LE  PROGRÈS
3 - POLITIQUE  et  SOCIÉTÉ



Le Progrès- Un engrenage fatal

APPLICATIONS SOCIALES
ET POLITIQUES


I
DE LA DÉMOCRATIE
ET AUTRES FORMES DE GOUVERNEMENT


Me promenant un jour dans une petite ville du Morbihan nommée Questembert, j'eus la joie d'admirer des halles datant du XIVe siècle. Elles avaient été construites pour servir de marché couvert aux agriculteurs de la région. À cette époque se pratiquait la vente directe du producteur au consommateur. Un siècle et demi avant que ne soit terminé ce bel ouvrage, les habitants de cette petite ville s'étaient procurés 500 fûts de chêne. Ils les mirent à tremper dans l'eau durant un siècle afin d'augmenter leur résistance. Cela garantissait que leur construction résisterait plus de dix siècles.

Entre ces premières et considérables dépenses et l'utilisation de ces halles, quelque cinq générations se succédèrent ! Ce qui étonne, dans ce cas et dans bien d'autres similaires, est que ces gens, pauvres dans l'ensemble et de milieux modestes, travaillaient pour le long terme : cela allait de soi pour eux. Ils concevaient l'avenir comme un présent vécu par leurs descendants, qu'ils n'imaginaient pas autrement qu'à l'image de ce qu'ils étaient eux-mêmes. Bâtir pour sa famille, à cette époque, ce n'était pas se sacrifier pour elle, mais œuvrer pour la survie de son sang (le sang étant alors le symbole des qualités héréditaires de la lignée). De nos jours, l'avenir nous semble indéchiffrable, et il l'est effectivement. C'est pourquoi nous ne vivons que dans le présent et l'avenir immédiat. Pour beaucoup, avoir un enfant de son sang ou un enfant adopté ne fait pas de différence.

Au XIVe siècle, la ville de Questembert vivait pratiquement en autarcie, comme toute la ruralité française. Les marchés locaux résumaient la vie économique et le pouvoir central était encore loin d'avoir fiscalisé l'intégralité des échanges. Les projets d'intérêt général n'émanaient pas de quelque fonctionnaire royal, mais du peuple lui-même, qui décidait en connaissance de cause : c'était là un parfait exemple de démocratie directe et décentralisée. Quant aux professions, elles étaient réglementées par les corporations. Le roi lui-même n'avait pas le droit de s'ingérer dans leur fonctionnement. Les corporations formaient des communautés libres et indépendantes.

Parallèlement existait une démocratie représentative, celle où l'on délègue son pouvoir de décision à une personne de son choix. Le délégué n'avait pas le pouvoir de discuter du choix des projets, mais seulement de décider de leur exécution. Car si un projet doit être librement discuté par tous en tenant compte de l'avis des hommes de l'art, son exécution ne peut être collective, mais doit être confiée à un professionnel ayant fait ses preuves. C'est ainsi qu'on a procédé au Moyen âge pour édifier les cathédrales, dont le maître d'œuvre (l'architecte) était, soit le meilleur maçon, soit le meilleur charpentier.

Cette ancienne forme de démocratie était plus simple que de nos jours, car on vivait entièrement dans le concret. Pour les projets importants, on communiquait par le dessin et la maquette. Nulle ambiguïté possible, nul effet d'annonce, nul appel à l'imagination des personnes concernées. Le talent de l'orateur était inutile, le dessin et la maquette parlaient d'eux-mêmes.

Dans toute réalisation concrète, il y a le projet et son exécution. Or, autrefois, on n'élaborait pas un projet sans en évaluer en même temps la faisabilité dans tous ses détails. De nos jours, nos gouvernements ont tendance à penser que le projet est une fin en soi, qu'il répond à une attente, qu'il est là pour plaire et recevoir l'adhésion du peuple qui ignore, comme ceux qui le proposent, s'il est faisable et dans quel délai. L'exécution est affaire d'intendance, c'est un travail servile... Cependant, si la parole est aisée, l'art est difficile. Dans une entreprise, un patron n'est estimé que pour autant que ses décisions soient l'aboutissement d'une étude de faisabilité approfondie. Sinon, ses employés mettent en doute ses capacités et finissent par le considérer comme un plaisantin.

L'exemple des halles de Questembert nous montre combien, dans le passé, les projets à long terme étaient monnaie courante. Colbert fit planter des chênes pour que, deux siècles plus tard, ces nouvelles forêts pussent procurer à la marine française d'excellents mâts de navires. De même, la construction de la Corderie royale de Rochefort n'a obéi à l'origine à aucun besoin immédiat, mais à une sage prévoyance dont la marine put bénéficier ultérieurement.


Gouverner, c'est prévoir

Voici les textes de deux décisions de Louis XVI et de Bonaparte concernant la présence en France de Noirs ramenés d'Afrique. Il n'est pas question, dans ce chapitre, de juger de leur bien-fondé, mais de montrer que tout changement pouvant éventuellement engendrer un problème était alors traité à sa naissance. Attendre qu'apparaissent les difficultés pour s'en préoccuper eût été impensable. C'eût été le signe d'un laisser-aller inacceptable.



Arrêt du Conseil d'État du roi

Sa Majesté étant informée que le nombre des Noirs s'est tellement multiplié en France, enlève journellement aux Colonies cette portion d'hommes si nécessaires à la culture des terres, dont le séjour dans le Royaume, et surtout dans la Capitale, cause les plus grands désordres, et qui, lorsqu'ils retournent dans les Colonies y portent l'esprit d'indépendance et d'indocilité et y sont plus nuisibles qu'utiles, Sa Majesté a pensé qu'il étoit de sa sagesse de déférer aux sollicitations des Habitants des Colonies, en défendant l'entrée du Royaume à tous les Noirs.

Sa Majesté a ordonné en outre que tous les Noirs, Mulâtres, ou autres Gens de couleur qui seroient amenés dans son Royaume, ou qui pourroient s'y introduire, seront arrêtés et conduits au Port le plus prochain pour y être rembarqués. Sa Majesté étant de plus informée que quelques-uns des Noirs de l'un et l'autre sexe qui se trouvoient en France avant ladite Déclaration, se sont proposés de contracter mariage avec des Blancs, ce qui seroit contre le bon ordre de tolérer : ouï le rapport, le Roi en son Conseil, a fait et fait défenses à tous ses Sujets Blancs de l'un et l'autre sexe de contracter mariage avec les Noirs, Mulâtres ou autres gens de couleur.
Fait au Conseil d'État du Roi, Sa Majesté y étant, tenu à
Versailles le 5 avril 1778.
Signé : De Sartine


Bulletin des Lois de la République
Bulletin des Lois de la République

 

ARRÊTÉ N° 2001
Du 13 Messidor, an X de la République une et indivisible.
portant défense aux Noirs, Mulâtres et autres gens de couleur,
d'entrer sans autorisation sur le territoire continental de la République.


Art. I : Il est défendu à tous étrangers d'amener sur le territoire continental de la République, aucun noir, mulâtre, ou autres gens de couleur, de l'un et de l'autre sexe.

Art. II : Il est pareillement défendu à tout noir, mulâtre, ou autres gens de couleur, de l'un et de l'autre sexe, qui ne seraient point au service, d'entrer à l'avenir sur le territoire continental de la République, sous quelque cause et prétexte que ce soit, à moins qu'ils ne soient munis d'une autorisation spéciale des magistrats des colonies d'où ils seraient partis, ou, s'ils ne sont pas partis des colonies, sans l'autorisation du ministre de la Marine et des Colonies.

Art. III : Tous les noirs ou mulâtres qui s'introduiront, après la publication du présent arrêté, sur le territoire continental de la République, sans être munis de l'autorisation désignée à l'article précédent, seront arrêtés et détenus jusqu'à leur déportation  

Art. IV : Le ministre de la Marine et des Colonies est chargé de l'exécution du présent arrêté, qui sera inséré au Bulletin des Lois.

Le Premier Consul, signé Bonaparte
Le secrétaire d'État, signé Hugues B. Maret
Le ministre de la Marine et des Colonies, signé Decrès

Napoléon, homme d'action et de réflexion, pensait que pour diriger une armée, mieux valait un mauvais général que deux bons généraux. Pour lui, le double commandement ou le commandement collégial, même formé de personnes d'une haute intelligence, ne pouvait aboutir qu'à l'impuissance. Pour toute communauté, de la plus petite à la plus grande, de la famille à la nation, il fallait un chef et un seul.

Cette conception napoléonienne est remarquablement illustrée dans un film célèbre du grand cinéaste américain King Vidor, Notre pain quotidien (1934), où un groupe de chômeurs et de victimes du krach boursier de 1929 se constitue en communauté rurale. Il s'ensuit une interminable discussion quant au statut politique à donner à cette communauté. Les uns plaident pour un système socialiste, d'autres pour un système libéral, etc. La discussion se serait poursuivie à l'infini si un homme, jusqu'alors silencieux, ne mettait tout le monde d'accord en disant : « Vous adopterez le système que vous voudrez, mais, moi, ce que je sais, c'est qu'il nous faut un chef. » Puis, désignant l'homme qui a été le moteur et l'âme de cette aventure collective, il ajoute :« Et le chef, c'est lui. » Ce à quoi tout le monde acquiesce, toutes opinions politiques confondues...

Comme tout militaire, Napoléon pensait également que la discipline fait la force principale de tout groupe organisé, car elle est la source de l'ordre. Quel que soit l'objectif, l'efficacité maximum nécessite un chef unique et une stricte obéissance à ses ordres. Mais, bien entendu, cette hiérarchie et cette discipline peuvent avoir de graves inconvénients si le chef n'est pas à la hauteur de ses responsabilités.

Jusqu'à la fin du XIXe siècle, en tout cas, le chef était responsable de ses actes : Napoléon cravachait le général Dupont à son retour d'Espagne pour avoir capitulé ; le capitaine du bateau qui coulait restait à son bord ; le chef d'entreprise en faillite se suicidait s'il ne pouvait payer ses fournisseurs. De nos jours, un patron qui conduit son groupe à la faillite est remercié et s'en va avec un pactole, laissant son personnel et les actionnaires payer les pots cassés. Napoléon disait aussi que la guerre est un art tout d'exécution. Son savoir-faire sur les champs de bataille a plus compté que ses plans.

Il est indispensable que tout projet soit préparé et décidé avec ou par celui qui dirigera son exécution et en sera responsable. Lui seul peut en effet mesurer sa faisabilité et écarter toute décision qui ne serait pas ou difficilement applicable. Lorsque celui qui élabore les projets et celui qui dirige leur exécution sont une seule et même personne, alors nous atteignons à l'efficacité maximum.

Cependant, même si le chef désigné se montre très efficace, la crainte que celui-ci ne nourrisse des projets non conformes à l'intérêt de la communauté parce qu'il songe davantage à la puissance et au prestige qu'ils confèrent, ou qu'il recherche son propre intérêt, celui de sa famille et de ses amis, peut inciter à renoncer à une telle forme de gouvernement et à lui préférer une autorité soumise à ceux qu'elle dirige, ce qui a malheureusement bien souvent pour conséquence de la rendre impuissante.

On admire généralement le nombre des réformes administratives, des créations importantes, réalisées par le Premier Empire en un temps très court. Mais chacun doit reconnaître qu'un Napoléon, quel que soit son génie, ne pourrait rien faire de tel s'il était aujourd'hui nommé chef du gouvernement de notre République. Il serait obligé de penser prioritairement aux prochaines élections et à la manière pour son parti de les remporter. Pour tout projet, il serait tenu de se poser la question : celui-ci va-t-il m'apporter des voix ou m'en faire perdre ? Comme seules les décisions censées rapporter des voix sont retenues, cela explique que chaque gouvernement accorde quelque nouveau privilège aux serviteurs de l'État. À force de toujours en ajouter et de ne jamais en retirer, il advient que les fonctionnaires bénéficient de tels avantages par rapport aux salariés du privé que l'injustice sociale devient criante et scandaleuse.

Élaborer, comme autrefois les habitants de Questembert, un projet demandant un très gros effort aux citoyens afin que leurs descendants profitent de sa réalisation, est de nos jours impensable. Alors que nous étions autrefois habitués à travailler pour la pérennité de nos familles, nous vivons désormais dans l'immédiat et les seules mesures que nous attendons de nos gouvernements sont celles qui doivent améliorer immédiatement notre sort : moins de travail, de meilleures retraites, plus de congés, plus de sécurité sociale, d'allocations familiales, d'aides de toutes sortes, et surtout moins d'impôts.

Obsédé par la prochaine échéance électorale, à laquelle il pense continuellement sans jamais en parler, le gouvernement analyse jour après jour les sondages. Tout président de la République se doit d'assister aux grandes rencontres de football, d'embrasser les joueurs de notre équipe s'ils sont vainqueurs, avant de les inviter à l'Élysée. Toutes les vedettes du "showbiz" sont, elles aussi, reçues et décorées. À chaque déplacement, les bains de foule sont indispensables.

Malheureusement, cette politique consistant à donner toujours plus aux citoyens se heurte aux dures lois de l'économie. Chaque individu, chaque chef de famille ou d'entreprise sait qu'il ne peut dépenser plus qu'il ne gagne : l'endettement perpétuel est considéré comme à la fois stupide et méprisable. Pourtant, depuis 1945, le gouvernement élabore chaque année un budget en déficit, et chaque année l'État s'endette davantage. C'est le contraire de la gestion telle qu'on la concevait à Questembert, en n'hésitant pas à sacrifier le présent au futur. Aucun homme politique ne pense en effet aux problèmes que posera le remboursement d'une dette devenue faramineuse qui sera exigible lorsqu'ils ne seront plus là. Les citoyens eux-mêmes acceptent de sacrifier leurs descendants aux avantages immédiats qu'on leur accorde.

Chaque année, des fonctionnaires inamovibles appartenant à la Cour des comptes (création de Napoléon) font un rapport sur les erreurs, les fautes, les abus, les dysfonctionnements de la fonction publique afin qu'il y soit remédié. Nul ne conteste la pertinence de ce rapport, mais le gouvernement, qui devrait en faire grand cas et en remercier publiquement ses auteurs, n'en souffle mot. Il a trop peur d'importuner les membres d'une fonction publique toujours prête à faire grève. Cette peur de déplaire a été étudiée par un rédacteur en chef du Point qui a intitulé son ouvrage : Les trouillards de la République. Mais les hommes politiques peuvent-ils faire autrement que de craindre leurs électeurs, dont dépend leur avenir ?


Défauts de notre démocratie

Je distingue plusieurs défauts dans notre démocratie.

Le premier touche au système de recrutement des députés parmi lesquels sont en général choisis les ministres. Une sélection s'opère au niveau des candidats, qui doivent alors cesser leur travail pour faire leur campagne électorale. La chose est facile pour un fonctionnaire, qui peut se faire mettre en congé et retrouver sa place quand il le veut. C'est faisable, mais plus difficile et surtout plus risqué dans les professions libérales où un médecin, un avocat, un notaire peuvent théoriquement se faire remplacer.

C'est impossible dans le monde de l'entreprise, où celui qui abandonne son emploi est remplacé définitivement. C'est la raison pour laquelle 80 % des Français qui produisent, transportent et commercialisent les biens de consommation ne sont pratiquement pas représentés à l'Assemblée nationale, alors que les fonctionnaires y sont majoritaires. Souvenons-nous que sous l'Ancien Régime les trois grands ordres de la nation - le tiers-état, le clergé et la noblesse - étaient représentés aux États généraux.

Un deuxième défaut de notre démocratie tient à ce que, dans un système de plus en plus dominé par la représentation médiatique, les électeurs jugent les candidats sur leur apparence extérieure, leur prestance et, surtout, leur talent oratoire. Or, s'il est des hommes d'action qui savent s'exprimer, d'autres sont privés de cette capacité. Charles V était moqué dans sa minorité pour sa débilité et considéré comme un personnage falot dont les Grands ne feraient qu'une bouchée. Devenu régent pendant la captivité de son père Jean le Bon, puis couronné roi, il s'imposa au contraire par son énergie, sa ténacité devant les périls et sa capacité à réaliser de très grandes choses pour la France, ce qui lui valut le juste surnom de Charles le Sage. Dans une entreprise, on fait peu de cas des beaux parleurs et l'on ne juge qu'aux résultats. Dans une élection, on ne peut apprécier que le savoir-dire.

Nous citons volontiers le vieux dicton : « Les bons diseurs ne sont pas les bons faiseurs. » Si ce dicton est vrai, et il l'est généralement, cela signifie que nos députés ne sont pas nécessairement doués pour l'action. Et cela explique aussi pourquoi nos ministres recherchent plus les effets d'annonce qu'ils ne s'appliquent à la réalisation de leurs projets. Faire un beau programme est souvent, pour un parti, une fin en soi.

Enfin, un troisième défaut tient au système de recrutement et d'avancement des fonctionnaires chargés de mettre en application les lois, de réaliser les projets votés par le Parlement.

Comme on le sait, ce recrutement se fait essentiellement sur diplôme ou par concours. Il garantit l'emploi à vie et la promotion. Ces avantages considérables sont une des principales motivations des candidats à la fonction publique. Il n'y a pas, comme dans le privé, de période d'essai et la promotion accélérée des meilleurs. Quelle que soit la valeur des fonctionnaires, la garantie de l'emploi et la promotion à l'ancienneté invitent à l'immobilisme et conduisent l'État, qui est pourtant soumis à une dure compétition internationale, à la paralysie.

On ignore généralement qu'une loi n'est applicable qu'après la parution du décret d'application au Journal officiel, lequel décret met parfois des années à paraître, à moins qu'il ne paraisse jamais... Pourquoi ce délai ? Parce que les auteurs de la loi n'ont nullement étudié comment, par qui et avec quels moyens financiers le projet serait réalisé ! Un de nos plus célèbres chefs d'État ne disait-il pas : « L'intendance suivra » ? Il montrait ainsi avec quel dédain il considérait les exécutants.


La démocratie en France ne date pas de 1789

Contrairement à ce que l'on croit, la démocratie en France ne date pas de 1789. A cette époque, qui voit la nation redéfinie politiquement comme une simple addition d'individus citoyens, elle devient en fait une démocratie d'idées plus qu'une démocratie de réalisation. La vie en autarcie dans les villages permettait une forme de démocratie concrète, directe, à partir de la base, car les projets discutés par la population étaient compris de tous. Ceux qui étaient responsables de leur réalisation, leur mode de vie comme leur savoir-faire, étaient également connus de tous.

L'administration royale ne s'occupait pas de ces activités locales, pas plus qu'elle n'avait le droit d'intervenir dans l'organisation des corporations qui réglaient les activités professionnelles. A l'apogée de l'absolutisme, Louis XIV, maître de ses sujets après Dieu, avait beaucoup moins de pouvoir qu'un président de la Ve République.

C'est donc l'évolution de la société qui a fait disparaître le rapport direct entre le citoyen et les projets qui le concernent, les relations abstraites s'étant substituées aux liens organiquement vécus. Aujourd'hui, le citoyen se contente de déléguer son pouvoir à un homme dont il n'a guère vu que la photo assortie d'un programme inévitablement enchanteur.

Comme le faisait très justement observer Rousseau, il n'est souverain que le jour de l'élection. Ceux qu'il a élus agissent ensuite à leur guise.

Contrairement à ce qui se passe en France, il existe cependant encore en Suisse un système de "votation" qui oblige le maire d'une petite commune à soumettre à l'approbation de la population tout projet tel qu'une piscine, un terrain de sport, une crèche, un rond-point, un centre culturel, etc. Le projet doit être décrit dans tous ses détails, son budget doit être chiffré et son financement par les impôts présenté avec exactitude. Le maire ne peut exécuter son projet si le vote lui est défavorable.

Il existe également, pour l'ensemble de la Confédération helvétique, un système de votation sur initiative populaire qui permet à tout citoyen, s'il peut rallier à son projet un certain nombre d'autres citoyens, d'obtenir l'organisation d'un référendum sur le sujet de son choix. En France, ce système de votation figure au programme d'un certain nombre de partis. On en parle pendant les élections, mais on l'oublie aussitôt après.


Mentalité dominante

Les habitants de chaque nation ont une mentalité dominante et cette mentalité change avec chaque pays, si bien qu'un même régime politique y revêt un aspect différent. Ainsi la démocratie scandinave n'a rien à voir avec l'africaine, qui n'a jamais empêché les guerres tribales. Quant à la démocratie américaine, elle s'est peu à peu transformée en simple oligarchie ploutocratique, c'est-à-dire que les gens riches et les puissances financières sont seuls maîtres du pouvoir. Pour être candidat et faire campagne pour la présidence des États-Unis, il est en effet nécessaire de disposer de capitaux considérables. Ceux qui détiennent ces capitaux choisissent leurs candidats, dont les programmes sont d'ailleurs assez semblables. Ils possèdent aussi les médias qui façonnent l'opinion publique et ce sont eux, en fin de compte, qui dirigent le pays. C'est la raison pour laquelle 50 % des électeurs américains préfèrent bien souvent s'abstenir, ayant conscience que, quel que soit leur vote, ils ne pourront en rien influer sur la politique de leur pays.

Cependant les riches, surtout s'ils ont gagné personnel-lement leur fortune à la sueur de leur front, sont pragmatiques, réalistes, efficaces par nature, et il paraît normal, aux États-Unis, que les ministres soient choisis parmi ces gens d'expérience, appartenant à la société civile. Mais cela ferait scandale en France, où les nominations à des postes ministériels sont des récompenses accordées à ceux qui ont bien mérité de leur parti en œuvrant à sa victoire électorale.

Certes, le président de la République et son Premier ministre s'efforcent parfois de nommer des ministres ayant quelque connaissance du domaine de compétence de leur cabinet, mais ce n'est pas souvent le cas. En revanche, s'ils s'avisaient de prendre comme ministre de l'Industrie un chef d'entreprise ayant brillamment réussi, un vrai "self made man", ce serait un tollé dans la classe politique, qui se considérerait comme trahie.

En fait, tous les hommes politiques du monde sont bien convaincus que la démocratie est un régime peu efficace, et aucun n'oserait proposer d'en appliquer le principe aux entreprises privées. Les quelques essais qui ont été tentés dans ce sens, avec élection du patron et des cadres supérieurs par les salariés, ont conduit les entreprises à la faillite.

En revanche, lorsqu'une guerre est déclarée et que les gouvernants réalisent que l'efficacité est une nécessité vitale, ils n'hésitent pas à abandonner les principes les plus sacrés de la démocratie. Quand les États-Unis sont entrés en guerre contre le Japon, ils ont interné tous les citoyens américains d'origine japonaise, sur le seul critère de leur appartenance raciale.

Ainsi, dès qu'une démocratie est en guerre, elle renonce à toutes les libertés qui étaient sa raison d'être, et ce pour des raisons d'efficacité. Les citoyens sont mobilisés de force, la censure est rétablie, l'habeas corpus est supprimé, les tribunaux militaires remplacent dans de nombreux cas les tribunaux civils, etc. Finalement, l'organisation de l'État devient assez semblable à celle qui existe dans les régimes despotiques ou policiers, voire totalitaires. La seule différence est que la fin de la guerre entraîne en général un retour à la normale.

Dans les périodes de paix et de prospérité, la demande surpassant l'offre, le peu d'efficacité d'un gouvernement est supportable. Son laxisme dans l'application des lois et règlements est apprécié par la majorité qui le ressent comme un surcroît de liberté. Mais que s'installe une crise, économique ou autre, et la démocratie se trouve en grand péril.


II
  DE LA JUSTICE


Les lois évoluent avec les mœurs, qui se transforment elles-mêmes sous l'effet des innovations. Il n'y a donc pas une évolution des idées qui se produirait d'elle-même, mais une évolution d'abord technique et biologique, qui est la cause première de l'évolution des idées. Certes, il existe aussi une évolution des idées purement intellectuelles. Les théologiens peuvent débattre sur le sexe des anges, Galilée faire avancer les connaissances en montrant que le Soleil ne tourne pas autour de la Terre, mais celle-ci sur elle-même. Bientôt, nous saurons s'il y a de l'eau sur Mars, etc. Mais toutes ces découvertes, si importantes soient-elles, influent peu sur l'évolution des mœurs et des lois qui les réglementent.

