Jusqu'au XVIIIe siècle, tous les savants croyaient à
l'hérédité, non seulement des caractéristiques
physiques des individus (taille, musculature, forme du crâne,
couleur de la peau, des cheveux et des yeux, etc.), mais également
de la personnalité, des caractéristiques psychologiques,
des traits de caractère, des défauts et des dons. Dès
lors, ce n'était pas l'éducation qui pouvait imposer
une vocation, modifier le caractère, octroyer des dons, donner
de l'intelligence. L'éducation ne consistait pas à former
l'enfant selon le désir des professeurs, mais à l'aider
à s'épanouir, à bien prendre conscience de son
caractère, de ses aptitudes, de son intelligence - afin qu'il
puisse les utiliser au mieux dans sa vie sociale et professionnelle.
Au siècle des Lumières, l'idéologie dominante
changea complètement. Sans nier le fait de l'hérédité
(dont les lois n'avaient pas encore été découvertes),
on crut que l'on pouvait la dominer par la raison. L'idée se
répandit que notre comportement naturel étant d'ordre
animal, seul celui gouverné par notre raison était d'ordre
humain.
La querelle de l'inné et de l'acquis ne s'est jamais complètement
éteinte, au moins dans les milieux scientifiques. D'innombrables
études ont même été menées à
ce jour sur cette question. Parmi celles-ci, il faut accorder une
importance toute particulière à celles qui, depuis le
XIXe siècle, ont porté sur le cas des jumeaux. Ces études,
qui se sont systématisées depuis la Deuxième
Guerre mondiale, représentent en effet l'un des piliers actuels
de la génétique du comportement.
Les jumeaux sont deux êtres, de même sexe ou de sexe
différent, nés d'un même accouchement. Les triplés,
quadruplés, quintuplés, etc., qui se multiplient à
proportion, semble-t-il, du développement des modes de procréation
médicalement assistée, peuvent aussi être considérés
comme des jumeaux. On distingue les vrais jumeaux, dits homozygotes
(ou monozygotes), qui sont issus d'un même uf, et les
faux jumeaux, dits hétérozygotes, qui sont aussi différents
que deux frères ou deux surs nés à des
dates différentes. Si l'on considère que l'aspect, le
caractère, les aptitudes d'un individu dépendent de
son patrimoine génétique, on doit savoir que celui-ci
est le résultat d'une véritable loterie dont le nombre
de données est si considérable que jamais deux êtres
ne sont identiques, sauf précisément les vrais jumeaux.
Les résultats de cette loterie ne dépendent pas du
seul hasard. Compte tenu de l'importance de l'hérédité,
l'enfant d'une longue lignée d'universitaires a plus de chance
d'être un intellectuel qu'un manuel. De même, une longue
lignée de cultivateurs a plus de chance d'avoir des enfants
naturellement aptes aux travaux agricoles.
La recherche scientifique a montré que, contrairement à
une idée communément admise, l'aspect physique d'un
individu n'est pas une sorte d'emballage dans lequel on peut mettre
n'importe quelle culture ou contenu génétique. En termes
scientifiques, on dit que le phénotype (l'aspect extérieur)
est directement associé au génotype (le patrimoine génétique).
Bien des pièces de théâtre ou des films (tel Faux
frères, vrais jumeaux, d'Andrew Davis, avec Andy Garcia) ont
mis en scène des jumeaux identiques d'aspect, dont l'un était
un voyou cynique, l'autre un exemple d'honnêteté et de
bonté. Mais cela est du domaine de la fiction, sans aucun rapport
avec la réalité. L'individu constitue un tout, et l'on
retrouve son empreinte génétique dans la moindre des
cellules de son corps. L'ADN prélevé dans la peau ou
dans le cerveau est identique.
Pour tenter de déterminer la plus ou moins grande importance
de l'inné et de l'acquis, un certain nombre de chercheurs,
surtout anglais et américains, ont étudié sur
une longue période la vie des vrais et des faux jumeaux. Ils
ont travaillé sur des dizaines de milliers de cas, dont plusieurs
centaines de couples de vrais jumeaux séparés à
la naissance pour être placés dans des familles adoptives
- celles-ci ignorant que l'enfant qui leur avait été
confié avait un frère ou une sur. Les plus célèbres
enquêtes internationales ont été menés
à une date récente par Thomas Bouchard Jr, dans le cadre
de la « Minnesota Study of Twins Reared Apart »
(24 000 paires de jumeaux monozygotes soumis à une batterie
de plus de 15 000 questions écrites), et par Nancy Pedersen,
à partir du Registre suédois des jumeaux (181 000 sujets
étudiés, dont 61 000 sujets vivants). Les résultats
sont édifiants.
Les faux jumeaux, qui ont un patrimoine génétique différent,
n'auront pas le même développement même s'ils sont
élevés à l'identique. L'un peut commencer à
parler ou à marcher six mois avant l'autre. Leurs attitudes,
leur démarche, leur manière d'agir peuvent être
très dissemblables. Ils se ressemblent parfois, mais ils présentent
des différences ou des similitudes dans la même proportion
que deux frères ou deux surs nés à des
dates différentes. Pour ces faux jumeaux, le fait de recevoir
une éducation familiale, scolaire et sociale identique n'a
qu'une influence limitée. Elle ne les fera pas se ressembler
durant l'enfance ou l'adolescence plus qu'ils ne se ressemblaient
à la naissance. Chacun aura ses goûts, ses dons, ses
aptitudes, sa personnalité...
Concernant les vrais jumeaux séparés à la naissance,
les données de départ sont exactement opposées
: même patrimoine génétique, mais éducations
familiales, scolaires, sociales complètement différentes.
Or, lorsqu'on retrouve ces vrais jumeaux, quelquefois après
plus de trente ans de séparation, on s'aperçoit qu'ils
sont restés parfaitement identiques : ils ont les mêmes
dons, les mêmes goûts, les mêmes aptitudes, la même
personnalité. Ils souffrent également des mêmes
maladies chroniques et ont les mêmes prédispositions
pour en contracter d'autres. Leur quotient intellectuel est resté
identique. On s'aperçoit aussi qu'ils ont su développer
leurs dons, utiliser leurs aptitudes, satisfaire leurs goûts
d'une manière très voisine. Ils ont également
tendance à mourir au même âge, bien qu'ils aient
vécu dans des milieux tout différents.
Qu'ils aient grandi dans une famille de gros mangeurs ou d'intellectuels
végétariens, leur aspect physique est lui aussi resté
semblable. On n'en découvrira pas un obèse et un maigrichon
! Sans doute certains penseront-ils que, si parmi ces jumeaux séparés
à la naissance, il en est un qui, se trouvant un peu trop enveloppé,
a décidé de suivre un régime pour maigrir et
y a réussi, il se trouvera forcément plus mince que
son frère jumeau. Mais ce n'est pas le cas, car ce frère,
quoique vivant ailleurs, aura eu la même réaction et
aura lui aussi voulu maigrir. Et tout comme son frère, il y
sera ou non parvenu.
Ces études, dont je ne donne ici qu'un bref aperçu,
sont également corroborées par les enquêtes ayant
porté de façon plus générale sur tous
les cas d'enfants adoptés. Lorsqu'on enquête sur ces
derniers, on constate qu'à tous les âges de l'existence,
depuis la petite enfance jusqu'à l'âge adulte, ils ressemblent
plus à leurs parents biologiques, qu'ils n'ont jamais connus,
qu'à leurs parents adoptifs, qui les ont élevés
- non seulement pour l'apparence physique, mais aussi pour les caractères
psychologiques, le niveau intellectuel, les qualités et les
défauts, etc. C'est la démonstration la plus probante
que l'on puisse avoir de la réalité de l'hérédité.
L'étude des jumeaux
L'étude des jumeaux nous apprend encore autre chose : c'est
que la communication entre eux est très facile. Ils se comprennent
et s'entendent parfaitement sur tous les sujets, au contraire de ce
qu'affirmait Baudelaire en conclusion de son poème Les yeux
des pauvres : « La pensée est incommunicable, même
entre gens qui s'aiment. » S'il avait eu un frère jumeau,
Baudelaire aurait sans doute tempéré son affirmation.
Celle-ci est juste, sauf avec son jumeau ou avec ceux qui sont génétiquement
très proches de soi - ceux qui sont « de la même
famille d'esprit ».
Imaginons une classe dont le professeur et les élèves
formeraient un clone, c'est-à-dire qu'ils seraient tous génétiquement
semblables : la compréhension entre eux serait immédiate
et aisée. A contrario, entre un professeur et des élèves
génétiquement très différents, la pensée
devient effectivement plus difficilement communicable, voire incommunicable.
Cela permet de mieux comprendre le système existant autrefois
pour transmettre la connaissance, le savoir-faire et le savoir-dire.
