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L'ÉDUCATION À TRAVERS
LES ÂGES
ÉDUQUER, FORMER, INSTRUIRE
Prenons quelques définitions tirées des dictionnaires
les plus courants, comme le Petit Robert et le Petit Larousse.
Petit Robert :
Éducation : « Mise en uvre des moyens propres
à assurer la formation et le développement d'un être
humain. » Formation : « Éducation intellectuelle
et morale d'un être humain. »
Instruction : « Action d'apprendre ce qu'il est utile ou
indispensable de savoir. Action de former et d'enrichir l'esprit.
»
Petit Larousse :
Éducation : « Action de former, d'instruire.
» Instruction : « Action d'instruire, de donner des
connaissances nouvelles. » Former : « Éduquer,
façonner par l'instruction, l'éducation. »
On constate qu'éduquer, c'est former et instruire, qu'instruire,
c'est former et éduquer, et que former, c'est éduquer
et instruire ! On tourne en rond. Le flou de ces définitions
vient de l'habitude qu'ont certains intellectuels de définir
les mots par d'autres mots, l'abstrait par l'abstrait, sans jamais
se préoccuper du concret.
Or, le concret a précédé l'abstrait, et ce
sont les choses qui ont donné naissance aux mots. Tant que
les mots sont restés associés aux choses qu'ils désignaient
et définissaient, la compréhension entre les êtres
était facile. Mais à partir du moment où ils
ont entrepris de mener une vie indépendante, l'ambiguïté
est devenue la règle. Dans ce domaine comme dans les autres,
il me paraît donc nécessaire de revenir au concret.
Qu'en est-il de l'éducation dans le monde animal ? A l'âge
adulte, les animaux déploient une activité qui demande
souvent un savoir-faire extraordinaire. Construire une toile d'araignée
- chacune étant différente, mais ayant la même
fonction de piéger des insectes ailés - représente
une prouesse technique. Certains hyménoptères vont jusqu'à
pondre un uf à l'intérieur de l'insecte qu'ils
ont paralysé, puis le mettent dans un terrier fermé.
Ainsi la larve, en naissant, trouvera de la nourriture fraîche.
La piqûre paralysante, sans venin, doit se faire à un
endroit très précis que l'hyménoptère
connaît très bien. Il ne peut évidemment avoir
appris tout cela de ses parents.
Chaque insecte possède donc un extraordinaire savoir-faire
inné, qui assure sa vie et sa perpétuation, alors qu'il
ne reçoit aucune éducation. Il en va de même pour
les reptiles, les batraciens, les poissons...
Étudions d'un peu plus près le cas des oiseaux. Ce
ne sont pas les parents qui apprennent à leurs petits à
voler ou à construire un nid, lesquels sont chacun dans leur
genre de merveilleuses réalisations techniques. Certains oiseaux
disposent d'une certaine autonomie jusqu'à l'âge adulte,
par exemple les gallinacés. On peut sans doute penser qu'une
petite perdrix, en voyant sa mère choisir certains aliments,
apprend à les préférer par imitation, car celle-ci
joue certainement un rôle chez les animaux les plus évolués.
Mais l'imitation a ses limites ; on s'en rend compte en regardant
une poule gratter la terre pour trouver des vermisseaux et ses poussins
en faire autant. Cette même poule peut en effet couver des ufs
de canard et continuer à s'occuper des canetons jusqu'à
l'âge adulte. Cette mère poule aura beau gratter la terre,
les canetons ne la gratteront pas et la nourriture qu'ils recherchent
sera différente. Voyant les canetons s'approcher de l'eau,
la poule poussera des cris d'effroi, ce qui n'empêchera pas
ceux-ci de plonger et de nager comme si on le leur avait appris. Cela
démontre que, chez les animaux, l'inné est beaucoup
plus fort que l'acquis.
Chez les oiseaux vivant en groupe, il existe aussi un instinct qui
les incite à vivre en communauté et à obéir
au dominant, sans qu'on le leur ait appris. Chez les mammifères
vivant en communauté, un autre don inné permet aux petits
d'apprendre à identifier leurs ennemis, comme leurs parents
et leurs ancêtres l'ont toujours fait avant eux.
Il en était ainsi chez l'homme primitif, quand aucune invention
ne le distinguait encore de l'animal : le savoir inné était
suffisant pour lui permettre de vivre et de se perpétuer. Cependant,
dès que l'homme commença à inventer, chaque invention
représenta une technique qu'il lui fallut transmettre par apprentissage.
Faire un feu, par exemple, exigeait d'apprendre à choisir des
matériaux combustibles et des silex susceptibles de produire
des étincelles en les frappant d'une certaine façon.
Si le savoir instinctif se transmet par les gènes, comme chez
tous les animaux, le savoir inventé ne se transmet que par
l'éducation.
Sans doute n'est-il pas toujours aisé de faire la part de
l'inné et de l'appris. On peut cependant tenir pour assuré
que les émotions suscitées par la perception de nos
cinq sens - c'est-à-dire ce que nous voyons, entendons, sentons,
goûtons et touchons - procèdent de l'inné. Nous
pouvons tout au plus masquer, travestir ces émotions afin de
les rendre plus conformes à ce qui nous valorise aux yeux de
notre entourage. La culture ne forme pas le goût, mais apprend
ce qu'il est séant de ressentir.
A l'époque où furent inventées les premières
techniques, existait-il un langage ? Nul ne le sait. Ce qui est certain,
c'est que les mots n'ont pas été inventés pour
transmettre un savoir, mais pour communiquer des informations utiles
sur ce que l'on ne pouvait immédiatement montrer. La présence
aux alentours d'un dangereux prédateur, par exemple, devait
être communiquée au groupe par celui qui l'avait vu à
l'aide de mots le désignant. Il en allait de même pour
une proie, un gisement de nourriture, etc.
C'est en utilisant leur don d'imitation que les enfants ont commencé
par apprendre toutes les techniques inventées. Les explications
orales étaient inutiles. En France, jusqu'au XVIIIe siècle,
les activités des artisans et des paysans étaient d'ailleurs
essentiellement utilitaires. Elles permettaient de vivre normalement,
c'est-à-dire de manger, de se vêtir, de se loger pour
se protéger des intempéries et pour dormir. L'éducation
par imitation concernait toutes les activités concrètes,
le savoir-faire comme le savoir-vivre, aussi bien la production de
biens de consommation matériels que de biens artistiques ou
intellectuels. C'était l'apprentissage par transmission du
savoir de celui qui savait faire, sans intermédiaire.
Le laboureur apprenait à labourer à son fils, le menuisier,
le maçon, le charpentier, l'artiste peintre, le sculpteur,
le musicien enseignaient à leurs apprentis, les prêtres
étaient formés par d'autres prêtres, les notaires
éduquaient leurs clercs, etc.
Seule l'oisiveté pouvait permettre des activités désintéressées,
comme enrichir son esprit. Mais l'oisiveté, le temps libre,
ne concernait qu'une infime minorité fortunée.
Toutes ces formations professionnelles avaient deux points communs.
D'abord, le nombre d'élèves était minime pour
chaque enseignant. Bien souvent, comme le montre l'Émile de
Rousseau, le professeur n'avait qu'un élève. Cette formation,
d'autre part, se faisait toujours sur le terrain et la mise en pratique
de ce qui était enseigné s'effectuait sans délai.
Un menuisier montrait à son apprenti comment on rabotait, le
mettait à l'épreuve, rectifiait éventuellement
ses maladresses, puis continuait à lui donner des travaux de
rabotage. Quand il y avait des principes à tirer et à
respecter concernant ce type de travail, ils provenaient avant tout
de l'observation. On allait toujours de la pratique à la théorie,
du concret à l'abstrait.
Il en allait de même, pour les filles, de l'enseignement du
savoir-vivre et des savoir-faire. La gestion domestique, les travaux
d'entretien de la maison, l'art culinaire, la confection des vêtements
et leur raccommodage, la lessive, etc., ainsi que toutes les règles
de politesse, sans compter ce qui concernait spécifiquement
la maternité, tout cela formait d'ailleurs un ensemble de connaissances
considérable, qui s'apprenait dès l'âge de sept
ans.
Une autre grande caractéristique de cette époque se
rapporte à la fabrication des objets, depuis les plus petits
- cuillères, fourchettes, couteaux, verres et pichets -, jusqu'aux
plus grands, tels que les voitures à chevaux, les navires ou
les maisons. Cette caractéristique était un souci de
beauté. On s'efforçait alors de joindre l'agréable
à l'utile, l'esthétique au fonctionnel. Pour ne citer
qu'un exemple, les navires avaient tous leur figure de proue, alors
que nos bateaux modernes, navires de pêche ou de guerre, cargos
et paquebots, sont exclusivement fonctionnels, comme le sont aussi
les gratte-ciel, alors que les cathédrales, les châteaux
forts ou même les plus simples demeures faisaient autant de
place à l'art qu'aux exigences de la défense, du culte
ou du confort domestique. On dépensait finalement beaucoup
plus pour la beauté que de nos jours. Les anciens villages
qui subsistent encore de cette époque sont un plaisir des yeux
auquel ne saurait évidemment se comparer la sensation qu'on
éprouve dans nos banlieues modernes...
Le savoir-dire plutôt que
le savoir-faire
Abordons maintenant le grand changement dans l'éducation qui
mit un terme à l'éducation utilitaire par imitation.
Ce changement s'est étalé sur plusieurs siècles,
mais le tournant décisif fut pris au XVIIIe siècle.
Il fut l'uvre de certains intellectuels, dont le pouvoir était
lié aux progrès des moyens techniques de communcation
des idées abstraites : la théorie, le savoir-dire plutôt
que le savoir-faire. Nous avons déjà souligné
l'importance de l'imprimerie, inventée en 1448 par Gutenberg
qui, après s'être perfectionnée durant trois siècles,
permit aux intellectuels de diffuser largement leurs idées,
alors qu'au temps de la calligraphie, seuls des textes importants
comme la Bible pouvaient être publiés.
Le XVIIIe siècle, dit Siècle des Lumières,
fut celui où l'on voulut sortir de l'obscurantisme. Ce terme
péjoratif désignait la doctrine qui prévalait
au Moyen Âge, s'opposant à la diffusion, à la
vulgarisation de l'instruction et de la culture dans les masses populaires.
En fait, cette manière de penser pouvait exprimer le mépris
de certains intellectuels pour le tiers-état, souhaitant maintenir
le peuple dans son ignorance du savoir abstrait. Mais on peut le comprendre
d'une autre manière qui est celle du respect de la volonté
des paysans et artisans qui ne désirent enseigner à
leurs enfants que leur savoir-faire et leur savoir-vivre.
Autant il serait absurde d'obliger un intellectuel à passer
des années à apprendre à labourer, à traire
les vaches, à gérer une basse-cour, autant il est déraisonnable
d'obliger un manuel à mémoriser des connaissances qui
ne l'intéressent pas.
Pour les obscurantistes, il est très bien que Stradivarius
ait commencé son apprentissage de luthier à 14 ans et
n'ait pas perdu 10 ans de sa jeunesse à apprendre la philosophie,
la théologie, l'astronomie, le grec et le latin. Qui sait,
peut-être n'aurait-il jamais fabriqué ses merveilleux
violons !
Le marquis de Condorcet (1743-1794), dont le nom a été
donné à nombre de nos lycées les plus prestigieux,
fut l'un des principaux théoriciens de la véritable
révolution des principes de l'enseignement qui se produisit
alors. En écrivant, comme nous l'avons déjà dit,
qu'il n'y a entre les deux sexes aucune différence qui ne soit
l'ouvrage de l'éducation, et a fortiori entre tous les individus,
Condorcet rompait en effet avec un principe fondamental de l'ancienne
éducation, celui de la primauté de l'inné sur
l'acquis.
Dans l'ancienne éducation, en effet, ne prévalait
pas seulement le principe qu'il fallait toujours enseigner par l'exemple
concret, avec pour seuls professeurs des hommes de l'art, des professionnels.
On pensait aussi, comme le dit Jésus dans une de ses paraboles,
qu'une graine ne germe que si elle tombe dans un bon terrain. Ce peuple
qui, à 95 %, vivait à la campagne, au milieu des animaux,
pensait que « bon chien chasse de race ». À cette
époque, le mot race était synonyme de famille ou de
lignée et symbolisait ses qualités et ses prédispositions
héréditaires. Ainsi, on n'apprenait pas à chasser
à un chien qui n'était pas d'une famille de chiens de
chasse. La France vivait pratiquement dans un régime de castes
et l'on prenait grand soin de se marier dans sa caste pour en préserver
les qualités héréditaires. Enseigner le métier
de paysan à un enfant dont les ancêtres, paternels et
maternels, étaient des paysans, avait toutes les chances de
donner de bons résultats.
Il y avait certes de rares exceptions, dues à la loterie
génétique, mais il n'existait pas cet acharnement à
enseigner un savoir pour lequel l'enfant n'éprouvait aucun
intérêt, acharnement qui est né avec la grande
révolution culturelle du XVIIIe siècle. L'enfant était
demandeur de connaissances, principalement de savoir-faire, et l'enseignant
lui offrait son savoir. L'enfant faisait librement son choix, éclairé
par ses parents. Ceux-ci savaient que ses prédispositions innées
commanderaient son destin.
Dans L'Encyclopédie de Diderot et d'Alembert, on peut lire
:
« Il y a bien de l'analogie entre la culture des plantes
et l'éducation ; en l'un et l'autre la nature doit fournir
le fonds. Le propriétaire d'un champ ne peut y faire travailler
utilement que lorsque le terrain est propre à ce qu'il veut
y faire produire ; de même un père éclairé
et un maître qui a du discernement et de l'expérience,
doivent observer leur élève et après un certain
temps d'observation, ils doivent démêler ses penchants,
ses inclinations, son goût, son caractère et connaître
à quoi il est propre et quelle partie, pour ainsi dire, il
doit tenir dans le concert de la société. »
« Ne forcez point l'inclination de vos enfants, mais aussi
ne leur permettez point légèrement d'embrasser un état
auquel vous prévoyez qu'ils reconnaîtront dans la suite
qu'ils n'étaient point propres. On doit, autant qu'on le peut,
leur épargner les fausses démarches. Heureux les enfants
qui ont des parents expérimentés, capables de les bien
conduire dans le choix d'un état ! Choix d'où dépend
la félicité ou le mal aise du reste de la vie.»
Ce texte tout à fait conforme à l'ancienne éducation
est bien différent des idées de Condorcet. Il nous remet
en mémoire l'exemple de Filippo Brunelleschi (1377-1446), fils
d'un notable, notaire à Florence, qui avait souhaité
le voir reprendre sa charge après lui. Or, il s'y refusa et
décida de faire un apprentissage chez un orfèvre, métier
purement manuel. Cela ne provoqua pas le moindre scandale dans sa
famille, qui n'éprouva nulle honte à voir le jeune homme
prendre l'ascenseur social dans le mauvais sens. Filippo s'intéressa
par la suite à l'architecture antique, étudiant notamment
les matériaux de construction et le dessin. Il s'intéressa
également à la sculpture. Finalement, il devint architecte
sans avoir jamais appris ce métier dans une école, mais
en pratiquant différents métiers manuels.
« L'extraordinaire capacité d'invention de Brunelleschi,
lit-on dans l'Encyclopédie Hachette, se manifeste peut-être
plus dans ses trouvailles techniques que dans ses choix esthétiques.
La construction de la coupole de la cathédrale de Florence
nécessite de soulever sept tonnes de matériaux par jour
: il met au point grues et treuils à l'aide de vis sans fin,
poulies, engrenages et zones dentées, ainsi que des échafaudages
assurant la sécurité des ouvriers. . » Brunelleschi
contrôlait lui-même la qualité de ces sept tonnes
de pierres ou de briques utilisées chaque jour. Jamais on ne
lui ferma la porte parce qu'il n'avait pas de diplôme. Il n'en
existait d'ailleurs pas au Moyen Âge, époque où
il fallait d'abord montrer ce qu'on savait faire et ce qu'on avait
fait pour trouver du travail.
Les prémices de la révolution culturelle du XVIIIe
siècle apparurent bien avant celle-ci, lorsque les professeurs
commencèrent à se substituer aux hommes de l'art. La
différence entre les deux catégories est considérable.
Dans l'ancienne éducation, par exemple, ce sont les philosophes
eux-mêmes qui exposaient leurs idées à leurs disciples,
tandis qu'avec la nouvelle éducation, on a eu recours à
des professeurs ayant mémorisé ou appris les philosophies
les plus importantes.
Par ailleurs, dans l'ancienne éducation, seuls ceux qui s'intéressaient
suffisamment à la philosophie pour vouloir la "cultiver" fréquentaient
les philosophes ou lisaient leurs écrits. Il aurait été
hors de question d'enseigner la philosophie à des enfants qui
ne se préoccupaient en aucune façon des questions dont
elle traitait. Avec la nouvelle éducation tout allait peu à
peu changer. Tous les enfants, bientôt, se virent contraints
de suivre des cours de philosophie et de tenter de mémoriser
des idées auxquelles ils ne comprenaient rien.
Molière, au XVIIe siècle, se moquait déjà
des professeurs d'escrime, de philosophie, de français et aussi
de médecine, à travers le personnage de Diafoirus. Le
professeur d'escrime connaissait parfaitement la théorie de
son art, mais se faisait battre par la servante. Le professeur de
français apprenait à Monsieur Jourdain la technique
à utiliser pour prononcer convenablement « a-e-i-o-u
», ce qu'il avait naturellement appris en imitant les adultes.
Quant au professeur de philosophie, son comportement d'homme susceptible
et coléreux était le contre-exemple de ce qu'il enseignait.
