Me promenant un jour dans une petite ville du Morbihan nommée
Questembert, j'eus la joie d'admirer des halles datant du XIVe siècle.
Elles avaient été construites pour servir de marché
couvert aux agriculteurs de la région. À cette époque
se pratiquait la vente directe du producteur au consommateur. Un siècle
et demi avant que ne soit terminé ce bel ouvrage, les habitants
de cette petite ville s'étaient procurés 500 fûts
de chêne. Ils les mirent à tremper dans l'eau durant un
siècle afin d'augmenter leur résistance. Cela garantissait
que leur construction résisterait plus de dix siècles.
Entre ces premières et considérables dépenses
et l'utilisation de ces halles, quelque cinq générations
se succédèrent ! Ce qui étonne, dans ce cas et
dans bien d'autres similaires, est que ces gens, pauvres dans l'ensemble
et de milieux modestes, travaillaient pour le long terme : cela allait
de soi pour eux. Ils concevaient l'avenir comme un présent vécu
par leurs descendants, qu'ils n'imaginaient pas autrement qu'à
l'image de ce qu'ils étaient eux-mêmes. Bâtir pour
sa famille, à cette époque, ce n'était pas se sacrifier
pour elle, mais uvrer pour la survie de son sang (le sang étant
alors le symbole des qualités héréditaires de la
lignée). De nos jours, l'avenir nous semble indéchiffrable,
et il l'est effectivement. C'est pourquoi nous ne vivons que dans le
présent et l'avenir immédiat. Pour beaucoup, avoir un
enfant de son sang ou un enfant adopté ne fait pas de différence.
Au XIVe siècle, la ville de Questembert vivait pratiquement
en autarcie, comme toute la ruralité française. Les marchés
locaux résumaient la vie économique et le pouvoir central
était encore loin d'avoir fiscalisé l'intégralité
des échanges. Les projets d'intérêt général
n'émanaient pas de quelque fonctionnaire royal, mais du peuple
lui-même, qui décidait en connaissance de cause : c'était
là un parfait exemple de démocratie directe et décentralisée.
Quant aux professions, elles étaient réglementées
par les corporations. Le roi lui-même n'avait pas le droit de
s'ingérer dans leur fonctionnement. Les corporations formaient
des communautés libres et indépendantes.
Parallèlement existait une démocratie représentative,
celle où l'on délègue son pouvoir de décision
à une personne de son choix. Le délégué
n'avait pas le pouvoir de discuter du choix des projets, mais seulement
de décider de leur exécution. Car si un projet doit être
librement discuté par tous en tenant compte de l'avis des hommes
de l'art, son exécution ne peut être collective, mais doit
être confiée à un professionnel ayant fait ses preuves.
C'est ainsi qu'on a procédé au Moyen âge pour édifier
les cathédrales, dont le maître d'uvre (l'architecte)
était, soit le meilleur maçon, soit le meilleur charpentier.
Cette ancienne forme de démocratie était plus simple
que de nos jours, car on vivait entièrement dans le concret.
Pour les projets importants, on communiquait par le dessin et la maquette.
Nulle ambiguïté possible, nul effet d'annonce, nul appel
à l'imagination des personnes concernées. Le talent de
l'orateur était inutile, le dessin et la maquette parlaient d'eux-mêmes.
Dans toute réalisation concrète, il y a le projet
et son exécution. Or, autrefois, on n'élaborait pas un
projet sans en évaluer en même temps la faisabilité
dans tous ses détails. De nos jours, nos gouvernements ont tendance
à penser que le projet est une fin en soi, qu'il répond
à une attente, qu'il est là pour plaire et recevoir l'adhésion
du peuple qui ignore, comme ceux qui le proposent, s'il est faisable
et dans quel délai. L'exécution est affaire d'intendance,
c'est un travail servile... Cependant, si la parole est aisée,
l'art est difficile. Dans une entreprise, un patron n'est estimé
que pour autant que ses décisions soient l'aboutissement d'une
étude de faisabilité approfondie. Sinon, ses employés
mettent en doute ses capacités et finissent par le considérer
comme un plaisantin.
L'exemple des halles de Questembert nous montre combien, dans
le passé, les projets à long terme étaient monnaie
courante. Colbert fit planter des chênes pour que, deux siècles
plus tard, ces nouvelles forêts pussent procurer à la marine
française d'excellents mâts de navires. De même,
la construction de la Corderie royale de Rochefort n'a obéi à
l'origine à aucun besoin immédiat, mais à une sage
prévoyance dont la marine put bénéficier ultérieurement.
Gouverner, c'est prévoir
Voici les textes de deux décisions de Louis XVI et de Bonaparte
concernant la présence en France de Noirs ramenés d'Afrique.
Il n'est pas question, dans ce chapitre, de juger de leur bien-fondé,
mais de montrer que tout changement pouvant éventuellement engendrer
un problème était alors traité à sa naissance.
Attendre qu'apparaissent les difficultés pour s'en préoccuper
eût été impensable. C'eût été
le signe d'un laisser-aller inacceptable.
Arrêt du Conseil d'État
du roi
Sa Majesté étant informée que le nombre
des Noirs s'est tellement multiplié en France, enlève
journellement aux Colonies cette portion d'hommes si nécessaires
à la culture des terres, dont le séjour dans le Royaume,
et surtout dans la Capitale, cause les plus grands désordres,
et qui, lorsqu'ils retournent dans les Colonies y portent l'esprit
d'indépendance et d'indocilité et y sont plus nuisibles
qu'utiles, Sa Majesté a pensé qu'il étoit de
sa sagesse de déférer aux sollicitations des Habitants
des Colonies, en défendant l'entrée du Royaume à
tous les Noirs.
Sa Majesté a ordonné en outre que tous les Noirs,
Mulâtres, ou autres Gens de couleur qui seroient amenés
dans son Royaume, ou qui pourroient s'y introduire, seront arrêtés
et conduits au Port le plus prochain pour y être rembarqués.
Sa Majesté étant de plus informée que quelques-uns
des Noirs de l'un et l'autre sexe qui se trouvoient en France avant
ladite Déclaration, se sont proposés de contracter mariage
avec des Blancs, ce qui seroit contre le bon ordre de tolérer
: ouï le rapport, le Roi en son Conseil, a fait et fait défenses
à tous ses Sujets Blancs de l'un et l'autre sexe de contracter
mariage avec les Noirs, Mulâtres ou autres gens de couleur.
Fait au Conseil d'État du Roi, Sa Majesté y étant,
tenu à
Versailles le 5 avril 1778.
Signé : De Sartine
Bulletin des Lois
de la République
Bulletin des Lois de la République
ARRÊTÉ
N° 2001
Du 13 Messidor, an X de la République
une et indivisible.
portant défense aux Noirs, Mulâtres
et autres gens de couleur,
d'entrer sans autorisation sur le territoire continental de la République.
Art. I : Il est défendu à tous étrangers
d'amener sur le territoire continental de la République, aucun
noir, mulâtre, ou autres gens de couleur, de l'un et de l'autre
sexe.
Art. II : Il est pareillement défendu à tout
noir, mulâtre, ou autres gens de couleur, de l'un et de l'autre
sexe, qui ne seraient point au service, d'entrer à l'avenir sur
le territoire continental de la République, sous quelque cause
et prétexte que ce soit, à moins qu'ils ne soient munis
d'une autorisation spéciale des magistrats des colonies d'où
ils seraient partis, ou, s'ils ne sont pas partis des colonies, sans
l'autorisation du ministre de la Marine et des Colonies.
Art. III : Tous les noirs ou mulâtres qui s'introduiront,
après la publication du présent arrêté, sur
le territoire continental de la République, sans être munis
de l'autorisation désignée à l'article précédent,
seront arrêtés et détenus jusqu'à leur déportation
Art. IV : Le ministre de la Marine et des Colonies est chargé
de l'exécution du présent arrêté, qui sera
inséré au Bulletin des Lois.
Le Premier Consul, signé Bonaparte
Le secrétaire d'État, signé Hugues B. Maret
Le ministre de la Marine et des Colonies, signé Decrès
Napoléon, homme d'action et de réflexion, pensait
que pour diriger une armée, mieux valait un mauvais général
que deux bons généraux. Pour lui, le double commandement
ou le commandement collégial, même formé de personnes
d'une haute intelligence, ne pouvait aboutir qu'à l'impuissance.
Pour toute communauté, de la plus petite à la plus grande,
de la famille à la nation, il fallait un chef et un seul.
Cette conception napoléonienne est remarquablement illustrée
dans un film célèbre du grand cinéaste américain
King Vidor, Notre pain quotidien (1934), où un groupe de chômeurs
et de victimes du krach boursier de 1929 se constitue en communauté
rurale. Il s'ensuit une interminable discussion quant au statut politique
à donner à cette communauté. Les uns plaident pour
un système socialiste, d'autres pour un système libéral,
etc. La discussion se serait poursuivie à l'infini si un homme,
jusqu'alors silencieux, ne mettait tout le monde d'accord en disant
: « Vous adopterez le système que vous voudrez, mais, moi,
ce que je sais, c'est qu'il nous faut un chef. » Puis, désignant
l'homme qui a été le moteur et l'âme de cette aventure
collective, il ajoute :« Et le chef, c'est lui. » Ce à
quoi tout le monde acquiesce, toutes opinions politiques confondues...
Comme tout militaire, Napoléon pensait également
que la discipline fait la force principale de tout groupe organisé,
car elle est la source de l'ordre. Quel que soit l'objectif, l'efficacité
maximum nécessite un chef unique et une stricte obéissance
à ses ordres. Mais, bien entendu, cette hiérarchie et
cette discipline peuvent avoir de graves inconvénients si le
chef n'est pas à la hauteur de ses responsabilités.
Jusqu'à la fin du XIXe siècle, en tout cas, le chef
était responsable de ses actes : Napoléon cravachait le
général Dupont à son retour d'Espagne pour avoir
capitulé ; le capitaine du bateau qui coulait restait à
son bord ; le chef d'entreprise en faillite se suicidait s'il ne pouvait
payer ses fournisseurs. De nos jours, un patron qui conduit son groupe
à la faillite est remercié et s'en va avec un pactole,
laissant son personnel et les actionnaires payer les pots cassés.
Napoléon disait aussi que la guerre est un art tout d'exécution.
Son savoir-faire sur les champs de bataille a plus compté que
ses plans.
Il est indispensable que tout projet soit préparé
et décidé avec ou par celui qui dirigera son exécution
et en sera responsable. Lui seul peut en effet mesurer sa faisabilité
et écarter toute décision qui ne serait pas ou difficilement
applicable. Lorsque celui qui élabore les projets et celui qui
dirige leur exécution sont une seule et même personne,
alors nous atteignons à l'efficacité maximum.
Cependant, même si le chef désigné se montre
très efficace, la crainte que celui-ci ne nourrisse des projets
non conformes à l'intérêt de la communauté
parce qu'il songe davantage à la puissance et au prestige qu'ils
confèrent, ou qu'il recherche son propre intérêt,
celui de sa famille et de ses amis, peut inciter à renoncer à
une telle forme de gouvernement et à lui préférer
une autorité soumise à ceux qu'elle dirige, ce qui a malheureusement
bien souvent pour conséquence de la rendre impuissante.
On admire généralement le nombre des réformes
administratives, des créations importantes, réalisées
par le Premier Empire en un temps très court. Mais chacun doit
reconnaître qu'un Napoléon, quel que soit son génie,
ne pourrait rien faire de tel s'il était aujourd'hui nommé
chef du gouvernement de notre République. Il serait obligé
de penser prioritairement aux prochaines élections et à
la manière pour son parti de les remporter. Pour tout projet,
il serait tenu de se poser la question : celui-ci va-t-il m'apporter
des voix ou m'en faire perdre ? Comme seules les décisions censées
rapporter des voix sont retenues, cela explique que chaque gouvernement
accorde quelque nouveau privilège aux serviteurs de l'État.
À force de toujours en ajouter et de ne jamais en retirer, il
advient que les fonctionnaires bénéficient de tels avantages
par rapport aux salariés du privé que l'injustice sociale
devient criante et scandaleuse.
Élaborer, comme autrefois les habitants de Questembert,
un projet demandant un très gros effort aux citoyens afin que
leurs descendants profitent de sa réalisation, est de nos jours
impensable. Alors que nous étions autrefois habitués à
travailler pour la pérennité de nos familles, nous vivons
désormais dans l'immédiat et les seules mesures que nous
attendons de nos gouvernements sont celles qui doivent améliorer
immédiatement notre sort : moins de travail, de meilleures retraites,
plus de congés, plus de sécurité sociale, d'allocations
familiales, d'aides de toutes sortes, et surtout moins d'impôts.
Obsédé par la prochaine échéance électorale,
à laquelle il pense continuellement sans jamais en parler, le
gouvernement analyse jour après jour les sondages. Tout président
de la République se doit d'assister aux grandes rencontres de
football, d'embrasser les joueurs de notre équipe s'ils sont
vainqueurs, avant de les inviter à l'Élysée. Toutes
les vedettes du "showbiz" sont, elles aussi, reçues et décorées.
À chaque déplacement, les bains de foule sont indispensables.
Malheureusement, cette politique consistant à donner toujours
plus aux citoyens se heurte aux dures lois de l'économie. Chaque
individu, chaque chef de famille ou d'entreprise sait qu'il ne peut
dépenser plus qu'il ne gagne : l'endettement perpétuel
est considéré comme à la fois stupide et méprisable.
Pourtant, depuis 1945, le gouvernement élabore chaque année
un budget en déficit, et chaque année l'État s'endette
davantage. C'est le contraire de la gestion telle qu'on la concevait
à Questembert, en n'hésitant pas à sacrifier le
présent au futur. Aucun homme politique ne pense en effet aux
problèmes que posera le remboursement d'une dette devenue faramineuse
qui sera exigible lorsqu'ils ne seront plus là. Les citoyens
eux-mêmes acceptent de sacrifier leurs descendants aux avantages
immédiats qu'on leur accorde.
Chaque année, des fonctionnaires inamovibles appartenant
à la Cour des comptes (création de Napoléon) font
un rapport sur les erreurs, les fautes, les abus, les dysfonctionnements
de la fonction publique afin qu'il y soit remédié. Nul
ne conteste la pertinence de ce rapport, mais le gouvernement, qui devrait
en faire grand cas et en remercier publiquement ses auteurs, n'en souffle
mot. Il a trop peur d'importuner les membres d'une fonction publique
toujours prête à faire grève. Cette peur de déplaire
a été étudiée par un rédacteur en
chef du Point qui a intitulé son ouvrage : Les trouillards de
la République. Mais les hommes politiques peuvent-ils faire autrement
que de craindre leurs électeurs, dont dépend leur avenir
?
Défauts de notre démocratie
Je distingue plusieurs défauts dans notre démocratie.
Le premier touche au système de recrutement des députés
parmi lesquels sont en général choisis les ministres.
Une sélection s'opère au niveau des candidats, qui doivent
alors cesser leur travail pour faire leur campagne électorale.
La chose est facile pour un fonctionnaire, qui peut se faire mettre
en congé et retrouver sa place quand il le veut. C'est faisable,
mais plus difficile et surtout plus risqué dans les professions
libérales où un médecin, un avocat, un notaire
peuvent théoriquement se faire remplacer.
C'est impossible dans le monde de l'entreprise, où celui
qui abandonne son emploi est remplacé définitivement.
C'est la raison pour laquelle 80 % des Français qui produisent,
transportent et commercialisent les biens de consommation ne sont pratiquement
pas représentés à l'Assemblée nationale,
alors que les fonctionnaires y sont majoritaires. Souvenons-nous que
sous l'Ancien Régime les trois grands ordres de la nation - le
tiers-état, le clergé et la noblesse - étaient
représentés aux États généraux.
Un deuxième défaut de notre démocratie tient
à ce que, dans un système de plus en plus dominé
par la représentation médiatique, les électeurs
jugent les candidats sur leur apparence extérieure, leur prestance
et, surtout, leur talent oratoire. Or, s'il est des hommes d'action
qui savent s'exprimer, d'autres sont privés de cette capacité.
Charles V était moqué dans sa minorité pour sa
débilité et considéré comme un personnage
falot dont les Grands ne feraient qu'une bouchée. Devenu régent
pendant la captivité de son père Jean le Bon, puis couronné
roi, il s'imposa au contraire par son énergie, sa ténacité
devant les périls et sa capacité à réaliser
de très grandes choses pour la France, ce qui lui valut le juste
surnom de Charles le Sage. Dans une entreprise, on fait peu de cas des
beaux parleurs et l'on ne juge qu'aux résultats. Dans une élection,
on ne peut apprécier que le savoir-dire.
Nous citons volontiers le vieux dicton : « Les bons diseurs
ne sont pas les bons faiseurs. » Si ce dicton est vrai, et il
l'est généralement, cela signifie que nos députés
ne sont pas nécessairement doués pour l'action. Et cela
explique aussi pourquoi nos ministres recherchent plus les effets d'annonce
qu'ils ne s'appliquent à la réalisation de leurs projets.
Faire un beau programme est souvent, pour un parti, une fin en soi.
Enfin, un troisième défaut tient au système
de recrutement et d'avancement des fonctionnaires chargés de
mettre en application les lois, de réaliser les projets votés
par le Parlement.
Comme on le sait, ce recrutement se fait essentiellement sur diplôme
ou par concours. Il garantit l'emploi à vie et la promotion.
Ces avantages considérables sont une des principales motivations
des candidats à la fonction publique. Il n'y a pas, comme dans
le privé, de période d'essai et la promotion accélérée
des meilleurs. Quelle que soit la valeur des fonctionnaires, la garantie
de l'emploi et la promotion à l'ancienneté invitent à
l'immobilisme et conduisent l'État, qui est pourtant soumis à
une dure compétition internationale, à la paralysie.
On ignore généralement qu'une loi n'est applicable
qu'après la parution du décret d'application au Journal
officiel, lequel décret met parfois des années à
paraître, à moins qu'il ne paraisse jamais... Pourquoi
ce délai ? Parce que les auteurs de la loi n'ont nullement étudié
comment, par qui et avec quels moyens financiers le projet serait réalisé
! Un de nos plus célèbres chefs d'État ne disait-il
pas : « L'intendance suivra » ? Il montrait ainsi
avec quel dédain il considérait les exécutants.
La démocratie en France
ne date pas de 1789
Contrairement à ce que l'on croit, la démocratie
en France ne date pas de 1789. A cette époque, qui voit la nation
redéfinie politiquement comme une simple addition d'individus
citoyens, elle devient en fait une démocratie d'idées
plus qu'une démocratie de réalisation. La vie en autarcie
dans les villages permettait une forme de démocratie concrète,
directe, à partir de la base, car les projets discutés
par la population étaient compris de tous. Ceux qui étaient
responsables de leur réalisation, leur mode de vie comme leur
savoir-faire, étaient également connus de tous.
L'administration royale ne s'occupait pas de ces activités
locales, pas plus qu'elle n'avait le droit d'intervenir dans l'organisation
des corporations qui réglaient les activités professionnelles.
A l'apogée de l'absolutisme, Louis XIV, maître de ses sujets
après Dieu, avait beaucoup moins de pouvoir qu'un président
de la Ve République.
C'est donc l'évolution de la société qui
a fait disparaître le rapport direct entre le citoyen et les projets
qui le concernent, les relations abstraites s'étant substituées
aux liens organiquement vécus. Aujourd'hui, le citoyen se contente
de déléguer son pouvoir à un homme dont il n'a
guère vu que la photo assortie d'un programme inévitablement
enchanteur.
Comme le faisait très justement observer Rousseau, il n'est
souverain que le jour de l'élection. Ceux qu'il a élus
agissent ensuite à leur guise.
Contrairement à ce qui se passe en France, il existe cependant
encore en Suisse un système de "votation" qui oblige le maire
d'une petite commune à soumettre à l'approbation de la
population tout projet tel qu'une piscine, un terrain de sport, une
crèche, un rond-point, un centre culturel, etc. Le projet doit
être décrit dans tous ses détails, son budget doit
être chiffré et son financement par les impôts présenté
avec exactitude. Le maire ne peut exécuter son projet si le vote
lui est défavorable.
Il existe également, pour l'ensemble de la Confédération
helvétique, un système de votation sur initiative populaire
qui permet à tout citoyen, s'il peut rallier à son projet
un certain nombre d'autres citoyens, d'obtenir l'organisation d'un référendum
sur le sujet de son choix. En France, ce système de votation
figure au programme d'un certain nombre de partis. On en parle pendant
les élections, mais on l'oublie aussitôt après.
Mentalité dominante
Les habitants de chaque nation ont une mentalité dominante
et cette mentalité change avec chaque pays, si bien qu'un même
régime politique y revêt un aspect différent. Ainsi
la démocratie scandinave n'a rien à voir avec l'africaine,
qui n'a jamais empêché les guerres tribales. Quant à
la démocratie américaine, elle s'est peu à peu
transformée en simple oligarchie ploutocratique, c'est-à-dire
que les gens riches et les puissances financières sont seuls
maîtres du pouvoir. Pour être candidat et faire campagne
pour la présidence des États-Unis, il est en effet nécessaire
de disposer de capitaux considérables. Ceux qui détiennent
ces capitaux choisissent leurs candidats, dont les programmes sont d'ailleurs
assez semblables. Ils possèdent aussi les médias qui façonnent
l'opinion publique et ce sont eux, en fin de compte, qui dirigent le
pays. C'est la raison pour laquelle 50 % des électeurs américains
préfèrent bien souvent s'abstenir, ayant conscience que,
quel que soit leur vote, ils ne pourront en rien influer sur la politique
de leur pays.
Cependant les riches, surtout s'ils ont gagné personnel-lement
leur fortune à la sueur de leur front, sont pragmatiques, réalistes,
efficaces par nature, et il paraît normal, aux États-Unis,
que les ministres soient choisis parmi ces gens d'expérience,
appartenant à la société civile. Mais cela ferait
scandale en France, où les nominations à des postes ministériels
sont des récompenses accordées à ceux qui ont bien
mérité de leur parti en uvrant à sa victoire
électorale.
Certes, le président de la République et son Premier
ministre s'efforcent parfois de nommer des ministres ayant quelque connaissance
du domaine de compétence de leur cabinet, mais ce n'est pas souvent
le cas. En revanche, s'ils s'avisaient de prendre comme ministre de
l'Industrie un chef d'entreprise ayant brillamment réussi, un
vrai "self made man", ce serait un tollé dans la classe politique,
qui se considérerait comme trahie.
En fait, tous les hommes politiques du monde sont bien convaincus
que la démocratie est un régime peu efficace, et aucun
n'oserait proposer d'en appliquer le principe aux entreprises privées.
Les quelques essais qui ont été tentés dans ce
sens, avec élection du patron et des cadres supérieurs
par les salariés, ont conduit les entreprises à la faillite.
En revanche, lorsqu'une guerre est déclarée et que
les gouvernants réalisent que l'efficacité est une nécessité
vitale, ils n'hésitent pas à abandonner les principes
les plus sacrés de la démocratie. Quand les États-Unis
sont entrés en guerre contre le Japon, ils ont interné
tous les citoyens américains d'origine japonaise, sur le seul
critère de leur appartenance raciale.
Ainsi, dès qu'une démocratie est en guerre, elle
renonce à toutes les libertés qui étaient sa raison
d'être, et ce pour des raisons d'efficacité. Les citoyens
sont mobilisés de force, la censure est rétablie, l'habeas
corpus est supprimé, les tribunaux militaires remplacent dans
de nombreux cas les tribunaux civils, etc. Finalement, l'organisation
de l'État devient assez semblable à celle qui existe dans
les régimes despotiques ou policiers, voire totalitaires. La
seule différence est que la fin de la guerre entraîne en
général un retour à la normale.
Dans les périodes de paix et de prospérité,
la demande surpassant l'offre, le peu d'efficacité d'un gouvernement
est supportable. Son laxisme dans l'application des lois et règlements
est apprécié par la majorité qui le ressent comme
un surcroît de liberté. Mais que s'installe une crise,
économique ou autre, et la démocratie se trouve en grand
péril.
II
DE LA JUSTICE
Les lois évoluent avec les murs, qui se transforment
elles-mêmes sous l'effet des innovations. Il n'y a donc pas une
évolution des idées qui se produirait d'elle-même,
mais une évolution d'abord technique et biologique, qui est la
cause première de l'évolution des idées. Certes,
il existe aussi une évolution des idées purement intellectuelles.
Les théologiens peuvent débattre sur le sexe des anges,
Galilée faire avancer les connaissances en montrant que le Soleil
ne tourne pas autour de la Terre, mais celle-ci sur elle-même.
Bientôt, nous saurons s'il y a de l'eau sur Mars, etc. Mais toutes
ces découvertes, si importantes soient-elles, influent peu sur
l'évolution des murs et des lois qui les réglementent.