On constate qu'un individu très sensible, ne pouvant supporter la souffrance endurée par un être humain ou par un animal, souhaitera par exemple que soient adoptées des lois empêchant dans la mesure du possible de telles souffrances, alors qu'il y a plusieurs siècles les paysans, peu enclins à la pitié et relativement insensibles à la souffrance d'autrui - comme le sont aussi les animaux - ne voyaient pas l'utilité de lois pour la diminuer.

Cette évolution de la sensibilité des êtres humains est génétique et provoquée par l'évolution de notre vie matérielle.

Si, de nos jours, le législateur s'intéresse beaucoup aux homosexuels, alors qu'autrefois il les ignorait ou les condamnait, c'est que leur nombre a considérablement augmenté parmi les dominants de notre époque : journalistes, vedettes du cinéma, de la radio ou de la télévision. Or, l'homosexualité n'est pas un choix intellectuel, mais une orientation innée. Ici, c'est donc une évolution génétique qui a provoqué celle de la loi.

Au XVIIIe siècle, la circulation avec des voitures à traction animale était aussi difficile que de nos jours avec les automobiles. Cependant, il n'y avait pas de code de la route, avec ses nombreux interdits et obligations, mais seulement des usages de bonne conduite. Le code de la route s'est seulement révélé nécessaire du fait de l'invention des voitures automobiles et de leur vitesse occasionnant des accidents faisant de nombreuses victimes. La loi a changé du fait de l'évolution technologique.

Chaque génération se croit plus civilisée que la précédente. On retrouve ici l'idée d'un progrès par un perfectionnement continu. Athènes se croyait plus civilisée que Sparte. Il ne s'agissait pourtant que de deux sociétés différentes, dont l'une vivait dans l'oisiveté et l'abondance - ce qui entraîne toujours une évolution des mœurs sexuelles qui a des répercussions d'ordre génétique. Le droit est dans chaque pays défini par l'ethnie majoritaire et, au sein de celle-ci, par la classe sociale ou le milieu social dirigeant. Il ne fait pas de doute qu'en France, c'est aujourd'hui la classe des intellectuels qui dit le droit. Si c'était la France d'en bas, la plus nombreuse, le droit serait sans nul doute différent.

Les intellectuels de race blanche pensent qu'ils sont à la pointe du progrès, lequel consiste en un perpétuel changement en mieux. Ils croient donc que les autres peuples, qui pensent différemment, sont simplement en retard sur une évolution qui nous mène à une société parfaite, porteuse de valeurs universelles. En fait, seuls quelques intellectuels appartenant à ces autres peuples acceptent une telle idée, ce qui leur apporte honneurs et biens matériels et leur vaut un traitement de faveur dans les organismes internationaux. Mais leurs peuples, eux, conservent leurs coutumes, leurs mœurs, leurs valeurs - même si on leur assure qu'elles sont archaïques et barbares.


La meilleure manière de s'enrichir

Dans les pays dits civilisés, la meilleure manière de s'enrichir est la spéculation financière. Cela demande des qualités intellectuelles particulières, que n'ont généralement pas la majorité des gens. Certains, sachant mieux comprendre et utiliser les choses que les mots et les chiffres, tentent de faire rapidement fortune à leur façon, grâce aux qualités qui leur sont propres. Ils organisent par exemple des cambriolages ou des attaques à main armée. Cependant, alors que la spéculation est devenue tout à fait légale, le profit par le vol est illégal et sévèrement puni. Mais les délinquants de ce genre n'ont jamais mauvaise conscience. Ils pensent que les lois sont faites pour favoriser et protéger ceux qui les font.

Personne n'a jamais contesté l'enrichissement d'un individu grâce à la qualité et la quantité de son travail productif. En revanche, on a pendant très longtemps sévèrement condamné aussi bien le vol que la spéculation, l'un et l'autre étant considérés comme des activités infâmantes. Cette façon de voir les choses a elle aussi évolué. Les intellectuels qui font les lois ont peu à peu trouvé positive l'attitude qui consiste à valoriser un bien, non en fonction du plaisir que sa possession peut apporter, mais en fonction de ses seules possibilités de plus-value en cas de revente. Cessant d'être tenue pour infâme, la spéculation est ainsi devenue une pratique légale fort courante, au point que bien peu de nos contemporains résistent à la tentation de s'enrichir de cette façon.

Que le pouvoir soit détenu par un homme ou un gouvernement élu, c'est la raison du plus fort qui prévaut. Dans Le loup et l'agneau, La Fontaine nous montre un loup voulant justifier son action au moyen d'un droit reconnu par tous. Dans Les animaux malades de la peste, c'est le groupe des nantis qui se donne bonne conscience en trouvant un coupable trop faible pour se défendre. Finalement, La Fontaine conclut que « la raison du plus fort est toujours la meilleure » et que « Suivant que vous serez puissant ou misérable, les jugements de cour vous rendront blanc ou noir ».


La différence

En fait, dans toute société humaine, ceux qui détiennent le pouvoir édictent un droit qui correspond à leur comportement et qui condamne ceux dont le comportement est différent. Il est d'ailleurs dans la nature des choses que chacun juge son prochain par rapport au comportement qu'il adopterait lui-même dans les mêmes circonstances. Dans une communauté de clones, chacun ayant le même comportement, il n'y aurait nul besoin de droit, de police pour arrêter ceux qui s'en écartent ni de juges pour les punir.

Un très bon exemple nous est donné par la société islandaise médiévale, où n'existait nulle police et où les institutions étatiques et judiciaires étaient réduites à leur plus simple expression, comme l'a montré le professeur Régis Boyer. Les vols étaient très rares au sein de cette petite communauté, très homogène, où la plupart des gens se connaissaient. A l'inverse, les interdits moraux volent vite en éclats au sein d'une grande société anonyme ou vis-à-vis de gens avec lesquels nous ne nous sentons rien en commun. Voler les membres d'une autre communauté apparaît moins contraire à la morale.

Les Français de la Grande Armée qui, chez eux, n'auraient pas osé voler une pomme, se révélèrent en Italie, en Espagne et ailleurs, des pillards du haut en bas de la hiérarchie. Et aujourd'hui encore, les crimes et les délits sont plus fréquents dans les grandes villes qu'à la campagne.

Dans une ruche, toutes les abeilles ouvrières ne cessent de faire des allers et retours pour apporter à leur communauté le nectar et le pollen qu'elles prélèvent dans les fleurs. Il n'est nul besoin de contrôle pour vérifier que certaines ne restent pas à flâner plutôt que de travailler, puisqu'elles sont génétiquement identiques.

Prenons maintenant l'exemple d'un homme vivant seul dans une île. Dans sa solitude, il ne peut à aucun moment éprouver le sentiment de se conduire mal moralement. S'il se trouvait avec son frère jumeau monozygote, il n'y aurait toujours aucun problème entre eux. Par contre, dès lors qu'il vivrait avec un être très différent, de multiples sujets de désaccord se révéleraient vite et toute organisation de leur vie commune deviendrait impossible - à moins qu'ils ne conviennent d'une loi ou que l'un domine l'autre au point de lui dicter sa conduite.

Il y a donc un rapport étroit entre l'attitude morale et la proximité génétique. Dès lors, pour nous autres humains, ce sont les différences de comportement qui vont créer la nécessité d'élaborer des règles et des lois. Nous retrouvons ici la vieille querelle de l'inné et de l'acquis, les tenants de l'acquis prétendant qu'une éducation d'un type unique doit engendrer des comportements identiques, leurs adversaires estimant au contraire que, dans la plupart des cas, c'est l'inné qui commande. Pour les premiers, il faut seulement multiplier les écoles ; pour les seconds, il faut plutôt éviter de mêler des êtres génétiquement différents.


Savoir-faire et savoir-dire

Nous avons expliqué ailleurs que l'invention de l'imprimerie avait permis aux intellectuels possédant le savoir abstrait - par opposition au savoir-faire qui seul comptait auparavant - d'imposer leurs valeurs. Ces intellectuels ont cru et voulu imposer l'idée que l'individu n'est formé que par ses acquis abstraits, lesquels ne peuvent lui être conférés que par ceux qui possèdent le savoir. Dès lors, la délinquance ne pouvait provenir que d'une mauvaise éducation familiale ou sociale. Et l'on ne pouvait y remédier qu'en ouvrant de nombreuses écoles et en rendant leur fréquentation obligatoire.

Jules Ferry, partisan de l'école laïque et obligatoire, proclamait : « Une école qu'on ouvre, c'est une prison qu'on ferme ». Ne mettons pas en doute sa sincérité. On a donc multiplié les écoles, mais hélas ! les prisons ont également augmenté en nombre, à tel point que de nos jours on ne sait plus où mettre les condamnés, alors même que les juges font certainement preuve de plus de mansuétude que ceux de l'époque de Jules Ferry ! Au XIXe siècle, les prisons étaient appelées "maisons de correction". Consultons le Petit Robert au mot correction : « Action de corriger, de changer en mieux, de ramener à la règle », mais aussi : « Châtiment corporel. Coups donnés à quelqu'un. Punition. » La raison d'être des prisons d'autrefois était de mâter les délinquants jusqu'à ce qu'ils acceptent de se soumettre à la règle commune. Mais la conviction qu'en leur inculquant la raison, les individus mal partis dans la vie, vont se réformer d'eux-mêmes gagne du terrain et l'on en vient à transformer peu à peu les maisons de correction en établissements d'éducation surveillée.

Cette évolution est très hypocrite. Elle substitue à un châtiment certes brutal et dégradant une privation de liberté interminable, plus terrible que les corrections ponctuelles, et entraînant d'innombrables récidives. Cette idée que, contrairement à l'animal, l'être humain est dirigé par sa raison - et que celle-ci est formée par l'éducation familiale, sociale et surtout scolaire - tient cependant tellement à cœur à beaucoup d'intellectuels, que la multitude d'échecs de leur doctrine ne parvient pas à les faire changer d'avis.


Avant le XVIIIe siècle

Depuis la dernière guerre, la question des accidents de la route et de la délinquance des conducteurs d'automobiles a provoqué l'adoption d'un nombre considérable d'innovations dans les voitures, afin de mieux protéger les usagers lors des accidents. Ces innovations sont les seules à avoir entraîné une diminution du nombre des morts et des blessés. De leur côté, les pouvoirs publics se sont efforcés d'éduquer les automobilistes, de les sensibiliser, de commencer leur éducation le plus tôt possible dans les établissements scolaires. Des campagnes de publicité fort coûteuses ont été lancées. Tout cela sans guère de résultats. Cependant, un ministre a eu l'idée de revenir à la vieille méthode du contrôle et de la punition. Et très vite, le nombre d'accidents a diminué considérablement.

Mais, dira-t-on, si vous croyez plus à l'inné qu'à l'acquis, cela veut dire que vous croyez aussi qu'on ne peut changer le comportement des êtres humains ? C'est vrai, mais l'on peut inhiber certains comportements non conformes à la règle.

Le conducteur délinquant n'est pas un mauvais conducteur, mais il surévalue ses capacités. Inhiber, c'est paralyser par la peur, par exemple celle que provoque la crainte d'un châtiment déjà subi. Le conducteur qui doit payer une forte amende chaque fois qu'il transgresse la loi, en l'occurrence le code de la route, finit par être inhibé chaque fois qu'il s'apprête à recommencer.

L'éducation concrète au moyen de diverses punitions s'oppose ainsi à l'éducation abstraite qui s'adresse à la seule raison.

Pendant très longtemps, cette éducation concrète a été mise en œuvre dans les familles pour obtenir un bon comportement des enfants. Dans les campagnes, c'est surtout le respect de la propriété d'autrui qui devait être inculqué. Ne disait-on pas : « Qui vole un œuf vole un bœuf », ce qui veut dire que le châtiment encouru pour le vol d'un œuf était aussi terrible que pour le vol d'un bœuf.

Certes, certains historiens assurent que l'insécurité était bien plus grande sous l'Ancien Régime que de nos jours, et que les villes étaient de véritables coupe-gorge. Cependant, souvenons-nous de l'assassinat de Henri IV.

Celui-ci, pour ses déplacements dans Paris - dont les rues étaient souvent embouteillées - prenait un carrosse dont on ne pouvait même pas fermer les portes de l'intérieur ! Pas un seul garde ne l'accompagnait, bien que la voiture s'arrêtât fréquemment. Ravaillac, qui n'était pas un malandrin mais un demi-fou, n'eut qu'à ouvrir la porte du carrosse et à plonger son couteau dans la poitrine du roi.

De même, au temps de Louis XIV, n'importe qui pouvait visiter librement le château de Versailles à condition d'avoir une tenue propre. Aucun service d'ordre n'était prévu pour prévenir les vols et actes de vandalisme si faciles à commettre. Ferait-on de même de nos jours ?

Lorsqu'en 1789, les révolutionnaires prirent la Bastille, cette énorme prison de Paris, ils n'y trouvèrent que sept personnes : quatre faussaires, un pervers sexuel et deux fous. Par contre, on nous assure aujourd'hui que près de cinq cents châteaux et belles demeures sont cambriolés chaque année, que dans les hôtels cinq étoiles les vols de linge, de couverts et d'objets divers par les clients sont monnaie courante. Et toutes ces personnes ont appris à bien se conduire dans nos écoles où l'enseignement est obligatoire !


Civilisation et droit

Plus une nation est civilisée, plus son droit (l'ensemble des lois et règlements) est quantitativement important. Est-ce à dire que plus une nation est civilisée, mieux est protégé l'honnête citoyen ? Ou bien que les moyens de le voler, de l'escroquer, de l'agresser, se sont tellement multipliés qu'il faut sans cesse augmenter le nombre des lois et des règlements, des policiers chargés d'arrêter les délinquants et des juges qui doivent les punir ?

Nous constatons hélas que, loin de mieux protéger l'honnête citoyen, la parfaite connaissance du droit permet à d'habiles escrocs de les voler en toute impunité. Qui n'a reçu une lettre du genre :

« Félicitations, Monsieur X, vous venez de gagner une télévision à écran plat d'une valeur de 1500 euros ! »

Vous lisez et relisez la lettre, et il semble ne pas y avoir de doute. On vous demande seulement d'écrire où et quand vous souhaitez recevoir ce beau téléviseur, en envoyant une petite somme pour "frais de dossier".

Voilà comment on pratique le vol légal au moyen d'une entreprise dépendant juridiquement d'un pays lointain où il vous coûterait une petite fortune de la poursuivre.

Qui n'a, de même, connu de braves gens dépossédés de leurs biens par des acheteurs malhonnêtes, aidés par un notaire peu scrupuleux qui ne confirme jamais par écrit ce qu'il affirme oralement ?


Idéologie

Gœthe disait : « Je préfère une injustice à un désordre ». L'idéologie dominante actuelle a tendance à penser le contraire, tant elle donne d'importance à certaines injustices. Mais hélas ! il y a parfois des injustices nécessaires.

C'est ainsi que pendant la Grande Guerre, en 1916, beaucoup de soldats du front commencèrent à se lasser d'offensives qui aboutissaient à des gains de terrain insignifiants payés de pertes considérables. En de nombreux endroits, certains d'entre eux refusèrent de participer à de nouvelles offensives et des mutineries s'étendirent sur une large partie du front. La conséquence pouvait être la défaite générale de toute l'armée française, avec son cortège de malheurs pour toute la France. Déjà plus de 800 000 hommes qui seraient morts pour rien.

La répression devait être rapide et terrible. Elle le fut. Des milliers de soldats, sous-officiers et officiers furent arrêtés, dont soixante-dix furent fusillés pour l'exemple. Il y avait pourtant parmi eux de véritables héros. Les mutineries cessèrent et la guerre fut finalement gagnée. Le commandement avait préféré l'injustice au désordre.


III
 LA JUSTICE SOCIALE


D'emblée, une précision : dans ce chapitre, je supposerai vrai le dogme - en réalité fort contestable - selon lequel l'augmentation du bonheur s'obtiendrait par l'augmentation du pouvoir d'achat, dogme aujourd'hui partagé par tous les gouvernements, tous les partis politiques et tous les syndicats. J'étudierai donc le mécanisme de l'augmentation du pouvoir d'achat, afin de montrer que ceux qui s'en prétendent les auteurs ne font que se parer des plumes du paon.


Changements technologiques

Lorsque, dans l'agriculture, des changements technologiques provoqués par des inventions et des découvertes - engrais chimiques, mécanisation de certains travaux, sélection biologique des semences, etc. - permirent au XIXe siècle de produire beaucoup plus avec moins de main-d'œuvre, l'exode rural devint inexorable. D'autant qu'en raison d'autres évolutions technologiques, on assistait au même moment à la création de nombreuses entreprises industrielles qui avaient besoin d'un grand nombre d'ouvriers.

Au cours des siècles, la paysannerie, vivant dans un environnement stable et utilisant des techniques peu évolutives, avait su se créer un mode de vie heureux : activité au grand air, saine car très physique, division du travail permettant à chacun de s'organiser pour atteindre des objectifs librement acceptés et partagés en commun, vie familiale permettant de naître, de travailler, de mourir parmi les siens. Le repos du dimanche, les fêtes à l'occasion des récoltes, d'événements familiaux ou de célébrations religieuses, suffisaient aux distractions. Nul besoin, nulle envie de congés pour partir ailleurs.

Le départ vers la ville, le travail en entreprise, allaient provoquer un énorme bouleversement. En usine, les horaires sont fixes. Pour les mêmes travaux, les mêmes gestes sont fréquemment imposés. Le sentiment de liberté disparaît. L'air y est souvent pollué, malodorant, le bruit pénible. On est enfermé, certes à l'abri de la pluie, mais privé de lumière, de soleil.

Lorsque l'on crée une entreprise, on se heurte à de multiples problèmes, et la nécessité de produire et de vendre pour compenser les dépenses est impérative. Les préoccupations sociales tendent alors à passer au second plan. Émile Zola sut décrire la dure vie de beaucoup d'ouvriers de son temps. Des hommes "de progrès" s'en émurent, comme Jean Jaurès, dont il faut saluer le talent et la sincérité. Mais certains patrons, à qui la réussite avait apporté une aisance financière, s'inquiétèrent eux aussi de la question sociale - on parlait alors de "paupérisme" - et s'attachèrent à l'amélioration du sort de leurs ouvriers. On peut citer le cas exemplaire de Jean-Baptiste Godin (1817-1888), inventeur du poêle qui porte son nom, industriel autodidacte qui transforma son entreprise en coopérative ouvrière. De nos jours, on appelle cela du paternalisme, attitude condamnée par la plupart des socialistes et des syndicalistes, pour qui seule leur action peut permettre aux salariés d'obtenir une amélioration de leur sort.

On pourrait penser que la France, pays de la Révolution, patrie de la Déclaration des droits de l'homme, fut toujours à la pointe du progrès social et qu'elle fut un exemple pour tous, notamment entre 1870 et 1914, période cruciale durant laquelle la Troisième République fut principalement gouvernée par des hommes de gauche. Mais il n'en fut rien. La protection sociale fut créée par le chancelier prussien Bismarck, dans un régime impérial dominé par l'aristocratie.

Sur ce plan, l'Allemagne fut en fait toujours en avance sur la France, au point qu'en 1919, les Alsaciens et les Lorrains redevenus français préférèrent les lois et réglementations du régime impérial allemand à celles de notre République française. Ce qui prouve, une fois de plus, que l'inné compte plus que l'acquis, le tempérament germanique étant dans l'ensemble plus altruiste et communautaire que le français - celui-ci restant plus individualiste.


Conditions de travail

À l'origine, les syndicalistes furent indéniablement inspirés par le seul désir d'obtenir pour eux et pour leurs camarades de meilleures conditions de travail, sans y rechercher le moindre intérêt personnel. Mais les choses évoluèrent peu à peu. Au bout d'un certain temps, ceux qui étaient à la fois des syndicalistes et des ouvriers voulurent bien souvent n'être plus que des syndicalistes. C'était pour eux une rente de situation qui leur imposait, pour être crédibles, d'avoir toujours des revendications à formuler.

De même que les médecins vivent des maladies, et que la disparition de celles-ci serait pour eux, d'une certaine façon, une catastrophe, les syndicalistes vivent des conflits du travail. La différence est que les médecins sont très rarement et involontairement responsables des maladies qu'ils soignent, alors que les syndicalistes cherchent toujours à susciter des conflits sans lesquels ils n'auraient plus de raison d'être. Rien n'est plus détestable pour eux qu'un patron paternaliste, qui leur coupe l'herbe sous le pied. Leur premier principe d'action, dans toutes les entreprises, est donc de transformer une situation acceptable en situation intolérable.

En accusant les patrons d'être des exploiteurs, les syndicats propagent des idées fausses en assimilant volontairement le patron qui dirige effectivement son entreprise, car il en connaît tous les rouages, à un patron financier. Le premier n'a qu'un objectif et qu'une capacité : faire de la croissance interne. Le second n'intervient que dans les grandes entreprises où il a été parachuté, et ne songe qu'à la croissance par des acquisitions externes. Il spécule sur les plus-values possibles, en connaissant tous les moyens de financer leurs opérations. Là se limitent ses capacités.

Les pertes abyssales que nous ont annoncées beaucoup de grandes entreprises en 2002 n'ont pas d'autres causes que de grossières erreurs d'évaluation dans ces acquisitions. Si ces patrons n'avaient raisonné qu'en termes de croissance interne, à condition d'en avoir les capacités - ce dont on peut douter -, ils n'en seraient pas arrivés là. Leurs entreprises seraient en bonne santé et la crise économique inexistante.

En assimilant les patrons, indispensables pour diriger une entreprise, à ses propriétaires, on pousse les salariés à se tromper de cible


Un gâteau

Pour mieux faire comprendre comment il est possible d'augmenter le pouvoir d'achat des salariés, je comparerai l'ensemble de la production des biens de consommation à un gâteau.

Supposons dix personnes fabriquant un gâteau de 1 kg. Il est possible de partager ce gâteau en dix en donnant à chacun une part de 100 g. On peut également faire des parts inégales correspondant à l'importance du travail effectué par chacun. Si certains ont plus, d'autres auront moins. Cependant, il peut arriver qu'un des participants ait trouvé le moyen de doubler le volume du gâteau sans en augmenter le coût. Il dit alors à chacun de ses collègues qu'ils recevront 1/12e du nouveau gâteau, soit l66 g, et lui le reste, soit 500 g environ. Dans cette hypothèse, tout le monde voit sa part augmenter, bien qu'inégalement. La part beaucoup plus forte reçue par celui qui a conçu la méthode correspond à ce qui l'a motivé pour faire ses recherches. Supprimer cette incitation, c'est anéantir la possibilité pour chacun d'augmenter sa part du gâteau.

On voit par cet exemple qu'il y a deux problèmes bien différents : celui de la fabrication du gâteau et celui de son partage. Ne se préoccuper que du partage tout en négligeant les problèmes de la fabrication est une grande erreur. Rogner sur la part donnée aux créatifs, aux actifs qui, à tous les échelons, ont permis l'augmentation de la taille du gâteau, c'est risquer de voir celle-ci réduite à néant. Tout le monde y perd.

Dans le cas d'une répartition égalitaire, il est clair que l'on ne peut donner que 100 g aux dix personnes ayant participé à la fabrication du gâteau de 1 kg. Celui qui les pousse à réclamer une part égale de 110 g ne peut que provoquer leur mécontentement, car ils se heurteront inévitablement à un refus.

Dans un pays, il est également impossible que l'augmentation de la masse salariale dépasse celle de la valeur marchande de l'ensemble des biens de consommation produits. Sinon, la différence est compensée par de l'inflation, qui augmente cette valeur marchande pour la mettre au niveau de la masse salariale. C'est une loi économique élémentaire : si la demande surpasse l'offre, les prix augmentent, et vice-versa.