Tout comme Aristophane dans Les Nuées, Molière opposait
très clairement la théorie et la pratique, ce que l'on
dit à ce que l'on fait. Dans ses pièces, il n'a cessé
de privilégier la conduite de l'homme de bon sens en la préférant
aux belles idées pures. Il était à cent lieues
des intellectuels coupés des réalités. Dans Les
Femmes savantes, où il oppose des personnes assoiffées
de culture intellectuelle à d'autres plus préoccupées
des nécessités quotidiennes, ne fait-il pas dire à
son personnage préféré : « Je me nourris
de bonne soupe et non de beau langage » ?
Condorcet
Pourquoi les idées de Condorcet rencontrèrent-elles
autant de succès ? Montra-t-il lui-même au cours de sa
vie une grande clairvoyance et une grande compréhension des
événements ?
Il vécut la plus grande partie de sa vie sous la monarchie,
dans un pays dominé par le clergé. Il combattit sans
restriction le roi et la religion tout en conservant ses privilèges
et en menant une vie heureuse. Il appelait de ses vux la révolution
qui se produisit en 1789 et lui permit de devenir député.
Mais il ne comprit rien à la réalité des événements
et, tout en continuant à professer ses belles idées,
il devint suspect aux yeux de ceux qui voulaient instaurer une dictature
plus pesante encore. Averti des dangers qu'il courait, il se cacha
avec sa femme et son enfant. Il changea même de nom. Croyant
un jour avoir été reconnu, il prit la fuite habillé
en homme du peuple. Bien que ne l'ayant pas identifié, des
gendarmes l'arrêtèrent pour vagabondage et le jetèrent
dans un cachot. On l'y retrouva mort quelques jours plus tard. Destin
bien caractéristique d'un homme dont la sincérité
ne saurait être mise en doute.
Le succès de certaines idées ne vient pas de leur
véracité, mais tout simplement de leur utilité,
c'est-à-dire de l'avantage qu'elles confèrent à
ceux qui les soutiennent. Qu'elles soient vraies ou fausses, elles
peuvent permettre à une communauté ou à un groupe
social d'élargir son audience et d'asseoir la notoriété
de ses membres. Elles peuvent aussi permettre de prendre le pouvoir.
Elles n'en deviennent pas plus vraies pour autant.
Certains intellectuels sont nés pour donner des leçons,
des conseils. Tout naturellement, l'enseignement constitue pour eux
la voie privilégiée. La grande idée du tout acquis,
soutenue par Condorcet, laissait entrevoir le jour où tout
enfant, pourvu qu'il ait reçu une bonne éducation, deviendrait
un adulte heureux, doté d'un bon métier et se comportant
fort civilement en société. Une telle idée ne
pouvait qu'enthousiasmer la caste des intellectuels. Si j'avais vécu
à leur époque, j'aurais peut-être partagé
moi-même cette illusion. Mais si l'erreur est humaine, y persévérer
est diabolique. Saluons donc les bonnes intentions de ces intellectuels,
mais regrettons qu'ils se soient si lourdement trompés. Si
Condorcet et ses semblables avaient eu raison, il y a longtemps qu'il
n'y aurait plus ni guerres, ni révolutions, ni crimes, ni délits,
ni misères de toutes sortes. On en est loin, comme chacun sait.
Savoir-faire et savoir-vivre
Revenons un instant à cette période qui se termine
à la fin du XVIIIe siècle. A cette époque, l'enseignement
concernait d'une part le savoir-vivre en société, qui
était spécifique à chaque communauté et
dont se chargeaient les femmes et les mères, et d'autre part
le savoir-faire professionnel, qui était transmis par des hommes
de l'art grâce à l'apprentissage, c'est-à-dire
au moyen de l'exemple et de la mise en uvre. Paysans et artisans
en étaient les principaux bénéficiaires.
La créativité artistique ne s'apprenait pas, mais
seulement les techniques permettant aux artistes d'exprimer leurs
émotions et de réaliser leurs uvres. Et là
encore, c'étaient les artistes confirmés qui servaient
de professeurs aux enfants désirant le devenir.
Est-ce à dire que cette époque fut particulièrement
pauvre en productions techniques, artistiques ou intellectuelles ?
La France comptait alors trois fois moins d'habitants que de nos jours.
Il existait encore peu de machines et la plupart des outils étaient
si rudimentaires qu'on ne saurait plus guère s'en servir. Et
pourtant la France se couvrit de chapelles, d'églises, de cathédrales,
de maisons, de manoirs, de châteaux, tandis que le mobilier,
les voitures et les bateaux, alliaient constamment la beauté
au fonctionnel. Quant aux uvres de l'esprit, avons-nous mieux
de nos jours que celles de Jean-Jacques Rousseau, Voltaire, Diderot,
Montesquieu, La Fontaine, Molière, Pascal, Montaigne ? Tous
ces hommes n'avaient pourtant jamais été formés.
Ils s'étaient formés eux-mêmes.
La nouvelle éducation
La nouvelle éducation s'imposa peu à peu, à
partir du XVIIIe siècle, jusqu'au moment où Jules Ferry
la déclara obligatoire en créant les écoles primaires
et communales. L'être humain ayant été décrété
perfectible, l'éducation était censée transformer
peu à peu tous les enfants en adultes parfaits.
Ce fut en réalité un considérable recul de
la liberté, car à la diversité naturelle, on
substituait l'uniformité culturelle. Les hussards noirs de
la République furent chargés de fondre dans le même
moule toute une population qui, dans les milieux ruraux, continuait
à s'exprimer dans des dialectes locaux ou dans des langues
comme le basque, le breton ou le provençal.
Sous la Révolution, l'abbé Grégoire s'était
déjà fait le défenseur intransigeant d'une politique
d'éradication des patois considérés comme autant
de "repaires de la superstition".
Durant tout le XIXe siècle, intellectuels et hommes politiques
s'employèrent eux aussi à détruire les particularismes
régionaux qui faisaient obstacle, à leurs yeux, à
la formation d'une unité nationale reposant sur un modèle
abstrait. Ce fut un pas de plus vers l'uniformisation de la France,
en attendant celle du monde.
Les enfants n'allant pas à l'école avant l'âge
de six ou sept ans, on s'aperçut cependant qu'à la fin
de leur scolarité, il existait encore des différences
entre eux. L'égalité de la formation n'avait pas abouti
à une égalité de résultats. Fallait-il
donc remettre en cause le principe du tout acquis ? Pas du tout !
On prétendit seulement qu'il n'avait pas encore été
assez appliqué - en l'occurrence, que l'enfant n'avait pas
été arraché à sa famille suffisamment
tôt !
On réalisa en effet qu'avant d'entrer dans le moule scolaire,
l'enfant était depuis sa naissance entièrement soumis
à l'éducation familiale, et l'on présuma que
c'était là que se trouvait la cause des différences
et des inégalités. Une nouvelle doctrine allait d'ailleurs
pousser dans cette direction. Il s'agit de la psychanalyse freudienne.
Expliquant l'essentiel de la personnalité par les traumatismes
de la petite enfance, Freud prétendait pouvoir guérir
toutes les maladies psychiques en faisant prendre conscience à
la personne adulte d'affections anormales ou d'incidents survenus
pendant les premières années de sa vie. A l'en croire,
même l'homosexualité pouvait s'expliquait de cette façon.
Cette nouvelle utopie souleva d'enthousiasme les partisans du tout
acquis. Ils en conclurent qu'il suffisait d'arracher l'enfant à
son milieu familial le plus tôt possible après sa naissance,
en le plaçant dans une crèche, puis à l'école
maternelle, pour qu'il devienne ce que l'on voulait qu'il fût.
Bien entendu, cette nouvelle éducation, bien qu'entamée
dès les premières années de la vie et prolongée
jusqu'à l'âge de seize ou dix-huit ans pour renforcer
l'égalité des chances, n'a jamais abouti aux résultats
recherchés. Seuls les vrais jumeaux pouvaient y parvenir, même
s'ils étaient séparés à leur naissance
et éduqués différemment.
Aujourd'hui, malgré ces échecs répétés,
notre Éducation nationale et notre intelligentsia semblent
paralysées. Dépassés par les événements,
constatant une évolution diamétralement différente
de celle qu'ils attendaient, la vaste majorité des professeurs
ne savent visiblement plus que faire, mais demeurent incapables de
remettre en cause leur croyance en la doctrine du tout acquis
Formés à leur image
En fait, l'ancienne éducation, dans laquelle chaque homme
ou chaque femme enseignait sa technique, sa science ou son art, n'a
pas entièrement disparu avec la nouvelle. Sans même toujours
s'en apercevoir, les professeurs de l'Éducation nationale continuent
en effet à former certains de leurs élèves à
leur image, et des affinités électives se révèlent
entre eux et ceux qui se reconnaissent dans le savoir qu'ils leur
dispensent. Grâce à cet enseignement, qui correspond
pleinement à leurs aptitudes innées, de bons élèves
pourront à coup sûr devenir professeurs. Mais ces mêmes
bons élèves se révèleront du même
coup plus ou moins inaptes à bien exercer d'autres métiers
ou professions.
La hiérarchie que les résultats scolaires font apparaître
n'est pas celle de la réussite dans la vie réelle, mais
seulement celle de la fonction publique. C'est en effet chez les fonctionnaires
que le diplôme ou le concours d'entrée détermine
de façon définitive le cursus professionnel. Mais pourquoi
la hiérarchie des diplômes n'est-elle pas synonyme de
réussite dans la vie ?
Les chercheurs scientifiques, américains notamment, ont maintes
fois étudié les rapports entre la réussite scolaire
et le quotient intellectuel (QI), en constatant que l'une et l'autre
se correspondaient : plus le QI est élevé, plus la probabilité
de réussite scolaire est grande. Certains d'entre eux, néanmoins,
font une nette distinction entre la réussite scolaire et la
réussite dans la vie. Daniel Goleman, auteur de plusieurs ouvrages
sur l'intelligence émotionnelle, estime par exemple que, «
parmi les facteurs dont dépend la réussite dans la vie,
le QI représente au mieux 20 %. » Howard Gardner qui,
lui, a passé sa vie à étudier les diverses formes
d'intelligence, écrit que « le QI ignore six formes d'intelligence.
Il n'en explore qu'un éventail restreint, celles liées
aux capacités logico-mathématiques et langagières.
»
Un simple regard sur ce qu'il en est de la réussite dans
les entreprises privées démontre le bien-fondé
de ces observations. C'est par dizaines de milliers, en effet, que
l'on compte des réussites parmi les plus spectaculaires qui
ont été le fait d'individus dont les résultats
scolaires avaient été médiocres - à moins
qu'ils n'aient tout simplement pas fait d'études. On peut citer
des exemples célèbres. Edison, génial inventeur
et remarquable chef d'entreprise, fut retiré de l'école
à l'âge de douze ans, après avoir été
jugé inapte à faire des études. Jean-Jacques
Rousseau, orphelin de mère, abandonné par son père
à l'âge de dix ans, étudia tout seul, ce qui ne
l'empêcha pas de devenir l'un des plus grands écrivains
et philosophes français. Stradivarius commença son appren-tissage
à quatorze ans et vécut jusqu'à 91 ans, alors
qu'il n'était qu'un manuel qui ne savait probablement pas écrire.
La thèse officielle selon laquelle plus on possède
de diplômes, mieux on est armé pour réussir dans
la vie, n'est vraie que pour la fonction publique, et en partie seulement
pour les entreprises d'État et les grandes entreprises. Dans
le privé, soit pour 80 % des salariés, il en va tout
autrement. Si la réussite scolaire déterminait l'aptitude
professionnelle, les patrons du privé, qui limitent leurs dépenses
au maximum, ne feraient pas appel, pour le recrutement du moindre
salarié qualifié, à de coûteuses sociétés
spécialisées. Il leur suffirait de mettre une annonce
et d'embaucher le plus diplômé. Mais ils savent bien
qu'un tel système de recrutement serait détestable,
en leur faisant le plus souvent perdre leur temps et leur argent à
payer un mauvais candidat pendant une période d'essai décevante.
Deux proverbes définissaient certains principes de l'ancienne
éducation. Le premier concernait la formation : « C'est
en forgeant qu'on devient forgeron. » Le second, le recrutement
et la promotion : « C'est au pied du mur qu'on juge le maçon.
»
Bien que ces proverbes ne soient plus appliqués dans la nouvelle
éducation ni dans la fonction publique, on continue à
former sur le tas dans les entreprises privées, et à
juger sur les résultats. Napoléon, qui voulait une armée
efficace, disait : « Tout soldat a son bâton de maréchal
dans sa giberne. » Ce n'était pas là simple propos
démagogique, comme savent si bien en tenir certains politiciens,
puisque ses deux meilleurs maréchaux, Lannes et Masséna,
avaient commencé leur carrière comme simples soldats,
sans avoir jamais fréquenté la moindre école
militaire. Ce fut d'ailleurs la force de la Grande Armée que
d'avoir été hiérarchisée sur le champ
de bataille. N'oublions pas que Joffre, en septembre 1914, après
six semaines de combat, dut limoger 134 généraux jugés
incapables sur le terrain.
Les grandes entreprises se situent un peu à mi-chemin entre
les PME et la fonction publique. Certaines ne sont que de petites
entreprises qui ont grandi, grâce aux qualités exceptionnelles
de leur patron. D'autres, plus anciennes, sont dirigées par
des diplômés parachutés. Or, en 2002, on a vu
en Europe et aux États-Unis s'effondrer quantité d'entreprises
dirigées par des "grosses têtes" qui avaient souvent
eu recours au truquage des comptes pour leur conserver un semblant
de santé. Une enquête objective, comparant le sort des
entreprises dirigées par des self made men et par des diplômés
d'écoles prestigieuses, montrerait à n'en pas douter
que la nouvelle éducation fait fausse route.
La forme d'intelligence mesurée par le QI n'est qu'une capacité
générale abstraite (ce que les spécialistes appellent
le "facteur g"). Elle permet la réussite scolaire et indique
la capacité à être un bon exécutant dans
tout ce qui est abstrait, ainsi que l'aptitude à appliquer
des directives complexes. Mais une entreprise se trouve continuellement
confrontée à des situations nouvelles, pour lesquelles
il n'existe par avance aucune solution. Elle dépend alors des
esprits créatifs qui savent observer et déchiffrer l'évolution
de la conjoncture, adapter l'entreprise aux changements économiques,
technologiques, sociologiques. Or, le surdoué n'est pas, sauf
exceptions, un observateur ou un novateur. Il a seulement une remarquable
capacité à apprendre, à comprendre, à
mémoriser tout ce qui est intellectuel et abstrait. Ses capacités,
- celles que sanctionne le diplôme, - sont assez comparables
à celles d'un ordinateur. Il existe de petits et de grands
ordinateurs, mais aucun d'entre eux n'a jamais inventé quoi
que ce soit !
En revanche, bien entendu, un diplômé peut très
bien posséder en plus de ses connaissances théoriques
des qualités innées indécelables au cours des
examens. Carlos Ghosn, qui a réussi à faire de Nissan
une entreprise florissante, alors qu'elle était en perdition
à son arrivée, en est un parfait exemple. Sa réussite
a d'ailleurs été saluée unanimement. Or, qu'écrit
Carlos Ghosn dans son ouvrage Citoyen du monde ? « Quand
j'ai entamé ma première expérience professionnelle,
raconte-t-il, je n'ai rien retrouvé de ce que j'avais appris.
Les grandes écoles nous préparent peut-être à
devenir de hauts fonctionnaires, mais certainement pas à devenir
de bons entrepreneurs. Quand je suis entré chez Michelin, les
gens savaient que j'étais polytechnicien et ingénieur
des Mines ; cela permet de bénéficier d'un a priori
favorable, mais tout est à construire, tout est à apprendre.
»
Ces propos sont d'autant plus significatifs que Ghosn n'avait certainement
pas intérêt à faire ce constat, qui n'a pu que
lui valoir bien des inimitiés dans les grandes écoles.
Mais personne n'en a tenu compte, à commencer par les responsables
de l'Éducation nationale. C'est que l'Éducation nationale
est organisée par d'estimables fonctionnaires qui ont d'abord
pour but de former d'autres fonctionnaires, et accessoirement des
membres de la société civile. Ils veulent bien, à
la rigueur, discuter des méthodes pour apprendre, mais jamais
de ce qu'il faut enseigner.
Il est tout à fait évident que la fonction publique,
formée uniquement de diplômés - alors que certaines
PME n'en comptent aucun dans leurs rangs -, se montre peu évolutive
et conservatrice jusqu'à l'absurde. Chez les fonctionnaires,
les esprits novateurs ne sont pas particulièrement appréciés
et ne progressent pas plus vite que ceux qui veulent surtout que rien
ne change. Il arrive même que leurs qualités leur vaillent
des ennuis : mise au placard, critiques systématiques, etc.
Pour être efficace, toute entreprise, privée ou publique,
doit favoriser la formation continue par ceux qui possèdent
un savoir-faire et la promotion interne sans tenir compte des diplômes.
Les mêmes chances
L'Éducation nationale prétend donner à tous
les enfants les mêmes chances d'accéder à l'ENA
ou à Polytechnique. Voyons ce qu'il en est réellement.
Supposons que parmi mille jeunes sportifs en tous genres, je décide,
après deux ans d'entraînement, de sélectionner
les cinquante meilleurs. Pour préserver l'égalité
des chances, je déclare que tous auront la même possibilité
de s'entraîner à la course à pied et que l'épreuve
de sélection sera une course de 100 mètres, épreuve
que j'ai choisie parce que j'ai moi-même très bien réussi
dans cette discipline. Ceux qui ont des prédispositions naturelles
à la course à pied seront ravis, mais ceux qui sont
faits pour la natation, le ski, la lutte, la boxe, le saut à
la perche, l'escrime ou le tennis, seront éliminés.
L'égalité des chances n'aura été qu'un
leurre. Il n'en va pas différemment de la prétendue
égalité des chances offerte à tous les enfants
par l'Éducation nationale.