On constate qu'un individu très sensible, ne pouvant supporter
la souffrance endurée par un être humain ou par un animal,
souhaitera par exemple que soient adoptées des lois empêchant
dans la mesure du possible de telles souffrances, alors qu'il y a plusieurs
siècles les paysans, peu enclins à la pitié et
relativement insensibles à la souffrance d'autrui - comme le
sont aussi les animaux - ne voyaient pas l'utilité de lois pour
la diminuer.
Cette évolution de la sensibilité des êtres
humains est génétique et provoquée par l'évolution
de notre vie matérielle.
Si, de nos jours, le législateur s'intéresse beaucoup
aux homosexuels, alors qu'autrefois il les ignorait ou les condamnait,
c'est que leur nombre a considérablement augmenté parmi
les dominants de notre époque : journalistes, vedettes du cinéma,
de la radio ou de la télévision. Or, l'homosexualité
n'est pas un choix intellectuel, mais une orientation innée.
Ici, c'est donc une évolution génétique qui a provoqué
celle de la loi.
Au XVIIIe siècle, la circulation avec des voitures à
traction animale était aussi difficile que de nos jours avec
les automobiles. Cependant, il n'y avait pas de code de la route, avec
ses nombreux interdits et obligations, mais seulement des usages de
bonne conduite. Le code de la route s'est seulement révélé
nécessaire du fait de l'invention des voitures automobiles et
de leur vitesse occasionnant des accidents faisant de nombreuses victimes.
La loi a changé du fait de l'évolution technologique.
Chaque génération se croit plus civilisée
que la précédente. On retrouve ici l'idée d'un
progrès par un perfectionnement continu. Athènes se croyait
plus civilisée que Sparte. Il ne s'agissait pourtant que de deux
sociétés différentes, dont l'une vivait dans l'oisiveté
et l'abondance - ce qui entraîne toujours une évolution
des murs sexuelles qui a des répercussions d'ordre génétique.
Le droit est dans chaque pays défini par l'ethnie majoritaire
et, au sein de celle-ci, par la classe sociale ou le milieu social dirigeant.
Il ne fait pas de doute qu'en France, c'est aujourd'hui la classe des
intellectuels qui dit le droit. Si c'était la France d'en bas,
la plus nombreuse, le droit serait sans nul doute différent.
Les intellectuels de race blanche pensent qu'ils sont à
la pointe du progrès, lequel consiste en un perpétuel
changement en mieux. Ils croient donc que les autres peuples, qui pensent
différemment, sont simplement en retard sur une évolution
qui nous mène à une société parfaite, porteuse
de valeurs universelles. En fait, seuls quelques intellectuels appartenant
à ces autres peuples acceptent une telle idée, ce qui
leur apporte honneurs et biens matériels et leur vaut un traitement
de faveur dans les organismes internationaux. Mais leurs peuples, eux,
conservent leurs coutumes, leurs murs, leurs valeurs - même
si on leur assure qu'elles sont archaïques et barbares.
La meilleure manière de
s'enrichir
Dans les pays dits civilisés, la meilleure manière
de s'enrichir est la spéculation financière. Cela demande
des qualités intellectuelles particulières, que n'ont
généralement pas la majorité des gens. Certains,
sachant mieux comprendre et utiliser les choses que les mots et les
chiffres, tentent de faire rapidement fortune à leur façon,
grâce aux qualités qui leur sont propres. Ils organisent
par exemple des cambriolages ou des attaques à main armée.
Cependant, alors que la spéculation est devenue tout à
fait légale, le profit par le vol est illégal et sévèrement
puni. Mais les délinquants de ce genre n'ont jamais mauvaise
conscience. Ils pensent que les lois sont faites pour favoriser et protéger
ceux qui les font.
Personne n'a jamais contesté l'enrichissement d'un individu
grâce à la qualité et la quantité de son
travail productif. En revanche, on a pendant très longtemps sévèrement
condamné aussi bien le vol que la spéculation, l'un et
l'autre étant considérés comme des activités
infâmantes. Cette façon de voir les choses a elle aussi
évolué. Les intellectuels qui font les lois ont peu à
peu trouvé positive l'attitude qui consiste à valoriser
un bien, non en fonction du plaisir que sa possession peut apporter,
mais en fonction de ses seules possibilités de plus-value en
cas de revente. Cessant d'être tenue pour infâme, la spéculation
est ainsi devenue une pratique légale fort courante, au point
que bien peu de nos contemporains résistent à la tentation
de s'enrichir de cette façon.
Que le pouvoir soit détenu par un homme ou un gouvernement
élu, c'est la raison du plus fort qui prévaut. Dans Le
loup et l'agneau, La Fontaine nous montre un loup voulant justifier
son action au moyen d'un droit reconnu par tous. Dans Les animaux
malades de la peste, c'est le groupe des nantis qui se donne bonne
conscience en trouvant un coupable trop faible pour se défendre.
Finalement, La Fontaine conclut que « la raison du plus fort
est toujours la meilleure » et que « Suivant que
vous serez puissant ou misérable, les jugements de cour vous
rendront blanc ou noir ».
La différence
En fait, dans toute société humaine, ceux qui détiennent
le pouvoir édictent un droit qui correspond à leur comportement
et qui condamne ceux dont le comportement est différent. Il est
d'ailleurs dans la nature des choses que chacun juge son prochain par
rapport au comportement qu'il adopterait lui-même dans les mêmes
circonstances. Dans une communauté de clones, chacun ayant le
même comportement, il n'y aurait nul besoin de droit, de police
pour arrêter ceux qui s'en écartent ni de juges pour les
punir.
Un très bon exemple nous est donné par la société
islandaise médiévale, où n'existait nulle police
et où les institutions étatiques et judiciaires étaient
réduites à leur plus simple expression, comme l'a montré
le professeur Régis Boyer. Les vols étaient très
rares au sein de cette petite communauté, très homogène,
où la plupart des gens se connaissaient. A l'inverse, les interdits
moraux volent vite en éclats au sein d'une grande société
anonyme ou vis-à-vis de gens avec lesquels nous ne nous sentons
rien en commun. Voler les membres d'une autre communauté apparaît
moins contraire à la morale.
Les Français de la Grande Armée qui, chez eux, n'auraient
pas osé voler une pomme, se révélèrent en
Italie, en Espagne et ailleurs, des pillards du haut en bas de la hiérarchie.
Et aujourd'hui encore, les crimes et les délits sont plus fréquents
dans les grandes villes qu'à la campagne.
Dans une ruche, toutes les abeilles ouvrières ne cessent
de faire des allers et retours pour apporter à leur communauté
le nectar et le pollen qu'elles prélèvent dans les fleurs.
Il n'est nul besoin de contrôle pour vérifier que certaines
ne restent pas à flâner plutôt que de travailler,
puisqu'elles sont génétiquement identiques.
Prenons maintenant l'exemple d'un homme vivant seul dans une île.
Dans sa solitude, il ne peut à aucun moment éprouver le
sentiment de se conduire mal moralement. S'il se trouvait avec son frère
jumeau monozygote, il n'y aurait toujours aucun problème entre
eux. Par contre, dès lors qu'il vivrait avec un être très
différent, de multiples sujets de désaccord se révéleraient
vite et toute organisation de leur vie commune deviendrait impossible
- à moins qu'ils ne conviennent d'une loi ou que l'un domine
l'autre au point de lui dicter sa conduite.
Il y a donc un rapport étroit entre l'attitude morale et
la proximité génétique. Dès lors, pour nous
autres humains, ce sont les différences de comportement qui vont
créer la nécessité d'élaborer des règles
et des lois. Nous retrouvons ici la vieille querelle de l'inné
et de l'acquis, les tenants de l'acquis prétendant qu'une éducation
d'un type unique doit engendrer des comportements identiques, leurs
adversaires estimant au contraire que, dans la plupart des cas, c'est
l'inné qui commande. Pour les premiers, il faut seulement multiplier
les écoles ; pour les seconds, il faut plutôt éviter
de mêler des êtres génétiquement différents.
Savoir-faire et savoir-dire
Nous avons expliqué ailleurs que l'invention de l'imprimerie
avait permis aux intellectuels possédant le savoir abstrait -
par opposition au savoir-faire qui seul comptait auparavant - d'imposer
leurs valeurs. Ces intellectuels ont cru et voulu imposer l'idée
que l'individu n'est formé que par ses acquis abstraits, lesquels
ne peuvent lui être conférés que par ceux qui possèdent
le savoir. Dès lors, la délinquance ne pouvait provenir
que d'une mauvaise éducation familiale ou sociale. Et l'on ne
pouvait y remédier qu'en ouvrant de nombreuses écoles
et en rendant leur fréquentation obligatoire.
Jules Ferry, partisan de l'école laïque et obligatoire,
proclamait : « Une école qu'on ouvre, c'est une prison
qu'on ferme ». Ne mettons pas en doute sa sincérité.
On a donc multiplié les écoles, mais hélas ! les
prisons ont également augmenté en nombre, à tel
point que de nos jours on ne sait plus où mettre les condamnés,
alors même que les juges font certainement preuve de plus de mansuétude
que ceux de l'époque de Jules Ferry ! Au XIXe siècle,
les prisons étaient appelées "maisons de correction".
Consultons le Petit Robert au mot correction : « Action de corriger,
de changer en mieux, de ramener à la règle », mais
aussi : « Châtiment corporel. Coups donnés à
quelqu'un. Punition. » La raison d'être des prisons d'autrefois
était de mâter les délinquants jusqu'à ce
qu'ils acceptent de se soumettre à la règle commune. Mais
la conviction qu'en leur inculquant la raison, les individus mal partis
dans la vie, vont se réformer d'eux-mêmes gagne du terrain
et l'on en vient à transformer peu à peu les maisons de
correction en établissements d'éducation surveillée.
Cette évolution est très hypocrite. Elle substitue
à un châtiment certes brutal et dégradant une privation
de liberté interminable, plus terrible que les corrections ponctuelles,
et entraînant d'innombrables récidives. Cette idée
que, contrairement à l'animal, l'être humain est dirigé
par sa raison - et que celle-ci est formée par l'éducation
familiale, sociale et surtout scolaire - tient cependant tellement à
cur à beaucoup d'intellectuels, que la multitude d'échecs
de leur doctrine ne parvient pas à les faire changer d'avis.
Avant le XVIIIe siècle
Depuis la dernière guerre, la question des accidents de
la route et de la délinquance des conducteurs d'automobiles a
provoqué l'adoption d'un nombre considérable d'innovations
dans les voitures, afin de mieux protéger les usagers lors des
accidents. Ces innovations sont les seules à avoir entraîné
une diminution du nombre des morts et des blessés. De leur côté,
les pouvoirs publics se sont efforcés d'éduquer les automobilistes,
de les sensibiliser, de commencer leur éducation le plus tôt
possible dans les établissements scolaires. Des campagnes de
publicité fort coûteuses ont été lancées.
Tout cela sans guère de résultats. Cependant, un ministre
a eu l'idée de revenir à la vieille méthode du
contrôle et de la punition. Et très vite, le nombre d'accidents
a diminué considérablement.
Mais, dira-t-on, si vous croyez plus à l'inné qu'à
l'acquis, cela veut dire que vous croyez aussi qu'on ne peut changer
le comportement des êtres humains ? C'est vrai, mais l'on peut
inhiber certains comportements non conformes à la règle.
Le conducteur délinquant n'est pas un mauvais conducteur,
mais il surévalue ses capacités. Inhiber, c'est paralyser
par la peur, par exemple celle que provoque la crainte d'un châtiment
déjà subi. Le conducteur qui doit payer une forte amende
chaque fois qu'il transgresse la loi, en l'occurrence le code de la
route, finit par être inhibé chaque fois qu'il s'apprête
à recommencer.
L'éducation concrète au moyen de diverses punitions
s'oppose ainsi à l'éducation abstraite qui s'adresse à
la seule raison.
Pendant très longtemps, cette éducation concrète
a été mise en uvre dans les familles pour obtenir
un bon comportement des enfants. Dans les campagnes, c'est surtout le
respect de la propriété d'autrui qui devait être
inculqué. Ne disait-on pas : « Qui vole un uf vole
un buf », ce qui veut dire que le châtiment encouru
pour le vol d'un uf était aussi terrible que pour le vol
d'un buf.
Certes, certains historiens assurent que l'insécurité
était bien plus grande sous l'Ancien Régime que de nos
jours, et que les villes étaient de véritables coupe-gorge.
Cependant, souvenons-nous de l'assassinat de Henri IV.
Celui-ci, pour ses déplacements dans Paris - dont les rues
étaient souvent embouteillées - prenait un carrosse dont
on ne pouvait même pas fermer les portes de l'intérieur
! Pas un seul garde ne l'accompagnait, bien que la voiture s'arrêtât
fréquemment. Ravaillac, qui n'était pas un malandrin mais
un demi-fou, n'eut qu'à ouvrir la porte du carrosse et à
plonger son couteau dans la poitrine du roi.
De même, au temps de Louis XIV, n'importe qui pouvait visiter
librement le château de Versailles à condition d'avoir
une tenue propre. Aucun service d'ordre n'était prévu
pour prévenir les vols et actes de vandalisme si faciles à
commettre. Ferait-on de même de nos jours ?
Lorsqu'en 1789, les révolutionnaires prirent la Bastille,
cette énorme prison de Paris, ils n'y trouvèrent que sept
personnes : quatre faussaires, un pervers sexuel et deux fous. Par contre,
on nous assure aujourd'hui que près de cinq cents châteaux
et belles demeures sont cambriolés chaque année, que dans
les hôtels cinq étoiles les vols de linge, de couverts
et d'objets divers par les clients sont monnaie courante. Et toutes
ces personnes ont appris à bien se conduire dans nos écoles
où l'enseignement est obligatoire !
Civilisation et droit
Plus une nation est civilisée, plus son droit (l'ensemble
des lois et règlements) est quantitativement important. Est-ce
à dire que plus une nation est civilisée, mieux est protégé
l'honnête citoyen ? Ou bien que les moyens de le voler, de l'escroquer,
de l'agresser, se sont tellement multipliés qu'il faut sans cesse
augmenter le nombre des lois et des règlements, des policiers
chargés d'arrêter les délinquants et des juges qui
doivent les punir ?
Nous constatons hélas que, loin de mieux protéger
l'honnête citoyen, la parfaite connaissance du droit permet à
d'habiles escrocs de les voler en toute impunité. Qui n'a reçu
une lettre du genre :
« Félicitations, Monsieur X, vous venez de gagner
une télévision à écran plat d'une valeur
de 1500 euros ! »
Vous lisez et relisez la lettre, et il semble ne pas y avoir de
doute. On vous demande seulement d'écrire où et quand
vous souhaitez recevoir ce beau téléviseur, en envoyant
une petite somme pour "frais de dossier".
Voilà comment on pratique le vol légal au moyen
d'une entreprise dépendant juridiquement d'un pays lointain où
il vous coûterait une petite fortune de la poursuivre.
Qui n'a, de même, connu de braves gens dépossédés
de leurs biens par des acheteurs malhonnêtes, aidés par
un notaire peu scrupuleux qui ne confirme jamais par écrit ce
qu'il affirme oralement ?
Idéologie
Gthe disait : « Je préfère une injustice
à un désordre ». L'idéologie dominante
actuelle a tendance à penser le contraire, tant elle donne d'importance
à certaines injustices. Mais hélas ! il y a parfois des
injustices nécessaires.
C'est ainsi que pendant la Grande Guerre, en 1916, beaucoup de
soldats du front commencèrent à se lasser d'offensives
qui aboutissaient à des gains de terrain insignifiants payés
de pertes considérables. En de nombreux endroits, certains d'entre
eux refusèrent de participer à de nouvelles offensives
et des mutineries s'étendirent sur une large partie du front.
La conséquence pouvait être la défaite générale
de toute l'armée française, avec son cortège de
malheurs pour toute la France. Déjà plus de 800 000 hommes
qui seraient morts pour rien.
La répression devait être rapide et terrible. Elle
le fut. Des milliers de soldats, sous-officiers et officiers furent
arrêtés, dont soixante-dix furent fusillés pour
l'exemple. Il y avait pourtant parmi eux de véritables héros.
Les mutineries cessèrent et la guerre fut finalement gagnée.
Le commandement avait préféré l'injustice au désordre.
III
LA JUSTICE SOCIALE
D'emblée, une précision : dans ce chapitre, je supposerai
vrai le dogme - en réalité fort contestable - selon lequel
l'augmentation du bonheur s'obtiendrait par l'augmentation du pouvoir
d'achat, dogme aujourd'hui partagé par tous les gouvernements,
tous les partis politiques et tous les syndicats. J'étudierai
donc le mécanisme de l'augmentation du pouvoir d'achat, afin
de montrer que ceux qui s'en prétendent les auteurs ne font que
se parer des plumes du paon.
Changements technologiques
Lorsque, dans l'agriculture, des changements technologiques provoqués
par des inventions et des découvertes - engrais chimiques, mécanisation
de certains travaux, sélection biologique des semences, etc.
- permirent au XIXe siècle de produire beaucoup plus avec moins
de main-d'uvre, l'exode rural devint inexorable. D'autant qu'en
raison d'autres évolutions technologiques, on assistait au même
moment à la création de nombreuses entreprises industrielles
qui avaient besoin d'un grand nombre d'ouvriers.
Au cours des siècles, la paysannerie, vivant dans un environnement
stable et utilisant des techniques peu évolutives, avait su se
créer un mode de vie heureux : activité au grand air,
saine car très physique, division du travail permettant à
chacun de s'organiser pour atteindre des objectifs librement acceptés
et partagés en commun, vie familiale permettant de naître,
de travailler, de mourir parmi les siens. Le repos du dimanche, les
fêtes à l'occasion des récoltes, d'événements
familiaux ou de célébrations religieuses, suffisaient
aux distractions. Nul besoin, nulle envie de congés pour partir
ailleurs.
Le départ vers la ville, le travail en entreprise, allaient
provoquer un énorme bouleversement. En usine, les horaires sont
fixes. Pour les mêmes travaux, les mêmes gestes sont fréquemment
imposés. Le sentiment de liberté disparaît. L'air
y est souvent pollué, malodorant, le bruit pénible. On
est enfermé, certes à l'abri de la pluie, mais privé
de lumière, de soleil.
Lorsque l'on crée une entreprise, on se heurte à
de multiples problèmes, et la nécessité de produire
et de vendre pour compenser les dépenses est impérative.
Les préoccupations sociales tendent alors à passer au
second plan. Émile Zola sut décrire la dure vie de beaucoup
d'ouvriers de son temps. Des hommes "de progrès" s'en émurent,
comme Jean Jaurès, dont il faut saluer le talent et la sincérité.
Mais certains patrons, à qui la réussite avait apporté
une aisance financière, s'inquiétèrent eux aussi
de la question sociale - on parlait alors de "paupérisme" - et
s'attachèrent à l'amélioration du sort de leurs
ouvriers. On peut citer le cas exemplaire de Jean-Baptiste Godin (1817-1888),
inventeur du poêle qui porte son nom, industriel autodidacte qui
transforma son entreprise en coopérative ouvrière. De
nos jours, on appelle cela du paternalisme, attitude condamnée
par la plupart des socialistes et des syndicalistes, pour qui seule
leur action peut permettre aux salariés d'obtenir une amélioration
de leur sort.
On pourrait penser que la France, pays de la Révolution,
patrie de la Déclaration des droits de l'homme, fut toujours
à la pointe du progrès social et qu'elle fut un exemple
pour tous, notamment entre 1870 et 1914, période cruciale durant
laquelle la Troisième République fut principalement gouvernée
par des hommes de gauche. Mais il n'en fut rien. La protection sociale
fut créée par le chancelier prussien Bismarck, dans un
régime impérial dominé par l'aristocratie.
Sur ce plan, l'Allemagne fut en fait toujours en avance sur la
France, au point qu'en 1919, les Alsaciens et les Lorrains redevenus
français préférèrent les lois et réglementations
du régime impérial allemand à celles de notre République
française. Ce qui prouve, une fois de plus, que l'inné
compte plus que l'acquis, le tempérament germanique étant
dans l'ensemble plus altruiste et communautaire que le français
- celui-ci restant plus individualiste.
Conditions de travail
À l'origine, les syndicalistes furent indéniablement
inspirés par le seul désir d'obtenir pour eux et pour
leurs camarades de meilleures conditions de travail, sans y rechercher
le moindre intérêt personnel. Mais les choses évoluèrent
peu à peu. Au bout d'un certain temps, ceux qui étaient
à la fois des syndicalistes et des ouvriers voulurent bien souvent
n'être plus que des syndicalistes. C'était pour eux une
rente de situation qui leur imposait, pour être crédibles,
d'avoir toujours des revendications à formuler.
De même que les médecins vivent des maladies, et
que la disparition de celles-ci serait pour eux, d'une certaine façon,
une catastrophe, les syndicalistes vivent des conflits du travail. La
différence est que les médecins sont très rarement
et involontairement responsables des maladies qu'ils soignent, alors
que les syndicalistes cherchent toujours à susciter des conflits
sans lesquels ils n'auraient plus de raison d'être. Rien n'est
plus détestable pour eux qu'un patron paternaliste, qui leur
coupe l'herbe sous le pied. Leur premier principe d'action, dans toutes
les entreprises, est donc de transformer une situation acceptable en
situation intolérable.
En accusant les patrons d'être des exploiteurs, les syndicats
propagent des idées fausses en assimilant volontairement le patron
qui dirige effectivement son entreprise, car il en connaît tous
les rouages, à un patron financier. Le premier n'a qu'un objectif
et qu'une capacité : faire de la croissance interne. Le second
n'intervient que dans les grandes entreprises où il a été
parachuté, et ne songe qu'à la croissance par des acquisitions
externes. Il spécule sur les plus-values possibles, en connaissant
tous les moyens de financer leurs opérations. Là se limitent
ses capacités.
Les pertes abyssales que nous ont annoncées beaucoup de
grandes entreprises en 2002 n'ont pas d'autres causes que de grossières
erreurs d'évaluation dans ces acquisitions. Si ces patrons n'avaient
raisonné qu'en termes de croissance interne, à condition
d'en avoir les capacités - ce dont on peut douter -, ils n'en
seraient pas arrivés là. Leurs entreprises seraient en
bonne santé et la crise économique inexistante.
En assimilant les patrons, indispensables pour diriger une entreprise,
à ses propriétaires, on pousse les salariés à
se tromper de cible
Un gâteau
Pour mieux faire comprendre comment il est possible d'augmenter
le pouvoir d'achat des salariés, je comparerai l'ensemble de
la production des biens de consommation à un gâteau.
Supposons dix personnes fabriquant un gâteau de 1 kg. Il
est possible de partager ce gâteau en dix en donnant à
chacun une part de 100 g. On peut également faire des parts inégales
correspondant à l'importance du travail effectué par chacun.
Si certains ont plus, d'autres auront moins. Cependant, il peut arriver
qu'un des participants ait trouvé le moyen de doubler le volume
du gâteau sans en augmenter le coût. Il dit alors à
chacun de ses collègues qu'ils recevront 1/12e du nouveau gâteau,
soit l66 g, et lui le reste, soit 500 g environ. Dans cette hypothèse,
tout le monde voit sa part augmenter, bien qu'inégalement. La
part beaucoup plus forte reçue par celui qui a conçu la
méthode correspond à ce qui l'a motivé pour faire
ses recherches. Supprimer cette incitation, c'est anéantir la
possibilité pour chacun d'augmenter sa part du gâteau.
On voit par cet exemple qu'il y a deux problèmes bien différents
: celui de la fabrication du gâteau et celui de son partage. Ne
se préoccuper que du partage tout en négligeant les problèmes
de la fabrication est une grande erreur. Rogner sur la part donnée
aux créatifs, aux actifs qui, à tous les échelons,
ont permis l'augmentation de la taille du gâteau, c'est risquer
de voir celle-ci réduite à néant. Tout le monde
y perd.
Dans le cas d'une répartition égalitaire, il est
clair que l'on ne peut donner que 100 g aux dix personnes ayant participé
à la fabrication du gâteau de 1 kg. Celui qui les pousse
à réclamer une part égale de 110 g ne peut que
provoquer leur mécontentement, car ils se heurteront inévitablement
à un refus.
Dans un pays, il est également impossible que l'augmentation
de la masse salariale dépasse celle de la valeur marchande de
l'ensemble des biens de consommation produits. Sinon, la différence
est compensée par de l'inflation, qui augmente cette valeur marchande
pour la mettre au niveau de la masse salariale. C'est une loi économique
élémentaire : si la demande surpasse l'offre, les prix
augmentent, et vice-versa.
Pour bénéficier d'un surplus de gâteau, il
n'y a en fait que deux méthodes.
