Aphorismes

LES AFFAIRES SONT LES AFFAIRES

Auguste Detœuf
(1883 -1947)

Detoeuf

Industriel et humoriste français ancien élève de Polytechnique (Promotion 1902). Ingénieur général des Ponts et Chaussées, il débute en 1908 aux travaux hydrauliques de la marine à Cherbourg

Ce fut dans cette ville qu'il rencontra Maxime Laubeuf, polytechnicien lui aussi, inventeur du submersible à double coque et double propulsion qui inspirera durant plus de quarante ans la conception des sous-marins.

Leur proche homonymie inspira à Detœuf quelques bonnes farces comme celle de la création de la SA Detœuf & Laubeuf, aéronefs submersibles et sous-marins volants!

Detœuf est nommé au Havre en 1912 où il s'intéresse aux problèmes portuaires et parvient à mettre en œuvre ses idées pendant la Première Guerre mondiale.

Affecté à la commission technique des voies navigables, il imagine avec la complicité de Laubeuf, un sous-marin de transport fluvial échappant aux bombardements aériens, canular qui faillit être accepté par le Grand état-Major. De directeur du port de Strasbourg Detœuf sera nommé directeur général de Thomson-Houston et deviendra de 1928 à 1940 le premier président d'Alstom.

Impliqué dans les bouleversements de son temps, il prononce en 1936 un fameux discours devant le Groupe X-Crise intitulé La fin du libéralisme.

Si la carrière de chef d'entreprise d'Auguste Detœuf semble aujourd'hui bien oubliée, le recueil de ses maximes et aphorismes compilées par ses amis à la fin des années 30, Propos d'O.L. Barenton, confiseur est régulièrement réédité.

La biographie d'Auguste Detœuf comporte, comme celle de son héros, plusieurs facettes dont celle, amusante, proposée par ses amis à la fin de cette page.

PROPOS DE O.L. BARENTON
CONFISEUR

ARGENT
On fait tout avec de l'argent, excepté des hommes.

Xantippe a réussi. On l'écoute, on l'admire, et certains l'estiment. Il explique volontiers les causes de son succès, qu'il avait prévu, et qui n'est que l'effet attendu de ses grandes qualités. Il expose comment est dirigée son industrie. Il ne s'y tient pas: il montre les fautes de ses concurrents, de ses concitoyens, de ceux qui gouvernent. Il reconstruit les choses comme elles devraient être : et chacun est frappé de sa profondeur.

Sur la morale, il est implacable : il est contraire aux gros bénéfices, qui sont méprisables, aux droits de douane, qui favorisent la paresse, à la distribution de dividendes, marque de faiblesse. La vertu serait bien oubliée, s'il n'en parlait si souvent.

On dit qu'il a eu des débuts difficiles, et que la belle fortune dont il jouit s'est édifiée sur quelques opérations bizarres. Il fut un temps où on ne lui serrait pas la main. Mais il a depuis si longtemps déjà le moyen d'être honnête, et il l'est tellement devenu que ceux qui, par une fortune ou une sottise naturelles, l'ont toujours été, s'honorent d'être ses amis, et recherchent son alliance.

Et que voudriez-vous qu'ils fissent, puisqu'il a réussi ?

Laquelle de ces deux vérités est la vérité? Il faut être très riche pour se permettre d'être honnête. Il faut être très riche pour se permettre de manquer d'honnêteté.

L'honnêteté est rarement une marque d'intelligence, mais c'est toujours une preuve de bon sens.

Un industriel place son argent un banquier déplace le sien.

L'argent est comme la foule qui s'entasse dans le café où il y a foule et déserte le café d'en face, non parce qu'on y est mal servi, mais parce qu'il est vide.

Il y a des gens dont la puissance est faite de tout l'argent qu'ils ont prêté! Il y en a d'autres dont toute la force est dans l'argent qu'ils doivent !

De tous les usages que le peuple peu faire du peu d'argent qu'il a, la générosité est le seul qui l'égale aux riches. Il le sait !

POURBOIRES

Le pourboire est un facultatif catégorique on a le droit de ne pas donner de pourboire on n'en a pas la liberté.

Le pourboire se donne aux salariés insuffisamment rémunérés : les postiers, les garçons de café et d'hôtel, les chauffeurs de taxi, et (à l'étranger) les hommes politiques.

Quand la Révolution eut permis à la bourgeoisie de se croire la classe dirigeante, la bourgeoisie qui, vivant pour gagner de l'argent, est économe, a tenté d'imiter l'aristocratie qui, vivant pour le dépenser, était prodigue. Elle s'est mise à donner, mais en faisant des comptes. Elle a gardé le pourboire, mais elle l'a réglementé.

Quand le règlement est connu, tout va bien mais, quand il est ignoré, le bourgeois prêt au pourboire est pris entre la crainte des injures et l'horreur du gaspillage. Cette horreur l'emporte le plus souvent chez le bourgeois, et toujours chez la bourgeoise.

L'ouvrier a le pourboire large d'abord, parce qu'il n'est pas économe, ensuite, parce qu'en attribuant au voisin un large salaire, il justifie devant lui-même ses prétentions à un salaire meilleur - enfin, parce qu'il est généreux.

Car il y a deux aristocraties: celle du haut et celle du bas.

Entre les deux, il y a nous, qui faisons la force de la France: la roture.

Avoir fait fortune, c'est posséder un peu plus d'argent que les gens qu'on fréquentait la veille. Juste assez pour pouvoir les laisser tomber.

Les économistes ont raison, disait un homme de bourse: le capital est du travail accumulé. Seulement, comme on ne peut pas tout faire, ce sont les uns qui travaillent et les autres qui accumulent.

Comment ne pas rappeler, en parlant d'affaires, la forte observation de Paul Laffitte? Un idiot riche est un riche.
Un idiot pauvre est un idiot.

Tout se paie. Il y a deux monnaies: l'argent, et la satisfaction de vanité. Si vous avez le choix, et si vous êtes débiteur, payez en vanité, car c'est une monnaie que vous émettez vous-même et dont l'émission n'a pas de plafond. Si vous êtes créancier, choisissez l'argent: vous aurez le reste par surcroît.

Mieux vaut, disait un banquier, investir une place forte qu'un capital. Il est arrivé qu'une place investie se soit rendue un capital investi ne se rend jamais.

Le Français moyen est malheureux dans ses placements. Tel en accuse les officines louches, tel autre les grands établissements de crédit. On oublie que faire travailler son capital, c'est un métier. Le capital est un outil qu'il faut savoir manier. Il y a peu d'intellectuels qui, à leurs heures perdues, fassent de bons maçons. Pourquoi voulez-vous qu'il y ait beaucoup de Français qui, à leurs heures perdues, sachent faire travailler leur capital?

Un journal ne peut écrire: «N'achetez pas les produits de la Maison Carrée, ils ne valent rienÈ, ce serait de la diffamation.

Mais certains journaux écrivent: «N'achetez pas les actions de la Maison Carrée, elles ne valent rienÈ, parce que, ça, c'est de l'information financière.

Un aventurier est toujours de bas étage. S'il était de haut étage, ce serait un homme d'affaires.