Rien n'est plus rassurant, pour notre Éducation nationale
que de voir un enfant d'ouvrier parvenir à obtenir grâce
à l'école un diplôme de l'ENA. C'est ce que l'Éducation
nationale appelle l'ascenseur social, celui-ci permettant à
certains individus de partir de la France d'en bas pour accéder
à la France d'en haut. En janvier 2000, une grande revue consacrée
à l'éducation, L'École des parents, titrait en
couverture : « L'ascenseur social est-il en panne ? »
On s'y désolait, bien entendu, que cet "ascenseur" ne fonctionne
pas aussi bien qu'on l'avait espéré. Mais il aurait
mieux valu s'en réjouir ! Si l'ascenseur social avait parfaitement
fonctionné et que tous les fils de plombiers, de maçons,
de couvreurs, de charcutiers, de bouchers, de menuisiers, de boulangers,
d'épiciers, de maraîchers, de cultivateurs et d'ouvriers
étaient devenus fonctionnaires, je me demande bien dans quel
état seraient nos maisons, et comment nous pourrions nous vêtir
et nous nourrir !
L'image de l'ascenseur social, comme je l'ai déjà
dit, est de toute façon détestable. En donnant à
penser qu'il y a des métiers intrinsèquement supérieurs
à d'autres, elle tombe dans ce que l'on pourrait appeler, dans
le jargon actuel, du racisme anti-manuels. Certes, l'Éducation
nationale prétend qu'elle aime beaucoup les manuels, ainsi
que le démontre amplement sa volonté de les élever,
de les cultiver pour qu'ils grimpent plus haut. Mais c'est exactement
de la même manière que raisonnait Jules Ferry, le créateur
de l'école laïque et obligatoire, lorsqu'il était
ministre des Colonies : « Un devoir supérieur de civilisation,
déclarait-il alors, légitime seul le droit d'aller chez
les barbares. La race supérieure ne conquiert pas dans le but
d'exploiter le plus faible, mais bien de le civiliser et de l'élever
jusqu'à elle. »
Dans l'un et l'autre cas, on retrouve en effet deux idées
fondamentales. La première est qu'il y a des métiers
inférieurs et des métiers supérieurs, ou des
races inférieures et des races supérieures. L'autre
est que l'individu n'est que le produit de son éducation et
de son milieu social et culturel - que sa personnalité se réduit
à tout ce qu'il a acquis -, en sorte qu'il suffit aux éléments
supérieurs de transmettre leurs acquis aux éléments
inférieurs (qu'il s'agisse d'individus, de races ou de classes
sociales) pour voir ces derniers s'élever jusqu'à eux.
Cette logique ne présente aucune faille. Elle vient en droite
ligne de la pensée de Condorcet.
Double critère
L'Éducation nationale produit une hiérarchisation des
enfants selon le double critère d'une certaine forme d'intelligence
et d'une acquisition de connaissances à la fois professionnelles
et culturelles. Cette hiérarchisation est conforme à
ce que l'on sait du QI : seule une partie de l'intelligence y est
prise en compte, le reste étant ignoré. Il s'agit donc
d'une mauvaise sélection, préjudiciable à la
bonne organisation de toute communauté, y compris celle de
la fonction publique, qui l'utilise pourtant pour recruter ses membres
et définir leur profil de carrière.
Quant aux connaissances transmises par les professeurs, qui sont
essentiellement abstraites ou théoriques, qu'en reste-t-il
au bout de quelques années ?
J'ai souvent souhaité qu'on en fasse le contrôle. Cela
serait à la fois très simple et fort peu coûteux.
Il suffirait de prendre au hasard un échantillon représentatif
de 200 adultes des deux sexes, tous âgés par exemple
de 23 à 25 ans, et de contrôler ce qu'ils savent encore
de tout ce qu'on a tenté de leur apprendre jusqu'au baccalauréat
: écriture, littérature, histoire, géo-graphie,
physique, chimie, arts plastiques, mathématiques, histoire
naturelle, etc. En dépit de son intérêt évident,
un tel contrôle n'a jamais été effectué
et ne le sera sans doute jamais, car il risquerait de remettre en
question le principe même de la nouvelle éducation. Je
sais bien que, prenant en quelque sorte les devants, le grand universitaire
Édouard Herriot, qui fut avant la guerre maire de Lyon et président
du parti radical-socialiste (le plus important parti de l'époque),
mais aussi président du Conseil et ministre de l'Éducation
nationale, aimait à dire : « La culture c'est ce qui
reste quand on a appris pendant vingt ans et oublié pendant
vingt ans » ! Moi-même, par exemple, j'ai tout appris
sur le Pérou : sa superficie, son nombre d'habitants, sa capitale,
ses principales productions, etc., et j'ai tout oublié. Ce
vide absolu doit faire partie de ma "culture"...
Si le contrôle dont je viens de parler permettait de constater
qu'en dehors des bons élèves qui ont aimé s'instruire,
toutes les connaissances apprises ont été oubliées,
on pourrait évidemment toujours dire qu'il reste la "culture",
qui est de nos jours le bien le plus précieux. Mais on s'apercevrait
aussi que les élèves ne mémorisent que pour obtenir
un diplôme.
Selon les dictionnaires, le sens premier du mot diplôme est
: « Pièce officielle établissant un droit, un
privilège » (Petit Robert). Ce sens que l'on rencontrait
couramment sous l'Ancien Régime a-t-il vraiment disparu ? Alors
que le titre sportif ne confère le plus souvent notoriété
et argent que pour une courte période, le diplôme donne
à vie des droits et privilèges, principalement dans
la fonction publique.
D'autre part, pour obtenir un titre sportif, il est interdit - et
considéré comme déshonorant - d'avoir recours
au dopage, alors que pour obtenir un diplôme lors d'un examen,
il est tout à fait habituel de se doper afin d'exciter ses
capacités intellectuelles et sa mémoire. Enfin, il est
dans la nature des records sportifs d'être constamment remis
en jeu, alors que le diplôme a une valeur définitive,
bien que les connaissances qui ont permis de l'obtenir deviennent
vite obsolètes ou sont rapidement oubliées.
Ce système du diplôme décerné à
un élève ou à un étudiant en fin d'études,
diplôme consacrant des connaissances très partiellement
contrôlées lors d'un examen, est sans conteste l'un des
grands maux de notre éducation actuelle. Il confère
des avantages ou des droits que seule la capacité à
bien faire son métier, l'aptitude à bien exercer sa
profession, devrait donner.
Prenons l'exemple simple d'un enfant qui a envie d'apprendre à
pêcher à la ligne. Parmi les adultes de sa connaissance,
il en choisira un qui pratique cette technique. Celui-ci, très
heureux de transmettre son savoir-faire, lui apprendra à choisir
sa canne à pêche, son fil, son moulinet, son flotteur,
ses plombs et ses hameçons, à faire des montages de
lignes, puis à choisir un bon lieu de pêche, l'amorce
et les appâts adaptés aux poissons qu'il veut attraper,
etc. L'élève et son professeur pêcheront ensemble,
le second rectifiant les erreurs du premier. Si l'élève
apprend de façon convenable et retient bien ses leçons,
c'est d'une part qu'il avait envie d'apprendre et, d'autre part, qu'il
a compris comment employer durablement les connaissances qu'il a progressivement
acquises. C'est là un enseignement typique de l'ancienne éducation.
Si la pêche à la ligne, telle qu'elle est expliquée
dans les livres, était une discipline retenue par l'enseignement
général, 99 enfants sur 100 l'apprendraient uniquement
pour réussir leur examen, un seul pour la pratiquer. Les plus
doués pour comprendre et mémoriser cet enseignement
théorique auraient certainement les meilleures notes. Mais
au bord de l'eau, cette hiérarchie scolaire disparaîtrait
aussitôt. Comme les diplômes de pêcheur à
la ligne n'existent pas, il est bien clair que seuls les enfants génétiquement
intéressés par cette activité voudront en connaître
la théorie et la pratique.
Si, pour être avocat, on n'exigeait plus aucun diplôme,
cela voudrait-t-il dire que les étudiants intéressés
par cette profession dédaigneraient désormais d'apprendre
le droit ? Il ne s'en trouverait pas un, en réalité,
pour espérer devenir avocat sans connaître cette discipline.
L'étudiant pourvoirait lui-même à son éducation,
à sa formation, avec pour seul objectif l'efficacité
professionnelle. D'ailleurs, nous savons tous que le droit ne cesse
d'évoluer, et que l'avocat qui a obtenu son diplôme il
y a trente ans et n'a rien fait pour s'instruire de l'évolution
du droit, serait complètement discrédité.
Seule l'efficacité sur le terrain fait la réputation.
La suppression des diplômes, qui peut paraître une idée
farfelue, changerait complètement la mentalité des élèves
et des étudiants. Brusquement, ils comprendraient la nécessité
de se prendre en charge pour choisir eux-mêmes la formation
leur donnant le plus d'efficacité pour exercer le métier
qu'ils ont choisi. Parents, amis et professionnels seraient naturellement
là pour les conseiller.
Pourcentage des reçus
Pour l'Éducation nationale, seul compte le pourcentage des
reçus à l'intérieur d'une classe d'âge,
pourcentage que l'on maintient ou augmente au besoin en diminuant
le niveau des épreuves. C'est ainsi que l'on maintient une
apparence d'égalité des chances pour les enfants. Mais
que deviennent tous ceux qui ont échoué, c'est-à-dire
tous les élèves plus prédisposés à
assimiler le savoir-faire que le savoir-dire ? Ayant le plus grand
mal à s'intéresser aux connaissances que les bons élèves
comprennent et mémorisent facilement, ils se retrouvent le
plus souvent marginalisés. C'est alors la suprême humiliation,
l'orientation par l'échec vers des filières technologiques
qui ne sont souvent que des dépotoirs.
« Les filières technologiques, a écrit
l'ancien ministre Roger Fauroux, président de la Commission
de réflexion sur l'école, fonctionnent plus comme
des structures d'accueil d'élèves en difficultés
que comme une option valorisante répondant à un choix
positif. Ce choix positif presque inexistant révèle
l'autre grande carence du système éducatif : trois fois
sur quatre, la décision d'orientation n'est pas prise par l'élève
ou par sa famille, mais à l'encontre de leurs vux, sans
leur participation, de façon autoritaire. » Estimant
que tout individu peut être entièrement éduqué
par des mots, les disciples de Condorcet ont ainsi fini, sans le vouloir,
par commettre un véritable crime : ils ont voué au mépris
ou rejeté dans le néant toute la France manuelle.
Ces filières technologiques, qui reçoivent les élèves
n'ayant pu suivre l'enseignement général, n'ont en effet
qu'un faible rapport avec l'apprentissage. Les enseignants n'y sont
pas de vrais professionnels, mais des professeurs qui ont obtenu leurs
titres grâce à leurs connaissances théoriques
de certains métiers manuels. Les stages en entreprise relèvent
eux-mêmes de ce faux apprentissage. En effet, une entreprise
ne peut bien former que les salariés qu'elle souhaite conserver.
C'est rarement le cas pour un stagiaire de passage, qu'on regarde
plutôt comme un "corps étranger" à l'organisation
existante et dont on ne sait que faire.
L'horticulteur qui embauche un jeune diplômé d'une
école d'horticulture s'aperçoit vite que celui-ci en
connaît beaucoup plus que lui sur la biologie végétale,
mais qu'il ne possède aucun savoir-faire. Or, la connaissance
théorique de la biologie végétale sert peu à
un horticulteur. La carrière du jeune diplômé
dépendra donc de sa capacité à apprendre concrètement
un métier que les plus anciens de l'entreprise connaissent
parfaitement.
Dans les entreprises privées, la formation interne fonctionne
plutôt bien, les plus anciens formant les nouveaux. Il existe
également une formation continue prise en charge par les fournisseurs
de matériel, soit pour les machines de bureau, soit pour la
fabrication et le magasinage. Ayant tout intérêt à
ce que leur matériel donne satisfaction, ces fournisseurs s'ingénient
à bien former les personnes qui l'utiliseront, en éliminant
toute connaissance inutile. Lorsque l'informatique fit son apparition,
par exemple, bien peu d'employés savaient se servir d'un ordinateur
; les fournisseurs les plus avisés s'empressèrent de
bien former le personnel de leurs clients.
On laissait l'enfant choisir
sa voie
Nous avons vu que l'ancienne éducation était somme
toute très libérale. On laissait l'enfant choisir sa
voie, car personne ne pensait pouvoir aller contre. C'est ainsi que
Molière, qui aurait dû succéder à son père
comme tapissier du roi, situation honorifique et lucrative, y renonça
pour se faire comédien - ce qui était mal vu à
l'époque. Cependant, sa famille ne lui tint pas rigueur de
cette incartade et accepta plusieurs fois d'éponger ses dettes.
Comme le disait La Fontaine dans la morale de sa fable La souris
métamorphosée en fille :
« Il faut en revenir toujours à son destin
C'est-à-dire à la loi par le Ciel établie :
Parlez au diable, employez la magie
Vous ne détournerez nul être de sa fin. »
Autrefois, on proposait aux enfants tout le savoir dont ils auraient
besoin pour réussir leur vie - et pas seulement leur vie professionnelle.
De nos jours, une jeune fille qui a brillamment obtenu son baccalauréat
ne sait strictement rien au moment où elle se marie, de son
rôle de maîtresse de maison. Elle ne sait ni établir
son budget, ni faire les courses, ni cuisiner des plats savoureux,
laver le linge, repasser, décorer son logement etc.
Sans doute l'apprendra-t-elle par la suite, plus ou moins bien,
mais autrefois elle le savait parfaitement avant de se marier. Cette
différence vient de ce que la nouvelle éducation tient
les travaux manuels pour dégradants et pour humiliants les
travaux féminins, en particulier ceux qui s'exercent au foyer.
On honore les femmes savantes, on méprise les maîtresses
de maison.
Consciemment ou inconsciemment, les professeurs qui enseignent un
savoir abstrait considéré comme très supérieur
au savoir-faire, ne font que se valoriser eux-mêmes. C'est un
comportement tout à fait humain, commun à tous les individus.
Nous avons naturellement tendance à estimer davantage ceux
qui nous ressemblent que ceux qui sont différents.
Organisation actuelle
Il n'y a évidemment rien de démocratique dans l'organisation
actuelle de l'enseignement. Cela relève plutôt d'une
méthode totalitaire utilisée notamment dans l'ancienne
Union soviétique, où un certain nombre de hauts fonctionnaires
décidaient de tout ce qui devait être consommé,
y compris dans le domaine du savoir. Au sommet de la hiérarchie
de l'Éducation nationale, un petit nombre de pédagogues
décident des programmes qui doivent être enseignés
et de la méthode qui doit être appliquée à
cette fin. Les professeurs n'ont plus qu'à exécuter
les directives, les parents et les élèves à les
accepter.
Je demande à toute personne qui s'intéresse à
l'éducation d'imaginer ce que serait devenu Mozart dans un
tel système éducatif. Aurait-on, à la maternelle,
tenu compte de ses prédispositions innées pour lui apprendre
la musique ? Certainement pas. Il n'aurait donc pas pu commencer à
composer à cinq ans. Notre doctrine étant qu'une solide
culture générale doit précéder toute spécialisation,
Mozart aurait dû se contenter d'avoir son baccalauréat
à un âge où il avait déjà ébloui
toute l'Europe des mélomanes.
On voit bien, par cet exemple, combien il est nécessaire
d'aider les enfants à choisir, dès leur plus jeune âge,
la formation, les matières, les connaissances abstraites ou
concrètes qui les intéressent et conviennent le mieux
à leur nature. Ce qu'on apprend par plaisir et intérêt,
on le conserve toute la vie et on oublie tout le reste.
La culture générale est aujourd'hui une sorte de fourre-tout
bien commode, où l'on peut mettre n'importe quoi, même
les classes de neige et de mer. Si, par contre, horresco referens,
l'Éducation nationale devait répondre aux vux
des enfants et des parents : apprendre uniquement ce qui est utile
pour exercer, en fin d'études, un métier ou une profession,
elle devrait justifier tous les savoirs programmés. D'abord
en aidant les enfants à choisir parmi les métiers et
professions ceux ou celles qui correspondent à leurs aptitudes
innées. Ensuite en leur apprenant les connaissances, les savoirs
abstraits et concrets communs à ces activités. Puis,
peu à peu, en les préparant plus spécifiquement
à exercer la profession ou le métier choisi. Mais c'est
exactement l'inverse qui se produit.
C'est l'Éducation nationale, avec ses ministres issus de
la fonction publique, qui a décidé que les enfants devaient
obligatoirement aller à l'école jusqu'au baccalauréat.
C'est elle seule qui décide des programmes et de la manière
de les enseigner. On en est même arrivé, pour combattre
l'absentéisme, à vouloir non seulement punir les enfants,
mais également leurs parents. Un tel système, s'il était
utilisé dans un régime fasciste, serait dénoncé
par ceux-là mêmes qui l'imposent chez nous.
Ce pouvoir tyrannique de l'Éducation nationale est-il conforme
à la Déclaration universelle des droits de l'homme de
1948, dont nous avons fait une sorte de religion nouvelle, puisque
c'est à l'aune de son contenu que nous jugeons toutes les nations
? Au paragraphe 3 de son article 26, ce texte stipule que «
les parents ont, par priorité, le droit de choisir le genre
d'éducation à donner à leurs enfants».
Le "genre d'éducation" signifie ici l'ensemble des modes d'éducation.
Il n'y a donc pas le plus petit secteur éducatif qui devrait
échapper au choix des parents. Or, cette liberté de
choix a son corollaire : c'est la liberté de l'offre. Dire
à un enfant qu'il a le droit de choisir son dessert et ne lui
offrir qu'une pomme ou une banane, c'est se moquer de lui.
