ALEXIS CARREL
(1873-1944)
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Pionnier de la transplantation d'organes,
il réalisa en 1910 le premier pontage cardiaque,
avant de s'intéresser à la culture des tissus in vitro,
puis à la circulation sanguine extra-corporelle.

RÉFLEXIONS SUR LA CONDUITE DE LA VIE
Les lois fondamentales de la vie humaine (Extraits)

Dans cet ouvrage, résumé de ses réflexions, Carrel montre comment, « dans un espace de temps qui, dans l'histoire des êtres vivants, n'est pas plus long qu'une heure dans l'existence d'un homme, l'esprit émergea de la matière et s'installa sur notre planète.»

Comment, «à partir de ce moment, il continua son ascension dans deux directions distinctes, quoique complémentaires. Celle de l'intelligence, créatrice de la philosophie et de la science, et celle du sentiment, c'est-à-dire de l'art, de la religion et de la morale.»

VI
Essor de l'intelligence et du sentiment dans la race.

L'intelligence choisit pour prendre son essor, le minuscule promontoire que l'Asie envoie dans l'océan Atlantique, au nord de la Méditerranée.

D'un seul coup d'aile, elle s'éleva, dans la Grèce antique, à une altitude qui est à peine dépassée aujourd'hui. Elle s'attaqua d'emblée à des problèmes redoutables; problèmes que les philosophes qui se succédèrent le long des siècles, depuis Pythagore, Platon et Socrate jusqu'à Kant et à Bergson n'ont pas encore été capables de résoudre.

Mais l'intelligence ne se contenta pas de la philosophie. De la Grèce, elle émigra à l'ouest de l'Europe. Et, dans une envolée de génie, elle créa la science. Son succès devint alors prodigieux. Pendant le court espace de temps qui sépare l'âge de Galilée et de Newton de celui de Claude Bernard, de Pasteur et de Planck, elle découvrit les lois essentielles du monde physique et de celui de la vie. Grâce à elle, «les hommes obtinrent la maîtrise de tout ce qui se trouve à la surface de la terre, à l'exception d' «eux-mêmes.»

Le sentiment, sous la forme de l'art, de la poésie, de la grandeur morale, de l'inspiration religieuse, fut, depuis l'aube des temps préhistoriques, la lumière de l'humanité. Dès qu'il sortit de la nuit originelle, l'esprit essaya de reproduire la beauté des choses sur le bois, l'ivoire, ou la pierre, et de l'exprimer par la musique et la poésie. Il y eut des artistes inconnus de l'époque de Cro-Magnon. Il y eut Phidias et Praxitèle; il y eut Virgile.

En même temps, l'esprit s'élevait vers la conception de la beauté morale, de la vérité, de Dieu. Il suscita Platon, Aristote, Zénon, Épictète. Puis il fit soudain une immense envolée.

Dans un village ignoré de Palestine, sur les bords du lac de Tibériade, un jeune charpentier, Jésus de Nazareth, annonça à quelques pêcheurs ignorants une étonnante nouvelle. Nous sommes aimés par un être immatériel et tout puissant. Cet être est accessible à nos prières. Nous devons l'aimer plus que tout être. Et, nous aussi, nous aimer les uns les autres.

Une ère nouvelle commença. Le seul ciment assez puissant pour unir entre eux les hommes avait été trouvé. L'humanité cependant voulut ignorer l'importance de ce nouveau principe dans l'organisation de la vie collective. Elle est loin d'avoir compris qu'elle ne pouvait être sauvée de la division, de la ruine, du chaos que par l'amour mutuel. Elle n'a pas réalisé non plus qu'aucune découverte scientifique ne fut jamais plus lourde de signification que celle faite par Jésus le Crucifié de la loi d'amour. Car cette loi est en fait, celle de la survie des sociétés humaines.

C'est seulement dans la vie individuelle que la règle évangélique fut, dans une certaine mesure, appliquée. Quoiqu'il eût encore au fond de lui les appétits d'un gorille, féroce et lubrique, l'homme sentit la beauté de la charité, du renoncement, de l'héroïsme qui consiste, dans l'enfer de la guerre moderne, à donner sa vie pour les siens, à avoir de la pitié pour le vaincu, le malade, le faible, l'abandonné. Ce besoin de sacrifice et de fraternité se précisa au cours des siècles. Alors apparurent saint Louis de France, François d'Assise, Vincent de Paul, et l'innombrable légion des apôtres de la charité.

Aujourd'hui, dans cet âge d'égoïsme et de bassesse, une multitude d'hommes et de femmes, suivent encore, sur les champs de bataille, dans les monastères, ou dans la désolation de la Cité moderne, la route de l'héroïsme, du renoncement et de la sainteté.

En même temps, une tentative audacieuse et plus étonnante encore se précisait. Atteindre, par le sentiment, le pays inconnu qui s'étend au delà de la science et de la philosophie: pays au seuil duquel l'inteIligence automatiquement s'arrête. Et les grands inspirés, Benoît de Norcie, par exemple, Jean de la Croix, Me Eckhardt, Ruysbroek l'Admirable, enseignèrent aux hommes d'Occident comment, en suivant la voie de l'ascèse et de la mystique, ils peuvent atteindre Dieu.

En d'autres termes, comment satisfaire à l'antique besoin de l'âme humaine de s'unir à cet être immanent dans toutes les choses qui, sans s'épuiser dans la nature, ainsi que le Sage d'Héraclite, la domine à la manière de Javeh et, Qomme le Dieu de saint François d'Assise, a pour nous l'affection d'un père.

A la vérité, notre civilisation a oublié qu'elle est née du sang du Christ; elle a aussi oublié Dieu. Mais elle comprend encore la beauté des récits évangéliques et du Sermon sur la montagne; de ces paroles de pitié et d'amour qui apportent la paix, parfois même la joie, aux vaincus, aux affligés, aux faibles, aux malades, aux mourants; à nous tous qui serons écrasés tôt ou tard par les mécanismes impitoyables de la vie.

Aujourd'hui, malgré la faillite des idéologies et le désarroi universel, l'intelligence et le sentiment continuent leur immense essor. Certes, l'humanité laisse derrière elle une foule innombrable de médiocres, de faibles d'esprit, d'idiots moraux, de fous, de criminels, de dégénérés de toutes sortes. Néanmoins, elle ne cesse pas d'engendrer des êtres de pouvoir mental de plus en plus grand. Les conducteurs de peuples, les héros, les savants, les saints enfantés par la civilisation moderne ne sont-ils pas supérieurs à Platon, à Périclès, à Aristote, à César, à tous les grands hommes de l'antiquité? Bien que le cerveau n'ait pas augmenté le volume de façon mesurable depuis l'époque de Néanderthal, c'est-à-dire depuis plus de 400 siècles, sa valeur fonctionnelle s'est énormément accrue.

Peut-être cet accroissement est-il l'expression de modifications qualitatives de cellules nerveuses, ou des sécrétions des cellules glandulaires qui, mélangées au sang, baignent le cerveau; modifications que nos techniques histologiques et chimiques ne sont pas encore capables de déceler. Peut-être est-il dû simplement à la transmissibilité des connaissances, à leur accumulation et à l'amélioration des conditions de la vie. Quoi qu'il en soit, la puissance mentale s'élève de plus en plus dans la race malgré l'indignité de la majorité des individus.

En somme, l'esprit sous son double aspect logique et non logique, intellectuel et sentimental, s'est manifesté presque soudainement chez les plus évolués des primates après une très longue ascension dans la nuit du règne animal. Il a apporté aux vivants deux dons divins: le sens de la beauté morale et la lumière de la science.

Grâce à ces dons, l'homme s'est évadé de la barbarie. Il a transformé sa propre existence et conquis la terre.

L'émergence de l'esprit hors de la matière constitue vraisemblablement la raison d'être de l'évolution, le but vers lequel s'avance du fond vertigineux des âges la procession des formes vivantes, l'événement le plus solennel de l'histoire de l'univers. De toute évidence, cette brusque ascension de la conscience dans les formes animées est l'expression d'un mode d'être fondamental de la vie.

VII
La loi de l'ascension de l'esprit au cours de l'évolution de l'individu. - Caractère à la fois automatique et volontaire du développement de la conscience.

La conscience apparaît à un certain moment de l'évolution de l'individu, comme celle des races. Cette émergence du spirituel hors du matériel, hors de la masse de cellules et de sang qui compose l'organisme, est une donnée immédiate de l'observation. Elle constitue un caractère essentiel de la substance dont nous sommes faits.

La vie humaine commence dans la nuit de l'esprit. L'ovule, même quand il contient en puissance le génie de Newton, de Gœthe, ou de Napoléon, n'est pas très différent des êtres unicellulaires, qui, pendant la période archéozoïque du précambrien, représentaient l'humble début des vivants à la surface de la terre.

Une fois fécondé, l'ovule se divise et engendre l'embryon; et l'embryon devient fœtus; l'enfant naît. Mais la nuit continue; elle continue jusqu'à ces moments radieux de la première année où la mère voit se lever, dans les yeux de son bébé, l'aube de l'intelligence. Comme la lumière du matin sous les tropiques, l'intelligence grandit très vite. En quelques douzaines de mois, le petit de l'homme achève la route que les formes vivantes mirent peut-être plus d'un million de millénaires à parcourir dans leur ascension vers l'esprit.