Voici quelques siècles existait en effet en France un système
de classes sociales, qui n'était pas d'origine philosophique
ou religieuse, mais institué pour des raisons pratiques. Nos
ancêtres, très observateurs, croyaient à l'hérédité
de tous les caractères d'un individu. Ils pensaient que ce
qui était valable pour leurs animaux l'était aussi pour
eux-mêmes. Ils savaient que chaque métier réclamait
des qualités particulières. Celles qui faisaient un
bon paysan étaient autres que celles qui faisaient un bon artisan,
un bon commerçant, un bon guerrier, etc.
En conséquence, ils croyaient plus sage de se marier dans
leur catégorie sociale, afin d'avoir toutes les chances d'obtenir
que les aptitudes spécifiques aux métiers exercés
à l'intérieur de celle-ci soient transmises. Dans chaque
famille, le père éduquait ses fils et la mère
ses filles, les uns et les autres possédant de façon
héréditaire les mêmes aptitudes que leurs parents.
La loterie génétique entraînait certes des exceptions
mais, dans la grande majorité des cas, la transmission des
connaissances s'opérait facilement. On ne s'acharnait pas sur
l'enfant n'ayant pas les mêmes dons que ses parents. On le dirigeait
ailleurs, comme une plante qui ne se plaît pas en un lieu donné
et que l'on déplace pour qu'elle trouve les conditions de son
épanouissement.
Les savants qui ont étudié les jumeaux ont entrepris
leurs travaux sans a priori. Sans rejeter par principe le primat de
l'inné sur l'acquis, ni celui de l'acquis sur l'inné,
thèse défendue par des enseignants qui peuvent ainsi
se targuer de former les enfants à leur guise et, à
travers eux, de modeler la société.
C'est l'étude des centaines de couples de vrais jumeaux abandonnés
à leur naissance, séparés et adoptés par
des familles parfois fort différentes, qui a fait basculer
leurs convictions. Retrouvés après plusieurs décennies,
ces jumeaux avaient conservé leur ressemblance et leur capacité
de s'entendre parfaitement. Il apparaît donc très probable
que la bonne entente durable entre deux êtres ne provient qu'accessoirement
d'une même éducation ou d'une même culture, mais
presque exclusivement de la similitude des patrimoines génétiques.
Le dialogue clef de la bonne entente ?
De nos jours, on a tendance à considérer que le dialogue
est la clef de toute bonne entente. Dans la mesure où les moyens
de communication se sont considérablement développés,
nous irions donc vers une sorte de paix universelle. Finis les préjugés,
cause de tant d'incompréhensions ! Le dialogue permettrait
de s'acheminer vers un consensus gouverné par la raison. Cette
croyance est même à la base de la célèbre
théorie de l'agir communicationnel proposée par le philosophe
Jürgen Habermas.
Le psychiatre Robert Neuburger, vice-président de la Société
française de thérapie familiale, est pourtant d'un avis
différent. Auteur de livres qui font autorité dans sa
discipline, comme Nouveaux couples (Odile Jacob, Paris 1997) et Les
territoires de l'intime : l'individu, le couple, la famille (Odile
Jacob, Paris 2000), voici ce qu'il déclarait à la revue
suisse Construire (9 janvier 2001) après plusieurs décennies
de pratique et d'observations :
« Depuis trente ans, on a insisté quasi uniquement
sur l'importance de la communication dans le couple. Si celui-ci marchait
mal, on disait : "Vous avez des problèmes relationnels", "Ça
ne communique pas dans votre couple, ou trop peu". Ce que je vois
dans mes consultations, ce sont des couples en difficulté parce
qu'ils communiquent trop ! Ils ne font même plus rien d'autre
que communiquer : ils communiquent sur leur communication, en parlent
jusqu'à s'épuiser sans trouver de solution. »
Quelle différence avec nos jumeaux qui s'entendent si bien
et pour lesquels la vie à deux est si heureuse !
Certes, la vie d'un couple hétérosexuel n'est pas celle
de jumeaux. À ceux qui penseraient que ces derniers ne peuvent
que développer entre eux une relation de type homosexuel, précisons
tout de suite qu'il n'en est rien : cela ne se produit jamais. Cela
montre que nos pulsions sexuelles sont sans rapport direct avec nos
affinités électives. On peut éprouver une grande
attirance d'ordre sexuel pour un être sans éprouver l'envie
d'avoir d'autres relations avec lui, et vice-versa. Ainsi se trouvent
singulièrement contredites les fameuses théories assurant
que l'entente sexuelle est la condition nécessaire et suffisante
à une vie de couple réussie.
Il est étonnant, voire stupéfiant, que ces études
longues et minutieuses sur la vie des jumeaux - surtout celles concernant
ceux qui ont été séparés à la naissance
- n'aient pas retenu l'attention des théoriciens de l'éducation.
L'étude de la gémellité est devenue un sujet
tabou, comme l'est aussi devenue celle de l'héritabilité
des comportements.
Les pédopsychiatres conseillent bien souvent aux parents de
vrais jumeaux de tout faire pour leur donner une vie différente
dans tous les domaines (habillement, nourriture, études, distractions)
afin de les différencier, de les individualiser, qu'ils soient
ou non d'accord - et la plupart du temps contre leur gré. Mais
pourquoi les empêcher d'être heureux ensemble, puisqu'ils
sont heureux ainsi, et que toute tentative de les dissocier est vouée
à l'échec ? On ne fait que les martyriser moralement
en contrariant continuellement leur envie d'être semblables,
désir légitime qu'on leur présente comme dangereux
ou comme anormal.
La croyance au pouvoir absolu de
l'éducation
Moi aussi, j'ai cru au pouvoir absolu de l'éducation. Mais
en prenant connaissance des résultats des recherches sur les
jumeaux, un doute m'a envahi. Serait-il possible que notre patrimoine
génétique commande notre développement physique
et intellectuel ? Nos acquis, c'est-à-dire les nourritures
concrètes (aliments) et abstraites (intellectuelles, spirituelles)
que nous assimilons, dépendraient-elles d'autre chose que d'un
libre choix ? Cette liberté ne serait-elle alors qu'un
sentiment, qu'une intime conviction dépourvue de tout fondement
? Bref, notre libre arbitre serait-il d'avance déterminé ?
Après tout, notre patrimoine génétique est bien
à nous. Il est unique. Pourquoi avoir honte de lui obéir ?
Si l'on définit la culture comme l'ensemble des connaissances
acquises, on constate chez les jumeaux la même envie d'acquérir
un savoir dans tel ou tel domaine. Il est alors légitime de
considérer la culture comme l'assouvissement d'un besoin inné.
Être de la même famille spirituelle (ou culturelle) pourrait
signifier être de la même famille génétique.
Je conçois combien cette thèse peut révolter
certains. Elle est décourageante pour ceux qui, croyant au
primat de l'éducation, dépensent leur énergie
à essayer de modeler les êtres humains, persuadés
qu'il n'existe aucune différence entre les individus qui ne
soit le résultat de l'éducation.
Mais si l'homme était indéfiniment malléable,
ne serait-il pas aussi terriblement vulnérable à toutes
les formes de conditionnement totalitaire ?
Lorsque des étudiants français rencontrent des étudiants
chinois, on parle de "rencontres culturelles", et non de "rencontres
ethniques". Les seules différences entre eux que pourraient
constater ces étudiants seraient d'ordre culturel. Cela suppose
qu'un enfant de n'importe quel peuple ou race, élevé
dans n'importe quel pays européen, africain, asiatique, pourrait
devenir un citoyen totalement identique à ceux du pays dans
lequel il a été élevé, puisqu'il y recevrait
la même culture. Mais cela n'est pas vrai. Par le mimétisme
qui caractérise les êtres vivant en société,
il pourrait certes assimiler un certain nombre d'habitudes, de rites,
mais sa personnalité, sa créativité, ses compétences,
continueraient à dépendre étroitement de son
bagage inné.
Il faut en fait bien distinguer chez les individus la faculté
de comprendre et de mémoriser des connaissances (qui sont les
seules notées à l'école), et celle de créer,
d'innover, d'inventer. Deux musicologues - l'un allemand, l'autre
italien - peuvent avoir les mêmes connaissances et apparaître
de ce point de vue presque interchangeables. Il n'en va plus de même,
en revanche, entre un compositeur allemand et un italien.
Au nom du principe du tout acquis, on a voulu arracher les enfants
à leurs familles, toutes différentes, pour les former
dans un moule unique, leur donnant les mêmes règles de
civilité, le même savoir, afin qu'ils deviennent tous
égaux et fraternels. En réalité, la parfaite
égalité et la parfaite fraternité n'existent
que chez les vrais jumeaux. Et ces facultés sont innées.
De simples curiosités de
la nature
Des émissions sur les jumeaux sont diffusées de temps
en temps à la radio ou à la télévision.
Ils sont généralement présentés comme
de simples curiosités de la nature, comme le veau à
cinq pattes. Cela évite d'en tirer les conclusions sociologiques
qui s'imposent.
Malgré toutes les recherches effectuées, on n'a jamais
pu trouver de vrais jumeaux ne s'entendant pas parfaitement, même
parmi ceux que les aléas de l'existence ont séparés
dès la naissance et qui se retrouvent trente ou quarante ans
après. C'est de ce constat qu'il faut tirer la leçon.