Pour bénéficier d'un surplus de gâteau, il n'y a en fait que deux méthodes.

La plus équitable et la plus simple consiste à supprimer les augmentations de salaire décrétées par le pouvoir. Dès lors, dans chaque entreprise, la masse salariale restant stable, toute amélioration de la productivité se traduira, concurrence oblige, par une baisse du prix de vente. Cela signifie qu'avec le même salaire, chaque personne pourra consommer plus.

La seconde méthode consiste, pour le gouvernement comme pour les syndicats, à faire en sorte que les gains de productivité se traduisent au contraire, soit par une augmentation des salaires, soit par une diminution du temps de travail. La question se pose alors de savoir si la répartition de ces avantages sera juste et équitable.

Les syndicats, très puissants dans la fonction publique mais inexistants dans les PME, ne chercheront-ils pas à favoriser leurs clients fonctionnaires, au détriment des ouvriers et employés des petites et moyennes entreprises ?

Syndicats et gouvernement s'attribuent volontiers le mérite de l'augmentation du pouvoir d'achat ou de l'amélioration des conditions de travail. En réalité, ils ne font que distribuer le surplus de gâteau produit par les gains de productivité, lesquels résultent de la judicieuse utilisation d'innovations techniques dues au travail d'inventeurs restés parfois obscurs. Les salariés, de leur côté, habitués à obtenir des avantages grâce aux revendications répétées des syndicats ou aux décisions du gouvernement, finissent par leur en attribuer le mérite, alors que syndicats et gouvernants ne font que distribuer un gâteau que d'autres ont fabriqué.

La plus belle fille du monde ne peut donner que ce qu'elle a, et le plus puissant syndicat du monde ne peut distribuer que des gains de productivité auxquels il n'a nullement participé, et qu'il a même parfois ralenti par des grèves. Si Louis XIV, perdant la raison, avait décrété que tous les Français ne devaient travailler que 35 heures par semaine, la moitié de la population serait morte de faim dès l'année suivante.  


Justice et Injustice

Il est une question difficile à résoudre, et qui peut à première vue donner lieu à des injustices sociales. C'est celle qui concerne les différences de salaires suivant les divers emplois. Faut-il mieux payer une secrétaire qu'un chauffeur routier ? Mieux payer la pénibilité, le savoir-faire, que le travail intellectuel ? En fait, les différences sont souvent provoquées par la loi de l'offre et de la demande. Si l'on manque de chauffeurs de camions, la hausse des salaires est inéluctable, tandis que l'excédent de secrétaires se traduira par une diminution de leur rémunération, ce qui contribuera à le réduire.

Il est en revanche une injustice que l'on ne peut contester, c'est celle qui est liée aux différences de salaires et d'avantages sociaux pour une même personne lorsqu'elle change de corporation. Tel est le cas, par exemple, d'une secrétaire appelée à faire le même travail dans différentes entreprises régies chacune par une convention collective différente.

Les conventions collectives résultent de négociations entre les syndicats et le patronat d'une corporation donnée. Si cette dernière opère dans un secteur en expansion et très rémunérateur, les syndicats obtiendront sans mal de multiples avantages sous forme de primes, de congés, etc. Une autre corporation, située dans un secteur en régression, et donc disposant de moyens moins importants, ne pourra pas les accorder. Une même secrétaire changeant chaque année de domicile et d'employeur verra donc avec étonnement des différences parfois considérables dans les avantages que lui garantit la convention collective dont dépend son entreprise.

Ce que l'on présente d'autre part comme une avancée importante vers la justice sociale, en l'occurrence la participation des salariés aux bénéfices, est en réalité une injustice.

Il n'est pas aisé de déterminer qui est responsable des bénéfices réalisés par une entreprise. Il faut aussi tenir compte de la conjoncture. C'est ainsi que les aciéries ont été longtemps dans une situation très difficile puis, brusquement, le fer étant venu à manquer, elles firent des bénéfices record, avec les mêmes salariés. Le constructeur d'automobiles Nissan se retrouva un jour au bord de la faillite. Un patron génial en fit une entreprise très prospère. Les bénéfices et plus-values devinrent considérables. Le chef d'entreprise en reçut une part minuscule et le reste alla au propriétaire qui n'y était pour rien.

La prospérité d'une entreprise dépend donc en partie de son patron, qui sait choisir les bonnes stratégies et les collaborateurs qui sauront les mettre en œuvre, et en partie de la conjoncture économique, qui est indépendante de sa volonté. Dès lors, faire participer aux bénéfices les salariés, proportionnellement à leur salaire, n'a aucun sens. Que pensent de cette participation les salariés de la majorité des PME qui ne font pas de bénéfices ? Et ceux qui se demandent si leur entreprise ne va pas faire faillite, alors qu'ils n'y sont pour rien ?

Imposer la participation à toutes les entreprises privées ne ferait qu'élargir le fossé existant entre le sort de leurs salariés


Productivité

Les gouvernants, comme on l'a vu, trouvent plus gratifiant pour eux de traduire les gains de productivité en augmentations de salaire, plutôt que de laisser baisser les prix pour augmenter le pouvoir d'achat. Les syndicats, de leur côté, revendiquent systématiquement de telles augmentations de salaire dans toutes les entreprises, publiques ou privées.

Cependant les gains de productivité sont calculés globalement pour l'ensemble de la production de biens de consommation, alors que les augmentations de salaire, autres que le salaire minimum, sont revendiquées séparément dans chaque entreprise. L'attitude des syndicats peut paraître légitime si ceux-ci revendiquent davantage pour les salariés les moins favorisés. Mais c'est souvent le contraire, les syndicats s'intéressant moins au sort des salariés des PME qu'à celui des fonctionnaires qui, de ce fait, obtiennent de meilleures augmentations.

Le seul moyen de pression dont disposent les syndicats est la grève, c'est-à-dire l'arrêt de l'activité de l'entreprise. La grève a des conséquences à la fois directes, qui se traduisent par des pertes de recettes, et indirectes, du fait de la perturbation de la vie d'entreprises et de particuliers qui ne sont pas responsables de ce conflit et n'ont aucun moyen de le résoudre.

Grâce au droit de grève, le pouvoir des syndicats est proportionnel à leur pouvoir de nuisance. Il est clair qu'une grève, même tout à fait justifiée, décidée par un syndicat de petits commerçants, ne ferait que les ruiner et enrichirait davantage les grandes surfaces. Le pouvoir de nuisance d'une grève de la SNCF ou de l'EDF est en revanche considérable, non à cause des pertes de recettes qui indiffèrent la direction de ces entreprises - dont l'État (c'est-à-dire nous tous), comble régulièrement les déficits -, mais pour les usagers : entreprises, salariés, particuliers. Ce pouvoir de nuisance est tel qu'il n'est pas exagéré de dire que les salariés de ces entreprises publiques, qui bénéficient par ailleurs de nombreux privilèges, contribuent à l'injustice sociale. On dit même que pour être embauché à EDF, il faut souvent être le fils ou la fille d'un de ses salariés. Les privilèges deviennent héréditaires, comme ceux des aristocrates sous l'Ancien Régime !

Le droit de grève est donc une absurdité. Il a été accordé dans les démocraties par simple démagogie électoraliste. Cela ne veut évidemment pas dire que les salariés ne doivent disposer d'aucun recours. On pourrait imaginer un organisme comparable aux prud'hommes qui ne s'occuperait pas des cas individuels, mais uniquement des demandes collectives.

Un tel organisme ayant à gérer les revendications et les litiges des salariés de l'ensemble des entreprises publiques et privées, pourrait peu à peu rendre plus cohérents les conditions de travail, les salaires et avantages sociaux, l'âge de la retraite et le montant des pensions, etc. de tous les travailleurs. La justice sociale cesserait alors d'être un simple slogan syndical pour devenir une réalité.


IV
PRODUIRE, COMMERCER, FINANCER


L'être humain ne peut seulement vivre d'amour et d'eau fraîche, ni de nourritures intellectuelles, culturelles ou spirituelles. Si c'était le cas, tous les problèmes que pose la vie en société seraient évidemment simplifiés.

Malheureusement, nous sommes aussi des mammifères soumis à divers besoins biologiques. L'homme n'a jamais pu se passer de l'air qu'il respire, de l'eau qui l'irrigue, des aliments qui le maintiennent en vie ; il se passe difficilement de soleil et d'un environnement naturel, semblable à celui où évoluaient ses ancêtres sauvages. Mais ses besoins ont été progressivement changés, par un processus permanent d'adoption d'innovations. Celles-ci ont modifié le monde appréhendé par nos cinq sens commandés par des gènes, dont la constitution résulte, par sélection, d'une adaptation au milieu. C'est donc au travers de multiples adaptations que s'est forgé un homme moderne très différent de ses aïeux primitifs.

On lit dans L'Encyclopédie, à propos des paysans du XVIIe siècle : « Je sais que [...] dans nos campagnes il y a des enfants nés avec une bonne santé, qu'ils traversent les rivières à la nage, qu'ils endurent le froid, la faim, la soif, la privation de sommeil, et lorsqu'ils tombent malades, la seule nature les guérit sans le secours des remèdes. » Ce sont de tels paysans qui fournirent à Napoléon les soldats de sa Grande Armée. Ils partirent de leurs provinces respectives, allant à pied jusqu'à Moscou, avec de mauvaises chaussures et un lourd équipement. Les pontonniers du général Éblé purent construire un pont en travaillant nus dans la Bérézina qui charriait des blocs de glace. De tels exploits paraissent impossibles de nos jours.


Évolution des échanges

Principalement occupé à se nourrir, l'homme primitif vivait de la cueillette et de la chasse. Il inventa ensuite les pièges et l'élevage, qui remplacèrent peu à peu la traque du gibier. La culture des végétaux, qui lui permettait de produire ce qu'il consommait, prit de plus en plus d'importance. Bientôt, chaque famille put ainsi subvenir à ses besoins, modifiant du même coup ses anciennes habitudes par l'élevage et l'agriculture. Elle vendait ou troquait le surplus, la transaction se faisant sans intermédiaire sur les marchés locaux.

Le commerce, au sens propre du terme, ne concernait au début que les produits pouvant voyager. Tant que le conditionnement fut rudimentaire et le transport très lent, le négoce des produits fragiles ou périssables était impossible. Les commerçants apportaient dans chaque région des biens qui ne pouvaient y être produits, à condition d'y trouver une monnaie d'échange.

L'Île-de-France pouvait offrir des céréales à l'Aquitaine ou à la Provence et recevoir en échange de l'huile et du vin, mais la Bretagne, ne pouvant exporter ni son lait ni son beurre, ni ses fruits et légumes, ni ses poissons, dut se passer de vin et d'huile. Seuls les privilégiés - qui tiraient de l'argent des classes laborieuses par des moyens divers - pouvaient se les offrir.

Ceci concernait surtout les produits alimentaires, dont la consommation est indispensable mais limitée aux besoins biologiques de chaque individu. Ainsi, comme nous l'avons dit, le pain a vu sa consommation passer de 900 à 150 g par jour et par habitant dans la France du XXe siècle, cette diminution étant partiellement liée à celle de l'activité physique et du travail manuel.

En fait, le commerce s'est principalement développé pour les productions artisanales qui pouvaient utiliser des moyens de transport. Leur consommation, soit de nécessité, soit de vanité, pouvait augmenter sans fin. Or, la nécessité, c'est la satisfaction minimum de nos besoins qui augmentent au fur et à mesure que notre force et notre résistance physiques diminuent. La nécessité de se protéger des intempéries, la recherche du confort et du moindre effort, ont été les principaux moteurs de l'adoption de vêtements appropriés et d'objets facilitant l'exécution des tâches.

La consommation de vanité - illimitée - est liée au désir de paraître : volonté de puissance chez l'homme, de séduction chez la femme. Ne dit-on pas que Joséphine de Beauharnais possédait des centaines de gants, de paires de chaussures et de parures diverses ? Il en allait de même, à date plus récente, de la présidente des Philippines. Voilà un bel exemple de surconsommation liée à la vanité.


Compagnonnage

L'artisan d'autrefois ne cherchait pas à faire fortune, mais à vivre honorablement de son travail. Entre les membres d'une même corporation, il y avait entente, entraide, échange - au point que laisser partir volontairement chez un confrère un apprenti de talent que vous aviez formé et qui connaissait toute vos techniques n'était pas rare. C'était le principe du compagnonnage. De nos jours, de telles pratiques feraient grincer des dents les industriels, tant l'âpreté de la concurrence a modifié les mentalités.

Entre les artisans et leurs clients, il n'y avait nul intermédiaire. Tous étaient du même pays, et la réputation des uns et des autres était bien établie. Exiger un prix abusif ou ne pas payer son dû n'étaient pas des pratiques usuelles, car elles auraient disqualifié leurs auteurs.

Commercer, c'est acheter pour revendre, en servant d'intermédiaire entre le producteur et le client. Cela suppose que le consommateur ne puisse, pour diverses raisons, s'adresser directement au producteur. Ce système entretient une certaine opacité : le producteur ignorant le prix payé par l'acheteur final qui pour sa part ne connaît pas le prix d'achat au départ du processus. Ce flou laisse au commerçant la possibilité de fixer sa marge à son gré, l'acquéreur ayant peu de repères pour évaluer le juste prix.

À l'époque de l'artisanat, le commerçant pouvait multiplier ses sources d'approvisionnement et ses clients, donc son chiffre d'affaires et ses bénéfices. Par contre, l'artisan avait une production limitée et pouvait difficilement faire fortune. Il existait chez les artisans une hiérarchie analogue à celle des paysans, déterminée par l'efficacité et le talent, l'intelligence et le travail. Elle ressemblait à celle que l'on observe chez les animaux sociaux, et n'était contestée par personne.

Mais le commerce donna naissance à la monnaie comme moyen d'échange, et il se créa alors une nouvelle hiérarchie, bien différente de celle existant chez les artisans et les paysans : celle de l'argent. Le commerçant ne crée pas de richesses, il les fait circuler. Il peut gagner sa vie honnêtement, comme il peut s'enrichir avec des procédés douteux. Dans le milieu paysan, les maquignons possédaient une réputation détestable de menteurs et de tricheurs. Ainsi s'instaura peu à peu une véritable méfiance entre ceux qui gagnaient leur pain à la sueur de leur front - les producteurs - et ceux qui faisaient commerce de leurs produits. Déjà, dans la mythologie grecque, Hermès, dieu de l'éloquence et des voyageurs, était aussi celui des marchands et des voleurs.

Quel point commun entre ces personnages ? La possibilité de mentir et d'abuser de votre confiance. L'éloquence de l'homme politique vous ensorcelle et vous berce de ses belles promesses. Est-il sincère, capable de réaliser ce qu'il promet, ou essaie-t-il simplement de vous circonvenir pour recueillir vos suffrages ? Selon le dicton « a beau mentir qui vient de loin », le voyageur peut lui aussi travestir la réalité dans ses discours et en tirer quelque avantage. Le marchand peut vous abuser sur la qualité, les vertus, le prix de ce qu'il vous propose. Quant au voleur, il abuse de votre confiance qui vous a fait relâcher la surveillance de vos biens. Qu'un même personnage mythologique associe le beau parleur, le voyageur, le brigand et le marchand, n'est donc pas un hasard.

Après la monnaie, vinrent les prêteurs et les usuriers. Aristote considérait déjà l'usure comme « le plus contraire à la nature de tous les modes d'acquisition ». Cette condamnation fut renouvelée à maintes reprises par l'Église.

Au Moyen âge, l'usure se définit comme la levée d'un intérêt par un prêteur dans une opération qui ne doit précisément pas donner lieu à intérêt, car elle n'implique ni production ni transformation matérielle de biens concrets. En tirant profit d'une différence purement artificielle et abstraite, l'usurier réalise des gains en pratiquant ce que les théologiens de l'époque appellent une "hypothèque sur le temps", lequel n'appartient qu'à Dieu.

Thomas d'Aquin, par exemple, ne nie pas la puissance productive du capital, mais il affirme que l'argent emprunté pour la dépense ou la consommation ne peut être remplacé entre les mains de l'emprunteur que par une quantité de biens égale à celle de la somme prêtée. Il en résulte que, si le prêteur exige un intérêt, il fait payer un service qu'il n'a pas rendu. Il réalise une plus-value illicite, puisqu'il vend ce qui n'existe pas.

De l'aversion pour certains commerçants, on passa donc à la détestation pour les financiers qui, sans effort, s'enrichissaient cent fois plus que ceux qui produisaient en travaillant durement. Pour l'Église, l'usure était en outre une offense à la charité. Mais la première institution d'Occident pouvait-elle refuser longtemps les dons somptueux des financiers ? Et. après les avoir acceptés, pouvait-elle encore dénoncer le pouvoir maléfique de l'argent ?

Détachée de sa valeur intrinsèque indexée sur l'or, ce merveilleux moyen d'échange qu'est la monnaie s'est vite perverti. L'échange monétaire permet aujourd'hui aux financiers de s'enrichir par des procédés que nous étudierons plus loin.


Les biens de consommation

Ceux qui créent des biens de consommation constituent la base d'une région, d'un pays, d'une nation. D'abord, ils permettent de subvenir à tous les besoins de leur secteur en toute indépendance. Ensuite, s'ils ont un surplus de production, celui-ci leur sert de contrepartie pour acquérir d'autres biens introuvables chez eux. Cependant, si un peuple purement marchand peut devenir puissant, il reste fragile. Il dépend de sources d'approvisionnement qui peuvent tarir et d'acheteurs susceptibles de trouver d'autres fournisseurs. Un pays incapable de produire la majorité de ses biens de consommation doit les importer et fournir en échange les matières premières qu'il possède. Aujourd'hui, l'Afrique fait commerce de son pétrole, de ses minerais, de son bois - tous biens non renouvelables ou surexploités, donc condamnés à disparaître. Lorsque les réserves seront épuisées, qu'adviendra-t-il de ce continent ?

Nous constatons de nos jours la quasi-disparition de l'agriculture traditionnelle, qui est en partie remplacée par l'agriculture industrielle. Les petites, moyennes et grandes industries se sont substituées à l'artisanat. Les échanges commerciaux, qui se faisaient naguère sur les marchés locaux, sont passés aux mains du commerce dit de proximité qui, après avoir connu ses heures de gloire, a été dévoré par la grande distribution. Les boulangers et les fleuristes ont survécu, mais pour combien de temps encore ? S'il existe encore des artisans - menuisiers, plombiers, peintres, transporteurs, etc. -, la plupart des activités économiques sont désormais organisées en sociétés (SARL, SA).

On distingue en France les PME (petites et moyennes entreprises), qui emploient la majorité des salariés, et les grandes entreprises. Les PME sont rarement cotées en Bourse. Leurs patrons en sont les principaux propriétaires et ce sont eux qui subissent les conséquences de leur gestion. Ils ont une très grande connaissance de leur clientèle et du fonctionnement de leur entreprise. Ce sont des hommes de terrain, raison pour laquelle ils ne sont pas interchangeables. Ils ne peuvent passer d'un secteur professionnel à un autre, donnent généralement leurs biens personnels en garantie auprès de leur banque, au risque de les perdre en cas de faillite, et ne peuvent alors prétendre à aucune allocation chômage.

On observe une situation inverse dans les grandes sociétés cotées en Bourse. Leurs patrons sont interchangeables : ils peuvent passer d'une entreprise produisant de l'eau minérale à une fabrique de produits chimiques, pour finir directeurs de banque ! On le constate tous les jours en lisant dans la presse économique le cursus des principaux responsables.

C'est ainsi qu'il n'y a pas si longtemps, les administrateurs de Swissair, pour tenter de redresser la compagnie, firent appel au directeur financier de Nestlé ! Naturellement, celui-ci ne fit qu'accentuer la déconfiture du transporteur aérien, car les problèmes de la société résultaient d'erreurs structurelles de gestion. Dans le même temps, deux entreprises du même secteur, l'irlandaise Ryanair et la britannique Easy Jet, dirigées par des hommes de terrain, offraient les mêmes services, mais en pratiquant des méthodes de gestion toutes différentes. En surveillant concrètement le fonctionnement de leurs entreprises, au lieu de se borner à réaliser des montages juridico-financiers, elles parvinrent à dépasser British Airways.

Au XIXe siècle, toutes les entreprises avaient le style et l'esprit de nos actuelles PME, et déposer son bilan sans préalablement payer ses dettes était considéré par le patron comme un véritable déshonneur. Les temps ont bien changé !  


Jaurès

Voici ce qu'écrivait le socialiste Jean Jaurès le 28 mai 1890 dans La Dépêche du Midi, dans un article intitulé La condition patronale :

« Il n'y a de classe dirigeante que courageuse. À toute époque, les classes dirigeantes se sont constituées par le courage, par l'acceptation consciente du risque. Dirige celui qui risque ce que les dirigés ne veulent pas risquer. Est respecté celui qui, volontairement, accomplit pour les autres les actes difficiles ou dangereux. Est un chef celui qui procure aux autres la sécurité, en prenant sur soi les dangers. »

« Le courage, pour l'entrepreneur, c'est l'esprit de l'entreprise et le refus de recourir à l'État ; pour le technicien, c'est le refus de transiger sur la qualité ; pour le directeur du personnel ou le directeur d'usine, c'est la défense de la maison, c'est dans la maison, la défense de l'autorité et, avec elle, celle de la discipline et de l'ordre. »

« Dans la moyenne industrie, il y a beaucoup de patrons qui sont à eux-mêmes, au moins dans une large mesure, leur caissier, leur comptable, leur dessinateur, leur contremaître ; et ils ont avec la fatigue du corps, le souci de l'esprit que les ouvriers n'ont que par intervalles. Ils vivent dans un monde de lutte où la solidarité est inconnue. Jusqu'ici, dans aucun pays, les patrons n'ont pu se concerter pour se mettre à l'abri, au moins dans une large mesure, contre les faillites qui peuvent détruire en un jour la fortune et le crédit d'un industriel. » « Entre tous les producteurs, c'est la lutte sans merci ; pour se disputer la clientèle, ils abaissent jusqu'à la dernière limite, dans les années de crise, le prix de vente des marchandises, ils descendent même au-dessous des prix de revient. Ils sont obligés d'accepter des délais de paiement qui sont pour leurs acheteurs une marge ouverte à la faillite et, s'il survient le moindre revers, le banquier aux aguets veut être payé dans les vingt-quatre heures. »

« Lorsque les ouvriers accusent les patrons d'être des jouisseurs qui veulent gagner beaucoup d'argent pour s'amuser, ils ne comprennent pas bien l'âme patronale. Sans doute, il y a des patrons qui s'amusent, mais ce qu'ils veulent avant tout, quand ils sont vraiment des patrons, c'est gagner la bataille. Il y en a beaucoup qui, en grossissant leur fortune, ne se donnent pas une jouissance de plus ; en tout cas, ce n'est point surtout à cela qu'ils songent. Ils sont heureux, quand ils font un bel inventaire, de se dire que leur peine ardente n'est pas perdue, qu'il y a un résultat positif, palpable, que de tous les hasards il est sorti quelque chose et que leur puissance d'action est accrue. » « Non, en vérité, le patronat, tel que la société actuelle le fait, n'est pas une condition enviable. Et ce n'est pas avec les sentiments de colère et de convoitise que les hommes devraient se regarder les uns les autres, mais avec une sorte de pitié réciproque qui serait peut-être le prélude de la justice ! » ?

Ce tableau du patronat, tel que le dressait Jean Jaurès à la fin du XIXe siècle, nous montre combien les mœurs ont évolué. Aujourd'hui, les patrons financiers parachutés par les conseils d'administration des grandes entreprises peuvent commettre les pires erreurs. Ce ne sont que péripéties, qui n'entachent ni l'honneur ni les intérêts de ceux qui les ont commises. Les hommes politiques condamnent certes de tels agissements, mais que font-ils pour les empêcher lorsqu'ils sont au pouvoir ?