PETIT LEXIQUE INDUSTRIEL

ARBITRE : Officier chargé de couper la poire en deux au moyen du fil à couper le beurre.
JURISTE : Serviteur chargé de couper les cheveux en quatre pour permettre de couper les ponts.
BOURSE : Le thermomètre de l'industrie, mais si mal placé qu'il l'empêche presque toujours de marcher.
CONCURRENT : Margoulin.
MARGOULIN : Concurrent.
CONSULTER : Façon respectueuse de demander à quelqu'un d'être de votre avis.
RÉFLÉCHIR : Attendre quelques jours avant de ne pas changer d'avis.
DIVIDENDE : Procédé qu'on emploie pour utiliser les bénéfices, quand on a épuisé tous les autres.
PAIEMENT COMPTANT : Paiement dont le retard n'excède pas deux mois.
LETTRE ANONYME : Lettre qu'on jette au panier, après l'avoir lue.
LETTRE SIGNÉE : Lettre à laquelle on répond, généralement sans l'avoir lue.
POLITIQUE : Le cauchemar de l'industrie, le rêve de l'industriel.
THÉORICIEN : Individu qui n'est pas de votre avis.
SECRÉTAIRE STÉNOGRAPHE : Toujours le bras droit du patron, et quelquefois sa main gauche.

UN PEU D'ÉCONOMIE POLITIQUE

Aide-toi, l'état ne t'aidera pas.

Karl Marx affirme que l'économique domine le monde tel autre assure que l'âme mène l'univers. L'un et l'autre ont raison: ce qui règle les sociétés, ce sont les besoins et les désirs des hommes. Dans la mesure où ces besoins et ces désirs sont ou matériels ou immatériels, Karl l'emporte, ou son adversaire.

Les seuls qui aient osé appliquer la théorie matérialiste du grand Allemand, les Juifs soviétiques, ne l'ont reçue que parce qu'ils étaient des idéalistes: ils ont abouti à un régime fondé, non sur l'économie matérielle, mais sur l'enthousiasme et sur la peur. La Russie est un pays où il n'y a que des âmes de rêve et des âmes d'effroi. Et ce sont souvent les mêmes.

Ce qui rend fausses beaucoup de théories économiques, c'est qu'elles sont fondées sur l'hypothèse que l'homme est un être raisonnable.

La moitié d'un port est occupée par des navires qui ne font rien la moitié d'un réseau par des wagons qui attendent la moitié d'une usine par des marchandises immobiles. Quel bénéfice, si tous les navires travaillaient, si tous les wagons roulaient, si toutes les marchandises circulaient! La vitesse de circulation de la monnaie est à la base de l'aisance financière, la vitesse de circulation des choses à la base de la prospérité économique.

Il n'est d'industrie durable que celle qui vend de la bonne qualité. On oublie le prix qu'on a payé une chose on oublie le temps pendant lequel on l'a impatiemment attendue mais, on se souvient des services qu'elle vous a rendus ou refusés. Car le prix ne se paie qu'une fois la livraison n'a lieu qu'une fois mais l'usage est de tous les jours.

Il n'y a point d'industrie dont la prospérité soit stable, si cette prospérité est fondée sur des bases contraires à l'intérêt commun.

Ce qu'on appelle la laideur industrielle a presque toujours pour cause le souci de l'économie. Les moyens dont nous disposons ne nous permettent généralement pas de réaliser à bas prix les formes rationnelles. Aussi la réalisation est-elle un compromis entre le rationnel et le bon marché. Et il n'y a pas de beauté du compromis.

LA CONFIANCE

Le paysan qui vit sur son bien n'a pas souvent besoin des autres chacune de ses rares transactions dure: il lui donne tout le temps qu'il faut. Il flaire l'adversaire, le palpe, le retourne, et finit par ne lui toucher la main que du bout des doigts. Contre tout l'inconnu, contre l'homme qu'il ignore, sa défiance est défense. Elle l'entoure comme une mer elle bat sans fin l'étroit îlot où, avec sa famille, il s'est réfugié. Elle l'isole, et il croit qu'elle le protège contre les pirates. Illusion: les pirates ne craignent pas la mer. Mais il chérit ce leurre, et pour rien au monde n'accepterait qu'un pont reliât son île à celle du voisin.

L'économie nouvelle est faite de l'appui des uns sur les autres. Et qui s'appuiera, s'il n'a confiance dans l'appui ? La confiance est la Loi. Crédit, confiance, croyance, foi: fides et credo - mots qui expriment la même nécessité sociale.

Confiance du banquier dans l'industriel, de l'industriel dans le client, qui rendent possibles les prêts et les échanges confiance du client dans le commerçant ou l'industriel, à qui il passe des commandes dont la loyale exécution est pour lui d'importance confiance du chef dans les subordonnés, qui exercent en son lieu l'action et le contrôle confiance de l'ouvrier dans le patron, qui respectera le salaire acquis lorsque, par un plus grand effort, l'ouvrier se sera créé des revenus inattendus.

Que la confiance s'étiole, la crise couve, qu'elle grandisse, l'argent circule, l'industrie s'anime, le rendement de l'ouvrier s'accroît, les relations commerciales deviennent faciles et rapides, on gagne du temps et la collectivité s'enrichit.

Les peuples du Nord, guerriers, marins, nomades, ont l'atavisme de la confiance ils ont vécu en hordes, en équipages, en tribus ils se sont serrés les uns contre les autres. Ils ont toujours été des hommes de société. Mais les peuples paysans ont une hérédité de défiance, et cela les rend moins propres à s'adapter à la vie moderne.

C'est peut-être ce qui gêne le Français dans la concurrence économique des nations. La Banque est réservée dans ses aides à l'industrie le chèque circule timidement le patron ne cherche pas la confiance de l'ouvrier le chef croit que l'œil du maître prime la foi dans le subordonné, même quand la masse d'hommes qu'il doit manœuvrer s'étend au delà de son horizon le client se défie du fournisseur et l'enserre dans un réseau de stipulations qui gênent l'action de l'un sans donner à l'autre la sécurité l'industriel hésite à faire crédit. Le concurrent se cache du concurrent et dissimule quand l'intérêt commun exigerait qu'il parlât: l'homme est un renard pour l'homme.

Français, paysans, mes frères, tâchons d'oublier la séculaire façon dont on s'y prend chez nous pour vendre un cochon aidons-nous comme font, d'instinct, sur un navire battu des vents, les membres d'un même équipage.

Pour développer l'industrie dans un pays, on dit qu'il faut y créer des besoins. Mais ce sont les besoins des femmes auxquels il faut s'attacher. C'est parce qu'on avait offert une pomme à la première femme, et que la femme y avait pris goût, que l'homme a été condamné au travail. Et ce jour-là naquit l'ère du progrès.

Owen D. Young conte cette histoire: Mutt dit à Jef: « Alors, les Chinois ont la tête en bas? Pourquoi qu'ils ne tombent pas?

Jef répond à Mutt:

«C'est à cause de la loi de gravitation.»

- Alors, dit Mutt, qu'est-ce qui arriverait, si on en votait une autre ? ...

