LE  PROGRÈS

2 - LA  VIE  RÉELLE


Le Progrès- Un engrenage fatal

 

LES JUMEAUX


Jusqu'au XVIIIe siècle, tous les savants croyaient à l'hérédité, non seulement des caractéristiques physiques des individus (taille, musculature, forme du crâne, couleur de la peau, des cheveux et des yeux, etc.), mais également de la personnalité, des caractéristiques psychologiques, des traits de caractère, des défauts et des dons. Dès lors, ce n'était pas l'éducation qui pouvait imposer une vocation, modifier le caractère, octroyer des dons, donner de l'intelligence. L'éducation ne consistait pas à former l'enfant selon le désir des professeurs, mais à l'aider à s'épanouir, à bien prendre conscience de son caractère, de ses aptitudes, de son intelligence - afin qu'il puisse les utiliser au mieux dans sa vie sociale et professionnelle.

Au siècle des Lumières, l'idéologie dominante changea complètement. Sans nier le fait de l'hérédité (dont les lois n'avaient pas encore été découvertes), on crut que l'on pouvait la dominer par la raison. L'idée se répandit que notre comportement naturel étant d'ordre animal, seul celui gouverné par notre raison était d'ordre humain.

La querelle de l'inné et de l'acquis ne s'est jamais complètement éteinte, au moins dans les milieux scientifiques. D'innombrables études ont même été menées à ce jour sur cette question. Parmi celles-ci, il faut accorder une importance toute particulière à celles qui, depuis le XIXe siècle, ont porté sur le cas des jumeaux. Ces études, qui se sont systématisées depuis la Deuxième Guerre mondiale, représentent en effet l'un des piliers actuels de la génétique du comportement.

Les jumeaux sont deux êtres, de même sexe ou de sexe différent, nés d'un même accouchement. Les triplés, quadruplés, quintuplés, etc., qui se multiplient à proportion, semble-t-il, du développement des modes de procréation médicalement assistée, peuvent aussi être considérés comme des jumeaux. On distingue les vrais jumeaux, dits homozygotes (ou monozygotes), qui sont issus d'un même œuf, et les faux jumeaux, dits hétérozygotes, qui sont aussi différents que deux frères ou deux sœurs nés à des dates différentes. Si l'on considère que l'aspect, le caractère, les aptitudes d'un individu dépendent de son patrimoine génétique, on doit savoir que celui-ci est le résultat d'une véritable loterie dont le nombre de données est si considérable que jamais deux êtres ne sont identiques, sauf précisément les vrais jumeaux.

Les résultats de cette loterie ne dépendent pas du seul hasard. Compte tenu de l'importance de l'hérédité, l'enfant d'une longue lignée d'universitaires a plus de chance d'être un intellectuel qu'un manuel. De même, une longue lignée de cultivateurs a plus de chance d'avoir des enfants naturellement aptes aux travaux agricoles.

La recherche scientifique a montré que, contrairement à une idée communément admise, l'aspect physique d'un individu n'est pas une sorte d'emballage dans lequel on peut mettre n'importe quelle culture ou contenu génétique. En termes scientifiques, on dit que le phénotype (l'aspect extérieur) est directement associé au génotype (le patrimoine génétique). Bien des pièces de théâtre ou des films (tel Faux frères, vrais jumeaux, d'Andrew Davis, avec Andy Garcia) ont mis en scène des jumeaux identiques d'aspect, dont l'un était un voyou cynique, l'autre un exemple d'honnêteté et de bonté. Mais cela est du domaine de la fiction, sans aucun rapport avec la réalité. L'individu constitue un tout, et l'on retrouve son empreinte génétique dans la moindre des cellules de son corps. L'ADN prélevé dans la peau ou dans le cerveau est identique.

Pour tenter de déterminer la plus ou moins grande importance de l'inné et de l'acquis, un certain nombre de chercheurs, surtout anglais et américains, ont étudié sur une longue période la vie des vrais et des faux jumeaux. Ils ont travaillé sur des dizaines de milliers de cas, dont plusieurs centaines de couples de vrais jumeaux séparés à la naissance pour être placés dans des familles adoptives - celles-ci ignorant que l'enfant qui leur avait été confié avait un frère ou une sœur. Les plus célèbres enquêtes internationales ont été menés à une date récente par Thomas Bouchard Jr, dans le cadre de la « Minnesota Study of Twins Reared Apart » (24 000 paires de jumeaux monozygotes soumis à une batterie de plus de 15 000 questions écrites), et par Nancy Pedersen, à partir du Registre suédois des jumeaux (181 000 sujets étudiés, dont 61 000 sujets vivants). Les résultats sont édifiants.

Les faux jumeaux, qui ont un patrimoine génétique différent, n'auront pas le même développement même s'ils sont élevés à l'identique. L'un peut commencer à parler ou à marcher six mois avant l'autre. Leurs attitudes, leur démarche, leur manière d'agir peuvent être très dissemblables. Ils se ressemblent parfois, mais ils présentent des différences ou des similitudes dans la même proportion que deux frères ou deux sœurs nés à des dates différentes. Pour ces faux jumeaux, le fait de recevoir une éducation familiale, scolaire et sociale identique n'a qu'une influence limitée. Elle ne les fera pas se ressembler durant l'enfance ou l'adolescence plus qu'ils ne se ressemblaient à la naissance. Chacun aura ses goûts, ses dons, ses aptitudes, sa personnalité...

Concernant les vrais jumeaux séparés à la naissance, les données de départ sont exactement opposées : même patrimoine génétique, mais éducations familiales, scolaires, sociales complètement différentes.

Or, lorsqu'on retrouve ces vrais jumeaux, quelquefois après plus de trente ans de séparation, on s'aperçoit qu'ils sont restés parfaitement identiques : ils ont les mêmes dons, les mêmes goûts, les mêmes aptitudes, la même personnalité. Ils souffrent également des mêmes maladies chroniques et ont les mêmes prédispositions pour en contracter d'autres. Leur quotient intellectuel est resté identique. On s'aperçoit aussi qu'ils ont su développer leurs dons, utiliser leurs aptitudes, satisfaire leurs goûts d'une manière très voisine. Ils ont également tendance à mourir au même âge, bien qu'ils aient vécu dans des milieux tout différents.

Qu'ils aient grandi dans une famille de gros mangeurs ou d'intellectuels végétariens, leur aspect physique est lui aussi resté semblable. On n'en découvrira pas un obèse et un maigrichon ! Sans doute certains penseront-ils que, si parmi ces jumeaux séparés à la naissance, il en est un qui, se trouvant un peu trop enveloppé, a décidé de suivre un régime pour maigrir et y a réussi, il se trouvera forcément plus mince que son frère jumeau. Mais ce n'est pas le cas, car ce frère, quoique vivant ailleurs, aura eu la même réaction et aura lui aussi voulu maigrir. Et tout comme son frère, il y sera ou non parvenu.

Ces études, dont je ne donne ici qu'un bref aperçu, sont également corroborées par les enquêtes ayant porté de façon plus générale sur tous les cas d'enfants adoptés. Lorsqu'on enquête sur ces derniers, on constate qu'à tous les âges de l'existence, depuis la petite enfance jusqu'à l'âge adulte, ils ressemblent plus à leurs parents biologiques, qu'ils n'ont jamais connus, qu'à leurs parents adoptifs, qui les ont élevés - non seulement pour l'apparence physique, mais aussi pour les caractères psychologiques, le niveau intellectuel, les qualités et les défauts, etc. C'est la démonstration la plus probante que l'on puisse avoir de la réalité de l'hérédité.


L'étude des jumeaux

L'étude des jumeaux nous apprend encore autre chose : c'est que la communication entre eux est très facile. Ils se comprennent et s'entendent parfaitement sur tous les sujets, au contraire de ce qu'affirmait Baudelaire en conclusion de son poème Les yeux des pauvres : « La pensée est incommunicable, même entre gens qui s'aiment. » S'il avait eu un frère jumeau, Baudelaire aurait sans doute tempéré son affirmation. Celle-ci est juste, sauf avec son jumeau ou avec ceux qui sont génétiquement très proches de soi - ceux qui sont « de la même famille d'esprit ».

Imaginons une classe dont le professeur et les élèves formeraient un clone, c'est-à-dire qu'ils seraient tous génétiquement semblables : la compréhension entre eux serait immédiate et aisée. A contrario, entre un professeur et des élèves génétiquement très différents, la pensée devient effectivement plus difficilement communicable, voire incommunicable. Cela permet de mieux comprendre le système existant autrefois pour transmettre la connaissance, le savoir-faire et le savoir-dire.