La plus équitable et la plus simple consiste à supprimer
les augmentations de salaire décrétées par le pouvoir.
Dès lors, dans chaque entreprise, la masse salariale restant
stable, toute amélioration de la productivité se traduira,
concurrence oblige, par une baisse du prix de vente. Cela signifie qu'avec
le même salaire, chaque personne pourra consommer plus.
La seconde méthode consiste, pour le gouvernement comme
pour les syndicats, à faire en sorte que les gains de productivité
se traduisent au contraire, soit par une augmentation des salaires,
soit par une diminution du temps de travail. La question se pose alors
de savoir si la répartition de ces avantages sera juste et équitable.
Les syndicats, très puissants dans la fonction publique
mais inexistants dans les PME, ne chercheront-ils pas à favoriser
leurs clients fonctionnaires, au détriment des ouvriers et employés
des petites et moyennes entreprises ?
Syndicats et gouvernement s'attribuent volontiers le mérite
de l'augmentation du pouvoir d'achat ou de l'amélioration des
conditions de travail. En réalité, ils ne font que distribuer
le surplus de gâteau produit par les gains de productivité,
lesquels résultent de la judicieuse utilisation d'innovations
techniques dues au travail d'inventeurs restés parfois obscurs.
Les salariés, de leur côté, habitués à
obtenir des avantages grâce aux revendications répétées
des syndicats ou aux décisions du gouvernement, finissent par
leur en attribuer le mérite, alors que syndicats et gouvernants
ne font que distribuer un gâteau que d'autres ont fabriqué.
La plus belle fille du monde ne peut donner que ce qu'elle a,
et le plus puissant syndicat du monde ne peut distribuer que des gains
de productivité auxquels il n'a nullement participé, et
qu'il a même parfois ralenti par des grèves. Si Louis XIV,
perdant la raison, avait décrété que tous les Français
ne devaient travailler que 35 heures par semaine, la moitié de
la population serait morte de faim dès l'année suivante.
Justice et Injustice
Il est une question difficile à résoudre, et qui
peut à première vue donner lieu à des injustices
sociales. C'est celle qui concerne les différences de salaires
suivant les divers emplois. Faut-il mieux payer une secrétaire
qu'un chauffeur routier ? Mieux payer la pénibilité, le
savoir-faire, que le travail intellectuel ? En fait, les différences
sont souvent provoquées par la loi de l'offre et de la demande.
Si l'on manque de chauffeurs de camions, la hausse des salaires est
inéluctable, tandis que l'excédent de secrétaires
se traduira par une diminution de leur rémunération, ce
qui contribuera à le réduire.
Il est en revanche une injustice que l'on ne peut contester, c'est
celle qui est liée aux différences de salaires et d'avantages
sociaux pour une même personne lorsqu'elle change de corporation.
Tel est le cas, par exemple, d'une secrétaire appelée
à faire le même travail dans différentes entreprises
régies chacune par une convention collective différente.
Les conventions collectives résultent de négociations
entre les syndicats et le patronat d'une corporation donnée.
Si cette dernière opère dans un secteur en expansion et
très rémunérateur, les syndicats obtiendront sans
mal de multiples avantages sous forme de primes, de congés, etc.
Une autre corporation, située dans un secteur en régression,
et donc disposant de moyens moins importants, ne pourra pas les accorder.
Une même secrétaire changeant chaque année de domicile
et d'employeur verra donc avec étonnement des différences
parfois considérables dans les avantages que lui garantit la
convention collective dont dépend son entreprise.
Ce que l'on présente d'autre part comme une avancée
importante vers la justice sociale, en l'occurrence la participation
des salariés aux bénéfices, est en réalité
une injustice.
Il n'est pas aisé de déterminer qui est responsable
des bénéfices réalisés par une entreprise.
Il faut aussi tenir compte de la conjoncture. C'est ainsi que les aciéries
ont été longtemps dans une situation très difficile
puis, brusquement, le fer étant venu à manquer, elles
firent des bénéfices record, avec les mêmes salariés.
Le constructeur d'automobiles Nissan se retrouva un jour au bord de
la faillite. Un patron génial en fit une entreprise très
prospère. Les bénéfices et plus-values devinrent
considérables. Le chef d'entreprise en reçut une part
minuscule et le reste alla au propriétaire qui n'y était
pour rien.
La prospérité d'une entreprise dépend donc
en partie de son patron, qui sait choisir les bonnes stratégies
et les collaborateurs qui sauront les mettre en uvre, et en partie
de la conjoncture économique, qui est indépendante de
sa volonté. Dès lors, faire participer aux bénéfices
les salariés, proportionnellement à leur salaire, n'a
aucun sens. Que pensent de cette participation les salariés de
la majorité des PME qui ne font pas de bénéfices
? Et ceux qui se demandent si leur entreprise ne va pas faire faillite,
alors qu'ils n'y sont pour rien ?
Imposer la participation à toutes les entreprises privées
ne ferait qu'élargir le fossé existant entre le sort de
leurs salariés
Productivité
Les gouvernants, comme on l'a vu, trouvent plus gratifiant pour
eux de traduire les gains de productivité en augmentations de
salaire, plutôt que de laisser baisser les prix pour augmenter
le pouvoir d'achat. Les syndicats, de leur côté, revendiquent
systématiquement de telles augmentations de salaire dans toutes
les entreprises, publiques ou privées.
Cependant les gains de productivité sont calculés
globalement pour l'ensemble de la production de biens de consommation,
alors que les augmentations de salaire, autres que le salaire minimum,
sont revendiquées séparément dans chaque entreprise.
L'attitude des syndicats peut paraître légitime si ceux-ci
revendiquent davantage pour les salariés les moins favorisés.
Mais c'est souvent le contraire, les syndicats s'intéressant
moins au sort des salariés des PME qu'à celui des fonctionnaires
qui, de ce fait, obtiennent de meilleures augmentations.
Le seul moyen de pression dont disposent les syndicats est la
grève, c'est-à-dire l'arrêt de l'activité
de l'entreprise. La grève a des conséquences à
la fois directes, qui se traduisent par des pertes de recettes, et indirectes,
du fait de la perturbation de la vie d'entreprises et de particuliers
qui ne sont pas responsables de ce conflit et n'ont aucun moyen de le
résoudre.
Grâce au droit de grève, le pouvoir des syndicats
est proportionnel à leur pouvoir de nuisance. Il est clair qu'une
grève, même tout à fait justifiée, décidée
par un syndicat de petits commerçants, ne ferait que les ruiner
et enrichirait davantage les grandes surfaces. Le pouvoir de nuisance
d'une grève de la SNCF ou de l'EDF est en revanche considérable,
non à cause des pertes de recettes qui indiffèrent la
direction de ces entreprises - dont l'État (c'est-à-dire
nous tous), comble régulièrement les déficits -,
mais pour les usagers : entreprises, salariés, particuliers.
Ce pouvoir de nuisance est tel qu'il n'est pas exagéré
de dire que les salariés de ces entreprises publiques, qui bénéficient
par ailleurs de nombreux privilèges, contribuent à l'injustice
sociale. On dit même que pour être embauché à
EDF, il faut souvent être le fils ou la fille d'un de ses salariés.
Les privilèges deviennent héréditaires, comme ceux
des aristocrates sous l'Ancien Régime !
Le droit de grève est donc une absurdité. Il a été
accordé dans les démocraties par simple démagogie
électoraliste. Cela ne veut évidemment pas dire que les
salariés ne doivent disposer d'aucun recours. On pourrait imaginer
un organisme comparable aux prud'hommes qui ne s'occuperait pas des
cas individuels, mais uniquement des demandes collectives.
Un tel organisme ayant à gérer les revendications
et les litiges des salariés de l'ensemble des entreprises publiques
et privées, pourrait peu à peu rendre plus cohérents
les conditions de travail, les salaires et avantages sociaux, l'âge
de la retraite et le montant des pensions, etc. de tous les travailleurs.
La justice sociale cesserait alors d'être un simple slogan syndical
pour devenir une réalité.
IV
PRODUIRE, COMMERCER, FINANCER
L'être humain ne peut seulement vivre d'amour et d'eau fraîche,
ni de nourritures intellectuelles, culturelles ou spirituelles. Si c'était
le cas, tous les problèmes que pose la vie en société
seraient évidemment simplifiés.
Malheureusement, nous sommes aussi des mammifères soumis
à divers besoins biologiques. L'homme n'a jamais pu se passer
de l'air qu'il respire, de l'eau qui l'irrigue, des aliments qui le
maintiennent en vie ; il se passe difficilement de soleil et d'un environnement
naturel, semblable à celui où évoluaient ses ancêtres
sauvages. Mais ses besoins ont été progressivement changés,
par un processus permanent d'adoption d'innovations. Celles-ci ont modifié
le monde appréhendé par nos cinq sens commandés
par des gènes, dont la constitution résulte, par sélection,
d'une adaptation au milieu. C'est donc au travers de multiples adaptations
que s'est forgé un homme moderne très différent
de ses aïeux primitifs.
On lit dans L'Encyclopédie, à propos des paysans
du XVIIe siècle : « Je sais que [...] dans nos campagnes
il y a des enfants nés avec une bonne santé, qu'ils traversent
les rivières à la nage, qu'ils endurent le froid, la faim,
la soif, la privation de sommeil, et lorsqu'ils tombent malades, la
seule nature les guérit sans le secours des remèdes.
» Ce sont de tels paysans qui fournirent à Napoléon
les soldats de sa Grande Armée. Ils partirent de leurs provinces
respectives, allant à pied jusqu'à Moscou, avec de mauvaises
chaussures et un lourd équipement. Les pontonniers du général
Éblé purent construire un pont en travaillant nus dans
la Bérézina qui charriait des blocs de glace. De tels
exploits paraissent impossibles de nos jours.
Évolution des échanges
Principalement occupé à se nourrir, l'homme primitif
vivait de la cueillette et de la chasse. Il inventa ensuite les pièges
et l'élevage, qui remplacèrent peu à peu la traque
du gibier. La culture des végétaux, qui lui permettait
de produire ce qu'il consommait, prit de plus en plus d'importance.
Bientôt, chaque famille put ainsi subvenir à ses besoins,
modifiant du même coup ses anciennes habitudes par l'élevage
et l'agriculture. Elle vendait ou troquait le surplus, la transaction
se faisant sans intermédiaire sur les marchés locaux.
Le commerce, au sens propre du terme, ne concernait au début
que les produits pouvant voyager. Tant que le conditionnement fut rudimentaire
et le transport très lent, le négoce des produits fragiles
ou périssables était impossible. Les commerçants
apportaient dans chaque région des biens qui ne pouvaient y être
produits, à condition d'y trouver une monnaie d'échange.
L'Île-de-France pouvait offrir des céréales
à l'Aquitaine ou à la Provence et recevoir en échange
de l'huile et du vin, mais la Bretagne, ne pouvant exporter ni son lait
ni son beurre, ni ses fruits et légumes, ni ses poissons, dut
se passer de vin et d'huile. Seuls les privilégiés - qui
tiraient de l'argent des classes laborieuses par des moyens divers -
pouvaient se les offrir.
Ceci concernait surtout les produits alimentaires, dont la consommation
est indispensable mais limitée aux besoins biologiques de chaque
individu. Ainsi, comme nous l'avons dit, le pain a vu sa consommation
passer de 900 à 150 g par jour et par habitant dans la France
du XXe siècle, cette diminution étant partiellement liée
à celle de l'activité physique et du travail manuel.
En fait, le commerce s'est principalement développé
pour les productions artisanales qui pouvaient utiliser des moyens de
transport. Leur consommation, soit de nécessité, soit
de vanité, pouvait augmenter sans fin. Or, la nécessité,
c'est la satisfaction minimum de nos besoins qui augmentent au fur et
à mesure que notre force et notre résistance physiques
diminuent. La nécessité de se protéger des intempéries,
la recherche du confort et du moindre effort, ont été
les principaux moteurs de l'adoption de vêtements appropriés
et d'objets facilitant l'exécution des tâches.
La consommation de vanité - illimitée - est liée
au désir de paraître : volonté de puissance chez
l'homme, de séduction chez la femme. Ne dit-on pas que Joséphine
de Beauharnais possédait des centaines de gants, de paires de
chaussures et de parures diverses ? Il en allait de même, à
date plus récente, de la présidente des Philippines. Voilà
un bel exemple de surconsommation liée à la vanité.
Compagnonnage
L'artisan d'autrefois ne cherchait pas à faire fortune,
mais à vivre honorablement de son travail. Entre les membres
d'une même corporation, il y avait entente, entraide, échange
- au point que laisser partir volontairement chez un confrère
un apprenti de talent que vous aviez formé et qui connaissait
toute vos techniques n'était pas rare. C'était le principe
du compagnonnage. De nos jours, de telles pratiques feraient grincer
des dents les industriels, tant l'âpreté de la concurrence
a modifié les mentalités.
Entre les artisans et leurs clients, il n'y avait nul intermédiaire.
Tous étaient du même pays, et la réputation des
uns et des autres était bien établie. Exiger un prix abusif
ou ne pas payer son dû n'étaient pas des pratiques usuelles,
car elles auraient disqualifié leurs auteurs.
Commercer, c'est acheter pour revendre, en servant d'intermédiaire
entre le producteur et le client. Cela suppose que le consommateur ne
puisse, pour diverses raisons, s'adresser directement au producteur.
Ce système entretient une certaine opacité : le producteur
ignorant le prix payé par l'acheteur final qui pour sa part ne
connaît pas le prix d'achat au départ du processus. Ce
flou laisse au commerçant la possibilité de fixer sa marge
à son gré, l'acquéreur ayant peu de repères
pour évaluer le juste prix.
À l'époque de l'artisanat, le commerçant
pouvait multiplier ses sources d'approvisionnement et ses clients, donc
son chiffre d'affaires et ses bénéfices. Par contre, l'artisan
avait une production limitée et pouvait difficilement faire fortune.
Il existait chez les artisans une hiérarchie analogue à
celle des paysans, déterminée par l'efficacité
et le talent, l'intelligence et le travail. Elle ressemblait à
celle que l'on observe chez les animaux sociaux, et n'était contestée
par personne.
Mais le commerce donna naissance à la monnaie comme moyen
d'échange, et il se créa alors une nouvelle hiérarchie,
bien différente de celle existant chez les artisans et les paysans
: celle de l'argent. Le commerçant ne crée pas de richesses,
il les fait circuler. Il peut gagner sa vie honnêtement, comme
il peut s'enrichir avec des procédés douteux. Dans le
milieu paysan, les maquignons possédaient une réputation
détestable de menteurs et de tricheurs. Ainsi s'instaura peu
à peu une véritable méfiance entre ceux qui gagnaient
leur pain à la sueur de leur front - les producteurs - et ceux
qui faisaient commerce de leurs produits. Déjà, dans la
mythologie grecque, Hermès, dieu de l'éloquence et des
voyageurs, était aussi celui des marchands et des voleurs.
Quel point commun entre ces personnages ? La possibilité
de mentir et d'abuser de votre confiance. L'éloquence de l'homme
politique vous ensorcelle et vous berce de ses belles promesses. Est-il
sincère, capable de réaliser ce qu'il promet, ou essaie-t-il
simplement de vous circonvenir pour recueillir vos suffrages ? Selon
le dicton « a beau mentir qui vient de loin », le voyageur
peut lui aussi travestir la réalité dans ses discours
et en tirer quelque avantage. Le marchand peut vous abuser sur la qualité,
les vertus, le prix de ce qu'il vous propose. Quant au voleur, il abuse
de votre confiance qui vous a fait relâcher la surveillance de
vos biens. Qu'un même personnage mythologique associe le beau
parleur, le voyageur, le brigand et le marchand, n'est donc pas un hasard.
Après la monnaie, vinrent les prêteurs et les usuriers.
Aristote considérait déjà l'usure comme «
le plus contraire à la nature de tous les modes d'acquisition
». Cette condamnation fut renouvelée à maintes reprises
par l'Église.
Au Moyen âge, l'usure se définit comme la levée
d'un intérêt par un prêteur dans une opération
qui ne doit précisément pas donner lieu à intérêt,
car elle n'implique ni production ni transformation matérielle
de biens concrets. En tirant profit d'une différence purement
artificielle et abstraite, l'usurier réalise des gains en pratiquant
ce que les théologiens de l'époque appellent une "hypothèque
sur le temps", lequel n'appartient qu'à Dieu.
Thomas d'Aquin, par exemple, ne nie pas la puissance productive
du capital, mais il affirme que l'argent emprunté pour la dépense
ou la consommation ne peut être remplacé entre les mains
de l'emprunteur que par une quantité de biens égale à
celle de la somme prêtée. Il en résulte que, si
le prêteur exige un intérêt, il fait payer un service
qu'il n'a pas rendu. Il réalise une plus-value illicite, puisqu'il
vend ce qui n'existe pas.
De l'aversion pour certains commerçants, on passa donc
à la détestation pour les financiers qui, sans effort,
s'enrichissaient cent fois plus que ceux qui produisaient en travaillant
durement. Pour l'Église, l'usure était en outre une offense
à la charité. Mais la première institution d'Occident
pouvait-elle refuser longtemps les dons somptueux des financiers ? Et.
après les avoir acceptés, pouvait-elle encore dénoncer
le pouvoir maléfique de l'argent ?
Détachée de sa valeur intrinsèque indexée
sur l'or, ce merveilleux moyen d'échange qu'est la monnaie s'est
vite perverti. L'échange monétaire permet aujourd'hui
aux financiers de s'enrichir par des procédés que nous
étudierons plus loin.
Les biens de consommation
Ceux qui créent des biens de consommation constituent la
base d'une région, d'un pays, d'une nation. D'abord, ils permettent
de subvenir à tous les besoins de leur secteur en toute indépendance.
Ensuite, s'ils ont un surplus de production, celui-ci leur sert de contrepartie
pour acquérir d'autres biens introuvables chez eux. Cependant,
si un peuple purement marchand peut devenir puissant, il reste fragile.
Il dépend de sources d'approvisionnement qui peuvent tarir et
d'acheteurs susceptibles de trouver d'autres fournisseurs. Un pays incapable
de produire la majorité de ses biens de consommation doit les
importer et fournir en échange les matières premières
qu'il possède. Aujourd'hui, l'Afrique fait commerce de son pétrole,
de ses minerais, de son bois - tous biens non renouvelables ou surexploités,
donc condamnés à disparaître. Lorsque les réserves
seront épuisées, qu'adviendra-t-il de ce continent ?
Nous constatons de nos jours la quasi-disparition de l'agriculture
traditionnelle, qui est en partie remplacée par l'agriculture
industrielle. Les petites, moyennes et grandes industries se sont substituées
à l'artisanat. Les échanges commerciaux, qui se faisaient
naguère sur les marchés locaux, sont passés aux
mains du commerce dit de proximité qui, après avoir connu
ses heures de gloire, a été dévoré par la
grande distribution. Les boulangers et les fleuristes ont survécu,
mais pour combien de temps encore ? S'il existe encore des artisans
- menuisiers, plombiers, peintres, transporteurs, etc. -, la plupart
des activités économiques sont désormais organisées
en sociétés (SARL, SA).
On distingue en France les PME (petites et moyennes entreprises),
qui emploient la majorité des salariés, et les grandes
entreprises. Les PME sont rarement cotées en Bourse. Leurs patrons
en sont les principaux propriétaires et ce sont eux qui subissent
les conséquences de leur gestion. Ils ont une très grande
connaissance de leur clientèle et du fonctionnement de leur entreprise.
Ce sont des hommes de terrain, raison pour laquelle ils ne sont pas
interchangeables. Ils ne peuvent passer d'un secteur professionnel à
un autre, donnent généralement leurs biens personnels
en garantie auprès de leur banque, au risque de les perdre en
cas de faillite, et ne peuvent alors prétendre à aucune
allocation chômage.
On observe une situation inverse dans les grandes sociétés
cotées en Bourse. Leurs patrons sont interchangeables : ils peuvent
passer d'une entreprise produisant de l'eau minérale à
une fabrique de produits chimiques, pour finir directeurs de banque
! On le constate tous les jours en lisant dans la presse économique
le cursus des principaux responsables.
C'est ainsi qu'il n'y a pas si longtemps, les administrateurs de
Swissair, pour tenter de redresser la compagnie, firent appel au directeur
financier de Nestlé ! Naturellement, celui-ci ne fit qu'accentuer
la déconfiture du transporteur aérien, car les problèmes
de la société résultaient d'erreurs structurelles
de gestion. Dans le même temps, deux entreprises du même
secteur, l'irlandaise Ryanair et la britannique Easy Jet, dirigées
par des hommes de terrain, offraient les mêmes services, mais
en pratiquant des méthodes de gestion toutes différentes.
En surveillant concrètement le fonctionnement de leurs entreprises,
au lieu de se borner à réaliser des montages juridico-financiers,
elles parvinrent à dépasser British Airways.
Au XIXe siècle, toutes les entreprises avaient le style
et l'esprit de nos actuelles PME, et déposer son bilan sans préalablement
payer ses dettes était considéré par le patron
comme un véritable déshonneur. Les temps ont bien changé
!
Jaurès
Voici ce qu'écrivait le socialiste Jean Jaurès le
28 mai 1890 dans La Dépêche du Midi, dans un article
intitulé La condition patronale :
« Il n'y a de classe dirigeante que courageuse. À
toute époque, les classes dirigeantes se sont constituées
par le courage, par l'acceptation consciente du risque. Dirige celui
qui risque ce que les dirigés ne veulent pas risquer. Est respecté
celui qui, volontairement, accomplit pour les autres les actes difficiles
ou dangereux. Est un chef celui qui procure aux autres la sécurité,
en prenant sur soi les dangers. »
« Le courage, pour l'entrepreneur, c'est l'esprit de
l'entreprise et le refus de recourir à l'État ; pour le
technicien, c'est le refus de transiger sur la qualité ; pour
le directeur du personnel ou le directeur d'usine, c'est la défense
de la maison, c'est dans la maison, la défense de l'autorité
et, avec elle, celle de la discipline et de l'ordre. »
« Dans la moyenne industrie, il y a beaucoup de patrons
qui sont à eux-mêmes, au moins dans une large mesure, leur
caissier, leur comptable, leur dessinateur, leur contremaître
; et ils ont avec la fatigue du corps, le souci de l'esprit que les
ouvriers n'ont que par intervalles. Ils vivent dans un monde de lutte
où la solidarité est inconnue. Jusqu'ici, dans aucun pays,
les patrons n'ont pu se concerter pour se mettre à l'abri, au
moins dans une large mesure, contre les faillites qui peuvent détruire
en un jour la fortune et le crédit d'un industriel. » «
Entre tous les producteurs, c'est la lutte sans merci ; pour se disputer
la clientèle, ils abaissent jusqu'à la dernière
limite, dans les années de crise, le prix de vente des marchandises,
ils descendent même au-dessous des prix de revient. Ils sont obligés
d'accepter des délais de paiement qui sont pour leurs acheteurs
une marge ouverte à la faillite et, s'il survient le moindre
revers, le banquier aux aguets veut être payé dans les
vingt-quatre heures. »
« Lorsque les ouvriers accusent les patrons d'être
des jouisseurs qui veulent gagner beaucoup d'argent pour s'amuser, ils
ne comprennent pas bien l'âme patronale. Sans doute, il y a des
patrons qui s'amusent, mais ce qu'ils veulent avant tout, quand ils
sont vraiment des patrons, c'est gagner la bataille. Il y en a beaucoup
qui, en grossissant leur fortune, ne se donnent pas une jouissance de
plus ; en tout cas, ce n'est point surtout à cela qu'ils songent.
Ils sont heureux, quand ils font un bel inventaire, de se dire que leur
peine ardente n'est pas perdue, qu'il y a un résultat positif,
palpable, que de tous les hasards il est sorti quelque chose et que
leur puissance d'action est accrue. » « Non, en vérité,
le patronat, tel que la société actuelle le fait, n'est
pas une condition enviable. Et ce n'est pas avec les sentiments de colère
et de convoitise que les hommes devraient se regarder les uns les autres,
mais avec une sorte de pitié réciproque qui serait peut-être
le prélude de la justice ! » ?
Ce tableau du patronat, tel que le dressait Jean Jaurès
à la fin du XIXe siècle, nous montre combien les murs
ont évolué. Aujourd'hui, les patrons financiers parachutés
par les conseils d'administration des grandes entreprises peuvent commettre
les pires erreurs. Ce ne sont que péripéties, qui n'entachent
ni l'honneur ni les intérêts de ceux qui les ont commises.
Les hommes politiques condamnent certes de tels agissements, mais que
font-ils pour les empêcher lorsqu'ils sont au pouvoir ?