Les parents ont actuellement le choix entre l'école publique
gratuite et l'école privée payante. Cette dernière,
placée sous contrat, doit dispenser le même enseignement
que l'école publique, avec des professeurs ayant subi la même
formation. Elle a seulement le droit d'enseigner certaines matières
en plus, ce qui n'est pas facile, les élèves étant
déjà surchargés de travail par tout ce qui a
été rendu obligatoire.
Si, malgré tout, certains parents choisissent le privé,
c'est le plus souvent parce que la sélection par l'argent permet
d'éliminer certains petits voyous qui font régner dans
l'école publique un climat d'insécurité et de
violence. L'école privée est donc en fin de compte plus
bourgeoise, et l'école publique plus populaire. D'un point
de vue purement éducatif, l'alternative n'est pas très
gratifiante.
Les parents sont donc sans conteste complètement dépossédés
de leur droit de choisir l'éducation de leurs enfants. Le plus
stupéfiant est leur silence, leur inertie, qui n'ont d'égale
que la timidité des associations censées les représenter.
Cette inertie mérite d'être analysée.
Certains sondages nous disent que les parents sont satisfaits de
l'Éducation nationale. Pourquoi ?
D'abord parce qu'elle est une immense garderie qui, bien souvent,
va chercher les enfants et les ramène à la maison. La
mère travaille à l'extérieur et les enfants ne
sont plus comme autrefois une aide précieuse aux travaux domestiques,
puisque les tâches qui s'exerçaient autrefois à
l'intérieur de la famille (éducation, entraide, soins
aux malades, aide aux mourants, etc.) ont été prises
en charge par la société.
En outre, l'école garderie est gratuite et sa fréquentation
permet d'espérer, en prime, un diplôme et une place de
fonctionnaire, aujourd'hui le rêve de bien des familles.
Mais pour ceux qui ne décrochent pas ce diplôme ? Pourquoi
ne pas s'inspirer de l'éducation telle qu'elle est conçue
aux Pays-Bas, où l'on dit que l'école est d'abord faite
pour aider les enfants à choisir leur voie ? Et où il
n'existe que des écoles privées élaborant librement
leurs programmes, équitablement subventionnées par l'État
au prorata des élèves qui s'y inscrivent ?
La doctrine du tout acquis
Notre éducation, on l'a vu, s'est construite en application
de la doctrine du tout acquis. Elle s'efforce dès la naissance
de gommer les différences en vue de réaliser un homme
meilleur. Cet objectif étant irréalisable chez l'enfant
en bas âge qui subit un entourage familial et social particulier,
nos théoriciens veulent que cet enfant reçoive dès
son entrée à l'école un enseignement général
identique pour tous.
Notre proposition de réforme part de la doctrine inverse,
celle du tout inné. Selon cette optique, les prédispositions
de chacun en vue d'assimiler sélectivement les acquis sont
elles aussi innées. Parler d'une influence du milieu est en
soi déjà trompeur, puisque c'est avec les capacités
dont il a hérité que l'individu se construit peu à
peu son milieu. Nous revenons donc aux idées anciennes selon
lesquelles chaque enfant possède un destin, qu'il peut réaliser
si on l'aide et si les circonstances ou les événements
lui sont favorables.
Nous pensons en outre qu'il faut cesser de croire qu'il existe un
savoir abstrait, qui serait noble, et un savoir-faire concret, qui
serait vulgaire. Nous devrions tendre, au contraire, vers une égalité
d'estime parfaite entre ces deux savoirs. Il faut renoncer à
une instruction purement intellectuelle, considérée
à tort comme la plus gratifiante, avec des voies de sortie
(ou de garage) recueillant les malheureux qui, pour une raison ou
une autre, ne peuvent pas suivre.
Cependant, si dès l'âge de dix ans on peut envisager
une éducation différenciée suivant la personnalité
de chacun, on doit auparavant enseigner à tous de se servir
des instruments de la communication, même si on ne peut apprendre
en même temps à observer et à imiter, ce qui est
la base de l'enseignement du savoir-faire. Ainsi faut-il apprendre
à bien s'exprimer, à lire, à écrire et
à calculer, à se servir d'un téléphone
et d'un ordinateur, à conduire une voiture, sans omettre le
dessin industriel et la géométrie, qui sont le point
de rencontre de l'abstrait et du concret, le moyen de communiquer
utilisé autrefois par tous les artisans.
Au Moyen Âge, lors de la construction des cathédrales,
le maître d'uvre - un ancien charpentier ou maçon
faisant office d'architecte - portait sur son habit les insignes de
son grade : la règle, l'équerre, le compas, tous instruments
permettant de dessiner un plan, par lequel il transmettait ses instructions.
Connaître la géométrie et le dessin est extrêmement
utile dans bien des métiers, et c'est indispensable pour les
artisans et les bricoleurs. Napoléon ne disait-il pas : «
Un petit croquis vaut mieux qu'un long discours. »
À la fin de cet enseignement qui permettra de déceler
les aptitudes innées de l'enfant et de le persuader que toutes
les activités sont nobles, qu'elles soient professionnelles
ou domestiques, il faudrait aussi le responsabiliser, c'est-à-dire
lui faire comprendre que c'est à lui de choisir, de décider,
de prendre en main son destin. Il n'y aurait plus d'un côté
l'École et de l'autre la Vie, mais tout simplement l'École
de la vie.
Dans l'école actuelle, l'enfant sait seulement qu'il est
obligé d'y aller, qu'il doit apprendre tout ce que d'autres
ont choisi pour lui. Il est comme le soldat dans sa caserne, qui ne
se pose pas de question sur ce qu'il va faire mais attend qu'on lui
dise ce qu'il doit faire. Voilà très précisément
ce qui doit changer : on doit dire à l'enfant qu'il ne va pas
à l'école pour obéir mais pour choisir sa vie,
et que personne ne peut décider de son destin à sa place.
Ce qui préoccupe les enfants tout autant que leurs parents,
c'est d'avoir plus tard un métier ou une profession, et non
pas de se cultiver dans l'abstrait, de s'enrichir l'esprit, tous plaisirs
que l'on peut s'offrir à l'âge adulte. Il faut donc les
aider à s'orienter en leur faisant connaître tous les
métiers et professions qui correspondent à leurs prédispositions
naturelles. On pourrait par exemple leur montrer des documentaires
sur les métiers ou professions qui les attirent, puis leur
organiser un véritable apprentissage avec des professionnels
compétents bien décidés à les former.
Aujourd'hui, c'est toujours la théorie que l'on privilégie,
suivie de quelques travaux pratiques. Or, c'est exactement l'inverse
qu'il faut faire : le savoir-faire enseigné par un professionnel
doit précéder l'enseignement théorique - dans
la mesure où l'enfant éprouve l'envie de l'apprendre.
J'ai évoqué plus haut les activités domestiques
de maîtresse de maison et de mère de famille pour les
femmes, de bricoleur ou de jardinier pour les hommes. C'est librement,
par exemple, qu'une jeune fille pourra préférer suivre
des cours de cuisine plutôt que de mathématiques et sera
très fière de sa réussite dans l'art du bien
manger. Il est d'ailleurs symptomatique qu'à une époque
où les éditeurs se plaignent de la désaffection
du public pour les livres, deux activités n'ont cessé
de se développer depuis cinquante ans : le bricolage et le
jardinage. On nous dit même que les femmes reviennent en masse
au tricot et à la broderie...
Et la Culture, que devient-elle dans ce programme ? Elle ne sera
pas perdue de vue. Les exigences propres à l'activité
professionnelle ayant été satisfaites, chacun pourra
choisir ses loisirs, se cultiver selon ses goûts à peu
de frais, grâce aux musées, aux bibliothèques,
aux conférences, aux cours du soir, aux documentaires télévisés,
etc.
Le foulard islamique
Peut-on clore ce chapitre sur l'Éducation nationale sans
parler de la querelle du foulard islamique ? Cette querelle, déclenchée
de manière artificielle dans le cadre d'un débat plus
général sur la laïcité, a vu un déballage
d'arguments passionnés, accompagné d'affirmations imprudentes.
En fin de compte, le foulard a été interdit au nom
de la laïcité. Mais c'est une erreur grossière
ou un mensonge délibéré que de faire croire que
l'école laïque exige la neutralité religieuse des
élèves. À l'école de la République,
c'est l'enseignement qui doit être laïque : les professeurs
ont un devoir de neutralité vis-à-vis des religions,
mais leurs élèves n'y sont nullement soumis.
Chacun a parfaitement le droit d'observer les pratiques religieuses
de son choix, dans la mesure où elles ne portent pas atteinte
à l'ordre public et s'abstanant de tout prosélytisme.
Comment soutenir qu'un foulard porté sur la tête est
une atteinte à l'ordre public ? Au demeurant, les élèves
savent très bien qui, dans leur classe, est catholique, musulman
ou israélite. Respecter la croyance des autres fait partie
de la civilité, et ce n'est certainement pas à l'Éducation
nationale de légiférer sur la valeur ou le sens des
pratiques religieuses. L'école devrait être un lieu où
l'on apprend la liberté d'expression et la tolérance,
et non un lieu d'ostracisme ou d'exclusion.
XI - DÉFENSE DE LA LANGUE
FRANÇAISE
En Europe, après la chute de l'Empire romain, il existait
à côté du latin, la langue savante des légistes,
des clercs et des lettrés, une multitude d'idiomes populaires
régionaux, d'origine latine, germanique, celte ou grecque,
appartenant la plupart à la sphère indo-européenne
définie par des historiens comme Georges Dumézil. Puis
certaines provinces - notamment grâce au centralisme royal -
ont réussi à dominer les autres et se sont efforcées
de les souder à elles.
Cependant, dans la France de l'Ancien Régime, aucune mesure
ne fut prise pour imposer le français à l'immense population
paysanne qui ne parlait que sa langue régionale. Le latin resta
donc durant plus d'un millénaire, la seule langue apprise et
comprise à travers toute l'Europe par les gens cultivés,
enseignée dans les écoles et utilisée dans les
cérémonies religieuses.
Ce ne fut qu'à la fin du XIXe siècle, grâce
à l'école obligatoire, que le français fut imposé,
et l'usage d'une langue régionale ou du patois sévèrement
réprimés. Ainsi dans toute l'Europe prévalurent
désormais les langues nationales, les lettrés se chargeant
de défendre leur pureté.
Les mots formés de lettres servent à construire la
langue comme les matériaux servent à construire les
maisons. Que dirait un maçon obligé d'utiliser pêle-mêle
des pierres meulières ou de taille, du granit, du silex, des
briques creuses ou pleines, voire des cubes de bois ? Il ne pourrait
faire qu'une maison très laide, fragile, incohérente.
Or, c'est ce qui se passe actuellement pour notre patrimoine linguistique.
Pendant des siècles, nos belles langues européennes
ne sont restées cohérentes que grâce à
la stricte observance de certaines règles concernant l'usage
des mots et de leur prononciation.
Jadis dans notre pays l'on francisait tous les mots étrangers
qui étaient utilisés couramment, quitte même à
les modifier. C'est ainsi que la ville de Den Haag aux Pays-Bas était
appelée La Haye, la ville allemande d'Aachen baptisée
Aix-la-Chapelle, London devint Londres, Genova Gênes,
Firenze Florence, etc.
Il n'y a évidemment aucun inconvénient à adopter
un mot étranger pour désigner une chose nouvelle, inventée,
créée hors de nos frontières. Cela a été
fait des centaines ou des milliers de fois par toutes les nations
européennes, mais chaque fois en leur donnant une prononciation
conforme à celle de la langue nationale. Par exemple, les chemins
de fer ayant été inventés par les Anglais, nous
avons adopté les mots wagon et rail, mais en francisant leur
prononciation.
Depuis la Première Guerre mondiale, la Grande Guerre, on
a assisté en France à une curieuse dérive due
au snobisme : des noms français ont été remplacés
par des noms anglais ayant exactement le même sens. C'est ainsi
que la jolie expression "salon de thé" a été
remplacée par "tea-room". En outre la prononciation de ces
nouveaux mots a été laissée à l'appréciation
des citoyens.
Voici quelques exemples de la différence de prononciation
de certaines lettres en français et en anglais :
Lorsqu'un enfant apprend à lire, il prononce à la
française tous les mots qu'il lit. Ainsi dans cette phrase
: « Cette partie de l'hôtel est réservée
aux V.I.P. », lorsqu'il entend ce texte à la radio, V.I.P.
(très importantes personnalités) prononcé bizarrement
"vi ail pi", il se demande ce que cela veut dire. Pourquoi changer
nos mots pour d'autres à la prononciation difficile et incohérente
?
Ainsi, sans le vouloir, nos médias sont en train de massacrer
notre langue qui va devenir un sabir franco-américain avec
double prononciation des mots. Mais peut-être que cette admiration
béate pour tout ce qui vient des États-Unis, cette indifférence
devant la perte de notre identité, sont-elles un signe caractéristique
de notre décadence.
Il est souhaitable que l'Académie française prenne
les choses en main. Elle doit convaincre le gouvernement et les médias
qu'il est nécessaire d'adopter une seule prononciation pour
les lettres de notre alphabet qui composent les mots que nous utilisons.
D'ailleurs, l'article 24 des statuts de l'institution stipule :«
La principale fonction de l'Académie sera de travailler avec
tout le soin et toute la diligence possibles à donner des règles
certaines à notre langue et à la rendre pure, éloquente
et capable de traiter les arts et la science...» Rien ne lui
interdit donc d'intervenir. Mais peut-être lui était-il
plus facile de légiférer autrefois, au temps où
il existait encore une civilisation française.
Interrogés individuellement, la plupart de nos députés
regrettent cette dérive de notre langue. Il ne dépend
pourtant que d'eux de l'empêcher. Il suffirait de prendre des
mesures crcitives - certes impopulaires dans un premier temps.
Mais un gouvernement élu peut-il prendre de telles mesures,
sauf s'il y est obligé ?
Un autre danger guette notre langue. Il s'agit de l'obligation imposée
par les financiers qui possèdent toutes les grandes entreprises
de parler exclusivement anglais lors des réunions de cadres
Français.
Que l'anglais soit utilisé comme langue internationale pour
le commerce mondial, c'est dans l'ordre des choses. Mais de grâce
ne nous obligez pas à utiliser cette langue à l'intérieur
de nos entreprises !
Lorsqu'une nation renonce à la langue créée
et façonnée par ses ancêtres, elle les trahit
et perd une partie de son âme.
Permettez-moi, pour terminer, d'évoquer un souvenir. Vers
1965 je travaillais avec des pépiniéristes dont certains
avaient admiré des innovations américaines : d'une part
la culture hors-sol, en "containers", de végétaux vivaces
et, d'autre part, la vente en "garden-centers" de plantes et articles
pour le jardin.
Ces deux innovations furent adoptées mais loin d'être
heureux d'utiliser les mots américains pour les désigner,
nos pépiniéristes cherchèrent à les franciser
comme cela se faisait autrefois. Le mot anglais "container" fut remplacé
par conteneur et le mot "garden-center" devint jardinerie.
Ces chanements furent effectivement adoptés démontrant
ainsi que la France d'en bas sait parfois mieux défendre la
langue française que la France d'en haut !
XII
ÉVOLUTION DE L'ART
Des goûts et des couleurs il ne faut pas discuter, dit la sagesse
populaire. Personne ne peut en effet se poser objectivement en autorité
du bon goût, que ce soit pour la gastronomie, la musique ou
les beaux-arts (peinture, sculpture, architecture). Cependant si la
renommée et la fortune d'un grand cuisinier dépendent
toujours du plaisir que procure la dégustation de ses plats,
cela est de moins en moins vrai pour les autres formes de création
artistique. Beaucoup d'artistes vivent de nos jours de subventions,
et non du succès qu'ils obtiennent auprès des amateurs
d'art.
Aussi, pour vivre et prospérer, doivent-ils chercher à
plaire à ceux qui détiennent les cordons de la bourse
et qui considèrent que leur jugement a valeur de critère
du beau et du laid.
Or, la plupart des personnes qui appartiennent à ce cénacle
estiment que seule la culture est susceptible de former le goût.
Le Petit Robert, d'ailleurs, ne définit-il pas ainsi la culture
: « Ensemble des connaissances acquises permettant de développer
le sens critique, le goût, le jugement ? » Mais si tel
est le cas, comment a-t-on pu assister jusqu'à la fin du XVIIIe
siècle à une telle floraison de créations artistiques
de toutes sortes, alors que les artisans d'art n'avaient pour toute
culture qu'un savoir-faire ?
L'émotion que procure une uvre d'art, la capacité
d'en créer de nouvelles, sont-elles dues à des connaissances
acquises ou à une sensibilité innée ? Voilà
le fond du problème.
L'art d'autrefois, qui venait du cur, était spontanément
compris et apprécié par toute la population, qui n'avait
pas de mal à s'y reconnaître. Les cathédrales,
réalisées par des centaines d'artisans, pour la plupart
illettrés, sont le symbole et l'exemple le plus accompli de
cet art ancien. Mais de nos jours, le peuple reste largement insensible
à l'art moderne, dit contemporain. Cet art moderne, qui s'est
éloigné des valeurs esthétiques traditionnelles
s'est intellectualisé et n'est plus compris que d'une élite
cultivée.
La technique
Jusqu'au XIXe siècle, on considérait que la technique
était au service de la création artistique : elle permettait
à l'artiste de mieux traduire sa sensibilité. Apprendre
la technique pendant de longues années était indispensable,
mais la technique seule n'était rien. Elle n'était que
l'une des conditions nécessaires à la réalisation
d'une uvre.
De nos jours, nous assistons à une double dérive.
Dans la peinture, la technique tend à disparaître au
profit de la seule imagination. A défaut d'avoir pris le temps
de se familiariser avec les techniques de son art, l'artiste produit
toute une série de créations arbitraires, en s'appuyant
sur des principes qui varient selon son bon vouloir.