Voici quelques siècles existait en effet en France un système de classes sociales, qui n'était pas d'origine philosophique ou religieuse, mais institué pour des raisons pratiques. Nos ancêtres, très observateurs, croyaient à l'hérédité de tous les caractères d'un individu. Ils pensaient que ce qui était valable pour leurs animaux l'était aussi pour eux-mêmes. Ils savaient que chaque métier réclamait des qualités particulières. Celles qui faisaient un bon paysan étaient autres que celles qui faisaient un bon artisan, un bon commerçant, un bon guerrier, etc.

En conséquence, ils croyaient plus sage de se marier dans leur catégorie sociale, afin d'avoir toutes les chances d'obtenir que les aptitudes spécifiques aux métiers exercés à l'intérieur de celle-ci soient transmises. Dans chaque famille, le père éduquait ses fils et la mère ses filles, les uns et les autres possédant de façon héréditaire les mêmes aptitudes que leurs parents.

La loterie génétique entraînait certes des exceptions mais, dans la grande majorité des cas, la transmission des connaissances s'opérait facilement. On ne s'acharnait pas sur l'enfant n'ayant pas les mêmes dons que ses parents. On le dirigeait ailleurs, comme une plante qui ne se plaît pas en un lieu donné et que l'on déplace pour qu'elle trouve les conditions de son épanouissement.

Les savants qui ont étudié les jumeaux ont entrepris leurs travaux sans a priori. Sans rejeter par principe le primat de l'inné sur l'acquis, ni celui de l'acquis sur l'inné, thèse défendue par des enseignants qui peuvent ainsi se targuer de former les enfants à leur guise et, à travers eux, de modeler la société.

C'est l'étude des centaines de couples de vrais jumeaux abandonnés à leur naissance, séparés et adoptés par des familles parfois fort différentes, qui a fait basculer leurs convictions. Retrouvés après plusieurs décennies, ces jumeaux avaient conservé leur ressemblance et leur capacité de s'entendre parfaitement. Il apparaît donc très probable que la bonne entente durable entre deux êtres ne provient qu'accessoirement d'une même éducation ou d'une même culture, mais presque exclusivement de la similitude des patrimoines génétiques.


Le dialogue clef de la bonne entente ?

De nos jours, on a tendance à considérer que le dialogue est la clef de toute bonne entente. Dans la mesure où les moyens de communication se sont considérablement développés, nous irions donc vers une sorte de paix universelle. Finis les préjugés, cause de tant d'incompréhensions ! Le dialogue permettrait de s'acheminer vers un consensus gouverné par la raison. Cette croyance est même à la base de la célèbre théorie de l'agir communicationnel proposée par le philosophe Jürgen Habermas.

Le psychiatre Robert Neuburger, vice-président de la Société française de thérapie familiale, est pourtant d'un avis différent. Auteur de livres qui font autorité dans sa discipline, comme Nouveaux couples (Odile Jacob, Paris 1997) et Les territoires de l'intime : l'individu, le couple, la famille (Odile Jacob, Paris 2000), voici ce qu'il déclarait à la revue suisse Construire (9 janvier 2001) après plusieurs décennies de pratique et d'observations :

« Depuis trente ans, on a insisté quasi uniquement sur l'importance de la communication dans le couple. Si celui-ci marchait mal, on disait : "Vous avez des problèmes relationnels", "Ça ne communique pas dans votre couple, ou trop peu". Ce que je vois dans mes consultations, ce sont des couples en difficulté parce qu'ils communiquent trop ! Ils ne font même plus rien d'autre que communiquer : ils communiquent sur leur communication, en parlent jusqu'à s'épuiser sans trouver de solution. » Quelle différence avec nos jumeaux qui s'entendent si bien et pour lesquels la vie à deux est si heureuse !

Certes, la vie d'un couple hétérosexuel n'est pas celle de jumeaux. À ceux qui penseraient que ces derniers ne peuvent que développer entre eux une relation de type homosexuel, précisons tout de suite qu'il n'en est rien : cela ne se produit jamais. Cela montre que nos pulsions sexuelles sont sans rapport direct avec nos affinités électives. On peut éprouver une grande attirance d'ordre sexuel pour un être sans éprouver l'envie d'avoir d'autres relations avec lui, et vice-versa. Ainsi se trouvent singulièrement contredites les fameuses théories assurant que l'entente sexuelle est la condition nécessaire et suffisante à une vie de couple réussie.

Il est étonnant, voire stupéfiant, que ces études longues et minutieuses sur la vie des jumeaux - surtout celles concernant ceux qui ont été séparés à la naissance - n'aient pas retenu l'attention des théoriciens de l'éducation. L'étude de la gémellité est devenue un sujet tabou, comme l'est aussi devenue celle de l'héritabilité des comportements.

Les pédopsychiatres conseillent bien souvent aux parents de vrais jumeaux de tout faire pour leur donner une vie différente dans tous les domaines (habillement, nourriture, études, distractions) afin de les différencier, de les individualiser, qu'ils soient ou non d'accord - et la plupart du temps contre leur gré. Mais pourquoi les empêcher d'être heureux ensemble, puisqu'ils sont heureux ainsi, et que toute tentative de les dissocier est vouée à l'échec ? On ne fait que les martyriser moralement en contrariant continuellement leur envie d'être semblables, désir légitime qu'on leur présente comme dangereux ou comme anormal.


La croyance au pouvoir absolu de l'éducation

Moi aussi, j'ai cru au pouvoir absolu de l'éducation. Mais en prenant connaissance des résultats des recherches sur les jumeaux, un doute m'a envahi. Serait-il possible que notre patrimoine génétique commande notre développement physique et intellectuel ? Nos acquis, c'est-à-dire les nourritures concrètes (aliments) et abstraites (intellectuelles, spirituelles) que nous assimilons, dépendraient-elles d'autre chose que d'un libre choix ? Cette liberté ne serait-elle alors qu'un sentiment, qu'une intime conviction dépourvue de tout fondement ? Bref, notre libre arbitre serait-il d'avance déterminé ?

Après tout, notre patrimoine génétique est bien à nous. Il est unique. Pourquoi avoir honte de lui obéir ?

Si l'on définit la culture comme l'ensemble des connaissances acquises, on constate chez les jumeaux la même envie d'acquérir un savoir dans tel ou tel domaine. Il est alors légitime de considérer la culture comme l'assouvissement d'un besoin inné. Être de la même famille spirituelle (ou culturelle) pourrait signifier être de la même famille génétique.

Je conçois combien cette thèse peut révolter certains. Elle est décourageante pour ceux qui, croyant au primat de l'éducation, dépensent leur énergie à essayer de modeler les êtres humains, persuadés qu'il n'existe aucune différence entre les individus qui ne soit le résultat de l'éducation.

Mais si l'homme était indéfiniment malléable, ne serait-il pas aussi terriblement vulnérable à toutes les formes de conditionnement totalitaire ?

Lorsque des étudiants français rencontrent des étudiants chinois, on parle de "rencontres culturelles", et non de "rencontres ethniques". Les seules différences entre eux que pourraient constater ces étudiants seraient d'ordre culturel. Cela suppose qu'un enfant de n'importe quel peuple ou race, élevé dans n'importe quel pays européen, africain, asiatique, pourrait devenir un citoyen totalement identique à ceux du pays dans lequel il a été élevé, puisqu'il y recevrait la même culture. Mais cela n'est pas vrai. Par le mimétisme qui caractérise les êtres vivant en société, il pourrait certes assimiler un certain nombre d'habitudes, de rites, mais sa personnalité, sa créativité, ses compétences, continueraient à dépendre étroitement de son bagage inné.

Il faut en fait bien distinguer chez les individus la faculté de comprendre et de mémoriser des connaissances (qui sont les seules notées à l'école), et celle de créer, d'innover, d'inventer. Deux musicologues - l'un allemand, l'autre italien - peuvent avoir les mêmes connaissances et apparaître de ce point de vue presque interchangeables. Il n'en va plus de même, en revanche, entre un compositeur allemand et un italien.

Au nom du principe du tout acquis, on a voulu arracher les enfants à leurs familles, toutes différentes, pour les former dans un moule unique, leur donnant les mêmes règles de civilité, le même savoir, afin qu'ils deviennent tous égaux et fraternels. En réalité, la parfaite égalité et la parfaite fraternité n'existent que chez les vrais jumeaux. Et ces facultés sont innées.


De simples curiosités de la nature

Des émissions sur les jumeaux sont diffusées de temps en temps à la radio ou à la télévision. Ils sont généralement présentés comme de simples curiosités de la nature, comme le veau à cinq pattes. Cela évite d'en tirer les conclusions sociologiques qui s'imposent.

Malgré toutes les recherches effectuées, on n'a jamais pu trouver de vrais jumeaux ne s'entendant pas parfaitement, même parmi ceux que les aléas de l'existence ont séparés dès la naissance et qui se retrouvent trente ou quarante ans après. C'est de ce constat qu'il faut tirer la leçon.