Les entreprises
De nos jours, toutes les grandes entreprises sont des sociétés
anonymes par actions, et leurs besoins financiers sont alimentés
par la Bourse, par les banques et par l'État. Ces trois organismes
se réfèrent à la qualité du bilan et des
perspectives pour investir ou prêter, ce qui explique que la présentation
faite de ces derniers n'ait cessé de dériver. Se servant
de toutes les possibilités légales, on a commencé
à donner au bilan une image plus favorable que l'exacte traduction
de la valeur concrète de l'entreprise. Puis, nécessité
faisant loi, on a franchement falsifié les comptes - avec souvent
la complicité des commissaires aux comptes et des sociétés
d'audit.
Lorsque Mario Corti, directeur financier de Nestlé, fut
nommé à la tête de Swissair, il fit procéder
à un nouvel audit pour connaître la situation réelle
de l'entreprise. Le résultat, publié le 26 avril 2000,
fit apparaître une augmentation imprévue de la dette de
plus de 7 milliards de francs suisses, soit près de 31 milliards
de francs français ou 4,7 milliards d'euros ! Le conseil d'administration
en fut stupéfait.
Cela montre combien, même en toute légalité,
on peut manipuler les bilans. Le cas d'Enron, aux Etats-Unis, est encore
plus grave, car il y eut là une véritable falsification
des comptes, avec la complicité d'une très importante
société d'audit chargée d'en garantir la véracité.
Dans les deux cas, les responsables de ces désastres n'en subirent
que partiellement les conséquences, alors que des dizaines de
milliers d'actionnaires furent ruinés, sans parler des salariés.
Le monde de la finance
Revenons au monde de la finance, extraordinairement puissant de
nos jours. Certains constatent que les financiers ne produisent rien,
ne transportent rien, ne distribuent rien ; leur fortune, bien plus
importante que celle des producteurs, serait injustement acquise. D'autres
soulignent que les crédits offerts par les banques permettent
de financer n'importe quel projet, petit ou grand, qui ne pourrait se
réaliser sans cela ; pour eux, ce sont donc des bienfaiteurs.
A la racine de toute dérive de la société
humaine, on trouve en fait un défaut de caractère de certains
de ses membres, que d'autres s'emploient habilement à exploiter.
Autrefois, on appelait l'imagination la "folle du logis".
C'était donc un défaut à combattre. De nos
jours, au contraire, l'imagination est encensée et on lui demande
même de prendre le pouvoir.
L'une des plus célèbres fables de La Fontaine, miroir
de la sagesse populaire, est La laitière et le pot au lait.
Perrette, qui porte son lait pour aller le vendre, pense à l'emploi
qu'elle fera de l'argent ainsi obtenu : d'abord des ufs qu'elle
fera couver pour élever des poulets dont la vente lui permettra
d'acheter des cochons, lesquels lui donneront la possibilité
d'acquérir une vache et son veau. À cette idée,
Perrette saute de joie... et casse son pot de lait. « Adieu
veau, vaches, cochon, couvée... » Tirant la morale
de cette histoire, le fabuliste condamne les dérives de l'imagination.
Quittons La Fontaine et transportons-nous en des temps plus rapprochés
de nous. Le banquier fait son apparition et dit à Perrette qu'elle
peut acheter tout de suite veau, vache, cochon, couvée. Il lui
prête l'argent nécessaire. Elle n'aura à payer qu'un
modeste intérêt, et donner sa maison en gage. Comme elle
fera fortune, elle remboursera rapidement.
Là-dessus, les fermiers de la région, voyant l'apparente
réussite de la jeune fermière, décident eux aussi
d'accroître leur production. Les uns après les autres,
ils vont voir le banquier qui accorde un prêt à chacun
d'eux moyennant des intérêts et une hypothèque sur
leurs fermes. La production locale, qui jusqu'ici se suffisait à
elle-même, explose. La surproduction, puis la mévente s'installent.
Incapables de rembourser leurs emprunts, les fermiers perdent leurs
fermes qui deviennent propriété du financier. Certes,
ils restent des exploitants, mais au bénéfice de leur
propriétaire. Ils ont perdu leur liberté et doivent rendre
des comptes.
Ce mécanisme pervers du crédit est valable pour
toutes les entreprises. Une espèce de compétition qui
ne mène à rien les oblige à faire appel à
l'emprunt pour continuer à investir et rester compétitives.
Elles s'engagent ainsi dans un cercle vicieux, dont elles sont bien
souvent les victimes. De fait, il est de plus en plus difficile pour
un patron de rester propriétaire de son entreprise : tôt
ou tard elle a toutes les chances de devenir la propriété
d'un groupe financier. Or, lorsqu'une entreprise fonctionne bien grâce
à son directeur, à ses cadres, contremaîtres, ouvriers
et employés, elle génère de bons bénéfices
et une forte plus-value. Une fois qu'elle a été rachetée,
les profits vont dans la poche du nouveau propriétaire de l'entreprise.
Celui-ci n'est au mieux que la mouche du coche
Nous vivons à crédit
Nous n'avons pas toujours vécu à crédit comme
aujourd'hui. Le Moyen âge fut une époque riche en productions
et réalisations de toutes sortes : maisons, ponts, châteaux,
églises, cathédrales, navires, voitures à chevaux,
meubles, instruments aratoires... Le crédit n'existait pas. Nul
besoin de financiers pour "doper" l'activité, car tout était
réglé comptant, même les monuments religieux. Pour
ces derniers, quand on manquait d'argent, les travaux s'arrêtaient.
Tout était géré par un organisme interne à
l'Église, appelé conseil de fabrique.
D'énormes masses d'or circulaient un peu partout et, ce
qui n'est pas le moins important, on n'entendait pas parler de vols,
de détournements de fonds, de corruption, d'abus de biens sociaux.
À notre époque, et même pour les sociétés
caritatives, on en entend si souvent parler que la droiture médiévale
nous paraît inimaginable !
C'était une économie parfaitement saine, qui ne
laissait aucun travailleur au chômage. Dans toutes les activités
non agricoles, la surproduction était impossible puisqu'on travaillait
à la commande. Chez les paysans, suivant les conditions climatiques,
les récoltes variaient, mais pas le travail à effectuer.
Comme dans le monde animal, on s'adaptait aux périodes de vaches
maigres. S'il n'était pas apparu d'usuriers, puis de financiers
sachant jouer des faiblesses de caractère dont nous souffrons
tous plus ou moins, nous en serions encore à tout payer comptant.
Cela n'aurait nullement empêché l'évolution technologique,
car c'est le génie inventif qui est le vrai moteur de cette évolution,
et non le crédit.
Ce crédit si tentateur a toujours permis aux établissements
financiers de prospérer. Dans les beaux quartiers des villes
les plus huppées, leurs sièges sociaux étalent
leur richesse ; des centaines de milliers d'employés s'activent
dans les innombrables succursales qu'ils possèdent dans le monde.
Formidable organisation d'exploitation de tous ceux qui produisent des
richesses à laquelle presque personne ne peut échapper.
Après avoir visité le siège et les succursales
de tous les organismes financiers du monde, allez voir petites et moyennes
entreprises, allez visiter les exploitations agricoles. Vous serez effaré
de constater que ceux qui produisent les biens nécessaires à
notre vie, ne possèdent guère d'installations luxueuses,
mais vivent souvent dans des conditions médiocres, parfois misérables.
Vous aurez alors la révélation d'un scandale permanent,
et vous serez étonné de constater que les médias
n'en soufflent mot. Pourquoi ? Parce qu'ils sont eux aussi la propriété
des puissances financières.
L'outil de travail
Dans toute entreprise, on doit distinguer l'outil de travail et
ceux qui utilisent cet outil pour créer des richesses. Pour le
paysan d'autrefois, l'outil de travail était formé des
terres, des bâtiments, du matériel, des animaux domestiques.
Il ne se considérait pas comme propriétaire de cet ensemble,
mais comme son usufruitier. Les biens appartenaient à sa famille.
Son devoir, c'était de maintenir l'héritage pour le transmettre.
Le fils qui ne se conformait pas à la tradition de son père
et de sa lignée était dit "dénaturé".
Libre de ses décisions pour gérer le patrimoine familial,
le paysan était seul responsable du bon accomplissement de sa
mission. On disait alors : « Travaillez, prenez de la peine,
c'est le fonds [l'outil de travail] qui manque le moins. »
Un autre exemple intéressant est celui des navires de commerce.
L'armateur armait le bateau et gérait sa cargaison. Il subissait
directement les conséquences de ses bons ou mauvais calculs,
ainsi que celles liées à la fortune de mer. Seul maître
à bord après Dieu, le capitaine était chargé
de mener son bateau à bon port. En cas d'avaries, d'ennuis divers,
il n'était pas jugé par l'armateur qui l'avait engagé,
mais par ses pairs - c'est-à-dire par d'autres capitaines, seuls
capables d'apprécier ses décisions et de sanctionner ses
éventuelles erreurs en cours de navigation.
Ce partage si satisfaisant des responsabilités était
évidemment bien loin de nos systèmes actuels, où
le conseil d'administration se révèle peu apte à
juger le travail du directeur. La fuite devant les responsabilités
est aujourd'hui la règle : « Responsable, mais pas coupable
» !
Dans les grandes entreprises, les décideurs ne subissent
que partiellement le contrecoup de leurs erreurs. S'il faut se séparer
d'eux, ils bénéficient d'un "parachute doré", c'est-à-dire
qu'au lieu d'être sanctionnés, ils perçoivent des
indemnités de départ si colossales qu'elles leur permettent
de continuer à vivre luxueusement.
Parmi tant d'autres, dont la presse se fait régulièrement
l'écho, ne citons qu'un exemple : en 2002, les patrons de la
société helvéto-suédoise ABB, contraints
de quitter l'entreprise après avoir enregistré de mauvais
résultats, se sont vu octroyer comme indemnités de départ
la somme de 233 millions de francs suisses, soit 1 025 millions de francs
français ou 156 millions d'euros, alors que la société
accusait alors une perte de 793 millions d'euros !
Dopage
Nombre de patrons de PME se disent désabusés : «
Finalement, nous travaillons pour les banques. » Dans l'actuel
système de compétition, de concurrence acharnée,
l'obligation de recourir au crédit n'est pas très différente
de la nécessité de faire de la publicité.
Tout compte fait, cela ne change pas le classement entre les entreprises.
C'est exactement comme si l'on autorisait le dopage pour les sportifs.
Ils seraient finalement contraints de tous se droguer et le classement
resterait inchangé. Celui qui refuserait le système pour
préserver sa santé serait éliminé. Les seuls
gagnants seraient les marchands de produits dopants.
De quelle manière les entreprises sont-elles obligées
d'avoir recours aux organismes financiers ? Le crédit fournisseur
consiste à vendre à 60, 90 ou 120 jours. Si une entreprise
vend à 90 jours, cela signifie que le crédit fournisseur
représente le quart de son chiffre d'affaires, ce qui est considérable.
Prenons l'exemple d'une entreprise quelconque. Son patron connaît
parfaitement la technique de fabrication et ses possibles évolutions.
Il doit également maîtriser le marché, la clientèle
et la concurrence. En revanche, lorsqu'il fait crédit, l'évaluation
du risque n'est pas son métier, c'est en dehors de ses compétences.
Il a des clients dans toute la France, et même à l'étranger,
dont il ne peut décemment demander à voir le bilan avant
de les livrer.
Une organisation logique consisterait donc à obliger les
banques à ouvrir un crédit de campagne à chaque
entreprise possédant un compte chez elles ; cela permettrait
le paiement comptant de tout achat. Les banques pourraient très
bien le faire, car elles connaissent parfaitement le compte de chaque
client, sa situation, ses bilans. C'est en outre leur métier
d'évaluer les risques. Mais elles refusent ce système,
préférant celui des traites ou effets à payer que
le client retourne à son fournisseur, et que celui-ci escompte
moyennant intérêts. Si, à l'échéance,
l'effet n'est pas honoré, la banque débite le compte du
fournisseur. Elle se défausse donc du risque et garde les intérêts.
Le pouvoir politique pourrait imposer le crédit de campagne,
mais il préfère préserver les privilèges
des organismes financiers, plutôt que d'aider les milliers de
PME qui se débrouillent comme elles peuvent avec le crédit
fournisseur. En plus des intérêts qu'elles payent pour
escompter les effets, elles supportent en effet chaque année
un certain nombre d'impayés, qui s'ajoutent aux agios et autres
frais.
Lorsque l'entreprise veut moderniser ses bâtiments, ses
équipements, ses machines, elle doit encore avoir recours à
sa banque, qui prend toujours des gages la garantissant de tout risque.
Pourtant, nous connaissons tous des banques qui ont subi de lourdes
pertes à la suite d'opérations malheureuses, ce qui semble
contradictoire avec ce qu'on vient d'exposer.
C'est qu'en réalité, il existe pour elles deux catégories
de clients : d'une part les PME, qui traitent avec les cadres subalternes
de la banque, lesquels appliquent les consignes de la direction ; d'autre
part, les grandes entreprises et certains clients dont les affaires
sont directement traitées par les cadres supérieurs.
Pour les PME, la règle qui s'applique est le prêt
sur gage. Pour les grandes entreprises, ou pour ceux qui veulent en
créer une, s'ils ont des diplômes équivalents à
ceux des dirigeants financiers, on pratique le prêt sur projet,
sans exiger de gage.
Naturellement, un jeune diplômé d'une école
supérieure de commerce sait parfaitement rédiger un projet
assorti d'une multitude de chiffres. C'est Perrette et son pot au lait
revus par un polytechnicien ou un énarque. Cependant, bon nombre
de projets échouent, ce qui provoque d'importantes pertes pour
les banques. Celles-ci se rattrapent alors sur la petite clientèle,
particuliers et PME.
Les patrons des grandes entreprises sont aujourd'hui avant tout
des financiers. Or, ceux-ci n'ont aucune capacité pour réaliser
de la croissance interne. Leur véritable talent, c'est la spéculation
- c'est-à-dire, dans leur position, la croissance externe par
le rachat d'entreprises travaillant dans le même secteur. Ils
tentent ainsi d'obtenir une position dominante profitable.
Les salariés victimes de ces OPA savent qu'ils vont travailler
pour enrichir des financiers qui attendent un juste retour sur investissement.
Supprimer du personnel ou délocaliser l'usine sont dans cette
optique des options parfaitement logiques. Les financiers qui s'y rallient
ne sont pas plus méchants que les industriels de l'armement.
C'est le système dont ils sont le produit qui est pernicieux.
Économiser
Dans les pages qui précèdent, j'ai voulu montrer
comment nous étions insensiblement passés d'une époque
où les hommes produisaient et consommaient sans avoir besoin
d'emprunter, à l'époque actuelle où nous vivons
tous à crédit. Certains assurent que ce crédit
est bénéfique, car il permet d'avancer de quelques années
la jouissance du "changement en mieux" que serait le progrès.
Cette automobile que vous payez sur deux ans, vous seriez obligé
d'y renoncer en économisant durant le même laps de temps.
Mais la banque perdrait à votre profit le confortable intérêt
qu'elle perçoit sur le prêt consenti. En économisant
pour l'achat de la première voiture, vous pourriez payer comptant
la suivante. Le crédit aura avancé de deux ans la jouissance
de votre premier véhicule, mais il aura fragilisé votre
situation personnelle (risque de perte d'emploi, diminution de revenus
pour raisons diverses, maladie, etc.) et vous aura rendu plus dépendant.
Le crédit à la consommation que proposent maintenant toutes
les grandes surfaces commerciales à des taux d'intérêt
très élevés est un véritable scandale. Des
centaines de milliers de familles ayant cédé à
la tentation par une faiblesse de caractère si courante de nos
jours se trouvent surendettées et incapables de rembourser.
Comme autre exemple des méfaits du crédit, on peut
citer les agriculteurs qui se sont endettés à l'excès
pour obtenir plus vite les machines agricoles devant améliorer
leur productivité et donc leurs profits. Le résultat,
incontestable, est qu'ils se sont en réalité appauvris,
voire parfois ruinés, alors que le Crédit Agricole est
devenu, grâce à ses prêts, une des banques les plus
riches de France. Les agriculteurs ont utilisé le crédit
pour se moderniser plus vite ; finalement, ils ont accéléré
leur propre disparition.
L'idée de supprimer le crédit peut paraître
farfelue et totalement utopique. C'est pourtant tout à fait réalisable
par une lente diminution de la longueur légale des prêts
à intérêts, jusqu'à leur suppression totale.
Les masses colossales d'argent gérées par les organismes
financiers pourraient ainsi passer en douceur dans les entreprises et
chez les particuliers. La situation économique générale
en serait grandement améliorée, notamment en période
de crise, comme il s'en produit périodiquement.
Le mécanisme des crises
Étudions le mécanisme de ces crises, dont les conséquences
sont parfois terribles. La majorité des entreprises sont des
sociétés de capitaux par actions, titres cessibles et
négociables en Bourse. Si une société émet
10 000 actions, chacune représentant 1/10 millième de
sa valeur vénale, laquelle n'évolue que très lentement,
le cours des actions ne devrait varier que d'un pourcentage infime chaque
année. Or, il n'en est rien. Pourquoi ? Parce que l'action est
devenue l'objet d'un jeu spéculatif. A l'annonce d'un bénéfice
intéressant réalisé par une entreprise, le cours
de son action s'envole. Ceux qu'on appelle les "initiés" - car,
quoi qu'on fasse, il y aura toujours des gens mieux informés
- ont acheté avant la hausse et revendu un peu plus tard.
De même qu'il y a des modes, que certains êtres humains
suivent inconsciemment, il existe pour les jeux boursiers des périodes
d'euphorie collective. Ainsi en France, en 1999, la hausse globale moyenne
des actions a dépassé 50 %, ce qui était proprement
absurde si on la compare à l'augmentation réelle de la
valeur vénale des entreprises, dont ces actions représentaient
les parts.
Les jeux de casino, le loto, le PMU et bien d'autres, ne sont
pas source de désordre économique. Considéré
comme une activité inutile pour la société, à
l'origine d'un enrichissement immérité, le jeu a pourtant
été longtemps combattu par les autorités religieuses
comme par les socialistes, qui le jugeaient immoral. La spéculation,
qui est un jeu autrement dangereux pour l'économie, n'est en
revanche aujourd'hui pratiquement plus condamnée par personne.
Entre 1919 à 1929, il était possible de jouer en
Bourse à crédit. Vous achetiez à Wall Street une
action à 100 dollars payable un an plus tard. Si au bout de cette
année, votre action valait 20 dollars de plus, vous pouviez la
vendre et rembourser votre emprunt avec les intérêts, ce
qui laissait un joli bénéfice. Comme les cours ne cessaient
de monter, on investissait des sommes énormes, ce qui engendrait
une terrible inflation, comparable à celle du système
de Law au XVIIIe siècle. Un énorme fossé se creusait
alors entre la valeur boursière (fictive) et la valeur réelle
des entreprises.
Une bulle financière de ce genre peut se résorber
spontanément, non sans entraîner de multiples perturbations
de l'activité économique, mais elle peut aussi imploser,
comme on l'a vu en 1929. Déclenchée aux États-Unis,
la crise gagna bientôt l'Europe, provoquant tout un cortège
de faillites, de chômage, d'exaspération, de rancurs
et de misères sociales. Sans le krach de 1929 à Wall Street,
jamais Hitler n'aurait pris le pouvoir, et nous aurions évité
les désastres de la Deuxième Guerre mondiale. Seuls les
États-Unis, qui déclenchèrent ce séisme,
en tirèrent finalement un énorme surcroît de puissance
et de richesse.
Le cas du Japon est un peu différent. Nous connaissons
tous les qualités des produits japonais : automobiles, motocyclettes,
appareils photos, informatique, télévision, consoles de
jeux, cannes à pêche, moulinets, hameçons, etc.
Dans tous les secteurs industriels de pointe, les Japonais se sont révélés
excellents. Leur pays devrait donc être économiquement
un des plus solides au monde.
Or, le Japon a traversé une crise grave qui semble à
beaucoup incompréhensible. Elle confirme en réalité
les effets pervers du crédit sur projet, et l'incapacité
de ceux qui les accordent d'apprécier la valeur de ces projets.
Le malheureux Japon a croulé sous l'avalanche des faillites.
Où se trouve donc la prospérité que l'on
pourrait devoir au crédit ? Si le prêt sur gage n'est pas
économiquement très dangereux, le crédit sur projet
s'avère un pari à haut risque : il dépend de la
capacité de celui qui l'accorde à évaluer la valeur
réelle de ce qu'on lui propose. N'oublions jamais, en tout cas
que le krach boursier de 1929 à Wall Street, provoqué
par la spéculation effrénée des financiers, a été
directement responsable, d'abord d'une énorme vague de chômage
suivie d'une guerre effroyable.
V
EXPLOITATION DE L'HOMME PAR L'HOMME
Exploiter veut dire, entre autres, se servir de quelqu'un ou de
quelque chose en vue d'obtenir un profit. Dans la nature, tous les animaux
utilisent des plantes ou d'autres animaux pour survivre, mais c'est
une exploitation durable, car les ressources exploitées sont
renouvelables, en principe éternellement. L'homme primitif est
sorti, lui, de cet ordre naturel quand il a commencé à
exploiter les plantes grâce à l'agriculture et les animaux
grâce l'élevage.
Exploiter ne signifie pas nécessairement malmener ou maltraiter.
Le paysan intelligent donne de bons pâturages à ses animaux
herbivores, de bons grains à ses poules et poulets, mais il les
tue lorsqu'ils sont à point pour être consommés.
L'espèce humaine ne pouvait sortir de son état naturel
qu'en exploitant les plantes et les animaux. D'après la Genèse
(1,28), Dieu aurait dit aux hommes : « Croissez et multipliez,
emplissez la terre et conquérez-la, dominez les poissons de la
mer, les oiseaux du ciel et toutes les bêtes qui la peuplent.
» Exploiter la nature pour accroître la population humaine
serait donc un ordre de Dieu. Mais l'être humain n'en est pas
resté là.
L'esclavage
Avant que découvertes et inventions ne nous aient permis
d'exploiter des sources d'énergie, hélas ! non renouvelables,
la force animale et la force humaine furent utilisées sur une
grande échelle, à condition qu'elles rapportent plus qu'elles
ne coûtent. Ce fut le temps du servage et de l'esclavage. Ces
pratiques ne choquaient nullement les intellectuels de l'époque,
qui en profitaient indirectement. On sait que parmi les rédacteurs
de la Déclaration américaine d'indépendance - les
"Pères fondateurs" des États-Unis - un certain nombre
possédaient des esclaves.
L'esclavage remonte à la plus haute Antiquité. Voici
ce qu'écrivait en 1875 l'ami de Karl Marx, Friedrich Engels :
« Ce fut seulement l'esclavage qui rendit possible sur une assez
grande échelle la division du travail entre agriculture et industrie
et par la suite, l'apogée du monde antique, l'hellénisme.
Sans esclavage, pas d'État grec, pas d'art et de science grecs,
sans esclavage, pas d'Empire romain, pas non plus d'Europe moderne.
Nous ne devons jamais oublier que toute notre évolution
économique, politique et intellectuelle a pour condition préalable
une situation dans laquelle l'esclavage est tout aussi nécessaire
que généralement admis. Dans ce sens, nous avons le droit
de dire : sans esclavage antique, pas de socialisme moderne. »
Quand nous admirons l'art, la science, la philosophie que l'Antiquité
nous a laissés en héritage, il serait donc bon d'avoir
une pensée pour tous ces esclaves grâce auxquels les élites
purent trouver assez de temps libre pour exercer leurs talents.
On évalue à au moins 42 millions le nombre d'Africains
noirs commercialisés et utilisés comme esclaves par différentes
nations occidentales ou arabes.
Il est dans l'air du temps de condamner l'esclavage, ce qui est
d'autant plus facile que nous n'en avons plus l'utilité. Notre
intelligentsia est néanmoins souvent discrète sur l'esclavage
antique, car il s'exerçait en faveur des élites. Par contre,
elle est intransigeante dans sa condamnation de l'esclavage qui a servi
à enrichir les négriers, les planteurs et les industriels
d'outre-mer. Il est en fait toujours difficile de juger objectivement
les murs des autres peuples, mais également ceux de notre
peuple en d'autres temps. A l'aune de la nouvelle religion des droits
de l'homme, on conclurait vite que tous nos ancêtres étaient
d'ignobles personnages. Mais, comme le disait fort justement Montaigne,
on peut aussi considérer que « la barbarie, c'est ce
qui n'est pas de notre usage ». Mon propos n'est donc pas
d'approuver ou de condamner les murs d'autrefois, mais de vérifier
leur réalité, de les analyser, de tenter de les comprendre
et de les expliquer.
Le Code Noir
D'après l'historien Olivier Pétré-Grenouilleau,
spécialiste de la question, l'esclavage a existé depuis
la nuit des temps aussi bien en Afrique qu'au Proche-Orient, en Égypte
ou en Grèce. Cependant, le seul auquel s'intéressent vraiment
les historiens et les journalistes est l'immense traite des Noirs qui
se déroula, pour l'essentiel, entre le XIVe et le XVIIIIe siècles.
