènes : sa taille, la couleur
de sa peau, de ses yeux et de ses cheveux, sa mentalité,
ses penchants et ses goûts, son quotient intellectuel, ses
prédispositions aux maladies, etc. L'individu est le vecteur
périssable d'un patrimoine qu'il a pour tâche de conserver
et de transmettre, car si les individus sont mortels, les lignées,
elles, sont virtuellement immortelles. Pour se développer,
l'individu a certes besoin de nourritures matérielles et
intellectuelles, mais les seules qu'il pourra véritablement
assimiler sont celles qui auront été choisies par
ses gènes. Les autres seront tôt ou tard oubliées
ou rejetées.
2) Sans sa capacité d'inventer due à son imagination,
qui le différencie de tous les autres animaux, l'homme vivant
dans un environnement plus ou moins stable n'aurait probablement
pas évolué et se serait reproduit à l'identique
de génération en génération, ainsi que
le font les animaux, exception faite des adaptations provoquées
par des changements extérieurs, principalement climatiques.
3) Les multiples inventions humaines, toujours adoptées
librement, ont modifié l'environnement de l'homme et ses
conditions de vie. Son patrimoine génétique s'est
modifié pour que ses descendants naissent mieux adaptés
à ce nouveau mode de vie. Malheureusement, certaines de ces
innovations ont dégradé ce précieux patrimoine
génétique, suscitant de nombreuses pathologies et
provoquant une véritable dégénérescence.
Ainsi, de façon paradoxale, plus l'homme a cherché
à se préserver des intempéries, des maladies
et des prédateurs, et plus il a affaibli ses défenses
naturelles et fragilisé sa santé. Il est ainsi devenu
dépendant de ses innovations. A ce sujet, je voudrais citer
un exemple relevé dans l'ouvrage Histoire de l'environnement
européen de Robert Delort et François Walter :
« Le cas récent et fulgurant de l'île de Nauru,
si typique qu'il est devenu exemplaire, montre des habitants passés
rapidement et temporairement, par la grâce des phosphates,
à une extrême richesse. Leur alimentation jadis frugale
et difficile, a connu abondance et surconsommation. Devenus pour
la plupart obèses, ils sont à 50 %; menacés
par un diabète sucré qui réduit considérablement
leur espérance de vie. » Qu'une telle évolution
soit rapide ou très lente, s'étendant sur plusieurs
générations, ne change rien à l'affaire.
4) Le progrès dû à l'adoption permanente des
innovations humaines ne serait pas possible si l'humanité,
principalement occidentale, ne s'était pas persuadée
que les innovations ne peuvent qu'accroître son bonheur. Chaque
génération tend à se croire plus heureuse que
les précédentes, car elle imagine mal de vivre sans
les innovations qu'ignoraient pourtant ses ancêtres. Pour
un Français du XXIe siècle, l'idée de vivre
sans eau courante, sans chauffage central, sans électricité,
sans machine à laver, sans automobile, sans télévision,
etc. est insupportable. On peut pourtant s'interroger sur la valeur
intrinsèque d'un tel raisonnement, car il existe une immense
différence entre le fait d'être privé d'une
chose que l'on possède et le fait de ne pas disposer de ce
dont on ignore l'existence ou la possibilité d'existence.
Le bonheur, c'est obtenir ce qu'on désire, mais aussi ne
désirer que ce qu'on peut obtenir. L'absence totale d'innovations
ne peut diminuer notre bonheur. Notre univers deviendrait comme
la nature, qui est un éternel recommencement.
La modification continuelle de l'environnement d'un animal, de
ses repères, engendre de l'anxiété, voire de
la dépression. Ces maux se développent chez les êtres
humains, qui tentent d'y échapper par toutes sortes de médicaments
et de drogues.
5) Le progrès n'a cessé de s'accélérer
depuis la dernière guerre mondiale. Il se nourrit d'une sorte
de compétition permanente entres les individus, les entreprises
et les nations. Les individus adoptent des innovations pour augmenter
leur bien-être, se rendre la vie plus facile, accroître
leur notoriété ou paraître plus importants.
Les entreprises doivent adopter ce qui leur permet d'améliorer
leur productivité et leur rendement. Sous peine de disparaître,
elles doivent aussi proposer continuellement des nouveautés
à leurs clients. Quant aux nations, elles cherchent en permanence
à accroître leur puissance économique et financière.
Tous les gouvernements, enfin, ont pour objectif d'augmenter la
consommation des ménages, comme si celle-ci entraînait
mécaniquement un surcroît de bonheur, alors qu'elle
augmente surtout la frustration, favorise la multiplication des
besoins artificiels, fragilise la santé et se traduit par
un formidable gaspillage.
Cette fuite en avant peut-elle perpétuellement poursuivre
? L'épuisement de certains biens naturels (comme les poissons),
de certaines matières premières (bois, métaux),
de certaines matières énergétiques (charbon,
gaz, pétrole), est d'ores et déjà programmé.
Il en résultera une crise mondiale, dont les effets politiques
et sociaux seront ravageurs. La course à la puissance militaire
se traduit dans le même temps par une course aux armements
qui est la plus dénuée de sens de toutes les compétitions.
On peut certes imaginer que la nation la plus puissante domine
le monde, et y fasse régner une sorte "pax romana". Mais
les pays dominés, pas forcément inférieurs
en courage et intelligence, chercheront à inventer des types
d'armes adaptées à leurs possibilités de combat.
Bombes atomiques miniaturisées, armes chimiques et biologiques,
peuvent rendre notre planète invivable.
L'idée que le progrès est un changement en mieux
a été jusqu'à nos jours, et depuis un peu plus
de deux siècles un dogme, c'est-à-dire une vérité
que l'on ne discute pas.
Cet ouvrage a pour but de remettre en question ce dogme qui, loin
de nous mener vers un Eldorado, peut provoquer une véritable
autodestruction de l'humanité.
I
FONDEMENTS D'UNE NOUVELLE APPROCHE
Les purs intellectuels et l'évolution
Les idées sont peut-être du vent, mais ce vent, pareil
à celui qui fait avancer les bateaux à voile, fait
progresser la société humaine ! Voilà une jolie
phrase qui réjouit bien des intellectuels. Malheureusement,
elle est complètement fausse. Notre environnement, notre
mode de vie, nos murs, toutes choses qui sont évidemment
liées, évoluent selon des mécanismes dans lesquels
les purs intellectuels n'ont aucune part. Quelques-uns approuvent
certains changements. Comme ils les avaient souhaités, ils
prétendent alors en être la cause. D'autres les condamnent,
ce qui ne les empêche pas de se produire. En vérité,
ni les uns ni les autres n'y peuvent rien. Ces changements se font
en dehors d'eux.
La grande illusion concernant le pouvoir des intellectuels sur
l'évolution de la société date du XVIIIe siècle,
appelé Siècle des Lumières. Mais pourquoi ces
intellectuels qui, à l'origine, appartenaient tous plus ou
moins à la hiérarchie religieuse (même lorsqu'ils
n'étaient que des clercs), ont-ils peu à peu pris
leurs distances avec elle, comme s'ils passaient de la soumission
des enfants à l'indépendance des adultes ? On pourrait
penser que ce changement fut le résultat d'une évolution
purement intellectuelle. En réalité cette évolution,
dont le désir était latent depuis longtemps, fut rendue
possible par l'invention de l'imprimerie. Précédemment,
on ne pouvait parler au peuple que du haut de la chaire d'une église,
ce qui limitait, non seulement la liberté d'expression, mais
aussi l'audience dont on pouvait espérer jouir. Grâce
à la production industrielle du papier et au développement
des imprimeries, il devenait possible de communiquer sa pensée
aux foules sans passer par l'église.