Les entreprises

De nos jours, toutes les grandes entreprises sont des sociétés anonymes par actions, et leurs besoins financiers sont alimentés par la Bourse, par les banques et par l'État. Ces trois organismes se réfèrent à la qualité du bilan et des perspectives pour investir ou prêter, ce qui explique que la présentation faite de ces derniers n'ait cessé de dériver. Se servant de toutes les possibilités légales, on a commencé à donner au bilan une image plus favorable que l'exacte traduction de la valeur concrète de l'entreprise. Puis, nécessité faisant loi, on a franchement falsifié les comptes - avec souvent la complicité des commissaires aux comptes et des sociétés d'audit.

Lorsque Mario Corti, directeur financier de Nestlé, fut nommé à la tête de Swissair, il fit procéder à un nouvel audit pour connaître la situation réelle de l'entreprise. Le résultat, publié le 26 avril 2000, fit apparaître une augmentation imprévue de la dette de plus de 7 milliards de francs suisses, soit près de 31 milliards de francs français ou 4,7 milliards d'euros ! Le conseil d'administration en fut stupéfait.

Cela montre combien, même en toute légalité, on peut manipuler les bilans. Le cas d'Enron, aux Etats-Unis, est encore plus grave, car il y eut là une véritable falsification des comptes, avec la complicité d'une très importante société d'audit chargée d'en garantir la véracité. Dans les deux cas, les responsables de ces désastres n'en subirent que partiellement les conséquences, alors que des dizaines de milliers d'actionnaires furent ruinés, sans parler des salariés.


Le monde de la finance

Revenons au monde de la finance, extraordinairement puissant de nos jours. Certains constatent que les financiers ne produisent rien, ne transportent rien, ne distribuent rien ; leur fortune, bien plus importante que celle des producteurs, serait injustement acquise. D'autres soulignent que les crédits offerts par les banques permettent de financer n'importe quel projet, petit ou grand, qui ne pourrait se réaliser sans cela ; pour eux, ce sont donc des bienfaiteurs.

A la racine de toute dérive de la société humaine, on trouve en fait un défaut de caractère de certains de ses membres, que d'autres s'emploient habilement à exploiter. Autrefois, on appelait l'imagination la "folle du logis".

C'était donc un défaut à combattre. De nos jours, au contraire, l'imagination est encensée et on lui demande même de prendre le pouvoir.

L'une des plus célèbres fables de La Fontaine, miroir de la sagesse populaire, est La laitière et le pot au lait. Perrette, qui porte son lait pour aller le vendre, pense à l'emploi qu'elle fera de l'argent ainsi obtenu : d'abord des œufs qu'elle fera couver pour élever des poulets dont la vente lui permettra d'acheter des cochons, lesquels lui donneront la possibilité d'acquérir une vache et son veau. À cette idée, Perrette saute de joie... et casse son pot de lait. « Adieu veau, vaches, cochon, couvée... » Tirant la morale de cette histoire, le fabuliste condamne les dérives de l'imagination.

Quittons La Fontaine et transportons-nous en des temps plus rapprochés de nous. Le banquier fait son apparition et dit à Perrette qu'elle peut acheter tout de suite veau, vache, cochon, couvée. Il lui prête l'argent nécessaire. Elle n'aura à payer qu'un modeste intérêt, et donner sa maison en gage. Comme elle fera fortune, elle remboursera rapidement.

Là-dessus, les fermiers de la région, voyant l'apparente réussite de la jeune fermière, décident eux aussi d'accroître leur production. Les uns après les autres, ils vont voir le banquier qui accorde un prêt à chacun d'eux moyennant des intérêts et une hypothèque sur leurs fermes. La production locale, qui jusqu'ici se suffisait à elle-même, explose. La surproduction, puis la mévente s'installent. Incapables de rembourser leurs emprunts, les fermiers perdent leurs fermes qui deviennent propriété du financier. Certes, ils restent des exploitants, mais au bénéfice de leur propriétaire. Ils ont perdu leur liberté et doivent rendre des comptes.

Ce mécanisme pervers du crédit est valable pour toutes les entreprises. Une espèce de compétition qui ne mène à rien les oblige à faire appel à l'emprunt pour continuer à investir et rester compétitives. Elles s'engagent ainsi dans un cercle vicieux, dont elles sont bien souvent les victimes. De fait, il est de plus en plus difficile pour un patron de rester propriétaire de son entreprise : tôt ou tard elle a toutes les chances de devenir la propriété d'un groupe financier. Or, lorsqu'une entreprise fonctionne bien grâce à son directeur, à ses cadres, contremaîtres, ouvriers et employés, elle génère de bons bénéfices et une forte plus-value. Une fois qu'elle a été rachetée, les profits vont dans la poche du nouveau propriétaire de l'entreprise. Celui-ci n'est au mieux que la mouche du coche


Nous vivons à crédit

Nous n'avons pas toujours vécu à crédit comme aujourd'hui. Le Moyen âge fut une époque riche en productions et réalisations de toutes sortes : maisons, ponts, châteaux, églises, cathédrales, navires, voitures à chevaux, meubles, instruments aratoires... Le crédit n'existait pas. Nul besoin de financiers pour "doper" l'activité, car tout était réglé comptant, même les monuments religieux. Pour ces derniers, quand on manquait d'argent, les travaux s'arrêtaient. Tout était géré par un organisme interne à l'Église, appelé conseil de fabrique.

D'énormes masses d'or circulaient un peu partout et, ce qui n'est pas le moins important, on n'entendait pas parler de vols, de détournements de fonds, de corruption, d'abus de biens sociaux. À notre époque, et même pour les sociétés caritatives, on en entend si souvent parler que la droiture médiévale nous paraît inimaginable !

C'était une économie parfaitement saine, qui ne laissait aucun travailleur au chômage. Dans toutes les activités non agricoles, la surproduction était impossible puisqu'on travaillait à la commande. Chez les paysans, suivant les conditions climatiques, les récoltes variaient, mais pas le travail à effectuer. Comme dans le monde animal, on s'adaptait aux périodes de vaches maigres. S'il n'était pas apparu d'usuriers, puis de financiers sachant jouer des faiblesses de caractère dont nous souffrons tous plus ou moins, nous en serions encore à tout payer comptant. Cela n'aurait nullement empêché l'évolution technologique, car c'est le génie inventif qui est le vrai moteur de cette évolution, et non le crédit.

Ce crédit si tentateur a toujours permis aux établissements financiers de prospérer. Dans les beaux quartiers des villes les plus huppées, leurs sièges sociaux étalent leur richesse ; des centaines de milliers d'employés s'activent dans les innombrables succursales qu'ils possèdent dans le monde. Formidable organisation d'exploitation de tous ceux qui produisent des richesses à laquelle presque personne ne peut échapper.

Après avoir visité le siège et les succursales de tous les organismes financiers du monde, allez voir petites et moyennes entreprises, allez visiter les exploitations agricoles. Vous serez effaré de constater que ceux qui produisent les biens nécessaires à notre vie, ne possèdent guère d'installations luxueuses, mais vivent souvent dans des conditions médiocres, parfois misérables. Vous aurez alors la révélation d'un scandale permanent, et vous serez étonné de constater que les médias n'en soufflent mot. Pourquoi ? Parce qu'ils sont eux aussi la propriété des puissances financières.


L'outil de travail

Dans toute entreprise, on doit distinguer l'outil de travail et ceux qui utilisent cet outil pour créer des richesses. Pour le paysan d'autrefois, l'outil de travail était formé des terres, des bâtiments, du matériel, des animaux domestiques. Il ne se considérait pas comme propriétaire de cet ensemble, mais comme son usufruitier. Les biens appartenaient à sa famille. Son devoir, c'était de maintenir l'héritage pour le transmettre. Le fils qui ne se conformait pas à la tradition de son père et de sa lignée était dit "dénaturé".

Libre de ses décisions pour gérer le patrimoine familial, le paysan était seul responsable du bon accomplissement de sa mission. On disait alors : « Travaillez, prenez de la peine, c'est le fonds [l'outil de travail] qui manque le moins. »

Un autre exemple intéressant est celui des navires de commerce. L'armateur armait le bateau et gérait sa cargaison. Il subissait directement les conséquences de ses bons ou mauvais calculs, ainsi que celles liées à la fortune de mer. Seul maître à bord après Dieu, le capitaine était chargé de mener son bateau à bon port. En cas d'avaries, d'ennuis divers, il n'était pas jugé par l'armateur qui l'avait engagé, mais par ses pairs - c'est-à-dire par d'autres capitaines, seuls capables d'apprécier ses décisions et de sanctionner ses éventuelles erreurs en cours de navigation.

Ce partage si satisfaisant des responsabilités était évidemment bien loin de nos systèmes actuels, où le conseil d'administration se révèle peu apte à juger le travail du directeur. La fuite devant les responsabilités est aujourd'hui la règle : « Responsable, mais pas coupable » !

Dans les grandes entreprises, les décideurs ne subissent que partiellement le contrecoup de leurs erreurs. S'il faut se séparer d'eux, ils bénéficient d'un "parachute doré", c'est-à-dire qu'au lieu d'être sanctionnés, ils perçoivent des indemnités de départ si colossales qu'elles leur permettent de continuer à vivre luxueusement.

Parmi tant d'autres, dont la presse se fait régulièrement l'écho, ne citons qu'un exemple : en 2002, les patrons de la société helvéto-suédoise ABB, contraints de quitter l'entreprise après avoir enregistré de mauvais résultats, se sont vu octroyer comme indemnités de départ la somme de 233 millions de francs suisses, soit 1 025 millions de francs français ou 156 millions d'euros, alors que la société accusait alors une perte de 793 millions d'euros !


Dopage

Nombre de patrons de PME se disent désabusés : « Finalement, nous travaillons pour les banques. » Dans l'actuel système de compétition, de concurrence acharnée, l'obligation de recourir au crédit n'est pas très différente de la nécessité de faire de la publicité.

Tout compte fait, cela ne change pas le classement entre les entreprises. C'est exactement comme si l'on autorisait le dopage pour les sportifs. Ils seraient finalement contraints de tous se droguer et le classement resterait inchangé. Celui qui refuserait le système pour préserver sa santé serait éliminé. Les seuls gagnants seraient les marchands de produits dopants.

De quelle manière les entreprises sont-elles obligées d'avoir recours aux organismes financiers ? Le crédit fournisseur consiste à vendre à 60, 90 ou 120 jours. Si une entreprise vend à 90 jours, cela signifie que le crédit fournisseur représente le quart de son chiffre d'affaires, ce qui est considérable.

Prenons l'exemple d'une entreprise quelconque. Son patron connaît parfaitement la technique de fabrication et ses possibles évolutions. Il doit également maîtriser le marché, la clientèle et la concurrence. En revanche, lorsqu'il fait crédit, l'évaluation du risque n'est pas son métier, c'est en dehors de ses compétences. Il a des clients dans toute la France, et même à l'étranger, dont il ne peut décemment demander à voir le bilan avant de les livrer.

Une organisation logique consisterait donc à obliger les banques à ouvrir un crédit de campagne à chaque entreprise possédant un compte chez elles ; cela permettrait le paiement comptant de tout achat. Les banques pourraient très bien le faire, car elles connaissent parfaitement le compte de chaque client, sa situation, ses bilans. C'est en outre leur métier d'évaluer les risques. Mais elles refusent ce système, préférant celui des traites ou effets à payer que le client retourne à son fournisseur, et que celui-ci escompte moyennant intérêts. Si, à l'échéance, l'effet n'est pas honoré, la banque débite le compte du fournisseur. Elle se défausse donc du risque et garde les intérêts.

Le pouvoir politique pourrait imposer le crédit de campagne, mais il préfère préserver les privilèges des organismes financiers, plutôt que d'aider les milliers de PME qui se débrouillent comme elles peuvent avec le crédit fournisseur. En plus des intérêts qu'elles payent pour escompter les effets, elles supportent en effet chaque année un certain nombre d'impayés, qui s'ajoutent aux agios et autres frais.

Lorsque l'entreprise veut moderniser ses bâtiments, ses équipements, ses machines, elle doit encore avoir recours à sa banque, qui prend toujours des gages la garantissant de tout risque.

Pourtant, nous connaissons tous des banques qui ont subi de lourdes pertes à la suite d'opérations malheureuses, ce qui semble contradictoire avec ce qu'on vient d'exposer.

C'est qu'en réalité, il existe pour elles deux catégories de clients : d'une part les PME, qui traitent avec les cadres subalternes de la banque, lesquels appliquent les consignes de la direction ; d'autre part, les grandes entreprises et certains clients dont les affaires sont directement traitées par les cadres supérieurs.

Pour les PME, la règle qui s'applique est le prêt sur gage. Pour les grandes entreprises, ou pour ceux qui veulent en créer une, s'ils ont des diplômes équivalents à ceux des dirigeants financiers, on pratique le prêt sur projet, sans exiger de gage.

Naturellement, un jeune diplômé d'une école supérieure de commerce sait parfaitement rédiger un projet assorti d'une multitude de chiffres. C'est Perrette et son pot au lait revus par un polytechnicien ou un énarque. Cependant, bon nombre de projets échouent, ce qui provoque d'importantes pertes pour les banques. Celles-ci se rattrapent alors sur la petite clientèle, particuliers et PME.

Les patrons des grandes entreprises sont aujourd'hui avant tout des financiers. Or, ceux-ci n'ont aucune capacité pour réaliser de la croissance interne. Leur véritable talent, c'est la spéculation - c'est-à-dire, dans leur position, la croissance externe par le rachat d'entreprises travaillant dans le même secteur. Ils tentent ainsi d'obtenir une position dominante profitable.

Les salariés victimes de ces OPA savent qu'ils vont travailler pour enrichir des financiers qui attendent un juste retour sur investissement. Supprimer du personnel ou délocaliser l'usine sont dans cette optique des options parfaitement logiques. Les financiers qui s'y rallient ne sont pas plus méchants que les industriels de l'armement. C'est le système dont ils sont le produit qui est pernicieux.


Économiser

Dans les pages qui précèdent, j'ai voulu montrer comment nous étions insensiblement passés d'une époque où les hommes produisaient et consommaient sans avoir besoin d'emprunter, à l'époque actuelle où nous vivons tous à crédit. Certains assurent que ce crédit est bénéfique, car il permet d'avancer de quelques années la jouissance du "changement en mieux" que serait le progrès.

Cette automobile que vous payez sur deux ans, vous seriez obligé d'y renoncer en économisant durant le même laps de temps. Mais la banque perdrait à votre profit le confortable intérêt qu'elle perçoit sur le prêt consenti. En économisant pour l'achat de la première voiture, vous pourriez payer comptant la suivante. Le crédit aura avancé de deux ans la jouissance de votre premier véhicule, mais il aura fragilisé votre situation personnelle (risque de perte d'emploi, diminution de revenus pour raisons diverses, maladie, etc.) et vous aura rendu plus dépendant. Le crédit à la consommation que proposent maintenant toutes les grandes surfaces commerciales à des taux d'intérêt très élevés est un véritable scandale. Des centaines de milliers de familles ayant cédé à la tentation par une faiblesse de caractère si courante de nos jours se trouvent surendettées et incapables de rembourser.

Comme autre exemple des méfaits du crédit, on peut citer les agriculteurs qui se sont endettés à l'excès pour obtenir plus vite les machines agricoles devant améliorer leur productivité et donc leurs profits. Le résultat, incontestable, est qu'ils se sont en réalité appauvris, voire parfois ruinés, alors que le Crédit Agricole est devenu, grâce à ses prêts, une des banques les plus riches de France. Les agriculteurs ont utilisé le crédit pour se moderniser plus vite ; finalement, ils ont accéléré leur propre disparition.

L'idée de supprimer le crédit peut paraître farfelue et totalement utopique. C'est pourtant tout à fait réalisable par une lente diminution de la longueur légale des prêts à intérêts, jusqu'à leur suppression totale. Les masses colossales d'argent gérées par les organismes financiers pourraient ainsi passer en douceur dans les entreprises et chez les particuliers. La situation économique générale en serait grandement améliorée, notamment en période de crise, comme il s'en produit périodiquement.


Le mécanisme des crises

Étudions le mécanisme de ces crises, dont les conséquences sont parfois terribles. La majorité des entreprises sont des sociétés de capitaux par actions, titres cessibles et négociables en Bourse. Si une société émet 10 000 actions, chacune représentant 1/10 millième de sa valeur vénale, laquelle n'évolue que très lentement, le cours des actions ne devrait varier que d'un pourcentage infime chaque année. Or, il n'en est rien. Pourquoi ? Parce que l'action est devenue l'objet d'un jeu spéculatif. A l'annonce d'un bénéfice intéressant réalisé par une entreprise, le cours de son action s'envole. Ceux qu'on appelle les "initiés" - car, quoi qu'on fasse, il y aura toujours des gens mieux informés - ont acheté avant la hausse et revendu un peu plus tard.

De même qu'il y a des modes, que certains êtres humains suivent inconsciemment, il existe pour les jeux boursiers des périodes d'euphorie collective. Ainsi en France, en 1999, la hausse globale moyenne des actions a dépassé 50 %, ce qui était proprement absurde si on la compare à l'augmentation réelle de la valeur vénale des entreprises, dont ces actions représentaient les parts.

Les jeux de casino, le loto, le PMU et bien d'autres, ne sont pas source de désordre économique. Considéré comme une activité inutile pour la société, à l'origine d'un enrichissement immérité, le jeu a pourtant été longtemps combattu par les autorités religieuses comme par les socialistes, qui le jugeaient immoral. La spéculation, qui est un jeu autrement dangereux pour l'économie, n'est en revanche aujourd'hui pratiquement plus condamnée par personne.

Entre 1919 à 1929, il était possible de jouer en Bourse à crédit. Vous achetiez à Wall Street une action à 100 dollars payable un an plus tard. Si au bout de cette année, votre action valait 20 dollars de plus, vous pouviez la vendre et rembourser votre emprunt avec les intérêts, ce qui laissait un joli bénéfice. Comme les cours ne cessaient de monter, on investissait des sommes énormes, ce qui engendrait une terrible inflation, comparable à celle du système de Law au XVIIIe siècle. Un énorme fossé se creusait alors entre la valeur boursière (fictive) et la valeur réelle des entreprises.

Une bulle financière de ce genre peut se résorber spontanément, non sans entraîner de multiples perturbations de l'activité économique, mais elle peut aussi imploser, comme on l'a vu en 1929. Déclenchée aux États-Unis, la crise gagna bientôt l'Europe, provoquant tout un cortège de faillites, de chômage, d'exaspération, de rancœurs et de misères sociales. Sans le krach de 1929 à Wall Street, jamais Hitler n'aurait pris le pouvoir, et nous aurions évité les désastres de la Deuxième Guerre mondiale. Seuls les États-Unis, qui déclenchèrent ce séisme, en tirèrent finalement un énorme surcroît de puissance et de richesse.

Le cas du Japon est un peu différent. Nous connaissons tous les qualités des produits japonais : automobiles, motocyclettes, appareils photos, informatique, télévision, consoles de jeux, cannes à pêche, moulinets, hameçons, etc. Dans tous les secteurs industriels de pointe, les Japonais se sont révélés excellents. Leur pays devrait donc être économiquement un des plus solides au monde.

Or, le Japon a traversé une crise grave qui semble à beaucoup incompréhensible. Elle confirme en réalité les effets pervers du crédit sur projet, et l'incapacité de ceux qui les accordent d'apprécier la valeur de ces projets. Le malheureux Japon a croulé sous l'avalanche des faillites.

Où se trouve donc la prospérité que l'on pourrait devoir au crédit ? Si le prêt sur gage n'est pas économiquement très dangereux, le crédit sur projet s'avère un pari à haut risque : il dépend de la capacité de celui qui l'accorde à évaluer la valeur réelle de ce qu'on lui propose. N'oublions jamais, en tout cas que le krach boursier de 1929 à Wall Street, provoqué par la spéculation effrénée des financiers, a été directement responsable, d'abord d'une énorme vague de chômage suivie d'une guerre effroyable.


V
  EXPLOITATION DE L'HOMME PAR L'HOMME

Exploiter veut dire, entre autres, se servir de quelqu'un ou de quelque chose en vue d'obtenir un profit. Dans la nature, tous les animaux utilisent des plantes ou d'autres animaux pour survivre, mais c'est une exploitation durable, car les ressources exploitées sont renouvelables, en principe éternellement. L'homme primitif est sorti, lui, de cet ordre naturel quand il a commencé à exploiter les plantes grâce à l'agriculture et les animaux grâce l'élevage.

Exploiter ne signifie pas nécessairement malmener ou maltraiter. Le paysan intelligent donne de bons pâturages à ses animaux herbivores, de bons grains à ses poules et poulets, mais il les tue lorsqu'ils sont à point pour être consommés.

L'espèce humaine ne pouvait sortir de son état naturel qu'en exploitant les plantes et les animaux. D'après la Genèse (1,28), Dieu aurait dit aux hommes : « Croissez et multipliez, emplissez la terre et conquérez-la, dominez les poissons de la mer, les oiseaux du ciel et toutes les bêtes qui la peuplent. » Exploiter la nature pour accroître la population humaine serait donc un ordre de Dieu. Mais l'être humain n'en est pas resté là.


L'esclavage

Avant que découvertes et inventions ne nous aient permis d'exploiter des sources d'énergie, hélas ! non renouvelables, la force animale et la force humaine furent utilisées sur une grande échelle, à condition qu'elles rapportent plus qu'elles ne coûtent. Ce fut le temps du servage et de l'esclavage. Ces pratiques ne choquaient nullement les intellectuels de l'époque, qui en profitaient indirectement. On sait que parmi les rédacteurs de la Déclaration américaine d'indépendance - les "Pères fondateurs" des États-Unis - un certain nombre possédaient des esclaves.

L'esclavage remonte à la plus haute Antiquité. Voici ce qu'écrivait en 1875 l'ami de Karl Marx, Friedrich Engels : « Ce fut seulement l'esclavage qui rendit possible sur une assez grande échelle la division du travail entre agriculture et industrie et par la suite, l'apogée du monde antique, l'hellénisme. Sans esclavage, pas d'État grec, pas d'art et de science grecs, sans esclavage, pas d'Empire romain, pas non plus d'Europe moderne.

Nous ne devons jamais oublier que toute notre évolution économique, politique et intellectuelle a pour condition préalable une situation dans laquelle l'esclavage est tout aussi nécessaire que généralement admis. Dans ce sens, nous avons le droit de dire : sans esclavage antique, pas de socialisme moderne. » Quand nous admirons l'art, la science, la philosophie que l'Antiquité nous a laissés en héritage, il serait donc bon d'avoir une pensée pour tous ces esclaves grâce auxquels les élites purent trouver assez de temps libre pour exercer leurs talents.

On évalue à au moins 42 millions le nombre d'Africains noirs commercialisés et utilisés comme esclaves par différentes nations occidentales ou arabes.

Il est dans l'air du temps de condamner l'esclavage, ce qui est d'autant plus facile que nous n'en avons plus l'utilité. Notre intelligentsia est néanmoins souvent discrète sur l'esclavage antique, car il s'exerçait en faveur des élites. Par contre, elle est intransigeante dans sa condamnation de l'esclavage qui a servi à enrichir les négriers, les planteurs et les industriels d'outre-mer. Il est en fait toujours difficile de juger objectivement les mœurs des autres peuples, mais également ceux de notre peuple en d'autres temps. A l'aune de la nouvelle religion des droits de l'homme, on conclurait vite que tous nos ancêtres étaient d'ignobles personnages. Mais, comme le disait fort justement Montaigne, on peut aussi considérer que « la barbarie, c'est ce qui n'est pas de notre usage ». Mon propos n'est donc pas d'approuver ou de condamner les mœurs d'autrefois, mais de vérifier leur réalité, de les analyser, de tenter de les comprendre et de les expliquer.