Le public, très mal informé, croit souvent que les
Noirs furent capturés et emmenés hors d'Afrique par des
troupes armées portugaises, françaises, anglaises ou hollandaises.
Il n'en est rien. Les pays européens possédant une flotte
importante avaient en effet l'habitude de commercer avec les Africains
sans pénétrer à l'intérieur de leurs terres.
L'esclavage existant déjà en Afrique, nos commerçants
se virent offrir cette "marchandise", parmi bien d'autres, par les autorités
africaines avec lesquelles ils négociaient.
Le commerce international étant à cette époque
complètement libre, les autorités de ces quatre pays européens
ne s'en occupèrent nullement, d'autant qu'il s'exerçait
avant tout d'Afrique vers les Amériques. Cependant, lorsqu'il
apparut que des possessions françaises très lointaines
utilisaient des esclaves, Louis XIV, qui aurait très bien pu
faire semblant de l'ignorer, décida, avec l'aide de Colbert,
de promulguer le Code Noir.
Ce Code Noir est aujourd'hui considéré par les intellectuels
comme "une infamie légale", un véritable crime contre
l'humanité. On en cite souvent les articles où il est
dit notamment que l'esclave a le statut d'un meuble, que les rassemblements
sont interdits, que les fuyards auront l'oreille coupée, etc.
Présenté de la sorte, le Code Noir apparaît
en effet comme abominable. Mais il l'eût été davantage
encore si sa mise en uvre avait aggravé le sort des esclaves.
Or, il est fort probable que ce fut tout le contraire - dans la mesure,
bien sûr, où l'autorité royale pouvait le faire
appliquer. Les rapports entre les humains dépendent en effet
beaucoup plus de leur nature que des lois qui les régissent.
Rappelons qu'en 2004, on a enregistré en France 1,5 millions
de plaintes déposées par des femmes battues, et que 29
d'entre elles moururent des mauvais traitements qu'elles avaient subis.
On ne s'avancera pas beaucoup en disant qu'il y a probablement
plus de femmes battues depuis qu'elles sont protégées
par la loi qu'à l'époque où elles ne l'étaient
pas, tout simplement parce que les murs ont changé.
Examinons donc un peu ce Code Noir, en tentant de comprendre quels
étaient les objectifs de ses rédacteurs. En considérant
l'esclave du point de vue juridique comme un bien meuble (de nos jours,
il serait plutôt considéré comme une machine), Colbert
ne faisait que constater une réalité.
C'est en effet les Africains qui vendaient leurs compatriotes
en les assimilant à une marchandise. Dès lors, les colons
qui les achetaient aux négriers devaient pouvoir les revendre.
Les premiers responsables de ce système étaient les autorités
africaines, qui n'acceptaient pas que leurs sujets puissent s'expatrier
librement.
Le deuxième objectif de Colbert était d'éviter
les incidents entre deux communautés - l'une très nombreuse,
la noire, et l'autre très minoritaire, la blanche. C'est pourquoi,
dans l'article 16 de son code, il interdit aux esclaves de s'attrouper
de jour comme de nuit. C'était exactement ce que nous faisons
de nos jours en interdisant, dans les quartiers sensibles, le rassemblement
des jeunes, souvent issus de l'immigration, au bas des cages d'escalier
et l'entrée des immeubles.
Les peines infligées aux esclaves refusant l'autorité
des Blancs étaient certes sévères. Comparées
à celles que subissent de nos jours délinquants et criminels,
elles apparaissent même comme d'une extrême cruauté.
Mais si nous les comparons à celles appliquées en France
à la même époque, nous ne pouvons que relativiser.
Rappelons que, sous l'Ancien Régime, François Ier
avait introduit le supplice de la roue, que l'écartèlement
et la décapitation à la hache ou à l'épée
étaient appliqués couramment, qu'un simple vol pouvait
valoir à son auteur, sans distinction de sexe, de finir sur la
potence, qu'empoisonneurs et hérétiques étaient
mis à mort sur le bûcher, que les faux-monnayeurs étaient
mis à bouillir dans un chaudron, et qu'enfin la question - ordinaire
ou extraordinaire - ne fut supprimée que par Louis XVI. En comparaison
de toutes ces peines atroces, une oreille coupée pouvait sembler
plus douce !
Protection des esclaves
Le troisième problème abordé par Colbert
et Louis XIV concerne la protection des esclaves vis-à-vis des
mauvais maîtres, ainsi que leur possible changement de statut.
Comme je l'ai dit, les rapports entre individus ne sont pas déterminés
par la loi, mais par leur nature. Il n'en reste pas moins qu'il revient
à la loi de punir les mauvais comportements et de tenter de les
prévenir.
Cette troisième partie du Code Noir est en réalité
la plus importante. Alors que l'article 1er ne fait que reprendre une
loi antérieure, qui prescrivait de chasser tous les Juifs des
territoires d'outre-mer, dès l'article 2, il est prescrit que
tous les esclaves seront baptisés et instruits dans la religion
catholique, apostolique et romaine. Quand on sait qu'à cette
époque tous les Français pratiquaient cette religion,
et que le clergé était tout puissant, on mesure l'importance
de cet article : l'esclave retrouvait sa dignité humaine.
L'article 3 précise qu'un maître qui ne fera pas
profession de la religion catholique subira la confiscation de tous
ses esclaves et sera puni. L'article 6 interdit de faire travailler
les esclaves du samedi minuit au dimanche minuit, comme tous les catholiques
de race blanche, car aux yeux de Dieu les esclaves sont les égaux
de leurs maîtres. L'article 9 prévoit que si un homme libre
vit en concubinage avec une esclave, il devra l'épouser dans
les formes observées par l'Église, et que le mariage la
rendra libre. L'article 14 ajoute que l'esclave baptisé devra
être enterré en terre consacrée. Plusieurs articles
indiquent aussi la nourriture minimum et les vêtements dont doivent
bénéficier les esclaves.
Enfin, les derniers articles du Code Noir sont consacrés
à l'affranchissement, qui consiste à donner aux esclaves
les mêmes droits que leurs maîtres.
On peut y lire, par exemple : « Les maîtres âgés
de 20 ans pourront affranchir leurs esclaves... sans qu'ils soient tenus
de rendre raison de leur affranchissement.» (article 55) «
Les esclaves qui auront été faits légataires
universels par leurs maîtres, ou nommés exécuteurs
de leurs testaments, ou tuteurs de leurs enfants, seront tenus et réputés
pour affranchis. » (article 56) « Déclarons...
les esclaves affranchis n'avoir besoin de nos lettres de nationalité
pour jouir des avantages de nos sujets naturels dans notre royaume,
terre et pays de notre obéissance... » (article 57)
« Octroyons aux affranchis les mêmes droits, privilèges
et immunités dont jouissent les personnes nées libres
; voulons que le mérite d'une liberté acquise produise
en eux, tant pour leurs personnes que pour leurs biens, les mêmes
effets que le bonheur de la liberté naturelle cause à
nos autres sujets. » (article 59).
Ainsi se termine cette "infamie légale", rédigée
entre autres par Colbert et signée par Louis XIV. On voit bien
que ce code, incontestablement conçu pour réglementer
l'esclavage, vise tout autant à sanctionner les maîtres
les plus durs et à aider les plus charitables. Mais on admettra
aussi que son adoption n'a pas dû changer grand-chose dans les
rapports existant entre les Noirs et les Blancs.
Tous ceux qui ont lu Autant en emporte le vent, ou vu le
film qui s'en est inspiré, ont remarqué combien chez les
O'Hara les domestiques noirs étaient intégrés et
s'exprimaient comme s'ils étaient de la famille - de façon
bien plus libre et plus critique que ne le font de nos jours les domestiques
de nos familles bourgeoises.
Dans les pays d'outre-mer, les révoltes qui se sont produites
ont été presque toujours le fait d'esclaves affranchis.
Ceux-ci avaient en effet pu constater que le fait d'obtenir les mêmes
droits ne confère pas forcément les mêmes capacités
ni les mêmes possibilités.
Les Noirs qui ont des dons exceptionnels pour le sport, la musique,
la danse - davantage que la plupart des Blancs - n'ont jusqu'à
présent jamais montré beaucoup de talent ni dans le domaine
de l'organisation ni dans la créativité scientifique ou
technique. Un Blanc transplanté dans une tribu africaine ferait
encore aujourd'hui piètre figure, car il serait incapable d'adopter
les techniques de chasse ou d'organisation domestique. De même,
pour un Africain vivant dans un pays organisé par des Blancs,
obtenir les mêmes droits que ces derniers ne lui garantira pas
de réussir à leur égal dans tous les domaines.
Les esclaves affranchis qui avaient acquis les mêmes droits
que leurs anciens maîtres blancs s'étonnèrent d'être
toujours écartés de certaines fonctions. Certes, il y
avait là une certaine dose de racisme, mais l'organisation sociale
dans laquelle ils se trouvaient avait été conçue
par des Blancs en tenant compte de leurs capacités spécifiques.
Y intégrer les anciens esclaves n'était pas chose facile.
C'est pourquoi les affranchis se révoltaient.
L'Ancien Régime
Dans l'Ancien Régime existaient trois classes sociales
: le clergé, la noblesse, le tiers-état. Le clergé
regroupait à peu près tous les intellectuels et voulait
régner par l'esprit, la noblesse par le courage et la force,
le tiers-état par le savoir-faire.
Le tiers-état était formé d'artisans et de
paysans vivant dans de petites communautés rurales dont tous
les membres se connaissaient. Il se suffisait largement à lui-même,
car chaque village vivait pratiquement en autarcie. Les paysans produisaient
la nourriture, les artisans tissaient les vêtements, construisaient
les maisons, les routes, les voitures à bras et les charrettes,
les meubles, les lavoirs, les fontaines, les instruments, les outils,
etc. Toutes les activités étaient en outre regroupées
au sein de corporations totalement indépendantes.
On peut donc penser que ces artisans et paysans auraient très
bien pu se passer du clergé et de la noblesse, qu'ils auraient
même été plus riches (ils auraient échappé
à l'impôt), et que leur vie matérielle aurait été
meilleure. La société globale aurait toutefois été
fort différente. Certes, en ce temps-là, les artisans
savaient joindre l'utile à l'agréable, le beau au fonctionnel.
Rien de ce qui sortait de leurs mains ne manquait de beauté.
Cependant, la France n'aurait eu ni églises, ni monastères,
ni cathédrales, ni châteaux, ni tout ce qu'ils contenaient
de somptueux.
Nicolas Fouquet est l'un des symboles de cette ambivalence du
rôle de la noblesse. D'une part, il amassa en peu de temps une
fortune considérable en imposant abusivement le tiers-état
; de l'autre, il transforma une partie de cette fortune en uvres
d'une immense et durable valeur artistique.
Exploiter n'est pas synonyme de
maltraiter
Comme je l'ai dit, exploiter n'est pas synonyme de maltraiter.
Que ce soit par bonté ou par intérêt, la noblesse
s'est souvent employée à protéger ses "sujets"
et à les aider à devenir plus prospères. Un nombre
considérable de légumes, de fruits, de fleurs ont été
introduits en France par les aristocrates pour que les paysans puissent
en bénéficier. Tout le monde connaît l'histoire
de la pomme de terre !
En fait, pas plus que l'habit ne fait le moine, la fonction ne
fait l'homme. Dans la noblesse et le clergé il y eut de tous
temps des êtres admirables de courage, de bonté, de dévouement,
tout comme il y eut des brutes égoïstes et des tartuffes.
Il est malheureusement rare que les personnes qui ont le pouvoir n'en
abusent pas, souvent un peu, parfois beaucoup. « Tout pouvoir
corrompt, disait Montesquieu, et le pouvoir absolu corrompt absolument.
» Difficile de résister aux tentations quand elles sont
à portée de main. Ce sont les abus de certains qui perdirent
l'aristocratie et le clergé. L'une des causes profondes de la
Révolution fut que trop de dirigeants avaient oublié ce
principe de base : celui qui dirige ne doit pas être seulement
celui qui donne des ordres, mais aussi celui qui montre l'exemple.
Si le tiers-état n'avait pas eu au-dessus de lui le clergé
et la noblesse, la France serait restée un pays formé
d'une multitude de petites communautés vivant en autarcie et
parlant une multitude de langues. C'est en voulant exploiter cette masse
populaire que la noblesse en a fait une nation sans même le vouloir,
c'est-à-dire sans avoir d'autre objectif que de dominer la plus
large étendue possible de territoire pour qu'un maximum de sujets
puisse être soumis à l'impôt.
Cette volonté de puissance des princes peut être
comparée à celle de patrons de grandes sociétés
qui rêvent d'acquérir d'autres sociétés -
non pour le bonheur de leurs salariés ou la prospérité
des entreprises dont ils veulent prendre le contrôle, mais pour
leur propre bonheur et celui des propriétaires.
Quand autrefois, à la suite d'une guerre, une région
passait sous la domination d'un nouveau prince, le seul changement pour
les habitants était que leurs impôts enrichissaient dorénavant
un autre souverain. Il fallut longtemps pour que les habitants de territoires
durablement regroupés par un même souverain prennent conscience
d'appartenir à une même patrie. A la veille de la Révolution,
moins de la moitié des habitants du royaume de France parlait
le français ! Il en était encore de même au siècle
suivant. L'action de la République, en France, fut décisive
en instituant la conscription, en imposant une langue nationale et l'école
obligatoire.
Si les avis sont partagés sur la bienfaisance ou la malfaisance
du clergé et de la noblesse, on doit au moins prendre conscience
qu'ils ont l'un et l'autre commis une terrible faute. En effet, après
avoir condamné comme vil et dangereux le commerce de l'argent
- notamment le prêt à intérêt - ils ont fini
par l'accepter, puis s'en servir. Le commerce de l'argent a permis à
certains hommes d'amasser d'immenses fortunes par une forme d'activité
tout à fait étrangère à l'impératif
biblique : « Tu gagneras ton pain à la sueur de ton front.
» Le système de valeurs qui récompensait jusque
là les plus capables et les plus courageux a commencé
alors à s'effondrer.
Avec les fortunes ainsi amassées, les plus doués
pour le commerce de l'argent purent acquérir peu à peu
tous les moyens de production. Or, comme nous l'avons déjà
dit, les entreprises - qu'elles soient industrielles, agricoles, commerciales
ou de services - font des profits dont une part est distribuée
en salaires pour faire vivre et récompenser tous ceux qui uvrent
à leur prospérité, tandis que le reste forme les
bénéfices revenant aux propriétaires qui profitent
aussi de la plus-value de l'entreprise. Mais lorsqu'il s'agit de simples
financiers, les propriétaires ne participent en rien au fonctionnement
de l'entreprise, sinon par des apports de capitaux qui aident partiellement
à investir. C'est un système parasitaire qui se trouve
ainsi consacré.
Le système capitaliste ne se légitime qu'en référence
au dogme selon lequel toute croissance de la consommation se traduit
par un accroissement de bonheur. Une véritable fuite en avant
est censée nous permettre de jouir toujours plus vite des innovations
qui ont besoin de capitaux pour être réalisés. Dans
l'Europe d'autrefois, qui voyait peu d'innovations, et dont les moyens
de production évoluaient très lentement, artisans et paysans
se contentaient de renouveler de loin en loin leurs instruments et leurs
outils. Nul besoin de capitaux, les économies productives réelles
suffisaient. Et quand le fournisseur faisait crédit, c'était
toujours sans intérêt !
VI
GRANDEUR ET DÉCADENCE DE LA PAYSANNERIE
En des temps lointains, l'homme primitif se nourrissait comme les
animaux omnivores de légumes et de fruits, de poissons et de
gibier. Des hommes à l'esprit inventif eurent ensuite l'idée
de produire ces ressources de manière systématique en
recourant à la culture et à l'élevage. Trouver
sa nourriture représentait alors pour l'être humain, comme
pour l'animal, l'essentiel de ses activités, en dehors du temps
consacré au sommeil et à se perpétuer. Aussi, Sully
put-il dire au début du XVIIe siècle : « Labourage
et pâturage sont les deux mamelles de la France. »
La paysannerie formait jusqu'au XVIIe siècle environ 95
% de la population française. Comme la plupart des individus
absorbent à peu près la même quantité de
nourriture, on comprend aisément que les paysans consommaient
grosso modo 95 % de ce qu'ils produisaient. Leur situation était
donc très différente de celle du cultivateur ou de l'éleveur
du XXIe qui ne produisent que pour vendre et n'ont bien souvent même
pas de potager ni de basse-cour pour leur consommation familiale.
Quand le paysan soignait lui-même ses poulets, ses lapins,
son cochon ou son veau, leur qualité et leur saveur restaient
les mêmes pour sa famille que pour l'acheteur potentiel.
Cette pratique s'est perpétuée jusqu'au XIXe siècle,
qui vit l'apogée de la gastronomie en France. En effet, le meilleur
cuisinier ne peut faire des plats de haute tenue avec une truite ou
un poulet provenant d'un élevage industriel. Or, la truite sauvage
vivant dans une eau claire, où prolifèrent petits poissons,
insectes et larves qui constituent la base de sa nourriture est devenue
rare. Le poulet de ferme élevé en liberté, becquetant
des graines, attrapant sauterelles et vers de terre non pollués,
est lui aussi devenu intouvable.
Un vivier extraordinaire
La paysannerie, cette population si nombreuse, si saine du fait
de son intense activité physique, habituée à subir
les rigueurs des intempéries (maisons non chauffées) et
à consommer des produits naturels, formait un vivier extraordinaire.
Certes, elle eut à subir de graves épidémies, provenant
le plus souvent des ports maritimes où les gens vivaient au contact
des germes de maladies importées existant à l'état
latent ou endémique chez d'autres peuples, auxquelles les défenses
naturelles de nos populations n'étaient pas adaptées.
Comme chez les animaux sauvages, les milieux ruraux connaissaient
également une forte mortalité infantile, mais celle-ci
était compensée par l'extraordinaire fécondité
des femmes et ne perturbait pas le moins du monde l'activité
des survivants. La mort était considérée comme
un changement d'état, le début d'une autre vie. Pour qualifier
cette situation démographique, typique des sociétés
traditionnelles, les biologistes parlent aujourd'hui d'une "stratégie
R", caractérisée par un grand nombre d'enfants dont on
s'occupe individuellement assez peu.
A la "stratégie R" s'oppose la "stratégie K", propre
aux sociétés modernes, qui se caractérise au contraire
par un nombre d'enfants réduit, mais sur qui se concentre un
fort investissement parental. On peut certes s'indigner de ces murs
- qu'aujourd'hui on qualifie volontiers de "cruelles" -, mais il faut
les replacer dans leur contexte. Montaigne - qui, dans ses écrits,
avoue lui-même ne pas savoir exactement combien il a d'enfants
! - remarquait sobrement, nous l'avons déjà dit : «
Chacun appelle barbarie ce qui n'est pas de son usage. »
Il n'aura fallu que deux siècles pour anéantir cette
paysannerie millénaire, à un rythme toujours plus accéléré.
Quand il y a des victimes - et la classe paysanne a bel et bien été
une victime -, nous avons tous une réaction naturelle, instinctive
et innée, consistant à rechercher des coupables. Nous
avons le sentiment qu'en toutes circonstances il y a des bons et des
méchants, et qu'il suffirait de supprimer ces derniers pour faire
disparaître le mal social et sauver ses victimes. Hélas
! quand on y regarde de plus près, on s'aperçoit parfois,
comme c'est le cas ici, que les victimes peuvent être elles-mêmes
responsables, directement ou indirectement, des maux qui les ont frappées,
et qu'en mettant en cause d'autres responsables, elles ne font que se
donner bonne conscience en esquivant leurs responsabilités.
Autodestruction de la paysannerie
L'histoire de l'autodestruction de la paysannerie européenne
est particulièrement révélatrice, et même
exemplaire. Elle est exemplaire parce que personne ne l'a décidée
ni même voulue, qu'il s'agisse des paysans eux-mêmes, des
citadins, des hommes politiques, des penseurs laïques ou religieux.
Ce qui ne l'a pas empêchée de s'accomplir. Cette autodestruction
démontre parfaitement que personne ne dirige l'évolution,
que celle-ci est presque totalement imprévisible et qu'elle peut
avoir les pires conséquences.
La France rurale s'est en fait autodétruite en adoptant
librement des innovations qui semblaient, à première vue,
de nature à améliorer son sort. La première catastrophe
s'est produite dans la première moitié du XIXe siècle
avec l'invention par Édouard Adam de l'alambic moderne, qui a
permis la fabrication d'alcool de fruits. Les Bretons et les Normands,
populations jusque là vigoureuses et énergiques, subirent
de plein fouet les terribles conséquences de la surconsommation
de calvados. Non seulement nombre d'entre eux devinrent alcooliques,
mais leurs descendants en subirent les conséquences. Et ce furent
souvent les meilleurs qui se laissèrent séduire par cette
nouvelle boisson. Il s'opéra ainsi une très dommageable
sélection à rebours. Aujourd'hui encore, c'est dans l'Ouest
(et le Nord) de la France que l'on enregistre, notamment chez les jeunes,
les taux d'alcoolisme les plus importants.
Trois autres inventions furent introduites par la suite, toutes
trois destinées à augmenter les récoltes et à
diminuer l'effort pour les obtenir. Elles furent bien sûr accueillies
avec enthousiasme par beaucoup de cultivateurs. Ces trois aides à
l'agriculture moderne furent les engrais chimiques, les pesticides et
les machines qui remplacèrent les bras, les bufs et les
chevaux.
Les pesticides comprennent les insecticides, qui tuent les insectes
nuisibles aux plantes cultivées, les fongicides qui les protègent
des maladies cryptogamiques et les désherbants, qui détruisent
des mauvaises herbes que l'on devait auparavant sarcler à la
main.
Autrefois, les insectes nuisibles étaient en grande partie
éliminés par les oiseaux, et les plantes cultivées
offraient une bonne résistance naturelle aux maladies. Pour les
jeunes cultivateurs, les insecticides devaient éliminer le surplus
d'insectes non détruits par les oiseaux. Mais en réalité,
en détruisant les insectes par empoisonnement, ils détruisirent
aussi une grande partie des oiseaux insectivores. Les défenses
naturelles contre les maladies n'étant plus sollicitées
par suite des traitements par fongicides, elles finirent par s'affaiblir
et s'amenuiser. En outre les plantes améliorées par la
sélection sont la plupart du temps beaucoup moins résistantes
aux maladies. Insecticides et fongicides devinrent ainsi des produits
dont on ne pouvait plus se passer, en dépit de leurs inconvénients.
Les pesticides sont aujourd'hui, avec les lisiers et les engrais contenant
trop de nitrates, la principale cause de pollution des cours d'eau et
des nappes souterraines.
Apparurent enfin les tracteurs, qui permettaient sans fatigue
excessive de labourer, de herser, des semer, de traiter et de déchaumer,
ainsi que les moissonneuses-batteuses, grâce auxquelles on pouvait
effectuer à la fois la moisson et la récolte.
L'âge d'or tourne au cauchemar
Ces inventions, qui laissaient entrevoir un véritable âge
d'or à nos agriculteurs, eurent là encore des conséquences
imprévues. Là où il fallait auparavant 20 personnes
pour faucher un champ de blé, le faire sécher, le battre,
le mettre en sacs, une seule était nécessaire pour manier
la moissonneuse-batteuse. Résultat : les 19 autres n'avaient
bien souvent plus d'autre ressource que d'aller grossir la masse des
travailleurs urbains ou des chômeurs.
Naturellement, ces engins coûteux ne convenaient pas aux
petites parcelles ni à la polyculture. Nos technocrates encouragèrent
alors le remembrement, la suppression des haies (qui jouaient un rôle
écologique important, notamment pour prévenir les inondations,
et limiter les effets des tempêtes), et la constitution de surfaces
importantes consacrées à la monoculture. Certaines terres
furent ainsi entièrement consacrées aux céréales,
d'autres aux betteraves ou aux pommes de terre, d'autres aux productions
fruitières, etc. Notre riante campagne aux aspects si divers
se transforma sur le modèle des immenses monocultures américaines.
Vous êtes-vous déjà promené dans un
champ de betteraves de 500 hectares ? D'autre part, pour acquérir
toutes ces nouvelles machines, les agriculteurs s'endettèrent
à l'excès - d'autant plus que, par individualisme, ils
se regroupaient rarement en coopératives pour acheter leur matériel.
À mesure qu'ils s'appauvrissaient, le Crédit Agricole
affichait une prospérité insolente. Nous retrouvons ici
une triste réalité dont nous avons déjà
donné des exemples : les financiers s'enrichissent, au fur et
à mesure que les producteurs s'appauvrissent et disparaissent.