Au point de vue mental, comme au point de vue corporel, l'évolution de l'individu présente quelque analogie, comme le supposait Haeckel, avec l'évolution de l'espèce. En d'autres termes, l'évolution phylogénique de l'esprit semble préfigurer son évolution ontogénique. Le développement mental est à la fois automatique et volontaire. Dans la petite enfance, il est entièrement automatique, de même que celui des organes, des muscles et du squelette. Ce n'est que plus tard qu'il demande l'aide de l'intelligence et de la volonté. D'abord l'esprit grandit en même temps que le système nerveux et les autres tissus, sous la poussée interne des forces héréditaires siégeant dans les gènes de toutes les cellules de l'organisme.

Et cette influence des gènes, lui donne, autant qu'aux traits de notre visage, quelque ressemblance avec nos parents, ou avec certains de nos ancêtres. Cependant l'actualisation des potentialités héréditaires n'est pas fatale. Elle dépend des conditions physiques et chimiques du milieu où l'individu se développe. Par exemple, du climat ou de la quantité et de la nature des aliments.

C'est pourquoi, beaucoup d'individus restent pendant toute leur existence inférieurs à ce qu'ils auraient pu être. Car l'âme n'est pas indépendante du corps; la qualité de l'esprit dépend de celle des organes, en particulier, du cerveau et des glandes endocrines. On n'a jamais vu apparaître de génies parmi les microcéphales. Si Virgile avait été atteint de myxœdème d'origine thyroïdienne ou de diabète pancréatique, il n'aurait pas écrit l'Énéide. Il est vrai aussi qu'une grande âme peut habiter un corps malingre. Parfois la maladie n'est pas incompatible avec une haute élévation mentale; sainte Thérèse de Lisieux était tuberculeuse. La syphilis, au contraire, lèse souvent le cerveau; mais elle donne parfois à la pensée une ampleur magnifique. Alphonse Daudet souffrait d'ataxie locomotrice. Guy de Maupassant mourut de paralysie générale. Il y a des déficiences organiques qui attaquent l'âme, tandis que d'autres la laissent indemne. Mais l'état de la conscience n'est jamais indépendant de celui des tissus, des humeurs et du sang.

La croissance spontanée de l'esprit demeure toujours incomplète. L'homme ne prend son plein essor mental que par sa propre volonté. Il est bien connu que le développement des muscles et des organes demande un effort. On ne devient pas un athlète sans entraînement. De même il faut peiner pour accroître en soi les forces de la conscience. Si l'élève est dépourvu de la volonté de s'instruire, le plus habile professeur ne lui apprendra rien. Lire un traité de morale ne rend pas vertueux. Personne ne peut forger pour nous notre âme.

C'est parce que Henry Ford se fit un esprit indomptable que, de pauvre ouvrier, il devint l'empereur d'une industrie géante.

La formation de la personnalité est équivalente, suivant l'expression de Bergson, à la création de soi par soi. Et cette création de soi par soi consiste à tirer de notre corps et de notre conscience plus qu'ils ne contiennent; à modeler notre vie intérieure suivant un idéal; à construire en nous, à l'aide de matériaux même médiocres, une âme nouvelle et puissante.

Dans l'histoire de l'humanité, ce miracle se réalise chaque jour. C'est souvent d'une humble origine que s'élèvent les grands hommes. Mais tous, ignorants et savants, pauvres et riches, jeunes et vieux sont également capables, s'ils le veulent obstinément, de faire jaillir du fond d' eux-mêmes l'énergie spirituelle qui y est cachée. La conscience grandit en même temps que le corps. Mais elle ne cesse pas de croître en même temps que lui.

VIII
Essor de l'intelligence et du sentiment dans l'individu. Le secret de la vie. Le terme de l'ascension. Le grand refus.

C'est pendant l'âge mûr, quand les activités physiologiques sont devenues moins intenses, qu'elle tend à s'approfondir, à s'étendre, à se purifier. L'intelligence, l'activité esthétique, la force morale, le sens du sacré progressent encore pendant la vieillesse.

Au moment où Dante se plaignait de sa décrépitude et de son dos voûté en moitié d'arche, il écrivait les vers les plus sublimes du Paradis. Mais l'esprit continue jusqu'à la fin son ascension, seulement chez ceux qui, pendant toute leur vie, ont été ses serviteurs obéissants.

La plupart des hommes ignorent qu'ils sont les artisans de leur destin spirituel. En outre, ils ne se soucient nullement de ce destin. Nous savons déjà que le développement de l'esprit dans l'individu est loin d'être irrésistible comme il l'a été dans la race.

Au cours de l'évolution d'innombrables espèces animales, la conscience a hésité, tâtonné et abouti à une impasse où elle s'est pour toujours arrêtée. Par exemple, chez les fourmis et chez les abeilles. Elle se comporte souvent de cette même manière dans l'individu. Car elle ne peut pas atteindre son développement optimum sans éducation et sans un efžort de la volonté.

Par une aberration étrange, les civilisés ne prennent aucun souci du progrès de leur âme. Une partie importante de la population, comme nous le savons déjà, ne dépasse jamais l'âge psychologique de douze ou treize ans. On ne connait pas exactement les causes de ce désastreux arrêt. Généralement, l'infantilisme mental s'observe dans la descendance des alcooliques, des syphilitiques, des faibles d'esprit, des débiles moraux. Mais, au lieu d'être héréditaire, il peut être dû à des déficiences alimentaires, à l'action de substances toxiques, à de mauvaises habitudes physiologiques, à l'attaque de certains virus.

Parmi les hommes dont l'intelligence continue plus longtemps à se développer, beaucoup sont incapables d'atteindre la maturité mentale. Ils pourraient cependant employer à leur avancement physiologique et spirituel les loisirs que leur a donnés le progrès des machines.

Au contraire, ils perdent le temps qu'ils ne passent pas à l'usine, à l'atelier, au magasin ou au bureau, à boire, à jouer aux cartes, à aller au cinéma, à danser, à lire des romans faits à leur image. Ils sont victimes à la fois de l'éducation et des habitudes de la vie moderne.

La responsabilité de l'infantilisme intellectuel et de l'atrophie morale qui ont causé notre déchéance ne provient-elle pas d'une mauvaise éducation? Dans l'atmosphère de mensonge et de niaiserie créée par la radio et par les journaux, dans la veulerie de l'existence quotidienne, dans le mépris du beau et du sacré, l'essor de l'intelligence et du sentiment se trouve paralysé.

Cependant, une telle déficience n'infirme pas la loi du développement de l'esprit: de même que l'existence de la maladie ne fait pas considérer la santé comme une illusion. L'ascension spirituelle des individus normalement développés n'en reste pas moins un mode d'être fondamental de la vie. A toutes les époques, les êtres humains les plus évolués ont appliqué leur volonté à leur progrès mental. Malheureusement, dans la société moderne, cet effort est mal dirigé; il a séparé l'intelligence du sentiment; il crée parfois le désir de savoir, le pouvoir d'observer, de comprendre, de se souvenir, de juger, d'induire, de déduire, d'édifier des constructions logiques, d'imaginer, de découvrir; mais il ne s'adresse presque jamais aux activités non intellectuelles de l'esprit: courage, audace, véracité, fidélité, abnégation, héroïsme, amour.

«Voir sans aimer,» écrivit autrefois Maeterlinck, «c'est regarder dans les ténèbres.» En développant exclusivement la raison, l'éducation moderne arrête le développement de l'esprit. La préparation à la plupart des examens forme la mémoire sans former l'intelligence. En outre, sa valeur spirituelle est nulle. Cependant l'intérêt de la communauté demande une profonde culture intellectuelle. Car nous avons besoin d'ingénieurs, de biologistes, d'économistes, d'historiens, de physiciens, de mathématiciens, de philosophes. Seuls les spécialistes de l'intelligence sont capables de faire avancer la connaissance. La spécialisation est un mal nécessaire. Mais elle se paie par le rétrécissement de l'esprit. L'atmosphère des bibliothèques, des salles de cours et des laboratoires est dangereuse pour ceux qui s'y confinent trop longtemps. Comme un brouillard, elle nous sépare de la réalité. Sans Gretchen, le Dr Faust aurait toujours ignoré que le secret de la vie ne se trouve pas dans les livres.

Le secret de la vie se trouve dans la vie elle-même; dans la plénitude des activités organiques, intellectuelles et spirituelles de notre corps.

On ne découvre jamais ce secret si on considère isolément un de ces trois ordres d'activité. Quand l'esprit s'élève en nous sous l'effort de la volonté, comme la sève dans l'arbre sous l'effort du printemps, il prend l'aspect à la fois de l'intelligence, du jugement, de la maîtrise de soi-même, de la beauté morale. Il devient la lumière intellectuelle toute pleine d'amour, dont parle Dante dans Le Paradis. Il est la sagesse, cette sagesse qui est refusée aux philosophes et aux savants. Car les savants et les philosophes considèrent comme irréelles les choses qui sont inexprimables par des mots.

Ni Jean-Jacques Rousseau, ni Auguste Comte, ni Claude Bernard n'ont été des sages. C'est dans la foule anonyme des humbles qu'on rencontre parfois les vrais élus de l'esprit. On les trouvait autrefois parmi les hommes et les femmes qui cultivaient leurs champs avec leur nombreuse famille d'enfants et de domestiques: aussi, dans la petite aristocratie attachée à la terre et dont la vie était semblable à celle des paysans.