Désormais, comme l'écrivit Malesherbes, «
chaque citoyen peut parler à la nation entière par
la voie de l'impression ».
Cet exemple est révélateur. L'histoire de l'humanité,
ce n'est pas celle de l'évolution des idées abstraites,
mais d'abord celle des inventions, des innovations très concrètes
et de leurs multiples conséquences. C'est ainsi que le siècle
des Lumières a principalement dû son rayonnement à
ce nouveau moyen de communication qu'était l'imprimerie,
qui permit à un certain type d'intellectuels de s'exprimer
en étant entendus par beaucoup. On comprend par là
que, pour les êtres de talent, le génie ne suffit pas,
encore faut-il que les circonstances concrètes leur permettent
d'accomplir leur destin. Si la Corse n'avait pas été
annexée par la France deux ans avant la naissance de Napoléon
Bonaparte, celui-ci aurait été Génois, et son
nom ne serait pas passé à la postérité.
Pour avoir un destin exceptionnel, il faut gagner à deux
loteries - d'abord celle de la génétique, ensuite
celle des circonstances. Napoléon eut la chance de tirer
le bon numéro à ces deux loteries.
Lorsque les machines-outils remplacèrent peu à peu
les outils des artisans, ceux-ci se trouvèrent condamnés
à mort. Leur disparition était programmée sans
que leur savoir-faire, leur intelligence, leurs goûts n'eussent
mérité ce déclin. Celle-ci fut d'ailleurs regrettée,
voire pleurée par une grande partie de la population.
Cependant, en sens inverse, des individus possédant d'autres
qualités et d'autres aptitudes ont constamment bénéficié
de la mise en uvre de diverses inventions.
Il suffit de prendre pour exemple l'apparition du show-biz, l'émergence
de chanteurs, d'acteurs, de sportifs couverts de richesse et jouissant
de l'admiration, voire de l'adulation de nos contemporains. Si toutes
ces super-vedettes étaient nées au XIXe siècle
ou plus tôt encore, elles n'auraient connu qu'une existence
généralement médiocre. Leurs talents seraient
restés à l'état latent, car les circonstances
ne leur auraient pas permis de les exprimer. Ce sont des inventions
auxquelles elles n'ont nullement participé : le cinéma,
la radio, la télévision, l'industrie du disque, les
nouvelles techniques de communication, qui leur ont permis de se
propulser au premier plan.
Au Moyen Âge, le pouvoir intellectuel est donc tout entier
concentré entre les mains de l'Église, mais cet état
de fait a changé avec l'ouverture de la première imprimerie,
en 1448, par ce pur manuel que fut Gutenberg. De grands écrivains
et penseurs purent alors mieux faire connaître leurs idées,
qui étaient loin d'être purement spéculatives.
Montaigne, La Bruyère, La Fontaine ou Molière, qui
avaient en commun un sens de l'observation aigu, surent analyser
le comportement de leurs contemporains et publier en conséquence.
Les prêtres de la religion catholique, dans leur très
grande majorité, prêchaient autrefois un type de comportement
demandant un effort constant sur soi-même. Les messes tôt
le matin, les jeûnes, les péchés véniels
et capitaux dont il fallait se repentir... La religion préparait
tous les fidèles à une vie éternelle dans un
monde meilleur en leur enjoignant d'obéir à la morale
de l'Église. Les intellectuels du siècle des Lumières
eurent un tout autre objectif. C'est tout de suite et sur terre,
et non au paradis, que l'humanité devait trouver les conditions
d'une totale réalisation de soi. Le bonheur remplace alors
le salut, et l'avenir prend la place de l'au-delà. La science
promet d'améliorer le bien-être matériel en
aidant à produire toujours plus de biens de consommation.
Cet inéluctable "changement en mieux" constituait le progrès.
Quant à l'amélioration des murs, elle était
censée venir de la seule éducation. L'être humain
étant dans cette optique uniquement formé par ses
acquis et dirigé par sa raison, l'éducation pourrait
rendre tous les hommes tolérants, bienveillants, fraternels,
solidaires, pacifiques, libres et finalement parfaitement heureux.
Deux nouveaux dogmes apparaissent ainsi au XVIIIe siècle
: celui du progrès en tant que permanent changement en mieux
de la vie matérielle, et celui de l'amélioration des
murs par l'éducation, qui laissait supposer un perfectionnement
infini de l'être humain.
Ces deux croyances enthousiasmèrent bien entendu la plupart
des intellectuels de l'époque, et c'est avec ferveur qu'ils
préparèrent ces "lendemains qui chantent".
Il faut bien comprendre à quel point ces deux dogmes étaient
révolutionnaires et pourquoi ils fondèrent l'époque
moderne. Tous deux partent de l'idée que l'homme - et c'est
là sa supériorité, sa gloire, sa spécificité
- peut s'arracher à la nature et améliorer continuellement
son existence, alors que l'animal reste au travers des âges
toujours identique à lui-même. Écoutons ce que
dit Jean-Jacques Rousseau à ce propos :
« ... sur cette différence de l'homme et de l'animal,
il y a une autre qualité très spécifique qui
les distingue, et sur laquelle il ne peut y avoir de contestation,
c'est la faculté de se perfectionner, faculté qui,
à l'aide des circonstances, développe successivement
toutes les autres et réside parmi nous tant dans l'espèce
que dans l'individu, au lieu qu'un animal est au bout de quelques
mois ce qu'il sera toute sa vie, et son espèce au bout de
mille ans ce qu'elle était la première année
de ces mille ans. »
Jean-Jacques Rousseau croit donc à la possibilité
d'un arrachement à la nature, arrachement qu'il juge éminemment
souhaitable et dont il pense qu'il est dirigé par les élites
intellectuelles, qui doivent l'enseigner aux classes laborieuses
plus grossières. Pour lui, plus l'être humain s'éloigne
de l'animalité, plus il s'améliore.
Cette idée sera reprise, et même radicalisée,
par Emmanuel Kant. L'analyse de toutes les déviances modernes,
qui entraînent toutes sortes de comportements parfois criminels
inconnus des animaux, ne conforte pourtant pas la thèse du
perfectionnement continu de l'homme grâce à son éloignement
de la nature. Quand on sait, d'autre part, que ces comportements
sont largement innés et non dus à un choix raisonnable,
on est bien obligé de penser que ce n'est pas la raison qui
nous gouverne.
Si un être ressent des émotions, des pulsions qu'on
ne retrouve pas chez l'animal ni chez l'homme primitif, on doit
en revanche en conclure que c'est son génotype qui a évolué.
Cela n'a rien de surprenant, puisque le patrimoine génétique
de chaque être vivant est susceptible de se modifier pour
s'adapter aux changements du monde sensible. Ces modifications deviennent
alors héréditaires. Mais ici, il y a une grande différence
entre l'homme et l'animal. Dans la nature, l'animal subit de façon
passive une évolution lente de son milieu naturel et s'y
adapte. Dans les sociétés humaines, c'est l'homme
lui-même qui, par l'adoption d'innovations, transforme son
monde sensible.
Avant le XVIIIe siècle
Avant le XVIIIe siècle, pratiquement personne ne croyait
au tout acquis. On pensait bien au contraire que l'acquis, lorsqu'il
n'était pas programmé par l'inné, mais imposé
par des circonstances extérieures, restait superficiel et
contingent, et qu'il disparaissait dès que de nouvelles circonstances
l'imposaient. Les animaux peuvent être dressés, mais
lorsque le dresseur disparaît, les leçons sont peu
à peu oubliées et la nature reprend ses droits. On
croyait donc à la prééminence de l'inné.