C'est ainsi que, grâce à ces merveilleuses innovations
techniques, la paysannerie est passée de 95 % de la population
française à seulement 3 %.
Une autre incidence de ces prétendus "changements en mieux"
fut l'augmentation de la productivité. Cette surproduction entraîna
une chute des cours, et une dépendance totale des producteurs
vis-à-vis du marché. J'ai eu l'occasion de rencontrer
un octogénaire dont les grands-parents avaient exploité
une ferme dans le Finistère à la fin du XIXe siècle.
Il me disait garder le souvenir de gens parfaitement heureux. Sa grand-mère
assurait ne s'être jamais mise en colère de sa vie, et
ses douze enfants étaient tous lauréats du certificat
d'études.
Comme je cherchais à imaginer comment vivait cette famille
de douze enfants, sans allocations familiales, et sur une terre qui
n'était pas très fertile, j'en conclus qu'ils devaient
avoir une ferme importante. Mon interlocuteur me détrompa : ses
grands-parents ne possédaient que huit hectares !
La ferme, à cette époque, ressemblait encore à
un vaste potager et la basse-cour y servait surtout à nourrir
la famille. Inutile de dire que le cours mondial du porc, du blé
et de la pomme de terre n'entrait pas dans les préoccupations
de ces exploitants ! Ceux-ci continuaient tout simplement à vivre
en autarcie, de manière totalement indépendante - mais
responsable.
Pour survivre, l'agriculteur se voit aujourd'hui proposer tout
un éventail d'aides de diverse nature, qui sont généralement
au nombre de vingt. Dans l'Orne, un département que je connais
bien, un responsable des services agricoles m'a assuré que si
l'on supprimait ces subventions, toutes les entreprises agricoles se
retrouveraient en faillite dès l'année suivante. Naturellement,
ces aides "compensatoires" ne vont pas sans des directives et des contrôles
de l'administration.
Depuis l'entrée de la France dans l'Union européenne,
il semble même que la surveillance la plus tatillonne n'ait cessé
de se renforcer. À ce sujet, j'ai relevé dans un quotidien
de l'Orne le courrier d'un lecteur agriculteur. Intitulé «
Les agriculteurs face à l'administration », il dresse un
tableau révélateur, empreint d'une amère ironie.
Voici ce texte :
« COURAGE, FUYONS... »
« Lors du dernier Salon de l'Agriculture, un sondage
révèle que 75 % des sondés trouvent les agriculteurs
"courageux et modernes". Le qualificatif "courageux" prête à
sourire dans le sens où il est employé à l'époque
des 35 heures payées 40.
Du courage, il en faut certainement pour subir chaque semaine
un véritable pilonnage médiatique sur notre profession,
nous montrant du doigt pour le moindre dysfonctionnement. Du courage,
il en faut assurément pour remplir les nombreux dossiers avant
le 30 avril, car en plus des dossiers PAC destinés à obtenir
des compensations (et non des primes) qui ne corrigent que partiellement
l'alignement des prix agricoles sur les cours mondiaux, il y a maintenant
en plus deux autres dossiers.
Le dossier DAP (Déclaration d'activités polluantes),
dossier d'une lourdeur administrative inouïe : le vocabulaire y
est indigeste, on y manipule des équations et des cfficients
d'une complexité délirante et puis il y a le fin du fin,
le summum, "la classe mondiale", le Dossier de modulation des aides
compensatoires. Ce dossier sert à calculer la Marge brute standard,
et le cas échéant à moduler l'aide compensatoire.
Cela commence par deux options :
Option 1 : Je coche la case "je ne remplis pas", dans ce cas
la Marge brute standard compte pour 150 000 écus valeur 1994
(l'écu est utilisé pour faire plus trébuchant et
sonnant que l'euro !).
Option 2 : Je coche la case "je remplis...", et là,
attention les yeux, le souci du détail y est époustouflant,
voire inquisitoire. Voici quelques exemples édifiants repris
textuellement :
1er exemple : Une vache présente toute l'année
sur l'exploitation compte pour un dans la catégorie J07, mais
trois bovins mâles restés l'année entière
qui ont eu un an le 1er novembre compteront pour 304 jours x trois animaux
que divisent 365 jours = 2,491 dans la catégorie J02 et (365
j - 304) x trois animaux que divisent 365 jours = 0,499 dans la catégorie
J03. Question : que fait-on pour les années bissextiles ?
2e exemple : La basse-cour. Déclarez les effectifs moyens
annuels même si la basse-cour n'a d'autre but que la consommation
familiale.
Case J14 : Poules et jeunes femelles de l'espèce "Gallus"
destinées à la ponte mais n'ayant pas encore pondu, etc.
Ainsi j'avais sept poules, le renard m'en a bouffé une et j'en
soupçonne deux de ne pas pondre, ça fait combien ? Case
J17 : Lapins, toujours pour la consommation familiale. Seules les femelles
ayant mis bas au moins une fois sont à déclarer, ne pas
déclarer les lapines saillies pour la première fois...
Là, j'hésite, car j'ai trois lapines et je ne sais pas
si elles sont pleines et j'ai un doute pour une qui pourrait être
un lapin. Ça me pose problème.
Cela ne s'invente pas et je vous fais grâce des sept
rubriques du même genre : je ne vous parle pas de la différence
entre cultures associées, cultures mélangées et
cultures successives, du jardin potager avec ses douze pieds de tomate,
ses sept navets et éventuellement ses escargots.
L'Éducation nationale et les grandes écoles devraient
s'interroger sur la production de tels cerveaux pour nos ministres.
Rabelais disait qu'il fallait mieux "une tête bien faite
qu'une tête bien pleine". Nous échappons pour le moment
à un quatrième dossier, celui des CTE destinés
à neutraliser plutôt moins que plus les deux précédents.
Pour le moment, il est bloqué dans les starting-blocks (trop
complexe, nous a-t-on dit) !
Dans sa lettre aux agriculteurs, le ministre rappelle que toutes
ces mesures sont destinées à réorienter l'agriculture
et à créer des emplois. Des emplois dans les bureaux certainement,
pour compléter et lister ces nombreux dossiers et pour les contrôles,
car la signature de chacun de ces dossiers est précédée
de l'inévitable formule "Je certifie... et je m'engage à
communiquer à l'administration tous les éléments
nécessaires lors d'un contrôle sur mon exploitation et
toute erreur de déclaration peut conduire à ne pas payer
les compensations et même à des pénalités".
Mesdames et messieurs les agriculteurs, ramassez vos poules
si les coqs sont lâchés et gare à la lapine qui
faute. Ces gens-là vont nous faire aimer l'Amérique...
»
G. Suzanne - Le Perche, 4
mai 2000.
En vérité, le paysan d'aujourd'hui n'a plus rien à
voir avec celui des siècles passés.
Mais le malheur de nos agriculteurs ne s'arrête pas là.
Certes, ils vivent pour la plupart plutôt modestement, passant
en permanence sous les fourches caudines de l'assistance et du contrôle.
Ils ne sont plus maîtres de gérer leur exploitation comme
ils l'entendent, mais en plus, alors qu'autrefois ils étaient
estimés, les voilà maintenant critiqués, voire
méprisés.
En effet, les engrais et pesticides qu'ils épandent, les
élevages industriels qu'ils dirigent sont les premiers pollueurs
des nappes phréatiques, c'est-à-dire de l'eau indispensable
à notre survie. Fini le temps où chacun avait à
sa disposition un puits ou une fontaine à l'eau pure. Fini le
temps béni des rivières limpides offrant aux pêcheurs
d'innombrables variétés de délicieux poissons.
Les cours d'eau bretons sont tous tapissés d'une fine couche
brune due à la pollution, et si les saumons naguère si
abondants continuent à les fréquenter avec parcimonie,
c'est encore grâce à des subventions et des investissements
considérables.
Quant à ce vivier d'hommes sains et durs à la tâche
qui formait l'immense majorité de la population française,
il a complètement disparu. En adoptant les nouvelles technologies
la paysannerie s'est livrée à un suicide collectif.
Les idées mènent-elles
le monde ?
Les intellectuels pensent que leurs idées mènent
le monde. L'inexorable disparition de la paysannerie serait-elle due
à la mise en uvre d'une doctrine particulière, qui
aurait vu dans ce changement une heureuse évolution de la société
? Qui furent donc les chantres de cette mutation ? Quels écrivains,
quels philosophes, quels hommes politiques consacrèrent leur
talent à prôner la fin du monde rural ? À vrai dire,
pratiquement aucun. Bien au contraire, nombreux furent ceux qui eurent
le cur déchiré en constatant l'agonie d'une certaine
France paysanne, que bien des écrivains décrivirent de
leur côté avec tristesse et nostalgie. Ainsi, la société
européenne s'est-elle transformée sans qu'un seul intellectuel
ou un seul dirigeant politique l'ait explicitement voulu.
On voit bien qu'il y a toujours deux mondes qui cohabitent : d'un
côté le monde réel, concret, qui évolue au
gré des inventions technologiques ; de l'autre, le monde abstrait
des manipulateurs d'idées pures qui s'illusionnent en permanence
sur leur capacité à changer les choses. Lorsqu'un changement
résultat de l'adoption de certaines innovations affecte la société
tout entière, certains peuvent bien s'en offusquer et les combattre,
d'autres les approuver fièrement comme s'ils en étaient
la cause. Tous, en réalité, ne sont que des mouches du
coche. Rien de tout cela n'affecte l'évolution, qui n'obéit
finalement qu'à sa logique intrinsèque.
Malgré les religions, les idéologies, les systèmes
politiques fort différents qui les distinguent, la plupart des
peuples de la terre ont aujourd'hui adopté les mêmes inventions
: automobile, téléphone portable, télévision,
radio, transport aérien, etc. Cette extension planétaire
des technologies nouvelles se traduit par une homogénéisation
grandissante des modes de vie et des cultures. Seules demeurent quelques
spécificités irréductibles, résultant des
caractères innés propres à chaque peuple ou ethnie.
Le rôle principal des pouvoirs politiques est de codifier
les changements. L'apparition de l'automobile a contraint tous les gouvernements
à instaurer un code de la route. Il en va de même de toutes
les innovations. Mais on constate aussi que toutes ces législations,
quoique décidées par des régimes politiques très
divers, finissent par se ressembler étrangement. Lorsqu'on aborde
des problèmes concrets, il n'y a généralement qu'une
solution technique permettant de les résoudre. Encore faut-il
pouvoir la mettre en uvre et ensuite faire respecter les règles
édictées. C'est à ce niveau-là seulement
que les régimes politiques diffèrent, suivant qu'ils sont
forts ou faibles, qu'ils ont ou non les moyens de faire respecter leur
autorité par des peuples qui peuvent eux-mêmes être
plus ou moins disciplinés.
Une des plus grandes catastrophes
sociologiques
de l'histoire
La paysannerie, hier dure à la tâche, pleine de santé
et dont la fécondité permettait aux nations de grandir
et de se développer, a aujourd'hui presque disparu de notre monde
occidental. N'hésitons pas à le dire : c'est une des plus
grandes catastrophes sociologiques de l'histoire de l'humanité.
La qualité gustative des produits de la terre a diminué.
De sains et naturels, ils sont gavés d'engrais et traités
par des pesticides. L'aspect général de nos campagnes
n'a cessé de se dégrader du fait de la suppression des
haies et des bocages et de la disparition de la polyculture. Disposant
d'engrais, de pesticides et de machines agricoles augmentant les récoltes
et supprimant tout effort, nos paysans croyaient accéder à
l'âge d'or.
Ce fut le contraire. D'aimés et admirés, ils sont
aujourd'hui accusés de tous les maux. D'indépendants et
responsables, les voilà désormais aux ordres de fonctionnaires
tatillons qui leur dispensent avec parcimonie les aides et les primes
dont dépend leur survie. Ils formaient hier la classe sociale
la plus nombreuse. En l'espace de quelques décennies, ils sont
devenus une population marginale, quasiment en voie de disparition.
Voilà un aspect du progrès, ce "changement en mieux",
qui mérite réflexion.
LA PUBLICITÉ
De par sa nature, l'homme appartient à une espèce
grégaire. Il informe ses semblables et il est informé
par eux de tout se qui se passe dans et hors de sa communauté.
A l'époque préhistorique déjà, l'homme primitif
pouvait ainsi être averti de la découverte d'un gisement
de nourriture ou de l'approche d'un dangereux prédateur. Ces
informations transmises par le bouche à oreille semblent à
première vue procéder du même principe que la publicité,
qui consiste à porter une information à la connaissance
du public. Cependant, l'informateur n'avait pas un intérêt
particulier et personnel à ce que les membres de sa communauté
tiennent compte de ses communications, données dans un but purement
altruiste pour la survie du groupe auquel il appartenait.
La publicité, telle qu'on l'entend aujourd'hui, est née
le jour où un individu a trouvé son intérêt
à porter à la connaissance de la communauté qu'il
avait quelque chose à vendre. Ce n'était à l'origine
qu'une information, et non pas une incitation à acheter. Mais
la frontière entre ces deux concepts n'est pas toujours facile
à déceler. Il est clair qu'aujourd'hui, la publicité
n'informe de l'existence d'un produit que pour inciter à l'acheter.
Le premier système d'information publicitaire fut l'enseigne,
et la première réaction de bon sens contre cette ébauche
d'incitation à consommer fut le dicton populaire : « Bon
vin n'a pas d'enseigne ». Comme bien des proverbes anciens,
il expose en un minimum de mots le problème fondamental de la
publicité moderne. Si tous les vins du monde étaient livrés
dans les mêmes bouteilles, avec des étiquettes dont seule
changerait l'inscription, le choix du consommateur ne se ferait que
selon ses goûts personnels et ses moyens financiers. Or la publicité
- indirecte lorsqu'elle fait appel aux différents médias,
directe lorsqu'elle s'adresse aux consommateurs par des dépliants
ou des prospectus, ou encore par des emballages valorisant l'article
ou le produit sur le lieu de vente - a pour but d'exercer une pression
psychologique détournant le public de ce choix naturel. Le choix
devient alors culturel - il est induit par une pression extérieure
-, et sa substitution au choix naturel représente une atteinte
à la liberté de jugement - ce qu'on appelle un lavage
de cerveau.
Outre que la publicité incite en général
à faire un choix différent de celui que l'on ferait naturellement,
elle en augmente notablement le prix. Le coût des investissements
publicitaires se répercute en effet sur le prix de vente. Et
ces investissements sont d'autant plus élevés qu'un produit
doit chercher à toute force à se distinguer de ses concurrents.
Sait-on par exemple que, pour un parfum, le budget publicitaire représente
25 % du prix de vente ? Il existe bien sûr une certaine différence
entre la publicité informative, qui fait connaître l'existence
d'un produit nouveau et le décrit avec un maximum d'objectivité,
et la publicité incitative qui, par une action psychologique,
déforme le jugement naturel. Celle-ci est de très loin
la plus courante. Elle est toujours mensongère, au minimum par
omission. L'une et l'autre, toutefois, contribuent aussi au "progrès",
puisque leur seule et unique message implicite est que le bonheur dans
l'existence consiste à consommer toujours plus.
Une publicité intoxiquante
Pourquoi la publicité, qui accroît le coût
de tout ce que nous achetons et risque de nous pousser à faire
de mauvais choix, s'est-elle si considérablement développée
? Parce que nous vivons dans une société d'information
et que, si une entreprise fait de la publicité pour un type de
produit donné, elle peut espérer augmenter ses ventes
au détriment de ses concurrents.
Chaque entreprise pensant accroître ses parts de marché
en augmentant son budget publicitaire, il se crée une compétition
entre elles, avec comme résultat que nous sommes de plus en plus
submergés et mentalement intoxiqués par un excès
d'images qui aurait stupéfié nos arrière-grands-parents.
Toutes les grandes entreprises disposant d'un budget publicitaire,
il est clair en réalité que les campagnes qu'elles réalisent
tendent à s'annuler les unes les autres. C'est un peu comme le
dopage pour les athlètes : à partir du moment où
certains athlètes se dopent, les autres sont obligés d'en
faire autant. Le niveau de performance augmente, mais comme le dopage
est devenu la règle, le classement général n'en
est pas modifié. De même avec les campagnes publicitaires
: dès lors qu'un certain nombre d'entreprises y ont recours,
les autres doivent y recourir aussi. Là encore, le classement
final n'est pas ou peu modifié. Seuls la santé et le porte-monnaie
des consommateurs en subiront les conséquences.
Globalement, la publicité n'augmente pas la consommation.
J'en veux pour preuve le rapport publié en mars 1996 par Jacques
Bille, vice-président de l'AACC, à propos de la loi Evin
interdisant la publicité en faveur de l'alcool et du tabac.
« Un double constat s'impose, pouvait-on lire. La loi
Evin n'a pas contribué à améliorer la santé
des Français. Les études sont formelles : il n'y a pas
de corrélation, dans les différents pays d'Europe, entre
la consommation de tabac et d'alcool et l'interdiction ou non de la
publicité. Par contre, les conséquences négatives
de la loi sur le secteur de la communication sont évidentes :
en quatre ans, la perte nette d'investissement publicitaire s'élève
à environ 900 millions de francs. »
Résumons la pensée de Jacques Bille : la publicité
alcool-tabac ne sert à rien, mais elle rapporte aux agences de
publicité 225 millions par an... payés par le consommateur
! Supposons que, dans un pays donné, toute publicité sur
le tabac et l'alcool soit effectivement interdite. Cela ne changerait
rien à leur consommation. Cela pourrait même l'augmenter
si l'économie réalisée par les producteurs était
répercutée sur le prix de vente. Et le choix du client
se ferait alors exclusivement sur le plaisir comparatif procuré
par tel ou tel tabac ou alcool.
Il faut par ailleurs distinguer la consommation liée à
des modes passagères de la consommation durable, qu'elle soit
ou non de nécessité. Or, cette dernière ne dépend
pas de la publicité.
C'est ainsi qu'au début du XXe siècle, les boulangers
n'offraient que du gros pain, et les Français en consommaient
900 grammes par jour chacun. A la fin du même siècle, malgré
l'offre d'une grande quantité de pains différents, tant
par la forme que par la farine utilisée, la consommation n'était
plus que de 150 grammes par jour et par habitant. La publicité
sur le lieu de vente n'a donc eu aucun effet. Ce sont les habitudes
alimentaires qui ont changé.
Pour le tabac, ce n'est pas l'absence de publicité qui
peut faire baisser sa consommation : c'est en premier lieu l'augmentation
de son prix de vente, et d'autre part ses conséquences sur la
santé de nombreux fumeurs. Si la consommation féminine
augmente, comme en témoignent nombre d'enquêtes récentes,
ce n'est pas non plus par un effet de publicité. C'est tout simplement
que les nouvelles fumeuses n'ont pas encore pleinement subi les conséquences
du tabagisme.
Histoire du Tabac
L'histoire de la consommation du tabac est à la fois intéressante
et riche d'enseignements.
On sait que c'est vers 1565 que Jean Nicot, seigneur de Villemain
- qui donna son nom à la nicotine - introduisit en France la
plante que nous appelons tabac, ainsi que son usage qu'il avait observé
en Amérique du Sud. On était alors à l'époque
où l'élite de la société française
se faisait gloire d'introduire de nouvelles fleurs, de nouveaux fruits,
de nouveaux légumes, ce qui montre combien la population tout
entière était encore près de la nature.
Le tabac fut d'abord considéré comme un excellent
médicament. Peut-être n'eut-on pas l'occasion d'en constater
d'emblée la nocivité, à moins que la robustesse
et l'excellence des défenses naturelles dont jouissaient les
hommes à cette époque aient suffi à les en préserver.
C'est en effet l'affaiblissement constant de nos défenses naturelles
qui n'a cessé de provoquer l'apparition de maladies qui n'existaient
autrefois qu'à l'état latent. D'ailleurs, même de
nos jours, les méfaits du tabac n'ont pas les mêmes effets
pour tous les individus.
Cependant, vers le milieu du XIXe siècle, des médecins
s'aperçurent que l'usage excessif du tabac provoquait certaines
maladies, telles que la bronchite chronique. Ils ne furent pas entendus
car, depuis Napoléon Ier, la fabrication du tabac avait été
étatisée, ce qui signifie que la vente de ce produit venait
enrichir les caisses de l'État. Non seulement les gouvernements
successifs s'abstinrent donc de combattre le tabagisme, qui était
pour eux une source de profits, mais la troisième République
- d'orientation plutôt socialiste ou radical-socialiste - alla
jusqu'à faire distribuer gratuitement tabac et cigarettes à
tous les hommes pendant leur service militaire. C'est là que
la plupart apprirent à fumer. Et ce n'est qu'à une date
relativement récente que les pouvoirs publics ont commencé
à prendre des mesures de nature à diminuer la consommation
de tabac.
Cette brève histoire montre le temps qu'il faut pour connaître
avec précision tous les effets favorables ou défavorables
d'une innovation. Elle montre également combien un pouvoir démocratique
a du mal à combattre une drogue appréciée par la
majorité des électeurs, surtout quand il tire lui-même
profit de sa diffusion.
Nos revenus ne sont pas extensibles
Pour une population donnée, les revenus à dépenser
ne sont pas extensibles. Chaque individu disposant de son salaire peut
le dépenser pour son logement, en vêtements, en nourriture,
en placements financiers, en voyages touristiques, etc. Comme ceux qui
offrent ces produits de consommation font tous de la publicité,
il est difficile à chacun d'eux d'accroître fortement ses
parts de marché.
Seul le crédit peut augmenter momentanément le volume
global de la consommation dans la mesure où la masse du crédit
dépasse la masse des remboursements. Il y a longtemps que les
gouvernements qui souhaitent faire repartir la consommation le savent
- à leur grand regret, car s'il en était autrement, ce
serait pour eux un moyen merveilleux de tenir leurs promesses. De nos
jours, il apparaît chaque année tant de produits nouveaux
ou de changements dans les produits anciens que la publicité
informative est indispensable.
Mais qu'en est-il de la publicité incitative ? Elle joue
le rôle du très bon vendeur qui vous laisse, après
coup, le sentiment amer de vous être laissé circonvenir.
Les publicitaires prétendent pourtant qu'ils ne peuvent rien
faire pour un mauvais produit, et qu'ils ne peuvent donc promouvoir
que les bons. On peut en douter. C'est peut-être vrai pour les
produits fréquemment renouvelables, que l'on peut s'arrêter
d'acheter après quelques essais. Mais pour tous les autres...
Vous avez certainement lu, comme tout un chacun, des livres que
vous avez jugés après coup comme parfaitement nuls, mais
pour lesquels une énorme publicité, au demeurant bien
faite, avait constitué une forte incitation d'achat. On pourrait
également citer l'exemple de la vidéo. Lorsque les premiers
magnétoscopes sont apparus sur le marché, plusieurs procédés
furent proposés au public.
De l'avis général, le système Bétamax
était le plus performant. Pourtant, c'est son concurrent direct,
le système VHS, qui s'est imposé. Ses concepteurs avaient
tout simplement mis en uvre une stratégie publicitaire
plus agressive. C'est là le rôle néfaste de la publicité
: avec elle, pourrait-on dire, la mauvaise monnaie chasse bien souvent
la bonne. Car nous sommes tous plus ou moins influençables; Même
pour les produits renouvelables, dont l'exact rapport qualité/prix
n'est pas toujours facile à calculer, une publicité incitative
qui prend l'allure d'une véritable intoxication, grâce
à la séduction des images ou à la répétition
des slogans, peut aisément fait pencher la balance, non en faveur
du produit de meilleure qualité, mais de celui dont la publicité
a été la mieux faite.
Le phénomène de
Mode
Revenons un instant sur cette consommation de mode qui concerne
principalement les jeunes et les femmes de tous âges. C'est un
phénomène qui n'existait pas autrefois, sinon de façon
relativement marginale dans la minuscule communauté des gens
riches et oisifs. Les jeunes qui se croient la partie la plus libre
et indépendante de notre société sont hélas
! les plus soumis aux modes. Les faiseurs de mode utilisent des dominants,
c'est-à-dire des personnes admirées, pour lancer des nouveautés
qui n'ont d'autre but que de faire marcher le commerce. Excellente chose,
me direz-vous, car le commerce faisant marcher l'industrie, cela donne
du travail à beaucoup de monde. En réalité, le
système de mode représente un formidable gaspillage, puisque
tout ce qui est démodé est immédiatement rejeté
et faiblement recyclé ! Comme le dit une formule bien connue
: « La mode, c'est ce qui se démode ! »
Par ailleurs, la publicité incitative favorise l'adoption
d'innovations qui utilisent des ressources non renouvelables sans s'inquiéter
de savoir si elles pourront être remplacées par des ressources
inépuisables. Sans en être l'initiatrice, elle participe
d'une dangereuse évolution provoquée par notre recherche
du moindre effort et de nouvelles sensations.