Dans une discipline toute différente, le patinage artistique,
c'est exactement l'inverse. L'artiste n'est plus que l'exécutant
d'une série de remarquables acrobaties accompagnées
d'une musique de fond. Cette musique n'inspire plus le patineur, elle
se contente d'accompagner un numéro soigneusement préparé
qu'il pourrait très bien exécuter sans elle. L'exercice
se ramène à une série de prouesses techniques
sur lesquelles le patineur est jugé. Dans l'expression patinage
artistique, le mot artistique est de trop ! Acrobatique serait mieux
approprié.
Quant à la musique, dont les vrais amateurs sont peu nombreux,
elle n'est qu'un arrangement de sons auxquels on peut faire correspondre
un spectacle, comme dans l'opéra. Richard Wagner considérait
qu'il fallait dissimuler l'orchestre dans une "fosse mystique" - ainsi
qu'on le fait au festival de Bayreuth -, à la façon
dont on cache ceux qui travaillent en coulisses.
Notre sensibilité auditive étant augmentée
la nuit, rien ne vaut d'écouter de la musique dans l'obscurité,
ce qui est désormais possible grâce aux merveilleux enregistrements
que nous offre la technique moderne. Par contre, rien n'est plus à
déconseiller que la musique classique à la télévision
où, pour distraire l'auditeur qui s'ennuie, on multiplie les
prises de vue cocasses sur les exécutants.
L'artiste est un créatif
Tout comme l'inventeur, l'artiste est un créatif, et créer
est un besoin inné. Lorsque Mozart commença à
composer de la musique à l'âge de cinq ans, il est évident
qu'il n'était motivé ni par la gloire ni par l'argent.
Son père et son entourage y pensèrent à sa place.
Mais il obéissait à sa nature, qui avait placé
en lui un irrépressible besoin de créer - et, surtout,
les capacités innées permettant d'y satisfaire.
Jusqu'au milieu du XIXe siècle, la peinture était
un moyen d'exprimer une émotion devant un paysage, un visage,
une nature morte, un événement historique. Le peintre
tentait de fixer pour l'éternité ce qu'il avait ressenti,
afin que d'autres que lui puissent éprouver la même émotion.
Sans la peinture, nous ne connaîtrions pas le visage et l'apparence
de bien des personnages célèbres, ainsi que les manières
de s'habiller, de manger et de vivre propres aux différentes
classes sociales.
Chaque peintre apprenait durant des années une technique
qui, comme dans tous les arts, n'était pas pour lui une fin
en soi, mais un moyen de mieux exprimer ce qu'il ressentait. Il avait
aussi un style qui, après les inévitables tâtonnements
des débuts, restait le même sa vie durant. Seule la sensibilité,
la maîtrise de son art, certains événements de
sa vie pouvaient faire évoluer ses créations. Sa clientèle
était formée d'aristocrates et de grands bourgeois pour
lesquels un tableau n'était pas un objet de spéculation,
une possible source de profit, mais un plaisir en soi, en même
temps qu'un bien familial transmis de génération en
génération.
S'il existait un éventuel intermédiaire entre le peintre
et son client, celui-ci n'organisait pas la promotion de l'artiste.
Il n'était pas un commerçant ou un impresario, mais
un simple courtier. La clientèle était constituée
de connaisseurs, d'amateurs, qui ne recherchaient pas la bonne affaire
à tout prix et ne choisissaient pas une uvre pour réaliser
une plus-value. L'idée d'acheter un bien pour le revendre avec
profit n'existait tout simplement pas. Seul comptait le plaisir procuré
par la possession du tableau.
L'art pictural allait beaucoup changer à la fin du XIXe siècle.
On pourrait croire que ces changements résultèrent de
la seule évolution intellectuelle des artistes. Mais là
encore, la cause véritable est à rechercher dans des
innovations techniques, assorties des évolutions sociologiques
qu'elles engendrèrent.
Jusqu'à la fin du Moyen Âge, l'art était essentiellement
sacré, et l'artiste s'effaçait à ce point derrière
son uvre qu'il n'éprouvait pas le besoin de la signer
: seul comptait le message spirituel qu'il entendait faire passer.
Puis, à la Renaissance, l'individualisation des comportements
prit le pas sur l'ineffable expression du message métaphysique.
L'humanisme et la Réforme placèrent l'individu au premier
plan. Les sculpteurs, les peintres, les écrivains s'affranchirent
des règles établies, pour donner leur propre interprétation
du monde. Ainsi apparurent les prémices de l'art moderne, avec
toutes ses dérives.
L'innovation qui bouleversa le plus les arts graphiques fut l'invention
de la photographie. Cet art naissant fascina très vite les
artistes peintres et dessinateurs. Beaucoup pensèrent qu'elle
pouvait leur apporter une aide précieuse en leur permettant
d'obtenir une première esquisse de ce qu'ils voulaient peindre.
En réalité, la photographie était un nouveau
moyen de communiquer la représentation du monde sensible, alors
que jusque-là seuls le dessin, la peinture et la sculpture
l'avaient permis.
Ce nouveau procédé était bien plus exact, plus
rapide et infiniment moins cher que ne l'étaient les techniques
antérieures. Certains artistes renoncèrent alors à
la peinture et au dessin pour se consacrer à ce nouveau moyen
d'expression. D'autres persistèrent dans leur voie, mais l'art
figuratif des peintres et des dessinateurs perdit de son intérêt
et, surtout, de son audience.
Dans le même temps, un bouleversement social se produisit
avec l'apparition d'une grande quantité de nouveaux riches
ayant fait fortune dans le commerce et l'industrie. Ces chevaliers
de la fabrique et du comptoir remplacèrent peu à peu
les aristocrates et les grands bourgeois. Or, bon nombre d'entre eux
qui ne rêvaient que de promotion sociale, pensaient obtenir
avec leur argent le style de vie et le statut des aristocrates.
Ils étaient les héritiers de Monsieur Jourdain, ce
bourgeois gentilshomme que Molière a si justement décrit.
Des uvres d'art, acquises à grand prix pour être
exposées dans de belles demeures, ne pouvaient que contribuer
à leur donner l'illusion qu'ils étaient désormais
des hommes de qualité. M. Jourdain peinait à apprendre
les bonnes manières. Il était plus facile d'acquérir
des tableaux ou des sculptures en suivant les conseils de personnes
éclairées. Ainsi vit-on apparaître de nombreux
marchands d'art dont le seul objectif était le profit.
Art moderne
Jusqu'à la fin du XIXe siècle, la grande majorité
des tableaux et des sculptures représentait le réel.
C'était un art figuratif compréhensible par tous. Les
grands peintres, dessinateurs, sculpteurs de l'Europe classique furent
généralement reconnus de leur vivant. Mais avec l'avènement
de l'art moderne, impressionniste, fauve et cubiste d'abord, puis
non figuratif , abstrait voire informel, de bien surprenants changements
s'opérèrent.
C'est ainsi que Van Gogh - dont ni la passion pour la peinture ni
le talent ne peuvent être mis en doute - laissa ses contemporains
de marbre. Il ne put vendre un seul tableau, alors que ses uvres
sont aujourd'hui de celles qui ont la plus grande valeur marchande
au monde. Est-ce à dire que tous les critiques d'art de son
temps étaient stupides ou incapables, et que leur auraient
succédé par la suite d'excellents experts capables de
reconnaître la valeur de ses uvres ?
La vérité est qu'à l'époque de Van Gogh
nous sommes entrés dans l'ère de la peinture "bizness".
Autrefois, c'était l'admiration que suscitait une uvre
d'art qui en faisait la valeur. Désormais, c'est la cote de
l'artiste qui compte, cote manipulée par d'habiles groupes
de pression.
Si l'on retrouve aujourd'hui dans le grenier d'une vieille demeure
un tableau qui pourrait avoir été peint par Rembrandt,
il sera aussitôt soumis à expertise dans un laboratoire
spécialisé. Si c'est bien un Rembrandt, la fortune de
celui qui l'a découvert sera faite. Dans le cas contraire,
malgré sa beauté, le tableau ne vaudra presque rien.
Dans le cas de Van Gogh, le hasard a simplement voulu que pas un marchand
de tableaux n'ait cru aux plus-values possibles à réaliser
sur ses uvres.
La peinture surréaliste, qui parvenait encore à provoquer
une émotion, un sentiment de bonheur, a aujourd'hui pratiquement
disparu. L'art est devenu un domaine de mode complètement intellectualisé,
compréhensible seulement par une minorité d'initiés,
selon des critères d'eux seuls connus. Dans deux de ses pièces,
Molière mettait déjà en scène des poètes
médiocres qui tentaient de valoriser leurs vers par de longues
explications destinées à l'auditoire. L'art moderne,
qui ne recherche plus la beauté, est lui aussi un art qui a
besoin d'être expliqué pour être compris.
Naguère, il allait de soi qu'un homme bien né avait
du goût pour la gastronomie, la peinture, la musique, l'architecture,
le mobilier. De nos jours, on cherche à nous faire croire que
tout est affaire de formation et de culture acquise, que tout doit
être expliqué pour être compris. En réalité,
de même qu'on peut toujours mémoriser ce qu'il convient
de dire en buvant tel vin ou en dégustant tel plat, toute personne
peut aussi apprendre ce qu'il convient de dire d'une uvre d'art
pour paraître dans le vent, cultivé. Intérieurement,
personne ne sera dupe.
Changements technologiques
Picasso fut le symbole de cette nouvelle ère. Peintre de grand
talent aux multiples facettes, il comprit parfaitement le système
de la peinture "bizness". Quel était son style de peinture
? Il connut plusieurs "époques". Les ouvrages qui lui sont
consacrés indiquent que sa manière se modifia au fil
des ans :
Le génie de Picasso fut également d'utiliser la politique
pour se promouvoir. Au moment où le Parti communiste avait
le vent en poupe chez les intellectuels, il adhéra au parti,
invitant le peuple à partager ses idées - mais non sa
fortune, qui était déjà considérable.
Au moment de la guerre d'Espagne, à laquelle il s'abstint de
participer, il réalisa un coup de maître en produisant
un grand tableau appelé Guernica, du nom d'un village du Pays
basque bombardé par les nazis. Il devint ainsi la figure de
proue des antifascistes.
Chose curieuse, lorsque la France fut envahie par les Allemands
en 1940, Picasso se trouvait sur la Côte d'Azur, d'où
il aurait très bien pu partir pour les États-Unis. Il
n'en fit rien, et ne resta même pas dans cette partie de la
France privilégiée, dont le climat convenait à
son tempérament méditerranéen. Il décida
d'aller s'installer à Paris, où régnaient les
nationaux-socialistes, ennemis de l'art dégénéré.
Pourquoi cette décision ? Peut-être croyait-il, comme
un grand nombre de Français, que l'Allemagne gagnerait la guerre.
Il n'était donc pas mauvais pour lui de se faire de nouvelles
relations parmi les officiers allemands chargés des questions
artistiques dans la France occupée.
Citons, pour terminer, une lettre que Picasso écrivit en
1952 à son ami Giovanni Papini :
« Dans l'art, le peuple ne cherche plus consolation et
exaltation, mais les raffinés, les riches, les oisifs, les
distillateurs de quintessence cherchent le nouveau, l'étrange,
l'original, l'extravagant, le scandaleux. Et moi-même, depuis
le cubisme, et au-delà, j'ai contenté ces maîtres
et ces critiques avec toutes les bizarreries changeantes qui me sont
passées en tête. Et moins ils comprenaient, plus ils
m'admiraient. À force de m'amuser à ces jeux, à
toutes ces fariboles, à tous ces casse-tête, rébus
et arabesques, je suis devenu célèbre et très
rapidement. Et la célébrité signifie pour un
peintre : vente, gains, fortune, richesse. Et aujourd'hui, comme vous
savez, je suis célèbre, je suis riche. Mais quand je
suis seul avec moi-même, je n'ai pas le courage de me considérer
comme un artiste dans le sens grand et antique du mot. Ce furent de
grands peintres que Giotto, le Titien, Rembrandt ou Goya. Je suis
seulement un amuseur public qui a compris son temps et épuisé
le mieux qu'il a pu l'imbécilité, la vanité,
la cupidité de ses contemporains... »
Rendons tout de même hommage à ce grand peintre que
son génie du commerce et son amour de l'argent empêchèrent
d'exprimer son véritable talent. Mais comparons-le aussi au
pauvre Vincent Van Gogh, qui s'acharnait à produire des tableaux
qui n'étaient pas au goût du jour, et dont la vie fut
aussi misérable qu'admirable.
En cessant d'être avant tout des sources d'émotion
pour devenir de simples valeurs marchandes, définies par le
calcul spéculatif et la stratégie commerciale, la peinture
et la sculpture, comme de façon plus générale
tous les beaux-arts, ont complètement changé de sens.
Elles sont devenues des articles de mode - qui se démodent
-, alors que seule la beauté est éternelle.
XIII
LA BIBLE ET LES ÉVANGILES
On ne savait en général ni lire ni écrire avant
le XVe siècle, non pas faute d'école, mais par manque
de moyens. Rappelons ce qu'écrivait en 1998 Henri Caillavet,
du Comité national d'éthique, au sujet de l'invention
de l'imprimerie : « Souvenons-nous que c'est grâce
à cette découverte, au XVe siècle, que les connaissances
d'alors ont enfin quitté le cercle étroit des érudits,
des cénacles, des abbayes, des cloîtres, des cours impériales
ou royales. Les copistes, descendants des scribes de l'Antiquité,
abandonnèrent peu à peu l'art de l'enluminure et celui
de la calligraphie des ouvrages essentiellement sacrés ou philosophiques...
La multiplication des informations ont en effet d'importantes conséquences
sur l'évolution des esprits, des murs et indirectement
sur l'ensemble des structures politiques. Sans forcer le trait, j'écrirai
que la République, que la démocratie sont, peu ou prou,
les filles de l'imprimerie. »
Henri Caillavet a parfaitement compris l'importance de l'innovation
que représenta l'imprimerie pour l'évolution des sociétés
humaines qui l'adoptèrent à partir de la fin du Moyen
Âge. Mais à l'époque où fut écrit
l'Ancien Testament, la situation était encore bien pire qu'au
Moyen Âge !
On a aujourd'hui l'habitude de parler avec horreur des régimes
despotiques ou totalitaires qui suppriment la liberté d'expression
et de communication. Cependant, même dans ces régimes
- sauf peut-être dans l'ancienne URSS -, il est encore possible
d'écouter des radios étrangères, de téléphoner,
de se déplacer, etc., de telle sorte que l'on peut acquérir
une certaine connaissance des idéologies en vigueur dans les
autres pays.
En Palestine, au temps de Jésus
En Palestine, au temps de Jésus, la quasi-totalité
de la population était formée d'agriculteurs et d'artisans
qui ne voyageaient pas, sinon pour se rendre une fois par an au Temple
de Jérusalem. Ne sachant pour la plupart ni lire ni écrire,
la seule idéologie dont ils avaient connaissance était
de type religieux - et ils l'acceptaient d'autant mieux qu'ils étaient
profondément pratiquants. On fait d'ailleurs généralement
venir le mot religion du latin religare, "relier", car la religion
relie les croyants entre eux, en même temps qu'elle relie l'ensemble
des fidèles à Dieu, les prêtres étant les
intermédiaires et les intercesseurs désignés
par lui.
A cette époque, la mémoire était si peu sollicitée
que la population tout entière pouvait mémoriser par
cur tout le texte de la Bible. De nos jours, c'est exactement
le contraire. Tout le monde sait lire, la Bible est l'ouvrage le plus
vendu dans le monde entier, mais est-elle vraiment lue ? Qu'en retient-on
? Et qui en connaît encore les préceptes ?
Les scribes et les pharisiens étudiaient la théologie
et les questions religieuses qui se fondent essentiellement sur les
textes sacrés, les dogmes et la tradition. Dans l'Ancien Testament,
on voit apparaître nombre de personnages qui n'ont probablement
pas eu d'existence historique, tels Abraham et Moïse, mais ce
sont les propos qu'on leur prête qui sont importants. Ce sont
eux qui ont conduit à affirmer qu'une Révélation
est à l'uvre dans les textes sacrés.
Changements technologiques
Les dernières recherches des archéologues donnent d'ailleurs
à penser que l'épisode de l'Exode, la sortie d'Égypte
du peuple hébreu, n'est lui-même qu'un symbole, forgé
de toutes pièces lors du retour des Juifs de l'exil à
Babylone - l'Égypte ayant pour la circonstance été
substituée à l'Assyrie. Seuls les écrits hébraïques
parlent en effet de la réduction en esclavage des Hébreux
à l'époque des Pharaons, les chroniques égyptiennes
n'en gardant aucune trace. En fait, ce sont les textes eux-mêmes
qui comptent, et non le cadre historique ou pseudo historique dans
lequel on les a placés. C'est ainsi qu'au temps d'Artaxerxès,
successeur de Cyrus le libérateur, le scribe Esdras fut muni
d'un firman l'autorisant à imposer la Loi de Moïse, assimilée
à tous les dits et décrets perses.
Mais il n'est pas toujours évident d'interpréter les
textes sacrés hébraïques qui font l'objet de plusieurs
niveaux de lecture (littérale, symbolique, numérologique,
etc.). Dans leur remarquable ouvrage À Bible ouverte, Josy
Eisenberg et Armand Abecassis nous indiquent par exemple que le premier
mot de la Genèse, Bereshit, "Au commencement", a reçu
plus de sept cents interprétations différentes, toutes
aussi plausibles les unes que les autres. Chaque verset de la Torah
en a lui aussi reçu plus d'une centaine, non seulement pour
le sens des mots, mais aussi des concepts ou des idées exprimées.