«Bon chien chasse de race», « Bon sang
ne saurait mentir », disait-on couramment.
Il n'y a guère que parmi certains intellectuels ecclésiastiques
que cette croyance à la prédestination était
douloureusement ressentie. Comment admettre que des êtres
puissent naître damnés d'avance ? Comment cela est-il
même possible ? Et quelle leçon doit-on tirer des paroles
de Jésus, dans la parabole du mauvais berger : « Vous
jugerez l'homme à ses actes comme on juge l'arbre à
ses fruits. Le bon arbre donne de bons fruits, le mauvais arbre
de mauvais fruits. Il faut arracher l'arbre mauvais et le brûler
» ?
Montaigne, La Bruyère, La Fontaine, Molière, croient
à la personnalité, au caractère inné
des individus. Ils les observent et les décrivent. Ils ne
cherchent pas à transformer les hommes. Ils les prennent
tels qu'ils sont et savent qu'ils ne peuvent les changer - d'où
leur vraie tolérance. L'intolérance vient en effet
du désir de transformer les êtres, ou de les convertir,
même si cela est fait avec les meilleures intentions, avec
l'intime conviction que l'on fait le bien. Mais on ne peut donner
de bons conseils qu'à ceux qui vous ressemblent et qui, parce
qu'ils vous ressemblent, sont capables de suivre le même chemin
que vous avez vous-même parcouru.
Autodidacte, Molière a tout acquis par l'apprentissage de
la vie. Il n'a fréquenté ni une école d'acteur,
ni une école où l'on apprend à écrire
des pièces de théâtre, ni une école de
gestion où l'on apprend à diriger une petite entreprise
de spectacle. Il en a fait l'apprentissage sur le terrain, et sa
réussite tient à ses prédispositions naturelles,
à ses dons, non à des professeurs. C'est peut-être
pourquoi il montre une certaine aversion pour ces derniers. Dans
Le Bourgeois gentilhomme, il les ridiculise tous : le professeur
de français, le professeur de philosophie, le maître
d'armes. La principale critique qui ressort de cette pièce
est certainement celle de la promotion sociale. Monsieur Jourdain
a professionnellement réussi. Son ménage va bien,
et il devrait être satisfait de son sort et de sa condition.
Mais voilà qu'il se met en tête de changer de classe
sociale, de quitter son état de bourgeois pour devenir gentilhomme.
Molière trouve cette prétention tout à fait
ridicule.
A vrai dire, les différences existant autrefois entre les
classes sociales - les mariages se faisant à l'intérieur
de ces classes - sont assez semblables aux différences entre
les races. Jean Giono, passionné par le monde paysan, ne
s'est-il pas écrié : « La paysannerie n'est
pas une classe sociale, mais une race » ?
Cette idée de classe sociale liée à la naissance
a changé quand cette appartenance fut avant tout déterminée
par l'argent. Monsieur Jourdain est de ceux qui croient que, grâce
à l'argent, il peut changer de classe sociale. Il n'est pourtant
que la proie de personnages intéressés par sa fortune.
Ils lui font croire qu'en acquérant les mêmes connaissances
que les gentilshommes, il deviendra comme eux. Mais il ne fait que
se ridiculiser aux yeux de sa famille.
N'est-il pas curieux qu'à une époque où l'on
condamne très justement le racisme, qui consiste à
considérer qu'il y a des races supérieures et des
races inférieures, on accepte l'idée de classe sociale
supérieure - les intellectuels - et inférieure - les
manuels ? L'école qui permet à un fils de travailleur
manuel d'obtenir un diplôme lui ouvrant les portes de la fonction
publique, est couramment qualifiée «d'ascenseur social.»
Or, ce mot d'ascenseur est sans ambiguïté. Grâce
à lui, il est possible de passer d'une classe sociale "inférieure"
à une classe sociale "supérieure". Mais si l'ascenseur
social marchait à plein, si tous les fils de plombiers, de
menuisiers, de peintres en bâtiment, de maçons, de
couvreurs, d'électriciens, de boulangers, de charcutiers,
de bouchers, d'ouvriers, réussissaient à devenir des
"cols blancs", comment notre société pourrait-elle
fonctionner ?
Aux XVIe et XVIIe siècles, on pensait encore que chaque
classe sociale avait une fonction, une utilité, une dignité,
des qualités propres à ses activités - et que
toutes étaient indispensables à la bonne marche de
la nation et de la société. Chaque classe avait son
mode de vie, ses valeurs de référence, et parfois
même son langage. Il était dès lors tout à
fait absurde de les hiérarchiser, de vouloir en changer par
vanité. Seules des qualités innées différant
sensiblement des qualités moyennes de la classe sociale d'origine
pouvaient justifier un tel changement. Vivant près de la
nature, tous pensaient qu'il était, par exemple, stupide
de considérer qu'un cheval pur-sang était supérieur
à un cheval de trait. Chacun avait sa fonction correspondant
à ses qualités naturelles. Chacun avait sa fierté
et ne songeait pas à changer de fonction, comme voulut le
faire l'âne de la fable L'âne et le petit chien.
Au Siècle des Lumières
Au début du Siècle des Lumières, Leibniz
écrivait : « Donnez-moi l'éducation et je
changerai la face de l'Europe avant un siècle. »
En 1787, Condorcet renchérissait : « Il n'y a entre
les deux sexes aucune différence qui ne soit l'ouvrage de
l'éducation. » A fortiori non seulement entre les
deux sexes, mais entre les individus.
Ces citations suffisent à montrer combien ces intellectuels
avaient pris le contre-pied de l'ordre établi sur les aptitudes
de naissance. Le cas de Condorcet est particulièrement intéressant,
car il semble être le père de ce qu'on appelle aujourd'hui
la parité (entre les sexes). Rappelons que parité
veut dire pareil. On peut parler à coup sûr de parité
pour des jumeaux ou des jumelles qui sont en tous points identiques.
Si Condorcet, homme intelligent et sincère, parle de supprimer
les différences entre hommes et femmes par l'éducation,
c'est probablement qu'il considère que le savoir abstrait,
par l'entremise de la raison, gouverne notre comportement.
Il est bien certain qu'hommes et femmes ont la même capacité
de comprendre et de mémoriser les connaissances abstraites.
L'éducation donnée par l'école nous montre
que garçons et filles obtiennent des résultats équivalents,
avec peut-être une certaine supériorité pour
ces dernières, du moins dans l'enfance.
N'oublions pas que Condorcet est un intellectuel, et que ceux-ci
se définissent ainsi dans les dictionnaires qu'ils rédigent
: « Qui a un goût prononcé pour les choses
de l'intelligence. » Et comment l'intelligence est-elle
définie ? : « Faculté de connaître
et de comprendre. »
Comment mesure-t-on l'intelligence ? Par un système de tests
qui détermine le quotient intellectuel (le QI). La hiérarchie
établie par l'école et certifiée par les diplômes
correspond à celle du QI. Si vous entrez dans la fonction
publique grâce à un diplôme ou à la réussite
à un concours, votre carrière sera programmée
par ce diplôme ou par ce concours. Elle sera liée à
votre QI. Le système semble assez cohérent. Le seul
problème est que la réussite dans la vie en dehors
de la fonction publique ne respecte pas la hiérarchie déterminée
par les diplômes.
