LA FRANCE ÉCARTELÉE
par Jean Guitton

Jean Guitton
Dans la citadelle de Colditz, au printemps 1945, je me suis trouvé avec des gaullistes de la première heure ! Il y avait là des combattants de Bir-Hakeim, des membres de l'armée secrète. Il y avait aussi le général Bohr, qui avait défendu Varsovie, et beaucoup d'officiers anglais prisonniers. Mais il y avait encore avec moi tous mes compagnons de captivité, dont beaucoup avaient été fidèles, dans les premières années, à la politique du Maréchal. Et j'ai entendu, sous des formes variées, mais toujours passionnées, le dialogue que voici :

«Lorsqu'une nation est envahie, qu'elle a vu tomber ses armes, disait Clausewitz, elle aurait tort de se laisser aller au désespoir, et encore plus de pactiser avec celui qui vient de la vaincre, dans l'idée qu'elle sauve ce qui n'est pas encore perdu, qu'elle évite le pire et qu'elle attend. Les précautions qu'elle prend alors la condamneront plus tard. Sa fausse sagesse s'élèvera contre elle. Aucun bien n'est supérieur à ce bien sacré de la liberté, même si l'on n'en a qu'un atome à défendre. Aucun geste n'est plus désastreux qu'un geste de renoncement même s'il vous procure des avantages inespérés, même si vous trouvez pour le poser toute sorte de raisons tirées de la sagesse de la prudence et même de l'honneur.

C'est une fausse sagesse, celle qui nous délivre de l'obligation de mourir, qui nous fait mentir à nos promesses anciennes, qui étaient de tout souffrir jusqu'à la mort plutôt que de céder. La solution, dans ces cironstances épouvantables, c'est de transformer chaque maison en un fortin, chaque foyer en une tranchée, d'armer le courage des femmes et des enfants. Car l'adversaire, qui peut tout sur une force en train de défaillir, ne peut rien sur une faiblesse qui s'est sacrifiée.

«Or, vous autres, fidèles du Maréchal, vous avez commis ce péché. Sous le coup d'une défaite radicale (mais qui était provisoire, comme toute défaite), vous avez envisagé le pire: vous avez fait une faute contre la foi, qui était exigée du citoyen. Nous avions tous juré de ne déposer les armes qu'après avoir tout épuisé; Dieu nous a entendus, puisque la victoire vient à ceux qui ont cru.»

Telle était la strophe dans la bouche de mon compagnon devenu diplomate, Jordan.

Voici l'antistrophe :

«Vous auriez le droit de dire cela, si vous étiez morts pour la France. La plupart d'entre vous étaient à l'étranger: ils avaient fui la patrie pour la sauver. Comme ils échappaient à l'Occuption et à ses servitudes, ils avaient les mains pures; ils gardaient la pureté de la parole et de la conduite, sans encourir les risques. Je ne parle pas de ceux qui s'étaient engagés dans les combats, obscurs et héroïques, de la Résistance. Ceux-là ont droit à la gloire, plus encore que les soldats des guerres, puisqu'ils n'étaient pas obligés de risquer leur existence, qu'ils s'exposaient à ces supplices qui sont pires que la mort. Ils ne représentaient qu'une infime partie de la population. L'ensemble du peuple français, s'il les a canonisés (si même le peuple a pensé que ces précurseurs représentaient son option profonde), ne pouvait pas les suivre sans exposer une population entière à être réduite en esclavage. La France voulait survivre dans cette épreuve, unique en son histoire, d'une occupation totale épreuve dont on ne savait pas la durée, laquelle pouvait être fort longue.

«Il est faux de croire que vous étiez seuls purs et que les autres étaient impurs. Nous voulions le même bien, à savoir le salut du peuple. Nous avions la même foi, à savoir la foi dans la liberté. Mais nous n'étions pas dans des situations semblables. Ceux qui étaient hors de France avaient les mains libres; ceux qui étaient en France ou dans les prisons n'étaient point libres d'agir, encore moins de parler. Il leur fallait ruser, vivre au jour le jour, dans une clandestinité diffuse : survivre.

«Certes, il eût été plus beau de vouer la France à un sacrifice radical. Était-ce raisonnable ? Les pensées de Clausewitz que vous me citiez ont la beauté de ce qui est extrême; en fait, elles sont inapplicables. Était-il possible par exemple, en 1940, de transformer Paris en un Stalingrad, de le défendre maison par maison ? Clausewitz n'avait pas appliqué ce qu'il conseillait: en 1806, il avait accepté une paix humiliante, pour refaire une armée, qu'il opposa plus tard à Napoléon. En 1940, ne fallait-il pas de même accepter l'armistice, comme une suspension d'armes ?

«En 1918, nous avons tous cru que la paix allait déboucher sur une période sans guerres. L'histoire continue, et la dernière guerre ne s'est pas conclue par la paix. Elle débouche vers une menace plus grave que celle qu'en 1939 on avait voulu éviter. Qui sait les jugements que l'on portera un jour sur Yalta ! L'histoire est une symphonie interrompue; il faut attendre le dernier accord.

«La Résistance n'était possible que si le pays conservait un certain ordre, si les Français mangeaient, si les fonctionnaires étaient payés, si les trains circulaient. Les purs ne sont jamais si purs qu'ils n'aient besoin de moins purs qu'eux pour les aider à être purs ! Et dans ce mélange du pur et de l'impur qui constitue la substance de la vie, il est impossible de démêler l'ivraie et le grain. C'est pourquoi l'opération qu'on appelle du si beau mot d'Épuration est une action qu'il faudrait laisser à la Pureté suprême.»

J'écoutais à Colditz ce dialogue métapolitique, métaphysique, celui qui oppose l'idéal et le réel, qui faisait déjà l'objet des réflexions de Platon, comme il est au fond du Sermon sur la Montagne. Nous sommes interpellés par la conscience, qui nous propose le plus parfait. Mais la prudence nous oblige à vivre dans la nuée.

La tentation des prudents, c'est l'acceptation de la fausse prudence, le consentement secret donné au pire, la peur qui s'appelle «amour de la paix». La tentation des purs, c'est l'hypocrisie.

Dans un pays occupé, où l'on pouvait poursuivre sa vie sans courir un risque de mort, il était surhumain de s'engager dans un mouvement proscrit, d'y jeter sa vie et, ce qui est presque insupportable, celle des siens - cela dans un moment où l'issue de la guerre était incertaine.

J'ai admiré mes camarades qui s'évadaient, non pour chausser leurs pantoufles en proclamant qu'ils allaient dans le sens de l'histoire, mais pour s'engager dans la Résistance, où ils risquaient la torture.

En France, on a vu sans cesse grandir le parti des purs à l'heure où tout risque cessait, et il est arrivé un jour où la plupart des prudents ont voulu mériter une pureté rétrospective. La méthode la plus tentante était de se transformer en accusateurs.

Un Siècle une Vie - Chapitre XI - Robert Laffont

 
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