Toute notre éducation, tous nos projets universalistes et
mondialistes reposent aujourd'hui sur l'idée que l'enseignement
de valeurs communes fera disparaître toute différence
culturelle, et provoquera une entente entre tous les individus. La
différence est ainsi perçue comme intrinsèquement
créatrice de conflits, alors qu'elle constitue la principale
richesse de l'humanité. Il eût sans doute été
souhaitable que cette belle idée fût fondée en
vérité. Malheureusement, elle ne l'est pas. Injurier
ceux qui expliquent qu'elle est fausse ne la rendra pas plus vraie.
Les conséquences de cette idéologie erronée
seront là pour le montrer.
L'ALLONGEMENT DE L'ESPÉRANCE
DE VIE
De tous les bienfaits du progrès - ce "changement en mieux"
-, l'allongement de l'espérance de vie, est celui qui semble
le plus bénéfique et le plus indiscutable : nul n'en
conteste les chiffres. Laissons parler à ce propos deux académiciens,
spécialistes en la matière.
Le professeur Maurice Tubiana, membre de l'Académie des sciences
et de l'Académie de médecine, écrivait dans Le
Nouvel Observateur à propos du XXe siècle : «
Ce siècle restera vraisemblablement celui où l'allongement
de l'espérance de vie, qui était de 45 ans en 1900,
et atteint 78,5 ans en 1998, a transformé la condition humaine.
À 50 ans, on est aujourd'hui encore jeune alors qu'on était,
en 1900, un vieillard. » Le professeur Jean Bernard, de l'Académie
française, abondait dans son sens (Le Spectacle du monde,
octobre 2001) : « Au temps de Molière, trente ans
est déjà l'âge de la vieillesse. » Cet
allongement de la durée de la vie serait dû à
la science médicale, dont ces deux hommes sont d'éminents
représentants.
Mais au fait, comment calcule-t-on l'espérance de vie ?
C'est très simple. Prenons trois individus dont l'un est mort
à 62 ans, un autre à 77 ans, et un troisième
à 83 ans. Additionnez ces trois âges de décès,
ce qui fait 222, et divisez par 3. Vous obtenez 74 ans, âge
moyen de la mort de ces trois personnes. Le chiffre obtenu définit
l'espérance de vie au sein du groupe considéré
(ici l'ensemble de ces trois hommes).
Pour les animaux sauvages, utilise-t-on le même système ?
Je lis dans un ouvrage qu'un blaireau vit quinze ans, ce qui paraît
vraisemblable, et que sa femelle met bas six petits chaque année.
Partons sur ces bases, et calculons l'évolution de cette espèce.
Je prends donc ma calculette, et je compte que les six petits de l'année
donneront trois couples engendrant dix-huit petits blaireaux. Pour
voir la suite, je vous propose le tableau suivant :
Multiplication théorique d'un couple de blaireaux vivant
15 ans et faisant 6 petits par an.
Vous constatez que nous arrivons au bout de quinze ans au chiffre
extraordinaire de 28,81 millions de blaireaux !
Naturellement, cela ne correspond nullement à la réalité.
En effet, au bout de quinze ans, il n'y aura toujours que deux blaireaux,
puisque, dans la nature, la population de chaque espèce reste
stable. L'espérance de vie du blaireau, en utilisant le système
pris pour l'espèce humaine, sera donc de quatre mois ! En employant
le langage des professeurs Tubiana et Bernard, on dira qu'un blaireau
de quatre mois est un vieillard à l'article de la mort !
Par contre, si notre couple de blaireaux ne procrée que deux
petits pendant les quinze ans de leur vie, et que ces deux petits
très protégés meurent quinze ans après
avoir donné naissance à deux autres représentants
de leur espèce, on pourra assurer, avec la méthode scientifique
humaine, que l'espérance de vie des blaireaux n'est plus de
quatre mois, mais de quinze ans.
En employant toujours la même méthode, on constate aisément
que si, dans une famille, on enregistre la naissance de quatre enfants,
mais que deux d'entre eux meurent à l'âge de quelques
mois, tandis que les deux autres à l'âge de 80 ans, l'espérance
de vie à l'intérieur de cette fratrie correspondra au
chiffre de 40 ans. Faut-il pour autant en conclure qu'au sein de cette
famille, on est un vieillard à l'âge de 35 ans ?
Jusqu'au XVIIIe siècle, la démographie familiale était
très proche de celle des animaux. En l'absence de toute méthode
contraceptive, autre qu'occasionnelle et empirique, la famille nombreuse
était la règle. Chaque couple avait un grand nombre
d'enfants dont la majorité mourait en bas âge - ce qui
avait pour résultat une espérance de vie théorique
très faible, accompagnée pourtant d'une forte augmentation
de population. De nos jours, au moins dans les pays occidentaux, c'est
exactement le contraire : la mortalité infantile est devenue
presque insignifiante - ce qui permet une espérance de vie
de près de 80 ans, alors même que la population tend
à diminuer.
On voit tout de suite ce qu'il y a d'ambigu et de trompeur dans la
méthode servant à calculer l'espérance de vie.
Chez les éléphants, qui ont très peu de petits,
la mortalité infantile est très faible, ce qui donne
une espérance de vie moyenne très longue. En revanche,
chez les poissons qui pondent parfois des centaines de milliers d'ufs,
on arrive, avec le même calcul, à une espérance
de vie de quelques jours !
L'espérance de vie d'un animal est inscrite dans ses gènes.
C'est celle d'un individu ayant échappé à ses
prédateurs et n'ayant subi ni maladie, ni mort violente, ni
famine. Le génome des animaux n'ayant pas été
victime des mêmes altérations que celui des humains,
tous les individus d'une même espèce ont la même
espérance moyenne de vie.
Quand le professeur Jean Bernard assure qu'au temps de Molière,
on était déjà un vieillard à 30 ans, il
a de toute évidence été abusé par le calcul
trompeur des démographes. Si, d'après les statistiques
(sur lesquelles on peut émettre bien des réserves),
l'espérance de vie au temps de Molière était
de 32 ans, cela ne signifie nullement qu'on était un vieillard
à 30 ans, mais seulement que la mortalité infantile
était très élevée. Pour en avoir le cur
net, consultons un dictionnaire pour y relever le nom de personnalités
de grande envergure ayant vécu avant la fin du XVIIIe siècle
et qui auraient donc été à 30 ans des barbons,
comme on les appelait alors :
On peut ajouter que Stradivarius, le plus grand luthier de tous les
temps, mort à 93 ans, produisit ses meilleurs violons entre
56 et 81 ans. Mais, me dira-t-on, vous ne relevez que les noms de
personnes célèbres, dont la réussite permettait
de mieux se soigner que la masse des paysans et artisans, qui vivaient
très pauvrement. Cela n'est pas évident, car Stradivarius,
pour ne citer que lui, commença comme apprenti très
jeune. En outre, la médecine de l'époque n'aidait nullement
à prolonger la vie.
Il est en fait trompeur de comparer la durée de la vie des
hommes du XXIe siècle avec celle de nos ancêtres. C'est
comme si l'on comparait la durée d'existence de deux automobiles,
dont l'une est sagement conduite par un retraité qui fait quelques
milliers de kilomètres par an, tandis que l'autre est utilisée
comme taxi à Paris. Nos ancêtres ne travaillaient pas
35 heures par semaine avec 160 jours de repos par an. Leurs maisons
n'étaient pas chauffées et leur travail physique était
considérable. Au début du XXe siècle, les Français
consommaient encore 900 grammes de pain par jour, mais seulement 150
grammes à la fin.
Certes, les soldats de la Grande Armée feraient pâle
figure sur nos stades, mais combien d'hommes, de nos jours, pourraient
aller à pied de leur province jusqu'à Moscou et retour,
par tous les temps, portant leur lourd barda, couchant n'importe où,
mangeant n'importe quoi, tout en participant à de durs combats
? Nous sommes capables d'exploits demandant un effort de courte durée,
mais l'endurance permanente a disparu. Pour montrer que dans nos campagnes
l'espérance de vie active ne différait pas fondamentalement
de celle des hommes illustres, je prendrai pour exemple la collecte
de la taille, sorte d'impôt sur le revenu calculé et
levé dans chaque village. Pour faire ce travail, on choisissait
des hommes en pleine forme, capables d'aller de ferme en ferme afin
de discuter âprement le montant réclamé à
chaque famille.
En 1592, à Cormeilles-en-Vexin, grosse paroisse située
à 25 kilomètres au nord-ouest de Paris, l'assemblée
des chefs de famille désigna six collecteurs « choisis
parmi les hommes de moins de 70 ans, non infirmes, pères de
moins de huit enfants, n'exerçant pas de fonction publique
».
Ce texte a été relevé dans les archives de Cormeilles
par Jean-Louis Beaucarnot qui le cite dans son ouvrage Qui étaient
nos ancêtres ? Ces 70 ans sont à comparer à
l'âge du départ en retraite de nos chefs de gare :
55 ans !