L'Éducation nationale est aux mains de professeurs qui considèrent
que le savoir intellectuel est supérieur, enrichissant, gratifiant,
valorisant, alors que le simple savoir-faire est inférieur,
appauvrissant, dégradant. Apprendre à une fille la
couture, la cuisine, la gestion domestique, c'est l'avilir - tandis
que lui enseigner l'histoire de l'art, la littérature, la
philosophie, c'est l'élever. Il en est de même pour
les garçons. Dès lors, tous les métiers manuels
doivent disparaître, sans que l'on sache très bien
comment les remplacer.
Cependant, l'intérêt naturel pour toutes les activités
concrètes a fait que deux des secteurs commerciaux qui ont
le plus progressé, voire explosé, depuis la Deuxième
Guerre mondiale, sont le jardinage et le bricolage, alors qu'aucun
rudiment de ces activités n'est enseigné à
l'école. En revanche, la vente des livres d'idées
s'est effondrée, bien que le passage à l'école
devrait plutôt nous inciter à en acheter.
L'idée de la parité n'est pas née dans la
France rurale, où travaillaient il y a encore 2 siècles
95 %; de la population. Chez les paysans et les artisans, la
division du travail était constante, non par principe ou
par "machisme", mais par simple souci d'efficacité. Si dans
le domaine purement intellectuel défini par le QI on peut
parler de parité, ainsi que le fit Condorcet, il en va tout
autrement dans le domaine professionnel. La parité, de nos
jours, est fille de la démagogie électoraliste à
laquelle aucun candidat à une élection au suffrage
universel ne peut échapper.
Si les féministes sont très attentives aux quotas
pour toutes les professions lucratives de prestige, elles semblent
se désintéresser des emplois des classes populaires.
Qui n'a pas constaté que les caisses des grandes surfaces
sont toujours tenues par des femmes?
S'agit-il d'une discrimination dont serait responsable le directeur
des ressources humaines ? A vrai dire non. Celui-ci résulte
seulement de la supériorité des femmes pour effectuer
ce travail. Pour tous les petits travaux manuels, comme pour les
tâches de communication, elles sont beaucoup plus rapides
et précises que les hommes. Il est bien d'autres métiers
ou professions dans lesquels les femmes surpassent les hommes. L'important
c'est de n'avoir aucun préjugé pour ou contre - comme
autrefois en Europe, où l'on acceptait qu'une femme fût
reine ou impératrice.
Les femmes seraient donc pareilles aux hommes concernant la forme
d'intelligence mesurée par le QI qui permet la réussite
scolaire. Cependant, il est une capacité dont personne ne
parle : la créativité. Celle-ci se manifeste par des
innovations, des inventions. L'analyse des brevets d'invention dans
tous les domaines, même ceux propres aux activités
féminines, montre une différence considérable
entre hommes et femmes. Je n'en trouve pas moins absurdes ces comparaisons
entre des êtres différents. Le chien est-il supérieur
au chat, ou le contraire ? Et pourquoi les féministes considèrent-elles
que faire un métier d'homme est une promotion ? Pourquoi
ne se soucient-elles que des professions "intellectuelles", et pas
des métiers "manuels"?
La différence entre l'homme
et l'animal
De nos jours, la différence entre l'être humain et
l'animal saute aux yeux, mais en était-il de même pour
l'homme primitif ? Sans armes, sans outils, sans vêtements,
omnivore comme les ours, il avait un style de vie qui ne différait
guère du leur : il était un animal grégaire,
comme la plupart des mammifères supérieurs.
Quelles furent les causes de ce lent arrachement à la nature
qui transformèrent l'être humain, son mode de vie,
son environnement ? Je ne vois que les inventions. Les armes, les
pièges, puis l'élevage, pour disposer d'un approvisionnement
en viande plus facile et plus abondant, enfin l'agriculture, qui
permettait de récolter avec moins d'effort plus de fruits
et de légumes que la cueillette.
D'autres inventions apportèrent plus de sécurité,
une meilleure protection contre les intempéries. Le mode
de vie de l'être humain changea, entraînant une sélection
génétique à l'intérieur des sociétés.
Nous savons en effet que la structure des chromosomes et des gènes
n'est pas immuable, mais qu'elle se transforme sous l'effet de la
sélection sexuelle et des mutations. Des modifications sont
possibles, qui permettent l'évolution des espèces
et une meilleure adaptation du patrimoine génétique
aux nouvelles conditions de vie. C'est ainsi qu'un animal qui, durant
l'hiver, supporte de grands froids grâce à certains
gènes dont c'est la fonction, verra sa structure génétique
se transformer s'il n'y a plus d'hivers rigoureux pendant de nombreuses
générations.
Mais l'être humain n'a jamais eu une claire conscience de
son évolution, ni la volonté d'atteindre un certain
objectif. Il s'est génétiquement transformé
sans s'en apercevoir. La mécanique de l'évolution
est simple.
D'abord des inventions, des innovations, par définition
imprévisibles, nées dans le cerveau de quelques hommes
ayant ce don. L'invention, soulignons-le, diffère de la découverte.
Cette dernière résulte d'un besoin instinctif existant
chez tous les animaux : ainsi la recherche de nouveaux gisements
de nourriture, ou d'un lieu caché pour élever leurs
petits. On ne découvre que ce qui existe, on invente ce qui
n'existait pas auparavant. Les premiers pièges, les premières
armes furent des inventions.
Un individu peut se présenter comme chercheur, même
s'il n'a jamais rien découvert. Par contre, il ne peut se
présenter comme inventeur s'il n'a pas fait au moins une
invention. Cependant l'invention se nourrit des découvertes
et les chercheurs utilisent de nouvelles inventions pour faire de
nouvelles découvertes.
L'adoption d'une innovation est motivée, notamment, par
la recherche de nouvelles sensations, du moindre effort, du besoin
de se protéger du mauvais temps, de paraître plus forts
pour les hommes, plus désirables pour les femmes, enfin par
le besoin de communiquer, de savoir tout ce qui se passe, de raconter
tout ce qui nous est arrivé. Nous devenons peu à peu
"accros" de l'usage ou de la consommation de ces innovations, au
point que leur abandon éventuel nous paraît une épreuve
insupportable. En pensant au mode de vie de nos ancêtres,
nous avons tendance à croire que nous sommes de plus en plus
heureux et que, grâce au progrès, nous nous dirigeons
vers un degré de félicité absolument inouï.
Le fait que les innovations soient en général adoptées
librement semble suffire pour donner à penser qu'elles ont
toutes été positives. Mais toutes les nouveautés
ont-elles vraiment augmenté le bonheur de leurs usagers ?
Après tout, les drogues, l'alcool, le tabac ont aussi été
adoptés librement. Nous y reviendrons, puisque l'évolution
de l'espèce humaine par les inventions concrètes est
l'un des fondements de la doctrine exposée dans ce livre.
Répétons-le : je parle bien des inventions, des innovations,
et non des découvertes, car il est plus que probable que
sans les inventions, l'homme serait resté primitif. Le langage
et l'écriture, d'ailleurs, furent aussi inventés.
C'est donc bien l'invention qui a arraché l'homme à
la nature, provoquant une évolution qui rend aujourd'hui
problématique la perpétuation de l'espèce humaine.
Je sais bien que, selon les intellectuels, l'être humain
a évolué parce que les lois qui régissent la
société avaient elles-mêmes évolué.