Cette sagesse à la fois lumineuse et inarticulée existe encore chez quelques familles campagnardes, chez certains vieux médecins de campagne, chez d'humbles prêtres, chez les héros inconnus du renoncement et de la charité. Mais on l'a trouvée aussi chez les empereurs et chez les rois. L'esprit s'est-il élevé moins haut dans Marc-Aurèle ou saint Louis que dans Socrate ou Épictète? La route qui mène au sommet de la montagne est aussi dure et aussi belle pour les uns que pour les autres. Nul n'y progresse qu'au prix du sacrifice.

Sans sacrifice, il n'y a pas d'ascension spirituelle : sacrifice de sa fortune, de sa réputation, de sa vie par amour des siens, de sa patrie ou d'un grand idéal. C'est le soldat qui entre volontairement dans l'épouvante de la bataille moderne. C'est Noguchi quittant, seul, frêle, malade ses laboratoires de l'Institut Rockefeller à New-York pour aller mourir de fièvre jaune en Afrique. Ce sont ceux qui ont le culte de la beauté et de la vérité, qui tendent de toutes leurs forces vers Dieu, qui donnent leur vie pour que la justice et l'amour règnent sur la terre.

Ce n'est pas la raison, mais le sentiment qui mène l'homme au sommet de sa destinée. L'esprit s'élève par la souffrance et le désir plus que par l'intelligence; à un certain moment du voyage, il laisse derrière lui l'intelligence, dont le poids est trop lourd. Il se réduit à l'essence de l'âme, qui est amour. Seul, au milieu de cette nuit de la raison, il s'échappe du temps et de l'espace: et, par un processus que les grands mystiques eux-mêmes n'ont jamais été capables de décrire, il s'unit au substratum ineffable de toutes choses. Peut-être cette union avec Dieu est-elle le but secret vers lequel tend l'individu dès l'instant où l'ovule fécondé commence sa division et sa croissance dans la paroi de l'utérus maternel.

L'évolution spirituelle ne s'achève que chez très peu de gens, car elle demande un effort persistant de volonté, un certain état des tissus, le sens de l'héroïsme, la purification des sens et de l'intelligence, et d'autres conditions que nous connaissons mal; en particulier, cette condition psycho-physiologique que l'Église appelle la Grâce.

Mais tous peuvent s'engager sur le sentier qui, à travers les nuages, conduit vers la lumière des cimes. Il est également loisible à tous, au lieu d'obéir à l'idée directrice de l'évolution individuelle, de vivre pour la seule satisfaction de ses besoins physiologiques, comme nos cousins les orangs, les chimpanzés et les gorilles.

La plupart des civilisés sont encore si près de l'animalité qu'ils recherchent exclusivement les valeurs matérielles. Aussi leur existence est-elle beaucoup plus basse que celle des animaux. Car seules les valeurs spirituelles peuvent nous apporter la lumière et la joie. Chacun doit, à un moment donné de sa vie, choisir entre le matériel et l'humain. C'est-à-dire refuser ou accepter d'obéir à la loi de l'ascension de l'esprit. Et il n'est pas moins dangereux de rester dans l'indécision que de refuser. «Aussi, parce que tu es tiède et que tu n'es ni froid, ni chaud, je vais te vomir de ma bouche,» est-il écrit dans l'Apocalypse. Bien que la conscience arrête de bonne heure son développement chez la plupart des gens, sa tendance naturelle est cependant de grandir depuis la naissance jusqu'à la mort. A la vérité, l'ascension de l'esprit au cours de l'évolution de chaque individu est, non seulement une loi fondamentale de la vie humaine, mais son caractère spécifique.

IX
Unité des lois fondamentales de la vie. - Leur hiérarchie. - Caractère spécifiquement humain de la loi de l'ascension spirituelle

C'est donc une donnée indéniable de l'observation que la vie tend à la fois à se conserver, à se propager et à se spiritualiser. Les lois de conservation et de propagation sont aussi anciennes que la vie elle-même. Car leur existence est évidente dans les formes animales les plus rudimentaires.

Il n'en est pas de même de la loi de l'ascension spirituelle. Cette tendance fondamentale existait peut-être de façon latente chez les êtres unicellulaires qui furent les premiers représentants de la vie sur notre planète. Mais elle ne se manifesta clairement dans la race et dans l'individu qu'à une époque beaucoup plus avancée de l'évolution, au moment de l'apparition des mammifères, des primates et surtout de l'homme. Elle constitue vraiment notre caractère spécifique. Seul, parmi tous les animaux, l'homme est capable de contribuer, par un effort volontaire, au développement de sa personnalité.

Aucun être vivant ne possède un cerveau aussi complexe que le cerveau humain. De même que les lois de conservation et de propagation de la vie, la loi de l'ascension de l'esprit constitue l'expression fonctionnelle de la structure de nos organes.

Certes, l'essor de l'esprit ne se manifeste pas chez tous les individus, de même que tous les individus ne sont pas capables de conserver ou de propager la vie. Car notre organisme est fragile. et son développement peut être entravé par des causes multiples, les unes étant héréditaires, et les autres appartenant au milieu. Tels les virus, les bactéries, les poisons, les mauvaises habitudes physiologiques, intellectuelles et morales. Ces tendances fondamentales de notre nature sont loin d'être toujours libres de s'exprimer. Néanmoins, elles sont immuables. Elles existeront aussi longtemps que la structure de notre corps ne sera pas modifiée. A la vérité, elles représentent les modes d'être essentiels de l'homme.

Les trois lois fondamentales de notre vie constituent les aspects différents d'une seule et même chose. Pareillement, les multiples activités de l'homme ne sont que les facettes de son unité. Le cœur, les poumons, le cerveau, les glandes endocrines n'ont pas d'existence autonome: ces organes sont inséparables les uns des autres; inséparables aussi de l'organisme. Aucune des tendances de notre nature ne peut être considérée isolément; chacune est essentielle, de même que chaque organe est essentiel. Il est impossible de se passer de reins, de glandes thyroïdes, de cœur ou de pancréas: également de désobéir à l'une quelconque des obligations capitales des vivants. Le principe de conservation et celui de propagation ne font qu'un; car l'individu forme avec la race un tout insécable.

Certes, nous sommes libres d'obéir seulement à une ou deux de ces lois, ou même de les rejeter toutes les trois; seuls, des aliénés prennent ce dernier parti. Mais beaucoup d'individus normaux et même éminents par l'intelligence considèrent comme habile ou méritoire d'obéir à la tendance naturelle de la vie qui leur plaît. Les uns s'efforcent seulement de conserver leur vie; ils constituent le rebut de l'humanité.

Les autres conservent et propagent la vie; ils restent eux-mêmes des sous-hommes, mais, de leur lignée, l'esprit peut, à un moment donné, prendre son essor. D'autres sacrifient la propagation de la race, et même la conservation de la vie, à l'ascension de l'esprit. Ce groupe se compose à la fois d'ignorants, d'égoïstes, de héros, de sages et de fous. Mais la vie ne tient aucun compte des intentions de ceux qui lui désobéissent. Elle punit le sage et le héros aussi bien que l'égoïste, l'ignorant et le fou. Elle les frappe, eux ou leurs nations, de dégénérescence. Il n'y a pas d'autre vertu pour elle que l'obéissance à sa triple loi. Cette vertu, elle la récompense de façon royale en octroyant le bonheur à ceux qui l'ont conquise.

La société moderne a commis l'erreur fondamentale de désobéir à la loi de l'ascension de l'esprit. Elle a arbitrairement réduit l'esprit à l'intelligence. Elle a cultivé l'intelligence parce que l'intelligence donne, grâce à la science, la maîtrise de toute chose. Mais elle a ignoré les autres activités de l'esprit; ces activités dont le langage scientifique ne demeure jamais qu'une représentation incomplète et qui ne s'exprime que par l'action, l'art ou la prière. Par exemple: le sens moral, le caractère, l'audace, le sens du beau, le sens du sacré.

Les écoles n'enseignent ni la discipline de soi-même, ni l'ordre, ni la politesse, ni le courage. Les programmes scolaires ne mettent pas suffisamment les enfants en contact avec la beauté des choses et celle de l'art. Elles ont oublié enfin qu'au moment de leur grandeur, toutes les civilisations de l'antiquité avaient le sens du sacré. Elles ont oublié aussi que l'âme de la civilisation d'Occident a été, dans son enfance, imprégnée de christianisme, et que rien n'a remplacé dans le cœur des hommes la beauté et la pureté de la morale évangélique. Les civilisés n'ont pas encore compris combien il est dangereux de ne pas obéir complètement à la loi du développement mental. Ils se figurent que la culture de l'intelligence équivaut à la culture de l'esprit. Ils n'ont pas découvert encore que, à côté de la raison, se trouvent des activités spirituelles indispensables à la conduite rationnelle de l'existence.

Cette ignorance provoque une lente et sourde réponse de la vie, évidente surtout dans les villages et les petites villes. Invasion progressive de la laideur, de la saleté, de la grossièreté, de l'alcoolisme: passion du bien-être et de la sécurité; envie, dénigrement, haine mutuelle: et les vices que Dante considérait comme les plus abjects, l'hypocrisie, le mensonge, la trahison. Au refus de se conformer à l'ascension de la loi spirituelle, la vie a répliqué de façon automatique en se dégradant, en dégénérant. Il est certain que la vie demande de l'homme beaucoup plus que ses potentialités intellectuelles: l'esprit forme un tout indivisible; il ne nous est pas permis de choisir dans ce tout la partie qui nous plaît.