Il est vrai que ces discussions entre théologiens n'étaient
pas connues du peuple qui suivait fidèlement l'enseignement
des prêtres et prenait exemple sur les scribes et les pharisiens,
étudiant et observant scrupuleusement les commandements (mitsvot)
de la Torah. Mais c'est précisément ce que n'a pas fait
Jésus.
Dans n'importe quel pays, lorsqu'une doctrine - religieuse ou politique
- est bien établie et acceptée dans les esprits, quiconque
met en doute sa véracité et l'honnêteté
ou le désintéressement de ceux qui en sont les gardiens
et les propagateurs, est considéré comme un hérétique,
dont les agissements entraînent parfois de véritables
cataclysmes. Souvenons-nous du scandale provoqué par la pièce
de Molière, Tartuffe. Molière ne s'en prenait pourtant
qu'à un cas particulier d'hypocrisie, alors que Jésus
n'a pas hésité dans sa prédication à dénoncer
l'ensemble des scribes et des pharisiens.
On ne saurait donc s'étonner que toute la hiérarchie
religieuse se soit unie pour condamner l'iconoclaste.
Jésus n'a pas cherché à entrer dans l'institution
sacerdotale de son temps ; il s'est directement adressé au
peuple en allant de village en village, accompagné de ses seuls
disciples. Pour dispenser son enseignement, il s'est rarement référé
aux textes sacrés, car, comme il est dit dans les Évangiles,
« il parlait d'autorité, non comme les scribes et
les pharisiens », ce qui veut dire qu'il cherchait à
répandre la vérité sans se référer
à la lettre de l'Ancien Testament. Il ne dialoguait donc pas
non plus avec les scribes et les pharisiens. Lorsque ceux-ci lui reprochent
de ne pas appliquer la Torah, il leur répond : « La loi
est faite pour l'homme, et non l'homme pour la loi ». Lui-même
se considère comme directement inspiré par Dieu.
Des paraboles
Plutôt que de se référer à la Torah dans
ses sermons, il utilise des paraboles, c'est-à-dire «
des récits dont les éléments sont empruntés
à la vie quotidienne », afin de mieux se faire comprendre
des paysans et des artisans. Comme tous les gens de la terre habitués
à vivre dans le concret, ceux-ci ont en effet du mal à
comprendre la terminologie et les concepts qu'utilisent les intellectuels.
Et ils préfèrent juger les hommes sur leurs comportements
plutôt que sur leurs paroles, leurs idées ou leur morale.
Jésus leur donne lui-même l'exemple du mauvais berger
qu'on ne doit pas juger sur ce qu'il prétend être, mais
sur ce qu'il est. « Vous le jugerez sur ses actes, dit-il, comme
on juge l'arbre à ses fruits. S'il donne de mauvais fruits,
on doit l'arracher et le brûler. » C'est aussi sur le
plan du comportement qu'il attaque les scribes et les pharisiens,
et il le fait avec une violence inouïe : « Les scribes
et les pharisiens sont assis dans la chaire de Moïse. Faites
donc et observez tout ce qu'ils vous diront, mais n'agissez pas selon
leurs uvres. Car ils disent et ne font pas. Ils lient des fardeaux
pesants et les mettent sur les épaules des hommes, mais eux-mêmes
ne veulent pas les remuer du doigt. Ils font toutes leurs actions
pour être vus des hommes. Ils aiment les premières places
dans les repas, les premiers sièges dans les synagogues et
les salutations sur les places publiques... ».
Jésus ne cesse de condamner l'hypocrisie de tous ceux qui
se soucient avant tout du paraître, dans leurs paroles comme
dans leur attitudes. Voici ce que l'on peut lire dans l'Évangile
selon saint Matthieu (6,2-8) : « Quand tu fais l'aumône
ne sonne pas de la trompette devant toi comme font les hypocrites
dans les synagogues et dans les rues, afin d'être glorifiés
par les hommes. En vérité je vous le dis, ils ont reçu
leur récompense [...] Mais quand tu fais l'aumône, que
ta main gauche ne sache pas ce que fait ta main droite, afin que ton
aumône se fasse en secret, et ton Père qui voit dans
le secret te le rendra. Lorsque vous priez, ne soyez pas comme les
hypocrites qui aiment à prier debout dans les synagogues et
aux coins des rues pour se montrer aux hommes. En vérité
je vous le dis, ils ont reçu leur récompense. Mais toi
quand tu pries, entre dans ta chambre, ferme la porte et prie ton
Père [...] En priant, ne multiplie pas de vaines paroles, comme
les païens qui s'imaginent qu'à force de paroles ils seront
exaucés. Ne leur ressemblez pas, car votre Père sait
de quoi vous avez besoin avant que vous le lui demandiez. »
Des critiques qui heurtent la
hiérarchie
Ces attaques ne sont pas les seules que l'on puisse lire dans les
Évangiles. Jésus ne cessa au contraire de multiplier
des critiques qui heurtaient de front toute la hiérarchie sacerdotale.
C'est pourquoi il serait vain de reprocher aux autorités juives
d'avoir condamné Jésus. Elles ne pouvaient tout simplement
pas faire autrement. N'importe quelle collectivité aurait fait
de même dans les mêmes circonstances. D'autant que pour
la hiérarchie sacerdotale, et même pour une partie du
peuple, Jésus n'était pas le fils de Dieu, mais un simple
agitateur populiste.
Mais Jésus ne se contentait pas de dénoncer le comportement
des scribes et des pharisiens. Il n'hésitait pas non plus à
critiquer l'ancienne loi religieuse. On peut en donner de nombreux
exemples.
L'Ancien Testament prêche une doctrine d'expansion et de domination.
Dans la Genèse (1,28), Dieu dit aux hommes : « Croissez
et multipliez, emplissez la terre et conquérez-la ; dominez
les poissons de la mer, les oiseaux du ciel et toutes les bêtes
qui fourmillent sur la terre ». La Bible juge également
les fautes humaines avec une sévérité qui exclut
tout pardon. Dans le Lévitique (20,9-13) on peut lire : «
Quiconque maudira son père ou sa mère sera puni de
mort [...] Si un homme commet l'adultère avec une femme mariée,
s'il commet l'adultère avec la femme de son prochain, l'homme
et la femme adultères seront punis de mort [...] Si un homme
couche avec un homme comme on couche avec une femme, ils ont commis
tous deux une horreur, ils seront punis de mort. »
Jésus déclare au contraire :« Ne jugez pas
et vous ne serez pas jugé », et encore : «
Je ne suis pas venu apporter la justice mais la miséricorde.
» Pour lui, la justice humaine relève du pouvoir
politique, c'est-à-dire de César : « Rendez
à César ce qui est à César et à
Dieu ce qui est à Dieu. » Il retire donc au pouvoir
religieux le droit de juger des actes politiques. Il reste par ailleurs
dans le domaine des sentiments, qui n'est ni celui de la politique,
qui s'occupe des questions pratiques, ni celui de l'esprit, apanage
des intellectuels dont le langage est incompréhensible au peuple.
Blaise Pascal, après des années de réflexion
sur la foi catholique ne disait-il pas : « C'est le cur
qui sent Dieu, et non la raison. Voilà ce que c'est que la
Foi : Dieu sensible au cur, non à la raison.»
Disant cela, il remettait en question toute la hiérarchie
intellectuelle, en donnant à penser que les plus grands théologiens,
les êtres les plus imprégnés de spiritualité
n'étaient finalement pas plus proches de Dieu que l'individu
le plus fruste. La doctrine de Jésus, enfin, c'est la paix
par le pardon dans les familles, l'amnistie au sein de la société
et entre les nations - ce pardon qui s'accompagne de l'oubli des offenses.
Jésus veut briser l'enchaînement des haines qui, dans
chaque famille, entretient un devoir de mémoire poussant à
des vengeances éternelles. Mirabeau affirmait, lui aussi, que
« pardonner, c'est oublier. » Mais on pourrait tout aussi
bien citer le début de l'Édit de Nantes, promulgué
par Henri IV pour mettre fin aux guerres de Religion entre catholiques
et protestants :
« Premièrement, que la mémoire de toutes
choses passées d'une part et d'autre, depuis le commencement
de mars 1585 jusqu'à notre avènement à la couronne
et durant les autres troubles précédents et à
leur occasion, demeurera éteinte et assoupie, comme de chose
non advenue. Et ne sera loisible ni permis à nos procureurs
généraux, ni autres personnes quelconques, publiques
ni privées, en quelque temps, ni pour quelque occasion que
ce soit, en faire mention, procès ou poursuite en aucune cour
ni juridiction que ce soit... Défendons à nos sujets,
de quelconque état et qualité qu'ils soient, d'en renouveler
la mémoire... »
Profondes divergences
Pendant les trois années de sa vie publique, Jésus
a fait apparaître de profondes divergences entre lui les scribes
et les pharisiens, qui étaient alors les intellectuels les
plus actifs de la religion juive. Il a fait savoir également
combien il réprouvait cette forme de commerce qui recourt à
tous les moyens pour faire toujours davantage de profit. Relisons
encore l'Évangile selon Matthieu (21,12-14) : « Jésus
entra dans le temple, il chassa tous ceux qui vendaient et qui achetaient
dans le temple, il renversa les tables des changeurs et les sièges
des vendeurs de pigeons. Et il leur dit : "Il est écrit : Ma
maison sera appelée une maison de prière. Mais vous,
vous en faites une caverne de voleurs" ».
En montant vers Jérusalem, Jésus pouvait-il douter
qu'il serait arrêté, jugé et condamné par
ceux-là mêmes dont il avait dit qu'il n'était
pas nécessaire de passer par eux pour s'adresser à Dieu
?
Certains tentent aujourd'hui d'attribuer aux Romains la seule responsabilité
de la condamnation à mort de Jésus. En s'affirmant «
roi des Juifs », Jésus aurait pu constituer un danger
pour la nation dominante qui occupait alors la Palestine. Cela aurait
sans doute pu être vrai si Jésus avait joui d'une immense
popularité dans son pays, et s'il avait explicitement critiqué
l'occupation romaine. Hélas ! à la fin de sa vie, Jésus
n'avait presque plus personne pour le soutenir. Il fut même
renié par certains de ses disciples. Et la puissance de la
hiérarchie sacerdotale était si grande qu'elle n'eut
pas de mal à faire haïr Jésus par ceux qui auraient
dû l'aimer.
Quant à Ponce Pilate, comme tous les gouverneurs d'un pays
occupé, il avait pour seule mission de préserver les
intérêts de Rome, et devait donc montrer une parfaite
neutralité dans tous les différends propres à
la nation occupée, d'autant que celle-ci avait conservé
ses structures adminis-tratives et judiciaires traditionnelles.
Craignant avant tout les mouvements de résistance à
l'occupant, Ponce Pilate n'avait certainement pas manqué de
mettre en place ce que nous appellerions aujourd'hui un service de
renseignements. Il savait donc tout des actes et des propos de ce
prédicateur qui, depuis déjà trois ans, se déplaçait
de village en village. Or, nul n'avait pu lui rapporter une seule
parole hostile que Jésus aurait prononcée à l'encontre
de la puissance romaine. Cependant, Ponce Pilate ne pouvait pas intervenir
pour protéger Jésus sans susciter la colère du
Sanhédrin et des grands prêtres. En voulant sauver Jésus,
il commettait vis-à-vis de Rome une faute incompatible avec
sa mission. Il serait juste de saluer cet acte de courage, dont on
voit peu d'exemples aujourd'hui chez les hauts fonctionnaires...
Il est hors de doute que seul le pouvoir juif de l'époque
a condamné Jésus, mais il serait proprement absurde
de l'accuser de déicide, puisque rien ne pouvait l'inciter
à voir en lui le fils de Dieu. Le Sanhédrin et les grands
prêtres ne pouvaient agir autrement sans perdre la face.
Gouverner, c'est prévoir
XIV
LE MÉTISSAGE EST-IL L'AVENIR DU MONDE ?
Un grand cuisinier français peut très bien créer
un nouveau plat inspiré de la cuisine marocaine ; il s'agira
alors d'un métissage culturel, et non racial. Son plat obtiendra
peut-être un succès de mode, ou bien un succès
durable. Dans ce dernier cas, il s'intégrera à la culture
gastronomique française. Le métissage racial est plus
difficile à définir, surtout si l'on considère,
comme le fait volontiers l'intelligentsia occidentale, que les races
n'existent pas. La notion de race, affirment certains, n'a aucune
valeur du point de vue scientifique. Il n'y aurait sur terre que des
individus différents, à l'exception bien sûr des
vrais jumeaux. Dans une telle optique, on comprend évidemment
assez mal que l'on puisse prôner le métissage. Comment
mélanger des races qui n'existent pas ?
C'est pourquoi l'idéologie dominante consent parfois à
admettre l'existence de races, comme le montre cette définition
du mot "ethnie" dans le Petit Robert : « Ensemble d'individus
que rapprochent un certain nombre de caractéristiques de civilisation,
notamment la communauté de langue et de culture (alors que
la race dépend de caractéristiques anatomiques).
»
On peut toutefois remarquer qu'on trouve l'empreinte génétique
d'un individu, qui est unique (sauf chez les vrais jumeaux) aussi
bien dans son cerveau que dans sa peau. On ne voit pas pourquoi le
patrimoine génétique d'un individu lui donne des caractéristiques
anatomiques uniques et pas un cerveau unique.
Le Petit Robert semble terrorisé à l'idée d'écrire
qu'il existe des races différentes qui ont créé
des civilisations qui leur sont propres. Il ne ferait que répéter
ce qu'ont dit de tous temps d'innombrables et très honorables
penseurs.
Si l'on s'appuie sur cette définition, on dira que la race
est un "contenant" immuable, qui fait partie de l'inné, tandis
que l'ethnie est un "contenu" relevant de la culture qui, elle, est
acquise. S'il est né et élevé en Chine, par exemple,
un Noir d'origine africaine appartiendra à l'ethnie ou à
la culture chinoise ; s'il est né en Norvège, il appartiendra
à l'ethnie norvégienne. De nationalité, il sera
Chinois ou Norvégien.
Cependant, il est difficile de nier que, quelles que soient leur
nationalité et leur culture, les Noirs montrent toujours et
partout des dispositions évidentes pour un certain type d'activités
artisanales et artistiques comme la poterie, la sculpture, la musique
ou la danse, ainsi que pour certaines activités sportives.
Une finale de 100 mètres aux Jeux Olympiques réunit
des champions de plusieurs nations, mais le fait est qu'ils sont pratiquement
tous noirs, bien que de nationalités différentes.
Lorsque Edgar Morin écrit que « le métissage
indien-noir-blanc a créé une civilisation magnifique
au Brésil » et que « le métissage indien-hispanique
a créé la réalité proprement mexicaine
», on peut donc se demander de quel métissage il parle
: un métissage purement culturel ou un métissage racial
?
Prenons donc comme critère la notion de civilisation et comparons
avec l'Europe du XVIIe siècle les pays dont parle notre sociologue.
Morin laisse entendre qu'une civilisation est d'autant plus achevée
et "magnifique" qu'elle est plus métissée. Or, les populations
brésilienne et mexicaine actuelles sont chacune numériquement
plus importantes que celles de l'Europe tout entière d'autrefois.
Par ailleurs, l'efficacité des moyens dont on dispose pour
édifier, construire ou fabriquer, a au moins été
multipliée par cent. Notre pauvre Europe du XVIIe siècle,
avec ses régions fermées à tout métissage
et ses quelques outils pour travailler, aurait donc dû présenter
un ensemble de créations insignifiant en comparaison du Brésil
ou du Mexique. Brasilia devrait être cent fois plus merveilleuse
que Florence. Nos cathédrales, nos châteaux et toute
notre civilisation classique devraient faire pâle figure par
rapport à ce qu'ont produit les Mexicains et les Brésiliens.
Est-ce vraiment le cas ?
Distinction entre race et ethnie
Revenons sur l'importante question de la distinction entre race
et ethnie. On nous dit qu'une ethnie est un ensemble d'individus que
rapprochent un certain nombre de caractéristiques de civilisation,
notamment la communauté de langue et de culture. Mais d'où
viennent cette langue et cette culture ? Ont-elles préexisté
aux populations elles-mêmes, sont-elles un don de Dieu, et pourquoi
en existe-t-il de si différentes ? Cette question est généralement
laissée dans l'ombre, ce qui laisse supposer qu'elle est embarrassante.
On lit dans la Bible que Dieu a d'abord créé l'univers
et tout ce qui vit sur cette terre, végétaux et animaux,
et qu'ensuite, le sixième jour, il a créé l'homme
"à son image". Dès lors tous les hommes devraient être
semblables, exception faite de certaines différences anatomiques.
Mais si tous les hommes ont les mêmes caractéristiques
psychologiques, la même intelligence, la même créativité,
comment se fait-il que l'on ait vu apparaître chez eux un tel
nombre de langues différentes, diversité qui n'est pas
de nature à favoriser la compréhension universelle ?
Il est vrai que l'Ancien Testament parle du Peuple élu qui
serait peut-être le seul à avoir été créé
à l'image de Dieu. Mais la langue n'est pas tout. Pourquoi
les créations qui distinguent l'être humain de l'animal
et qui ont donné naissance aux civilisations ont-elles été
si différentes selon les races ? Suffit-il pour l'expliquer
d'alléguer des différences anatomiques ?
En réalité, chaque langue et chaque civilisation représentent
une accumulation spécifique de créations, d'innovations,
d'inventions. Celles-ci, bien entendu, ne furent pas l'uvre
de la totalité des membres d'une communauté donnée,
mais seulement de quelques uns. Elles furent ensuite adoptées
par grégarisme, par habitude d'imiter les dominants - chaque
communauté étant à l'origine formée d'individus
ayant une certaine attirance, une certaine empathie les uns pour les
autres, ce qui favorisait leur capacité à adopter ces
innovations.