Cette législation serait leur uvre - et ce seraient
donc eux qui dirigeraient l'évolution ! Dans son Contrat
social, Rousseau écrit notamment : « Ce passage
de l'état de nature à l'état civil produit
dans l'homme un changement très remarquable, en substituant
dans sa conduite la justice à l'instinct, et en donnant à
ses actions la moralité qui leur manquait auparavant. »
D'après Rousseau, et bien d'autres avec lui, la loi ferait
donc la moralité. Il suffirait de codifier le bien et le
mal pour que chacun prenne conscience des vertus et des vices. Plût
à Dieu qu'ils eussent raison ! Dans ma vie, j'ai vu beaucoup
plus de braves gens ignorant les subtilités du droit escroqués
par les habiles connaisseurs de la loi, que le contraire.
En réalité, notre conscience du bien et du mal est
innée, et l'autorité ne peut codifier que ce que la
majorité ressent comme juste ou injuste. C'est pourquoi,
dans les cours d'assises, la décision revient à des
jurés ignorant à peu près tout du droit. La
loi ne peut alors que condamner ceux qui, pour leur malheur, sont
nés avec la méchanceté ou la perversité
en eux, ou ceux qui n'ont pas la même conscience du bien et
du mal que la majorité des membres de la société.
Ils sont punis parce qu'ils sont nuisibles à l'ordre établi,
alors même qu'ils ne sont pas responsables de ce qu'ils sont.
Afin de montrer que le droit, pour être respecté,
doit codifier ce que nous ressentons comme équitable, prenons
l'exemple du droit de propriété. Celui-ci existe déjà,
à l'état d'instinct naturel, chez l'animal : c'est
par exemple le territoire du carnassier, son terrain de chasse qu'il
sait délimiter et faire respecter. Chez l'enfant, existe
aussi le sentiment que son jouet ne peut être accaparé.
Mais bien entendu, avec l'évolution des sociétés
humaines, la notion d'un droit de propriété s'éloigne
de sa simplicité primitive.
Évolution du mot «culture»
Rien n'est plus intéressant ni plus révélateur
que l'évolution du sens donné au mot culture. Celui-ci
était primitivement d'un usage purement agricole. On parlait
de la culture du blé ou de la pomme de terre, qui demandait
un grand savoir-faire, c'est-à-dire des connaissances exclusivement
concrètes. Puis le mot culture a été utilisé
dans le domaine scientifique, avec l'idée de développement,
non plus seulement d'une plante, mais également d'une science.
Ainsi, on disait d'un homme qu'il cultivait l'astronomie, la chimie
ou l'ornithologie, c'est-à-dire qu'il voulait développer
les connaissances concernant ces disciplines. Par contre, on ne
disait jamais qu'un homme "se cultivait" lui-même, ce qui
aurait transformé une activité altruiste en activité
égoïste.
C'est pourtant cette nouvelle acception qui s'est peu à
peu imposée, en même temps que la notion de culture
se limitait de plus en plus aux connaissances abstraites. Le savoir-faire
a ainsi été éliminé de la "culture".
On dira d'un historien qu'il a une forte culture dans le domaine
de l'histoire romaine, mais on ne dira pas d'un menuisier ayant
un remarquable savoir-faire qu'il possède une grande culture.
On ne le dira que pour celui qui possède des connaissances
théoriques et qui sait les expliquer avec des mots.
La connaissance abstraite est devenue une fin en soi, et celui
qui la mémorise le mieux et possède le talent et l'aisance
pour en parler facilement, suscite une admiration unanime. C'est
pour cela que les femmes du monde suivent des cours d'histoire de
l'art, pour "se cultiver", embellir leur esprit et paraître
à leur avantage dans la société, au même
titre qu'elles vont dans les instituts de beauté pour "cultiver"
leurs charmes.
De nos jours, le mot culture tend à remplacer celui de civilisation.
Or, la civilisation, c'est tout ce que l'homme a apporté,
inventé, créé depuis la préhistoire.
Navires et voitures, meubles et outils, tables et lits, draps et
couvertures, assiettes, verres, cuillers, fourchettes, etc., relèvent
de la civilisation, mais pas de la culture, qui reste cantonnée
dans les concepts, les idéologies, les religions, les croyances,
les arts, etc.
Dans un dossier consacré à Claude Lévi-Strauss,
paru en août 2003 dans Le Nouvel Observateur, on expliquait
en ces termes ce qui différencie la "pensée sauvage"
de la pensée scientifique : « Lévi-Strauss
l'a illustré par l'exemple du bricolage : le bricoleur ne
dispose pas d'un schéma tout prêt, comme l'ingénieur,
mais repère les bonnes occasions et assemble des éléments
dans des combinaisons inattendues, au gré de ce qu'il trouve.
Le bricoleur est le magicien de nos sociétés : ses
pensées, de l'ordre d'un savoir-faire plus que d'un savoir,
ne sont pas vraiment scientifiques mais elles fonctionnent.
»
Les intellectuels sont très déroutés par
la création inventive, car on n'apprend pas à être
inventeur, on naît inventeur. Et celle-ci est par définition
imprévisible. Edison, ayant quitté l'école
à douze ans pour inaptitude et après avoir vendu des
journaux dans les trains, se révéla, bien qu'inculte,
un génial inventeur.
Qu'on les appelle "inventeurs" ou "bricoleurs", ce sont eux qui
ont changé le mode de vie et le sort de l'humanité.
Des changements favorables ou
défavorables ?
Ces changements considérables dont j'ai tenté de
montrer les causes sont-ils favorables ou défavorables au
destin de l'espèce humaine ? Il faut pour en décider
pouvoir s'appuyer sur un critère susceptible d'obtenir l'accord
de tous les êtres humains, sinon toute discussion est vaine.
Or, il en est un seul qui me semble incontestable, car il est la
condition sine qua non de tout autre critère que l'on pourrait
proposer. Il s'agit de celui qui permet de donner un sens à
l'activité, au comportement, au développement de tout
être vivant, végétal ou animal : c'est la capacité
à se perpétuer, qui est le trait commun à tous
les êtres et la condition première de leur survie.
Toute idéologie qui peut avoir pour conséquence la
disparition du genre humain disparaîtra avec elle ; elle est
donc sans valeur. On peut, par exemple, soutenir d'une manière
tout à fait plausible que les hommes s'entendent beaucoup
mieux entre eux et les femmes entre elles à tous points de
vue, et qu'il faut abandonner ce qui n'est qu'une habitude un peu
archaïque : la vie en couples hétérosexuels.
Cependant, si ce critère devait être posé en
principe universel et que l'on juge de tout par rapport à
lui, que l'on fasse des lois dans tous les domaines pour favoriser
ce "progrès", alors il est bien évident que la société
humaine courrait à sa perte, et avec elle l'idéologie
qui aurait causé sa disparition.
C'est pourquoi je dis que le critère de la perpétuation
est incontestable - à moins bien entendu que l'on ne considère
que l'humanité, et avec elle toutes les religions, toutes
les idéologies, toutes les civilisations et ce qu'elles ont
engendré, ont si peu d'intérêt que leur disparition
serait sans importance. Un tel point de vue n'étant pratiquement
soutenu par personne, j'adopte donc ce critère et vais juger
de toutes choses par rapport à lui, ce qui n'est d'ailleurs
ni simple ni facile.
On remarquera ici que si le savoir-faire n'est plus une valeur
reconnue, il reste en tout cas un savoir nécessaire. Si la
"culture" enrichit l'esprit, elle ne nourrit pas le corps, car hélas
! les "nourritures" matérielles nous sont plus nécessaires
que les nourritures spirituelles. Comme le disait Aristote, avant
de s'interroger sur la "vie bonne", il faut d'abord pouvoir "vivre",
tout simplement. L'esprit ne peut vivre sans le corps, alors que
le contraire est possible - et même fréquent.