Toute notre éducation, tous nos projets universalistes et mondialistes reposent aujourd'hui sur l'idée que l'enseignement de valeurs communes fera disparaître toute différence culturelle, et provoquera une entente entre tous les individus. La différence est ainsi perçue comme intrinsèquement créatrice de conflits, alors qu'elle constitue la principale richesse de l'humanité. Il eût sans doute été souhaitable que cette belle idée fût fondée en vérité. Malheureusement, elle ne l'est pas. Injurier ceux qui expliquent qu'elle est fausse ne la rendra pas plus vraie.

Les conséquences de cette idéologie erronée seront là pour le montrer.


L'ALLONGEMENT DE L'ESPÉRANCE DE VIE

De tous les bienfaits du progrès - ce "changement en mieux" -, l'allongement de l'espérance de vie, est celui qui semble le plus bénéfique et le plus indiscutable : nul n'en conteste les chiffres. Laissons parler à ce propos deux académiciens, spécialistes en la matière.

Le professeur Maurice Tubiana, membre de l'Académie des sciences et de l'Académie de médecine, écrivait dans Le Nouvel Observateur à propos du XXe siècle : « Ce siècle restera vraisemblablement celui où l'allongement de l'espérance de vie, qui était de 45 ans en 1900, et atteint 78,5 ans en 1998, a transformé la condition humaine. À 50 ans, on est aujourd'hui encore jeune alors qu'on était, en 1900, un vieillard. » Le professeur Jean Bernard, de l'Académie française, abondait dans son sens (Le Spectacle du monde, octobre 2001) : « Au temps de Molière, trente ans est déjà l'âge de la vieillesse. » Cet allongement de la durée de la vie serait dû à la science médicale, dont ces deux hommes sont d'éminents représentants.

Mais au fait, comment calcule-t-on l'espérance de vie ? C'est très simple. Prenons trois individus dont l'un est mort à 62 ans, un autre à 77 ans, et un troisième à 83 ans. Additionnez ces trois âges de décès, ce qui fait 222, et divisez par 3. Vous obtenez 74 ans, âge moyen de la mort de ces trois personnes. Le chiffre obtenu définit l'espérance de vie au sein du groupe considéré (ici l'ensemble de ces trois hommes).

Pour les animaux sauvages, utilise-t-on le même système ? Je lis dans un ouvrage qu'un blaireau vit quinze ans, ce qui paraît vraisemblable, et que sa femelle met bas six petits chaque année. Partons sur ces bases, et calculons l'évolution de cette espèce. Je prends donc ma calculette, et je compte que les six petits de l'année donneront trois couples engendrant dix-huit petits blaireaux. Pour voir la suite, je vous propose le tableau suivant :

Multiplication théorique d'un couple de blaireaux vivant 15 ans et faisant 6 petits par an.


population des blaireaux

Vous constatez que nous arrivons au bout de quinze ans au chiffre extraordinaire de 28,81 millions de blaireaux !

Naturellement, cela ne correspond nullement à la réalité. En effet, au bout de quinze ans, il n'y aura toujours que deux blaireaux, puisque, dans la nature, la population de chaque espèce reste stable. L'espérance de vie du blaireau, en utilisant le système pris pour l'espèce humaine, sera donc de quatre mois ! En employant le langage des professeurs Tubiana et Bernard, on dira qu'un blaireau de quatre mois est un vieillard à l'article de la mort !

Par contre, si notre couple de blaireaux ne procrée que deux petits pendant les quinze ans de leur vie, et que ces deux petits très protégés meurent quinze ans après avoir donné naissance à deux autres représentants de leur espèce, on pourra assurer, avec la méthode scientifique humaine, que l'espérance de vie des blaireaux n'est plus de quatre mois, mais de quinze ans.

En employant toujours la même méthode, on constate aisément que si, dans une famille, on enregistre la naissance de quatre enfants, mais que deux d'entre eux meurent à l'âge de quelques mois, tandis que les deux autres à l'âge de 80 ans, l'espérance de vie à l'intérieur de cette fratrie correspondra au chiffre de 40 ans. Faut-il pour autant en conclure qu'au sein de cette famille, on est un vieillard à l'âge de 35 ans ?

Jusqu'au XVIIIe siècle, la démographie familiale était très proche de celle des animaux. En l'absence de toute méthode contraceptive, autre qu'occasionnelle et empirique, la famille nombreuse était la règle. Chaque couple avait un grand nombre d'enfants dont la majorité mourait en bas âge - ce qui avait pour résultat une espérance de vie théorique très faible, accompagnée pourtant d'une forte augmentation de population. De nos jours, au moins dans les pays occidentaux, c'est exactement le contraire : la mortalité infantile est devenue presque insignifiante - ce qui permet une espérance de vie de près de 80 ans, alors même que la population tend à diminuer.

On voit tout de suite ce qu'il y a d'ambigu et de trompeur dans la méthode servant à calculer l'espérance de vie. Chez les éléphants, qui ont très peu de petits, la mortalité infantile est très faible, ce qui donne une espérance de vie moyenne très longue. En revanche, chez les poissons qui pondent parfois des centaines de milliers d'œufs, on arrive, avec le même calcul, à une espérance de vie de quelques jours !

L'espérance de vie d'un animal est inscrite dans ses gènes. C'est celle d'un individu ayant échappé à ses prédateurs et n'ayant subi ni maladie, ni mort violente, ni famine. Le génome des animaux n'ayant pas été victime des mêmes altérations que celui des humains, tous les individus d'une même espèce ont la même espérance moyenne de vie.

Quand le professeur Jean Bernard assure qu'au temps de Molière, on était déjà un vieillard à 30 ans, il a de toute évidence été abusé par le calcul trompeur des démographes. Si, d'après les statistiques (sur lesquelles on peut émettre bien des réserves), l'espérance de vie au temps de Molière était de 32 ans, cela ne signifie nullement qu'on était un vieillard à 30 ans, mais seulement que la mortalité infantile était très élevée. Pour en avoir le cœur net, consultons un dictionnaire pour y relever le nom de personnalités de grande envergure ayant vécu avant la fin du XVIIIe siècle et qui auraient donc été à 30 ans des barbons, comme on les appelait alors :


Population sous Molière

 

On peut ajouter que Stradivarius, le plus grand luthier de tous les temps, mort à 93 ans, produisit ses meilleurs violons entre 56 et 81 ans. Mais, me dira-t-on, vous ne relevez que les noms de personnes célèbres, dont la réussite permettait de mieux se soigner que la masse des paysans et artisans, qui vivaient très pauvrement. Cela n'est pas évident, car Stradivarius, pour ne citer que lui, commença comme apprenti très jeune. En outre, la médecine de l'époque n'aidait nullement à prolonger la vie.

Il est en fait trompeur de comparer la durée de la vie des hommes du XXIe siècle avec celle de nos ancêtres. C'est comme si l'on comparait la durée d'existence de deux automobiles, dont l'une est sagement conduite par un retraité qui fait quelques milliers de kilomètres par an, tandis que l'autre est utilisée comme taxi à Paris. Nos ancêtres ne travaillaient pas 35 heures par semaine avec 160 jours de repos par an. Leurs maisons n'étaient pas chauffées et leur travail physique était considérable. Au début du XXe siècle, les Français consommaient encore 900 grammes de pain par jour, mais seulement 150 grammes à la fin.

Certes, les soldats de la Grande Armée feraient pâle figure sur nos stades, mais combien d'hommes, de nos jours, pourraient aller à pied de leur province jusqu'à Moscou et retour, par tous les temps, portant leur lourd barda, couchant n'importe où, mangeant n'importe quoi, tout en participant à de durs combats ? Nous sommes capables d'exploits demandant un effort de courte durée, mais l'endurance permanente a disparu. Pour montrer que dans nos campagnes l'espérance de vie active ne différait pas fondamentalement de celle des hommes illustres, je prendrai pour exemple la collecte de la taille, sorte d'impôt sur le revenu calculé et levé dans chaque village. Pour faire ce travail, on choisissait des hommes en pleine forme, capables d'aller de ferme en ferme afin de discuter âprement le montant réclamé à chaque famille.

En 1592, à Cormeilles-en-Vexin, grosse paroisse située à 25 kilomètres au nord-ouest de Paris, l'assemblée des chefs de famille désigna six collecteurs « choisis parmi les hommes de moins de 70 ans, non infirmes, pères de moins de huit enfants, n'exerçant pas de fonction publique ».

Ce texte a été relevé dans les archives de Cormeilles par Jean-Louis Beaucarnot qui le cite dans son ouvrage Qui étaient nos ancêtres ? Ces 70 ans sont à comparer à l'âge du départ en retraite de nos chefs de gare : 55 ans !