J'ai consulté La Fontaine, dont les Fables ne sont qu'une
analyse du comportement de ses contemporains, toutes classes sociales
confondues. Deux d'entre elles ont retenu mon attention. D'abord La
mort et le bûcheron. C'est l'histoire d'un pauvre bûcheron,
très âgé, qui n'en peut plus de ramener chez lui
sa charge de bois. Il la met à terre et appelle la Mort pour
le délivrer de ses souffrances. Celle-ci apparaît, et
lui demande ce qu'il veut. « C'est, dit-il, afin de m'aider
à recharger ce bois. » La morale de cette fable ?
« Le trépas vient tout guérir ;
Mais ne bougeons d'où nous sommes.
Plutôt souffrir que mourir,
C'est la devise des hommes. »
Il est vrai que, si cette fable décrit un vieillard, elle
n'indique pas son âge. Cherchons en une autre, où La
Fontaine est plus précis dans sa définition. En voici
une : Le vieillard et les trois jeunes hommes. Et voici son début :
« Un octogénaire plantait.
Passe encore de bâtir, mais planter à cet âge !
Disaient trois jouvenceaux, enfants du voisinage. »
La suite de la fable indique que ce vieillard plantait des arbres
en pensant que ses arrière-neveux, qui habiteront un jour sa
propriété, profiteraient de leur ombrage. Cette fable
écrite au XVIIe siècle ne choqua nullement les contemporains.
Un octogénaire plantant des arbres ne leur semblait pas une
extravagance. Je me demande combien d'octogénaires pourraient
de nos jours planter des arbres avec des instruments aratoires du
XVIIe siècle !
Fontenelle, écrivain, philosophe et homme de science comme
il en existait au XVIIIe siècle, était par-dessus tout
un homme d'esprit. Lorsque, très âgé, un ami lui
dit qu'il vivrait bien jusqu'à cent ans, il répondit
: « Vous êtes bien pessimiste ! » Il était
dans sa centième année lorsqu'il fit la connaissance
de La Pompadour, alors dans l'éclat de sa jeunesse et de sa
beauté. « Bon Dieu ! s'exclama-t-il, dommage que je n'aie
plus mes 70 ans ! »
Devant de tels faits, je me pose la question : l'allongement de l'espérance
de vie, principal argument pour justifier les bienfaits du progrès,
est-il une réalité ou le résultat d'une interprétation
de chiffres non significatifs ?
La durée de la vie chez
les animaux
Revenons à l'étude de la durée de la vie chez
les animaux. Nous avons vu que, pour eux, le système permettant
de calculer l'espérance de vie chez les humains donne des résultats
tellement absurdes qu'il ne peut être utilisé. On se
contente donc de dire, par exemple, et en se fondant sur les observations,
que la durée de vie d'un pinson est de 13 ans, à condition
qu'il échappe aux nombreux prédateurs qui, parmi d'autres
proies, se nourrissent de sa chair.
Chez les animaux comme chez les plantes, il n'existe pas de troisième
âge, ou plutôt il est très court. Il n'y a que
l'enfance et l'âge adulte, la première étant elle-même
de très courte durée. Dans la nature, chaque être
vivant est porteur d'un patrimoine génétique qui commande
son développement et son comportement. Il doit le transmettre
de génération en génération, en s'efforçant
de maximiser sa descendance.
Lorsqu'il ne peut plus jouer aucun rôle dans cette trans-mission
- soit par l'acte sexuel, soit par sa capacité d'élever
sa progéniture -, il meurt. Généralement, chez
les animaux, cette incapacité à jouer un rôle
dans la transmission de son patrimoine génétique s'accompagne
d'une incapacité à se nourrir, à résister
aux prédateurs et aux intempéries. L'animal se cache
alors pour mourir.
Finalement, quelle devait être l'espérance de vie de
nos ancêtres aux XVIIe et XVIIIe siècles ? Souvenons-nous
que la population se composait alors à 95 % de gens de la terre,
vivant très près de la nature : sans chauffage, sans
éclairage, sans eau courante, utilisant leur seule énergie
pour faire la plupart des travaux que nous effectuons aujourd'hui
sans effort grâce au pétrole et à l'électricité.
La durée de leur vie devait se situer autour de 70 ans, avec
des exceptions comme le montre la fable de La Fontaine.
Reconnaissons que si nous sommes assez bien informés des
maladies subies par les hommes illustres, soit quelques centaines
par génération, et si nous sommes assez bien renseignés
sur les pestes et autres épidémies, nous ignorons tout
des maladies, si courantes de nos jours, qui touchaient le reste de
la population des temps passés. A âge égal, l'état
de santé des hommes illustres n'était sans doute pas
représentatif de celui des paysans, leur style de vie étant
fort différent.
Qu'en était-il pour eux des cancers, des maladies cardio-vasculaires,
des allergies, du diabète, des maladies sexuellement transmissibles,
de la maladie d'Alzheimer ? Nous savons seulement que le sida n'existait
pas.
Pour comparer notre état de santé avec celui de nos
ancêtres primitifs, je ne vois qu'une méthode : l'étude
des animaux sauvages vivant dans les rares régions qui restent
totalement à l'abri de la civilisation humaine. Nous savons
déjà que l'état de santé des animaux d'élevage
ou de compagnie est déplorable comparé à celui
des animaux sauvages. Concernant les fameuses pestes qui ont ravagé
les populations du Moyen Âge, elles furent provoquées,
comme le sida sans doute aujourd'hui, par des individus venant de
régions où elles existaient à l'état latent.
Ce genre de mélange, toujours à haut risque, n'existe
pas dans la faune et la flore à l'abri des activités
humaines.
L'espérance de vie
L'allongement de l'espérance de vie est présenté
comme une des conséquences des progrès fabuleux réalisés
en médecine et en chirurgie, lesquels sont incontestables et
parfois stupéfiants. On proclame partout que « les Français
se portent de mieux en mieux ». J'ignore comment est calculée
l'amélioration de la santé de nos concitoyens. Peut-être
mesure-t-on cela avec l'équation suivante :
Augmentation des actes médicaux + augmentation de la consommation
de médicaments = amélioration de la santé.
Mais naturellement on peut aussi proposer l'équation suivante :
Augmentation des maladies et des blessures = augmentation des actes
médicaux + augmentation de la consommation de médicaments.
Les progrès les plus spectaculaires réalisés
depuis 50 ans l'ont été par la chirurgie : on greffe
des mains coupées, on remplace des curs usés,
des foies, des reins et bien d'autres organes. Que de vies sauvées
grâce aux progrès de la chirurgie !
Cependant, si j'observe la vie des animaux sauvages, je m'aperçois
que la chirurgie moderne ne leur apporterait rien. Inutiles, les pontages
coronariens : les animaux sauvages n'ont pas de maladies cardio-vasculaires.
Inutiles, les merveilleuses opérations réalisées
à la suite d'un accident de circulation ou de combats guerriers
: l'automobile n'existe pas dans la nature, pas plus que les guerres
menées avec les terribles armes que nous avons inventées.
Les carnassiers tuent pour manger. Les affrontements entre mâles
lors de la pariade sont brefs : le plus faible quitte le combat définitivement
le plus souvent sans blessure grave. Dans nos contrées, les
animaux sauvages ne sont blessés que par les automobilistes
et les chasseurs. Voilà donc une science médicale qui
ne fait que réparer partiellement les méfaits provoqués
par d'autres progrès.
Progrès dans le domaine
médical
Certes, grâce aux progrès accomplis dans le domaine
médical, la mortalité infantile a diminué d'une
manière importante - alors que parmi les plantes ou les animaux
sauvages, elle est considérable, voire astronomique. Cependant,
dans la nature, ce n'est pas de maladie que meurent la plupart des
êtres vivants - cela se passe généralement au
cours de leur premier mois de vie -, mais du fait de la prédation.
Victimes de la chaîne alimentaire, leur disparition est utile
à la perpétuation de l'ensemble du monde vivant.
Si un chêne bicentenaire produit des milliers de glands chaque
année, dont peut-être pas un seul ne survivra, c'est
d'abord parce qu'ils servent de nourriture à quantité
d'animaux (les sangliers, par exemple). Les petits chênes produits
par les survivants disparaîtront, par manque d'espace vital,
et se transformeront en humus, très utile à la perpétuation
des arbres forestiers. Dans la nature, aucune mort est inutile.
Après l'enfance - autrefois si nombreuse et laissée
à elle-même, et de nos jours si rare et si protégée
-, il y a l'âge adulte. On dit souvent que les enfants de nos
jours sont beaucoup plus précoces que jadis. Cela dépend
du point de vue où l'on se place.
Au siècle des Lumières, de grands philosophes (Rousseau,
Voltaire, Montesquieu et bien d'autres) rédigèrent,
sous la direction de Diderot, L'Encyclopédie ou dictionnaire
raisonné des sciences, des arts et des métiers.