Le développement intellectuel et le développement moral sont également nécessaires, mais l'atrophie morale attire sur nous des calamités plus irrémédiables que l'atrophie intellectuelle.

Bien que les lois de la vie soient inséparables, elles forment une hiérarchie naturelle. Les principes de conservation et de propagation sont les plus archaïques. Ils déterminent en nous les impulsions les plus irrésistibles.

La loi de l'ascension. spirituelle est, comme on le sait, d'origine incomparablement plus récente. C'est une tendance très nouvelle de la vie. Chez beaucoup d'individus, elle est encore faible, hésitante, à peine perceptible. Au fond de la conscience, des conflits s'élèvent parfois entre les besoins primordiaux. Par exemple, il faut parfois choisir entre conserver son existence ou propager la race: également, entre servir l'esprit ou servir la vie. Toujours le choix est difficile, souvent, impossible.

Dans quelle mesure une femme doit-elle risquer son existence pour propager la race? Les rétrécissements du bassin, la tuberculose pulmonaire, les affections cardiaques et autres maladies dispensent-ils du devoir de la maternité?

Des conflits s'élèvent beaucoup plus fréquemment entre la loi de l'ascension de l'esprit et celles de la conservation et de la propagation de la vie.

Aujourd'hui, comme à toutes les époques, des hommes et des femmes renoncent à la paternité et à la maternité, pour se consacrer au soin des autres ou pour atteindre un idéal religieux. Beaucoup également sacrifient leur vie par fidélité à leur foi. Dans le cœur de chacun d'eux se produit un conflit plus ou moins violent entre des commandements qui, en règle générale, doivent être simultanément obéis.

Et chez les plus nobles, cette lutte intérieure se termine toujours par la soumission à celle des lois de la vie, qui est spécifique à l'homme. Socrate a bu la ciguë. Saint Paul a été décapité. Jeanne d'Arc est montée sur le bûcher. Et chaque fois l'humanité tout entière a grandi. Ce sont les héros et les martyrs qui poussent aujourd'hui la vie dans la voie mystérieuse où elle s'est engagée dès son origine dans l'abîme des âges.

CHAPITRE IV
LE BIEN ET LE MAL
I
L'incertitude de la notion du bien et du mal. - Nécessité d'une définition unique. - Le Bien et le Mal sont déterminés par la structure de la vie humaine.

A aucune époque, dans aucun pays, les moralistes ne se sont accordés sur la définition du bien et du mal. Les uns ont identifié le bien à l'utile, au vrai, à l'avantageux, à l'agréable. Les autres, à ce qui est conforme à la nature ou à la volonté de Dieu. Quant au mal, il a été considéré comme équivalant à la souffrance, à l'injustice, à l'ignorance, ou à l'inspiration de Satan.

Les notions du bien et celle du mal sont donc toujours restées incertaines et diverses. Le plaisir est le seul bien et la douleur est le seul mal, disait Aristippe de Cyrène. Le vrai bien n'est nullement le plaisir, répondirent les stoïciens; il réside dans la connaissanoe de l'ordre des choses et relève de la raison. Pour survivre, nous devons nous conformer à la nature. Et la nature est tout entière imprégnée de Dieu. Avec Épictète et Marc-Aurèle, la notion du bien se confondit avec celle de l'amour de nos frères, de résignation, de soumission à la volonté divine.

Elle eut, chez les Juifs, et ensuite chez les chrétiens, une signification beaucoup plus précise.

Les commandements donnés par Dieu lui-même furent enregistrés dans les livres sacrés, l'Ancien Testament et le Nouveau Testament. Alors, le moraliste, comme un juriste interprétant le code, put déterminer sans peine ce qui est bien et ce qui est mal. Ce fut cette conception du permis et du défendu qui régla, en principe, la conduite des hommes d'Occident jusqu'à la fin du moyen âge. Néanmoins, la morale du plaisir continua imperturbablement sa carrière le long des siècles. Une fois rajeunie par Helvétius et Jeremy Bentham, elle devint la morale de l'intérêt. Son succès fut alors immense. Car l'homme est toujours prêt à prendre l'égoïsme comme règle suprême de sa conduite. Dans les démocraties modernes, le bien fut définitivement identifié à l'utile. L'égoïsme se montra plus fort que l'amour. Épicure vainquit le Christ.

Seule, une faible minorité de la population accepte encore la définition du bien et du mal, qui était traditionnelle parmi les civilisés d'Occident. La majorité a oublié le Décalogue; beaucoup ignorent même son existence. Il n'y a plus de frontière universellement reconnue entre le licite et l'illicite. La plupart des gens ne distinguent pas clairement le bien du mal. Ils sont même incapables de prendre comme arbitre de leurs actes un égoïsme bien entendu. Ils se contentent d'obéir à leurs appétits et de poursuivre leur avantage immédiat.

Riches et pauvres, vieux et jeunes, savants et ignorants, paysans, ouvriers et patrons n'ont plus aucune conception commune de la manière de se conduire. Il n'y a pour eux ni bien, ni mal. Trahir un ami n'est pas déshonorant si la trahison est avantageuse. Le bien, c'est le profit. Le courage expose à d'inutiles dangers; il vaut mieux être lâche que mort. Une automobile est préférable à un enfant. Il faut gagner le plus possible en travaillant le moins possible. Cependant, on prêche encore l'honnêteté, la loyauté, le désintéressement, la beauté de l'effort, l'héroïsme.

Il y a donc, dans l'esprit de l'homme moderne, une grande confusion. De toute évidence, les membres des communautés humaines, doivent apprendre à régler leur comportement d'après des principes identiques. Il faut qu'ils acceptent une même définition du bien et du mal, comme ils acceptent une définition unique de la chaleur et du froid.

Une telle définition est aujourd'hui possible, à la lumière des lois fondamentales de la vie humaine, le permis se distingue du défendu avec une certitude complète. La connaissance de ces lois nous amène à définir le bien et le mal d'une façon précise, invariable et intelligible pour tout individu doué de raison.

Le bien consiste en ce qui est conforme aux tendances essentielles de notre nature: par conséquent, des choses, des pensées, des sentiments et des actes, qui, par leur association tendent à conserver la vie, à propager la race, à promouvoir l'ascension mentale de l'individu et de l'esprit. Au contraire, le mal, est ce qui s'oppose à la vie, à sa multiplication, ou à son essor spirituel. A la vérité, le bien suprême se confond avec la réussite de la vie sous son aspect spécifiquement humain.

Sous l'aspect du triomphe de l'esprit, le mal et le bien sont des choses complexes. Ils sont faits d'éléments multiples. Ils comprennent non seulement les facteurs qui s'opposent ou aident à la vie dans son ensemble ou dans l'un de ses aspects, mais également ceux qui produisent l'harmonie ou la désharmonie de nos activités physiologiques et mentales.

Il y a des choses évidemment mauvaises parce qu'elles tuent, paralysent, corrompent ou diminuent l'individu: par exemple le bacille de la peste, le virus de la fièvre jaune, le vin à haute dose, la tuberculose, le cinéma, la radio.

Également, le développement exclusif de l'intelligence aux dépens du caractère et de la force des organes, du squelette et des muscles, la saleté, l'impolitesse, l'habitude du dénigrement; enfin, l'absence de maîtrise de soi-même, l'incapacité d'effort, l'esprit de mensonge.

Au contraire, l'air, l'eau, la lumière, la science, l'art, la religion, la capacité d'aimer, de s'enthousiasmer et d'agir représentent des aspects essentiels du bien. Car ce sont des facteurs de l'agrandissement de la vie personnelle et sociale.

Les êtres inanimés et vivants dont nous sommes entourés, de même que nos pensées, nos actions, nos institutions sociales favorisent ou entravent le développement de la vie. Elles sont donc, bonnes ou mauvaises. Est mauvaise, par exemple, toute forme de société qui réalise l'entassement de grandes foules d'êtres humains dans des usines et des logements où la conservation de la vie et la propagation de la race sont précaires et l'ascension de l'esprit rendue impossible. Dans les institutions comme dans les individus, la ligne du bien est ce qui est conforme à la structure de notre corps et de notre esprit et le mal ce qui lui est opposé.

II
La définition du péché. - Réalité du vice et de la vertu. - Responsabilité morale. - Les péchés anciens et les péchés nouveaux.

Le péché est le refus d'obéir à l'ordre des choses. Tout acte ou toute pensée qui tend à diminuer, à désintégrer, à ruiner la vie dans son expression spécifiquement humaine, est un péché.

C'est un péché de haïr son voisin, car la haine détruit à la fois le corps et l'esprit. L'habitude du péché constitue le vice.

Quant à la vertu, elle ne consiste pas seulement en la connaissance du bien, comme l'enseignait Socrate; elle est un acte de la volonté; une habitude qui augmente la quantité, l'intensité et la qualité de la vie; elle construit, fortifie et anime la personnalité.

L'espoir, la foi, l'enthousiasme, la volonté de puissance agissent sur le corps comme la vapeur sur la turbine. Les activités physiologiques et mentales sont sublimées par l'amour. Ces vertus rendent la personnalité plus haute, plus forte, plus compacte.

