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Propos de Guy Béart

 

Femmes
extrait de ses Mémoires : L'Espérance folle

J'ai souvent, comme Verlaine, préféré l'impair, le nombre impair. Je crois que j'ai souvent aimé être bigame, tout en n'acceptant pas qu'une femme soit avec deux hommes à la fois. C'est «macho», archaïque, vieux jeu, mais je n'y peux rien. Je me suis souvent demandé si le XIXe siècle «bête et bourgeois» n'avait pas trouvé la solution pratique pour que la famille dure: il avait sa maîtresse, et elle, son amant. Ou bien il allait au bordel, et elle se tapait le voisin, ou toute autre forme plus amusante du triangle, ou du carré au pentagone chers à Feydeau.

Il y a quelques femmes avec qui on a l'impression de ne faire qu'un, que l'on soit l'un dans l'autre ou que l'on soit éloignés physiquement. Avec les femmes que j'aimais, nous avions des séances de transmissions de pensée, avec Cécile particulièrement, mais aussi avec Dominique. Rire des mêmes choses ou pleurer devant la même scène, n'est-ce pas aussi faire une seule personne?

Je suis moitié toi
Tu es moitié moi
L'envers à l'envers
L'endroit à l'endroit...

« Aimer à en mourir », j'ai aussi connu cela. Il y a des séparations qui m'ont dévoré. Je ne parlerai que de celle avec Micheline, parce que Micheline est morte. En trois mois de rupture, j'avais perdu sept kilos, en six mois, douze. Je n'avais plus envie d'aucune autre femme, ni de moi-même. Ce n'est que lorsque j'ai mis mon histoire avec Micheline en chansons, mon désespoir étant cristallisé en quelques couplets parfois comiques, que j'ai pu aller vers un autre amour.

Même dans le noir d'un grand désespoir, je n'ai jamais pensé au suicide. Très bêtement, très sainement, j'ai toujours pensé que se suicider était une trahison; que si l'on meurt, on ne saura jamais la suite; que si l'on se suicide, on ne peut plus espérer réparer ses conneries. Et, en tout cas, que se tuer, ce n'est pas bien parce que ça ne donne pas sa chance à l'autre. L'autre? Celui qui était aussi tué par jeu, de sa propre main, de son propre suicide.

Bref, que c'est un crime, plus grave encore que celui de tuer l'autre. Ma chanson A côté se termine par ces mots:

Ce soir je décide
Enfin mon suicide,
Et, pour ne pas me rater,
Je tire à côté.

Cela dit, j'admets le suicide uniquement quand la douleur physique devient intolérable, malgré tout calmant. J'admets aussi l'euthanasie, d'autant plus que certaines méthodes médicales permettent trop de prolonger des souffrances insondables.

Pour revenir à l'amour, je peux dire que les femmes que j'ai aimées, je les ai aussi estimées. J'ai toujours besoin d'aimer et d'estimer en même temps, je ne peux pas aimer le détestable ou le médiocre. Que de fois j'ai entendu dire par des copains parlant des femmes, souvent même des leurs: «Toutes des salopes!»

Je peux affirmer que quels qu'aient été les aléas de ma vie et même les divorces, jamais, avec aucune des femmes qui ont partagé mes jours et mes nuits ou m'ont épousé conventionnellement, je n'ai eu la moindre saloperie à affronter, ni avant, ni pendant, ni après. Les femmes m'ont toujours fait du bien ou du mal, mais elles m'ont sans cesse défendu, y compris quand nous étions séparés, comme si seul le bien devait surnager du naufrage. Il y en a qui se sont sacrifiées pour moi, après m'avoir quelquefois momentanément détruit.

Je me suis demandé si les femmes, qui en apparence sont toutes de soie et d'enveloppement, ne sont pas en fait les êtres humains les plus excessifs, les plus extrêmes.

Annalyn McCord

«Les femmes veulent se sacrifier pour nous, ou nous tuer.»

J'aime bien dire cette phrase, à l'emporte-pièce comme tout aphorisme simpliste. Il n'y a pas de juste milieu: nous sauver ou nous détruire. Nous détruire en nous emprisonnant dans leurs filets ou en nous jetant tout simplement à la mer. Elles, qui assurent la continuité de la race humaine, elles qui sont le fondement même de l'humanité, son tissu véritable, alors que l'homme n'est qu'un spermatozoïde errant, elles digèrent ou elles exaltent. Elles aiment passionnément l'aventure, mais l'aventure dans la sécurité. L'homme c'est l'aventure dans l'aventure, ou la sécurité dans la sécurité, et se trouve dans les deux cas perdu.

Une autre formule, dont j'ai essayé en vain de faire une chanson et qui m'a été utile, vraie ou fausse, est la suivante: «Toutes les femmes sont folles et tous les hommes sont cons.» Quand on a compris cela, on peut mener une vie décente. Moi qui fais donc partie de la seconde catégorie, celle des cons, je n'ai peut-être vraiment aimé que la folie des femmes.

Une autre formule qui n'est pas de moi, qui je crois est un proverbe, dit : «La folie mène le monde, la sagesse le préserve.» Je ne crois pas que les hommes soient sages. Les femmes peuvent l'être par moments parce qu'elles ont leur corps à préserver; leur corps est, je le répète, la matière même de l'humanité.

La femme, c'est notre muse qui nous embarque sur les ailes de l'enthousiasme et nous entraîne à agir, joliment, stupidement ou dangereusement, mais à agir en tout cas. Je peux dire que depuis que le monde existe ou que ce malheureux Adam croqua la pomme que lui présentait Ève, tout ce qui a été fait sur Terre par l'homme a été fait pour la femme, les grandes choses comme les petites. Un jupon passe, et voici notre malheureux con qui a le tournis, même s'il est occupé à des tâches dites graves.

Emmanuelle Béart


 

© Guy Béart : L'Espérance folle

 


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