L'ouvrage consacrait quelques lignes aux enfants :
« Les enfants ayant une relation très étroite
avec ceux dont ils ont reçu le jour, la nourriture ou l'éducation,
sont tenus par ces motifs à remplir vis-à-vis de leur
père et mère des devoirs indispensables, tels que la
déférence, l'obéissance, l'honneur, le respect.
C'est par suite de l'état de faiblesse et d'ignorance où
naissent les enfants, qu'ils se trouvent naturellement assujettis
à leur père et mère, auxquels la nature donne
tout le pouvoir nécessaire pour les gouverner. »
« En France, les pères et mères doivent prendre
soin de leurs enfants, soit naturels soit légitimes et leur
fournir des aliments, du moins jusqu'à ce qu'ils soient en
état de gagner leur vie, ce que l'on fixe généralement
à 7 ans. »
Comme ces enfants ne savaient ni lire ni écrire, leurs travaux
étaient manuels, tels que ramasser des châtaignes ou
des glands pour les cochons, garder les chèvres ou les moutons,
ramasser des ufs, plumer la volaille, etc. Mais ils étaient
toujours responsables des travaux pour lesquels ils étaient
payés. Dès sept ans naissait la conscience professionnelle.
À 23 ans, Alexandre le Grand avait conquis l'un des plus
grands empires qui aient existé dans l'histoire humaine. Né
de nos jours dans une bonne famille, il poursuivrait au même
âge des études supérieures, habiterait chez ses
parents, nourri et habillé avec l'argent de papa, son linge
lavé par maman. Sa seule responsabilité serait de faire
des discours dans des associations cherchant à refaire le monde.
Notre Alexandre serait peut-être un grand "diseur", mais probablement
pas le grand "faiseur" qu'il fut dans l'Antiquité. D'ailleurs,
n'assurait-on pas naguère que « les grands diseurs ne
sont pas les grands faiseurs » ? (Celui qui sait fait,
l'ignorant... enseigne!)
Certes, sur le plan de la sexualité, nos enfants sont plus
précoces qu'autrefois, et leur raconter que les garçons
naissent dans les choux et les filles dans les roses les fait rire.
Mais il est également vrai que cette précocité
est bien souvent purement verbale. Eux aussi sont de grands diseurs,
et non de grands faiseurs !
L'âge adulte
La véritable vie pour les êtres humains est celle de
l'âge adulte qui, jusqu'à une période récente,
se terminait pour chaque individu avec la perte de ses forces. Le
XXe siècle a vu le développement considérable
d'une science médicale permettant de prolonger la vie de ceux
qui ont perdu leur autonomie physique ou leur activité intellectuelle.
Avant l'apparition de cette science merveilleuse, tout être
humain sentant ses forces décliner se préparait à
la mort, qu'il considérait en général comme le
début d'une autre vie. De nos jours, nous attendons de cette
science une prolongation de notre vie, qui sera effectivement plus
longue si nous sommes riches et pouvons bénéficier de
soins si coûteux qu'on ne peut en faire bénéficier
que quelques-uns.
Il y a une médecine pour les riches et une pour les pauvres,
alors qu'auparavant, il existait une égalité devant
la mort. Louis XIV lui-même ne bénéficia d'aucun
médicament efficace, d'aucune opération lui permettant
de prolonger sa vie !
La durée de l'âge adulte, le deuxième âge,
n'a pas tellement varié avec les siècles. Mais en dehors
de la durée, on doit aussi considérer la qualité
de la vie et son intensité. Cette durée est certainement
plus longue chez un gardien de musée que chez Napoléon
Ier, ou même peut-être chez un paysan du XVIIIe siècle,
mais l'intensité de la vie chez l'un comme chez l'autre était
infiniment plus grande. Comme notre paysan, Napoléon s'activait
de l'aube au crépuscule, alors que notre gardien ne cesse de
regarder l'heure, attendant celle qui lui permettra de rentrer chez
lui. * * * Globalement et en simplifiant, on peut donc expliquer l'évolution
de l'espèce humaine par l'adoption continuelle d'innovations,
qui engendrent l'illusion qu'elles vont améliorer la vie de
tous les individus qui la composent. Alors que tous les êtres
vivants sont bien adaptés à un environnement stable,
l'humanité doit continuellement se réadapter à
un monde qui bouge.
Par ses innovations, la médecine cherche continuellement
à protéger ou à guérir l'être humain
de maux généralement provoqués par d'autres innovations.
Les médicaments, dont la consommation est exponentielle, ont
presque tous des effets secondaires néfastes. Par quel mécanisme
les dépenses médicales sont-elles en constante augmentation
? Le docteur Knock, dans la pièce de Jules Romains, expliquait
que toute personne bien portante est un malade qui s'ignore. Il était
convaincant et bâtit sa fortune sur son sens de la persuasion.
Toute personne cherche à gagner de l'argent pour satisfaire
ses désirs. La recherche de la notoriété est
également une motivation, et c'est ainsi que de grands chirurgiens
réalisent des opérations, véritables exploits
dont ils sont les vedettes.
La recherche du profit et de la notoriété étant
commune à toutes les activités professionnelles, on
ne saurait demander aux médecins et aux laboratoires pharmaceutiques
d'y renoncer. Si l'on ajoute aux médecins toutes les personnes
qui participent à la recherche de nouveaux produits, à
leur fabrication et à leur distribution, cela donne une masse
énorme d'intérêts convergents, qui poussent à
l'augmentation des dépenses médicales.
Les publicités pour les produits qui guérissent, améliorent
la santé ou empêchent de vieillir sont considérables.
Les médias qui vivent de la publicité leur réservent
des heures de grande écoute. À ces heures-là,
nulle contre-publicité pour dénoncer ce qu'il y a d'excessif
ou de mensonger dans ces annonces.
Nous assistons donc au triomphe du docteur Knock, et à une
énorme publicité dont résulte un véritable
lavage de cerveau. Celui-ci vise à nous persuader de l'inexistence
des défenses naturelles, lesquelles sont passées sous
silence. Ainsi, chez l'enfant, la moindre égratignure doit
être aseptisée et recevoir un pansement. La guérison,
bien que naturelle, est attribuée aux seuls soins médicaux.
Pour la moindre poussée de fièvre, le médecin
est appelé, et la prise d'antalgiques ou d'antibiotiques prescrite.
On tente de substituer aux défenses naturelles les soins médicaux,
ce qui les affaiblit.
Le triomphe de la médecine sera complet lorsqu'un certain
nombre de ces défenses naturelles disparaîtront, et que
chaque être humain naîtra avec, inscrit dans ses gènes,
le besoin et la nécessité d'absorber toute sa vie durant
un nombre important de médicaments pour survivre.
Devenir dépendant d'un médicament dont l'achat nécessite
une prescription médicale régulière, n'est-ce
pas une rente à vie pour le médecin, le pharmacien et
le laboratoire qui le fabrique ?
L'allongement de la vie active
L'allongement de la vie active est un leurre. Seule une espèce
d'acharnement thérapeutique allonge ce qui n'est souvent qu'une
survie. Elle n'apporte que rarement le bonheur à ceux qui en
bénéficient, mais crée de terribles problèmes
à leur famille et à la société.
La perpétuation étant le critère incontournable
pour juger du comportement de tout être vivant, force est de
reconnaître que les populations dont le style de vie est à
la pointe du progrès sont en régression. Les avancées
de la science médicale ne compensent pas la fragilisation de
la santé. La fécondité est tombée si bas
que seule l'intégration d'individus ayant jusqu'ici échappé
à cette civilisation permet de compenser le manque de naissances.
Cette solution risque d'accélérer la disparition des
peuples et des races qui se croyaient supérieurs.
Quinze pour cent des couples européens sont stériles
et ce chiffre ne cesse d'augmenter.
LES HOMMES MALADES DU PROGRÈS
Pour tout être vivant, le fait même d'exister prouve
qu'il a toutes les qualités pour survivre et se perpétuer.
Il n'est que le descendant d'une longue chaîne d'êtres
ayant eu la même faculté de préserver le patrimoine
génétique qui programme son développement et
son comportement. L'être vivant individuel n'est alors que le
vecteur éphémère de son génome qui, lui,
est éternel.
Dès sa conception le nouvel être est, malgré
les apparences, tout aussi complet que dans sa forme d'adulte la plus
achevée, puisqu'il est porteur du même patrimoine génétique.
C'est ce patrimoine génétique qui commande son développement
: dès le stade de l'embryon, le petit être humain porte
en lui des gènes qui vont programmer non seulement son apparence
extérieure (son phénotype) à tous les âges
de sa vie, mais sa vulnérabilité à certains types
de maladies, le déclenchement à tel ou tel âge
d'événements physiologiques tels que la puberté
ou la ménopause, sa durée probable de vie (en l'absence
d'accidents), ses propensions intellectuelles, ses inclinations comportementales,
etc.
L'animal ignore la finalité de ses actes. Il recherche de
la nourriture pour calmer sa faim, il l'absorbe avec plaisir, mais
ignore tout du mécanisme physico-chimique qui va transformer
cette nourriture en force vitale. Il recherche ce qui lui est agréable,
lui donne du plaisir, le fait jouir, comme il fuit ce qui lui est
désagréable, le fait souffrir, lui fait peur.