Et Young conclut: «Plutôt qu'aux lois humaines, fiez-vous aux lois naturelles.»

Il n'y a de bonne politique que celle du juste milieu. Le difficile n'est que de savoir où il est.

L'intérêt général n'a été vraiment défini que par Pascal. C'est, dit-il, un cercle dont le centre est partout, la circonférence nulle part.

On défend le consommateur en évitant d'augmenter la rémunération du salarié on défend le salarié en chargeant. d'impôts le capitaliste on défend le capitaliste en vendant le plus cher possible au consommateur et la justice se trouve ainsi d'autant mieux satisfaite que le salarié, le capitaliste et le consommateur, c'est presque toujours le même type.

Pour l'industriel, l'économie du pays se compose d'une réalité, l'industrie - d'un moyen, la banque - d'un prétexte, le consommateur. Pour le banquier, elle se compose d'une réalité, la banque, d'un moyen, l'épargnant - et d'un prétexte: l'industrie.

Le patriotisme industriel est un sentiment désintéressé qui se manifeste de deux façons: en ce qui concerne les ventes, par les fournitures au Gouvernement en ce qui concerne les achats, par la préférence donnée à l'industrie nationale. Le patriotisme industriel est sans limite en ce qui concerne les fournitures au gouvernement il est limité, en ce qui concerne les achats à l'industrie nationale, à une différence de 5 % avec les prix des fournisseurs étrangers.

DÉSINTÉRESSEMENT

Le désintéressement est la condition de durée de la Société moderne. C'est d'ailleurs ce qu'on y rencontre le moins. L'économie d'aujourd'hui est fondée sur la Société anonyme, sur le Syndicat et sur l'État. Elle est un équilibre mobile entre ces forces. Dans chacun de ces organes, la puissance d'agir est déléguée par une masse à un ou plusieurs individus. La tentation est grande pour eux d'utiliser cette puissance, au moins en partie, à des fins personnelles. Le désintéressement est nécessaire. Être désintéressé, ce n'est pas mépriser l'argent, c'est avoir pour mobile essentiel le désir d'accomplir une tâche d'intérêt commun. Si ce désir est dominant, l'ordre existe sinon le désordre naît.

Fumisterie, disent les hommes d'argent.

- Hypocrisie, soutiennent les hommes de puissance.

- Utopie, déclarent les mieux veillants.

Ils ont tort: on fabrique des hommes désintéressés. De ceux qui ont été élevés et instruits jusqu'à vingt-cinq ans dans l'étude et la recherche de l'inutile, dans l'amour de l'art et de la science pure - dans la recherche de problèmes abstraits - quatre-vingts pour cent sont jusqu'à quarante-cinq ans des hommes désintéressés. (Après cela, ils deviennent pareils à tous les vieillards. Ils ne pensent plus qu'à eux-mêmes.) C'est cette espèce d'hommes que la Société doit former pour s'assurer un squelette. En aura-t-elle la force?

Une des raisons du pouvoir de direction de la bourgeoisie au XIXe siècle, ce fut son désintéressement.

- Désintéressement fondé sur la rente et sur la culture.

- La rente, certitude d'être toute sa vie à l'abri du besoin, la rente, libératrice de la pensée et de l'âme, a disparu.

- Il ne reste que la culture. Il faut s'en servir. Le fils d'ouvrier qui entre à Normale ou Polytechnique en sort aussi désintéressé que le fils du bourgeois.

La France vivait, avant 1914, du désintéressement de cinq cents grands fonctionnaires. Il n'en reste pas cent. La misère, le défaut de considération, plus encore l'impossibilité d'accomplir une grande tâche, les ont dispersés.

- Il y a encore en France cent personnes qui croient à l'intérêt public, et qui y pensent.

- C'est bien peu, à l'heure où l'État envahit la Nation.

L'HOMME ET LES OPINIONS
Réflexions brèves pour aider à la réflexion

Il y a en tout homme deux êtres : lui-même et l'opinion publique. Formée en lui, avec sa pensée, au temps qu'on l'éduquait, sans cesse rappelée à lui, du dehors et du dedans, elle le pénètre, au point qu'il a bien du mal à discerner ce qui resterait de lui, elle disparue.

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La plupart des hommes ne sont assurés de leur réalité qu'à partir du moment où ils obtiennent quelque considération. Ils n'existent que par le reflet qu'ils croient voir de leur existence dans les yeux d'autrui.

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Le plus grand courage, ce n'est pas le courage militaire qui a l'opinion pour lui : c'est le courage civique, celui qui ose aller contre elle.

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Chacun se sent le centre, mais a besoin de se faire confirmer qu'il est le centre: ce n'est pas si difficile; la moindre politesse lui suffit.

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De tous les groupes d'opinions, le plus puissant sur l'homme est fait de ceux qui mangent et boivent avec lui: dans le Collège Romain, dans les Confréries, les corps de métiers, les compagnonnages, l'institution fondamentale a toujours été le banquet ou la beuverie. C'est du jour où l'ouvrier a cessé de manger avec le patron que sont nées les opinions de classe.

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Dans un pays sain, l'opinion est favorable aux vertus sociales: honneur chez les aristocrates, honnêteté chez les. bourgeois, loyauté parmi le peuple. Si elle cesse de les honorer, c'est que le pays est malade.

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Ce qu'on appelle l'opinion publique, c'est l'opinion de gens qui ne savent généralement pas ce qui s'est passé; aussi est-elle plus juste que celle des quelques gens qui en savent beaucoup, mais croient tout savoir. Sur l'avenir, l'opinion publique est moins faite de l'ensemble des opinions de chacun que des opinions que chacun se fait de l'opinion des autres.

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En matière de morale, l'opinion publique n'est pas faite de toutes les opinions que chacun a de ses propres actes, qu'il connaît bien, mais de celles qu'il a des actes des autres, qu'il connaît mal; ainsi, l'opinion se fonde sur les apparences : c'est en quoi elle est sociale; car la vie sociale est tout entière fondée sur l'apparence.

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C'est à l'opinion publique qu'on doit l'hypocrisie: effort de l'homme, plus utile qu'on ne pense, pour lui donner satisfaction au moindre prix.

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Beaucoup aiment dire: « Je me fiche de l'opinion publique. » Qu'on le dise suffit à montrer qu'on s'en soucie.

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Il y eut un bon moment dans l'histoire des démocraties: ce fut le temps où on agissait sur l'opinion par la rhétorique. Action passagère, peu redoutable. Nous en sommes à l'époque où l'opinion se fait par la propagande: je crains bien que nous n'en sortions pas.

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On ne saura jamais si les hommes font partie d'un groupe parce qu'ils ont les mêmes opinions, ou s'ils ont les mêmes opinions parce qu'ils sont du même groupe. Les enquêtes poursuivies par l'Institut d'Opinion Publique ont montré à quel point les opinions du même groupe, sur tous les sujets, sont concordantes.

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A force d'étudier l'opinion, on découvrira qu'elle a des lois; à mesure qu'on découvrira ces lois, les hommes chercheront à les utiliser ou à les tourner, et, à partir de ce moment, il n'y aura plus ni opinions ni lois.