Paul Valéry observait : « Le métier des
intellectuels est de remuer toutes choses sous leurs signes, noms
ou symboles sans le contrepoids des actes réels. »
Bergson ajoutait : « La spéculation est un luxe,
l'action une nécessité. » Il n'est pas contestable
que le XVIIIe siècle, grâce à l'imprimerie qui
l'avait précédé, vit s'exprimer et s'épanouir
de nombreux talents intellectuels, à la fois scientifiques
et philosophiques. Entre ces derniers, il se créa une émulation
tout à fait euphorique, tant ils étaient persuadés
de travailler à l'avènement d'une nouvelle société
plus heureuse, d'abord grâce à l'éducation,
qui devait transformer l'homme, jusque là dirigé par
ses instincts, pour en faire un citoyen gouverné par sa raison,
grâce ensuite au progrès technique et scientifique,
qui devait apporter un bien-être général grâce
au travail rendu plus facile et à l'abondance de biens de
consommation.
Malheureusement, tout en reconnaissant l'intelligence, la sincérité,
l'idéalisme des auteurs de ces projets, nous devons considérer
les résultats obtenus. Tous comptes faits, le XVIIIe siècle
fut d'abord celui des utopies.
DE L'ANIMAL À L'ÊTRE
HUMAIN
Si l'on en croit Descartes, les animaux seraient comme des machines
programmées effectuant à merveille ce pour quoi elles
ont été conçues, mais ne pouvant faire autre
chose. C'est ainsi qu'il écrivait en 1646 au marquis de Maleville
: « Je sais bien que les bêtes font beaucoup de choses
mieux que nous, mais je ne m'en étonne pas, car cela même
sert à prouver qu'elles agissent naturellement et par ressorts,
ainsi qu'une horloge, laquelle montre bien mieux l'heure qu'il est
que notre jugement ne nous l'enseigne. Et c'est sans doute que,
lorsque les hirondelles viennent au printemps, elles agissent en
cela comme des horloges. »
De son côté, Jean-Jacques Rousseau affirmait, dans
son Discours sur l'origine et les fondements de l'inégalité
parmi les hommes (1755) : « Je ne vois dans tout animal
qu'une machine ingénieuse, à qui la nature a donné
des sens pour se remonter elle-même, et pour se garantir,
jusqu'à un certain point, de tout ce qui tend à la
détruire ou à la déranger.
J'aperçois précisément les mêmes
choses dans la machine humaine, avec cette différence que
la nature seule fait tout dans les opérations de la bête,
au lieu que l'homme concourt aux siennes, en qualité d'agent
libre. L'un choisit ou rejette par instinct, et l'autre par un acte
de liberté : ce qui fait que la bête ne peut s'écarter
de la règle qui lui est prescrite, même quand il lui
serait avantageux de le faire, et que l'homme s'en écarte
souvent à son préjudice. C'est ainsi qu'un pigeon
mourrait de faim près d'un bassin rempli des meilleures viandes,
et un chat sur des tas de fruits ou de grains, quoique l'un ou l'autre
peut très bien se nourrir de l'aliment qu'il dédaigne,
s'il s'était avisé d'en essayer ».
Ces comparaisons entre l'être humain et l'animal me laissent
perplexe. On ne peut juger une chose que d'après sa finalité
et d'après des critères qui, même s'ils sont
implicites, existent objectivement. Un jugement subjectif, ou relatif
à une situation trop particulière, est sans valeur.
Dire qu'un homme est grand n'a pas le même sens chez les Pygmées
que chez les Norvégiens. Chez chacun de ces peuples, il existe
un critère implicite qui est la taille moyenne des hommes
qui le composent. Comparer l'homme et l'animal n'oblige-t-il pas
à utiliser les mêmes critères ?
La finalité de tout être vivant - végétal,
animal ou humain - est sa perpétuation. Chaque plante, chaque
animal, prend une forme qui le caractérise, mais qui ne cesse
d'évoluer depuis la conception jusqu'à la mort. Mais
pour se perpétuer, ils doivent transmettre ce qui commande
leur évolution et leur comportement, c'est-à-dire
leur patrimoine génétique. Celui-ci existe dans chacune
des cellules de tout être vivant, quel que soit le stade de
son évolution : celui du gland et celui du magnifique chêne
tricentenaire sont identiques.
Prétendre qu'un embryon ne devient un être humain
que lorsqu'il prend la forme du ftus, et qu'il n'est auparavant
qu'un morceau de chair inerte, sans personnalité, sans capacités
potentielles, est une erreur. Cela voudrait dire que seule la mère
provoquerait et orienterait son développement, et que la
personnalité du père serait absente de sa descendance
- ce que tout le monde reconnaîtra comme faux.
Dès sa conception, Napoléon possédait dans
son patrimoine génétique les possibilités d'un
destin exceptionnel. Sa réalisation ne dépendait que
des circonstances et de la chance.
Une grave erreur...
Jean-Jacques Rousseau commet une grave erreur en donnant pour exemple
l'infériorité du pigeon et du chat sur l'homme, nos
deux animaux se laissant mourir de faim devant des choses comestibles.
Il compare l'être humain, omnivore par nature, avec un granivore
et un carnivore. Rousseau, à qui l'on aurait offert de l'excellent
foin pour se nourrir se serait comporté comme les animaux
qu'il prend en exemple.
Si l'on considère que la perpétuation de son patrimoine
génétique est une finalité inconsciente mais
incontournable pour tout être vivant, et qu'elle est pour
l'homme la condition sine qua non de toute autre finalité,
on peut affirmer que la liberté de choix de l'être
humain par rapport à l'animal est bien difficile à
discerner. Le suicide serait sans doute la seule liberté
que n'a pas l'animal, le seul moyen de se libérer totalement
des contraintes biologiques.
Pour nombre de philosophes, la liberté de choix différencie
l'être humain de l'animal. Dans la fable de La Fontaine Le
loup et le Chien, le loup symbolise la liberté de faire
ce que bon nous semble, tout en étant soumis aux nécessités
biologiques et aux aléas de la vie sauvage. Il possède
en tout cas un sentiment de totale liberté et d'indépendance.
Le chien, en revanche, est entièrement dépendant de
son maître. Il a en outre des obligations de police dans sa
propriété. Il échange une certaine sécurité
alimentaire contre sa liberté : il a choisi d'être
fonctionnaire plutôt qu'aventurier. À vrai dire, dans
cette fable, le loup nous apparaît plus libre que le chien,
mais, en réalité, chacun est content de son sort et
a le sentiment de l'avoir librement choisi. Ce qui est certainement
le plus important.
Rendre obligatoire tout ce qui
n'est pas interdit
À la façon dont nos sociétés les plus
développées évoluent, leur tendance serait
de rendre obligatoire tout ce qui n'est pas interdit. Dès
la naissance, vous devez être déclaré à
la mairie, où votre père s'est rendu en voiture en
respectant le Code de la route ; il lui a fallu rechercher un parking
autorisé, au temps de stationnement minuté.
Naturellement, votre mère avait déclaré sa
grossesse à son employeur et à l'administration ;
elle avait été soumise à des examens obligatoires.
Vous devez aussi subir des vaccinations. À partir de trois
ans, vos parents, sous l'influence de l'idéologie dominante
qui estime qu'il faut vous "socialiser" dès le plus jeune
âge - trois ans avant que la scolarité ne devienne
obligatoire - vous envoient en crèche, où votre emploi
du temps va être organisé sans que vous ayez un quelconque
moyen de vous y opposer. Et par la suite, dans toutes les sphères
de votre existence, vous continuerez à aller de contrôle
en contrôle.