Il a fallu des siècles et des siècles de sélection
et d'adaptation pour que chaque animal sache d'une manière
innée, instinctive, ce qui est favorable ou défavorable
à sa survie et, corrélativement, à la perpétuation
de son patrimoine génétique. C'est ainsi que pour la
nourriture, qui tient une si grande place dans la vie de tout animal,
l'instinct lui indique ce qui est biologiquement bon ou mauvais, ce
qui peut ou ne peut pas être assimilé par son système
digestif. L'odeur, l'aspect, le goût, le dirigent vers ce qui
est bon pour lui et lui font refuser ce qui est mauvais.
L'être humain, par ses inventions, a au contraire créé
quantité d'aliments nouveaux, et l'innovation est continuelle
dans ce secteur. Comme la recherche du profit guide bien souvent les
innovations, les nouveaux aliments flattent notre odorat, notre vue,
notre goût, sans souci de notre santé. Dans ce domaine
comme dans bien d'autres, l'homme s'est ingénié à
séparer le plaisir de sa finalité naturelle.
Certes, la science peut nous en avertir. Des nutritionnistes dressent
la liste des aliments favorables à notre santé, qui
ne sont qu'en partie ceux que l'on nous offre chaque jour. Des régimes
et des médicaments nous sont proposés pour réparer
les dégâts provoqués par la seule recherche du
plaisir que procurent tous ces nouveaux aliments. Nous sommes continuellement
écartelés entre une alimentation ayant pour seul objectif
de nous maintenir en bonne santé, et une autre plus savoureuse,
mais pernicieuse.
De cette innovation continuelle, qui n'existe pas chez les animaux,
puisque leur alimentation reste identique de génération
en génération, nous tirons un motif de fierté
: c'est l'une des manifestations de notre "arrachement à la
nature", de notre privilège d'avoir une histoire. Il est en
effet possible d'écrire l'histoire de l'alimentation humaine
à travers les âges, alors que l'on ne peut en faire autant
pour celle des animaux sauvages.
Quoique de façon moindre qu'aux XVIIIe et XIXe siècles,
le mot progrès conserve aujourd'hui une résonance positive.
Accolé à une innovation, il reste synonyme de changement
en mieux. Les innovations se multipliant, de changement en mieux en
changement en mieux, on devrait approcher de l'Eldorado. Nous pressentons
pourtant qu'il n'en est rien : les promesses sont toujours reportées
et l'horizon radieux repoussé plus loin.
À vrai dire, tout organisme, toute machine qui fonctionne
perpétuellement et atteint parfaitement l'objectif qui lui
est assigné, ne peut être amélioré. En
s'arrachant à la nature, l'homme a quitté un système
que j'appellerai l'ordre naturel, et dont le fonctionnement semblait
perpétuel, ce qui était sa seule finalité. À
l'instar de l'homme parfaitement heureux grâce aux ufs
d'or que pondait sa poule et qui, l'ayant tuée pour connaître
le secret de son mécanisme dans l'espoir de l'améliorer,
a tout perdu, l'être humain a voulu connaître le mécanisme
de sa vie dans le but de la rendre plus heureuse. En supprimant tout
ce qui lui était désagréable ou le faisait souffrir,
en augmentant tout ce qui lui donnait bonheur ou plaisir, l'être
humain a pensé atteindre au sommet de la félicité.
Mais cette amélioration, qu'il croyait obtenir grâce
à son intelligence, cette marche vers un Eldorado, s'est révélée
n'être qu'un mirage. Toutes les choses qui étaient données
naturellement sont seulement devenues problématiques.
Contrairement à ce que croient de nombreux penseurs, l'homme
ne s'est pas arraché à la nature volontairement, mais
il s'en est insensiblement éloigné en adoptant des innovations
qui modifiaient ses conditions de vie et, par contrecoup, le génotype
de ses descendants. On peut citer l'exemple classique de l'homosexualité,
parfois présentée comme typique de l'arrachement à
la nature, alors qu'elle n'est pas un comportement acquis à
la suite d'un libre choix de l'individu, mais une orientation innée
contre laquelle la raison ne peut lutter.
Découverte et invention
Découverte et invention sont étroitement liées
mais, comme nous l'avons dit, une différence fondamentale les
sépare : le chercheur découvre ce qui existait déjà,
l'inventeur crée ce qui n'existait pas. Les chercheurs ont
un objectif, les inventeurs n'en ont pas. L'invention est imprévisible.
C'est une sorte d'illumination dont l'inventeur lui-même ne
peut réaliser les conséquences directes et indirectes.
Denis Papin voyant la vapeur soulever le couvercle d'une marmite
d'eau bouillante eut l'idée d'utiliser cette force et de réaliser
une machine à vapeur. Pouvait-il en imaginer les conséquences
? Les frères Lumière furent les inventeurs du cinéma
mais, malgré le succès immédiat de cette nouveauté,
ils dissuaderont d'investir dans son développement. Ce n'était
pour eux qu'une mode passagère et sans avenir...
Bien entendu, inventions et découvertes sont étroitement
associées. Chaque invention peut permettre de nouvelles découvertes
(microscope, lunettes astronomiques). Chaque découverte peut
provoquer de nouvelles inventions. Les chercheurs trouvent le pétrole
et en analysent les propriétés, l'inventeur crée
des moteurs, des chaudières utilisant cette énergie.
Christophe Colomb découvre l'Amérique, mais il n'aurait
pu le faire sans le bateau à voiles et ses instruments de bord
(boussole, sextant, etc.) dus à de multiples inventions.
Le chercheur a généralement été un bon
élève. Il est sérieux, ordonné, organisé,
intelligent (QI). L'inventeur a souvent été un mauvais
élève, laissant aller son imagination plutôt que
d'apprendre. Il est souvent passionné, désordonné,
fantaisiste, mais créatif.
À l'exception des inventeurs qui peuvent exploiter eux-mêmes
leur invention, ce qui est exceptionnel, la plupart ne font pas fortune.
On dit même qu'il y a trois manières de se ruiner : la
plus excitante étant le jeu, la plus agréable étant
les femmes et la plus sûre l'invention. Depuis Bernard Palissy,
un grand nombre d'inventeurs ont d'ailleurs perdu tout ce qu'ils possédaient
dans la mise en uvre de leur invention. Il n'en est pas moins
vrai que l'invention est peut-être le seul acte libre que puisse
réaliser un être humain. Elle lui est spécifique
et explique toute l'évolution.
Au cours de l'histoire de l'humanité, les innovations se
sont faites dans trois directions : les inventions concrètes
(armes, pièges, élevage, agriculture, etc.), les inventions
abstraites (le langage) qui ont permis aux individus de mieux communiquer
entre eux, enfin les inventions faisant la liaison entre l'abstrait
et le concret, comme l'écriture, la géométrie,
le dessin artistique et industriel, etc.
Cependant, le langage et l'écriture n'auraient pu à
eux seuls faire évoluer l'espèce humaine. C'est à
tort que l'on parle de tradition orale pour évoquer la transmission
des savoirs avant l'écriture. Le savoir-faire se transmet en
effet avant tout par l'exemple.
Une invention peut paraître anodine et cependant bouleverser
les murs. Prenons l'exemple du miroir. Jusqu'à cette
innovation, les individus ne se voyaient pas eux-mêmes, mais
ne voyaient que les autres. Aucune femme, aucun homme ne songeait
à s'embellir. La vue de leur propre visage provoqua une véritable
mutation psychologique. En se voyant, ils pouvaient se comparer aux
autres, d'où la naissance et le formidable développement
de l'ego. Paraphrasant par avance Descartes, ils auraient pu dire
: je me vois, donc je suis.
Le Progrès : une marche
vers l'Âge d'Or ?
Certains intellectuels ont cru sincèrement, et ont répandu
cette idée, que le progrès était une marche en
avant collective et volontaire, à l'instar d'une armée
dont les chefs savent où elle va et transmettent leurs ordres
grâce à une hiérarchie allant du haut vers le
bas. Les plus grands penseurs, les hommes de science, conduiraient
cette marche vers l'âge d'or. Quelques citations en témoignent&nsbp;:
« L'âge d'or du genre humain n'est point derrière
nous, il est devant, il est dans la perfection de l'ordre social.
» (Saint-Simon). « C'est alors que la doctrine de la
perfectibilité continue et indéfinie de l'homme prend
naissance, vingt ans avant (1750), on n'espérait rien de l'avenir
; maintenant on n'en redoute rien. L'imagination, s'emparant d'avance
de cette félicité prochaine et inouïe, rend insensible
aux biens qu'on a déjà et se précipite vers les
choses nouvelles. » (Alexis de Tocqueville).
« L'éclosion future, l'éclosion prochaine
du bien-être universel est un phénomène divinement
fatal. » (Victor Hugo).
Hélas ! il suffit à nos contemporains de regarder
ce qui se passe autour d'eux, d'écouter ce qui se dit pour
se rendre compte que l'âge d'or auquel croyaient sincèrement
tant de grands hommes devient chaque jour plus problématique.