Laisser croire, comme le veut l'idéologie dominante, qu'en
remplaçant tous les bébés allemands, au fur et
à mesure de leur naissance, par des bébés africains
qu'on élèverait dans la langue allemande et dans un
environnement culturel germanique, on obtiendrait une population nouvelle
qui pourrait parfaitement perpétuer la civilisation allemande
semble pure utopie. Et le fait qu'un tel changement se déroulerait
sur une plus ou moins longue période ne change rien à
l'affaire.
La différence entre race (ou caractères anatomiques
innés) et ethnie (ou culture acquise), est en fait à
bien des égards spécieuse. Chacun sait que les spécificités
anatomiques d'un homme lui sont imposées par son patrimoine
génétique, qui commande son développement. Même
s'il mange beaucoup de soupe, un enfant né pour être
petit ne parviendra pas à devenir grand, à moins qu'on
ne manipule ses gènes. Mais le rôle du patrimoine génétique,
qui se constitue au moment de la conception, ne se limite pas à
programmer les caractères anatomiques. Il commande aussi la
personnalité, le caractère, le goût, les aptitudes,
les prédispositions.
Une civilisation supérieure
?
Affirmer que le métissage est l'avenir du monde, c'est-à-dire
que le métissage génétique, l'homme mêlé,
produirait une civilisation supérieure à celle réalisée
par des populations plus homogènes, est une chose. C'en est
une autre, bien différente, que d'expliquer comment cela pourrait
se faire. On voit mal en effet, sauf à instaurer un système
rigoureusement totalitaire, comment il serait possible d'obliger les
hommes et les femmes à n'épouser que des individus d'une
autre race que la leur. Aux États-Unis, où se côtoient
plusieurs races depuis fort longtemps, et où le racisme est
aujourd'hui en régression, le métissage tend à
diminuer, et non pas à augmenter. La plupart des films et des
séries télévisées américaines nous
montrent d'ailleurs principalement des couples de même race.
Reste le métissage purement culturel. Mais il n'est absolument
pas démontré que le contact et le mélange des
cultures produisent une civilisation plus belle ou plus intéressante
que celle créée par des peuples exempts de tout métissage
génétique ou culturel.
Si à sa naissance Jean-Sébastien Bach avait été
remis à une famille de musiciens chinois, dans une Chine sans
relations avec l'Allemagne, aurait-il à l'âge adulte
composé la même musique, ou une musique chinoise ou pas
du tout de musique ?
L'île de la Réunion, où s'est opéré
un extraordinaire brassage de Noirs, d'Indiens, de Chinois et d'Européens,
ne semble pas avoir donné lieu à un foisonnement exceptionnel
d'innovations culturelles. Et la "civilisation réunionnaise"
n'apparaît assurément pas aussi riche que celle des Incas,
dont la population n'avait reçu aucun apport culturel étranger.
Quant à la civilisation arabo-andalouse du haut Moyen Âge,
qu'on nous présente aujourd'hui constamment comme un modèle
de métissage culturel, elle était en réalité
beaucoup plus arabe (et islamique) qu'andalouse, et c'est d'ailleurs
sans doute la raison pour laquelle elle fut incontestablement brillante.
Finalement après plusieurs siècles de cohabitation,
le métissage arabo-espagnol ne s'est pas fait, puisque les
descendants des Wisigoths ont décidé de chasser les
musulmans de leur terre.
Mais laissons de côté ce critère de civilisation,
qui reste d'ailleurs mal défini, et prenons celui de la perpétuation
dont dépendent tous les autres.
Dans la nature, les animaux et les végétaux, en dehors
des bouleversements environnementaux dus à des changements
climatiques ou à l'action de l'homme, sont assurés de
se perpétuer. Ils sont en effet parfaitement adaptés
à un environnement stable ou qui ne se modifie que très
lentement. Transmis de génération en génération,
le patrimoine génétique des animaux est immuable : il
programme toujours les mêmes comportements, qui sont les mieux
adaptés à leur environnement. Or, la condition de cette
continuité est l'absence de métissage. Pourtant, chez
les oiseaux, il est parfois très difficile de distinguer entre
les races et les espèces. Les différences entre la perdrix
bartavelle et la perdrix choukar, par exemple, sont infimes. Il en
va de même entre les gobe-mouches noirs, à demi collier
et à collier, ou entre les pouillots véloces bruns et
ceux de Schwarz. Les uns et les autres appartiennent pourtant à
des espèces différentes qui, par définition,
ne peuvent se métisser.
On observera au passage que, contrairement aux animaux sauvages,
nous ne vivons plus dans un milieu stable. Dans ces conditions, il
ne sert à rien que les individus transmettent leurs gènes
afin que leur descendance se trouve dès la naissance adaptée
à leur milieu puisque, au bout d'une génération,
ce milieu aura peut-être été totalement transformé.
Chez les animaux qui vivent en communauté, l'intégration
d'un individu venant d'une autre communauté, même tout
à fait semblable à la leur, est généralement
impossible. Lorsqu'un apiculteur installe ses ruches côte à
côte, une abeille ouvrière gorgée de nectar peut
se tromper de ruche en rapportant la précieuse récolte.
Loin d'être accueillie avec joie, elle sera au contraire tuée.
Un certain ordre spécifique règne en effet dans chaque
ruche, et les abeilles qui y vivent s'emploient à empêcher
tout ce qui pourrait le perturber.
Le célèbre WWF (Welfare Wild Fund), dont la principale
activité est d'assurer la protection des animaux sauvages,
a publié dans son magazine les observations suivantes :
«Pollution génétique : Le patrimoine génétique
d'une population est unique et adapté à son environnement
biologique. Ce patrimoine est le garant de la survie de l'espèce.
Il est le fruit d'une longue sélection génétique.
Sa variabilité permettra à l'espèce de s'adapter,
si nécessaire, aux changements futurs de son environnement.
Le patrimoine génétique est appauvri lorsque des animaux
sont issus d'un petit groupe d'individus ayant évolué
isolément, ou lorsqu'une sélection artificielle modifie
les caractères du type "sauvage". Par conséquent, le
lâcher d'individus issus d'élevage qui s'hybrident avec
les populations sauvages "pollue" le patrimoine génétique.»
« Pollution sanitaire : Les fortes densités d'animaux
dans les élevages favorisent l'apparition et la multiplication
des germes pathogènes. Le gibier d'élevage, au moment
d'être relâché dans la nature, est souvent porteur
de bactéries, virus, parasites, qui prolifèrent à
l'occasion du stress et des privations qui accompagnent sa mise en
liberté dans un milieu inconnu. Ce sont de véritables
bombes à retardement qui sont introduites au contact des populations
d'animaux indigènes qui, à leur tour, risquent d'être
contaminées. »
De ce texte, on peut tirer deux conclusions : d'abord que le métissage
biologique, lorsqu'il se produit dans la nature, a de multiples inconvénients,
ensuite que les mélanges d'individus dont tous ne sont pas
immunisés contre les mêmes maladies peuvent provoquer
des épidémies parfois bénignes, parfois catastrophiques.
Certes, il s'agit là d'observations faites sur les animaux,
et chacun sait que l'homme se fait gloire de s'être "arraché
à la nature" pour mieux la dominer. Les défenses naturelles
ont été remplacées par des vaccins et d'innombrables
médicaments, qui font que l'homme se porte - théoriquement
! - beaucoup mieux que les animaux sauvages. Mais on peut quand même
déduire des observations du WWF que si des communautés
d'une même espèce ont pu survivre pendant si longtemps
dans des contrées différentes, c'est que chacune a su
créer des défenses naturelles la protégeant des
microbes et des virus qui existaient dans son environnement propre.
De fait, lorsque deux communautés se rencontrent, cela peut
provoquer des catastrophes. On pense aujourd'hui que les Incas ont
été principalement décimés par un type
de grippe que les Espagnols avaient apportée avec eux et contre
laquelle ils n'étaient pas immunisés, tandis que les
grandes pestes du Moyen Âge ont été introduites
en Europe par des marins venus d'Orient, où la pandémie
avait déjà fait des ravages. Quant au sida, certains
chercheurs pensent qu'il pourrait provenir d'une race de singes immunisés
contre cette maladie, mais qui l'auraient transmise à l'homme
à l'occasion de rapports... spéciaux. Dans ce cas, ce
ne serait pas le métissage qui serait en cause, mais la libération
sexuelle !
L'avènement d'une humanité
unifiée
Indépendamment même des critères de santé
et de perpétuation, qui sont à la base des thèses
développées dans ce livre, on peut s'étonner
de voir tant d'intellectuels qui ne cessent de parler de culture et
de civilisation, en appeler à l'avènement d'une humanité
unifiée par le "mélange", où tous les individus
auraient les mêmes valeurs et les mêmes comportements,
où les mêmes supermarchés leur offriraient les
mêmes objets et les mêmes produits, où ils porteraient
tous les mêmes vêtements, pratiqueraient les mêmes
sports, parleraient la même langue (très probablement
un sabir dérivé de l'américain), assisteraient
aux mêmes spectacles, tandis qu'une même architecture
ne permettrait même plus de distinguer Hong Kong, S‹o Paulo,
New York, Tokyo, Berlin ou Moscou. Il est plus étonnant encore
de voir ces mêmes intellectuels considérer comme un "progrès"
ce qui ne serait qu'un terrible appauvrissement.
Si nous allons au fond des choses, nous constatons qu'Edgar Morin
s'oppose à l'éminent anthropologue Claude Lévi-Strauss,
qui déclarait dans un discours aux Nations Unies :
« On ne peut mettre dans la même catégorie,
ni attribuer automatiquement au même préjugé,
l'attitude de certains individus ou groupes que leur attachement à
certaines valeurs rend totalement ou partiellement insensibles à
des valeurs différentes. Il n'y a rien d'inadmissible dans
le fait de placer un mode de vie au-dessus de tous les autres, ou
de ne pas être attiré par des individus ou des groupes
dont le mode de vie, respectable en soi, est très éloigné
du système auquel on est traditionnellement attaché.
Cette incommunicabilité relative n'autorise évidemment
personne à opprimer ou détruire les valeurs qu'il rejette
ni leurs représentants ; mais à cette condition, elle
n'a rien de répugnant. Elle peut être le prix à
payer pour que soit préservé le système de valeurs
de chaque communauté ou de chaque famille spirituelle et pour
qu'il trouve en lui-même les ressources nécessaires à
son renouvellement. »
Edgar Morin souhaite le mélange et Claude Lévi-Strauss
légitime le communautarisme, à condition qu'existent
égalité et respect mutuel entre les communautés.
Cependant l'un constate des différences entre les cultures
qu'il veut effacer, et l'autre entre les familles spirituelles qu'il
veut maintenir - mais aucun n'explique ces différences.
II
L'HOMME PARFAIT
Rendre l'être humain parfait, voilà bien un programme
qu'on ne peut à première vue qu'approuver. Ce fut l'un
des objectifs des intellectuels du Siècle des Lumières,
lorsqu'ils prirent la suite du clergé. Ils souhaitèrent
y parvenir par d'autres méthodes et sans doute aussi par une
autre définition de la perfection humaine. Qu'ils aient ou
non cru en Dieu, ces intellectuels étaient en effet convaincus
de l'infinie perfectibilité de l'homme, et ils pensaient que
cette perfectibilité allait de pair avec une plasticité
sans limites de la nature humaine. Ce en quoi ils s'opposaient totalement
à des penseurs restés plus proches du monde du tiers-état,
dont La Fontaine a si bien su traduire la philosophie.
La différence, on l'a vu tout au long de cet ouvrage, est
fondamentale. Les changements que constate Jean-Jacques Rousseau dans
la vie des hommes depuis la préhistoire sont dus selon lui
à une qualité spécifique de l'être humain
: sa faculté de se perfectionner. Estimant que l'être
humain serait de plus en plus parfait, Rousseau croit que ces changements
sont dus à sa volonté et à son intelligence,
que c'est sa raison qui se perfectionne, et que cette raison commande
son comportement. Les penseurs qui croient à l'inné,
et qui s'appuient pour ce faire sur les résultats de la recherche
scientifique, estiment que l'on est comme on naît et que, si
l'être humain s'est transformé, c'est que son patrimoine
génétique s'est modifié.
Leibniz et Condorcet
Les champions du perfectionnement de l'être humain par l'éducation
furent Condorcet en France et Leibniz en Allemagne. Le premier, rappelons-le,
déclarait « qu'il n'existe aucune différence
entre hommes et femmes qui ne soit l'ouvrage de l'éducation
», le second disait : « Donnez-moi l'éducation
et je changerai la face de l'Europe avant un siècle. »
Cependant, alors qu'une partie des théoriciens des Lumières
voulait transformer l'homme par l'éducation, une autre partie
se passionnait pour les sciences naturelles. Et pour eux, c'est avant
tout par la sélection que l'on pouvait améliorer les
qualités humaines, à la façon dont on améliore
celles d'un animal ou d'une plante.
Georges Cabanis (1757-1808), qui fut l'ami de Condorcet, était
de ceux qui s'en remettaient à la sélection pour perfectionner
l'être humain. Dans son Rapport du physique et du moral de l'homme,
il écrit :
« Après nous être occupés curieusement
des moyens de rendre plus belles et merveilleuses les races des animaux
ou des plantes utiles et agréables, après avoir remanié
cent fois celle des chevaux et des chiens, après avoir transplanté,
greffé, travaillé de toutes les manières les
fruits et les fleurs, combien n'est-il pas honteux de négliger
totalement la race de l'homme ! Comme si elle nous touchait de moins
près ! Comme s'il était plus essentiel d'avoir des bufs
grands et forts que des hommes vigoureux et sains, des pêches
bien odorantes ou des tulipes bien tachetées, que des citoyens
sages et bons. »
Ce texte ne choqua nullement les intellectuels des Lumières.
Il allait dans le sens que ce qu'ils pensaient, et visait au même
objectif. Mais il était évidemment plus facile d'obliger
les enfants à aller à l'école pour se perfectionner
que d'obliger les adultes à s'accoupler de manière sélective,
en suivant les directives des savants !
Ces deux manières différentes de tenter de créer
un homme parfait n'en devaient pas moins, l'une et l'autre, avoir
une grande postérité. Tandis que les "éducateurs"
s'occupaient de l'éducation, les "sélectionnistes" caressaient
leurs propres chimères.
C'est ainsi que Charles Richet, Prix Nobel de physiologie et de
médecine en 1913, écrivait dans La sélection
humaine, ouvrage paru en 1922 :
« Il s'agit d'améliorer l'espèce humaine.
Nous voici soudain devant ce contraste étrange : d'une part
l'immensité de ce progrès ; d'autre part notre prodigieuse
frivolité qui nous empêche de l'aborder. Quoi ? Nous
nous appliquons à produire des races sélectionnées
de chevaux, de chiens, de porcs, voire de prunes et de betteraves
et nous ne faisons aucun effort pour créer des races humaines
moins défectueuses, pour donner plus de vigueur aux muscles,
plus de beauté aux traits, plus de pénétration
à l'intelligence, plus d'acuité à la mémoire,
plus d'énergie au caractère, pour faire croître
la longévité et la robustesse. Quelle incurie étonnante
! Quelle criminelle négligence de l'avenir ! »
Charles Richet croyait donc que les qualités et les défauts
qui caractérisent un être humain ne sont pas dues à
son éducation, mais sont héritées. Cependant,
il n'en pensait pas moins qu'il était possible, grâce
à la sélection, de créer un homme parfait. Ses
idées étaient à vrai dire dans l'air du temps
depuis Darwin et Galton, soit depuis un demi-siècle. Non seulement,
à cette époque, elles n'étaient pas rejetées
avec horreur ou indignation, mais ceux qui les professaient recevaient
tous les honneurs, jusqu'au Prix Nobel !
Le même point faible
Qu'on se réfère à Condorcet ou à Leibniz,
à Cabanis ou Richet, on s'aperçoit vite que les deux
méthodes ont le même point faible : elles aspirent à
la perfection, mais ne définissent jamais clairement à
quoi pourrait ressembler l'homme parfait. C'est que toute définition
de la "perfection" est nécessairement subjective. Chacun de
nous a tendance à regarder comme parfait celui qui l'égale
ou le surpasse dans la discipline dont il est le plus familier. Pour
un sportif, l'homme parfait sera le plus grand champion de tous les
temps ; pour le chercheur, l'un des savants qui ont fait les plus
grandes découvertes ; pour un religieux, l'un des saints qu'il
vénère le plus. L'homme parfait pour un industriel,
ce sera Ford ; pour un inventeur, ce sera Edison.
Mais à supposer même que l'on puisse s'entendre sur
une définition de l'homme parfait, que penser des deux méthodes
prônées pour y parvenir ?
Celle qui repose exclusivement sur la théorie du tout acquis
et qui vise, soit à rendre tous les enfants identiques au moyen
d'une éducation uniforme, soit à faire de n'importe
quel enfant un excellent sportif, un grand chirurgien ou un pianiste
virtuose, au gré de l'éducateur, est promise à
l'échec absolu. L'éducation peut aider un enfant à
épanouir ses talents innés, elle ne peut pas les créer.
Sur le plan scientifique, c'est cette théorie de l'acquis qui
explique la totale faillite de la génétique soviétique
à l'époque du tristement célèbre Trofim
Lyssenko.
Quant à la seconde méthode, celle de la sélection,
inspirée de ce qui se fait depuis longtemps pour les plantes
ou les animaux domestiques, et qui pourrait aujourd'hui s'appuyer
sur les acquis des biotechnologies, pour ne rien dire des perspectives
que laissent entrevoir les possibilités de manipulation génétique,
il est possible, sinon probable, qu'elle pourrait parvenir à
quelques résultats.