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Les hommes qu'on croit le plus au-dessus de l'opinion publique, ce sont les dictateurs; mais ce sont ceux qui s'en préoccupent le plus. Il est vrai que c'est pour la modeler sur celle du groupe qui les entoure, à qui ils confèrent la puissance et qui les paye par la flatterie. Aussi sont-ils, peu à peu, détruits par leur propre orgueil.

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Beaucoup se croient originaux parce que, sur des points infimes, ils se sentent différents de leurs congénères. Ils mesurent mal l'infinie multiplicité de ceux sur lesquels leur opinion se confond avec l'opinion publique. Sur ce conformisme, leur esprit critique n'agit pas. Si l'on veut être vraiment libre, ce sont les points qu'on ne discute jamais qu'il faut discuter; mais cette liberté ressemble fort à l'anarchie.

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L'opinion publique est la chose du monde la mieux partagée; on l'appelle quelquefois le bon sens.

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Plus leurs opinions sont proches, plus les groupes se sentent frères et, par conséquent, plus ils se détestent.

QUELQUES LOIS GÉNÉRALES DÉCOUVERTES EN ÉCOUTANT PARLER LES INDUSTRIELS
Réflexions brèves pour aider à la réflexion

Article premier. Chaque industrie est la plus difficile de toutes (1).

Art. II. Toute modification apportée à une machine permet de réaliser une économie de 10%.

Art. III. On ne fera rien jusqu'après les élections.

Art. IV. Il ne faut jamais oublier de prévoir l'imprévu.

Art. V. Le concurrent ne se rend jamais compte de ses prix de revient.

Art. VI. Le fournisseur n'est pas consciencieux.

Art. VII. Le client se croit tout permis.

(1) - Vous ne pensez pas à la banque, dit le Banquier.

HISTOIRE ET GÉOGRAPHIE
De toutes les sciences, la plus utile à l'industriel,
c'est la géographie.
Demandez à un industriel de vous expliquer la révolution de l'économie moderne et de vous indiquer la cause profonde qui, en un siècle, a plus profondément transformé les relations humaines que ne l'avaient fait les cinq mille années précédentes, l'industriel répondra: «l'explication, c'est la machine à vapeur ».

Et il est vrai que la machine à vapeur a été une des génératrices de l'industrie. On lui doit le chemin de fer, le steamer; avec eux, le prix des déplacements a diminué de façon incroyable, la capacité des moyens de transports s'est démesurément accrue. Condition nécessaire à la répartition du travail et, par là, à la concentration des fabrications, sans laquelle la mécanisation industrielle devait rester élémentaire. Condition aussi de la vitesse des relations de pensée entre les hommes, en liaison directe avec la vitesse du progrès.

Regardons pourtant de plus près.

Quelle influence la machine à vapeur a-t-elle eue sur l'invention du télégraphe, puis du téléphone? Quel rôle a-t-elle joué dans le prodigieux développement de la chimie qui, à la fin du XVIIIe et au début du XIXe siècle, précédant les applications industrielles de la vapeur motrice, a permis, en créant la métallurgie, ces applications mêmes?

Quelle relation directe entre la vapeur et la science électrique, source de la plupart des progrès récents? Sans la constitution, tout à fait indépendante, de la science géologique, eût-on pu découvrir en masses suffisantes le combustible et le métal nécessaires aux machines?

Ces merveiIIeux progrès dans la voie de la science sont simultanés; leurs succès s'entr'aident; mais ni Volta, ni Priestley, ni Lavoisier, ni Cuvier, ni Faraday, ne songent à favoriser l'usage de la machine à vapeur: elle n'est qu'un des matériaux avec lesquels se bâtit l'industrie; la cause profonde de la révolution économique, c'est le progrès de la connaissance.

Dès lors, la question revient à se demander pourquoi l'humanité a si longtemps attendu l'éclosion de cette forme de pensée qu'on appelle aujourd'hui la pensée scientifique. La domination du catholicisme sur tout le moyen âge explique, sans qu'il soit besoin d'y insister, plusieurs siècles d'immobilité. Toute recherche, qui ne fût pas théologique, a été suspendue pendant plus de mille ans.

Mais avant cela? L'esprit romain, plus encore l'esprit grec, et sans doute l'égyptien et le chaldéen, avaient l'agilité de l'esprit moderne: leur logique, leur mathématique étaient les nôtres. Et pourtant, ils sont demeurés bien ignorants de la nature: c'est sans doute qu'ils ne cultivaient que les sciences de déduction et d'introspection: psychologie, géométrie, logique; ils ont bâti des systèmes.

Cet esprit de système se retrouvera, avant et après la Renaissance, dans les pays latins. Un Descartes est le successeur d'un Socrate et d'un Platon: s'il combat le système de l'école, c'est pour lui opposer un système nouveau, plus limpide, mais aussi déductif.

Dans les pays du Nord et, singulièrement, en Angleterre, la marque de la Renaissance est autrement profonde. Dès qu'elle a libéré l'esprit anglais des obligations scolastiques et l'a mis en possession de l'héritage classique, une voie nouvelle est ouverte: l'expérimentation, adaptation continue de la connaissance à la nature, remplace, là-bas, l'adaptation forcée de la nature au système philosophique. Doctrine pragmatique, qui n'hésite pas à brouiller tous les classements admis, si l'on en doit tirer quelque profit, doctrine où la raison semble s'être lassée de sa longue divinité et consent à n'être plus qu'un instrument humain.

Vivant, dans un climat plus rude, une vie plus âpre que les Méditerranéens, plus étroitement dépendants du milieu qui les baigne, les Nordiques communient mieux avec la nature, se moulent plus exactement sur elle: ils la comprennent; les hommes du Sud la contemplent.

Un tel contraste éclate, et plus brutalement, dans les arts, chez les primitifs, où le tempérament des races n'est pas encore altéré par l'éducation et les influences réciproques. Dans le Nord, souci d'une stricte et - par là - puissante vérité. En Italie, idéalisation des formes, des couleurs, des visages: Van Eyck et Memling; Cimabuë et Fra Angelico.

Certes, les Anciens aussi observaient, mais sans permanence, sans entêtement dans l'observation. Sitôt une remarque faite, ils la généralisaient; tout l'effort était de pensée. On dirait que les Méditerranéens n'agissent que pour penser, au lieu que les autres ne pensent que pour agir.

C'est Roger Bacon qui crée l'esprit scientifique; ce sont les Anglais qui donneront à la pensée des murs nouvelles. Le Français et l'Italien feront progresser les mathématiques, la physique théorique; l'Anglais analysera et construira des modèles mécaniques répétant les phénomènes naturels. Il lui a fallu attendre la pensée des Anciens pour apprendre à coordonner ses observations et à lier en système les phénomènes épars. Car la théorie est indispensable au progrès mais l'Anglais seul pouvait subordonner la théorie aux faits.