Un milliard d'individus vivant avec moins de un euro par jour, ce
n'est pas le bien-être universel.
Vie et mort
Chez tous les animaux, comme chez l'homme primitif, la quantité
d'individus est limitée par la nourriture disponible et les
prédateurs, alors que leur possibilité de reproduction
leur permettrait d'en faire exploser le nombre. Aussi, vivre jusqu'à
son terme naturel est-il bien plus rare que de mourir de mort violente.
C'est pourquoi les animaux considèrent la mort de leurs proches
comme chose banale, qui ne perturbe en rien leur activité.
L'homme primitif, ayant inventé les armes, puis les pièges,
puis l'élevage, puis l'agriculture, a augmenté la nourriture
disponible, donc le nombre d'individus de son espèce. Dieu
lui avait bien dit de croître et de se multiplier, mais il ne
lui en avait pas donné les moyens - à moins que le petit
éclair de génie qui provoque l'idée inventive
n'ait été voulue et déclenchée par le
Tout-Puissant !
Quoi qu'il en soit, l'espèce humaine a seule prospéré,
généralement au détriment de beaucoup d'animaux
qu'elle s'efforce aujourd'hui de protéger. À vrai dire,
la multiplication des êtres humains a eu plus d'inconvénients
que d'avantages, non seulement pour le reste des êtres vivants,
végétaux et animaux, mais aussi pour eux-mêmes.
La nécessité continuelle d'augmenter leurs ressources
ou de se protéger des envahisseurs a été à
l'origine de bien des massacres.
Le mot progrès a longtemps été synonyme de
progression, c'est-à-dire de simple avancée vers un
objectif, sans que celle-ci soit automatiquement considérée
comme bonne ou mauvaise. On disait par exemple : « Sa maladie
a progressé », ou encore : « Notre troupe a progressé
». Ce sens initial de simple changement n'a pas disparu mais,
dans le texte de Tocqueville que nous avons cité, on voit bien
qu'au XVIIIe siècle les intellectuels lui donnèrent
un autre sens, celui d'un nécessaire "changement en mieux"
pour la condition humaine.
Le mot conserve une valeur magique malgré tous les inconvénients
directs ou indirects que ce changement en mieux provoque et que nous
constatons tous. Et ceux qui en contestent les bienfaits se voient
répliquer : « Voulez-vous revenir au temps de la lampe
à huile, renoncer à l'électricité, à
votre voiture, à votre télévision, à votre
réfrigérateur et à vos machines à laver ?
»
Cette argumentation semble si péremptoire qu'elle laisse
muets ceux à qui elle s'adresse. Elle ne repose pourtant que
sur une appréciation parfaitement subjective de ce qui est
bon ou mauvais pour nous.
Or, si l'animal peut suivre presque aveuglément ce que ses
cinq sens lui indiquent, car il vit dans un environnement stable dépourvu
d'innovations, il n'en va pas de même des êtres humains.
Si vous proposez à un fumeur invétéré,
à un alcoolique ou à un morphinomane de lui supprimer
son tabac, son alcool ou sa morphine, il protestera avec force ; pourtant,
le mal provoqué par ces produits inventés par l'homme
est aujourd'hui parfaitement identifié.
Notre patrimoine génétique, qui devrait susciter en
nous une répulsion pour ces produits, n'en est donc pas capable.
Seule la science peut nous prévenir, souvent tardivement, de
leur nocivité. Mais alors que le génome des animaux
les empêche absolument d'accepter toute nourriture néfaste,
la science ne dispense que des conseils inégalement suivis.
Toutes les innovations, dont l'ensemble constitue le progrès,
ont des points communs : il faut qu'elles plaisent à l'un
de nos cinq sens, au point que nous désirions renouveler le
plaisir qu'elles procurent, ou bien qu'elles excitent notre imagination,
qui se substitue alors au réel. Aux sensations naturelles primitives
se sont ainsi substituées des sensations artificielles, auditives,
olfactives, tactiles, visuelles et gustatives. Sont-elles favorables
ou défavorables à notre vie et à notre perpétuation
? On ne le sait parfois qu'avec bien du retard. Les mécanismes
de prévention instinctive qui fonctionnent très bien
chez les animaux sont donc complètement pervertis chez l'être
humain. Alors que, de génération en génération,
les caractéristiques des individus devraient rester identiques,
elles se transforment sans véritablement s'adapter à
des changements devenus trop rapides. La perpétuation de l'espèce
humaine devient dès lors problématique.
Ignace Pleyel était un compositeur de musique autrichien
qui vint s'installer à Paris, où il créa une
fabrique de pianos très appréciés. Il était
le vingt-quatrième enfant sur les trente-huit qu'eut son père,
lequel mourut à 99 ans. Cela se passait au XVIIIe siècle
- époque où, d'après nos sommités médicales,
on était un vieillard à 35 ans.
Ces trente-huit enfants ne firent pas grand bruit en Autriche, tant
la fécondité humaine était alors chose habituelle.
Si son vingt-quatrième enfant n'était pas devenu célèbre,
papa Pleyel serait resté inconnu. Je pense à lui quand
je vois ces milliers de couples physiquement bien constitués
qui cherchent désespérément à procréer.
Ils doivent finalement faire appel à la médecine la
plus sophistiquée pour pouvoir enfin mettre au monde un enfant.
Les progrès de la science médicale ne sont-ils pas merveilleux ?
Au fur et à mesure que s'aggrave l'indéniable fragilisation
de la santé humaine, les connaissances scientifiques nécessaires
pour la protéger et pour guérir blessures et maladies
ne cessent de se développer. Les dépenses de santé
étaient insignifiantes jusqu'au XVIIIe siècle. Avec
ses trente-huit enfants, monsieur Pleyel n'a probablement jamais vu
de médecin de sa vie. Le XXe siècle, en revanche, a
vu les dépenses de santé exploser, remboursées
ou non. Il serait intéressant d'en calculer le coût,
celui-ci incluant aussi bien les dépenses faites pour se guérir,
se soigner, que celles faites pour se protéger. Pour se maintenir
en bonne santé, on peut suivre un régime alimentaire,
prendre des produits divers, aller dans des clubs fort coûteux
de remise en forme. Quantité de fortifiants, d'antidépresseurs,
d'euphorisants et autres médicaments de confort ne sont pas
remboursés malgré leur coût élevé.
Il y a en France 700 000 personnes atteintes de la maladie d'Alzheimer,
pour lesquelles il faut compter six heures par jour de soins divers
et une surveillance permanente. Le nombre de ces malades augmente
de 100 000 par an. L'asthme, les allergies, le diabète, maladies
dont le nombre ne cesse de croître, semblent difficilement guérissables.
Existaient-elles chez nos ancêtres parmi la population laborieuse
? Quant à la dentition des enfants, elle demande maintenant
une surveillance régulière.
Comme je l'ai dit par ailleurs, toute notre chirurgie ne fait que
réparer les dégâts dus à notre "arrachement
à la nature", y compris les maladies cardio-vasculaires qui
n'existent pas chez les animaux sauvages.
L'espèce humaine a su raréfier le décès
des enfants par maladie ou mort violente, elle a su prolonger la vie
des vieillards, mais elle ne semble pas être capable d'empêcher
la fragilisation de la santé et la diminution de la fécondité.
Un autre aspect du progrès susceptible de mettre en danger,
non seulement la perpétuation de l'espèce humaine, mais
aussi celle de nombreuses formes de vie sur terre, réside dans
la prolifération des armes de destruction massive. La prochaine
guerre mondiale, qui fera paraître la précédente
comme anodine, incitera peut-être les survivants à cesser
d'idolâtrer les progrès de la science...
L'histoire de l'humanité
On l'a compris, l'histoire de l'humanité est liée aux
innovations, lesquelles sont toujours individuelles, toujours imprévisibles,
toujours librement adoptées ou rejetées. Pour certains
chercheurs, prédisposés par la nature, on peut grâce
à l'éducation améliorer leur efficacité.
On ne peut, en revanche, améliorer celle des inventeurs, encore
moins apprendre à inventer.
Certains peuples, par ailleurs, sont objectivement plus inventifs
que d'autres. Cela explique les différences de civilisation
sans que l'on puisse affirmer, bien au contraire, que les peuples
dont la civilisation est la plus avancée sur la voie du progrès
ont davantage de chances de se perpétuer.
Pourquoi adopte-t-on une innovation ? Les motivations sont évidemment
multiples. Mais, en simplifiant, on peut répertorier les grandes
catégories d'innovations :
- Celles qui permettent à des collectivités de mieux
se défendre ou de mieux dominer d'autres collectivités.
Il s'agit des armes de guerre.
- Celles adoptées par les "communautés de profit" pour
améliorer leur productivité, donc leurs gains.
- Celles adoptées par les chercheurs pour être plus efficaces.
- Celles adoptées individuellement pour diminuer ou supprimer
tout effort physique.