J'ai consulté La Fontaine, dont les Fables ne sont qu'une analyse du comportement de ses contemporains, toutes classes sociales confondues. Deux d'entre elles ont retenu mon attention. D'abord La mort et le bûcheron. C'est l'histoire d'un pauvre bûcheron, très âgé, qui n'en peut plus de ramener chez lui sa charge de bois. Il la met à terre et appelle la Mort pour le délivrer de ses souffrances. Celle-ci apparaît, et lui demande ce qu'il veut. « C'est, dit-il, afin de m'aider à recharger ce bois. » La morale de cette fable ?

« Le trépas vient tout guérir ;
Mais ne bougeons d'où nous sommes.
Plutôt souffrir que mourir,
C'est la devise des hommes.
»

Il est vrai que, si cette fable décrit un vieillard, elle n'indique pas son âge. Cherchons en une autre, où La Fontaine est plus précis dans sa définition. En voici une : Le vieillard et les trois jeunes hommes. Et voici son début :

« Un octogénaire plantait.
Passe encore de bâtir, mais planter à cet âge !
Disaient trois jouvenceaux, enfants du voisinage. »

La suite de la fable indique que ce vieillard plantait des arbres en pensant que ses arrière-neveux, qui habiteront un jour sa propriété, profiteraient de leur ombrage. Cette fable écrite au XVIIe siècle ne choqua nullement les contemporains. Un octogénaire plantant des arbres ne leur semblait pas une extravagance. Je me demande combien d'octogénaires pourraient de nos jours planter des arbres avec des instruments aratoires du XVIIe siècle !

Fontenelle, écrivain, philosophe et homme de science comme il en existait au XVIIIe siècle, était par-dessus tout un homme d'esprit. Lorsque, très âgé, un ami lui dit qu'il vivrait bien jusqu'à cent ans, il répondit : « Vous êtes bien pessimiste ! » Il était dans sa centième année lorsqu'il fit la connaissance de La Pompadour, alors dans l'éclat de sa jeunesse et de sa beauté. « Bon Dieu ! s'exclama-t-il, dommage que je n'aie plus mes 70 ans ! »

Devant de tels faits, je me pose la question : l'allongement de l'espérance de vie, principal argument pour justifier les bienfaits du progrès, est-il une réalité ou le résultat d'une interprétation de chiffres non significatifs ?


La durée de la vie chez les animaux

Revenons à l'étude de la durée de la vie chez les animaux. Nous avons vu que, pour eux, le système permettant de calculer l'espérance de vie chez les humains donne des résultats tellement absurdes qu'il ne peut être utilisé. On se contente donc de dire, par exemple, et en se fondant sur les observations, que la durée de vie d'un pinson est de 13 ans, à condition qu'il échappe aux nombreux prédateurs qui, parmi d'autres proies, se nourrissent de sa chair.

Chez les animaux comme chez les plantes, il n'existe pas de troisième âge, ou plutôt il est très court. Il n'y a que l'enfance et l'âge adulte, la première étant elle-même de très courte durée. Dans la nature, chaque être vivant est porteur d'un patrimoine génétique qui commande son développement et son comportement. Il doit le transmettre de génération en génération, en s'efforçant de maximiser sa descendance.

Lorsqu'il ne peut plus jouer aucun rôle dans cette trans-mission - soit par l'acte sexuel, soit par sa capacité d'élever sa progéniture -, il meurt. Généralement, chez les animaux, cette incapacité à jouer un rôle dans la transmission de son patrimoine génétique s'accompagne d'une incapacité à se nourrir, à résister aux prédateurs et aux intempéries. L'animal se cache alors pour mourir.

Finalement, quelle devait être l'espérance de vie de nos ancêtres aux XVIIe et XVIIIe siècles ? Souvenons-nous que la population se composait alors à 95 % de gens de la terre, vivant très près de la nature : sans chauffage, sans éclairage, sans eau courante, utilisant leur seule énergie pour faire la plupart des travaux que nous effectuons aujourd'hui sans effort grâce au pétrole et à l'électricité.

La durée de leur vie devait se situer autour de 70 ans, avec des exceptions comme le montre la fable de La Fontaine.

Reconnaissons que si nous sommes assez bien informés des maladies subies par les hommes illustres, soit quelques centaines par génération, et si nous sommes assez bien renseignés sur les pestes et autres épidémies, nous ignorons tout des maladies, si courantes de nos jours, qui touchaient le reste de la population des temps passés. A âge égal, l'état de santé des hommes illustres n'était sans doute pas représentatif de celui des paysans, leur style de vie étant fort différent.

Qu'en était-il pour eux des cancers, des maladies cardio-vasculaires, des allergies, du diabète, des maladies sexuellement transmissibles, de la maladie d'Alzheimer ? Nous savons seulement que le sida n'existait pas.

Pour comparer notre état de santé avec celui de nos ancêtres primitifs, je ne vois qu'une méthode : l'étude des animaux sauvages vivant dans les rares régions qui restent totalement à l'abri de la civilisation humaine. Nous savons déjà que l'état de santé des animaux d'élevage ou de compagnie est déplorable comparé à celui des animaux sauvages. Concernant les fameuses pestes qui ont ravagé les populations du Moyen Âge, elles furent provoquées, comme le sida sans doute aujourd'hui, par des individus venant de régions où elles existaient à l'état latent. Ce genre de mélange, toujours à haut risque, n'existe pas dans la faune et la flore à l'abri des activités humaines.


L'espérance de vie

L'allongement de l'espérance de vie est présenté comme une des conséquences des progrès fabuleux réalisés en médecine et en chirurgie, lesquels sont incontestables et parfois stupéfiants. On proclame partout que « les Français se portent de mieux en mieux ». J'ignore comment est calculée l'amélioration de la santé de nos concitoyens. Peut-être mesure-t-on cela avec l'équation suivante :

Augmentation des actes médicaux + augmentation de la consommation de médicaments = amélioration de la santé.

Mais naturellement on peut aussi proposer l'équation suivante :

Augmentation des maladies et des blessures = augmentation des actes médicaux + augmentation de la consommation de médicaments.

Les progrès les plus spectaculaires réalisés depuis 50 ans l'ont été par la chirurgie : on greffe des mains coupées, on remplace des cœurs usés, des foies, des reins et bien d'autres organes. Que de vies sauvées grâce aux progrès de la chirurgie !

Cependant, si j'observe la vie des animaux sauvages, je m'aperçois que la chirurgie moderne ne leur apporterait rien. Inutiles, les pontages coronariens : les animaux sauvages n'ont pas de maladies cardio-vasculaires. Inutiles, les merveilleuses opérations réalisées à la suite d'un accident de circulation ou de combats guerriers : l'automobile n'existe pas dans la nature, pas plus que les guerres menées avec les terribles armes que nous avons inventées. Les carnassiers tuent pour manger. Les affrontements entre mâles lors de la pariade sont brefs : le plus faible quitte le combat définitivement le plus souvent sans blessure grave. Dans nos contrées, les animaux sauvages ne sont blessés que par les automobilistes et les chasseurs. Voilà donc une science médicale qui ne fait que réparer partiellement les méfaits provoqués par d'autres progrès.


Progrès dans le domaine médical

Certes, grâce aux progrès accomplis dans le domaine médical, la mortalité infantile a diminué d'une manière importante - alors que parmi les plantes ou les animaux sauvages, elle est considérable, voire astronomique. Cependant, dans la nature, ce n'est pas de maladie que meurent la plupart des êtres vivants - cela se passe généralement au cours de leur premier mois de vie -, mais du fait de la prédation. Victimes de la chaîne alimentaire, leur disparition est utile à la perpétuation de l'ensemble du monde vivant.

Si un chêne bicentenaire produit des milliers de glands chaque année, dont peut-être pas un seul ne survivra, c'est d'abord parce qu'ils servent de nourriture à quantité d'animaux (les sangliers, par exemple). Les petits chênes produits par les survivants disparaîtront, par manque d'espace vital, et se transformeront en humus, très utile à la perpétuation des arbres forestiers. Dans la nature, aucune mort est inutile.

Après l'enfance - autrefois si nombreuse et laissée à elle-même, et de nos jours si rare et si protégée -, il y a l'âge adulte. On dit souvent que les enfants de nos jours sont beaucoup plus précoces que jadis. Cela dépend du point de vue où l'on se place.