Chacun sait que l'invention et l'usage de l'automobile ont engendré
le Code de la route, une police pour en contrôler l'application,
des tribunaux pour juger et sanctionner les contrevenants. Toute
innovation produit les mêmes effets. Elle impose des réglementations
toujours plus tatillonnes, des surveillances et des contrôles
toujours plus minutieux.
Ce ne sont pas les dictatures qui créent l'État
policier. Celles-ci ne font que parachever les contraintes légales
dont l'extension infinie provient des innovations. La société
de surveillance, qui s'étend chaque jour toujours plus, contient
déjà le germe de l'État policier, dont George
Orwell a décrit les mécanismes de façon visionnaire
dans son célèbre roman, 1984.
Un contemporain qui serait transporté par magie au siècle
de Louis XIV, ce monarque absolu, serait stupéfait de se
sentir aussi libre. Il pourrait voyager dans toute l'Europe sans
papiers, et en s'attribuant le nom qu'il lui plairait. Les cartes
d'identité n'existaient pas à cette époque,
et aucune loi n'empêchait de changer de nom. Quant à
cette atteinte maximale à la liberté individuelle
qu'est l'obligation d'être soldat en cas de guerre, elle n'existait
pas. Les hommes d'armes étaient, soit des volontaires, qui
se battaient pour le plaisir (la noblesse d'épée),
soit des mercenaires, qui se battaient pour de l'argent, mais pouvaient
quitter l'armée quand bon leur semblait. Il faudra attendre
la Révolution pour assister à la "levée en
masse", c'est-à-dire au début de la conscription.
De nos jours, la liste des obligations et des interdits est si
longue qu'il faudrait un livre entier pour les citer tous. Et nous
dépendons aussi de toutes sortes d'améliorations collectives,
qui devaient au départ nous rendre la vie plus facile. Une
panne d'électricité de huit jours à la suite
d'une tempête est ressentie comme une véritable catastrophe
; une grève des transports peut complètement perturber
notre vie.
Notre dépendance par rapport aux événements
internationaux est encore plus grande. Qu'une guerre survienne,
si nos centrales électriques sont détruites en quelques
heures, la France est à genoux. Plus une seule usine ne pourrait
fonctionner. La production de biens de consommation, même
alimentaires, serait paralysée et des dizaines de millions
de salariés se retrouveraient au chômage. Il n'existerait
aucune solution de rechange.
Au temps de Descartes comme à celui de Rousseau, on pouvait
considérer que l'arrachement à la nature - qui impliquait
d'en prendre le contrôle absolu, de l'arraisonner de part
en part, comme le dit Martin Heidegger - nous libérerait
de nos comportements instinctifs et nous permettrait de construire
une société de plus grande liberté. On voit
bien aujourd'hui que cette société idéale était
utopique et que nous avons commis bien des erreurs dans notre façon
de concevoir notre capacité de nous "libérer", alors
que notre développement, notre façon d'être,
notre comportement restent entièrement dépendants
de notre patrimoine génétique. Ce n'est en fait que
par des modifications indépendantes de notre volonté
que notre développement physique et nos comportements ont
pu évoluer de génération en génération.
Aujourd'hui, nous ne pourrions les modifier éventuellement,
de manière volontaire, que par des manipulations génétiques.
Qu'est-ce que l'intelligence
?
La différence entre l'intelligence animale et l'intelligence
humaine n'est pas aussi tranchée que le croyait Descartes.
Qu'est-ce d'ailleurs que l'intelligence ? Selon la définition
la plus communément admise, reprise notamment par le Larousse,
l'intelligence est la « faculté de connaître,
de comprendre », et cette faculté serait celle
qui « distingue l'homme de l'animal ». Alors
que l'animal aurait toujours les mêmes réactions comportementales
en face des mêmes stimuli, l'homme - compte tenu de ses observations,
de ses expériences - pourrait les modifier, les perfectionner
pour les rendre plus efficaces.
Il y a une part de vérité dans cette vision des
choses puisque, comme on l'a vu, seul l'homme est vraiment capable
d'invention et d'innovation. Mais une part seulement. C'est ce dont
je me suis convaincu après avoir observé attentivement
le comportement de certains animaux. La chasse à courre du
lièvre consiste à le faire poursuivre par quelques
chiens qui suivent sa piste à l'odeur, et à attendre
qu'il revienne sur son territoire où le chasseur l'attend.
Or, un vieux lièvre utilise souvent des ruses pour faire
perdre sa piste, comme de courir dans un ruisseau ou de revenir
sur ses pas et brusquement sauter de côté. Il a donc
parfaitement compris comment les chiens peuvent le traquer.
Imaginons un détenu évadé poursuivi par des
chiens policiers. S'il est intelligent, il utilisera les mêmes
ruses que le lièvre pour brouiller sa piste. Entre un jeune
délinquant qui effectue sa première cavale et un autre
qui a déjà fait l'objet de plusieurs recherches, on
observera en général un perfectionnement des moyens
mis en uvre pour brouiller la piste, exactement comme entre
un jeune lièvre et un vieux.
Chez un ami, on m'avait conseillé de fermer la porte de
ma chambre à clef pour éviter que le chat de la maison
ne puisse y entrer. Celui-ci avait en effet appris à ouvrir
la porte, d'un saut, en basculant la poignée vers le bas.
Il avait observé le geste de personnes ouvrant une porte
et avait imaginé une action différente, adaptée
à ses possibilités physiques, pour obtenir le même
résultat.
Si l'on observe les oiseaux comme je l'ai fait pendant des années,
on ne peut qu'admirer leurs capacités d'adaptation aux modifications
de leur environnement. Autrefois, avant de quitter la France, les
hirondelles se rassemblaient sur les roseaux des marais et des étangs.
Comme elles prenaient leur envol la nuit pour l'Afrique, certains
s'imaginaient, en constatant leur disparition, qu'elles hivernaient
dans la vase ! C'est ce qu'affirma le naturaliste suédois
Carl von Linné - sans aller vérifier l'exactitude
de sa thèse sur le terrain. De nos jours, les hirondelles
préfèrent les fils électriques, plus pratiques
car plus stables. Elles préfèrent aussi nicher dans
les étables, les écuries, les granges, plutôt
que sur des parois rocheuses qui étaient, il y a bien longtemps,
le meilleur endroit que leur offrait la nature pour fixer leurs
nids. Leurs choix peuvent varier, mais ce qui ne se modifie pas,
c'est la finalité de leur comportement.
Arguments de Jean-Jacques Rousseau
Tenant de la supériorité de l'intelligence humaine
sur celle de l'animal, Jean-Jacques Rousseau avance d'autres arguments.
Voilà ce qu'il écrit : « Mais, quand les
difficultés qui environnent toutes ces questions laisseraient
quelque lieu de disputer sur cette différence de l'homme
et de l'animal, il y a une autre qualité très spécifique
qui les distingue et sur laquelle il ne peut y avoir contestation
: c'est la faculté de se perfectionner, faculté qui,
à l'aide des circonstances, développe successivement
toutes les autres et réside parmi nous tant dans l'espèce
que dans l'individu ; au lieu qu'un animal est au bout de quelques
mois ce qu'il sera toute sa vie, et son espèce au bout de
mille ans ce qu'elle était la première année
de ces mille ans. » Rousseau pose également une
question intéressante :
« Pourquoi l'homme est-il sujet à devenir imbécile
? N'est-ce point qu'il retourne ainsi dans son état primitif
et que, tandis que la bête, qui n'a rien acquis et qui n'a
rien non plus à perdre, reste toujours avec son instinct,
l'homme reperdant par la vieillesse ou d'autres accidents tout ce
que sa perfectibilité lui avait fait acquérir, retombe
aussi plus bas que la bête même » S'il était
imbécile, on se demande comment l'homme primitif a pu inventer
des armes pour se défendre contre les prédateurs et
mieux chasser, comment il a pu inventer des pièges pour attraper
ses proies, l'élevage et l'agriculture pour mieux se nourrir.