- Celles qui sont motivées par notre désir de paraître,
de dominer, de plaire, de séduire - toutes nos dépenses
de vanité.
- Celles qui concernent la communication, le besoin d'échanger
des informations et de savoir ce qui se passe autour de nous, dans
la communauté à laquelle nous appartenons, dans notre
pays, dans le monde.
- Celles qui ont été déterminées par la
recherche de sensations nouvelles à travers nos cinq sens :
la musique grâce à l'ouïe, les parfums grâce
à l'odorat, les saveurs grâce au goût, les formes
et les couleurs grâce à la vue, et enfin toutes les sensations
qui proviennent du toucher.
Cela fait beaucoup. Nous sommes loin des sensations simples et naturelles
éprouvées par les hommes primitifs et même par
nos ancêtres paysans jusqu'au XIXe siècle !
Le Bonheur
Si les innovations sont le moteur du progrès qui se mesure
par l'élévation du niveau de vie, celui-ci n'entraîne
donc pas corrélativement le bonheur... Supposons que le niveau
de vie actuel soit mille fois supérieur à celui des
Français de l'époque où Molière en dépeignit
si exactement l'existence. Pourrait-on dire sérieusement que
nous serions mille fois plus heureux que nos ancêtres ?
Le bonheur s'apprécie d'une façon subjective et qualitative.
L'idéologie du progrès, elle, veut faire du bonheur
des hommes une notion objective et quantitative. C'est absurde. Et
cependant, tout retour en arrière nous paraît impossible,
effroyable. Pourquoi ? Pour l'expliquer, je vous propose de revenir
sur la fable de La Fontaine, Le loup et le chien. La voici
dans son intégralité :
« Un Loup n'avait que les os et la peau,
Tant les chiens faisaient bonne garde.
Ce Loup rencontre un Dogue aussi puissant que beau,
Gras, poli, qui s'était fourvoyé par mégarde.
L'attaquer, le mettre en quartiers,
Sire Loup l'eût fait volontiers ;
Mais il fallait livrer bataille,
Et le mâtin était de taille
À se défendre hardiment.
Le Loup donc l'aborde humblement,
Entre en propos, et lui fait compliment
Sur son embonpoint, qu'il admire.
"Il ne tiendra qu'à vous, beau sire,
D'être aussi gras que moi, lui répartit le Chien.
Quittez les bois, vous ferez bien :
Vos pareils y sont misérables,
Cancres, haires, et pauvres diables,
Dont la condition est de mourir de faim.
Car quoi ? rien d'assuré : point de franche lippée ;
Tout à la pointe de l'épée.
Suivez-moi : vous aurez un bien meilleur destin."
Le Loup reprit : "Que me faudra-t-il faire ?
- Presque rien, dit le Chien :
Donner la chasse aux gens
Portant bâtons, et mendiants ;
Flatter ceux du logis, à son maître complaire :
Moyennant quoi votre salaire
Sera force reliefs de toutes les façons,
Os de poulets, os de pigeons,
Sans parler de mainte caresse."
Le Loup déjà se forge une félicité
Qui le fait pleurer de tendresse.
Chemin faisant, il vit le col du Chien pelé ;
« Qu'est-ce là ? lui dit-il.
- Rien !
- Quoi ? Rien ?
- Peu de chose.
- Mais encor ?
- Le collier dont je suis attaché
De ce que vous voyez est peut-être la cause.
- Attaché ? dit le Loup : vous ne courez donc pas
Où vous voulez ? - Pas toujours ; mais qu'importe ?
- Il importe si bien, que de tous vos repas
Je ne veux en aucune sorte,
Et ne voudrais pas même à ce prix un trésor."
Cela dit, maître Loup s'enfuit, et court encor. »
Remarquons que La Fontaine a un peu forcé le trait en présentant
le loup comme un pauvre diable n'ayant que la peau et les os. Mais
cette fable est particulièrement intéressante, car elle
dépeint deux animaux dont l'un est l'ancêtre de l'autre
(les chercheurs ont de longue date établi que le chien domestique
descend du loup). Chacun est bien adapté à son style
de vie : le loup est totalement libre et autonome, mais sa vie est
précaire. Il n'est cependant pas anxieux comme le sont tant
de nos contemporains.
Le loup, c'est notre homme primitif. Le chien, c'est notre homme
moderne dont la sécurité, la nourriture, la protection
contre les intempéries sont assurées, mais qui a perdu
toute autonomie. Il est gras, il somnole souvent, mais il est enchaîné,
dépendant et inquiet. C'est pourquoi il réclame toujours
plus de garanties et toujours plus d'assistance.
Désinformation médiatique
Les grands médias audiovisuels, les magazines, les journaux
ne cessent de nous désinformer sur la santé de l'espèce
humaine. Nous sommes submergés d'informations sur les nouveaux
médicaments, les nouveaux traitements, les nouveaux vaccins,
les nouveaux appareils médicaux, les nouvelles techniques chirurgicales,
et comme en même temps les dépenses médicales
explosent, on peut en déduire que nous sommes tous en bonne
santé de la naissance à la mort.
En revanche, nos médias sont plus discrets sur les maladies
nouvelles difficilement guérissables comme l'asthme, les allergies,
le diabète, la boulimie, l'anorexie et bien d'autres moins
connues, dont l'origine est incertaine. Dans bien des domaines, malgré
les apparences, l'état sanitaire régresse. Les merveilleuses
et fantastiques opérations du cur nous font oublier que
les animaux sauvages ne connaissent pas les maladies cardio-vasculaires.
Le bilan n'est jamais dressé avec à l'actif les guérisons,
les réparations dues à la chirurgie, et au passif les
maladies et les accidents qui tuent ou handicapent à vie.
En fait, les maladies dites nouvelles ne sont pas dues à
l'augmentation des différentes pollutions, ou à la disparition
de la couche d'ozone dont seraient responsables des multinationales
avides de profit. Elles ont probablement toujours existé, à
l'état latent, mais nos défenses naturelles étaient
si fortes qu'elles ne pouvaient se développer dans notre organisme.
Qui n'a connu des fumeurs invétérés qui n'ont
jamais eu le cancer, et d'autres qui l'ont sans doute contracté
en vivant dans une atmosphère enfumée ?
La fragilisation de l'espèce humaine peut s'évaluer
de différentes façons. On peut par exemple mesurer la
fécondité du sperme (actuellement en constante régression),
le pourcentage de couples stériles, le nombre de fausses couches
ou d'accouchements prématurés, la qualité de
la dentition (implantation et longévité des dents),
et le comparer à ce qu'il en est chez les animaux sauvages.
Personne n'ose dire clairement que la bonne santé physique,
le caractère heureux, la joie de vivre sont innées et
dépendent du bon état de notre patrimoine génétique.
Cette fragilisation permettant à maintes maladies existant
à l'état latent de se développer, nous en sommes
tous respon-sables. Elle résulte du mode de vie que nous avons
choisi. Nous recherchons systématiquement les innovations réduisant
ou supprimant tout effort, tout travail physique, et également
celles qui augmentent notre temps libre.
Cessation de toute activité physique + oisiveté +
surabondance de nourritures savoureuses, voilà le cocktail
empoisonné qui va nous faire périr.
Le genre de vie que nous menons avant de procréer risque
d'endommager les gènes que nous transmettons. Chacun sait que
des parents alcooliques engendrent fréquemment des enfants
anormaux ou handicapés, mais ce n'est là qu'un cas extrême,
la partie visible de l'iceberg. Nos cinq sens ont besoin de nourritures
naturelles ; or, ils ne reçoivent que des nourritures artificielles.
Au lieu de voir des paysages dont l'immobilité et les couleurs
harmonieuses sont constantes, nous sommes confrontés aux couleurs
agressives de la publicité et des images télévisées.
De même, le silence des champs et des bois est remplacé
par le bruit insupportable des moteurs pétaradant dans la rue,
celui des machines assourdissantes de nos usines. Notre ouïe
appauvrie exige toujours plus de décibels, dans les discothèques
ou les salles de spectacle. Une des premières conséquences
de cet environnement chaotique est l'apparition, dans la descendance,
des insomnies, de l'anxiété et de la dépression,
maux que l'on tente de compenser par des médicaments ou des
drogues qui ne font que dégrader davantage le génome
transmis.
Toutefois ce tableau pessimiste de l'évolution de l'espèce
humaine vivant dans les pays les plus évolués peut être
tempéré. Il existe deux raisons d'espérer qu'elle
se produise plus lentement qu'on ne pourrait le craindre.
1°) Il existe une sélection naturelle. Les familles les
plus préservées des dérives du comportement que
nous avons signalées ont tendance à avoir plus d'enfants.
2°) Il est important de savoir si la dégradation du patrimoine
génétique que l'on peut transmettre se fait avant ou
après la procréation. Un homme peut devenir alcoolique
à 40 ans après avoir procréé. Ses enfants
sont alors préservés des conséquences génétiques
provoquées par l'alcoolisme. Malheureusement de nos jours la
procréation est de plus en plus tardive et les excès
de plus en précoces.