Au siècle des Lumières, de grands philosophes (Rousseau, Voltaire, Montesquieu et bien d'autres) rédigèrent, sous la direction de Diderot, L'Encyclopédie ou dictionnaire raisonné des sciences, des arts et des métiers. L'ouvrage consacrait quelques lignes aux enfants :

« Les enfants ayant une relation très étroite avec ceux dont ils ont reçu le jour, la nourriture ou l'éducation, sont tenus par ces motifs à remplir vis-à-vis de leur père et mère des devoirs indispensables, tels que la déférence, l'obéissance, l'honneur, le respect. C'est par suite de l'état de faiblesse et d'ignorance où naissent les enfants, qu'ils se trouvent naturellement assujettis à leur père et mère, auxquels la nature donne tout le pouvoir nécessaire pour les gouverner. » « En France, les pères et mères doivent prendre soin de leurs enfants, soit naturels soit légitimes et leur fournir des aliments, du moins jusqu'à ce qu'ils soient en état de gagner leur vie, ce que l'on fixe généralement à 7 ans. »

Comme ces enfants ne savaient ni lire ni écrire, leurs travaux étaient manuels, tels que ramasser des châtaignes ou des glands pour les cochons, garder les chèvres ou les moutons, ramasser des œufs, plumer la volaille, etc. Mais ils étaient toujours responsables des travaux pour lesquels ils étaient payés. Dès sept ans naissait la conscience professionnelle.

À 23 ans, Alexandre le Grand avait conquis l'un des plus grands empires qui aient existé dans l'histoire humaine. Né de nos jours dans une bonne famille, il poursuivrait au même âge des études supérieures, habiterait chez ses parents, nourri et habillé avec l'argent de papa, son linge lavé par maman. Sa seule responsabilité serait de faire des discours dans des associations cherchant à refaire le monde. Notre Alexandre serait peut-être un grand "diseur", mais probablement pas le grand "faiseur" qu'il fut dans l'Antiquité. D'ailleurs, n'assurait-on pas naguère que « les grands diseurs ne sont pas les grands faiseurs » ? (Celui qui sait fait, l'ignorant... enseigne!)

Certes, sur le plan de la sexualité, nos enfants sont plus précoces qu'autrefois, et leur raconter que les garçons naissent dans les choux et les filles dans les roses les fait rire. Mais il est également vrai que cette précocité est bien souvent purement verbale. Eux aussi sont de grands diseurs, et non de grands faiseurs !


L'âge adulte

La véritable vie pour les êtres humains est celle de l'âge adulte qui, jusqu'à une période récente, se terminait pour chaque individu avec la perte de ses forces. Le XXe siècle a vu le développement considérable d'une science médicale permettant de prolonger la vie de ceux qui ont perdu leur autonomie physique ou leur activité intellectuelle.

Avant l'apparition de cette science merveilleuse, tout être humain sentant ses forces décliner se préparait à la mort, qu'il considérait en général comme le début d'une autre vie. De nos jours, nous attendons de cette science une prolongation de notre vie, qui sera effectivement plus longue si nous sommes riches et pouvons bénéficier de soins si coûteux qu'on ne peut en faire bénéficier que quelques-uns.

Il y a une médecine pour les riches et une pour les pauvres, alors qu'auparavant, il existait une égalité devant la mort. Louis XIV lui-même ne bénéficia d'aucun médicament efficace, d'aucune opération lui permettant de prolonger sa vie !

La durée de l'âge adulte, le deuxième âge, n'a pas tellement varié avec les siècles. Mais en dehors de la durée, on doit aussi considérer la qualité de la vie et son intensité. Cette durée est certainement plus longue chez un gardien de musée que chez Napoléon Ier, ou même peut-être chez un paysan du XVIIIe siècle, mais l'intensité de la vie chez l'un comme chez l'autre était infiniment plus grande. Comme notre paysan, Napoléon s'activait de l'aube au crépuscule, alors que notre gardien ne cesse de regarder l'heure, attendant celle qui lui permettra de rentrer chez lui. * * * Globalement et en simplifiant, on peut donc expliquer l'évolution de l'espèce humaine par l'adoption continuelle d'innovations, qui engendrent l'illusion qu'elles vont améliorer la vie de tous les individus qui la composent. Alors que tous les êtres vivants sont bien adaptés à un environnement stable, l'humanité doit continuellement se réadapter à un monde qui bouge.

Par ses innovations, la médecine cherche continuellement à protéger ou à guérir l'être humain de maux généralement provoqués par d'autres innovations. Les médicaments, dont la consommation est exponentielle, ont presque tous des effets secondaires néfastes. Par quel mécanisme les dépenses médicales sont-elles en constante augmentation ? Le docteur Knock, dans la pièce de Jules Romains, expliquait que toute personne bien portante est un malade qui s'ignore. Il était convaincant et bâtit sa fortune sur son sens de la persuasion. Toute personne cherche à gagner de l'argent pour satisfaire ses désirs. La recherche de la notoriété est également une motivation, et c'est ainsi que de grands chirurgiens réalisent des opérations, véritables exploits dont ils sont les vedettes.

La recherche du profit et de la notoriété étant commune à toutes les activités professionnelles, on ne saurait demander aux médecins et aux laboratoires pharmaceutiques d'y renoncer. Si l'on ajoute aux médecins toutes les personnes qui participent à la recherche de nouveaux produits, à leur fabrication et à leur distribution, cela donne une masse énorme d'intérêts convergents, qui poussent à l'augmentation des dépenses médicales.

Les publicités pour les produits qui guérissent, améliorent la santé ou empêchent de vieillir sont considérables. Les médias qui vivent de la publicité leur réservent des heures de grande écoute. À ces heures-là, nulle contre-publicité pour dénoncer ce qu'il y a d'excessif ou de mensonger dans ces annonces.

Nous assistons donc au triomphe du docteur Knock, et à une énorme publicité dont résulte un véritable lavage de cerveau. Celui-ci vise à nous persuader de l'inexistence des défenses naturelles, lesquelles sont passées sous silence. Ainsi, chez l'enfant, la moindre égratignure doit être aseptisée et recevoir un pansement. La guérison, bien que naturelle, est attribuée aux seuls soins médicaux. Pour la moindre poussée de fièvre, le médecin est appelé, et la prise d'antalgiques ou d'antibiotiques prescrite. On tente de substituer aux défenses naturelles les soins médicaux, ce qui les affaiblit.

Le triomphe de la médecine sera complet lorsqu'un certain nombre de ces défenses naturelles disparaîtront, et que chaque être humain naîtra avec, inscrit dans ses gènes, le besoin et la nécessité d'absorber toute sa vie durant un nombre important de médicaments pour survivre.

Devenir dépendant d'un médicament dont l'achat nécessite une prescription médicale régulière, n'est-ce pas une rente à vie pour le médecin, le pharmacien et le laboratoire qui le fabrique ?


L'allongement de la vie active

L'allongement de la vie active est un leurre. Seule une espèce d'acharnement thérapeutique allonge ce qui n'est souvent qu'une survie. Elle n'apporte que rarement le bonheur à ceux qui en bénéficient, mais crée de terribles problèmes à leur famille et à la société.

La perpétuation étant le critère incontournable pour juger du comportement de tout être vivant, force est de reconnaître que les populations dont le style de vie est à la pointe du progrès sont en régression. Les avancées de la science médicale ne compensent pas la fragilisation de la santé. La fécondité est tombée si bas que seule l'intégration d'individus ayant jusqu'ici échappé à cette civilisation permet de compenser le manque de naissances. Cette solution risque d'accélérer la disparition des peuples et des races qui se croyaient supérieurs.

Quinze pour cent des couples européens sont stériles et ce chiffre ne cesse d'augmenter.


LES HOMMES MALADES DU PROGRÈS

Pour tout être vivant, le fait même d'exister prouve qu'il a toutes les qualités pour survivre et se perpétuer. Il n'est que le descendant d'une longue chaîne d'êtres ayant eu la même faculté de préserver le patrimoine génétique qui programme son développement et son comportement. L'être vivant individuel n'est alors que le vecteur éphémère de son génome qui, lui, est éternel.

Dès sa conception le nouvel être est, malgré les apparences, tout aussi complet que dans sa forme d'adulte la plus achevée, puisqu'il est porteur du même patrimoine génétique. C'est ce patrimoine génétique qui commande son développement : dès le stade de l'embryon, le petit être humain porte en lui des gènes qui vont programmer non seulement son apparence extérieure (son phénotype) à tous les âges de sa vie, mais sa vulnérabilité à certains types de maladies, le déclenchement à tel ou tel âge d'événements physiologiques tels que la puberté ou la ménopause, sa durée probable de vie (en l'absence d'accidents), ses propensions intellectuelles, ses inclinations comportementales, etc.

L'animal ignore la finalité de ses actes. Il recherche de la nourriture pour calmer sa faim, il l'absorbe avec plaisir, mais ignore tout du mécanisme physico-chimique qui va transformer cette nourriture en force vitale. Il recherche ce qui lui est agréable, lui donne du plaisir, le fait jouir, comme il fuit ce qui lui est désagréable, le fait souffrir, lui fait peur.