Lamarck établit la théorie de l'adaptation de l'organe à la fonction; mais Darwin multiplie les observations qui conduisent à l'idée de l'évolution par sélection. Tandis que Faraday dépiste et crée les phénomènes, Ampère bâtit la théorie du courant électrique. Nous avons des théoriciens de l'économie politique, comme Quesnay; les Anglais, des observateurs comme Adam Smith et Malthus. Et ce seront encore les Anglais qui fonderont la psychologie sur la physiologie.

L'Anglais, soumis au fait, l'accepte, et même s'il contredit toute la vérité reçue. C'est un Anglais, Maxwell, qui osera constater l'identité de la lumière et de l'électricité; un autre Anglais, Thomson, qui confondra électricité et matière; un autre encore, Ramsay, qui n'hésitera pas à assumer le ridicule possible d'avoir cru réaliser la transmutation des métaux. Et, en même temps, quand un Français, Curie, trouve dans le radium l'apparence d'une source spontanée et indéfinie d'énergie, il demeure effaré devant les démolitions des systèmes que son observation annonce, et n'ose donner le premier coup de pioche.

En toutes choses, système d'un côté, observation de l'autre. On jugera justement cette division trop brutale; nombreuses sont les exceptions à la règle générale: le progrès des communications, le mélange des races amollissent de jour en jour les contrastes, unifient les méthodes et les hommes.

Mais le fonds est là.

Le développement de l'esprit scientifique et, par suite, le développement de l'industrie, sont dus à la découverte par les peuples du Nord de la civilisation méditerranéenne; choc de races, d'où jaillit l'étincelle du modernisme.

Et, puisque c'est aux hommes du Nord surtout qu'on doit la science et l'industrie modernes, est-il étonnant qu'une civilisation septentrionale, toute d'action sur la matière, évince peu à peu la civilisation ancienne, intellectuelle et idéale ?

AMIS

"Ce n'est pas dans l'infortune, mais dans la fortune qu'on connaît les vrais amis. La véritable épreuve de l'amitié c'est le succès : car le malheur ne réclame que du secours et ne risque que la résistance de l'avarice tandis que le succès voudrait de l'affection et ne rencontre que l'envie."

ARRIVER

"Un homme arrivé ne bouge plus."

CAPITAL

"Les économistes ont raison disait un homme de bourse : le capital est du travail accumulé. Seulement, comme on ne peut pas tout faire, ce sont les uns qui travaillent et les autres qui accumulent."

CONCURRENCE

"La concurrence est un alcaloïde à dose modérée, c'est un excitant à dose massive, un poison."

AUTODIDACTE

"Dieu n'a créé que le ciel et la terre l'Autodidacte a fait mieux: il s'est créé lui-même."

AVENTURIER

"Un aventurier est toujours de bas étage. S'il était de haut étage, ce serait un homme d'affaire."

CONTRAT

"Plus un contrat règle d'éventualités prévues, plus il crée de dangers où il s'en produit d'imprévues."

ÉCONOMIE

"Ce qui rend fausses beaucoup de théories économiques c'est qu'elles sont fondées sur l'hypothèse que l'homme est un être raisonnable."

"On oublie le prix qu'on a payé une chose on oublie le temps pendant lequel on l'a impatiemment attendue mais on se souvient des services qu'elle vous a rendus ou refusés. Car le prix ne se paie qu'une fois la livraison n'a lieu qu'une fois mais l'usage est de tous les jours."

EXPERTS

"Personne ne croit aux experts, mais tout le monde les croit."

GÉOGRAPHIE

"De toutes les sciences, la plus utile à l'industriel, c'est la géographie."

HONNÊTE, RICHE

"Laquelle de ces deux vérités est la vérité ? Il faut être très riche pour se permettre d'être honnête. Il faut être très riche pour se permettre un manque d'honnêteté ?"

IDÉE

"L'homme fort est celui qui n'a jamais eu qu'une idée."

"Ce n'est pas avec de bonnes idées, c'est avec de bonnes habitudes qu'on fait de bonnes maisons. L'idée accomplit le centième de la tâche mais c'est l'habitude qui se charge des quatre-vingt-dix-neuf autres."

"L'idée est peu : la volonté est tout."

INGÉNIEUR

"Un ingénieur ne doit pas être amoureux: l'amour conduit aux fautes de calcul. L'industriel avisé facilite le mariage de ses ingénieurs, et leur offre une pleine lune de miel : il a ainsi devant lui quelques années de calculs exacts."

LOIS GÉNÉRALES

Quelques lois générales découvertes en écoutant parler les industriels:

- Article premier: Chaque industrie est la plus difficiles de toutes.
- Art II : Toute modification apportée à une machine permet de réaliser une économie de 10 %.
- Art III: On ne fera rien jusqu'après les élections.
- Art IV : Il ne faut jamais oublier de prévoir l'imprévu.
- Art V : Le concurrent ne se rend jamais compte de ses prix de revient.
- Art VI : le fournisseur n'est pas consciencieux.
- Art VII: Le client se croit tout permis.

IDIOT

"Un idiot riche est un riche. Un idiot pauvre est un idiot."

MAÇON

"Ce n'est pas au pied du mur qu'on connaît le maçon, c'est tout en haut."

MÉDIOCRITÉ

"Beaucoup de médiocres réussissent. La médiocrité rassure."

ORGANIGRAMME

"Que l'ouvrier pense à son travail, le contremaître au travail du lendemain, le chef d'atelier à celui du mois suivant, le chef de service à l'année qui vient, le directeur à ce que l'on fera dans cinq ans."

ORGUEIL, VANITÉ

"Tout est bon à la vanité : elle accepte la moindre aumône. Rien ne suffit à l'orgeuil."

"L'orgueil, qui est force et indépendance, est un péché. La vanité, qui est bassesse et soumission, n'en est pas un."

OUVRIER, PATRON

"Mauvais ouvrier n'a jamais trouvé bon outil. Mauvais patron n'a jamais trouvé bon ouvrier."

PARLER

"Méfiez-vous de l'homme qui parle pour ne rien dire. Ou il est stupide et vous perdrez votre temps, ou il est très fort et vous perdrez votre argent."

POIRE

"La crainte d'être poire est le commencement de la stupidité."

PRINCIPES

"On commence sa vie avec des convictions. On la fait avec des principes."

"On distingue deux groupes de principes et deux seulement : les vrais principes orientés à gauche, les bons principes orientés à droite. On ne connaît pas de principes orientés dans l'axe."

PUBLICITÉ

"La publicité crée le besoin par la suggestion et l'entretient par l'habitude."

"La publicité de masse est la plus éclatante démonstration de l'illusion que l'homme a d'être libre."

"La publicité, c'est la gloire du riche; la gloire, c'est la publicité du pauvre."

TRAVAIL

"Le Français est un paresseux qui travaille beaucoup. L'Anglais un paresseux qui ne fait rien. L'Allemand un travailleur qui se donne du mal. L'Américain, un travailleur qui sait s'arranger pour ne pas faire grand chose. Le Chinois gagne peu, travaille vite et bien, l'avenir lui appartient."

VENDRE

"L'ouvrier ne vend que son corps, le technicien ne vend que son cerveau, le commerçant vend son âme."