Le Code Noir

D'après l'historien Olivier Pétré-Grenouilleau, spécialiste de la question, l'esclavage a existé depuis la nuit des temps aussi bien en Afrique qu'au Proche-Orient, en Égypte ou en Grèce. Cependant, le seul auquel s'intéressent vraiment les historiens et les journalistes est l'immense traite des Noirs qui se déroula, pour l'essentiel, entre le XIVe et le XVIIIIe siècles.

Le public, très mal informé, croit souvent que les Noirs furent capturés et emmenés hors d'Afrique par des troupes armées portugaises, françaises, anglaises ou hollandaises. Il n'en est rien. Les pays européens possédant une flotte importante avaient en effet l'habitude de commercer avec les Africains sans pénétrer à l'intérieur de leurs terres. L'esclavage existant déjà en Afrique, nos commerçants se virent offrir cette "marchandise", parmi bien d'autres, par les autorités africaines avec lesquelles ils négociaient.

Le commerce international étant à cette époque complètement libre, les autorités de ces quatre pays européens ne s'en occupèrent nullement, d'autant qu'il s'exerçait avant tout d'Afrique vers les Amériques. Cependant, lorsqu'il apparut que des possessions françaises très lointaines utilisaient des esclaves, Louis XIV, qui aurait très bien pu faire semblant de l'ignorer, décida, avec l'aide de Colbert, de promulguer le Code Noir.

Ce Code Noir est aujourd'hui considéré par les intellectuels comme "une infamie légale", un véritable crime contre l'humanité. On en cite souvent les articles où il est dit notamment que l'esclave a le statut d'un meuble, que les rassemblements sont interdits, que les fuyards auront l'oreille coupée, etc.

Présenté de la sorte, le Code Noir apparaît en effet comme abominable. Mais il l'eût été davantage encore si sa mise en œuvre avait aggravé le sort des esclaves. Or, il est fort probable que ce fut tout le contraire - dans la mesure, bien sûr, où l'autorité royale pouvait le faire appliquer. Les rapports entre les humains dépendent en effet beaucoup plus de leur nature que des lois qui les régissent. Rappelons qu'en 2004, on a enregistré en France 1,5 millions de plaintes déposées par des femmes battues, et que 29 d'entre elles moururent des mauvais traitements qu'elles avaient subis.

On ne s'avancera pas beaucoup en disant qu'il y a probablement plus de femmes battues depuis qu'elles sont protégées par la loi qu'à l'époque où elles ne l'étaient pas, tout simplement parce que les mœurs ont changé.

Examinons donc un peu ce Code Noir, en tentant de comprendre quels étaient les objectifs de ses rédacteurs. En considérant l'esclave du point de vue juridique comme un bien meuble (de nos jours, il serait plutôt considéré comme une machine), Colbert ne faisait que constater une réalité.

C'est en effet les Africains qui vendaient leurs compatriotes en les assimilant à une marchandise. Dès lors, les colons qui les achetaient aux négriers devaient pouvoir les revendre. Les premiers responsables de ce système étaient les autorités africaines, qui n'acceptaient pas que leurs sujets puissent s'expatrier librement.

Le deuxième objectif de Colbert était d'éviter les incidents entre deux communautés - l'une très nombreuse, la noire, et l'autre très minoritaire, la blanche. C'est pourquoi, dans l'article 16 de son code, il interdit aux esclaves de s'attrouper de jour comme de nuit. C'était exactement ce que nous faisons de nos jours en interdisant, dans les quartiers sensibles, le rassemblement des jeunes, souvent issus de l'immigration, au bas des cages d'escalier et l'entrée des immeubles.

Les peines infligées aux esclaves refusant l'autorité des Blancs étaient certes sévères. Comparées à celles que subissent de nos jours délinquants et criminels, elles apparaissent même comme d'une extrême cruauté. Mais si nous les comparons à celles appliquées en France à la même époque, nous ne pouvons que relativiser.

Rappelons que, sous l'Ancien Régime, François Ier avait introduit le supplice de la roue, que l'écartèlement et la décapitation à la hache ou à l'épée étaient appliqués couramment, qu'un simple vol pouvait valoir à son auteur, sans distinction de sexe, de finir sur la potence, qu'empoisonneurs et hérétiques étaient mis à mort sur le bûcher, que les faux-monnayeurs étaient mis à bouillir dans un chaudron, et qu'enfin la question - ordinaire ou extraordinaire - ne fut supprimée que par Louis XVI. En comparaison de toutes ces peines atroces, une oreille coupée pouvait sembler plus douce !


Protection des esclaves

Le troisième problème abordé par Colbert et Louis XIV concerne la protection des esclaves vis-à-vis des mauvais maîtres, ainsi que leur possible changement de statut. Comme je l'ai dit, les rapports entre individus ne sont pas déterminés par la loi, mais par leur nature. Il n'en reste pas moins qu'il revient à la loi de punir les mauvais comportements et de tenter de les prévenir.

Cette troisième partie du Code Noir est en réalité la plus importante. Alors que l'article 1er ne fait que reprendre une loi antérieure, qui prescrivait de chasser tous les Juifs des territoires d'outre-mer, dès l'article 2, il est prescrit que tous les esclaves seront baptisés et instruits dans la religion catholique, apostolique et romaine. Quand on sait qu'à cette époque tous les Français pratiquaient cette religion, et que le clergé était tout puissant, on mesure l'importance de cet article : l'esclave retrouvait sa dignité humaine.

L'article 3 précise qu'un maître qui ne fera pas profession de la religion catholique subira la confiscation de tous ses esclaves et sera puni. L'article 6 interdit de faire travailler les esclaves du samedi minuit au dimanche minuit, comme tous les catholiques de race blanche, car aux yeux de Dieu les esclaves sont les égaux de leurs maîtres. L'article 9 prévoit que si un homme libre vit en concubinage avec une esclave, il devra l'épouser dans les formes observées par l'Église, et que le mariage la rendra libre. L'article 14 ajoute que l'esclave baptisé devra être enterré en terre consacrée. Plusieurs articles indiquent aussi la nourriture minimum et les vêtements dont doivent bénéficier les esclaves.

Enfin, les derniers articles du Code Noir sont consacrés à l'affranchissement, qui consiste à donner aux esclaves les mêmes droits que leurs maîtres.

On peut y lire, par exemple : « Les maîtres âgés de 20 ans pourront affranchir leurs esclaves... sans qu'ils soient tenus de rendre raison de leur affranchissement.» (article 55) « Les esclaves qui auront été faits légataires universels par leurs maîtres, ou nommés exécuteurs de leurs testaments, ou tuteurs de leurs enfants, seront tenus et réputés pour affranchis. » (article 56) « Déclarons... les esclaves affranchis n'avoir besoin de nos lettres de nationalité pour jouir des avantages de nos sujets naturels dans notre royaume, terre et pays de notre obéissance... » (article 57) « Octroyons aux affranchis les mêmes droits, privilèges et immunités dont jouissent les personnes nées libres ; voulons que le mérite d'une liberté acquise produise en eux, tant pour leurs personnes que pour leurs biens, les mêmes effets que le bonheur de la liberté naturelle cause à nos autres sujets. » (article 59).

Ainsi se termine cette "infamie légale", rédigée entre autres par Colbert et signée par Louis XIV. On voit bien que ce code, incontestablement conçu pour réglementer l'esclavage, vise tout autant à sanctionner les maîtres les plus durs et à aider les plus charitables. Mais on admettra aussi que son adoption n'a pas dû changer grand-chose dans les rapports existant entre les Noirs et les Blancs.

Tous ceux qui ont lu Autant en emporte le vent, ou vu le film qui s'en est inspiré, ont remarqué combien chez les O'Hara les domestiques noirs étaient intégrés et s'exprimaient comme s'ils étaient de la famille - de façon bien plus libre et plus critique que ne le font de nos jours les domestiques de nos familles bourgeoises.

Dans les pays d'outre-mer, les révoltes qui se sont produites ont été presque toujours le fait d'esclaves affranchis. Ceux-ci avaient en effet pu constater que le fait d'obtenir les mêmes droits ne confère pas forcément les mêmes capacités ni les mêmes possibilités.

Les Noirs qui ont des dons exceptionnels pour le sport, la musique, la danse - davantage que la plupart des Blancs - n'ont jusqu'à présent jamais montré beaucoup de talent ni dans le domaine de l'organisation ni dans la créativité scientifique ou technique. Un Blanc transplanté dans une tribu africaine ferait encore aujourd'hui piètre figure, car il serait incapable d'adopter les techniques de chasse ou d'organisation domestique. De même, pour un Africain vivant dans un pays organisé par des Blancs, obtenir les mêmes droits que ces derniers ne lui garantira pas de réussir à leur égal dans tous les domaines.

Les esclaves affranchis qui avaient acquis les mêmes droits que leurs anciens maîtres blancs s'étonnèrent d'être toujours écartés de certaines fonctions. Certes, il y avait là une certaine dose de racisme, mais l'organisation sociale dans laquelle ils se trouvaient avait été conçue par des Blancs en tenant compte de leurs capacités spécifiques. Y intégrer les anciens esclaves n'était pas chose facile. C'est pourquoi les affranchis se révoltaient.


L'Ancien Régime

Dans l'Ancien Régime existaient trois classes sociales : le clergé, la noblesse, le tiers-état. Le clergé regroupait à peu près tous les intellectuels et voulait régner par l'esprit, la noblesse par le courage et la force, le tiers-état par le savoir-faire.

Le tiers-état était formé d'artisans et de paysans vivant dans de petites communautés rurales dont tous les membres se connaissaient. Il se suffisait largement à lui-même, car chaque village vivait pratiquement en autarcie. Les paysans produisaient la nourriture, les artisans tissaient les vêtements, construisaient les maisons, les routes, les voitures à bras et les charrettes, les meubles, les lavoirs, les fontaines, les instruments, les outils, etc. Toutes les activités étaient en outre regroupées au sein de corporations totalement indépendantes.

On peut donc penser que ces artisans et paysans auraient très bien pu se passer du clergé et de la noblesse, qu'ils auraient même été plus riches (ils auraient échappé à l'impôt), et que leur vie matérielle aurait été meilleure. La société globale aurait toutefois été fort différente. Certes, en ce temps-là, les artisans savaient joindre l'utile à l'agréable, le beau au fonctionnel. Rien de ce qui sortait de leurs mains ne manquait de beauté. Cependant, la France n'aurait eu ni églises, ni monastères, ni cathédrales, ni châteaux, ni tout ce qu'ils contenaient de somptueux.

Nicolas Fouquet est l'un des symboles de cette ambivalence du rôle de la noblesse. D'une part, il amassa en peu de temps une fortune considérable en imposant abusivement le tiers-état ; de l'autre, il transforma une partie de cette fortune en œuvres d'une immense et durable valeur artistique.


Exploiter n'est pas synonyme de maltraiter

Comme je l'ai dit, exploiter n'est pas synonyme de maltraiter. Que ce soit par bonté ou par intérêt, la noblesse s'est souvent employée à protéger ses "sujets" et à les aider à devenir plus prospères. Un nombre considérable de légumes, de fruits, de fleurs ont été introduits en France par les aristocrates pour que les paysans puissent en bénéficier. Tout le monde connaît l'histoire de la pomme de terre !

En fait, pas plus que l'habit ne fait le moine, la fonction ne fait l'homme. Dans la noblesse et le clergé il y eut de tous temps des êtres admirables de courage, de bonté, de dévouement, tout comme il y eut des brutes égoïstes et des tartuffes. Il est malheureusement rare que les personnes qui ont le pouvoir n'en abusent pas, souvent un peu, parfois beaucoup. « Tout pouvoir corrompt, disait Montesquieu, et le pouvoir absolu corrompt absolument. » Difficile de résister aux tentations quand elles sont à portée de main. Ce sont les abus de certains qui perdirent l'aristocratie et le clergé. L'une des causes profondes de la Révolution fut que trop de dirigeants avaient oublié ce principe de base : celui qui dirige ne doit pas être seulement celui qui donne des ordres, mais aussi celui qui montre l'exemple.

Si le tiers-état n'avait pas eu au-dessus de lui le clergé et la noblesse, la France serait restée un pays formé d'une multitude de petites communautés vivant en autarcie et parlant une multitude de langues. C'est en voulant exploiter cette masse populaire que la noblesse en a fait une nation sans même le vouloir, c'est-à-dire sans avoir d'autre objectif que de dominer la plus large étendue possible de territoire pour qu'un maximum de sujets puisse être soumis à l'impôt.

Cette volonté de puissance des princes peut être comparée à celle de patrons de grandes sociétés qui rêvent d'acquérir d'autres sociétés - non pour le bonheur de leurs salariés ou la prospérité des entreprises dont ils veulent prendre le contrôle, mais pour leur propre bonheur et celui des propriétaires.

Quand autrefois, à la suite d'une guerre, une région passait sous la domination d'un nouveau prince, le seul changement pour les habitants était que leurs impôts enrichissaient dorénavant un autre souverain. Il fallut longtemps pour que les habitants de territoires durablement regroupés par un même souverain prennent conscience d'appartenir à une même patrie. A la veille de la Révolution, moins de la moitié des habitants du royaume de France parlait le français ! Il en était encore de même au siècle suivant. L'action de la République, en France, fut décisive en instituant la conscription, en imposant une langue nationale et l'école obligatoire.

Si les avis sont partagés sur la bienfaisance ou la malfaisance du clergé et de la noblesse, on doit au moins prendre conscience qu'ils ont l'un et l'autre commis une terrible faute. En effet, après avoir condamné comme vil et dangereux le commerce de l'argent - notamment le prêt à intérêt - ils ont fini par l'accepter, puis s'en servir. Le commerce de l'argent a permis à certains hommes d'amasser d'immenses fortunes par une forme d'activité tout à fait étrangère à l'impératif biblique : « Tu gagneras ton pain à la sueur de ton front. » Le système de valeurs qui récompensait jusque là les plus capables et les plus courageux a commencé alors à s'effondrer.

Avec les fortunes ainsi amassées, les plus doués pour le commerce de l'argent purent acquérir peu à peu tous les moyens de production. Or, comme nous l'avons déjà dit, les entreprises - qu'elles soient industrielles, agricoles, commerciales ou de services - font des profits dont une part est distribuée en salaires pour faire vivre et récompenser tous ceux qui œuvrent à leur prospérité, tandis que le reste forme les bénéfices revenant aux propriétaires qui profitent aussi de la plus-value de l'entreprise. Mais lorsqu'il s'agit de simples financiers, les propriétaires ne participent en rien au fonctionnement de l'entreprise, sinon par des apports de capitaux qui aident partiellement à investir. C'est un système parasitaire qui se trouve ainsi consacré.

Le système capitaliste ne se légitime qu'en référence au dogme selon lequel toute croissance de la consommation se traduit par un accroissement de bonheur. Une véritable fuite en avant est censée nous permettre de jouir toujours plus vite des innovations qui ont besoin de capitaux pour être réalisés. Dans l'Europe d'autrefois, qui voyait peu d'innovations, et dont les moyens de production évoluaient très lentement, artisans et paysans se contentaient de renouveler de loin en loin leurs instruments et leurs outils. Nul besoin de capitaux, les économies productives réelles suffisaient. Et quand le fournisseur faisait crédit, c'était toujours sans intérêt !


VI
  GRANDEUR ET DÉCADENCE DE LA PAYSANNERIE


En des temps lointains, l'homme primitif se nourrissait comme les animaux omnivores de légumes et de fruits, de poissons et de gibier. Des hommes à l'esprit inventif eurent ensuite l'idée de produire ces ressources de manière systématique en recourant à la culture et à l'élevage. Trouver sa nourriture représentait alors pour l'être humain, comme pour l'animal, l'essentiel de ses activités, en dehors du temps consacré au sommeil et à se perpétuer. Aussi, Sully put-il dire au début du XVIIe siècle : « Labourage et pâturage sont les deux mamelles de la France. »

La paysannerie formait jusqu'au XVIIe siècle environ 95 % de la population française. Comme la plupart des individus absorbent à peu près la même quantité de nourriture, on comprend aisément que les paysans consommaient grosso modo 95 % de ce qu'ils produisaient. Leur situation était donc très différente de celle du cultivateur ou de l'éleveur du XXIe qui ne produisent que pour vendre et n'ont bien souvent même pas de potager ni de basse-cour pour leur consommation familiale.

Quand le paysan soignait lui-même ses poulets, ses lapins, son cochon ou son veau, leur qualité et leur saveur restaient les mêmes pour sa famille que pour l'acheteur potentiel.

Cette pratique s'est perpétuée jusqu'au XIXe siècle, qui vit l'apogée de la gastronomie en France. En effet, le meilleur cuisinier ne peut faire des plats de haute tenue avec une truite ou un poulet provenant d'un élevage industriel. Or, la truite sauvage vivant dans une eau claire, où prolifèrent petits poissons, insectes et larves qui constituent la base de sa nourriture est devenue rare. Le poulet de ferme élevé en liberté, becquetant des graines, attrapant sauterelles et vers de terre non pollués, est lui aussi devenu intouvable.


Un vivier extraordinaire

La paysannerie, cette population si nombreuse, si saine du fait de son intense activité physique, habituée à subir les rigueurs des intempéries (maisons non chauffées) et à consommer des produits naturels, formait un vivier extraordinaire. Certes, elle eut à subir de graves épidémies, provenant le plus souvent des ports maritimes où les gens vivaient au contact des germes de maladies importées existant à l'état latent ou endémique chez d'autres peuples, auxquelles les défenses naturelles de nos populations n'étaient pas adaptées.

Comme chez les animaux sauvages, les milieux ruraux connaissaient également une forte mortalité infantile, mais celle-ci était compensée par l'extraordinaire fécondité des femmes et ne perturbait pas le moins du monde l'activité des survivants. La mort était considérée comme un changement d'état, le début d'une autre vie. Pour qualifier cette situation démographique, typique des sociétés traditionnelles, les biologistes parlent aujourd'hui d'une "stratégie R", caractérisée par un grand nombre d'enfants dont on s'occupe individuellement assez peu.

A la "stratégie R" s'oppose la "stratégie K", propre aux sociétés modernes, qui se caractérise au contraire par un nombre d'enfants réduit, mais sur qui se concentre un fort investissement parental. On peut certes s'indigner de ces mœurs - qu'aujourd'hui on qualifie volontiers de "cruelles" -, mais il faut les replacer dans leur contexte. Montaigne - qui, dans ses écrits, avoue lui-même ne pas savoir exactement combien il a d'enfants ! - remarquait sobrement, nous l'avons déjà dit : « Chacun appelle barbarie ce qui n'est pas de son usage. »

Il n'aura fallu que deux siècles pour anéantir cette paysannerie millénaire, à un rythme toujours plus accéléré. Quand il y a des victimes - et la classe paysanne a bel et bien été une victime -, nous avons tous une réaction naturelle, instinctive et innée, consistant à rechercher des coupables. Nous avons le sentiment qu'en toutes circonstances il y a des bons et des méchants, et qu'il suffirait de supprimer ces derniers pour faire disparaître le mal social et sauver ses victimes. Hélas ! quand on y regarde de plus près, on s'aperçoit parfois, comme c'est le cas ici, que les victimes peuvent être elles-mêmes responsables, directement ou indirectement, des maux qui les ont frappées, et qu'en mettant en cause d'autres responsables, elles ne font que se donner bonne conscience en esquivant leurs responsabilités.


Autodestruction de la paysannerie

L'histoire de l'autodestruction de la paysannerie européenne est particulièrement révélatrice, et même exemplaire. Elle est exemplaire parce que personne ne l'a décidée ni même voulue, qu'il s'agisse des paysans eux-mêmes, des citadins, des hommes politiques, des penseurs laïques ou religieux. Ce qui ne l'a pas empêchée de s'accomplir. Cette autodestruction démontre parfaitement que personne ne dirige l'évolution, que celle-ci est presque totalement imprévisible et qu'elle peut avoir les pires conséquences.

La France rurale s'est en fait autodétruite en adoptant librement des innovations qui semblaient, à première vue, de nature à améliorer son sort. La première catastrophe s'est produite dans la première moitié du XIXe siècle avec l'invention par Édouard Adam de l'alambic moderne, qui a permis la fabrication d'alcool de fruits. Les Bretons et les Normands, populations jusque là vigoureuses et énergiques, subirent de plein fouet les terribles conséquences de la surconsommation de calvados. Non seulement nombre d'entre eux devinrent alcooliques, mais leurs descendants en subirent les conséquences. Et ce furent souvent les meilleurs qui se laissèrent séduire par cette nouvelle boisson. Il s'opéra ainsi une très dommageable sélection à rebours. Aujourd'hui encore, c'est dans l'Ouest (et le Nord) de la France que l'on enregistre, notamment chez les jeunes, les taux d'alcoolisme les plus importants.

Trois autres inventions furent introduites par la suite, toutes trois destinées à augmenter les récoltes et à diminuer l'effort pour les obtenir. Elles furent bien sûr accueillies avec enthousiasme par beaucoup de cultivateurs. Ces trois aides à l'agriculture moderne furent les engrais chimiques, les pesticides et les machines qui remplacèrent les bras, les bœufs et les chevaux.

Les pesticides comprennent les insecticides, qui tuent les insectes nuisibles aux plantes cultivées, les fongicides qui les protègent des maladies cryptogamiques et les désherbants, qui détruisent des mauvaises herbes que l'on devait auparavant sarcler à la main.

Autrefois, les insectes nuisibles étaient en grande partie éliminés par les oiseaux, et les plantes cultivées offraient une bonne résistance naturelle aux maladies. Pour les jeunes cultivateurs, les insecticides devaient éliminer le surplus d'insectes non détruits par les oiseaux. Mais en réalité, en détruisant les insectes par empoisonnement, ils détruisirent aussi une grande partie des oiseaux insectivores. Les défenses naturelles contre les maladies n'étant plus sollicitées par suite des traitements par fongicides, elles finirent par s'affaiblir et s'amenuiser. En outre les plantes améliorées par la sélection sont la plupart du temps beaucoup moins résistantes aux maladies. Insecticides et fongicides devinrent ainsi des produits dont on ne pouvait plus se passer, en dépit de leurs inconvénients. Les pesticides sont aujourd'hui, avec les lisiers et les engrais contenant trop de nitrates, la principale cause de pollution des cours d'eau et des nappes souterraines.

Apparurent enfin les tracteurs, qui permettaient sans fatigue excessive de labourer, de herser, des semer, de traiter et de déchaumer, ainsi que les moissonneuses-batteuses, grâce auxquelles on pouvait effectuer à la fois la moisson et la récolte.


L'âge d'or tourne au cauchemar

Ces inventions, qui laissaient entrevoir un véritable âge d'or à nos agriculteurs, eurent là encore des conséquences imprévues. Là où il fallait auparavant 20 personnes pour faucher un champ de blé, le faire sécher, le battre, le mettre en sacs, une seule était nécessaire pour manier la moissonneuse-batteuse. Résultat : les 19 autres n'avaient bien souvent plus d'autre ressource que d'aller grossir la masse des travailleurs urbains ou des chômeurs.

Naturellement, ces engins coûteux ne convenaient pas aux petites parcelles ni à la polyculture. Nos technocrates encouragèrent alors le remembrement, la suppression des haies (qui jouaient un rôle écologique important, notamment pour prévenir les inondations, et limiter les effets des tempêtes), et la constitution de surfaces importantes consacrées à la monoculture. Certaines terres furent ainsi entièrement consacrées aux céréales, d'autres aux betteraves ou aux pommes de terre, d'autres aux productions fruitières, etc. Notre riante campagne aux aspects si divers se transforma sur le modèle des immenses monocultures américaines.

Vous êtes-vous déjà promené dans un champ de betteraves de 500 hectares ? D'autre part, pour acquérir toutes ces nouvelles machines, les agriculteurs s'endettèrent à l'excès - d'autant plus que, par individualisme, ils se regroupaient rarement en coopératives pour acheter leur matériel. À mesure qu'ils s'appauvrissaient, le Crédit Agricole affichait une prospérité insolente. Nous retrouvons ici une triste réalité dont nous avons déjà donné des exemples : les financiers s'enrichissent, au fur et à mesure que les producteurs s'appauvrissent et disparaissent. C'est ainsi que, grâce à ces merveilleuses innovations techniques, la paysannerie est passée de 95 % de la population française à seulement 3 %.