Au contraire la personnalité est fragmentée et amoindrie par le vice; par exemple, la paresse, le doute, la pitié de soi-même, la tristesse, arrêtent la croissance mentale. Quant à l'orgueil, à l'égoïsme, et à la jalousie, ils séparent des autres ceux qui s'en rendent coupables et arrêtent en eux l'essor de l'esprit. C'est aussi l'essor de l'esprit qu'atteignent, par l'intermédiaire de désordres physiologiques, les excès sexuels, la goinfrerie et l'alcoolisme.

Ces vices sont des violations flagrantes de la triple loi de la vie. Dans la vie collective, comme dans la vie individuelle, le bien se différencie clairement du mal. Il y a des vertus sociales et des vices antisociaux. Les vertus sociales produisent l'union et la paix. La politesse, la propreté, l'.amour de la terre où dorment les ancêtres, une religion commune, un idéal commun rendent la société harmonieuse et forte.

Par contre, les vices antisociaux tels que l'incivilité, la médisance, la calomnie, la détestation mutuelle dressent les uns contre les autres, les membres de la même famille, du même village, du même groupe social, conduisent la nation à l'impuissance et à la destruction.

Il est absurde de vouloir ignorer l'existence du péché; car le péché est essentiellement nuisible. La vie, comme on le sait déjà, annihile tôt ou tard ceux qui s'opposent à elle. Mais ses verdicts ne ressemblent pas à ceux de la justice humaine. Elle est à la fois aveugle et clairvoyante. Elle laisse souvent échapper le coupable et frappe sa lignée. Elle est peut-être lourde, mais elle est toujours implacable.

Le péché s'est manifesté dans le monde au moment de l'avènement de la liberté, en d'autres termes, quand l'homme, une fois émancipé de l'automatisme de l'iustinct, est devenu capable de se tromper. Le péché est involontaire ou volontaire. Il est le résultat, soit de l'ignorance des lois de la vie, soit de l'incapacité d'obéir à ces lois, soit du refus de se plier à l'ordre des choses.

Chacun de nos actes dépend à la fois de notre hérédité, de notre éducation, des influences physiques, chimiques et physiologiques de notre milieu, de nos habitudes et de notre volonté. Dans quelle mesure un homme donné est-il moralement responsable d'un acte donné? Nous ne le savons pas.

Nul ne peut explorer le cerveau, les organes et l'esprit de son voisin, et y découvrir la cause de ses actes. Le juge lui-même est seulement un homme; par conséquent, incapable de sonder l'âme des autres hommes. Il faut qu'il renonce à chercher, même avec le secours du psychiatre, si un prévenu est moralement responsable ou non de sa conduite. Il faut qu'il se contente de déterminer si l'inculpé est vraiment l'auteur du crime. La colère, l'ivresse, la faiblesse d'esprit ou la folie ne doivent pas être une excuse pour le criminel. Que l'agresseur soit un ivrogne, un fou ou un gangster, il n'en a pas moins fait une victime. Le dommage subi par la victime n'est pas atténué par l'irresponsabilité morale de l'auteur du crime. Le fou qui tue son voisin est aussi nuisible que l'assassin de profession. La société n'a pas qualité pour punir, mais elle a le devoir de protéger ses membres: par conséquent, de mettre hors d'état de nuire ceux qui sont dangereux pour l'existence de leurs voisins, ou pour leur progrès matériel et spirituel. Une révolution s'impose dans la législation. Il serait facile de développer dans la population des réflexes conditionnels bienfaisants. Si, par exemple, l'ivrogne qui, en conduisant son automobile tue un passant, risquait la peine de mort, se mettre en état d'ivresse apparaîtrait bientôt à tous comme une chose dangereuse, et à éviter. C'est une erreur du libéralisme de croire que chacun est libre de diriger à sa guise sa conduite morale, que seules les attaques des voleurs, des fraudeurs et des assassins doivent être réprimées par l'État.

En fait, la plupart des péchés volontaires ou involontaires commis par l'individu nuisent non seulement à lui-même, mais également à ses voisins. Pourquoi la société ne protège-t-elle pas ses membres contre les calomniateurs, les corrupteurs, les alcooliques et déséquilibrés mentaux, comme elle les protège contre les bacilles de la fièvre typhoïde ou ceux du choléra?

Les péchés ont été classés suivant une échelle de grandeur qui est arbitraire et changeante suivant les époques. Cependant, les sept péchés capitaux reconnus par l'Église continuent à mériter la première place dans la hiérarchie des désordres humains. Mais peut-être avons-nous sous-estimé la gravité de quelques-uns d'entre eux, car les conséquences de certains vices ne se montrent souvent qu'au bout de plusieurs années, parfois même de plusieurs générations.

Ce n'est qu'à présent, par exemple, que nous réalisons quel rôle jouent dans la décadence d'une population, l'alcoolisme, l'égoïsme et l'envie. La coutume de calomnier son voisin, de semer la discorde parmi ses relations, de trahir ses amis, d'exploiter ses employés, de voler ses clients, est fatale moins au coupable lui-même qu'à la nation.

A côté des péchés anciens, tels l'orgueil, la jalousie, l'intempérance, il y a eu une floraison de péchés nouveaux et très graves. D'une part, le progrès de la connaissance des lois naturelles nous a permis de mieux apprécier la signification de fautes qui, autrefois, paraissaient nulles. D'autre part, la technologie moderne a mis à notre disposition des moyens inédits d'attenter à notre vie organique et mentale.

Par exemple, la nouvelle science de la nutrition nous enseigne qu'une alimentation mal équilibrée peut amener chez l'enfant des déficiences du corps et de l'esprit qui sont irrémédiables. Les parents qui ne prennent pas la peine de s'instruire de la manière de soigner rationnellement leurs enfants commettent donc un péché grave.

Nous savons aujourd'hui que se marier entre cousins germains, entre alcooliques, syphilitiques ou porteurs de tares mentales héréditaires, constitue un acte essentiellement répréhensible.

Il ne faut pas oublier l'histoire de la famille Ruke. Parmi les descendants de deux repris de justice de l'État de New-York, il y eut 339 prostituées, 181 alcooliques, 170 indigents, 118 criminels, et 86 tenanciers de maisons de prostitution.

Goddard observe que, dans un certain nombre de familles où le père et la mère étaient faibles d'esprit, il y eut 470 enfants faibles d'esprit et seulement 6 normaux. C'est un véritable crime d'engendrer une lignée de malades, de dégénérés, de bandits ou d'idiots. Le dysgénisme constitue un péché capital.

L'habitude de l'opium, de la morphine, de la cocaïne, du haschisch est équivalente au suicide.

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RÉFLEXIONS SUR LA CONDUITE DE LA VIE
Les lois fondamentales de la vie humaine
VII
Règles pour l'ascension de l'esprit dans l'individu. - Obstacles physiques, physiologiques et mentaux. - Comment trouver son âme ? - La discipline de soi-même. - Développement du sentiment. - Développement de l'intelligence. - Le culte des héros. - L'intuition. - La recherche de la beauté et de Dieu.

Développer son esprit est une obligation aussi stricte que celle de conserver la vie, et de propager l'espèce. De cette obligation, cependant, nous ne tenons aucun compte. Les écoles et les universités se contentent de cultiver l'intelligence; mais la culture de l'intelligence n'est pas équivalente à celle de l'esprit. Car l'esprit dépasse de toutes parts l'intelligence.

Les activités non logiques de l'esprit sont beaucoup plus vastes que les activités logiques; elles constituent le véritable substratum de la personnalité.

Le premier commandement que nous donne la loi de l'ascension de l'esprit est de mettre en valeur la totalité du patrimoine mental que nous apportons avec nous en naissant. Peu importe que ce patrimoine soit petit ou grand. Chacun doit développer son esprit dans toute la mesure où le permettent ses capacités héréditaires. Cette obligation est universelle. Les enfants de l'artisan, de l'ouvrier, du paysan lui sont aussi soumis que ceux du marchand, de l'industriel, du fonctionnaire, du financier. Vieux et jeunes, pauvres et riches, forts et faibles, ignorants et savants ne sont, ni les uns ni les autres, dispensés d'observer cette règle.

Cet essor volontaire de l'esprit c'est, pour nous, le seul moyen de contribuer au salut de la civilisation d'Occident, et d'éviter à notre descendance des calamités plus grandes encore que celles dont nous souffrons.

Il faut, avant tout, écarter les obstacles qui s'opposent à notre développement spirituel. Ces obstacles sont les uns chimiques, ou physiologiques, et les autres mentaux. Tout ce qui nuit à la vie organique nuit aussi à la vie de l'âme. L'équilibre nerveux et l'équilibre mental ont des relations étroites. L'un et l'autre dépendent à la fois des tissus, du sang, de l'intelligence et du sentiment. Il faut imposer le calme à notre corps aussi bien qu'à nos pensées.

C'est une grave erreur que permettre à l'agitation et au nervosisme de s'installer chez les enfants. L'harmonie des fonctions mentales conditionne celle des fonctions organiques. Réciproquement, l'harmonie des fonctions organiques est indispensable à la sérénité mentale.

Par conséquent, sont interdites les habitudes capables d'amener la détérioration des tissus et des humeurs. En particulier, l'alooolisme, le tabagisme, les excès sexuels, la surabondance de nourriture, les carences alimentaires et toutes les autres causes de sclérose vasculaire, glandulaire et nerveuse, de déchéance organique, de vieillesse précoce.