SALAIRE

"Il arrive qu'un employé ignore le traitement [salaire] de son voisin, mais sa femme le connaît toujours."

UNE DISCUSSION BIEN CONDUITE

- Cent mille francs, dit le Français, cette maison. Elle est bien située, confortable et vaste; et il y a un joli parc.

- Non ! dit l'Anglais, soixante mille.

- Vous oubliez, dit le Français, qu'il y a un garage. On a vendu ces jours-ci cent vingt-cinq mille francs une maison beaucoup moins agréable, et à cinq kilomètres de là. Cent mille francs est un prix modéré.

- Non ! dit l'Anglais.

- Je vois, dit le Français, que ce sont les toitures qui vous inquiètent: il y a de petites réparations à faire; mais elles n'iront pas bien loin. Mettons, si vous voulez, quatre-vingt-dix mille.

- Non ! dit l'Anglais.

- Je ne comprends pas vos objections, dit le Français. Si c'est le manque de vue qui vous frappe, personne n'y peut rien. Mais on se lasse rapidement de la vue. Mieux vaut une maison bien chauffée, claire et spacieuse, sans grande vue, qu'une bicoque avec un beau panorama. Écoutez, je préfère vous indiquer tout de suite mon dernier prix: ce sera quatre-vingt mille, pas un sou de moins.

- Non ! dit l'Anglais.

- Mais j'ai acheté cette maison cent mille francs et il y a moins d'un an, et j'y ai dépensé quinze mille francs pour le chauffage. Le prix que je vous offre est déjà déraisonnable. Vous savez que j'ai besoin de liquidités, il serait cruel de votre part d'insister pour un prix plus bas. Je fais appel au gentleman.

Silence.

Le Français reprend :

- Il n'y a pas de servitude sur cette maison. Elle a appartenu à Corot. La rivière qui passe au fond du jardin est étonnamment poissonneuse. Le climat est excellent pour les enfants. Votre femme m'a dit qu'elle trouvait la demeure charmante. C'est un véritable manoir. Allons, soixante-dix mille.

- Non ! dit l'Anglais.

- Eh bien ! adieu, dit le Français. Vous manquez une occasion splendide. Je vous aurais cru meilleur homme d'affaires. Vous exploitez un malheureux; je vous aurais cru plus sensible. Vous n'avez en somme rien à dire à tous les arguments que je vous ai donnés: cela ressemble à de la stupidité. Soixante-dix mille ?

- Non ! dit l'Anglais. Le Français rassemble ses papiers avec soin, se lève lentement, va vers la porte, l'ouvre, s'arrête un instant et dit :

- Eh bien! soixante mille.

- Yes ! dit l'Anglais.

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LA VIE D'O.L. BARENTON, CONFISEUR
Avertissement de l'éditeur

A son décès, en 1947, M. Barenton laissait à ses enfants une grande fortune, honorablement acquise. Fait remarquable pour qui sait combien il est délicat d'acquérir honorablement ce qu'on appelle une fortune honorable.

Oscar Barenton était né à Crépigny-sur-Eure (Calvados), le 12 juillet 1870. Fils d'un pharmacien de Ire classe, il fit de brillantes études au collège de Lisieux où il obtint en rhétorique le prix Ballot-Beaupré, attribué à l'élève de lettres ayant le plus d'aptitudes mathématiques.

Après deux années passées dans un lycée de Paris, il entra à l'école Polytechnique dans un rang moyen. Il en sortit, deux ans après, dans un rang également moyen, avec le grade de sous-lieutenant d'artillerie.

Au cours du séjour qu'il fit à l'école d'Application de Fontainebleau, il devint éperdument amoureux de Mlle Herminie Durand. Cet amour, joint aux sentiments qu'il éprouvait à l'égard du cheval, animal stupide et dangereux, le détermina simultanément à se marier, à quitter l'armée et à entrer comme ingénieur sans spécialité dans la maison de M. Paulin Durand, son beau-père.

M. Durand possédait dans les Ardennes une fabrique de baleines métalliques pour corsets, où travaillaient soixante ouvriers, Surveillée de près, conduite avec la plus stricte économie, produisant des baleines de la meilleure qualité, cette fabrique prospérait. C'était la belle période du corset. Les hommes, à cette époque, recherchaient l'abondance des formes, les femmes et leurs couturiers les ayant convaincus du ridicule de leurs préférences antérieures.

Oscar Barenton crut à l'éternité du corset et à l'éternité conjointe de la baleine métallique. Il se mit au travail, attaquant la baleine de corset comme un problème de mathématiques. Il suggéra des perfectionnements dans la méthode de fabrication, fit établir un petit laboratoire d'essais des matières premières. La main-d'œuvre se faisant rare, il obtint de son beau-père l'autorisation de construire trois maisons ouvrières. L'idée lui vint un jour de la baleine articulée, permettant la flexion du corps: il la breveta, la mit au point lui-même. L'affaire tira de là, durant quelques années, de beaux bénéfices.

Il engagea aussi une petite campagne d'exportation. Mais lorsqu'on eut dépensé vingt mille francs et obtenu dix mille francs de commandes, M. Durand estima qu'il valait mieux renoncer à des affaires difficiles qui chargent les frais généraux et pour lesquelles on ne réaliserait jamais un bénéfice supérieur à 5%. La maison Durand abandonna l'exportation.

Cependant, l'autorité d'Oscar Barenton croissait dans la fabrique en 1905, M. Durand se l'associa. Le jeune industriel devenait un peu corpulent. Il avait l'œil vif. Une moustache plutôt brune, bien cirée, une barbiche régulièrement taillée, des cheveux châtains, un peu clairsemés déjà, que divisait avec précision une raie latérale, un binocle à monture d'or, l'auraient dispensé d'avoir une physionomie. Les dames lui trouvaient l'air distingué. Il ne quittait pas sa jaquette et ne sortait jamais sans un chapeau melon à petits bords.

Ne faisant pas de sports, M. Barenton continuait à s'intéresser aux mathématiques et s'était mis à cultiver la philosophie. Il aimait les lettres et partageait ses préférences entre France et Barrès.

De ses deux enfants, il destinait l'aîné à Polytechnique, la cadette au mariage. La famille habitait, rue de Dunkerque, un appartement de cinq pièces, au-dessus de la maison de vente. Dans le salon qui servait de salle d'études au futur ingénieur, Mme Barenton recevait le jeudi ses amies de pension et des femmes de polytechniciens.

Il avait été nommé membre de la Chambre de Commerce de Mézières. Plusieurs de ses amis lui conseillaient de se présenter au Conseil Général. Les choses lui paraissaient bien ainsi: il estimait que la France était heureuse.

Pourtant, dans les années qui précédèrent la guerre, une évolution se fit qui, lentement, sourdement, ruina les fondements du corset. Les sports traversaient la Manche. On prenait le goût des corps souples et des jambes musclées, des teints hâlés par le grand air.