Il a fallu des siècles et des siècles de sélection et d'adaptation pour que chaque animal sache d'une manière innée, instinctive, ce qui est favorable ou défavorable à sa survie et, corrélativement, à la perpétuation de son patrimoine génétique. C'est ainsi que pour la nourriture, qui tient une si grande place dans la vie de tout animal, l'instinct lui indique ce qui est biologiquement bon ou mauvais, ce qui peut ou ne peut pas être assimilé par son système digestif. L'odeur, l'aspect, le goût, le dirigent vers ce qui est bon pour lui et lui font refuser ce qui est mauvais.

L'être humain, par ses inventions, a au contraire créé quantité d'aliments nouveaux, et l'innovation est continuelle dans ce secteur. Comme la recherche du profit guide bien souvent les innovations, les nouveaux aliments flattent notre odorat, notre vue, notre goût, sans souci de notre santé. Dans ce domaine comme dans bien d'autres, l'homme s'est ingénié à séparer le plaisir de sa finalité naturelle.

Certes, la science peut nous en avertir. Des nutritionnistes dressent la liste des aliments favorables à notre santé, qui ne sont qu'en partie ceux que l'on nous offre chaque jour. Des régimes et des médicaments nous sont proposés pour réparer les dégâts provoqués par la seule recherche du plaisir que procurent tous ces nouveaux aliments. Nous sommes continuellement écartelés entre une alimentation ayant pour seul objectif de nous maintenir en bonne santé, et une autre plus savoureuse, mais pernicieuse.

De cette innovation continuelle, qui n'existe pas chez les animaux, puisque leur alimentation reste identique de génération en génération, nous tirons un motif de fierté : c'est l'une des manifestations de notre "arrachement à la nature", de notre privilège d'avoir une histoire. Il est en effet possible d'écrire l'histoire de l'alimentation humaine à travers les âges, alors que l'on ne peut en faire autant pour celle des animaux sauvages.

Quoique de façon moindre qu'aux XVIIIe et XIXe siècles, le mot progrès conserve aujourd'hui une résonance positive. Accolé à une innovation, il reste synonyme de changement en mieux. Les innovations se multipliant, de changement en mieux en changement en mieux, on devrait approcher de l'Eldorado. Nous pressentons pourtant qu'il n'en est rien : les promesses sont toujours reportées et l'horizon radieux repoussé plus loin.

À vrai dire, tout organisme, toute machine qui fonctionne perpétuellement et atteint parfaitement l'objectif qui lui est assigné, ne peut être amélioré. En s'arrachant à la nature, l'homme a quitté un système que j'appellerai l'ordre naturel, et dont le fonctionnement semblait perpétuel, ce qui était sa seule finalité. À l'instar de l'homme parfaitement heureux grâce aux œufs d'or que pondait sa poule et qui, l'ayant tuée pour connaître le secret de son mécanisme dans l'espoir de l'améliorer, a tout perdu, l'être humain a voulu connaître le mécanisme de sa vie dans le but de la rendre plus heureuse. En supprimant tout ce qui lui était désagréable ou le faisait souffrir, en augmentant tout ce qui lui donnait bonheur ou plaisir, l'être humain a pensé atteindre au sommet de la félicité.

Mais cette amélioration, qu'il croyait obtenir grâce à son intelligence, cette marche vers un Eldorado, s'est révélée n'être qu'un mirage. Toutes les choses qui étaient données naturellement sont seulement devenues problématiques.

Contrairement à ce que croient de nombreux penseurs, l'homme ne s'est pas arraché à la nature volontairement, mais il s'en est insensiblement éloigné en adoptant des innovations qui modifiaient ses conditions de vie et, par contrecoup, le génotype de ses descendants. On peut citer l'exemple classique de l'homosexualité, parfois présentée comme typique de l'arrachement à la nature, alors qu'elle n'est pas un comportement acquis à la suite d'un libre choix de l'individu, mais une orientation innée contre laquelle la raison ne peut lutter.


Découverte et invention

Découverte et invention sont étroitement liées mais, comme nous l'avons dit, une différence fondamentale les sépare : le chercheur découvre ce qui existait déjà, l'inventeur crée ce qui n'existait pas. Les chercheurs ont un objectif, les inventeurs n'en ont pas. L'invention est imprévisible. C'est une sorte d'illumination dont l'inventeur lui-même ne peut réaliser les conséquences directes et indirectes.

Denis Papin voyant la vapeur soulever le couvercle d'une marmite d'eau bouillante eut l'idée d'utiliser cette force et de réaliser une machine à vapeur. Pouvait-il en imaginer les conséquences ? Les frères Lumière furent les inventeurs du cinéma mais, malgré le succès immédiat de cette nouveauté, ils dissuaderont d'investir dans son développement. Ce n'était pour eux qu'une mode passagère et sans avenir...

Bien entendu, inventions et découvertes sont étroitement associées. Chaque invention peut permettre de nouvelles découvertes (microscope, lunettes astronomiques). Chaque découverte peut provoquer de nouvelles inventions. Les chercheurs trouvent le pétrole et en analysent les propriétés, l'inventeur crée des moteurs, des chaudières utilisant cette énergie. Christophe Colomb découvre l'Amérique, mais il n'aurait pu le faire sans le bateau à voiles et ses instruments de bord (boussole, sextant, etc.) dus à de multiples inventions.

Le chercheur a généralement été un bon élève. Il est sérieux, ordonné, organisé, intelligent (QI). L'inventeur a souvent été un mauvais élève, laissant aller son imagination plutôt que d'apprendre. Il est souvent passionné, désordonné, fantaisiste, mais créatif.

À l'exception des inventeurs qui peuvent exploiter eux-mêmes leur invention, ce qui est exceptionnel, la plupart ne font pas fortune. On dit même qu'il y a trois manières de se ruiner : la plus excitante étant le jeu, la plus agréable étant les femmes et la plus sûre l'invention. Depuis Bernard Palissy, un grand nombre d'inventeurs ont d'ailleurs perdu tout ce qu'ils possédaient dans la mise en œuvre de leur invention. Il n'en est pas moins vrai que l'invention est peut-être le seul acte libre que puisse réaliser un être humain. Elle lui est spécifique et explique toute l'évolution.

Au cours de l'histoire de l'humanité, les innovations se sont faites dans trois directions : les inventions concrètes (armes, pièges, élevage, agriculture, etc.), les inventions abstraites (le langage) qui ont permis aux individus de mieux communiquer entre eux, enfin les inventions faisant la liaison entre l'abstrait et le concret, comme l'écriture, la géométrie, le dessin artistique et industriel, etc.

Cependant, le langage et l'écriture n'auraient pu à eux seuls faire évoluer l'espèce humaine. C'est à tort que l'on parle de tradition orale pour évoquer la transmission des savoirs avant l'écriture. Le savoir-faire se transmet en effet avant tout par l'exemple.

Une invention peut paraître anodine et cependant bouleverser les mœurs. Prenons l'exemple du miroir. Jusqu'à cette innovation, les individus ne se voyaient pas eux-mêmes, mais ne voyaient que les autres. Aucune femme, aucun homme ne songeait à s'embellir. La vue de leur propre visage provoqua une véritable mutation psychologique. En se voyant, ils pouvaient se comparer aux autres, d'où la naissance et le formidable développement de l'ego. Paraphrasant par avance Descartes, ils auraient pu dire : je me vois, donc je suis.


Le Progrès : une marche vers l'Âge d'Or ?

Certains intellectuels ont cru sincèrement, et ont répandu cette idée, que le progrès était une marche en avant collective et volontaire, à l'instar d'une armée dont les chefs savent où elle va et transmettent leurs ordres grâce à une hiérarchie allant du haut vers le bas. Les plus grands penseurs, les hommes de science, conduiraient cette marche vers l'âge d'or. Quelques citations en témoignent&nsbp;:

« L'âge d'or du genre humain n'est point derrière nous, il est devant, il est dans la perfection de l'ordre social. » (Saint-Simon). « C'est alors que la doctrine de la perfectibilité continue et indéfinie de l'homme prend naissance, vingt ans avant (1750), on n'espérait rien de l'avenir ; maintenant on n'en redoute rien. L'imagination, s'emparant d'avance de cette félicité prochaine et inouïe, rend insensible aux biens qu'on a déjà et se précipite vers les choses nouvelles. » (Alexis de Tocqueville).

« L'éclosion future, l'éclosion prochaine du bien-être universel est un phénomène divinement fatal. » (Victor Hugo).