En second lieu, il est indispensable d'abandonner les attitudes mentales qui sont, pour la conscience, équivalentes au suicide.

D'abord la paresse. Non seulement la paresse qui consiste à ne rien faire, à dormir trop longtemps, à ne pas travailler ou à travailler mal, mais aussi celle qui nous conduit à consacrer tous nos loisirs à des choses inutiles et stupides. Bavarder interminablement, jouer aux cartes, danser, errer en automobile sur les grandes routes, abuser du cinéma et de la radio, font rétrograder l'intelligence.

Il est dangereux aussi de se disperser sur trop de sujets et de n'en approfondir aucun. Nous avons à nous défendre contre la tentation qui nous est donnée par la rapidité des communications, le nombre des journaux et des revues, l'automobile, l'avion, le téléphone, de multiplier de façon excessive le nombre des idées, des sentiments, des choses et des gens que nous rencontrons chaque jour.

Autant que la dispersion, la spécialisation outrancière est un obstacle au développement de l'esprit. A la vérité, nous sommes tous aujourd'hui des spécialistes, mais nous ne sommes pas obligés de nous enfermer complètement dans notre métier; rien ne nous empêche de consacrer nos loisirs à cultiver les activités intellectuelles, morales, esthétiques, religieuses, qui sont le substratum de la personnalité.

De toutes les mauvaises habitudes, la plus nuisible au progrès spirituel est celle de mentir, d'intriguer, de calomnier ses voisins, de les trahir, de les voler, de tout rapporter à soi et à son intérêt immédiat. L'esprit ne se développe jamais dans la corruption et le mensonge.

Comment donc échapper à l'influence délétère du monde actuel? En observant une règle analogue à celle que s'imposaient les philosophes stoïciens, ou les premiers chrétiens. Se grouper avec ceux qui ont le même idéal que soi, et se soumettre à une stricte discipline. Par exemple, renoncer à écouter les mensonges de la radio, ne parcourir dans les journaux que les nouvelles qu'il est utile de savoir, lire seulement les articles et les livres des auteurs connus pour leur honnêteté et leur compétence, s'instruire des techniques modernes de la propagande afin de pouvoir s'en défendre; enfin, être résolument non conformiste.

Il est impossible d'accepter les modes de vie et de pensée, qui se sont propagés des villes jusque dans les plus lointaines campagnes, sans être annihilé spirituellement.

Afin de nous engager dans la voie montante, nous devons d'abord abandonner les coutumes et les vices qui paralysent l'essor de l'esprit. Ces obstacles une fois écartés, que faire?

Il s'agit alors de commencer l'ascension ordonnée par les tendances fondamentales de la vie. L'être humain a l'étrange privilège de façonner, s'il le veut, son corps et son âme, à l'aide de son âme elle-même. Cette formation de l'esprit demande une technique appropriée. On peut apprendre à se conduire comme on apprend à conduire un avion. Seulement, l'apprentissage, ceux-là seuls qui possèdent déjà la maitrise d'eux-mêmes peuvent l'entreprendre avec profit.

Pour faire grandir son esprit, il n'est pas nécessaire d'être savant, ou de posséder une grande intelligence; il suffit de le vouloir.

Certes, personne n'est capable de se diriger seul; tous, à certains moments de leur vie, ont besoin de prendre conseil des autres et de recevoir leur aide. Mais il n'appartient à nul autre qu'à soi de développer et de discipliner les activités intellectuelles et affectives qui sont l'essence de la personnalité.

C'est de la sagesse de cette direction de soi par soi, que dépend notre destinée spirituelle. Dans cette délicate entreprise, il faut d'abord trouver sa propre âme. Cette prise de contact, chacun peut l'effectuer, quels que soient ses soucis, sa fatigue, la grandeur ou l'humilité de son travail. Il suffit, pendant quelques minutes, matin et soir, d'imposer silence aux bruits du monde, de se retirer en soi-même, de s'instituer son propre juge, de reconnaître ses erreurs, de faire son plan d'action.

C'est à ce moment que ceux qui savent prier doivent prier. «Aucun homme n'a jamais prié sans apprendre quelque chose», disait Ralph Waldo Emerson. La prière a toujours un effet, même si cet effet n'est pas celui que nous désirons. C'est pourquoi il faut, de bonne heure dans leur vie, habituer les enfants à de courtes périodes de silence, de recueillement et surtout de prière.

Certes, il est difficile de découvrir le sentier qui descend à l'intérieur de notre âme. Mais une fois initié, tout homme peut, quand il le veut, pénétrer dans le calme pays qui s'étend au delà des images des choses et du cliquetis des mots. Alors, l'obscurité se dissout peu à peu; et, comme une source paisible, la lumière se met à couler au milieu du silence.

La première règle est, non pas de cultiver son intelligence, mais de construire en soi la charpente affective qui sert de soutien à tous les autres éléments de l'esprit. Le sens moral n'est pas moins indispensable que le sens de la vue ou celui de l'ouïe. Il faut s'habituer à distinguer le bien du mal aussi nettement qu'on distingue la lumière de l'obscurité, ou le silence du bruit. Ensuite, s'imposer l'obligation d'éviter le mal et de faire ce qui est bien. Mais éviter le mal demande une bonne constitution organique et mentale.

Or, le développement optimum du corps et de l'esprit ne se réalise pas sans l'aide de l'ascèse. Les athlètes, les hommes de science, les moines se soumettent, les uns comme les autres, à des règles strictes de vie et de pensée. A ceux qui veulent promouvoir en eux l'ascension de l'esprit, aucun excès n'est permis.

La discipline de soi-même reçoit toujours sa récompense; cette récompense est la force, et la force apporte la joie; joie intérieure, silencieuse, inexprimable, qui devient le ton habituel de la vie.

Cette attitude physiologique et mentale, si étrange qu'elle puisse paraître aux pédagogues et aux sociologistes modernes, constitue néanmoins le fondement indispensable de la personnalité. Elle est comme un aérodrome, d'où l'esprit peut prendre son essor.

Il s'agit alors de faire grandir peu à peu les qualités qui donnent sa grandeur au caractère. Avec son expérience vingt fois séculaire, l'Église place avec juste raison, au début de la voie montante, l'examen des défauts, la purification des sentiments et de l'intelligence, et la volonté du progrès moral.

Il est essentiel de suivre ce précepte et ensuite d'acquérir la droiture intellectuelle, l'amour du vrai et la loyauté.

Plus que les philosophes et les prêtres, les savants engagés dans la recherche expérimentale connaissent l'absolue nécessité de ces qualités. Car une faute, même vénielle, contre la vérité, est immédiatement punie par la faillite de l'expérience. Dans les dangers de notre vie collective comme dans les dangers de notre vie individuelle, seule la vérité peut nous sauver.

La route s'élève lentement le long des années. Au cours du voyage beaucoup s'enlisent dans les fondrières, tombent dans les précipices, ou se couchent sur l'herbe tendre au bord du ruisseau et s'endorment pour toujours.

Dans la joie ou la douleur, la prospérité ou la misère, la santé ou la maladie, il faut néanmoins continuer l'effort. Se relever après chaque chute; acquérir peu à peu le courage, la foi, la volonté de pouvoir, l'esprit d'entraide, la capacité d'amour; enfin, le détachement. Ces éléments non rationnels de l'esprit, constituent l'armature de la personnalité.

La logique n'entraîne jamais les hommes. Ni Kant, ni Bergson, ni Pasteur n'ont été aimés par leurs disciples comme Napoléon par ses soldats.

C'est seulement par sa capacité de justice, d'amour et de détachement que le petit peut devenir supérieur au puissant, au grand et que le puissant peut devenir grand.

L'ascension de l'intelligence est aussi impérative que celle du sentiment. En même temps que nous forgeons notre caractère, nous devons développer nos activités intellectuelles: activités que l'école a atrophiées presque autant que les activités morales.

C'est quand l'individu est sorti des mains des professeurs et libéré des examens et des concours, qu'il peut commencer son éducation intellectuelle.

Il faut d'abord s'entraîner à voir, à sentir, à écouter, à observer, à juger; en d'autres termes, à entrer en contact avec la réalité. Le travail manuel est indispensable à tous, car la précision des gestes aide celle de la pensée.

Mais nul ne doit s'enfermer complètement dans la technique d'un métier après qu'il a acquis la maîtrise de cette technique. Un sculpteur peut, comme Michel-Ange, être également peintre et architecte. Rien n'empêche un financier de suivre l'exemple de Lavoisier, et de devenir chimiste ou physicien.

Le temps que nous perdons à des bavardages stupides, à des obligations mondaines illusoires, au cinéma, au théâtre, au golf, nous permettrait, s'il était bien employé, de connaître le monde où nous vivons, et celui où nos ancêtres ont vécu.

Si, au lieu de lire des journaux et des revues écrits pour plaire à la multitude des atrophiés mentaux, nous apprenions dans les livres et les journaux techniques, ou dans les bons ouvrages de vulgarisation scientifique, les choses qui ont trait à notre vie, à celle de nos enfants et au monde qui nous entoure, nous aurions la joie de voir notre horizon s'étendre de façon merveilleuse. Nous saurions comment est constitué l'univers dont nous faisons partie; comment nous sommes constitués nous-mêmes, comment nous pouvons développer les forces cachées de notre corps et de notre âme; comment enfin il nous est possible de faire de nos enfants des êtres meilleurs que nous.