Peu à peu, le corset était banni des villes. Dans les campagnes, il tenait encore telles demeurèrent jusqu'en 1914, autour de nos villes de province, les fortifications de Vauban sans force contre l'artillerie moderne, mais heureusement chargées de la seule défense des villes inattaquées. Les voyageurs de la maison sillonnaient les provinces et, jusque sous les jupes des servantes d'auberge, rencontraient la vertueuse et métallique résistance des buscs renforcés système Durand et Barenton.

«Ce qui sauve le pays, disait M, Barenton, c'est la paysanne française.»

La guerre vint. M. Barenton fut mobilisé dans une batterie d'artillerie à pied. Il se conduisit fort bien, fut blessé, renvoyé à l'arrière et affecté au ministère de l'armement. C'est là que la croix de chevalier de la Légion d'honneur le trouva, pour récompenser sa bravoure, jusqu'alors oubliée.

En 1919, M. Paulin Durand mourut. M. Oscar Barenton hérita sa fortune, tout entière en rente 3%. Amputée par les droits de succession, réduite ensuite par l'inflation au cinquième de sa valeur nominale, cette fortune ne lui fut pas d'un grand secours. Quant à l'usine, démolie sans gloire par le canon des Alliés, ayant perdu sa main-d'œuvre et sa clientèle, elle s'était intégralement transformée en possibilités de dommages de guerre. La monnaie d'or, la vertu et le corset avaient quitté la France.

Audacieux dans ses pensées, mais discipliné dans ses actes, M, Barenton avait vécu jusqu'en 1919 sous des tuteurs commodes: son beau-père, puis ses chefs militaires. Il avait aimé à critiquer les directives ou les ordres qu'il en recevait, car il se sentait quelque bon sens et de la finesse. Mais il y obéissait avec ponctualité car il pensait que l'acte qu'on accomplit a moins d'importance que la manière de l'accomplir, et que l'unité d'action vers un but médiocre vaut mieux que le désordre avec des buts élevés. Ainsi satisfaisait-il à la fois sa logique, sa prudence et sa paresse.

La fin de la guerre et la mort de M. Durand le laissèrent brusquemment sans tutelle. Les vieilles coutumes, les habitudes sociales, la façon d'être comme il faut, étaient entraînées dans une folle tourmente. M. Barenton se sentit dans la triste nécessité de fixer lui-même les règles nouvelles de son existence. Il se soumit à cette fatalité. N'ayant plus rien à perdre, il sentit naître en lui le goût du risque. Ne pouvant plus compter sur le jugement d'autrui, il songea au sien. La guerre n'avait été pour lui qu'un épisode: la signature de la paix marqua l'ère du combat.

Il ne restait dans le monde qu'un pays prospère: l'Amérique. Il y partit et y resta un an, semant sur le sol américain le reste de son trois pour cent.

Il travailla, examina, réfléchit, commença par s'étonner de choses qu'il trouva sans intérêt quelques mois après, et finit par admirer profondément ce qui, tout d'abord, ne l'avait pas frappé. On lui reprocha à son retour d'être devenu Américain. On se trompait: il n'était devenu qu'un Français libre.

Un examen complet et impartial de l'industrie américaine lui avait fait clairement apparaître que, contrairement à des opinions répandues, l'industrie fondamentale des états-Unis est celle de la crème glacée.

Rentré en Europe, il réunit quelques amis et leur exposa son projet: établir cette industrie en France. «Cette industrie, disait-il, n'existe pas. Seul cas où l'on soit sûr d'avoir quelque avance sur les concurrents. Elle n'existe dans aucun pays d'Europe. On peut donc espérer qu'elle ne sera pas protégée par des tarifs douaniers. On arrivera ainsi à des séries comparables à celles des états-Unis.

Le jour où la crème glacée américaine essaiera de traverser l'Atlantique, nous serons là pour la recevoir. En attendant, voici le contrat d'aide technique qui nous permet d'éviter les écoles et d'économiser beaucoup de frais d'études. En établissant notre affaire sur des bases rationnelles et larges, nos prix de revient et nos moyens d'action seront inégalables, j'entrevois des bénéfices considérables et un vif rayonnement de la France sur l'étranger par la crème glacée.»

On lui répondit: «Le rayonnement ne nous intéresse pas. Les bénéfices supposent une clientèle, et la clientèle manque. Personne ne mange en France de crème glacée. C'est un rafraîchissement pour pays prohibitionnistes. Le palais du Français exige des parfums plus fins que le goût barbare des Américains.»

M. Barenton répliquait: «C'est parce qu'il n'y a pas de clientèle que l'affaire est belle. Où est la clientèle est déjà la concurrence. Le besoin n'existe pas: il suffit de le créer.

Je ne vois aucune raison pour que l'ouvrière, l'enfant, et plus tard le mari, ne prennent pas goût à une friandise agréable, saine et bon marché, si on sait la leur offrir. Il faut bien entendu que notre produit soit de qualité constante, inaltérable par des revendeurs indélicats, qu'il ne prête en un mot à nulle critique justifiée. La technique dont je dispose m'en assure, si l'usine est bien dirigée. Une campagne d'été vigoureusement menée, avec une large rémunération aux intermédiaires (cafetiers, épiciers, restaurants), nous assurera des agents nombreux.

Des distributions gratuites, mais qui paraîtront faites aux frais des organisateurs, dans les fêtes de charité, réunions politiques, assemblées de syndicats, entractes de conférences et de théâtres des démarcheurs ayant passé par une école où ils auront appris tous les moyens de vendre la crème glacée, toutes les objections qu'ils rencontreront, et la manière d'y répondre ou de les esquiver un matériel de conservation vendu à prix de revient et, s'il le faut, à tempérament, une organisation commerciale enfin - cela suffira à créer le besoin. Il nous faudra l'appui du corps médical: quelques conférences sur les avantages hygiéniques de la crème glacée, un certain nombre de caisses d'échantillons habilement distribuées nous l'assureront dans la mesure utile. Les dépenses seront importantes, mais elles rendront au centuple.»

On finit par lui dire: «Tout cela est vraisemblable, mais n'est pas certain.»

Et M. Barenton de répondre: «Il n'y a de certain que le passé, mais on ne travaille qu'avec l'avenir.»

Les amis de M. Barenton ne furent pas convaincus, sauf un fou qui avait perdu les trois quarts de sa fortune dans des affaires de culture de la banane sur la Côte d'Azur, et qui lui proposa le dernier quart.

M. Barenton refusa, négocia ses dommages de guerre et, avec l'argent qu'il en tira, établit une petite usine près d'une mine de houille, en se réservant, pour la publicité, un fonds de roulement égal à trois fois ses immobilisations. Il avait étudié les populations avoisinantes et résolu de borner son action à un arrondissement. Deux ans après, on vendait dans cet arrondissement 10 francs de crème glacée, soit 15 crèmes, par habitant et par an, et le bénéfice qui atteignait 20% avait permis de rembourser toute la publicité faite.

Les amis de M. Barenton se pressaient autour de lui. Il les accueillit aimablement, leur indiqua qu'il acceptait leurs capitaux, mais qu'ils ne suffiraient pas. Il monta l'affaire sur le pied qu'on connaît.

Tout le monde le sait, la Compagnie Générale de la Crème Glacée (C.G.C.G.) qu'il a fondée possédait en France deux usines de fabrication et six mille wagons frigorifiques.