Une autre incidence de ces prétendus "changements en mieux" fut l'augmentation de la productivité. Cette surproduction entraîna une chute des cours, et une dépendance totale des producteurs vis-à-vis du marché. J'ai eu l'occasion de rencontrer un octogénaire dont les grands-parents avaient exploité une ferme dans le Finistère à la fin du XIXe siècle. Il me disait garder le souvenir de gens parfaitement heureux. Sa grand-mère assurait ne s'être jamais mise en colère de sa vie, et ses douze enfants étaient tous lauréats du certificat d'études.

Comme je cherchais à imaginer comment vivait cette famille de douze enfants, sans allocations familiales, et sur une terre qui n'était pas très fertile, j'en conclus qu'ils devaient avoir une ferme importante. Mon interlocuteur me détrompa : ses grands-parents ne possédaient que huit hectares !

La ferme, à cette époque, ressemblait encore à un vaste potager et la basse-cour y servait surtout à nourrir la famille. Inutile de dire que le cours mondial du porc, du blé et de la pomme de terre n'entrait pas dans les préoccupations de ces exploitants ! Ceux-ci continuaient tout simplement à vivre en autarcie, de manière totalement indépendante - mais responsable.

Pour survivre, l'agriculteur se voit aujourd'hui proposer tout un éventail d'aides de diverse nature, qui sont généralement au nombre de vingt. Dans l'Orne, un département que je connais bien, un responsable des services agricoles m'a assuré que si l'on supprimait ces subventions, toutes les entreprises agricoles se retrouveraient en faillite dès l'année suivante. Naturellement, ces aides "compensatoires" ne vont pas sans des directives et des contrôles de l'administration.

Depuis l'entrée de la France dans l'Union européenne, il semble même que la surveillance la plus tatillonne n'ait cessé de se renforcer. À ce sujet, j'ai relevé dans un quotidien de l'Orne le courrier d'un lecteur agriculteur. Intitulé « Les agriculteurs face à l'administration », il dresse un tableau révélateur, empreint d'une amère ironie.

Voici ce texte :


« COURAGE, FUYONS... »

« Lors du dernier Salon de l'Agriculture, un sondage révèle que 75 % des sondés trouvent les agriculteurs "courageux et modernes". Le qualificatif "courageux" prête à sourire dans le sens où il est employé à l'époque des 35 heures payées 40.

Du courage, il en faut certainement pour subir chaque semaine un véritable pilonnage médiatique sur notre profession, nous montrant du doigt pour le moindre dysfonctionnement. Du courage, il en faut assurément pour remplir les nombreux dossiers avant le 30 avril, car en plus des dossiers PAC destinés à obtenir des compensations (et non des primes) qui ne corrigent que partiellement l'alignement des prix agricoles sur les cours mondiaux, il y a maintenant en plus deux autres dossiers.

Le dossier DAP (Déclaration d'activités polluantes), dossier d'une lourdeur administrative inouïe : le vocabulaire y est indigeste, on y manipule des équations et des cœfficients d'une complexité délirante et puis il y a le fin du fin, le summum, "la classe mondiale", le Dossier de modulation des aides compensatoires. Ce dossier sert à calculer la Marge brute standard, et le cas échéant à moduler l'aide compensatoire.

Cela commence par deux options :

Option 1 : Je coche la case "je ne remplis pas", dans ce cas la Marge brute standard compte pour 150 000 écus valeur 1994 (l'écu est utilisé pour faire plus trébuchant et sonnant que l'euro !).

Option 2 : Je coche la case "je remplis...", et là, attention les yeux, le souci du détail y est époustouflant, voire inquisitoire. Voici quelques exemples édifiants repris textuellement :

1er exemple : Une vache présente toute l'année sur l'exploitation compte pour un dans la catégorie J07, mais trois bovins mâles restés l'année entière qui ont eu un an le 1er novembre compteront pour 304 jours x trois animaux que divisent 365 jours = 2,491 dans la catégorie J02 et (365 j - 304) x trois animaux que divisent 365 jours = 0,499 dans la catégorie J03. Question : que fait-on pour les années bissextiles ?

2e exemple : La basse-cour. Déclarez les effectifs moyens annuels même si la basse-cour n'a d'autre but que la consommation familiale.

Case J14 : Poules et jeunes femelles de l'espèce "Gallus" destinées à la ponte mais n'ayant pas encore pondu, etc. Ainsi j'avais sept poules, le renard m'en a bouffé une et j'en soupçonne deux de ne pas pondre, ça fait combien ? Case J17 : Lapins, toujours pour la consommation familiale. Seules les femelles ayant mis bas au moins une fois sont à déclarer, ne pas déclarer les lapines saillies pour la première fois... Là, j'hésite, car j'ai trois lapines et je ne sais pas si elles sont pleines et j'ai un doute pour une qui pourrait être un lapin. Ça me pose problème.

Cela ne s'invente pas et je vous fais grâce des sept rubriques du même genre : je ne vous parle pas de la différence entre cultures associées, cultures mélangées et cultures successives, du jardin potager avec ses douze pieds de tomate, ses sept navets et éventuellement ses escargots.

L'Éducation nationale et les grandes écoles devraient s'interroger sur la production de tels cerveaux pour nos ministres.

Rabelais disait qu'il fallait mieux "une tête bien faite qu'une tête bien pleine". Nous échappons pour le moment à un quatrième dossier, celui des CTE destinés à neutraliser plutôt moins que plus les deux précédents. Pour le moment, il est bloqué dans les starting-blocks (trop complexe, nous a-t-on dit) !

Dans sa lettre aux agriculteurs, le ministre rappelle que toutes ces mesures sont destinées à réorienter l'agriculture et à créer des emplois. Des emplois dans les bureaux certainement, pour compléter et lister ces nombreux dossiers et pour les contrôles, car la signature de chacun de ces dossiers est précédée de l'inévitable formule "Je certifie... et je m'engage à communiquer à l'administration tous les éléments nécessaires lors d'un contrôle sur mon exploitation et toute erreur de déclaration peut conduire à ne pas payer les compensations et même à des pénalités".

Mesdames et messieurs les agriculteurs, ramassez vos poules si les coqs sont lâchés et gare à la lapine qui faute. Ces gens-là vont nous faire aimer l'Amérique... »

G. Suzanne - Le Perche, 4 mai 2000.



En vérité, le paysan d'aujourd'hui n'a plus rien à voir avec celui des siècles passés.

Mais le malheur de nos agriculteurs ne s'arrête pas là. Certes, ils vivent pour la plupart plutôt modestement, passant en permanence sous les fourches caudines de l'assistance et du contrôle. Ils ne sont plus maîtres de gérer leur exploitation comme ils l'entendent, mais en plus, alors qu'autrefois ils étaient estimés, les voilà maintenant critiqués, voire méprisés.

En effet, les engrais et pesticides qu'ils épandent, les élevages industriels qu'ils dirigent sont les premiers pollueurs des nappes phréatiques, c'est-à-dire de l'eau indispensable à notre survie. Fini le temps où chacun avait à sa disposition un puits ou une fontaine à l'eau pure. Fini le temps béni des rivières limpides offrant aux pêcheurs d'innombrables variétés de délicieux poissons. Les cours d'eau bretons sont tous tapissés d'une fine couche brune due à la pollution, et si les saumons naguère si abondants continuent à les fréquenter avec parcimonie, c'est encore grâce à des subventions et des investissements considérables.

Quant à ce vivier d'hommes sains et durs à la tâche qui formait l'immense majorité de la population française, il a complètement disparu. En adoptant les nouvelles technologies la paysannerie s'est livrée à un suicide collectif.


Les idées mènent-elles le monde ?

Les intellectuels pensent que leurs idées mènent le monde. L'inexorable disparition de la paysannerie serait-elle due à la mise en œuvre d'une doctrine particulière, qui aurait vu dans ce changement une heureuse évolution de la société ? Qui furent donc les chantres de cette mutation ? Quels écrivains, quels philosophes, quels hommes politiques consacrèrent leur talent à prôner la fin du monde rural ? À vrai dire, pratiquement aucun. Bien au contraire, nombreux furent ceux qui eurent le cœur déchiré en constatant l'agonie d'une certaine France paysanne, que bien des écrivains décrivirent de leur côté avec tristesse et nostalgie. Ainsi, la société européenne s'est-elle transformée sans qu'un seul intellectuel ou un seul dirigeant politique l'ait explicitement voulu.

On voit bien qu'il y a toujours deux mondes qui cohabitent : d'un côté le monde réel, concret, qui évolue au gré des inventions technologiques ; de l'autre, le monde abstrait des manipulateurs d'idées pures qui s'illusionnent en permanence sur leur capacité à changer les choses. Lorsqu'un changement résultat de l'adoption de certaines innovations affecte la société tout entière, certains peuvent bien s'en offusquer et les combattre, d'autres les approuver fièrement comme s'ils en étaient la cause. Tous, en réalité, ne sont que des mouches du coche. Rien de tout cela n'affecte l'évolution, qui n'obéit finalement qu'à sa logique intrinsèque.

Malgré les religions, les idéologies, les systèmes politiques fort différents qui les distinguent, la plupart des peuples de la terre ont aujourd'hui adopté les mêmes inventions : automobile, téléphone portable, télévision, radio, transport aérien, etc. Cette extension planétaire des technologies nouvelles se traduit par une homogénéisation grandissante des modes de vie et des cultures. Seules demeurent quelques spécificités irréductibles, résultant des caractères innés propres à chaque peuple ou ethnie.

Le rôle principal des pouvoirs politiques est de codifier les changements. L'apparition de l'automobile a contraint tous les gouvernements à instaurer un code de la route. Il en va de même de toutes les innovations. Mais on constate aussi que toutes ces législations, quoique décidées par des régimes politiques très divers, finissent par se ressembler étrangement. Lorsqu'on aborde des problèmes concrets, il n'y a généralement qu'une solution technique permettant de les résoudre. Encore faut-il pouvoir la mettre en œuvre et ensuite faire respecter les règles édictées. C'est à ce niveau-là seulement que les régimes politiques diffèrent, suivant qu'ils sont forts ou faibles, qu'ils ont ou non les moyens de faire respecter leur autorité par des peuples qui peuvent eux-mêmes être plus ou moins disciplinés.


Une des plus grandes catastrophes sociologiques
de l'histoire

La paysannerie, hier dure à la tâche, pleine de santé et dont la fécondité permettait aux nations de grandir et de se développer, a aujourd'hui presque disparu de notre monde occidental. N'hésitons pas à le dire : c'est une des plus grandes catastrophes sociologiques de l'histoire de l'humanité.

La qualité gustative des produits de la terre a diminué. De sains et naturels, ils sont gavés d'engrais et traités par des pesticides. L'aspect général de nos campagnes n'a cessé de se dégrader du fait de la suppression des haies et des bocages et de la disparition de la polyculture. Disposant d'engrais, de pesticides et de machines agricoles augmentant les récoltes et supprimant tout effort, nos paysans croyaient accéder à l'âge d'or.

Ce fut le contraire. D'aimés et admirés, ils sont aujourd'hui accusés de tous les maux. D'indépendants et responsables, les voilà désormais aux ordres de fonctionnaires tatillons qui leur dispensent avec parcimonie les aides et les primes dont dépend leur survie. Ils formaient hier la classe sociale la plus nombreuse. En l'espace de quelques décennies, ils sont devenus une population marginale, quasiment en voie de disparition.

Voilà un aspect du progrès, ce "changement en mieux", qui mérite réflexion.


LA PUBLICITÉ

De par sa nature, l'homme appartient à une espèce grégaire. Il informe ses semblables et il est informé par eux de tout se qui se passe dans et hors de sa communauté. A l'époque préhistorique déjà, l'homme primitif pouvait ainsi être averti de la découverte d'un gisement de nourriture ou de l'approche d'un dangereux prédateur. Ces informations transmises par le bouche à oreille semblent à première vue procéder du même principe que la publicité, qui consiste à porter une information à la connaissance du public. Cependant, l'informateur n'avait pas un intérêt particulier et personnel à ce que les membres de sa communauté tiennent compte de ses communications, données dans un but purement altruiste pour la survie du groupe auquel il appartenait.

La publicité, telle qu'on l'entend aujourd'hui, est née le jour où un individu a trouvé son intérêt à porter à la connaissance de la communauté qu'il avait quelque chose à vendre. Ce n'était à l'origine qu'une information, et non pas une incitation à acheter. Mais la frontière entre ces deux concepts n'est pas toujours facile à déceler. Il est clair qu'aujourd'hui, la publicité n'informe de l'existence d'un produit que pour inciter à l'acheter.

Le premier système d'information publicitaire fut l'enseigne, et la première réaction de bon sens contre cette ébauche d'incitation à consommer fut le dicton populaire : « Bon vin n'a pas d'enseigne ». Comme bien des proverbes anciens, il expose en un minimum de mots le problème fondamental de la publicité moderne. Si tous les vins du monde étaient livrés dans les mêmes bouteilles, avec des étiquettes dont seule changerait l'inscription, le choix du consommateur ne se ferait que selon ses goûts personnels et ses moyens financiers. Or la publicité - indirecte lorsqu'elle fait appel aux différents médias, directe lorsqu'elle s'adresse aux consommateurs par des dépliants ou des prospectus, ou encore par des emballages valorisant l'article ou le produit sur le lieu de vente - a pour but d'exercer une pression psychologique détournant le public de ce choix naturel. Le choix devient alors culturel - il est induit par une pression extérieure -, et sa substitution au choix naturel représente une atteinte à la liberté de jugement - ce qu'on appelle un lavage de cerveau.

Outre que la publicité incite en général à faire un choix différent de celui que l'on ferait naturellement, elle en augmente notablement le prix. Le coût des investissements publicitaires se répercute en effet sur le prix de vente. Et ces investissements sont d'autant plus élevés qu'un produit doit chercher à toute force à se distinguer de ses concurrents. Sait-on par exemple que, pour un parfum, le budget publicitaire représente 25 % du prix de vente ? Il existe bien sûr une certaine différence entre la publicité informative, qui fait connaître l'existence d'un produit nouveau et le décrit avec un maximum d'objectivité, et la publicité incitative qui, par une action psychologique, déforme le jugement naturel. Celle-ci est de très loin la plus courante. Elle est toujours mensongère, au minimum par omission. L'une et l'autre, toutefois, contribuent aussi au "progrès", puisque leur seule et unique message implicite est que le bonheur dans l'existence consiste à consommer toujours plus.


Une publicité intoxiquante

Pourquoi la publicité, qui accroît le coût de tout ce que nous achetons et risque de nous pousser à faire de mauvais choix, s'est-elle si considérablement développée ? Parce que nous vivons dans une société d'information et que, si une entreprise fait de la publicité pour un type de produit donné, elle peut espérer augmenter ses ventes au détriment de ses concurrents.

Chaque entreprise pensant accroître ses parts de marché en augmentant son budget publicitaire, il se crée une compétition entre elles, avec comme résultat que nous sommes de plus en plus submergés et mentalement intoxiqués par un excès d'images qui aurait stupéfié nos arrière-grands-parents.

Toutes les grandes entreprises disposant d'un budget publicitaire, il est clair en réalité que les campagnes qu'elles réalisent tendent à s'annuler les unes les autres. C'est un peu comme le dopage pour les athlètes : à partir du moment où certains athlètes se dopent, les autres sont obligés d'en faire autant. Le niveau de performance augmente, mais comme le dopage est devenu la règle, le classement général n'en est pas modifié. De même avec les campagnes publicitaires : dès lors qu'un certain nombre d'entreprises y ont recours, les autres doivent y recourir aussi. Là encore, le classement final n'est pas ou peu modifié. Seuls la santé et le porte-monnaie des consommateurs en subiront les conséquences.

Globalement, la publicité n'augmente pas la consommation. J'en veux pour preuve le rapport publié en mars 1996 par Jacques Bille, vice-président de l'AACC, à propos de la loi Evin interdisant la publicité en faveur de l'alcool et du tabac.

« Un double constat s'impose, pouvait-on lire. La loi Evin n'a pas contribué à améliorer la santé des Français. Les études sont formelles : il n'y a pas de corrélation, dans les différents pays d'Europe, entre la consommation de tabac et d'alcool et l'interdiction ou non de la publicité. Par contre, les conséquences négatives de la loi sur le secteur de la communication sont évidentes : en quatre ans, la perte nette d'investissement publicitaire s'élève à environ 900 millions de francs. »

Résumons la pensée de Jacques Bille : la publicité alcool-tabac ne sert à rien, mais elle rapporte aux agences de publicité 225 millions par an... payés par le consommateur ! Supposons que, dans un pays donné, toute publicité sur le tabac et l'alcool soit effectivement interdite. Cela ne changerait rien à leur consommation. Cela pourrait même l'augmenter si l'économie réalisée par les producteurs était répercutée sur le prix de vente. Et le choix du client se ferait alors exclusivement sur le plaisir comparatif procuré par tel ou tel tabac ou alcool.

Il faut par ailleurs distinguer la consommation liée à des modes passagères de la consommation durable, qu'elle soit ou non de nécessité. Or, cette dernière ne dépend pas de la publicité.

C'est ainsi qu'au début du XXe siècle, les boulangers n'offraient que du gros pain, et les Français en consommaient 900 grammes par jour chacun. A la fin du même siècle, malgré l'offre d'une grande quantité de pains différents, tant par la forme que par la farine utilisée, la consommation n'était plus que de 150 grammes par jour et par habitant. La publicité sur le lieu de vente n'a donc eu aucun effet. Ce sont les habitudes alimentaires qui ont changé.

Pour le tabac, ce n'est pas l'absence de publicité qui peut faire baisser sa consommation : c'est en premier lieu l'augmentation de son prix de vente, et d'autre part ses conséquences sur la santé de nombreux fumeurs. Si la consommation féminine augmente, comme en témoignent nombre d'enquêtes récentes, ce n'est pas non plus par un effet de publicité. C'est tout simplement que les nouvelles fumeuses n'ont pas encore pleinement subi les conséquences du tabagisme.


Histoire du Tabac

L'histoire de la consommation du tabac est à la fois intéressante et riche d'enseignements.

On sait que c'est vers 1565 que Jean Nicot, seigneur de Villemain - qui donna son nom à la nicotine - introduisit en France la plante que nous appelons tabac, ainsi que son usage qu'il avait observé en Amérique du Sud. On était alors à l'époque où l'élite de la société française se faisait gloire d'introduire de nouvelles fleurs, de nouveaux fruits, de nouveaux légumes, ce qui montre combien la population tout entière était encore près de la nature.

Le tabac fut d'abord considéré comme un excellent médicament. Peut-être n'eut-on pas l'occasion d'en constater d'emblée la nocivité, à moins que la robustesse et l'excellence des défenses naturelles dont jouissaient les hommes à cette époque aient suffi à les en préserver. C'est en effet l'affaiblissement constant de nos défenses naturelles qui n'a cessé de provoquer l'apparition de maladies qui n'existaient autrefois qu'à l'état latent. D'ailleurs, même de nos jours, les méfaits du tabac n'ont pas les mêmes effets pour tous les individus.

Cependant, vers le milieu du XIXe siècle, des médecins s'aperçurent que l'usage excessif du tabac provoquait certaines maladies, telles que la bronchite chronique. Ils ne furent pas entendus car, depuis Napoléon Ier, la fabrication du tabac avait été étatisée, ce qui signifie que la vente de ce produit venait enrichir les caisses de l'État. Non seulement les gouvernements successifs s'abstinrent donc de combattre le tabagisme, qui était pour eux une source de profits, mais la troisième République - d'orientation plutôt socialiste ou radical-socialiste - alla jusqu'à faire distribuer gratuitement tabac et cigarettes à tous les hommes pendant leur service militaire. C'est là que la plupart apprirent à fumer. Et ce n'est qu'à une date relativement récente que les pouvoirs publics ont commencé à prendre des mesures de nature à diminuer la consommation de tabac.

Cette brève histoire montre le temps qu'il faut pour connaître avec précision tous les effets favorables ou défavorables d'une innovation. Elle montre également combien un pouvoir démocratique a du mal à combattre une drogue appréciée par la majorité des électeurs, surtout quand il tire lui-même profit de sa diffusion.


Nos revenus ne sont pas extensibles

Pour une population donnée, les revenus à dépenser ne sont pas extensibles. Chaque individu disposant de son salaire peut le dépenser pour son logement, en vêtements, en nourriture, en placements financiers, en voyages touristiques, etc. Comme ceux qui offrent ces produits de consommation font tous de la publicité, il est difficile à chacun d'eux d'accroître fortement ses parts de marché.

Seul le crédit peut augmenter momentanément le volume global de la consommation dans la mesure où la masse du crédit dépasse la masse des remboursements. Il y a longtemps que les gouvernements qui souhaitent faire repartir la consommation le savent - à leur grand regret, car s'il en était autrement, ce serait pour eux un moyen merveilleux de tenir leurs promesses. De nos jours, il apparaît chaque année tant de produits nouveaux ou de changements dans les produits anciens que la publicité informative est indispensable.

Mais qu'en est-il de la publicité incitative ? Elle joue le rôle du très bon vendeur qui vous laisse, après coup, le sentiment amer de vous être laissé circonvenir. Les publicitaires prétendent pourtant qu'ils ne peuvent rien faire pour un mauvais produit, et qu'ils ne peuvent donc promouvoir que les bons. On peut en douter. C'est peut-être vrai pour les produits fréquemment renouvelables, que l'on peut s'arrêter d'acheter après quelques essais. Mais pour tous les autres...

Vous avez certainement lu, comme tout un chacun, des livres que vous avez jugés après coup comme parfaitement nuls, mais pour lesquels une énorme publicité, au demeurant bien faite, avait constitué une forte incitation d'achat. On pourrait également citer l'exemple de la vidéo. Lorsque les premiers magnétoscopes sont apparus sur le marché, plusieurs procédés furent proposés au public.

De l'avis général, le système Bétamax était le plus performant. Pourtant, c'est son concurrent direct, le système VHS, qui s'est imposé. Ses concepteurs avaient tout simplement mis en œuvre une stratégie publicitaire plus agressive. C'est là le rôle néfaste de la publicité : avec elle, pourrait-on dire, la mauvaise monnaie chasse bien souvent la bonne. Car nous sommes tous plus ou moins influençables; Même pour les produits renouvelables, dont l'exact rapport qualité/prix n'est pas toujours facile à calculer, une publicité incitative qui prend l'allure d'une véritable intoxication, grâce à la séduction des images ou à la répétition des slogans, peut aisément fait pencher la balance, non en faveur du produit de meilleure qualité, mais de celui dont la publicité a été la mieux faite.


Le phénomène de Mode

Revenons un instant sur cette consommation de mode qui concerne principalement les jeunes et les femmes de tous âges. C'est un phénomène qui n'existait pas autrefois, sinon de façon relativement marginale dans la minuscule communauté des gens riches et oisifs. Les jeunes qui se croient la partie la plus libre et indépendante de notre société sont hélas ! les plus soumis aux modes. Les faiseurs de mode utilisent des dominants, c'est-à-dire des personnes admirées, pour lancer des nouveautés qui n'ont d'autre but que de faire marcher le commerce. Excellente chose, me direz-vous, car le commerce faisant marcher l'industrie, cela donne du travail à beaucoup de monde. En réalité, le système de mode représente un formidable gaspillage, puisque tout ce qui est démodé est immédiatement rejeté et faiblement recyclé ! Comme le dit une formule bien connue : « La mode, c'est ce qui se démode ! »

Par ailleurs, la publicité incitative favorise l'adoption d'innovations qui utilisent des ressources non renouvelables sans s'inquiéter de savoir si elles pourront être remplacées par des ressources inépuisables. Sans en être l'initiatrice, elle participe d'une dangereuse évolution provoquée par notre recherche du moindre effort et de nouvelles sensations.