Mais de tels résultats sont à mon sens totalement
à réprouver, car la méthode repose sur l'idée
qu'il existe un type de perfection qu'on pourrait définir objectivement
mais de manière unilatérale. Adopter un critère
unique pour juger de la qualité humaine, ce serait établir
entre les individus une hiérarchie rigide tout à fait
contraire à l'ordre naturel.
La nature ignore en effet la supériorité ou l'infériorité
absolue. Elle ne connaît que des différences. De ces
différences résultent des aptitudes ou des inaptitudes
toujours relatives à une activité précise, qui
ne peuvent s'apprécier qu'en fonction d'un contexte particulier.
Il n'existe pas d'individu supérieur en soi. Il n'y a pas d'homme
parfait.
CONCLUSION
L'être humain est un animal doué d'imagination. Il
se montre aussi sensible et parfois plus sensible à l'image
qu'au réel. Cette imagination, source de toutes les innovations,
explique cet "arrachement à la nature" dont nous sommes si
fiers. Les animaux, en effet, ne sont pas sensibles à l'image.
Un chat se désintéresse d'un film montrant des oiseaux
virevoltants, alors qu'un seul d'entre eux en train de bouger dans
sa cage le fascine. Dès la préhistoire, l'homme primitif
a peint des animaux, montrant ainsi qu'il pouvait imaginer le réel
et le représenter par le dessin. Il a également imaginé
des armes et des pièges pour améliorer et augmenter
sa nourriture, se défendre des prédateurs et faire prospérer
sa famille, sa communauté ou son clan.
Non seulement les êtres humains n'ont cessé de croître
en nombre, mais leur environnement, la qualité de leur mode
de vie et de leur nourriture ont évolué continuellement
par l'adoption d'innovations nées de leur imagination. A mesure
que son monde sensible évoluait, l'être humain se modifiait.
C'est ainsi, par exemple, que nos ancêtres étaient insensibles
à la souffrance des animaux, alors que de nos jours certains
d'entre nous ne peuvent la supporter et militent, entre autres, pour
faire interdire la chasse et la tauromachie.
Beaucoup estiment aujourd'hui que nos ancêtres avaient des
murs barbares et que nous sommes devenus meilleurs sur le plan
des murs, grâce à l'évolution intellectuelle
que nous avons subie. Mais en réalité, c'est l'évolution
de notre environnement qui a modifié la sensibilité
de nos cinq sens, en même temps qu'elle transformait les gènes
que nous transmettons. De là vient, notamment, l'appréciation
elle aussi transformée que nous avons désormais du bien
et du mal.
Mais cette même évolution a aussi fait apparaître
des déviances de comportement : celui-ci est devenu de plus
en plus différent du comportement de nos ancêtres, en
même temps qu'il s'écartait progressivement de ses finalités
biologiques. Lorsque certaines déviances touchent de nombreuses
personnes, par exemple dans le domaine sexuel, nous avons tendance
à les considérer comme normales. Cependant, on ne saurait
dire que c'est la raison qui a créé ces déviances
; celle-ci se borne à les justifier a posteriori. Ces nouvelles
orientations, ces nouvelles pulsions sont innées. Elles proviennent
du mode de vie qui a été celui de nos géniteurs.
Jusqu'au XVIIIe siècle, l'idée de progrès en
tant que changement vers le mieux n'existait pratiquement pas. Dans
l'immense classe des paysans et artisans, ni l'idée d'une perfectibilité
continuelle de l'être humain ni celle d'une évolution
conduisant nécessairement à un Eldorado n'étaient
présentes dans les esprits. Elles ne germaient en fait que
dans la tête de certains, dues à une imagination débridée
que nos ancêtres appelaient "la folle du logis".
Cependant, certains intellectuels furent séduits par cette
idée de progrès et en donnèrent la définition
en 1757 :
« L'évolution de l'humanité, de la civilisation
vers un terme idéal ».
L'imagination n'était plus combattue, remise à sa place,
mais au contraire portée au pinacle. A côté de
quelques idées justes, on vit dès lors fleurir les utopies.
Deux thèmes essentiels furent érigés en principes
: celui de la perfectibilité indéfinie de l'être
humain grâce à l'éducation, et celui de l'amélioration
constante de la vie matérielle grâce à la techno-science.
Perfectibilité de l'homme
La perfectibilité grâce à l'éducation
n'est évidemment possible que si l'être humain n'est
formé que par les acquis qu'on lui donne. Or, il s'agit là
d'une idée fausse, que le développement même de
la science a démentie. L'homme n'est pas à la naissance
une cire vierge, une table rase. Il est déjà porteur
de déterminations et de prédispositions qui lui sont
propres. Certes, il pourra éventuellement bénéficier
de ses acquis, mais ce sera toujours sur la base des aptitudes qui
sont les siennes. En outre, on ne saurait lui imposer ces acquis.
C'est sa nature innée qui choisira ceux qu'il pourra assimiler
et qui lui seront profitables.
Cette idée selon laquelle l'homme ne se forme que grâce
aux acquis fournis par la famille, l'école ou la société,
est bien entendu fort séduisante. On peut même regretter
qu'elle se soit révélée fausse. Mais le fait
est qu'elle perdure, en dépit de tous les démentis qui
lui ont été apportés. C'est ce principe du tout
acquis qui préside, par exemple, à l'organisation de
notre Éducation nationale, où malheureusement seule
une minorité d'élèves assimilent durablement
ce qu'on leur a enseigné, tandis que les autres se contentent
de mémoriser un peu de savoir pour réussir leurs examens,
savoir qu'ils auront quelques mois plus tard complètement oublié.
Et c'est aussi ce principe du tout acquis qui permet d'affirmer qu'une
France peuplée d'Africains et d'Asiatiques serait tout à
fait semblable à celle des siècles précédents,
pourvu que ceux-ci soient nés sur notre sol.
Or c'est une erreur. L'exemple des États-Unis d'Amérique
montre la persistance de communautés ethniques parfaitement
identifiées lors des recensements.
Il semble pourtant évident que s'il existe sur terre une
multitude de cultures ayant leur langue, leurs murs et leur
civilisation propres, c'est que les peuples qui leur ont donné
naissance ont une mentalité, une personnalité, une créativité
différentes. Or, l'invention, l'innovation, sont spontanées.
On n'apprend pas à être inventeur, on l'est de naissance.
C'est la raison pour laquelle il existe une différence fondamentale
entre ce qu'on apprend et ce qu'on crée. Un violoniste, un
pianiste, un organiste allemand ou italien peuvent être interchangeables,
mais Jean-Sébastien Bach et Rossini ne le sont pas. Ce qui
distingue les peuples, c'est la créativité qui leur
est spécifique, alors que la culture apprise peut être
assimilée par n'importe quel peuple sans que sa nature soit
fondamentalement changée pour autant.
Certes, nous croyons moins aujourd'hui à la perfectibilité
de l'être humain par l'éducation, car nous avons constaté
l'échec de cette doctrine. Mais le dogme de l'amélioration
constante de notre bien-être matériel reste plus fort
que jamais.
Cette conviction vient de ce que notre nature, notre sensibilité,
ont évolué avec notre environnement. Nous sommes devenus
dépendants de toutes les innovations que nous avons adoptées,
comme le drogué l'est de ses drogues, sans que cela démontre
que nous sommes devenus plus heureux grâce à elles que
nous ne l'étions avant d'en devenir dépendants.
On pourrait aisément calculer que notre niveau de vie a été
multiplié par mille depuis le XVIIIe siècle, époque
à laquelle il n'y avait ni eau courante, ni éclairage
électrique, ni chauffage, ni machines à laver, ni cuisinières,
ni réfrigérateurs, ni radio, ni télévision,
ni téléphone, ni automobiles, ni tous les médicaments
que nous absorbons. Mais sommes-nous mille fois plus heureux ? En
assistant à une pièce de Molière, qui dépeignait
avec tant de justesse la vie de nos ancêtres, pouvons-nous vraiment
dire que nous sommes mille fois plus heureux qu'eux ? Pouvons-nous
même croire que le petit chien que sa riche propriétaire
ne cesse de cajoler est infiniment plus heureux que ses ancêtres
sauvages ? Le croire revient à confondre changement et amélioration.
Une autre erreur que font les chantres du progrès, c'est
d'ignorer que notre principale source de bonheur est d'origine affective
et non matérielle. Amour, amitié, convivialité,
foi en Dieu, voilà ce qui permet d'être heureux même
dans des conditions matérielles médiocres. Ajoutons-y
la santé, qui donne la joie de vivre.
Or, ce que nous appelons "progrès" n'a cessé de faire
régresser ces véritables facteurs de bonheur. Notre
société est devenue anxiogène (comme en témoigne
notre consommation grandissante d'antidépresseurs de toutes
sortes), et les statistiques concernant nombre de maladies montrent
leur constante progression : cancers, maladies d'Alzheimer et de Parkinson,
asthme, allergies, diabète, boulimie, anorexie, dyslexie...
Dans le même temps, le "progrès" a entraîné
la disparition des communautés organiques et la dissolution
du lien social, qui était un puissant facteur de cohésion
et de solidarité. L'anonymat, la solitude de masse ont remplacé
la vie sociale. À Paris, la moitié des logements sont
occupée par des personnes seules. Et l'obsession sexuelle rend
de plus en plus rare cet amour qui rapprochait deux êtres pour
la vie
Jusqu'au XIXe siècle l'espèce humaine vivait en ne
consommant que des biens renouvelables ou pratiquement inépuisables.
Ce n'est plus le cas aujourd'hui. Désormais notre vie est de
plus en plus dépendante de ressources naturelles qui s'épuisent,
comme le pétrole, le gaz et le charbon, ou encore les métaux.
D'autres ressources ne se renouvellent qu'insuffisamment, comme certains
bois ou certaines espèces de poissons. Alors que s'annonce
déjà une crise pétrolière mondiale, nous
constatons que les solutions de remplacement en matière énergétique
sont très insuffisantes et présentent de multiples inconvénients.
Le pétrole, qui tient une si grande place dans notre civilisation,
fait l'objet d'une exploitation à rendement décroissant,
alors que la demande ne cesse de croître. Compte tenu de la
place qu'occupe le pétrole, non seulement pour les transports,
mais aussi pour l'agriculture et l'industrie, son épuisement
ne peut qu'entraîner de graves bouleversements.
Nous constatons également de multiples pollutions de l'air,
de la terre et de l'eau, ainsi qu'une augmentation du gaz carbonique
provoquant un effet de serre dont les conséquences sont désastreuses.
Le réchauffement de l'atmosphère engendre des catastrophes
naturelles de plus en plus fréquentes et d'une ampleur de plus
en plus grande. La fonte des banquises polaires menace d'élever
le niveau de la mer, ce qui provoquera des submersions intolérables.
L'apparente amélioration
L'apparente amélioration de notre bien-être par la
surconsommation se traduit en fait par un tarissement des sources
affectives du bonheur, une fragilisation de notre santé et
une dévastation des milieux naturels ce qui nous prépare
un avenir bien aléatoire.
Il nous faut expliquer le mécanisme de cette augmentation
continuelle de la consommation dont les conséquences se sont
révélées si néfastes.
J'ai montré dans ce livre comment les premiers usuriers avaient
changé de statut au fur et à mesure que s'étendait
leur système de prêt à intérêt. Ils
sont devenus des financiers dont la fortune est devenue de plus en
plus considérable à mesure que les peuples les plus
avancés se sont mis à vivre à crédit.
Avec ces gigantesques capitaux, les financiers se sont mis à
spéculer et ils ont acquis tout ce qui pouvait leur permettre,
en augmentant leurs revenus, de réaliser de la plus-value.
Ils ont acheté toutes les meilleures entreprises en n'en laissant
qu'une partie aux particuliers. Ils ont acquis de nombreux domaines
agricoles, notamment des vignobles, auxquels certains d'entre eux
ont donné leur nom. Ils se sont lancés dans le commerce
des uvres d'art. Ils ont aussi investi dans le sport spectacle.
Rappelons-nous, à ce propos, que les Jeux Olympiques, remis
à l'honneur par Pierre de Coubertin, ne devaient être
à l'origine que d'aimables rencontres sportives où l'essentiel
était de participer. Telle est d'ailleurs la définition
du jeu : « Activité physique ou mentale purement gratuite
qui n'a, dans la conscience de celui qui s'y livre, d'autre but que
le plaisir qu'elle lui procure. »
Rien à voir, bien entendu, avec l'énorme "bizness"
que sont devenus les Jeux Olympiques.
Mais revenons aux entreprises, car c'est là qu'est le nud
du problème. De l'ouvrier ou de l'employé en passant
par les contremaîtres, les cadres et en allant jusqu'au (vrai)
directeur, tous travaillent pour que leur entreprise fasse des bénéfices
et génère de la plus-value. Cet objectif n'a rien de
contestable en soi. Mais les bénéfices et la plus-value,
qui sont parfois considérables, ne reviennent plus à
ceux qui les ont créés.
Autrefois, paysans et artisans considéraient que les bénéfices
devaient servir de réserve pour les mauvais jours et que leur
outil de travail (leur fonds) était un bien inaliénable
permettant à ceux qui les utilisaient de gagner leur vie. Vendre
un bien reçu de ses parents était regardé comme
déshonorant et l'expression plus-value n'avait tout simplement
pas de sens.
Une bonne entreprise est un investissement lucratif, à condition
qu'elle se développe : pas de croissance, pas de plus-value.
Aujourd'hui, ce sont les propriétaires qui nomment le directeur,
lequel a pour seule mission d'augmenter bénéfices et
plus-value.
Pour atteindre cet objectif, il dispose de deux moyens : d'abord
augmenter les ventes en offrant des nouveautés, en faisant
de la publicité, en lançant des modes. Ensuite améliorer
la rentabilité, la productivité, en remplaçant
le personnel par des machines. Or, si l'augmentation des ventes pousse
à embaucher du personnel, l'amélioration de la productivité
permet d'en licencier. Du fait de la concurrence entre les entreprises,
celles-ci sont obligées d'augmenter les ventes et d'améliorer
leur productivité sous peine de disparaître. Suivant
que l'un ou l'autre des objectifs se voit donner la priorité,
il y a diminution ou augmentation du chômage.
J'en donnerai deux exemples simples. D'abord celui de l'agriculture,
dont les ventes ont augmenté depuis trois siècles, mais
dont l'amélioration de la productivité a été
considérable. Le résultat est qu'en l'espace de quelques
siècles, les agriculteurs sont passés de 90 ou 95 %
de la population à seulement 3 %. L'autre exemple est celui
de l'Allemagne, qui est aujourd'hui devenue le premier exportateur
du monde, grâce à l'excellente productivité de
ses industries, mais qui a cependant cinq millions de chômeurs
car sa croissance reste faible.
Nous voyons l'absurdité du système :
1) Les entreprises sont obligées d'améliorer leur
productivité et d'accroître leurs ventes.
2) Les profits résultant de la réalisation de ces
objectifs reviennent aux propriétaires qui n'y sont pour rien,
mais qui veulent qu'un système si profitable perdure.
3) La conséquence de cette augmentation sans fin de la consommation
est celle déjà évoquée plus haut : fragilisation
de la santé, augmentation de diverses pollutions, épuisement
de nombreuses ressources.
Pour casser ce système pervers, pour échapper à
cet engrenage fatal, il n'y a qu'une solution possible :
1) Se retirer de la compétition internationale, c'est-à-dire
d'un système économique libéral très favorable
aux financiers, mais très défavorable aux producteurs.
On pourra ainsi protéger ces derniers. Naturellement, notre
niveau de vie diminuera, mais la qualité de notre vie s'améliorera.
2) Supprimer graduellement le crédit.
3) Considérer l'entreprise comme un bien inaliénable
appartenant moralement à ceux qui la font fonctionner. Les
bénéfices ne seront pas distribués, mais mis
en réserve pour les mauvais jours. La bourse d'actions disparaîtra
du même coup, puisqu'elle ne vit que grâce aux plus-values
indéfinies qui résultent elles-mêmes de la croissance.
Or, il n'y aura plus de croissance.
Je viens d'évoquer la compétition entre les entreprises
industrielles, agricoles, commerciales et de services. Mais il en
existe une autre, la compétition militaire entre les nations.
Alors que près d'un milliard d'êtres humains vivent
aujourd'hui avec moins de 1 euro par jour, les budgets concernant
la Défense nationale de toutes les nations sont devenus absolument
gigantesques. Des dizaines de milliers de chercheurs et d'inventeurs
s'efforcent de trouver des armes de plus en plus meurtrières
et de plus en plus faciles à utiliser. Autrefois les guerres
n'étaient faites que par des volontaires, et ceux qui les dirigeaient
revendiquaient l'honneur de montrer l'exemple, de risquer leur vie.
De nos jours, ceux qui actionnent les armes de destruction massive
sont les plus protégés, tandis que les civils, hommes,
femmes et enfants, en sont les principales et innocentes victimes.
La France est devenue une très petite puissance militaire
qui ne peut plus servir que de force supplétive à une
grande puissance. Or participer, même faiblement, à un
conflit mondial, c'est s'exposer à de terribles représailles.
Que quelques missiles frappent nos centrales nucléaires et
la France serait à genoux. Isolément, notre pays peut-il
intéresser une grande puissance ? Notre agriculture ne vit
que grâce à des subventions. Nos plus belles entreprises
appartiennent déjà à des étrangers ou
à des firmes multinationales. Nous n'avons pas de ressources
naturelles importantes - ni pétrole, ni gaz, ni même
de l'or ou des pierres précieuses.
Dans une telle situation il y a probablement moins de risques de
se déclarer politiquement neutre et en partie désarmé
que de rester l'allié d'une grande puissance.
L'argent que nous dépensons pour fabriquer ou acheter des
armes vite obsolètes serait mieux utilisé à bâtir
des hôpitaux ou des maisons de retraite.
Il faut apprendre aux Français que la surconsommation n'est
pas la clef du bonheur mais un engrenage fatal !
Fin de l'ouvrage
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