Tout ceci avant que n'apparaissent l'écriture et la moindre
connaissance intellectuelle.
Rousseau, comme beaucoup d'intellectuels de son temps, n'avait
qu'une idée approximative et théorique des peuplades
aux murs dites "primitives", et ne fondait son raisonnement
que sur sa connaissance de la société européenne.
Tel n'était évidemment pas le cas de Claude Lévi-Strauss
lorsqu'il écrivait pour répondre aux thèses
perfectionnistes : « Si le propre de l'homme est l'historicité,
quel statut convient-il d'attribuer à ces sociétés
"sauvages" dont tout indique qu'elles ne sont pas entrées
dans le monde de l'histoire, donc dans le monde spécifiquement
humain de la "perfectibilité" et de l'arrachement à
la nature ? Ne faut-il pas se résoudre à les ranger
du côté de l'animalité et les comparer, parce
qu'elles sont sans histoire, aux ruches et aux termitières
qui sont au bout de mille ans ce qu'elles étaient la première
année de leurs mille ans ? »
À vrai dire, c'est le mécanisme du changement qu'ont
mal analysé les penseurs des Lumières. Leur erreur,
conforme à l'idéologie du progrès, est d'interpréter
toute nouveauté comme un mieux. Pour eux, l'homme étant
dirigé par son intelligence, sa raison, c'est en développant
cette dernière qu'on perfectionne ses murs. L'homme
primitif étant plus ou moins bestial, c'est en prenant peu
à peu conscience de sa bestialité qu'il est devenu
plus humain. Certains hommes plus intelligents que d'autres définissent
le bon comportement, et par l'enseignement apprennent aux enfants
à perfectionner le leur. Car le grand dogme de ces intellectuels,
c'est que tout dépend de l'acquis - donc de l'éducation.
L'écrivain autrichien Robert Musil n'affirme-t-il pas, dans
ses Essais, qu'«un anthropophage transplanté à
l'âge de nourrisson dans un entourage européen deviendra
sans doute un bon Européen » et que « le délicat
Rainer Maria Rilke serait devenu un bon anthropophage si un destin
l'avait jeté dans sa tendre enfance parmi les marins des
mers du Sud » ? Poussant un peu plus loin cette idée,
on pourrait envisager de remplacer systématiquement tous
les nourrissons bretons par des nourrissons sénégalais,
et réciproquement. Au bout de cinquante ans, la Bretagne,
presque entièrement peuplée de Bretons noirs, resterait
quant à son activité, ses murs, sa culture,
tout à fait identique à elle-même et, à
l'inverse, notre Sénégal peuplé d'autochtones
blancs resterait également identique ce qu'il fut toujours.
Il vaut mieux ne pas tenter l'expérience, car tout cela est
évidemment complètement faux.
L'étude des mécanismes
de la vie
L'étude des mécanismes de la vie chez les végétaux
et les animaux a été bien menée. Mais on n'a
pas assez insisté sur la forme d'intelligence qui permet
aux animaux d'inventer différents moyens pour résoudre
des problèmes dont seule la finalité reste inchangée.
Si un oiseau utilise beaucoup de crins de chevaux pour faire son
nid et que ces animaux disparaissent de sa région, il trouvera
une ou plusieurs solutions de rechange, et utilisera des matériaux
présentant des qualités similaires. Ce qui demeure,
quelles que soient les circonstances, c'est sa volonté instinctive
de fabriquer un nid à une période précise de
l'année. Chacun a pu voir des photos de mésanges charbonnières
construisant leur nid dans les endroits les plus inattendus, mais
répondant tous à leur désir de le protéger
des prédateurs et des intempéries.
Que constatons-nous ? Chez l'animal, l'intelligence ne sert qu'à
inventer des moyens pour atteindre des buts qui restent intangibles,
alors que l'homme l'utilise pour les modifier. Les habitations des
mammifères ont pour vocation d'être des lieux de repos
et de les protéger des intempéries et des prédateurs.
Parvenus à un certain niveau de protection jugé suffisant,
les animaux n'éprouvent pas la nécessité de
modifier leur gîte. L'homme, en revanche, n'a cessé
de transformer son habitat, passant de la grotte à la cabane,
puis à la maison, laquelle est devenue de plus en plus grande,
de plus en plus solide, de plus en plus protectrice - sans parler
de la construction de châteaux, de la forteresse médiévale
au palais de Versailles.
L'habitat moderne, appartement ou maison individuelle, manifeste
un besoin de confort qui ne cesse de croître. Mais ce qui
chez l'homme est tenu pour une évolution remarquable ne serait
considéré chez l'animal que comme un dérèglement
des instincts, lui faisant bâtir des constructions complètement
inutiles et incompréhensibles.
Puisque l'on sait de nos jours manipuler les gènes, il
serait probablement possible, chez un oiseau, de manipuler ceux
qui commandent la construction du nid. Cet oiseau pourrait alors
réaliser un abri extravagant par sa forme, sa dimension,
les matériaux utilisés. Mais par rapport à
sa finalité, ce serait pure stupidité. Rappelons ce
qu'écrivait Alexis de Tocqueville :
« Personne ne prétend plus en 1780 que la France
est en décadence; on dirait au contraire qu'il n'y a en ce
moment plus de borne à ses progrès. C'est alors que
la doctrine de la perfectibilité continue et indéfinie
de l'homme prend naissance. Vingt ans avant, on n'espérait
rien de l'avenir, maintenant on n'en redoute rien. L'imagination,
s'emparant d'avance de cette félicité prochaine et
inouïe, rend insensible aux biens qu'on a déjà
et se précipite vers les choses nouvelles. »
Par ce texte, nous distinguons mieux ce qui constitue la véritable
et plus importante différence entre l'homme et l'animal :
ce dernier est profondément conservateur. Il se méfie,
par instinct, de toute nouveauté. En règle générale,
il n'en a que faire. A contrario, l'être humain est plus ou
moins fasciné par toute nouveauté. « Tout nouveau,
tout beau », dit l'adage populaire. Au cours des dernières
décennies, le nombre des nouveautés n'a cessé
de s'accroître - au point qu'on nous assure que dans vingt
ans la moitié de ce que nous consommerons et utiliserons
dans tous les domaines sera "nouveau".
L'animal, attaché à un territoire et un milieu de
vie qui lui sont propres, conserve les mêmes repères
de sa naissance à sa mort. Il en était de même
dans la paysannerie jusqu'au XIXe siècle : elle se méfiait
des innovations, qui étaient d'ailleurs très rares.
Le texte d'Alexis de Tocqueville nous dépeint les milieux
intellectuels de la fin du XVIIIe siècle qui, grâce
à l'invention de l'imprimerie, virent leur audience exploser.
Nous avons déjà cité Malesherbes : «
Chaque citoyen peut parler à la nation entière par
la voie de l'impression. » La classe intellectuelle se trouva
donc grisée par ce nouveau pouvoir et fit assaut de projets
plus ou moins utopiques. De nos jours, en ce début de XXIe
siècle, l'enthousiasme est bien retombé, et nous en
sommes à chercher des explications aux échecs successifs
de la réalisation de nos rêves.