Puisque, dans toutes les classes sociales, à peu près tout le monde regarde la télévision, ce phénomène mérite également d'être analysé. Il existe en France, notamment depuis l'installation des réseaux câblés, un très grand nombre de chaînes. (Pourquoi ce mot "chaîne", d'ailleurs, qui symbolise l'asservissement ?). La plupart d'entre elles sont entièrement gratuites, et il en va de même des chaînes de radio. Cette gratuité paraît évidemment sympathique. Mais elle est parfaitement illusoire, puisqu'en réalité toutes ces chaînes vivent de la publicité. Or, comme les frais de publicité entrent dans le prix de revient de tout ce que nous consommons, c'est en achetant les produits les plus divers que nous payons les radios et télévisions que nous écoutons ou regardons.

Mais ce n'est pas tout. Le fait pour les chaînes de radio et de télévision d'être financées par la publicité les place immanquablement dans la dépendance des exigences des publicitaires. Or, ceux-ci n'ont qu'une préoccupation : toucher le maximum d'auditeurs et de téléspectateurs. Et comme ils sont convaincus que, pour toucher un vaste public, il faut lui proposer, notamment aux heures de grande écoute, des émissions s'adressant au plus grand nombre, la qualité des émissions proposées s'en trouve directement affectée. Il y a d'ailleurs longtemps que l'on a établi une corrélation directe entre le poids de la publicité dans le budget des chaînes de radio et de télévision et la dégradation du niveau de leurs émissions.

Attaqué sur la vulgarité de beaucoup de ses émissions, l'un des dirigeants de TF1 a eu l'honnêteté d'avouer que son rôle était de vendre le maximum d'espaces publicitaires. Or le prix d'une minute de publicité est proportionnel au nombre de personnes qui la regardent (lequel est mesuré par l'audimat). La télévision diffuse donc en priorité des spectacles dont ses dirigeants pensent, à tort ou à raison, qu'ils seront les plus regardés. Ceux qui ont d'autres préoccupations - moins nombreux, mais parfois dotés d'un pouvoir d'achat non négligeable - se voient proposer des émissions plus tardives, voire des spots publicitaires mieux adaptés à leurs goûts.

Une télévision aux mains d'une classe d'intellectuels qui ne penserait qu'à élever ou cultiver le peuple pour tenter de l'amener à lui ressembler n'en serait pas moins, elle aussi, une erreur. Chaque individu, chaque milieu social, chaque catégorie de téléspectateurs doit pouvoir se voir proposer ce qui correspond à ses goûts, c'est-à-dire à son identité, à sa spécificité. Remplacer les émissions distrayantes par des émissions purement intellectuelles ou éducatives, même avec les meilleures intentions du monde, n'est donc pas une solution. On peut en revanche estimer qu'une émission distrayante, destinée au plus vaste public, peut être de plus ou moins bon niveau. La volonté de s'adresser à tous ne peut être tenue pour une excuse pour tomber dans la facilité ou la vulgarité.

La publicité à la télévision, seule source de revenus des chaînes privées (et même, de plus en plus, des chaînes publiques, car la redevance ne représente plus qu'une part minime de leur budget), n'est pas seulement mensongère - au moins par omission, ainsi que nous l'avons dit. Elle commet aussi constamment une grave impolitesse reconnue comme telle dans le monde entier : elle coupe systématiquement la parole. J'entends par là qu'elle interrompt abusivement toutes les émissions, qu'il s'agisse des films ou des débats. Les spectacles qui nous captivent, nous intéressent, nous émeuvent parfois, sont entrecoupés de publicités dont le contenu est évidemment sans rapport avec l'émission que l'on est en train de regarder.

Ce genre d'interruption est tout à fait odieux, mais les chaînes de télévision ne peuvent faire autrement. Pour bien vendre un espace publicitaire, il faut en effet assurer au client que tout sera mis en œuvre pour que sa publicité soit vue. C'est également la raison pour laquelle nombre de programmes ne débutent pas à l'heure annoncée, qui est celle où commence la publicité. La télévision se définissait il y a encore quelques années comme une suite d'émissions entrecoupées de publicités. Aujourd'hui, elle n'est plus qu'une suite de publicités entrecoupées d'émissions.


Le consommateur et la publicité

Envisageons un instant quel serait le comportement du consommateur face à l'absence de publicité, et tentons d'en imaginer les conséquences. Dans une telle hypothèse, le consommateur, n'étant plus influencé et guidé dans ses achats par la réclame, serait tenu de s'intéresser uniquement au rapport qualité/prix des produits. Pour cela, il lui faudrait d'abord multiplier les essais comparatifs, ce qui serait une activité intelligente. Ensuite il rechercherait l'avis de ses proches ou de ses relations, et enfin il lirait des revues dont les rédacteurs ne seraient plus soumis au devoir de réserve vis-à-vis des annonceurs, ce qui suppose qu'elles renonceraient elles-mêmes à publier des annonces publicitaires.

Perdant cette importante source de profits qu'est la publicité, ces revues devraient évidemment être aidées par la suppression d'un certain nombre de charges les concernant. On pourrait imaginer, par exemple, la gratuité de leur acheminement postal. Sauf risque de corruption, les comptes rendus consacrés aux nouveaux produits auraient alors de bonnes chances d'être équitables. Les entreprises, de leur côté, sauraient qu'elles ne doivent plus compter sur le lavage de cerveau publicitaire pour vendre leurs produits, mais seulement sur leur rapport qualité/prix.


La consommation des ménages

Je voudrais, pour terminer, analyser une idée reçue concernant la consommation des ménages. On croit que l'augmentation de cette consommation dépend de trois facteurs : la publicité, le crédit et l'allongement du temps d'ouverture des magasins. C'est en réalité exactement le contraire. Si le crédit à la consommation augmentait énormément de volume, si les dépenses publicitaires doublaient de valeur, si les magasins restaient ouverts vingt-quatre heures sur vingt-quatre et sept jours sur sept, la consommation en biens des ménages, diminuerait au lieu d'augmenter, pour la simple raison que tous les prix de vente seraient augmentés.

Le crédit diminue en effet le pouvoir d'achat du montant des intérêts ; le coût de la publicité augmente le prix de vente des produits ; enfin, l'allongement du temps d'ouverture des magasins augmente considérablement leurs frais généraux, donc leurs prix de vente si le chiffre d'affaires reste stable. Or, il n'y a pas de corrélation prévisible entre le temps d'ouverture et le volume du chiffre d'affaires. Dans bien des cas, ce que les magasins vendaient auparavant en huit heures, ils le vendraient en vingt-quatre heures. Tous ces procédés censés augmenter les ventes se heurtent au fait que la consommation ne dépend que de l'argent que reçoivent les consommateurs sous forme de salaires, de retraite, d'aides, de rentes, etc. Or, ce chiffre est à peu près stable.

Quels sont les facteurs qui peuvent augmenter la consommation, non pas en valeur monétaire, mais en biens ? D'abord et surtout la productivité, qui abaisse le prix de revient, et par conséquent le prix de vente. Ensuite, dans une bien moindre mesure et de manière momentanée, le crédit, quand il surpasse globalement le chiffre du remboursement des dettes.


Si publicité, crédit et allongement du temps d'ouverture des points de vente n'augmentent pas la consommation, pourquoi ces procédés se développent-ils ? À cause de la libre concurrence et de la compétition permanente entre les entreprises. Nous avons déjà dit que lorsqu'une entreprise a recours la première à la publicité incitative, tous ses concurrents sont obligés d'en faire autant, si bien que leurs campagnes publicitaires s'annulent.

De même, le premier magasin qui décidera de rester ouvert jusqu'à 22 heures, samedi et dimanche compris, verra dans un premier temps ses ventes augmenter au détriment de celles de ses concurrents, mais cet avantage disparaîtra lorsque ces derniers auront décidé d'en faire autant.

Quant au crédit, il résulte d'une faiblesse de caractère, de l'incapacité chez certains d'entre nous de résister à un désir de jouissance immédiate, que la publicité s'emploie précisément à exciter. Nous l'avons déjà montré : le crédit ne fait qu'avancer le premier achat, mais son remboursement retarde le deuxième, à moins que ce retard soit compensé par un nouveau crédit.

Publicité, crédit, allongement du temps d'ouverture des points de vente sont les fruits du libéralisme. Ce sont des activités parasites du commerce. Elles s'ajoutent à certaines autres pratiques, telles que les soldes, dont les effets sont particulièrement pervers.

Il serait temps que les différentes formes de commerce se regroupent en corporations indépendantes du pouvoir central, comme cela existait autrefois. Chaque corporation pourrait alors s'organiser et faire appliquer des règles d'honnêteté, en se dotant de ses propres tribunaux. Ainsi pourrait-on freiner, sinon faire disparaître, une concurrence sauvage qui incite à utiliser tous les procédés pour vendre, y compris les plus douteux.


VIII
 L'ÉVOLUTION DU COUPLE ET DE LA SEXUALITÉ


La vie en couple n'existe, chez tous les animaux, que si elle est nécessaire à la perpétuation de la descendance, c'est-à-dire à l'élevage des petits. Chez les oiseaux, elle est presque la règle, que le couple se forme pour une saison ou pour la vie. En revanche, chez les mammifères (sauf les primates supérieurs) ou les insectes, la vie en couple ne se rencontre que très rarement. Le mâle et la femelle ne se rapprochent que pour le coït. Ils ne vivent ensemble ni avant ni après, la fécondation étant presque toujours réussie.

Lorsque dans le film de Marcel Pagnol La femme du boulanger, Raimu fait à sa chatte infidèle des reproches qui en réalité s'adressent à sa femme, il commet donc une erreur de type anthropomorphique. Pas plus qu'une prostituée ne trompe l'homme qu'elle a rencontré en se donnant à un autre, une chatte ne peut tromper celui qui l'a fécondée et qui, après le coït, disparaît pour elle à tout jamais.

On voit par là que la formation du couple implique un projet commun. Jusqu'à une période récente, il en fut ainsi chez les êtres humains. Naturellement, il ne s'agissait pas là d'un choix libre et raisonnable, mais du résultat d'un acte d'amour, auquel se mêlaient parfois des questions d'intérêts. Moralement, l'homme et la femme constituaient un tout. Comme l'a écrit Antoine de Saint-Exupéry dans Terre des hommes :

« Liés à nos frères par un but commun et qui se situe en dehors de nous, alors seulement nous respirons et l'expérience nous montre qu'aimer ce n'est pas nous regarder l'un l'autre mais regarder ensemble dans la même direction. »

Lorsque 95 % de la population était paysanne, le projet du couple consistait à créer une famille élargie en se partageant le travail suivant les aptitudes de chacun. Il existait également une volonté de pérenniser les qualités familiales dont on était le plus fier. Le dicton « Bon chien chasse de race » y fait clairement allusion, car la "race" désignait autrefois la famille, ou plutôt la lignée. On disait aussi : « Bon sang ne saurait mentir », le "sang" étant pris comme un symbole de ce que nous appelons aujourd'hui la constitution ou le patrimoine génétique. On croyait donc fermement, sans réserves, à l'hérédité.

La fécondation d'un organe femelle par un organe mâle se retrouve chez tous les êtres vivants dont le mode de reproduction est sexué. Elle représente pour eux la condition de leur survie - puisque chaque être vivant, végétal ou animal, n'est que le vecteur mortel d'un patrimoine génétique qui, lui, transcende infiniment leur existence propre. La vie en couple chez les animaux n'a donc jamais pour point de départ l'attirance sexuelle, celle-ci n'étant que le moyen qu'a sélectionné l'évolution pour assurer la reproduction.

A la fin de l'hiver, dans nos régions, les oiseaux quittent leur communauté pour vivre en couple, bien qu'ils continuent à se nourrir individuellement et ne demandent rien à leur conjoint. On pourrait dire que leur union est purement sentimentale. Vient ensuite la recherche d'un endroit pour construire le nid, puis sa fabrication. Lorsque celle-ci est terminée et que les œufs se sont formés dans le ventre de la femelle, la fécondation se produit par un coït de quelques secondes. Après il y a la ponte des œufs, leur couvaison, la naissance des oisillons et leur élevage, tous travaux partagés.

En dehors des quelques instants consacrés à la fécondation de la femelle, les oiseaux sont comme asexués. Dans certaines espèces, comme l'hirondelle - dont les couples se forment pour la vie -, il paraît cependant qu'il peut se produire de brèves infidélités sexuelles qui n'ont aucune influence sur la fidélité sentimentale et la réalisation du travail en commun.


Les mammifères

Voyons maintenant ce qu'il en est des mammifères, en particulier ceux vivant en Europe, puisque nous étudions surtout les mœurs des Européens. La vie en couple, nous l'avons dit, n'existe pratiquement pas chez nos mammifères, la femelle s'occupant seule d'élever ses petits. Si la nature a prévu des dépenses ou des investissements énergétiques équivalents entre mâle et femelle pour la perpétuation, le coït forme une frontière où s'arrêtent les dépenses du mâle et où commencent celles, plus durables d'ailleurs, de la femelle.

Pendant la période de rut qui précède le coït, le mâle voit sa vie bouleversée. Il est entièrement pris par l'idée de posséder une femelle, et toute présence d'un autre mâle déclenche chez lui une violente agressivité. Il se bat de toutes ses forces pour que ses rivaux finissent par renoncer et se résignent à reporter à plus tard leurs chances de féconder eux aussi une femelle (à moins qu'ils ne se rabattent sur des femelles dédaignées par les dominants).

C'est la compétition sexuelle, qui a été particulièrement bien étudiée par Darwin. Celui-ci en a tiré sa théorie de la sélection sexuelle : les mâles dominants sont ceux qui peuvent féconder le plus grand nombre de femelles, en sorte qu'à la génération suivante leur patrimoine génétique se trouve surreprésenté par rapport aux autres.

Le vainqueur qui a su évincer les autres mâles se montre, malgré sa passion, respectueux de la femelle qu'il désire. Celle-ci, de son côté, reste assez placide et seulement agacée par les avances du mâle. C'est seulement lorsqu'elle sera fécondable à coup sûr qu'elle l'acceptera. Le mâle mettra alors toute sa vigueur dans l'accouplement, qui lui apportera une jouissance suprême et une telle dépense nerveuse qu'amaigri et désemparé, il mettra un certain temps à se remettre de ses efforts.

La femelle, aussi placide pendant le coït qu'avant, n'aura pas encore entamé son capital énergétique - qu'elle commencera à utiliser avec la gestation. C'est alors elle qui, pendant de longs mois, va réaliser seule l'ensemble des tâches permettant d'assurer la pérennité de ses gènes et de ceux de ce mâle qu'elle a si peu connu.


Vie sexuelle de nos ancêtres

Doit-on penser que, dans la vie du couple humain primitif, le coït a tenu aussi peu de place que chez les mammifères européens ? Ce qui pourrait conduire à en douter est que la femme est fécondable tout au long de l'année, ce en quoi elle diffère des femelles des animaux, qui ne peuvent être fécondées qu'en période de rut. Certains biologistes estiment d'ailleurs que la disparition chez l'homme du caractère saisonnier de l'activité sexuelle a joué un rôle considérable dans l'évolution des formes sociales primitives. Mais en fait, nous ignorons presque tout de la vie sexuelle de nos plus lointains ancêtres.

Nous n'en savons guère plus sur la vie sexuelle des paysans de l'Ancien Régime - alors que nous sommes un peu mieux renseignés sur celles de la petite minorité que constituaient les membres de la Cour, les oisifs, les libertins et quelques obsédés sexuels. Nous savons seulement que la plupart des artisans et des paysans ne savaient ni lire ni écrire, et qu'ils étaient apparemment très pudiques.

Dans la classe paysanne, alors numériquement la plus importante, la volonté de vivre sans tout sacrifier au sexe était manifeste. Alors que pour les paysans, les vêtements représentaient une des dépenses les plus importantes, on remarque dans le tableau de Le Nain intitulé Famille de paysans que les hommes et les femmes ne laissent apparaître dénudés que leur visage et leurs mains. A la fin du XIXe siècle, quand Van Gogh et Millet peignent de semblables scènes de la vie rurale, la même volonté de cacher toute nudité y apparaît caractéristique, même en pleine chaleur estivale.

Jean-Jacques Rousseau, qui vécut longtemps parmi les paysans, écrit dans l'Émile :

« Il faut avoir vécu chez des peuples grossiers et simples pour connaître jusqu'à quel âge une heureuse ignorance y peut prolonger l'innocence des enfants. C'est un spectacle à la fois touchant et risible d'y voir les deux sexes livrés à la sécurité de leur cœur, prolonger dans la fleur de l'âge et de la beauté les jeux naïfs de l'enfance, et montrer par leur familiarité même la pureté de leurs plaisirs. Quand enfin cette aimable jeunesse vient à se marier, les époux se donnant mutuellement les prémices de leur personne, en sont plus chers l'un à l'autre ; des multitudes d'enfants, sains et robustes, deviennent le gage d'une union que rien n'altère, et le fruit de la sagesse de leurs premiers ans. »

Citons l'exemple de Louis XIV qui, déjà roi de France à vingt ans, devint follement amoureux de Marie Mancini, qu'il voulait épouser. Homme fougueux et viril, il entreprit avec elle de nombreux voyages et lorsque, pour raison d'État, il dut rompre, il pleura toutes les larmes de son corps. Or, cet amour passionné resta pur, et Marie Mancini était encore vierge lorsqu'elle se maria plus tard. Est-ce à dire qu'au XVIIe siècle, la sexualité n'avait pas la place qu'elle occupe aujourd'hui ?

Ouvrons ici une parenthèse à propos du port des vêtements, qui ont toujours eu pour fonction à la fois de protéger des intempéries et de cacher la nudité. Pourquoi l'être humain est-il le seul, parmi tous les animaux, à vouloir cacher sa nudité ? J'écarte l'idée que c'est la religion qui a imposé cette habitude, car partout dans le monde les religions pratiquées n'imposent que des mœurs qu'approuvent spontanément la majorité des fidèles - faute de quoi elles ne sont plus pratiquées.

L'une des choses qui différencient l'homme de l'animal est son imagination. Un chien reste parfaitement indifférent à l'image d'une chienne photographiée dans des poses qu'il considérerait dans la réalité comme attirantes, alors qu'un homme peut éprouver devant des photos de femme nue de fortes émotions. La raison en est que le chien n'a pas d'imagination. On peut y voir l'amorce d'une explication : si l'homme cache sa nudité, c'est pour ne pas stimuler outre mesure la capacité d'imagination qui lui est propre. Souvenons-nous de l'épisode biblique du fruit défendu :

« ... alors leurs yeux s'ouvrirent, et se voyant nus, ils cachèrent leur nudité. » (Gen. 3,7). S'il est un "arrachement à la nature", incontestable et universel, ce serait donc bien celui-là.

Toutes les communautés humaines bien organisées pour se perpétuer on cherché à mettre un frein au plaisir des sens qui s'écarte de sa finalité naturelle. La pudeur, le soin apporté à cacher sa nudité, font partie de ces moyens. Les citoyens des sociétés décadentes n'ont au contraire jamais cessé d'imaginer mille moyens de jouir en contrevenant aux exigences de la perpétuation. On le constate de nos jours à tout instant. Même les enfants ne sont plus voulus pour maintenir et transmettre nos vertus familiales, mais simplement pour nous distraire - comme les animaux de compagnie -, quand ils ne sont pas tout simplement refusés au prétexte qu'ils constitueraient une charge trop lourde.


Féminisme

Nous venons d'étudier la finalité du couple et celle du coït chez les animaux. Nous avons vu l'importance de la copulation pour le mâle, alors même que, dans certains cas extrêmes, il ne peut s'agir que d'une copulation unique qui met inexorablement fin à son existence. C'est ainsi que, chez la mante religieuse, la femelle, au moment de la copulation, entreprend de dévorer la tête du mâle tandis que l'abdomen de celui-ci continue son travail. Inutile à l'insémination, cette tête donne des forces à la femelle et nourrit ses œufs. La nature n'aime pas le gaspillage !

Chez les mammifères, l'orgasme du mâle est tout à fait comparable à celui de l'homme. Chez la femelle, il n'existe pas. Le mâle est comme un jardinier qui travaille dur pour semer, alors que la terre qui reçoit les graines est passive, n'entamant son travail qu'après l'ensemencement pour faire germer les graines et apporter de la nourriture aux plantes. Pour les mâles des mammifères comme pour l'homme, les choses sont liées : c'est l'éjaculation de la semence nécessaire à la fécondation qui provoque la jouissance. Pas d'éjaculation, pas de plaisir, pas de fécondation. Par contre, chez la femelle, un éventuel plaisir ne changerait rien à sa capacité d'être fécondée. Il est biologiquement inutile.

Les féministes, obsédées par l'idée de parité, n'admettent évidemment pas cette différence naturelle. Elles la trouvent scandaleuse, estimant que les hommes et les femmes doivent tendre vers l'identité dans ce domaine, comme dans bien d'autres. Aussi prétendent-elles que l'orgasme féminin est tout à fait semblable à l'orgasme masculin, et qu'il procure un plaisir équivalent. Et comme il n'existe chez aucune femelle mammifère, elles affirment que l'orgasme féminin procède de cet "arrachement à la nature" qui fait la grandeur de l'être humain. Peu importe qu'il soit parfaitement inutile à la procréation s'il procure un merveilleux plaisir facile à obtenir, et gratuit !

Gratuit, oui, mais pas si facile à obtenir. Les sexologues déclarent qu'une femme qui n'éprouve pas d'orgasme est frigide, et que c'est une infirmité qu'il faut soigner. Peu importe à leurs yeux que cette femme soit en pleine santé, qu'elle aime sincèrement son mari, et qu'elle soit heureuse d'avoir des enfants. Au fait, combien y a-t-il de femmes qui sont ou se déclarent frigides ? Les enquêtes à ce sujet sont souvent contradictoires.

Aux États-Unis, le célèbre Rapport Hite sur la sexualité des Américaines fait néanmoins autorité. Avec de nombreuses collaboratrices, Shere Hite a effectué une enquête approfondie dans laquelle nous lisons : « Des femmes qui croient avoir des orgasmes en faisant l'amour n'en ont sans doute pas. De toute façon l'orgasme, qu'il soit obtenu par le coït ou autrement, et quelles que soient les différences de perception, ne peut avoir qu'une origine fondamentale : il est toujours dû, quelles que soient les modalités, à la stimulation clitoridienne. »

Si les femmes n'éprouvent pas vraiment d'orgasme pendant le coït et si, d'autre part, l'idéologie dominante affirme qu'il est anormal de ne pas en avoir, quelle valeur accorder aux sondages posant la question : « Éprouvez-vous un orgasme pendant le coït ? » Accepte-t-on de gaieté de cœur de se déclarer frigide, donc infirme, à un enquêteur ? Faut-il alors se fier au témoignage des hommes ? C'est tout aussi douteux. Certes, pour ce qui les concerne, il n'y a pas d'ambiguïté : ils éjaculent ou non, et il ne peut y avoir le moindre doute sur la cause et la preuve de leur orgasme. Par contre, si leur vanité est davantage satisfaite par le fait de susciter le plaisir chez leur partenaire, celle-ci peut le simuler avec la plus grande facilité. Les prostituées qui n'éprouvent strictement rien pendant leurs rapports sexuels savent très bien faire croire à leurs clients qu'elles montent au septième ciel.

Autrefois, dans l'immense masse des artisans et des paysans, les femmes éprouvaient-elles l'orgasme, ou étaient-elles passives au moment du coït ? A cette époque, on comparait l'homme à un torrent et la femme à un lac. De nos jours, le plaisir sexuel doit être réciproque, conception assez récente. Avant la Deuxième Guerre mondiale, une chanson qui eut un très grand succès disait : « Il m'a aimée toute la nuit, mon légionnaire ». On suppose qu'aujourd'hui il faudrait écrire : « Nous nous sommes aimés toute la nuit ».