Hélas ! il suffit à nos contemporains de regarder ce qui se passe autour d'eux, d'écouter ce qui se dit pour se rendre compte que l'âge d'or auquel croyaient sincèrement tant de grands hommes devient chaque jour plus problématique. Un milliard d'individus vivant avec moins de un euro par jour, ce n'est pas le bien-être universel.


Vie et mort

Chez tous les animaux, comme chez l'homme primitif, la quantité d'individus est limitée par la nourriture disponible et les prédateurs, alors que leur possibilité de reproduction leur permettrait d'en faire exploser le nombre. Aussi, vivre jusqu'à son terme naturel est-il bien plus rare que de mourir de mort violente. C'est pourquoi les animaux considèrent la mort de leurs proches comme chose banale, qui ne perturbe en rien leur activité.

L'homme primitif, ayant inventé les armes, puis les pièges, puis l'élevage, puis l'agriculture, a augmenté la nourriture disponible, donc le nombre d'individus de son espèce. Dieu lui avait bien dit de croître et de se multiplier, mais il ne lui en avait pas donné les moyens - à moins que le petit éclair de génie qui provoque l'idée inventive n'ait été voulue et déclenchée par le Tout-Puissant !

Quoi qu'il en soit, l'espèce humaine a seule prospéré, généralement au détriment de beaucoup d'animaux qu'elle s'efforce aujourd'hui de protéger. À vrai dire, la multiplication des êtres humains a eu plus d'inconvénients que d'avantages, non seulement pour le reste des êtres vivants, végétaux et animaux, mais aussi pour eux-mêmes. La nécessité continuelle d'augmenter leurs ressources ou de se protéger des envahisseurs a été à l'origine de bien des massacres.

Le mot progrès a longtemps été synonyme de progression, c'est-à-dire de simple avancée vers un objectif, sans que celle-ci soit automatiquement considérée comme bonne ou mauvaise. On disait par exemple : « Sa maladie a progressé », ou encore : « Notre troupe a progressé ». Ce sens initial de simple changement n'a pas disparu mais, dans le texte de Tocqueville que nous avons cité, on voit bien qu'au XVIIIe siècle les intellectuels lui donnèrent un autre sens, celui d'un nécessaire "changement en mieux" pour la condition humaine.

Le mot conserve une valeur magique malgré tous les inconvénients directs ou indirects que ce changement en mieux provoque et que nous constatons tous. Et ceux qui en contestent les bienfaits se voient répliquer : « Voulez-vous revenir au temps de la lampe à huile, renoncer à l'électricité, à votre voiture, à votre télévision, à votre réfrigérateur et à vos machines à laver ? »

Cette argumentation semble si péremptoire qu'elle laisse muets ceux à qui elle s'adresse. Elle ne repose pourtant que sur une appréciation parfaitement subjective de ce qui est bon ou mauvais pour nous.

Or, si l'animal peut suivre presque aveuglément ce que ses cinq sens lui indiquent, car il vit dans un environnement stable dépourvu d'innovations, il n'en va pas de même des êtres humains. Si vous proposez à un fumeur invétéré, à un alcoolique ou à un morphinomane de lui supprimer son tabac, son alcool ou sa morphine, il protestera avec force ; pourtant, le mal provoqué par ces produits inventés par l'homme est aujourd'hui parfaitement identifié.

Notre patrimoine génétique, qui devrait susciter en nous une répulsion pour ces produits, n'en est donc pas capable. Seule la science peut nous prévenir, souvent tardivement, de leur nocivité. Mais alors que le génome des animaux les empêche absolument d'accepter toute nourriture néfaste, la science ne dispense que des conseils inégalement suivis.

Toutes les innovations, dont l'ensemble constitue le progrès, ont des points communs : il faut qu'elles plaisent à l'un de nos cinq sens, au point que nous désirions renouveler le plaisir qu'elles procurent, ou bien qu'elles excitent notre imagination, qui se substitue alors au réel. Aux sensations naturelles primitives se sont ainsi substituées des sensations artificielles, auditives, olfactives, tactiles, visuelles et gustatives. Sont-elles favorables ou défavorables à notre vie et à notre perpétuation ? On ne le sait parfois qu'avec bien du retard. Les mécanismes de prévention instinctive qui fonctionnent très bien chez les animaux sont donc complètement pervertis chez l'être humain. Alors que, de génération en génération, les caractéristiques des individus devraient rester identiques, elles se transforment sans véritablement s'adapter à des changements devenus trop rapides. La perpétuation de l'espèce humaine devient dès lors problématique.

Ignace Pleyel était un compositeur de musique autrichien qui vint s'installer à Paris, où il créa une fabrique de pianos très appréciés. Il était le vingt-quatrième enfant sur les trente-huit qu'eut son père, lequel mourut à 99 ans. Cela se passait au XVIIIe siècle - époque où, d'après nos sommités médicales, on était un vieillard à 35 ans.

Ces trente-huit enfants ne firent pas grand bruit en Autriche, tant la fécondité humaine était alors chose habituelle. Si son vingt-quatrième enfant n'était pas devenu célèbre, papa Pleyel serait resté inconnu. Je pense à lui quand je vois ces milliers de couples physiquement bien constitués qui cherchent désespérément à procréer. Ils doivent finalement faire appel à la médecine la plus sophistiquée pour pouvoir enfin mettre au monde un enfant. Les progrès de la science médicale ne sont-ils pas merveilleux ?

Au fur et à mesure que s'aggrave l'indéniable fragilisation de la santé humaine, les connaissances scientifiques nécessaires pour la protéger et pour guérir blessures et maladies ne cessent de se développer. Les dépenses de santé étaient insignifiantes jusqu'au XVIIIe siècle. Avec ses trente-huit enfants, monsieur Pleyel n'a probablement jamais vu de médecin de sa vie. Le XXe siècle, en revanche, a vu les dépenses de santé exploser, remboursées ou non. Il serait intéressant d'en calculer le coût, celui-ci incluant aussi bien les dépenses faites pour se guérir, se soigner, que celles faites pour se protéger. Pour se maintenir en bonne santé, on peut suivre un régime alimentaire, prendre des produits divers, aller dans des clubs fort coûteux de remise en forme. Quantité de fortifiants, d'antidépresseurs, d'euphorisants et autres médicaments de confort ne sont pas remboursés malgré leur coût élevé.

Il y a en France 700 000 personnes atteintes de la maladie d'Alzheimer, pour lesquelles il faut compter six heures par jour de soins divers et une surveillance permanente. Le nombre de ces malades augmente de 100 000 par an. L'asthme, les allergies, le diabète, maladies dont le nombre ne cesse de croître, semblent difficilement guérissables. Existaient-elles chez nos ancêtres parmi la population laborieuse ? Quant à la dentition des enfants, elle demande maintenant une surveillance régulière.

Comme je l'ai dit par ailleurs, toute notre chirurgie ne fait que réparer les dégâts dus à notre "arrachement à la nature", y compris les maladies cardio-vasculaires qui n'existent pas chez les animaux sauvages.

L'espèce humaine a su raréfier le décès des enfants par maladie ou mort violente, elle a su prolonger la vie des vieillards, mais elle ne semble pas être capable d'empêcher la fragilisation de la santé et la diminution de la fécondité.

Un autre aspect du progrès susceptible de mettre en danger, non seulement la perpétuation de l'espèce humaine, mais aussi celle de nombreuses formes de vie sur terre, réside dans la prolifération des armes de destruction massive. La prochaine guerre mondiale, qui fera paraître la précédente comme anodine, incitera peut-être les survivants à cesser d'idolâtrer les progrès de la science...


L'histoire de l'humanité

On l'a compris, l'histoire de l'humanité est liée aux innovations, lesquelles sont toujours individuelles, toujours imprévisibles, toujours librement adoptées ou rejetées. Pour certains chercheurs, prédisposés par la nature, on peut grâce à l'éducation améliorer leur efficacité. On ne peut, en revanche, améliorer celle des inventeurs, encore moins apprendre à inventer.

Certains peuples, par ailleurs, sont objectivement plus inventifs que d'autres. Cela explique les différences de civilisation sans que l'on puisse affirmer, bien au contraire, que les peuples dont la civilisation est la plus avancée sur la voie du progrès ont davantage de chances de se perpétuer.

Pourquoi adopte-t-on une innovation ? Les motivations sont évidemment multiples. Mais, en simplifiant, on peut répertorier les grandes catégories d'innovations :

- Celles qui permettent à des collectivités de mieux se défendre ou de mieux dominer d'autres collectivités. Il s'agit des armes de guerre.
- Celles adoptées par les "communautés de profit" pour améliorer leur productivité, donc leurs gains.
- Celles adoptées par les chercheurs pour être plus efficaces.
- Celles adoptées individuellement pour diminuer ou supprimer tout effort physique.
- Celles qui sont motivées par notre désir de paraître, de dominer, de plaire, de séduire - toutes nos dépenses de vanité.
- Celles qui concernent la communication, le besoin d'échanger des informations et de savoir ce qui se passe autour de nous, dans la communauté à laquelle nous appartenons, dans notre pays, dans le monde.
- Celles qui ont été déterminées par la recherche de sensations nouvelles à travers nos cinq sens : la musique grâce à l'ouïe, les parfums grâce à l'odorat, les saveurs grâce au goût, les formes et les couleurs grâce à la vue, et enfin toutes les sensations qui proviennent du toucher.