Sa mine de houille, ses usines de transformation des goudrons lui ont assuré à des prix extraordinairement bas les matières premières qu'elle mettait en œuvre. Elle produisait le sucre et la glycérine des graisses, par polymérisation et hydrogénation à partir du formol synthétique, les parfums, à l'aide des phénols. Les matières colorantes étaient à base d'anthracène. Les acides des graisses provenaient de l'oxydation des carbures lourds extraits des goudrons. Les emballages étaient en bakélite désodorisée, obtenue par la condensation des formols et des crésols extraits du même charbon. Il ne restait à la Société qu'un seul sous-produit, le coke, qu'elle vendait pour le chauffage pendant l'hiver, morte-saison de la crème glacée.

Elle rayonnait directement sur la Belgique, la Suisse, la Hollande, et sur une partie de l'Allemagne et de la Grande-Bretagne. Elle avait dans plusieurs pays d'Europe des filiales prospères qu'elle alimentait en produits semi-finis. Sa publicité a étonné Paris. Ses laboratoires étaient incomparables. Ses œuvres sociales ont été prises pour modèles par plusieurs de nos grands industriels.

Quand il mourut, l'inventaire des biens de M. Oscar-Louis Barenton a montré que sa fortune était considérable et qu'elle ne comportait pas de fonds d'État.

Tous les capitalistes ont dans l'esprit les événements qui suivirent cette mort soudaine: la nomination du gendre de M. Barenton, Ingénieur en chef au Corps des Mines, et de son fils, Ingénieur des Ponts et Chaussées, l'un comme Président, l'autre comme Administrateur-délégué de la Société. Ils se souviennent de la politique d'investissement suivie par le nouveau Conseil, de ce rachat des trois Sociétés concurrentes créées en Allemagne, en Belgique et en Italie, qui fut si applaudi, comme une opération géniale, dans la presse financière, et comme un triomphe national, dans la presse d'opinion.

On se rappelle ces prises d'intérêts dans de grandes usines métallurgiques, pour assurer au coke des débouchés nouveaux, dans plusieurs grands magasins, en vue d'obtenir d'eux l'ouverture d'un rayon de crème glacée, l'organisation des crédits de campagne pour les grands hôtels et restaurants. Chacun est encore ébloui de l'éclatante publicité engagée pour la consommation de la crème glacée en hiver, sur la base d'une théorie nouvelle, présentée à l'Académie de Médecine, de la prophylaxie du rhume de cerveau par le froid. Tout cela, sanctionné par cette brillante augmentation de capital de la C.G.C.G. en 1930, opération qui permit à la Société de mettre en réserve, d'un seul coup, une prime d'émission de 500 millions, et de rembourser la totalité des sommes engagées dans les vastes opérations précédentes.

La Société était à son apogée quand survint, avec la crise mondiale, la mévente de la crème glacée, d'abord dans l'Europe centrale, puis en Allemagne, enfin en France. Coup sur coup intervinrent diverses prohibitions d'exportation qui ne laissèrent à la Société d'autre débouché que le marché français. La gravité de la crise métallurgique entraîna des pertes considérables sur les participations industrielles. La crise hôtelière laissa impayée une bonne part des crédits de campagne.

Par une malchance que les dirigeants jugèrent inouï, les cent millions restés disponibles sur l'augmentation de capital, après complet paiement des immobilisations nouvelles, de la publicité et des participations, se trouvèrent engagés presque entièrement à la Banque Française du Progrès Industriel qui fut, comme on s'en souvient, renflouée, mais dans des conditions qui permettaient seulement le remboursement des dépôts inférieurs à 100.000 francs.

C'est alors que se produisit la déconfiture de la C.G.C.G. qui fit un tel scandale, sans qu'on ait pu mettre à la charge des administrateurs d'autres fautes que ce qu'on a appelé dans toute la presse «d'éclatantes imprudences». Une violente campagne de presse contre l'école Polytechnique, jugée seule responsable du désastre, remua, sans résultat, la France entière.

Ainsi se trouva ruinée en moins de trois ans l'œuvre gigantesque de M. Barenton. Il n'en resta que le goût pris par les Français de la crème glacée et de la multiplication de petites industries locales vendant sans méthodes et sans frais généraux, mais avec bénéfice, des produits médiocres, dans les chefs-lieux d'arrondissement. La ruine aurait-elle été évitée si la mort n'avait pris prématurément le créateur? Il serait bien osé de formuler là-dessus la moindre affirmation. Au surplus, nous ne prétendons pas juger, mais seulement raconter.

M. Barenton fut un homme d'action, mais il n'était pas sans philosophie. Sa conversation était émaillée d'aphorismes, de vues pittoresques sur les hommes et les chosesI Il aimait faire montre de psychologie, assurant que la psychologie est à la base de tous les succès industriels. La peinture qu'il faisait en quelques mots d'un concurrent, d'un ami, d'un collaborateur, était parfois lumineuse et toujours profonde.

Nous avons eu la bonne fortune de vivre près de lui pendant ses dernières années nous avions pris l'habitude de noter chaque soir ceux de ses propos qui nous avaient le plus frappé. Ce sont ces notes, sommairement classées, que nous mettons sous les yeux de nos lecteurs.

Qu'on n'y cherche pas de nouveautés étonnantes. Ce sont simplement les devis d'un homme qui se croyait du bon sens, qui reconnaissait avoir eu beaucoup de chance, détestant chez autrui les principes et les axiomes, et qui, comme M. Jourdain, ne se rendait peut-être pas bien compte qu'il vivait lui-même d'axiomes et de principes. Seulement, comme c'étaient les siens, ils ne le gênaient pas.

Au demeurant, brave homme, presque obèse, assez chauve, l'œil toujours vif derrière des lunettes d'écaille. Son aspect avait changé depuis son retour d'Amérique. Il était maintenant complètement rasé, portait un veston, une chemise molle, et, sous un col bas, une cravate choisie. Il aimait la louange, écoutait les contradicteurs, moins pour accepter leurs vérités que pour découvrir quelques arguments en faveur de la sienne. Il était parfois difficile de connaître s'il philosophait ou s'il plaisantait. Nous avons noté sans critiquer ni choisir. Ne valait-il pas mieux s'en remettre au discernement du lecteur?

Peut-être sa bonhomie, cet air de contentement de soi-même qui n'allait jamais jusqu'à la prétention, la tendre affection qu'il portait au paradoxe et dont il ne voulait pas convenir, le piquant contraste entre les idées qu'il émettait et les actes qu'il accomplissait, tout ce qui en faisait un être vivant, et par là intéressant, nous a-t-il trompé en nous induisant à cette publication.

Sans doute demeure-t-il bien peu de lui dans ce que nous présentons ici. Sans doute ne l'avons-nous pas toujours compris. Double raison pourquoi nous aimerions fort que ces propos d'un Français, à tout prendre moyen, soient accueillis avec indulgence par ceux de nos lecteurs qui, comme M. Barenton, sont Français, mais dont aucun, assurément, ne se sent moyen.

Detoeuf

 


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