Aucun de ceux auxquels les conditions matérielles de l'existence permettent de le faire, n'a le droit de rester un barbare ignorant. Et, de cette barbarie ignorante, le certificat d'études et le diplôme du baccalauréat n'ont pas à eux seuls le pouvoir de nous tirer.

Les époques de décadence sont caractérisées par la médiocrité des chefs. La foule souffre de n'admirer personne, car le culte des héros est un besoin de la nature humaine; et aussi une condition indispensable du progrès mental.

Dans les pays démocratiques, il n'existe pas d'homme capable de servir de modèle à la jeunesse. Heureusement, la société se compose, non seulement de vivants, mais aussi de morts. Et les grands morts vivent encore au milieu de nous. Il suffit de le vouloir pour les contempler et les entendre. Ne sont-ils pas présents, par exemple, dans la splendeur du Mont-Saint-Michel, dans la lumineuse grandeur de Notre-Dame de Chartres, dans la virilité du château de Tonquedec ? En méditant leur histoire, nous vivons avec eux. Par exemple: le commerce de Roland, de Charlemagne, de Dante, de Jeanne d'Arc, de Gœthe, de Pasteur, n'est-il pas plus profitable que celui d'une étoile de cinéma?

Il y a dans la vie des savants, des héros et des saints, une inépuisable réserve d'énergie spirituelle. Ces hommes sont comme les montagnes qui se dressent au-dessus de la plaine. Ils nous indiquent jusqu'où nous devons essayer de monter; et combien noble est le but vers lequel tend naturellement la conscience humaine. Seuls, de tels hommes peuvent apporter à notre vie intérieure la nourriture spirituelle qu'elle demande.

Énergie spirituelle

Il y a dans l'esprit des éléments moins connus que l'intelligence, le sens moral, ou le caractère. Ces éléments sont totalement inexprimables par des mots. Ce sont des intuitions, des impulsions instinctives, quelquefois une perception extra-sensorielle de la réalité.

De la richesse de ce substratum de l'esprit vient la force de l'individu et de la nation. Cette indéfinissable énergie spirituelle ne se rencontre pas chez les peuples qui veulent tout exprimer en formules claires. Elle a disparu chez nous, car la France se refuse à l'irrationnel; elle a nié la réalité des choses que les mots sont impuissants à décrire. Pascal était plus près de la réalité que Descartes; les poètes et les mystiques connaissent mieux l'homme que les physiologistes. Ceux donc qui veulent monter aussi haut que le permet la condition humaine doivent renoncer à l'orgueil intellectuel; repousser l'illusion de la toute-puissance de la pensée claire; abjurer la croyance au pouvoir absolu de la logique; finalement, faire grandir en eux le sens du beau et celui du sacré.

On n'apprend pas l'amour de la beauté ou l'amour de Dieu comme on apprend l'arithmétique. Le sens de la beauté n'est donné que par la beauté elle-même. La beauté se rencontre partout. Dans la prairie canadienne, aussi bien que dans les bois de l'Ile-de-France; autour de la baie de San-Francisco comme sur les rivages de la Corse; parmi les tranquilles collines du Vermont et dans les rochers de Saint-Gildas. Aujourd'hui, grâce au progrès de la technologie, l'ineffable laideur des usines de Chicago et de Pittsburg ou de la banlieue de Paris peut s'illuminer au reflet de la beauté. Chacun écoute quand il lui plait Palestrina, Beethoven ou n'importe quel chef-d'œuvre classique. Il contemple à son choix le Parthénon, l'Empire State Building, la cathédrale de Reims ou les Pyramides d'Égypte.

On peut voyager, sans bouger de son fauteuil, dans les magnifiques pays du monde. Il ne coûte presque rien d'acheter les œuvres de Virgile, de Dante, de Shakespeare, de Gœthe. Les petits, qui vivent dans le bruit d'une cité ouvrière d'Europe ou d'Amérique, dans l'isolement d'une ferme bretonne, dans la réclusion de la forêt canadienne, peuvent autant que les riches, développer en eux le sens du beau, et pénétrer dans ces régions mentales qui transcendent l'intelligence. Nous pouvons tous briser le moule dans lequel nous a enfermés l'école, et permettre à notre âme de s'échapper dans le monde que connaissaient déjà nos ancêtres de Cro-Magnan. L'amour de la beauté mène ses élus plus loin que l'amour des syllogismes; car il emporte notre esprit vers l'héroïsme, le renoncement, le beau absolu, Dieu.

C'est seulement sur les ailes de la mystique que l'esprit peut achever son ascension. Alors se précise le rôle de la religion, car cette envolée dans la stratosphère intellectuelle, au delà des quatre dimensions de l'espace et du temps, au delà de la raison, est dangereuse.

Certes, les techniques de la religion, c'est-à-dire de l'union de l'âme à Dieu, se sont développées peu à peu au cours des millénaires. Elles ont été clarifiées surtout par les mystiques chrétiennes, mais, dans cette partie du voyage, la plupart des gens doivent suivre la grande route. Personne ne peut sans grand risque s'aventurer seul dans le domaine obscur du sacré. Un guide expérimenté est nécessaire, sinon on risque de se perdre dans les marécages ou de s'engager irrévocablement sur la route de la démence. Dans sa visite au Paradis, Dante était conduit par Béatrice.

En somme, la loi de l'ascension de l'esprit impose à chacun l'obligation de développer la totalité de ses activités mentales par un effort volontaire. C'est une règle fondamentale de ne pas limiter cet effort à un des aspects de la conscience. La culture exclusive de l'intelligence, ou celle du sentiment, sont également condamnables. Il est dangereux d'être exclusivement un intellectuel ou un mystique, un logicien ou un intuitif, un savant ou un poète.

C'est par l'essor simultané de ses activités intellectuelles, morales, esthétiques et religieuses, que chacun peut atteindre le plus haut niveau spirituel compatible avec ses potentialités héréditaires.

VIII
Règles pour l'ascension de l'esprit dans la race. - Ne pas arrêter l'essor mental de nos descendants - Amélioration du milieu - Comment augmenter la puissance de l'esprit.

Comment pouvons-nous contribuer au progrès spirituel de nos enfants, des enfants de nos enfants, de notre race? Notre premier devoir est de ne pas mettre d'obstacle à ce progrès.

Il est loin d'être sûr que l'ascension de l'esprit dans les formes vivantes soit irrésistible. Nous ignorons totalement la nature des facteurs qui ont fait quadrupler le volume du cerveau de certains mammifères en quelques millions d'années, et ont émancipé nos ancêtres de l'automatisme, de l'instinct animal.

Nous ne savons pas non plus sous quelle influence l'homme s'est élevé de la condition mentale du Pithécanthrope ou du Sinanthrope à celle de Léonard de Vinci, Pascal ou Napoléon.

Est-il au pouvoir de l'homme d'arrêter cette évolution? Comment l'artificialité de l'existence moderne agit-elle sur le progrès anatomique et fonctionnel de l'espèce? A ces questions, nous ne pouvons donner en ce moment aucune réponse. Il est sage cependant de nous demander si la suppression des modes naturels de la vie n'oppose pas aux forces évolutives de l'esprit un obstacle infranchissable.

Eugénisme et amélioration du milieu

Peut-être l'ascension spontanée de la conscience dans la race, prendra-t-elle fin par notre faute. Pour éviter ce malheur, quelle règle de conduite faut-il adopter? Pour le moment, nous ne pouvons contribuer à notre progrès mental que par l'eugénisme et par l'amélioration du milieu. La connaissance et la pratique de l'eugénisme constituent une obligation stricte.

L'eugénisme est une vertu indispensable au salut de la civilisation d'Occident.

Certes, il n'élève pas le niveau de l'esprit de l'élite, mais il augmente le nombre de ceux qui atteignent ce niveau. Nous avons le devoir de constituer, grâce à l'union d'individus ayant un bon pedigree, des familles de valeur organique et mentale croissante; une sorte de noblesse biologique héréditaire: des souches d'êtres humains capables de bonheur, capables aussi d'entraîner les faibles et les déficients dans la voie qui nous est indiquée par la nature des choses.

Le rôle de l'État est d'aider de la façon la plus généreuse les individus et les groupes sociaux qui adoptent l'eugénisme comme règle de conduite. Car il n'y a pas de meilleur moyen de promouvoir la grandeur d'une nation que d'augmenter le nombre des citoyens supérieurement doués.

La seconde manière d'aider à l'accroissement de la force mentale de nos descendants est de procurer à chacun des conditions de vie permettant le développement optimum de ses potentialités affectives et intellectuelles. Cette règle consiste d'abord à placer les enfants dans un milieu physique et chimique approprié, et à leur donner de bonnes habitudes physiologiques: et, en second lieu, à les entourer d'influences psychologiques capables de développer leur esprit dans la totalité de ses activités naturelles.

Le développement optimum de l'enfant demande une certaine stabilité de la vie. Il faut enraciner de nouveau la famille dans le sol où vivaient nos ancêtres. Il faut aussi que chacun puisse avoir une maison, si petite soit-elle, et se constituer un jardin. Que celui qui a déjà une ferme, l'embellisse, l'orne de fleurs, empierre la route qui y conduit, détruise les ronces envahissant la haie, brise la roche qui gêne le passage de la charrue, plante les arbres dont l'ombrage séculaire abritera ses arrière-petits-enfants.