Pour en revenir à ce mystérieux orgasme que les femmes les plus évoluées prétendent obtenir avec un vibromasseur mieux qu'avec un partenaire masculin, il est certain qu'il est difficile à déclencher pendant le coït. Je lis d'ailleurs dans un magazine suisse, sous la plume de Michel Germer, psychiatre, psychothérapeute et sexologue : « Chez l'animal, l'éjaculation précoce est pratiquement la règle. Question de survie de l'individu et de l'espèce. L'homme a dû passer par là aussi, d'ailleurs, à l'époque où il copulait dans une nature hostile au nez de ses prédateurs. En fait, l'éjaculation précoce n'est devenue un problème qu'à partir du moment où l'acte sexuel n'a plus été considéré uniquement comme un moyen de perpétuer l'espèce, mais comme une source de plaisir. La définition officielle la plus récente de ce trouble est d'ailleurs exemplaire : elle parle d'une "incapacité à différer suffisamment l'éjaculation pour que les deux partenaires trouvent le plaisir dans les rapports sexuels" ».

Ce texte nous montre clairement que lors d'un coït normal un homme viril éjacule dès la pénétration - ce qui la termine -, comme c'est toujours le cas chez les animaux sauvages. Dès lors, un tel coït ne peut provoquer un orgasme chez la femme. La frigidité n'est donc pas une infirmité. Peu importe, diront les féministes, les sexologues et beaucoup d'hommes. Ce qui compte, c'est d'avoir trouvé une nouvelle source de plaisir. J'en suis tout à fait d'accord, à condition que cela soit sans conséquence sur le génotype qu'ils vont transmettre.


Des hommes de moins en moins virils ?

Or, lorsque j'observe la publicité que l'on trouve dans les magazines, je vois des pages entières consacrées à des thèmes comme celui-ci : « Vous avez des problèmes d'érection ? Parlez-en à votre médecin ». Je vois également des pages entières proposant des dessous féminins de plus en plus affriolants, aguicheurs, excitants, provocants. On a l'impression que tout en étant de plus en plus obsédés par le sexe, les hommes sont de moins en moins virils - ce qui n'est pas contradictoire.

Dans le même temps, 15 % des couples européens se découvrent stériles, et beaucoup plus encore rencontrent des difficultés de toutes sortes pour avoir un enfant. Le sperme perd régulièrement de son pouvoir de fécondation, sans que les chercheurs puissent s'accorder sur les causes de cette détérioration. Un mariage sur deux s'achève sur un divorce. Plus d'un million et demi de femmes se plaignent chaque année d'être battues par leur conjoint. Dans les grandes villes, comme Paris, la moitié des logements sont occupés par une personne seule. Solitude, frustration, échecs : est-ce là le véritable bilan de la libération sexuelle ?

De plus en plus d'hommes et de femmes, enfin, se déclarent ouvertement homosexuels. Même s'ils en ont l'impression, il n'ont pas choisi librement cette orientation, car ils sont nés comme ça. Cette désorientation sexuelle innée de plus en plus fréquente chez les jeunes générations est-elle liée à de nouvelles pratiques sexuelles qui feraient évoluer les patrimoines génétiques vers une sorte de bisexualité des êtres humains ? C'est peut-être une évolution heureuse sur le plan du plaisir, mais qu'en est-il de la perpétuation des sociétés humaines ?


IX
LA PARITÉ


La parité, selon le Petit Robert, c'est le fait d'être pareil, et selon le Petit Larousse, l'égalité parfaite. L'idée à l'œuvre dans la parité, c'est donc celle de "Mêmeté". Poussant l'idéal égalitariste jusqu'à ses dernières conséquences, les féministes revendiquent aujourd'hui la parité absolue entre les hommes et les femmes. Le problème est que, de toutes les espèces de mammifères, c'est très certainement chez l'être humain que l'on rencontre les plus grandes différences physiques entre mâles et femelles. C'est bien pourquoi tous les sports de compétition, même ceux qui ne sont pas principalement fondés sur la force musculaire, comme le tennis de table ou l'escrime, comportent deux catégories, masculine et féminine. Voilà au moins un domaine professionnel où la parité est impossible. Il n'apparaît pas que les sportives se plaignent de cette ségrégation.

Tournons-nous maintenant vers les métiers manuels, les professions intellectuelles et, enfin, les activités artistiques - étant entendu que, lorsque je parle de métiers manuels, j'entends ceux qui utilisent avant tout les mains pour exécuter le travail, ce qui n'empêche pas ces mains d'être commandées par l'intelligence.

Dans ma vie, j'ai beaucoup fréquenté les entreprises du bâtiment. Parmi les maçons ou les couvreurs, je n'ai jamais rencontré de femmes. Je suis allé également très souvent dans les supermarchés, mais aux caisses je n'ai pratiquement jamais vu d'hommes. Cela signifie-t-il que les patrons d'entreprises du bâtiment sont d'affreux machistes et ceux des grandes surfaces de farouches féministes ? Évidemment pas. Seule la sélection suivant les aptitudes explique cette différence. Les hommes sont plus aptes aux travaux réclamant force et endurance, tandis que les femmes ont une dextérité manuelle très supérieure à celle des hommes, comme n'importe quel chef d'entreprise a pu le constater. Voilà apparemment un coup dur pour la sacro-sainte parité !

Dans l'immense peuple des travailleurs manuels d'autrefois s'était constituée une division du travail suivant les aptitudes de chacun des deux sexes. C'est ainsi que, chez les paysans, il n'existait parmi les hommes aucun mépris pour les travaux du ménage et de la basse-cour, ainsi que pour l'éducation des enfants, qui étaient réservés aux femmes.

Celles-ci, en revanche, n'enviaient pas les hommes de se consacrer par tous les temps aux labours, aux semailles, à la fenaison et à d'autres très durs travaux. Ce partage du travail, qui n'a jamais été codifié par les autorités civiles ou religieuses, était librement consenti. Bien entendu, il y a toujours eu des exceptions à la règle, mais surtout lorsque nécessité faisait loi. Pendant la Première Guerre mondiale, par exemple, la plupart des paysans français étant au front, beaucoup de femmes durent se substituer à eux pour maintenir l'activité de leurs exploitations. Mais dès le retour des soldats, la répartition du travail redevint ce qu'elle était auparavant.

C'est le progrès technologique qui, en réduisant de plus en plus le travail manuel, en provoquant la diminution du temps travaillé et, par suite, l'augmentation des loisirs, a fait progressivement disparaître cette division du travail existant depuis le néolithique. Contrairement à ce qu'imaginent ses représentantes, le féminisme n'eut aucun rôle dans cette évolution.

L'oisiveté s'est peu à peu développée au point que s'est vite posée la question de savoir comment se distraire pendant de longues périodes d'inactivité. Les plaisirs du sexe furent une des manières de meubler cette oisiveté. La femme qui, comme chez tous les mammifères, était d'abord à l'origine une mère élevant ses enfants, devint alors principalement une partenaire dans les ébats amoureux. De passive, on l'invita à devenir active, comme les courtisanes. Sur ce plan-là, la parité a bel et bien été réalisée. Mais cette parité, ce sont les hommes qui l'ont voulue, et il serait également absurde d'y voir une victoire du féminisme.

Venons-en aux activités manuelles autres que professionnelles. Pour les femmes, il s'agit notamment de s'occuper des enfants, surtout de la naissance jusqu'à l'école, de faire les petits achats, la cuisine, la vaisselle, de décorer le logement et de le tenir propre, de faire un peu de couture. Sans doute peu douées pour ces travaux, car elles sont généralement des femmes viriles, les féministes les considèrent volontiers comme dégradants, à l'inverse des activités intellectuelles à leurs yeux plus gratifiantes. C'est là une opinion que ne partagent assurément pas la majorité des femmes, notamment toutes celles qui, travaillant en usine et soumises à des tâches aussi fastidieuses que répétitives, ne peuvent guère y manifester leur sens de l'initiative, voire leur fantaisie et leur imagination.

Gérer un ménage, faire les courses, la cuisine, confère une liberté de choix et d'organisation du temps qui n'existe pas dans le travail professionnel. Ce qui n'est guère admissible, en revanche, c'est de contraindre les femmes à avoir cette activité après une journée fatigante en entreprise - question que les féministes ne posent que bien rarement.

Le partage équitable du travail suivant les aptitudes, qui s'était établi autrefois dans la paysannerie, n'existe plus aujourd'hui. Les travaux effectués hors du cadre professionnel devraient donc être partagés dans la mesure du possible, suivant les capacités. La solution serait de supprimer tout travail manuel demandant du savoir-faire. La cuisine se limite déjà souvent à réchauffer des plats préparés, le linge et la vaisselle sont lavés à la machine, on ne raccommode plus (on jette), on ne tricote plus, etc. Malgré cela, le partage du travail domestique est rarement réalisé, et la femme y est beaucoup plus active que l'homme. Et le savoir-faire, hier précieusement transmis de génération en génération, se perd dans des proportions souvent dramatiques.


Le langage

Une autre importante différence entre les hommes et les femmes s'est révélée lors de l'invention du langage. Chez les êtres humains primitifs, les conversations étaient sans doute limitées faute de moyens. Mais très vite, les femmes y ont acquis des capacités surclassant celles des hommes. A tous les tests qu'on utilise aujourd'hui, les femmes obtiennent de meilleurs résultats pour les épreuves faisant appel à la verbalisation, les hommes obtenant plutôt les leurs dans celles reposant sur la spatialisation. On sait en outre que, dans la petite enfance, les filles ont tendance à parler plus tôt que les garçons et disposent d'un vocabulaire plus étendu.

Cette différence a une incidence évidente sur le plan professionnel : les femmes sont généralement préférées aux hommes pour toutes les tâches de communication (secrétariat, relations publiques, attachées de presse, etc.). Mais il y a aussi des répercussions dans les rapports entre les sexes. On considère de nos jours que les femmes parlent en moyenne trois fois plus que les hommes, si bien que les conversations deviennent parfois difficiles, les hommes se plaignant que les femmes racontent trop de choses qui ne les intéressent pas, et celles-ci trouvant que les hommes ne les écoutent pas suffisamment.

Autrefois, dans certaines régions de France - notamment en Provence, où le modèle démographique de la famille élargie (ou communautaire) a longtemps subsisté - les fermes abritaient un grand nombre de couples car le travail de la terre exigeait une nombreuse main-d'œuvre. Pendant le travail aux champs, les femmes restées à la maison préparaient le repas. À midi, les hommes de retour s'attablaient et les femmes les servaient, en restant debout.

Pour les féministes, cette coutume était le comble de l'horreur : des épouses rabaissées au rang de servantes ! En réalité, cet usage permettait de diminuer le temps d'immobilisation des hommes, qui retournaient plus vite au travail. D'ailleurs, une fois les hommes repartis, les femmes s'asseyaient et mangeaient en prenant leur temps, bavardant sur des sujets qui les intéressaient. C'était une bonne organisation.


Activités intellectuelles

Qu'en est-il des professions et activités intellectuelles ? Pour les professions, on peut distinguer deux catégories : celles pour lesquelles le diplôme donne à vie un statut et assure une carrière, et celles pour lesquelles le diplôme n'est pas indispensable et sert avant tout d'entrée en matière, de pré-sélection partielle, les références professionnelles présentées à l'embauche fournissant des indications beaucoup plus significatives.

Toute carrière dépend en fait de l'aptitude à bien exercer sa profession, de la réussite sur le terrain. Dans le privé, de très nombreux salariés sans diplôme ont eu des réussites spectaculaires.

Mais les féministes n'ont pas manqué de remarquer que, dans les études, les filles réussissaient plutôt mieux que les garçons. Aussi sont-elles plus favorables au système utilisé dans la fonction publique, où la sélection se fait une fois pour toutes à l'entrée et où diplômes et connaissances théoriques déterminent la carrière. Elles s'offusquent, à l'inverse, de constater que dans les entreprises privées la parité qui existe chez les fonctionnaires n'est pas de mise, et accusent les employeurs du secteur privé d'être d'affreux machistes qui font passer leur phallocratisme avant leurs intérêts.

La vraie question qui se pose est la suivante. Ou bien la hiérarchie fixée par la réussite scolaire coïncide exactement avec celle que détermine la réussite dans la vie réelle, et alors tous les patrons du privé sont effectivement des machos, ou bien cette hiérarchie établie par diplômes et concours ne révèle qu'une partie des aptitudes et des qualités permettant la réussite professionnelle, et le système de recrutement et de garantie de carrière de la fonction publique est aberrant, car il favorise les inaptes et empêche ceux qui se révèlent les plus efficaces sur le terrain de progresser comme ils le méritent.

Le féminisme égalitaire, qui revendique la parité entre les hommes et les femmes, est lui aussi l'héritier de ce siècle des Lumières où un Condorcet pouvait déclarer qu' « il n'y a entre les deux sexes aucune différence qui ne soit l'ouvrage de l'éducation. » L'idée fut reprise au XXe siècle par Simone de Beauvoir, déclarant sans rire : « On ne naît pas femme, on le devient ».

Une telle affirmation signifiait que l'éducation, c'est-à-dire l'acquis, était seul déterminant, tandis que toutes les capacités innées n'étaient que des préjugés. Elle opérait donc un total renversement de valeurs, puisqu'elle prenait à contre-pied, non seulement la sagesse populaire telle qu'elle s'exprime dans les fables et les dictons, mais les certitudes bien établies de tous ceux qui, durant des siècles, avaient pu constater dans tous les domaines la réalité d'une prépon-dérance de l'hérédité.

Cette idée intellectuelle du tout-acquis s'imposa pourtant progressivement, sans doute en raison de son caractère optimiste, donc séduisant. Elle fut par la suite encore renforcée par les théories de Sigmund Freud, qui prétendit que toutes les bizarreries du comportement s'expliquaient elles aussi par l'acquis, en l'occurrence par les traumatismes de la petite enfance.

Malheureusement pour cette idéologie devenue domi-nante, les progrès de la biologie vinrent bientôt s'inscrire en faux contre l'idée que les hommes sont à la naissance une table rase ou une cire vierge, malléable à volonté.

Les chercheurs ont d'abord élucidé (avec Gregor Mendel) les lois de l'hérédité, puis déchiffré (avec Crick et Watson) la nature exacte du code génétique. Ils ont ainsi pu constater que notre patrimoine génétique se retrouve dans la moindre cellule de notre corps, dans nos cheveux, dans nos ongles, dans nos sécrétions : salive, transpiration, sperme, etc. On a aussi découvert qu'il existait des maladies génétiques (innées et non acquises), ainsi que des prédispositions héritées à en contracter d'autres. Certaines de ces affections sont aujourd'hui soignées par la thérapie génique ou par d'autres traitements appropriés.

Un certain nombre de biologistes sont allés plus loin et ont fini par reconnaître que notre caractère, notre intelligence, nos aptitudes et nos goûts dépendent aussi - en grande partie du moins - de nos gènes, ainsi que l'ont démontré les études sur les enfants adoptés et les vrais jumeaux. Les mêmes, grâce à la biologie moléculaire, aux neurosciences et à l'imagerie cérébrale par résonance magnétique, ont constaté que le cerveau des hommes et celui des femmes présente dès la naissance de nombreuses différences structurelles.

Condorcet s'est donc trompé du tout au tout, ce qui n'a pas empêché certains intellectuels de poursuivre dans la même voie où s'obstinent aujourd'hui encore des journalistes ou des sociologues qui n'ont aucune connaissance scientifique de la question.

Quant aux thèses de Freud, depuis longtemps réfutées par la recherche, elles continuent à faire les beaux jours des magazines féminins. La psychanalyse freudienne, qui se voulait d'abord une thérapie, n'a pourtant jamais guéri personne, sauf en agissant à la façon d'un placebo. De nos jours, elle tend d'ailleurs à abandonner toute ambition thérapeutique. Elle prétend que les concepts inventés par Freud permettent surtout de mieux se connaître, à l'instar de bien d'autres grilles d'investigation psychologique. Pourquoi pas ?


On imite ce qu'on admire

On imite ce qu'on admire, ceux qui vous paraissent supérieurs. Il y avait autrefois des métiers d'hommes et des métiers de femmes - le principal étant celui de mère de famille. Nul ne songeait alors à se demander lesquels étaient supérieurs aux autres. Pas une Bretonne ne caressait le rêve de devenir capitaine au long cours ou n'aurait considéré comme une promotion de pouvoir le devenir. Aucun homme ne songeait, de son côté, à se faire homme au foyer.

Pour une femme, vouloir faire un métier d'hommes, c'était reconnaître implicitement sa supériorité sur les métiers ou activités de femmes. Et c'était aussi ridiculiser la grande majorité des femmes qui n'éprouvent nullement le désir de devenir marin, aviateur, militaire, policier, pompier, coureur automobile ou chef d'entreprise. Il n'en est plus de même actuellement, la grande idée des féministes étant que les métiers d'hommes doivent s'ouvrir aux femmes pour cesser d'être des privilèges.

Tous ces métiers, toutes ces professions, toutes ces activités qui tendent aujourd'hui à devenir bisexuelles suscitent une impression de profond désordre, un sentiment d'inversion ou de confusion des valeurs admises. Il ne faut pas oublier en effet que bien des activités autrefois spécifiquement masculines, comme celle de soldat, furent organisées en fonction des caractéristiques de ce sexe. Imaginez des soldats marchant librement sur une route. L'un d'eux a besoin d'uriner. Il s'arrête, tourne le dos à ses camarades, ouvre sa braguette et fait ses besoins. Une femme soldat en treillis doit se déculotter et aller s'accroupir derrière les buissons. Cela peut poser des problèmes...

Les féministes prétendent que l'histoire des femmes se ramène à leur mise en servitude par l'ordre mâle, c'est-à-dire par le patriarcat dominant. C'est oublier que de tous temps, les femmes ont exercé une très forte influence sur les hommes, et qu'elles ont souvent fait montre pour ce faire d'une adresse extraordinaire. « Ce que femme veut, Dieu le veut », disait-on naguère.

Combien d'hommes n'ont pas tout sacrifié à la passion qu'ils éprouvaient pour une femme ? Les féministes affirment aujourd'hui que les femmes doivent être autonomes - au risque de devenir d'autant plus vulnérables. Pourtant, quand on étudie les siècles qui nous ont précédés, on s'aperçoit qu'un grand nombre de femmes ont joué dans le passé un rôle éminent. Ce n'est plus le cas aujourd'hui, depuis qu'elles aspirent à la parité.

Dans de nombreux pays - le cas de la France étant particulier, du fait de la loi salique - le pouvoir suprême pouvait échoir à une femme, reine ou impératrice. On se souvient d'Isabelle la Catholique, d'Élisabeth d'Angleterre, de la Grande Catherine et de tant d'autres. Jeanne d'Arc passait pour n'être qu'une simple bergère. La noblesse d'épée, qui représentait ce qu'il y avait de plus spécifiquement masculin dans le royaume, finit pourtant par accepter de la voir prendre le commandement de l'armée.

Mais il est inutile de poursuivre cette énumération : chacun sait bien que l'histoire de l'Europe fut constamment marquée par d'innombrables femmes dont les noms et les qualités demeurent dans les mémoires. En sera-t-il de même des femmes de notre temps, qui bénéficient pourtant de l'égalité des droits ?

Les féministes se recrutent presque exclusivement chez des intellectuelles ou des femmes physiquement et psychologiquement peu féminines, qui ne représentent qu'une minorité. Quoi qu'elles en disent pour satisfaire aux modes, la plupart des femmes sont parfaitement heureuses de vivre à la façon des femmes, et non en voulant imiter les hommes. Si certaines s'épanouissent incontestablement dans leur travail, beaucoup regrettent d'être obligées, pour des raisons purement matérielles, de cumuler leurs obligations professionnelles et celles de leur foyer. Presque toutes s'emploient à séduire, voire à "manœuvrer" les hommes, en recourant aux façons de faire qui ont toujours été les leurs. Aux États-Unis, alors que ce sont principalement les hommes - financiers, spéculateurs, chefs d'entreprise - qui font de l'argent et parviennent parfois à amasser des sommes considérables, ce sont les femmes qui possèdent les deux tiers de la fortune américaine. Bel exemple de la manière dont le sexe faible sait agir sur le sexe fort.

Pour en terminer sur ce point, notons qu'il existe d'autres activités intellectuelles que les activités professionnelles au sens strict. C'est le cas du bridge, qui donne lieu régulièrement à des championnats séparés pour hommes et pour femmes. Les féministes n'ont jamais demandé que cesse cette discrimination. Et pour cause : tout comme pour les disciplines sportives, elles ne veulent pas perdre les avantages qui sont liés à cette situation.


Dans le domaine artistique

Qu'en est-il maintenant de la parité dans le domaine artistique ? Quand on lit la vie de Molière, on s'aperçoit qu'il existait de son temps un nombre équivalent de comédiens et de comédiennes. Les auteurs, en revanche, étaient presque tous masculins. En revanche, sous l'Ancien Régime, il était de coutume dans l'aristocratie et la haute bourgeoisie d'apprendre aux filles à jouer d'un instrument de musique - rarement aux garçons, sauf s'ils en exprimaient le désir. Contrairement à aujourd'hui, on respectait toujours les vocations et les jeunes savaient ce qu'ils voulaient.

Puisque les filles apprenaient la musique plus souvent que les garçons, on aurait donc pu penser que la majorité des compositeurs serait fournie par leur sexe. Malheureusement, la créativité ne s'apprend pas et, à quelques exceptions près, comme Élisabeth Jacquet de La Guerre à la fin du XVIIe siècle ou Lili Boulanger au début du XXe, force est de reconnaître que la composition musicale a toujours été essentiellement masculine ; ce n'est que dans le domaine de l'exécution que la parité existe. Et s'il est vrai que la peinture, la sculpture et surtout la littérature ont permis à un plus grand nombre de femmes de faire montre d'un authentique talent créateur, de Madame de La Fayette à Camille Claudel, Marguerite Yourcenar et tant d'autres, celles-ci n'en sont pas moins restées minoritaires dans ces disciplines.

Toute civilisation est un mélange de sciences, de techniques et d'activités artistiques. Or, ces trois domaines n'évoluent que par la création, l'innovation, l'invention, dont la fréquence et l'importance varient suivant les époques et les peuples. L'idée inventive n'est pas le résultat d'une éducation particulière. Modeste ou immense, elle apparaît dans tous les milieux sociaux, de manière irrépressible. C'est grâce à elle que l'espèce humaine a quitté, pour le meilleur ou pour le pire, sa vie primitive pour devenir ce qu'elle est de nos jours. Or, il est incontestable que l'idée inventive est masculine. La consultation de tous les brevets d'invention le prouve. C'est là sans doute la principale différence entre l'homme et la femme. Et elle semble irréductible, parce qu'elle est innée. On ne peut parler de parité sans la prendre en compte. Mais comme les bienfaits des innovations sont fort discutables, cette différence de capacité ne plaide pas forcément en faveur des hommes !


La parité : une vue de l'esprit

Je n'ai évidemment pas voulu, dans ce chapitre, combattre la parité au nom d'une quelconque supériorité masculine, mais simplement montrer qu'elle est une vue de l'esprit. L'idée d'améliorer la condition féminine en la faisant évoluer vers une parité qui n'est jamais qu'un alignement sur le modèle masculin, et qui entraîne une indifférenciation des rôles sociaux féminins et masculins, est une erreur et une utopie. Les femmes du XXIe siècle ne sont certainement pas plus heureuses, au bout de plusieurs décennies de féminisme, que celles des siècles précédents. Quand on sait que 50 % des couples divorcent, que la moitié des logements des grandes villes sont occupés par des célibataires, et qu'on recense en France plus de 1,5 millions de femmes battues - sans compter celles qui cachent leur détresse - , on ne peut pas dire que la parité leur ait vraiment apporté le bonheur.


 

 


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