Puisque, dans toutes les classes sociales, à peu près
tout le monde regarde la télévision, ce phénomène
mérite également d'être analysé. Il existe
en France, notamment depuis l'installation des réseaux câblés,
un très grand nombre de chaînes. (Pourquoi ce mot "chaîne",
d'ailleurs, qui symbolise l'asservissement ?). La plupart d'entre elles
sont entièrement gratuites, et il en va de même des chaînes
de radio. Cette gratuité paraît évidemment sympathique.
Mais elle est parfaitement illusoire, puisqu'en réalité
toutes ces chaînes vivent de la publicité. Or, comme les
frais de publicité entrent dans le prix de revient de tout ce
que nous consommons, c'est en achetant les produits les plus divers
que nous payons les radios et télévisions que nous écoutons
ou regardons.
Mais ce n'est pas tout. Le fait pour les chaînes de radio
et de télévision d'être financées par la
publicité les place immanquablement dans la dépendance
des exigences des publicitaires. Or, ceux-ci n'ont qu'une préoccupation
: toucher le maximum d'auditeurs et de téléspectateurs.
Et comme ils sont convaincus que, pour toucher un vaste public, il faut
lui proposer, notamment aux heures de grande écoute, des émissions
s'adressant au plus grand nombre, la qualité des émissions
proposées s'en trouve directement affectée. Il y a d'ailleurs
longtemps que l'on a établi une corrélation directe entre
le poids de la publicité dans le budget des chaînes de
radio et de télévision et la dégradation du niveau
de leurs émissions.
Attaqué sur la vulgarité de beaucoup de ses émissions,
l'un des dirigeants de TF1 a eu l'honnêteté d'avouer que
son rôle était de vendre le maximum d'espaces publicitaires.
Or le prix d'une minute de publicité est proportionnel au nombre
de personnes qui la regardent (lequel est mesuré par l'audimat).
La télévision diffuse donc en priorité des spectacles
dont ses dirigeants pensent, à tort ou à raison, qu'ils
seront les plus regardés. Ceux qui ont d'autres préoccupations
- moins nombreux, mais parfois dotés d'un pouvoir d'achat non
négligeable - se voient proposer des émissions plus tardives,
voire des spots publicitaires mieux adaptés à leurs goûts.
Une télévision aux mains d'une classe d'intellectuels
qui ne penserait qu'à élever ou cultiver le peuple pour
tenter de l'amener à lui ressembler n'en serait pas moins, elle
aussi, une erreur. Chaque individu, chaque milieu social, chaque catégorie
de téléspectateurs doit pouvoir se voir proposer ce qui
correspond à ses goûts, c'est-à-dire à son
identité, à sa spécificité. Remplacer les
émissions distrayantes par des émissions purement intellectuelles
ou éducatives, même avec les meilleures intentions du monde,
n'est donc pas une solution. On peut en revanche estimer qu'une émission
distrayante, destinée au plus vaste public, peut être de
plus ou moins bon niveau. La volonté de s'adresser à tous
ne peut être tenue pour une excuse pour tomber dans la facilité
ou la vulgarité.
La publicité à la télévision, seule
source de revenus des chaînes privées (et même, de
plus en plus, des chaînes publiques, car la redevance ne représente
plus qu'une part minime de leur budget), n'est pas seulement mensongère
- au moins par omission, ainsi que nous l'avons dit. Elle commet aussi
constamment une grave impolitesse reconnue comme telle dans le monde
entier : elle coupe systématiquement la parole. J'entends par
là qu'elle interrompt abusivement toutes les émissions,
qu'il s'agisse des films ou des débats. Les spectacles qui nous
captivent, nous intéressent, nous émeuvent parfois, sont
entrecoupés de publicités dont le contenu est évidemment
sans rapport avec l'émission que l'on est en train de regarder.
Ce genre d'interruption est tout à fait odieux, mais les
chaînes de télévision ne peuvent faire autrement.
Pour bien vendre un espace publicitaire, il faut en effet assurer au
client que tout sera mis en uvre pour que sa publicité
soit vue. C'est également la raison pour laquelle nombre de programmes
ne débutent pas à l'heure annoncée, qui est celle
où commence la publicité. La télévision
se définissait il y a encore quelques années comme une
suite d'émissions entrecoupées de publicités. Aujourd'hui,
elle n'est plus qu'une suite de publicités entrecoupées
d'émissions.
Le consommateur et la publicité
Envisageons un instant quel serait le comportement du consommateur
face à l'absence de publicité, et tentons d'en imaginer
les conséquences. Dans une telle hypothèse, le consommateur,
n'étant plus influencé et guidé dans ses achats
par la réclame, serait tenu de s'intéresser uniquement
au rapport qualité/prix des produits. Pour cela, il lui faudrait
d'abord multiplier les essais comparatifs, ce qui serait une activité
intelligente. Ensuite il rechercherait l'avis de ses proches ou de ses
relations, et enfin il lirait des revues dont les rédacteurs
ne seraient plus soumis au devoir de réserve vis-à-vis
des annonceurs, ce qui suppose qu'elles renonceraient elles-mêmes
à publier des annonces publicitaires.
Perdant cette importante source de profits qu'est la publicité,
ces revues devraient évidemment être aidées par
la suppression d'un certain nombre de charges les concernant. On pourrait
imaginer, par exemple, la gratuité de leur acheminement postal.
Sauf risque de corruption, les comptes rendus consacrés aux nouveaux
produits auraient alors de bonnes chances d'être équitables.
Les entreprises, de leur côté, sauraient qu'elles ne doivent
plus compter sur le lavage de cerveau publicitaire pour vendre leurs
produits, mais seulement sur leur rapport qualité/prix.
La consommation des ménages
Je voudrais, pour terminer, analyser une idée reçue
concernant la consommation des ménages. On croit que l'augmentation
de cette consommation dépend de trois facteurs : la publicité,
le crédit et l'allongement du temps d'ouverture des magasins.
C'est en réalité exactement le contraire. Si le crédit
à la consommation augmentait énormément de volume,
si les dépenses publicitaires doublaient de valeur, si les magasins
restaient ouverts vingt-quatre heures sur vingt-quatre et sept jours
sur sept, la consommation en biens des ménages, diminuerait au
lieu d'augmenter, pour la simple raison que tous les prix de vente seraient
augmentés.
Le crédit diminue en effet le pouvoir d'achat du montant
des intérêts ; le coût de la publicité augmente
le prix de vente des produits ; enfin, l'allongement du temps d'ouverture
des magasins augmente considérablement leurs frais généraux,
donc leurs prix de vente si le chiffre d'affaires reste stable. Or,
il n'y a pas de corrélation prévisible entre le temps
d'ouverture et le volume du chiffre d'affaires. Dans bien des cas, ce
que les magasins vendaient auparavant en huit heures, ils le vendraient
en vingt-quatre heures. Tous ces procédés censés
augmenter les ventes se heurtent au fait que la consommation ne dépend
que de l'argent que reçoivent les consommateurs sous forme de
salaires, de retraite, d'aides, de rentes, etc. Or, ce chiffre est à
peu près stable.
Quels sont les facteurs qui peuvent augmenter la consommation,
non pas en valeur monétaire, mais en biens ? D'abord et surtout
la productivité, qui abaisse le prix de revient, et par conséquent
le prix de vente. Ensuite, dans une bien moindre mesure et de manière
momentanée, le crédit, quand il surpasse globalement le
chiffre du remboursement des dettes.
Si publicité, crédit et allongement du temps d'ouverture
des points de vente n'augmentent pas la consommation, pourquoi ces procédés
se développent-ils ? À cause de la libre concurrence et
de la compétition permanente entre les entreprises. Nous avons
déjà dit que lorsqu'une entreprise a recours la première
à la publicité incitative, tous ses concurrents sont obligés
d'en faire autant, si bien que leurs campagnes publicitaires s'annulent.
De même, le premier magasin qui décidera de rester
ouvert jusqu'à 22 heures, samedi et dimanche compris, verra dans
un premier temps ses ventes augmenter au détriment de celles
de ses concurrents, mais cet avantage disparaîtra lorsque ces
derniers auront décidé d'en faire autant.
Quant au crédit, il résulte d'une faiblesse de caractère,
de l'incapacité chez certains d'entre nous de résister
à un désir de jouissance immédiate, que la publicité
s'emploie précisément à exciter. Nous l'avons déjà
montré : le crédit ne fait qu'avancer le premier achat,
mais son remboursement retarde le deuxième, à moins que
ce retard soit compensé par un nouveau crédit.
Publicité, crédit, allongement du temps d'ouverture
des points de vente sont les fruits du libéralisme. Ce sont des
activités parasites du commerce. Elles s'ajoutent à certaines
autres pratiques, telles que les soldes, dont les effets sont particulièrement
pervers.
Il serait temps que les différentes formes de commerce
se regroupent en corporations indépendantes du pouvoir central,
comme cela existait autrefois. Chaque corporation pourrait alors s'organiser
et faire appliquer des règles d'honnêteté, en se
dotant de ses propres tribunaux. Ainsi pourrait-on freiner, sinon faire
disparaître, une concurrence sauvage qui incite à utiliser
tous les procédés pour vendre, y compris les plus douteux.
VIII
L'ÉVOLUTION DU COUPLE ET DE LA SEXUALITÉ
La vie en couple n'existe, chez tous les animaux, que si elle est
nécessaire à la perpétuation de la descendance,
c'est-à-dire à l'élevage des petits. Chez les oiseaux,
elle est presque la règle, que le couple se forme pour une saison
ou pour la vie. En revanche, chez les mammifères (sauf les primates
supérieurs) ou les insectes, la vie en couple ne se rencontre
que très rarement. Le mâle et la femelle ne se rapprochent
que pour le coït. Ils ne vivent ensemble ni avant ni après,
la fécondation étant presque toujours réussie.
Lorsque dans le film de Marcel Pagnol La femme du boulanger, Raimu
fait à sa chatte infidèle des reproches qui en réalité
s'adressent à sa femme, il commet donc une erreur de type anthropomorphique.
Pas plus qu'une prostituée ne trompe l'homme qu'elle a rencontré
en se donnant à un autre, une chatte ne peut tromper celui qui
l'a fécondée et qui, après le coït, disparaît
pour elle à tout jamais.
On voit par là que la formation du couple implique un projet
commun. Jusqu'à une période récente, il en fut
ainsi chez les êtres humains. Naturellement, il ne s'agissait
pas là d'un choix libre et raisonnable, mais du résultat
d'un acte d'amour, auquel se mêlaient parfois des questions d'intérêts.
Moralement, l'homme et la femme constituaient un tout. Comme l'a écrit
Antoine de Saint-Exupéry dans Terre des hommes :
« Liés à nos frères par un but commun
et qui se situe en dehors de nous, alors seulement nous respirons et
l'expérience nous montre qu'aimer ce n'est pas nous regarder
l'un l'autre mais regarder ensemble dans la même direction.
»
Lorsque 95 % de la population était paysanne, le projet
du couple consistait à créer une famille élargie
en se partageant le travail suivant les aptitudes de chacun. Il existait
également une volonté de pérenniser les qualités
familiales dont on était le plus fier. Le dicton « Bon
chien chasse de race » y fait clairement allusion, car la
"race" désignait autrefois la famille, ou plutôt la lignée.
On disait aussi : « Bon sang ne saurait mentir »,
le "sang" étant pris comme un symbole de ce que nous appelons
aujourd'hui la constitution ou le patrimoine génétique.
On croyait donc fermement, sans réserves, à l'hérédité.
La fécondation d'un organe femelle par un organe mâle
se retrouve chez tous les êtres vivants dont le mode de reproduction
est sexué. Elle représente pour eux la condition de leur
survie - puisque chaque être vivant, végétal ou
animal, n'est que le vecteur mortel d'un patrimoine génétique
qui, lui, transcende infiniment leur existence propre. La vie en couple
chez les animaux n'a donc jamais pour point de départ l'attirance
sexuelle, celle-ci n'étant que le moyen qu'a sélectionné
l'évolution pour assurer la reproduction.
A la fin de l'hiver, dans nos régions, les oiseaux quittent
leur communauté pour vivre en couple, bien qu'ils continuent
à se nourrir individuellement et ne demandent rien à leur
conjoint. On pourrait dire que leur union est purement sentimentale.
Vient ensuite la recherche d'un endroit pour construire le nid, puis
sa fabrication. Lorsque celle-ci est terminée et que les ufs
se sont formés dans le ventre de la femelle, la fécondation
se produit par un coït de quelques secondes. Après il y
a la ponte des ufs, leur couvaison, la naissance des oisillons
et leur élevage, tous travaux partagés.
En dehors des quelques instants consacrés à la fécondation
de la femelle, les oiseaux sont comme asexués. Dans certaines
espèces, comme l'hirondelle - dont les couples se forment pour
la vie -, il paraît cependant qu'il peut se produire de brèves
infidélités sexuelles qui n'ont aucune influence sur la
fidélité sentimentale et la réalisation du travail
en commun.
Les mammifères
Voyons maintenant ce qu'il en est des mammifères, en particulier
ceux vivant en Europe, puisque nous étudions surtout les murs
des Européens. La vie en couple, nous l'avons dit, n'existe pratiquement
pas chez nos mammifères, la femelle s'occupant seule d'élever
ses petits. Si la nature a prévu des dépenses ou des investissements
énergétiques équivalents entre mâle et femelle
pour la perpétuation, le coït forme une frontière
où s'arrêtent les dépenses du mâle et où
commencent celles, plus durables d'ailleurs, de la femelle.
Pendant la période de rut qui précède le
coït, le mâle voit sa vie bouleversée. Il est entièrement
pris par l'idée de posséder une femelle, et toute présence
d'un autre mâle déclenche chez lui une violente agressivité.
Il se bat de toutes ses forces pour que ses rivaux finissent par renoncer
et se résignent à reporter à plus tard leurs chances
de féconder eux aussi une femelle (à moins qu'ils ne se
rabattent sur des femelles dédaignées par les dominants).
C'est la compétition sexuelle, qui a été
particulièrement bien étudiée par Darwin. Celui-ci
en a tiré sa théorie de la sélection sexuelle :
les mâles dominants sont ceux qui peuvent féconder le plus
grand nombre de femelles, en sorte qu'à la génération
suivante leur patrimoine génétique se trouve surreprésenté
par rapport aux autres.
Le vainqueur qui a su évincer les autres mâles se
montre, malgré sa passion, respectueux de la femelle qu'il désire.
Celle-ci, de son côté, reste assez placide et seulement
agacée par les avances du mâle. C'est seulement lorsqu'elle
sera fécondable à coup sûr qu'elle l'acceptera.
Le mâle mettra alors toute sa vigueur dans l'accouplement, qui
lui apportera une jouissance suprême et une telle dépense
nerveuse qu'amaigri et désemparé, il mettra un certain
temps à se remettre de ses efforts.
La femelle, aussi placide pendant le coït qu'avant, n'aura
pas encore entamé son capital énergétique - qu'elle
commencera à utiliser avec la gestation. C'est alors elle qui,
pendant de longs mois, va réaliser seule l'ensemble des tâches
permettant d'assurer la pérennité de ses gènes
et de ceux de ce mâle qu'elle a si peu connu.
Vie sexuelle de nos ancêtres
Doit-on penser que, dans la vie du couple humain primitif, le coït
a tenu aussi peu de place que chez les mammifères européens
? Ce qui pourrait conduire à en douter est que la femme est fécondable
tout au long de l'année, ce en quoi elle diffère des femelles
des animaux, qui ne peuvent être fécondées qu'en
période de rut. Certains biologistes estiment d'ailleurs que
la disparition chez l'homme du caractère saisonnier de l'activité
sexuelle a joué un rôle considérable dans l'évolution
des formes sociales primitives. Mais en fait, nous ignorons presque
tout de la vie sexuelle de nos plus lointains ancêtres.
Nous n'en savons guère plus sur la vie sexuelle des paysans
de l'Ancien Régime - alors que nous sommes un peu mieux renseignés
sur celles de la petite minorité que constituaient les membres
de la Cour, les oisifs, les libertins et quelques obsédés
sexuels. Nous savons seulement que la plupart des artisans et des paysans
ne savaient ni lire ni écrire, et qu'ils étaient apparemment
très pudiques.
Dans la classe paysanne, alors numériquement la plus importante,
la volonté de vivre sans tout sacrifier au sexe était
manifeste. Alors que pour les paysans, les vêtements représentaient
une des dépenses les plus importantes, on remarque dans le tableau
de Le Nain intitulé Famille de paysans que les hommes et les
femmes ne laissent apparaître dénudés que leur visage
et leurs mains. A la fin du XIXe siècle, quand Van Gogh et Millet
peignent de semblables scènes de la vie rurale, la même
volonté de cacher toute nudité y apparaît caractéristique,
même en pleine chaleur estivale.
Jean-Jacques Rousseau, qui vécut longtemps parmi les paysans,
écrit dans l'Émile :
« Il faut avoir vécu chez des peuples grossiers
et simples pour connaître jusqu'à quel âge une heureuse
ignorance y peut prolonger l'innocence des enfants. C'est un spectacle
à la fois touchant et risible d'y voir les deux sexes livrés
à la sécurité de leur cur, prolonger dans
la fleur de l'âge et de la beauté les jeux naïfs de
l'enfance, et montrer par leur familiarité même la pureté
de leurs plaisirs. Quand enfin cette aimable jeunesse vient à
se marier, les époux se donnant mutuellement les prémices
de leur personne, en sont plus chers l'un à l'autre ; des multitudes
d'enfants, sains et robustes, deviennent le gage d'une union que rien
n'altère, et le fruit de la sagesse de leurs premiers ans.
»
Citons l'exemple de Louis XIV qui, déjà roi de France
à vingt ans, devint follement amoureux de Marie Mancini, qu'il
voulait épouser. Homme fougueux et viril, il entreprit avec elle
de nombreux voyages et lorsque, pour raison d'État, il dut rompre,
il pleura toutes les larmes de son corps. Or, cet amour passionné
resta pur, et Marie Mancini était encore vierge lorsqu'elle se
maria plus tard. Est-ce à dire qu'au XVIIe siècle, la
sexualité n'avait pas la place qu'elle occupe aujourd'hui ?
Ouvrons ici une parenthèse à propos du port des
vêtements, qui ont toujours eu pour fonction à la fois
de protéger des intempéries et de cacher la nudité.
Pourquoi l'être humain est-il le seul, parmi tous les animaux,
à vouloir cacher sa nudité ? J'écarte l'idée
que c'est la religion qui a imposé cette habitude, car partout
dans le monde les religions pratiquées n'imposent que des murs
qu'approuvent spontanément la majorité des fidèles
- faute de quoi elles ne sont plus pratiquées.
L'une des choses qui différencient l'homme de l'animal
est son imagination. Un chien reste parfaitement indifférent
à l'image d'une chienne photographiée dans des poses qu'il
considérerait dans la réalité comme attirantes,
alors qu'un homme peut éprouver devant des photos de femme nue
de fortes émotions. La raison en est que le chien n'a pas d'imagination.
On peut y voir l'amorce d'une explication : si l'homme cache sa nudité,
c'est pour ne pas stimuler outre mesure la capacité d'imagination
qui lui est propre. Souvenons-nous de l'épisode biblique du fruit
défendu :
« ... alors leurs yeux s'ouvrirent, et se voyant nus,
ils cachèrent leur nudité. » (Gen. 3,7). S'il
est un "arrachement à la nature", incontestable et universel,
ce serait donc bien celui-là.
Toutes les communautés humaines bien organisées
pour se perpétuer on cherché à mettre un frein
au plaisir des sens qui s'écarte de sa finalité naturelle.
La pudeur, le soin apporté à cacher sa nudité,
font partie de ces moyens. Les citoyens des sociétés décadentes
n'ont au contraire jamais cessé d'imaginer mille moyens de jouir
en contrevenant aux exigences de la perpétuation. On le constate
de nos jours à tout instant. Même les enfants ne sont plus
voulus pour maintenir et transmettre nos vertus familiales, mais simplement
pour nous distraire - comme les animaux de compagnie -, quand ils ne
sont pas tout simplement refusés au prétexte qu'ils constitueraient
une charge trop lourde.
Féminisme
Nous venons d'étudier la finalité du couple et celle
du coït chez les animaux. Nous avons vu l'importance de la copulation
pour le mâle, alors même que, dans certains cas extrêmes,
il ne peut s'agir que d'une copulation unique qui met inexorablement
fin à son existence. C'est ainsi que, chez la mante religieuse,
la femelle, au moment de la copulation, entreprend de dévorer
la tête du mâle tandis que l'abdomen de celui-ci continue
son travail. Inutile à l'insémination, cette tête
donne des forces à la femelle et nourrit ses ufs. La nature
n'aime pas le gaspillage !
Chez les mammifères, l'orgasme du mâle est tout à
fait comparable à celui de l'homme. Chez la femelle, il n'existe
pas. Le mâle est comme un jardinier qui travaille dur pour semer,
alors que la terre qui reçoit les graines est passive, n'entamant
son travail qu'après l'ensemencement pour faire germer les graines
et apporter de la nourriture aux plantes. Pour les mâles des mammifères
comme pour l'homme, les choses sont liées : c'est l'éjaculation
de la semence nécessaire à la fécondation qui provoque
la jouissance. Pas d'éjaculation, pas de plaisir, pas de fécondation.
Par contre, chez la femelle, un éventuel plaisir ne changerait
rien à sa capacité d'être fécondée.
Il est biologiquement inutile.
Les féministes, obsédées par l'idée
de parité, n'admettent évidemment pas cette différence
naturelle. Elles la trouvent scandaleuse, estimant que les hommes et
les femmes doivent tendre vers l'identité dans ce domaine, comme
dans bien d'autres. Aussi prétendent-elles que l'orgasme féminin
est tout à fait semblable à l'orgasme masculin, et qu'il
procure un plaisir équivalent. Et comme il n'existe chez aucune
femelle mammifère, elles affirment que l'orgasme féminin
procède de cet "arrachement à la nature" qui fait la grandeur
de l'être humain. Peu importe qu'il soit parfaitement inutile
à la procréation s'il procure un merveilleux plaisir facile
à obtenir, et gratuit !
Gratuit, oui, mais pas si facile à obtenir. Les sexologues
déclarent qu'une femme qui n'éprouve pas d'orgasme est
frigide, et que c'est une infirmité qu'il faut soigner. Peu importe
à leurs yeux que cette femme soit en pleine santé, qu'elle
aime sincèrement son mari, et qu'elle soit heureuse d'avoir des
enfants. Au fait, combien y a-t-il de femmes qui sont ou se déclarent
frigides ? Les enquêtes à ce sujet sont souvent contradictoires.
Aux États-Unis, le célèbre Rapport Hite sur
la sexualité des Américaines fait néanmoins autorité.
Avec de nombreuses collaboratrices, Shere Hite a effectué une
enquête approfondie dans laquelle nous lisons : « Des
femmes qui croient avoir des orgasmes en faisant l'amour n'en ont sans
doute pas. De toute façon l'orgasme, qu'il soit obtenu par le
coït ou autrement, et quelles que soient les différences
de perception, ne peut avoir qu'une origine fondamentale : il est toujours
dû, quelles que soient les modalités, à la stimulation
clitoridienne. »
Si les femmes n'éprouvent pas vraiment d'orgasme pendant
le coït et si, d'autre part, l'idéologie dominante affirme
qu'il est anormal de ne pas en avoir, quelle valeur accorder aux sondages
posant la question : « Éprouvez-vous un orgasme pendant
le coït ? » Accepte-t-on de gaieté de cur de
se déclarer frigide, donc infirme, à un enquêteur
? Faut-il alors se fier au témoignage des hommes ? C'est tout
aussi douteux. Certes, pour ce qui les concerne, il n'y a pas d'ambiguïté
: ils éjaculent ou non, et il ne peut y avoir le moindre doute
sur la cause et la preuve de leur orgasme. Par contre, si leur vanité
est davantage satisfaite par le fait de susciter le plaisir chez leur
partenaire, celle-ci peut le simuler avec la plus grande facilité.
Les prostituées qui n'éprouvent strictement rien pendant
leurs rapports sexuels savent très bien faire croire à
leurs clients qu'elles montent au septième ciel.
Autrefois, dans l'immense masse des artisans et des paysans, les
femmes éprouvaient-elles l'orgasme, ou étaient-elles passives
au moment du coït ? A cette époque, on comparait l'homme
à un torrent et la femme à un lac. De nos jours, le plaisir
sexuel doit être réciproque, conception assez récente.
Avant la Deuxième Guerre mondiale, une chanson qui eut un très
grand succès disait : « Il m'a aimée toute la nuit,
mon légionnaire ». On suppose qu'aujourd'hui il faudrait
écrire : « Nous nous sommes aimés toute la nuit
».