Il faut enfin conserver pieusement les œuvres d'art, les vieilles maisons, les châteaux, les cathédrales, où s'est exprimée l'âme de nos pères. Nous devons, en outre, nous opposer à la profanation des rivières, des tranquilles collines, et des forêts qui ont été le berceau de nos ancêtres.

Révolution pédagogique

Mais notre devoir le plus sacré est d'opérer la révolution pédagogique qui fera de l'école, au lieu d'une triste usine à certificats et à diplômes, un foyer d'éducation morale, intellectuelle, esthétique et religieuse et surtout, un centre de formation virile.

Nous savons que ni l'eugénisme, ni l'amélioration du milieu ne feront monter l'esprit au-dessus de la taille qu'il présente chez les hommes modernes les mieux doués.

De même que les progrès de l'hygiène n'ont pas augmenté la longévité, mais seulement la durée moyenne de la vie.

L'esprit n'a pas grandi en même temps que la complexité des problèmes à résoudre. Mais cette ascension n'est pas irréalisable. Nous avons à notre disposition deux méthodes pour produire des êtres humains mentalement supérieurs à tous ceux qui ont existé jusqu'à présent à la surface de la terre.

La première est l'amélioration de l'individu; la seconde, celle de la race. Peut-être le moment est-il venu, pour les hommes de science, de chercher à modifier la qualité de la substance cérébrale et des glandes endocrines de façon à améliorer l'esprit. Peut-être deviendra-t-il possible de faire de grands hommes comme les abeilles font des reines.

Certes, les qualités ainsi acquises ne se transmettront pas héréditairement. Quant à la race, nous ne connaissons, jusqu'à présent, aucun moyen de la faire progresser artificiellement, comme elle a progressé naturellement au cours de l'évolution.

Toutes les mutations produites expérimentalement chez les animaux sont régressives. En fait, nous n'avons aucune connaissance des facteurs qui ont déterminé l'ascension de l'esprit dans la série animale. Il nous faut, dès à présent, engager nos plus grands biologistes dans la recherche des facteurs secrets de l'évolution; en d'autres termes,- dans l'audacieuse entreprise d'augmenter la force et la qualité de l'esprit, chez les hommes civilisés.

IX
Comment ajuster ces règles à chaque individu. - Les conflits intérieurs. - La règle suprême. - Direction spirituelle

Aucun code de conduite n'est applicable indistinctement à tous les individus. Car chaque individu est différent de tous les autres. Certains ont des tempéraments tellement particuliers que les règles habituelles leur sont inapplicables sans ajustement spécial.

Au premier abord, il semble que des règles aussi générales que celles déduites des lois de la conservation de la vie, de la propagation de la race, et de l'ascension de l'esprit conviennent à tous les humains, à toutes les époques, et à toutes les races. Il n'en est rien cependant. L'histoire de l'Europe et de l'Amérique présente de nombreux exemples d'individus qui ont transgressé ces lois sans que ces transgressions aient amené de catastrophes ni pour eux, ni pour leur nation.

Au contraire, certaines de ces transgressions ont été d'un grand profit à la société et à l'espèce. Saint François d'Assise a fait plus pour l'humanité en priant et en mendiant que s'il avait été père d'une nombreuse famille. Il était préférable aussi qu'Amundsen se sacrifie dans l'espoir de sauver Nobile que de vivre tranquillement dans sa maison jusqu'à un âge avancé. Bien que les lois de conservation et de propagation soient impératives, elles souffrent cependant des exceptions.

Au contraire la règle de l'ascension de l'esprit est inflexible. Parfois, il est permis de sacrifier la vie à l'esprit, mais il est toujours défendu de sacrifier l'esprit pour sauver la vie. Quelle conduite adopter quand une opposition s'élève au fond de notre âme entre les ordres que nous donnent les lois fondamentales de la vie? Il faut nous comporter comme nous le commande la structure même des choses.

Hiérarchie

Nous savons qu'il y a une hiérarchie dans nos obligations naturelles. La vie de l'individu est moins importante que celle de sa lignée, car la nature sacrifie en général l'individu à sa descendance. Quand chacun préfère sa vie propre à celle de la nation, comme il est arrivé parfois à Rome, la nation s'effondre. Dans l'espèce humaine, le développement de l'esprit est la loi suprême.

Il suffit, pour s'en convaincre, d'observer l'état de déchéance où tombe naturellement une population atteinte à la fois d'indiscipline morale et d'infantilisme intellectuel.

En somme, l'homme est constitué de telle sorte que, en cas de conflit entre les tendances fondamentales de sa nature, la règle de propager la race est plus impérative que celle de conserver la vie; et l'obéissance à l'esprit plus indispensable que l'obéissance à la vie.

Les parents ont donc l'obligation de préférer l'existence de leurs enfants à la leur; à condition cependant que ce sacrifice soit utile et n'amène pas un mal plus grave.

Pendant la famine de Paris, un père donna la plus grande partie de sa nourriture à sa nombreuse famille. Il s'affaiblit et mourut; et ses enfants restèrent sans direction ni ressources.

Raison et sentiment

Il ne faut séparer ni le sentiment de la raison, ni l'héroïsme du jugement. En général, il est facile de savoir quand le salut d'une valeur morale demande de nous le sacrifice suprême.

L'appel de l'esprit se manifeste chez beaucoup d'individus de façon plus impérieuse que celui de la vie. Ceux qui meurent pour sauver une civilisation répondent de façon magnifique à cet appel. De même des légions d'hommes et de femmes ont, à toutes les époques, transgressé l'ordre de propager la race pour suivre un idéal de patriotisme, de charité, de beauté et d'amour, pour mourir les armes à la main de la mort du soldat, pour devenir pauvres et secourir les pauvres, comme François d'Assise ou Vincent de Paul, pour se consacrer au service de Dieu dans la solitude des monastères, à la suite de saint Benoît.

Quelle règle s'impose aujourd'hui à ceux qui préfèrent d'autres devoirs à celui de propager la vie? à ces hommes, et surtout à ces femmes qui se sentent poussés à dédier leur vie à la science, à la charité ou à la religion?

Comme leur nombre est relativement petit par rapport à la population, il leur est permis d'obéir à l'appel de l'esprit. Nous avons besoin d'apôtres qui se mettent entièrement au service des enfants, des mères, des vieillards, des abandonnés. Nous avons besoin aussi d'enthousiastes, de naïfs et d'intrépides capables d'abandonner le siècle pour se consacrer dans la solitude des laboratoires ou des monastères à la découverte et à l'appréhension de la réalité. Car les habiles, les rusés et les prudents ont fait une retentissante banqueroute. Et notre monde s'écroule.

D'autres conflits plus subtils s'élèvent parfois entre les différentes activités mentales; par exemple, entre le sentiment et la raison.

Quelle importance relative faut-il donner à la culture intellectuelle et à la culture morale, esthétique, religieuse? Certaines de ces activités non intellectuelles de l'esprit ne doivent-elles pas être développées de préférence aux autres suivant le tempérament du sujet?

L'expérience montre que l'armature morale est plus importante pour l'individu et son groupe social que la connaissance scientifique, littéraire ou philosophique.

Règles de conduite

Certes, l'ajustement des règles de la conduite à chaque individu n'est pas toujours une tâche simple. Les lois de la vie mentale n'ont pas la précision de celles de la chimie ou de la physiologie. Une règle donnée n'a pas la même signification pour un enfant, un adulte ou un vieillard; ou pour un impulsif, un scrupuleux, un déprimé, un audacieux, un timide.

La plupart des êtres humains ont besoin d'un guide dans leur conduite physiologique aussi bien que spirituelle et sociale. Très peu sont capables de se diriger entièrement seuls.

Or, dans la société moderne, il n'existe malheureusement pas d'hommes dont la spécialité serait d'être sages, et d'aider les autres de leur sagesse. Autrefois, quelques vieux médecins de famille possédaient assez d'honnêteté et de connaissance générale de la vie pour jouer le rôle de directeur à la fois spirituel et temporel. Mais le médecin est devenu un commerçant.

Personne ne songe aujourd'hui à demander à un spécialiste du nez, du rectum, du foie, du cœur, du poumon ou de quelque autre viscère, des conseils au sujet des difficultés de son existence.

Quant aux médecins qui embrassent dans leur spécialité tout le comportement de l'individu, les psychanalystes par exemple, leur intervention est parfois utile, parfois désastreuse, et souvent insuffisante.

Pour apprendre aux hommes à se conduire, il est besoin de guides qui unissent à la connaissance des choses du siècle, la science du médecin, la sagesse du philosophe et la conscience du prêtre; en un mot, des ascètes ayant l'expérience de la vie et instruits dans la science de l'homme.

Il faudrait peut-être fonder dans ce but un ordre religieux dont les membres posséderaient un caractère à la fois scientifique et sacerdotal. Ces hommes seraient aptes, quand ils auraient atteint le seuil de la vieillesse, à servir de guides à l'immense troupeau de ceux qui errent dans l'universelle confusion. C'est à de tels hommes qu'il incomberait d'ajuster aux besoins de chaque individu les règles générales de la conduite de la vie.

(À suivre)

Dr Alexis Carrel : Réflexions sur la conduite de la vie,
Librairie Plon, Paris 1952

Pour en savoir plus :
Wikipedia

carrel-clemenceau
Alexis Carrel et Georges Clémenceau

 


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