Cela fait beaucoup. Nous sommes loin des sensations simples et naturelles éprouvées par les hommes primitifs et même par nos ancêtres paysans jusqu'au XIXe siècle !


Le Bonheur

Si les innovations sont le moteur du progrès qui se mesure par l'élévation du niveau de vie, celui-ci n'entraîne donc pas corrélativement le bonheur... Supposons que le niveau de vie actuel soit mille fois supérieur à celui des Français de l'époque où Molière en dépeignit si exactement l'existence. Pourrait-on dire sérieusement que nous serions mille fois plus heureux que nos ancêtres ?

Le bonheur s'apprécie d'une façon subjective et qualitative. L'idéologie du progrès, elle, veut faire du bonheur des hommes une notion objective et quantitative. C'est absurde. Et cependant, tout retour en arrière nous paraît impossible, effroyable. Pourquoi ? Pour l'expliquer, je vous propose de revenir sur la fable de La Fontaine, Le loup et le chien. La voici dans son intégralité :


« Un Loup n'avait que les os et la peau,
Tant les chiens faisaient bonne garde.
Ce Loup rencontre un Dogue aussi puissant que beau,
Gras, poli, qui s'était fourvoyé par mégarde.
L'attaquer, le mettre en quartiers,
Sire Loup l'eût fait volontiers ;
Mais il fallait livrer bataille,
Et le mâtin était de taille
À se défendre hardiment.
Le Loup donc l'aborde humblement,
Entre en propos, et lui fait compliment
Sur son embonpoint, qu'il admire.
"Il ne tiendra qu'à vous, beau sire,
D'être aussi gras que moi, lui répartit le Chien.
Quittez les bois, vous ferez bien :
Vos pareils y sont misérables,
Cancres, haires, et pauvres diables,
Dont la condition est de mourir de faim.
Car quoi ? rien d'assuré : point de franche lippée ;
Tout à la pointe de l'épée.
Suivez-moi : vous aurez un bien meilleur destin."
Le Loup reprit : "Que me faudra-t-il faire ?
- Presque rien, dit le Chien :
Donner la chasse aux gens
Portant bâtons, et mendiants ;
Flatter ceux du logis, à son maître complaire :
Moyennant quoi votre salaire
Sera force reliefs de toutes les façons,
Os de poulets, os de pigeons,
Sans parler de mainte caresse."
Le Loup déjà se forge une félicité
Qui le fait pleurer de tendresse.
Chemin faisant, il vit le col du Chien pelé ;
« Qu'est-ce là ? lui dit-il.
- Rien !
- Quoi ? Rien ?
- Peu de chose.
- Mais encor ?
- Le collier dont je suis attaché
De ce que vous voyez est peut-être la cause.
- Attaché ? dit le Loup : vous ne courez donc pas
Où vous voulez ? - Pas toujours ; mais qu'importe ?
- Il importe si bien, que de tous vos repas
Je ne veux en aucune sorte,
Et ne voudrais pas même à ce prix un trésor."
Cela dit, maître Loup s'enfuit, et court encor. »


Remarquons que La Fontaine a un peu forcé le trait en présentant le loup comme un pauvre diable n'ayant que la peau et les os. Mais cette fable est particulièrement intéressante, car elle dépeint deux animaux dont l'un est l'ancêtre de l'autre (les chercheurs ont de longue date établi que le chien domestique descend du loup). Chacun est bien adapté à son style de vie : le loup est totalement libre et autonome, mais sa vie est précaire. Il n'est cependant pas anxieux comme le sont tant de nos contemporains.

Le loup, c'est notre homme primitif. Le chien, c'est notre homme moderne dont la sécurité, la nourriture, la protection contre les intempéries sont assurées, mais qui a perdu toute autonomie. Il est gras, il somnole souvent, mais il est enchaîné, dépendant et inquiet. C'est pourquoi il réclame toujours plus de garanties et toujours plus d'assistance.


Désinformation médiatique

Les grands médias audiovisuels, les magazines, les journaux ne cessent de nous désinformer sur la santé de l'espèce humaine. Nous sommes submergés d'informations sur les nouveaux médicaments, les nouveaux traitements, les nouveaux vaccins, les nouveaux appareils médicaux, les nouvelles techniques chirurgicales, et comme en même temps les dépenses médicales explosent, on peut en déduire que nous sommes tous en bonne santé de la naissance à la mort.

En revanche, nos médias sont plus discrets sur les maladies nouvelles difficilement guérissables comme l'asthme, les allergies, le diabète, la boulimie, l'anorexie et bien d'autres moins connues, dont l'origine est incertaine. Dans bien des domaines, malgré les apparences, l'état sanitaire régresse. Les merveilleuses et fantastiques opérations du cœur nous font oublier que les animaux sauvages ne connaissent pas les maladies cardio-vasculaires.

Le bilan n'est jamais dressé avec à l'actif les guérisons, les réparations dues à la chirurgie, et au passif les maladies et les accidents qui tuent ou handicapent à vie.

En fait, les maladies dites nouvelles ne sont pas dues à l'augmentation des différentes pollutions, ou à la disparition de la couche d'ozone dont seraient responsables des multinationales avides de profit. Elles ont probablement toujours existé, à l'état latent, mais nos défenses naturelles étaient si fortes qu'elles ne pouvaient se développer dans notre organisme. Qui n'a connu des fumeurs invétérés qui n'ont jamais eu le cancer, et d'autres qui l'ont sans doute contracté en vivant dans une atmosphère enfumée ?

La fragilisation de l'espèce humaine peut s'évaluer de différentes façons. On peut par exemple mesurer la fécondité du sperme (actuellement en constante régression), le pourcentage de couples stériles, le nombre de fausses couches ou d'accouchements prématurés, la qualité de la dentition (implantation et longévité des dents), et le comparer à ce qu'il en est chez les animaux sauvages.

Personne n'ose dire clairement que la bonne santé physique, le caractère heureux, la joie de vivre sont innées et dépendent du bon état de notre patrimoine génétique.

Cette fragilisation permettant à maintes maladies existant à l'état latent de se développer, nous en sommes tous respon-sables. Elle résulte du mode de vie que nous avons choisi. Nous recherchons systématiquement les innovations réduisant ou supprimant tout effort, tout travail physique, et également celles qui augmentent notre temps libre.

Cessation de toute activité physique + oisiveté + surabondance de nourritures savoureuses, voilà le cocktail empoisonné qui va nous faire périr.

Le genre de vie que nous menons avant de procréer risque d'endommager les gènes que nous transmettons. Chacun sait que des parents alcooliques engendrent fréquemment des enfants anormaux ou handicapés, mais ce n'est là qu'un cas extrême, la partie visible de l'iceberg. Nos cinq sens ont besoin de nourritures naturelles ; or, ils ne reçoivent que des nourritures artificielles.

Au lieu de voir des paysages dont l'immobilité et les couleurs harmonieuses sont constantes, nous sommes confrontés aux couleurs agressives de la publicité et des images télévisées. De même, le silence des champs et des bois est remplacé par le bruit insupportable des moteurs pétaradant dans la rue, celui des machines assourdissantes de nos usines. Notre ouïe appauvrie exige toujours plus de décibels, dans les discothèques ou les salles de spectacle. Une des premières conséquences de cet environnement chaotique est l'apparition, dans la descendance, des insomnies, de l'anxiété et de la dépression, maux que l'on tente de compenser par des médicaments ou des drogues qui ne font que dégrader davantage le génome transmis.

Toutefois ce tableau pessimiste de l'évolution de l'espèce humaine vivant dans les pays les plus évolués peut être tempéré. Il existe deux raisons d'espérer qu'elle se produise plus lentement qu'on ne pourrait le craindre.

1°) Il existe une sélection naturelle. Les familles les plus préservées des dérives du comportement que nous avons signalées ont tendance à avoir plus d'enfants.

2°) Il est important de savoir si la dégradation du patrimoine génétique que l'on peut transmettre se fait avant ou après la procréation. Un homme peut devenir alcoolique à 40 ans après avoir procréé. Ses enfants sont alors préservés des conséquences génétiques provoquées par l'alcoolisme. Malheureusement de nos jours la procréation est de plus en plus tardive et les excès de plus en précoces.