Pour en revenir à ce mystérieux orgasme que les
femmes les plus évoluées prétendent obtenir avec
un vibromasseur mieux qu'avec un partenaire masculin, il est certain
qu'il est difficile à déclencher pendant le coït.
Je lis d'ailleurs dans un magazine suisse, sous la plume de Michel Germer,
psychiatre, psychothérapeute et sexologue : « Chez l'animal,
l'éjaculation précoce est pratiquement la règle.
Question de survie de l'individu et de l'espèce. L'homme a dû
passer par là aussi, d'ailleurs, à l'époque où
il copulait dans une nature hostile au nez de ses prédateurs.
En fait, l'éjaculation précoce n'est devenue un problème
qu'à partir du moment où l'acte sexuel n'a plus été
considéré uniquement comme un moyen de perpétuer
l'espèce, mais comme une source de plaisir. La définition
officielle la plus récente de ce trouble est d'ailleurs exemplaire
: elle parle d'une "incapacité à différer suffisamment
l'éjaculation pour que les deux partenaires trouvent le plaisir
dans les rapports sexuels" ».
Ce texte nous montre clairement que lors d'un coït normal
un homme viril éjacule dès la pénétration
- ce qui la termine -, comme c'est toujours le cas chez les animaux
sauvages. Dès lors, un tel coït ne peut provoquer un orgasme
chez la femme. La frigidité n'est donc pas une infirmité.
Peu importe, diront les féministes, les sexologues et beaucoup
d'hommes. Ce qui compte, c'est d'avoir trouvé une nouvelle source
de plaisir. J'en suis tout à fait d'accord, à condition
que cela soit sans conséquence sur le génotype qu'ils
vont transmettre.
Des hommes de moins en moins virils ?
Or, lorsque j'observe la publicité que l'on trouve dans
les magazines, je vois des pages entières consacrées à
des thèmes comme celui-ci : « Vous avez des problèmes
d'érection ? Parlez-en à votre médecin ».
Je vois également des pages entières proposant des dessous
féminins de plus en plus affriolants, aguicheurs, excitants,
provocants. On a l'impression que tout en étant de plus en plus
obsédés par le sexe, les hommes sont de moins en moins
virils - ce qui n'est pas contradictoire.
Dans le même temps, 15 % des couples européens se
découvrent stériles, et beaucoup plus encore rencontrent
des difficultés de toutes sortes pour avoir un enfant. Le sperme
perd régulièrement de son pouvoir de fécondation,
sans que les chercheurs puissent s'accorder sur les causes de cette
détérioration. Un mariage sur deux s'achève sur
un divorce. Plus d'un million et demi de femmes se plaignent chaque
année d'être battues par leur conjoint. Dans les grandes
villes, comme Paris, la moitié des logements sont occupés
par une personne seule. Solitude, frustration, échecs : est-ce
là le véritable bilan de la libération sexuelle
?
De plus en plus d'hommes et de femmes, enfin, se déclarent
ouvertement homosexuels. Même s'ils en ont l'impression, il n'ont
pas choisi librement cette orientation, car ils sont nés comme
ça. Cette désorientation sexuelle innée de plus
en plus fréquente chez les jeunes générations est-elle
liée à de nouvelles pratiques sexuelles qui feraient évoluer
les patrimoines génétiques vers une sorte de bisexualité
des êtres humains ? C'est peut-être une évolution
heureuse sur le plan du plaisir, mais qu'en est-il de la perpétuation
des sociétés humaines ?
IX
LA PARITÉ
La parité, selon le Petit Robert, c'est le fait d'être
pareil, et selon le Petit Larousse, l'égalité parfaite.
L'idée à l'uvre dans la parité, c'est donc
celle de "Mêmeté". Poussant l'idéal égalitariste
jusqu'à ses dernières conséquences, les féministes
revendiquent aujourd'hui la parité absolue entre les hommes et
les femmes. Le problème est que, de toutes les espèces
de mammifères, c'est très certainement chez l'être
humain que l'on rencontre les plus grandes différences physiques
entre mâles et femelles. C'est bien pourquoi tous les sports de
compétition, même ceux qui ne sont pas principalement fondés
sur la force musculaire, comme le tennis de table ou l'escrime, comportent
deux catégories, masculine et féminine. Voilà au
moins un domaine professionnel où la parité est impossible.
Il n'apparaît pas que les sportives se plaignent de cette ségrégation.
Tournons-nous maintenant vers les métiers manuels, les
professions intellectuelles et, enfin, les activités artistiques
- étant entendu que, lorsque je parle de métiers manuels,
j'entends ceux qui utilisent avant tout les mains pour exécuter
le travail, ce qui n'empêche pas ces mains d'être commandées
par l'intelligence.
Dans ma vie, j'ai beaucoup fréquenté les entreprises
du bâtiment. Parmi les maçons ou les couvreurs, je n'ai
jamais rencontré de femmes. Je suis allé également
très souvent dans les supermarchés, mais aux caisses je
n'ai pratiquement jamais vu d'hommes. Cela signifie-t-il que les patrons
d'entreprises du bâtiment sont d'affreux machistes et ceux des
grandes surfaces de farouches féministes ? Évidemment
pas. Seule la sélection suivant les aptitudes explique cette
différence. Les hommes sont plus aptes aux travaux réclamant
force et endurance, tandis que les femmes ont une dextérité
manuelle très supérieure à celle des hommes, comme
n'importe quel chef d'entreprise a pu le constater. Voilà apparemment
un coup dur pour la sacro-sainte parité !
Dans l'immense peuple des travailleurs manuels d'autrefois s'était
constituée une division du travail suivant les aptitudes de chacun
des deux sexes. C'est ainsi que, chez les paysans, il n'existait parmi
les hommes aucun mépris pour les travaux du ménage et
de la basse-cour, ainsi que pour l'éducation des enfants, qui
étaient réservés aux femmes.
Celles-ci, en revanche, n'enviaient pas les hommes de se consacrer
par tous les temps aux labours, aux semailles, à la fenaison
et à d'autres très durs travaux. Ce partage du travail,
qui n'a jamais été codifié par les autorités
civiles ou religieuses, était librement consenti. Bien entendu,
il y a toujours eu des exceptions à la règle, mais surtout
lorsque nécessité faisait loi. Pendant la Première
Guerre mondiale, par exemple, la plupart des paysans français
étant au front, beaucoup de femmes durent se substituer à
eux pour maintenir l'activité de leurs exploitations. Mais dès
le retour des soldats, la répartition du travail redevint ce
qu'elle était auparavant.
C'est le progrès technologique qui, en réduisant
de plus en plus le travail manuel, en provoquant la diminution du temps
travaillé et, par suite, l'augmentation des loisirs, a fait progressivement
disparaître cette division du travail existant depuis le néolithique.
Contrairement à ce qu'imaginent ses représentantes, le
féminisme n'eut aucun rôle dans cette évolution.
L'oisiveté s'est peu à peu développée
au point que s'est vite posée la question de savoir comment se
distraire pendant de longues périodes d'inactivité. Les
plaisirs du sexe furent une des manières de meubler cette oisiveté.
La femme qui, comme chez tous les mammifères, était d'abord
à l'origine une mère élevant ses enfants, devint
alors principalement une partenaire dans les ébats amoureux.
De passive, on l'invita à devenir active, comme les courtisanes.
Sur ce plan-là, la parité a bel et bien été
réalisée. Mais cette parité, ce sont les hommes
qui l'ont voulue, et il serait également absurde d'y voir une
victoire du féminisme.
Venons-en aux activités manuelles autres que professionnelles.
Pour les femmes, il s'agit notamment de s'occuper des enfants, surtout
de la naissance jusqu'à l'école, de faire les petits achats,
la cuisine, la vaisselle, de décorer le logement et de le tenir
propre, de faire un peu de couture. Sans doute peu douées pour
ces travaux, car elles sont généralement des femmes viriles,
les féministes les considèrent volontiers comme dégradants,
à l'inverse des activités intellectuelles à leurs
yeux plus gratifiantes. C'est là une opinion que ne partagent
assurément pas la majorité des femmes, notamment toutes
celles qui, travaillant en usine et soumises à des tâches
aussi fastidieuses que répétitives, ne peuvent guère
y manifester leur sens de l'initiative, voire leur fantaisie et leur
imagination.
Gérer un ménage, faire les courses, la cuisine, confère
une liberté de choix et d'organisation du temps qui n'existe
pas dans le travail professionnel. Ce qui n'est guère admissible,
en revanche, c'est de contraindre les femmes à avoir cette activité
après une journée fatigante en entreprise - question que
les féministes ne posent que bien rarement.
Le partage équitable du travail suivant les aptitudes,
qui s'était établi autrefois dans la paysannerie, n'existe
plus aujourd'hui. Les travaux effectués hors du cadre professionnel
devraient donc être partagés dans la mesure du possible,
suivant les capacités. La solution serait de supprimer tout travail
manuel demandant du savoir-faire. La cuisine se limite déjà
souvent à réchauffer des plats préparés,
le linge et la vaisselle sont lavés à la machine, on ne
raccommode plus (on jette), on ne tricote plus, etc. Malgré cela,
le partage du travail domestique est rarement réalisé,
et la femme y est beaucoup plus active que l'homme. Et le savoir-faire,
hier précieusement transmis de génération en génération,
se perd dans des proportions souvent dramatiques.
Le langage
Une autre importante différence entre les hommes et les
femmes s'est révélée lors de l'invention du langage.
Chez les êtres humains primitifs, les conversations étaient
sans doute limitées faute de moyens. Mais très vite, les
femmes y ont acquis des capacités surclassant celles des hommes.
A tous les tests qu'on utilise aujourd'hui, les femmes obtiennent de
meilleurs résultats pour les épreuves faisant appel à
la verbalisation, les hommes obtenant plutôt les leurs dans celles
reposant sur la spatialisation. On sait en outre que, dans la petite
enfance, les filles ont tendance à parler plus tôt que
les garçons et disposent d'un vocabulaire plus étendu.
Cette différence a une incidence évidente sur le
plan professionnel : les femmes sont généralement préférées
aux hommes pour toutes les tâches de communication (secrétariat,
relations publiques, attachées de presse, etc.). Mais il y a
aussi des répercussions dans les rapports entre les sexes. On
considère de nos jours que les femmes parlent en moyenne trois
fois plus que les hommes, si bien que les conversations deviennent parfois
difficiles, les hommes se plaignant que les femmes racontent trop de
choses qui ne les intéressent pas, et celles-ci trouvant que
les hommes ne les écoutent pas suffisamment.
Autrefois, dans certaines régions de France - notamment
en Provence, où le modèle démographique de la famille
élargie (ou communautaire) a longtemps subsisté - les
fermes abritaient un grand nombre de couples car le travail de la terre
exigeait une nombreuse main-d'uvre. Pendant le travail aux champs,
les femmes restées à la maison préparaient le repas.
À midi, les hommes de retour s'attablaient et les femmes les
servaient, en restant debout.
Pour les féministes, cette coutume était le comble
de l'horreur : des épouses rabaissées au rang de servantes
! En réalité, cet usage permettait de diminuer le temps
d'immobilisation des hommes, qui retournaient plus vite au travail.
D'ailleurs, une fois les hommes repartis, les femmes s'asseyaient et
mangeaient en prenant leur temps, bavardant sur des sujets qui les intéressaient.
C'était une bonne organisation.
Activités intellectuelles
Qu'en est-il des professions et activités intellectuelles
? Pour les professions, on peut distinguer deux catégories :
celles pour lesquelles le diplôme donne à vie un statut
et assure une carrière, et celles pour lesquelles le diplôme
n'est pas indispensable et sert avant tout d'entrée en matière,
de pré-sélection partielle, les références
professionnelles présentées à l'embauche fournissant
des indications beaucoup plus significatives.
Toute carrière dépend en fait de l'aptitude à
bien exercer sa profession, de la réussite sur le terrain. Dans
le privé, de très nombreux salariés sans diplôme
ont eu des réussites spectaculaires.
Mais les féministes n'ont pas manqué de remarquer
que, dans les études, les filles réussissaient plutôt
mieux que les garçons. Aussi sont-elles plus favorables au système
utilisé dans la fonction publique, où la sélection
se fait une fois pour toutes à l'entrée et où diplômes
et connaissances théoriques déterminent la carrière.
Elles s'offusquent, à l'inverse, de constater que dans les entreprises
privées la parité qui existe chez les fonctionnaires n'est
pas de mise, et accusent les employeurs du secteur privé d'être
d'affreux machistes qui font passer leur phallocratisme avant leurs
intérêts.
La vraie question qui se pose est la suivante. Ou bien la hiérarchie
fixée par la réussite scolaire coïncide exactement
avec celle que détermine la réussite dans la vie réelle,
et alors tous les patrons du privé sont effectivement des machos,
ou bien cette hiérarchie établie par diplômes et
concours ne révèle qu'une partie des aptitudes et des
qualités permettant la réussite professionnelle, et le
système de recrutement et de garantie de carrière de la
fonction publique est aberrant, car il favorise les inaptes et empêche
ceux qui se révèlent les plus efficaces sur le terrain
de progresser comme ils le méritent.
Le féminisme égalitaire, qui revendique la parité
entre les hommes et les femmes, est lui aussi l'héritier de ce
siècle des Lumières où un Condorcet pouvait déclarer
qu' « il n'y a entre les deux sexes aucune différence qui
ne soit l'ouvrage de l'éducation. » L'idée fut reprise
au XXe siècle par Simone de Beauvoir, déclarant sans rire
: « On ne naît pas femme, on le devient ».
Une telle affirmation signifiait que l'éducation, c'est-à-dire
l'acquis, était seul déterminant, tandis que toutes les
capacités innées n'étaient que des préjugés.
Elle opérait donc un total renversement de valeurs, puisqu'elle
prenait à contre-pied, non seulement la sagesse populaire telle
qu'elle s'exprime dans les fables et les dictons, mais les certitudes
bien établies de tous ceux qui, durant des siècles, avaient
pu constater dans tous les domaines la réalité d'une prépon-dérance
de l'hérédité.
Cette idée intellectuelle du tout-acquis s'imposa pourtant
progressivement, sans doute en raison de son caractère optimiste,
donc séduisant. Elle fut par la suite encore renforcée
par les théories de Sigmund Freud, qui prétendit que toutes
les bizarreries du comportement s'expliquaient elles aussi par l'acquis,
en l'occurrence par les traumatismes de la petite enfance.
Malheureusement pour cette idéologie devenue domi-nante,
les progrès de la biologie vinrent bientôt s'inscrire en
faux contre l'idée que les hommes sont à la naissance
une table rase ou une cire vierge, malléable à volonté.
Les chercheurs ont d'abord élucidé (avec Gregor
Mendel) les lois de l'hérédité, puis déchiffré
(avec Crick et Watson) la nature exacte du code génétique.
Ils ont ainsi pu constater que notre patrimoine génétique
se retrouve dans la moindre cellule de notre corps, dans nos cheveux,
dans nos ongles, dans nos sécrétions : salive, transpiration,
sperme, etc. On a aussi découvert qu'il existait des maladies
génétiques (innées et non acquises), ainsi que
des prédispositions héritées à en contracter
d'autres. Certaines de ces affections sont aujourd'hui soignées
par la thérapie génique ou par d'autres traitements appropriés.
Un certain nombre de biologistes sont allés plus loin et
ont fini par reconnaître que notre caractère, notre intelligence,
nos aptitudes et nos goûts dépendent aussi - en grande
partie du moins - de nos gènes, ainsi que l'ont démontré
les études sur les enfants adoptés et les vrais jumeaux.
Les mêmes, grâce à la biologie moléculaire,
aux neurosciences et à l'imagerie cérébrale par
résonance magnétique, ont constaté que le cerveau
des hommes et celui des femmes présente dès la naissance
de nombreuses différences structurelles.
Condorcet s'est donc trompé du tout au tout, ce qui n'a
pas empêché certains intellectuels de poursuivre dans la
même voie où s'obstinent aujourd'hui encore des journalistes
ou des sociologues qui n'ont aucune connaissance scientifique de la
question.
Quant aux thèses de Freud, depuis longtemps réfutées
par la recherche, elles continuent à faire les beaux jours des
magazines féminins. La psychanalyse freudienne, qui se voulait
d'abord une thérapie, n'a pourtant jamais guéri personne,
sauf en agissant à la façon d'un placebo. De nos jours,
elle tend d'ailleurs à abandonner toute ambition thérapeutique.
Elle prétend que les concepts inventés par Freud permettent
surtout de mieux se connaître, à l'instar de bien d'autres
grilles d'investigation psychologique. Pourquoi pas ?
On imite ce qu'on admire
On imite ce qu'on admire, ceux qui vous paraissent supérieurs.
Il y avait autrefois des métiers d'hommes et des métiers
de femmes - le principal étant celui de mère de famille.
Nul ne songeait alors à se demander lesquels étaient supérieurs
aux autres. Pas une Bretonne ne caressait le rêve de devenir capitaine
au long cours ou n'aurait considéré comme une promotion
de pouvoir le devenir. Aucun homme ne songeait, de son côté,
à se faire homme au foyer.
Pour une femme, vouloir faire un métier d'hommes, c'était
reconnaître implicitement sa supériorité sur les
métiers ou activités de femmes. Et c'était aussi
ridiculiser la grande majorité des femmes qui n'éprouvent
nullement le désir de devenir marin, aviateur, militaire, policier,
pompier, coureur automobile ou chef d'entreprise. Il n'en est plus de
même actuellement, la grande idée des féministes
étant que les métiers d'hommes doivent s'ouvrir aux femmes
pour cesser d'être des privilèges.
Tous ces métiers, toutes ces professions, toutes ces activités
qui tendent aujourd'hui à devenir bisexuelles suscitent une impression
de profond désordre, un sentiment d'inversion ou de confusion
des valeurs admises. Il ne faut pas oublier en effet que bien des activités
autrefois spécifiquement masculines, comme celle de soldat, furent
organisées en fonction des caractéristiques de ce sexe.
Imaginez des soldats marchant librement sur une route. L'un d'eux a
besoin d'uriner. Il s'arrête, tourne le dos à ses camarades,
ouvre sa braguette et fait ses besoins. Une femme soldat en treillis
doit se déculotter et aller s'accroupir derrière les buissons.
Cela peut poser des problèmes...
Les féministes prétendent que l'histoire des femmes
se ramène à leur mise en servitude par l'ordre mâle,
c'est-à-dire par le patriarcat dominant. C'est oublier que de
tous temps, les femmes ont exercé une très forte influence
sur les hommes, et qu'elles ont souvent fait montre pour ce faire d'une
adresse extraordinaire. « Ce que femme veut, Dieu le veut »,
disait-on naguère.
Combien d'hommes n'ont pas tout sacrifié à la passion
qu'ils éprouvaient pour une femme ? Les féministes affirment
aujourd'hui que les femmes doivent être autonomes - au risque
de devenir d'autant plus vulnérables. Pourtant, quand on étudie
les siècles qui nous ont précédés, on s'aperçoit
qu'un grand nombre de femmes ont joué dans le passé un
rôle éminent. Ce n'est plus le cas aujourd'hui, depuis
qu'elles aspirent à la parité.
Dans de nombreux pays - le cas de la France étant particulier,
du fait de la loi salique - le pouvoir suprême pouvait échoir
à une femme, reine ou impératrice. On se souvient d'Isabelle
la Catholique, d'Élisabeth d'Angleterre, de la Grande Catherine
et de tant d'autres. Jeanne d'Arc passait pour n'être qu'une simple
bergère. La noblesse d'épée, qui représentait
ce qu'il y avait de plus spécifiquement masculin dans le royaume,
finit pourtant par accepter de la voir prendre le commandement de l'armée.
Mais il est inutile de poursuivre cette énumération
: chacun sait bien que l'histoire de l'Europe fut constamment marquée
par d'innombrables femmes dont les noms et les qualités demeurent
dans les mémoires. En sera-t-il de même des femmes de notre
temps, qui bénéficient pourtant de l'égalité
des droits ?
Les féministes se recrutent presque exclusivement chez des
intellectuelles ou des femmes physiquement et psychologiquement peu
féminines, qui ne représentent qu'une minorité.
Quoi qu'elles en disent pour satisfaire aux modes, la plupart des femmes
sont parfaitement heureuses de vivre à la façon des femmes,
et non en voulant imiter les hommes. Si certaines s'épanouissent
incontestablement dans leur travail, beaucoup regrettent d'être
obligées, pour des raisons purement matérielles, de cumuler
leurs obligations professionnelles et celles de leur foyer. Presque
toutes s'emploient à séduire, voire à "manuvrer"
les hommes, en recourant aux façons de faire qui ont toujours
été les leurs. Aux États-Unis, alors que ce sont
principalement les hommes - financiers, spéculateurs, chefs d'entreprise
- qui font de l'argent et parviennent parfois à amasser des sommes
considérables, ce sont les femmes qui possèdent les deux
tiers de la fortune américaine. Bel exemple de la manière
dont le sexe faible sait agir sur le sexe fort.
Pour en terminer sur ce point, notons qu'il existe d'autres activités
intellectuelles que les activités professionnelles au sens strict.
C'est le cas du bridge, qui donne lieu régulièrement à
des championnats séparés pour hommes et pour femmes. Les
féministes n'ont jamais demandé que cesse cette discrimination.
Et pour cause : tout comme pour les disciplines sportives, elles ne
veulent pas perdre les avantages qui sont liés à cette
situation.
Dans le domaine artistique
Qu'en est-il maintenant de la parité dans le domaine artistique
? Quand on lit la vie de Molière, on s'aperçoit qu'il
existait de son temps un nombre équivalent de comédiens
et de comédiennes. Les auteurs, en revanche, étaient presque
tous masculins. En revanche, sous l'Ancien Régime, il était
de coutume dans l'aristocratie et la haute bourgeoisie d'apprendre aux
filles à jouer d'un instrument de musique - rarement aux garçons,
sauf s'ils en exprimaient le désir. Contrairement à aujourd'hui,
on respectait toujours les vocations et les jeunes savaient ce qu'ils
voulaient.
Puisque les filles apprenaient la musique plus souvent que les
garçons, on aurait donc pu penser que la majorité des
compositeurs serait fournie par leur sexe. Malheureusement, la créativité
ne s'apprend pas et, à quelques exceptions près, comme
Élisabeth Jacquet de La Guerre à la fin du XVIIe siècle
ou Lili Boulanger au début du XXe, force est de reconnaître
que la composition musicale a toujours été essentiellement
masculine ; ce n'est que dans le domaine de l'exécution que la
parité existe. Et s'il est vrai que la peinture, la sculpture
et surtout la littérature ont permis à un plus grand nombre
de femmes de faire montre d'un authentique talent créateur, de
Madame de La Fayette à Camille Claudel, Marguerite Yourcenar
et tant d'autres, celles-ci n'en sont pas moins restées minoritaires
dans ces disciplines.
Toute civilisation est un mélange de sciences, de techniques
et d'activités artistiques. Or, ces trois domaines n'évoluent
que par la création, l'innovation, l'invention, dont la fréquence
et l'importance varient suivant les époques et les peuples. L'idée
inventive n'est pas le résultat d'une éducation particulière.
Modeste ou immense, elle apparaît dans tous les milieux sociaux,
de manière irrépressible. C'est grâce à elle
que l'espèce humaine a quitté, pour le meilleur ou pour
le pire, sa vie primitive pour devenir ce qu'elle est de nos jours.
Or, il est incontestable que l'idée inventive est masculine.
La consultation de tous les brevets d'invention le prouve. C'est là
sans doute la principale différence entre l'homme et la femme.
Et elle semble irréductible, parce qu'elle est innée.
On ne peut parler de parité sans la prendre en compte. Mais comme
les bienfaits des innovations sont fort discutables, cette différence
de capacité ne plaide pas forcément en faveur des hommes
!
La parité : une vue de
l'esprit
Je n'ai évidemment pas voulu, dans ce chapitre, combattre
la parité au nom d'une quelconque supériorité masculine,
mais simplement montrer qu'elle est une vue de l'esprit. L'idée
d'améliorer la condition féminine en la faisant évoluer
vers une parité qui n'est jamais qu'un alignement sur le modèle
masculin, et qui entraîne une indifférenciation des rôles
sociaux féminins et masculins, est une erreur et une utopie.
Les femmes du XXIe siècle ne sont certainement pas plus heureuses,
au bout de plusieurs décennies de féminisme, que celles
des siècles précédents. Quand on sait que 50 %
des couples divorcent, que la moitié des logements des grandes
villes sont occupés par des célibataires, et qu'on recense
en France plus de 1,5 millions de femmes battues - sans compter celles
qui cachent leur détresse - , on ne peut pas dire que la parité
leur ait vraiment apporté le bonheur.