EXPÉRIENCE DE STANLEY MILGRAM
Soumission à l'autorité

Stanley Milgram

Jusqu'où peut-on manipuler un homme ?

L'expérience de psychologie conduite par Stanley Milgram entre 1960 et 1963 à l'université Yale de New Haven (USA) avait pour objectif de comprendre et de mesurer comment un homme doté d'une éducation normale, pouvait obéir à un ordre contraire à sa morale personnelle.

Milgram souhaitait trouver une explication aux horreurs constatées durant la guerre de 1939 à 1945 ayant conduit des hommes civilisés normaux, tant allemands, russes, européens ou américains à commettre des actes ignobles en obéissant avec docilité aux ordres infâmes de leurs supérieurs.

Massacres de Katyn, camps de concentration nazis, ghetto de Varsovie, extermination du goulag, et combien d'autres.

Au cours de cette expérience ahurissante, Milgram invitait des sujets par groupe de deux et les ayant séparés grâce à un tirage au sort, l'un se voyait affublé du rôle de maître, et l'autre de celui d'élève.

L'étude tentait de comprendre par quel processus psychologique des personnes normales pouvaient être amenées à torturer leurs semblables en se dégageant naturellement de leur responsabilité par soumission à une autorité supérieure.

Le déroulement de l'expérience :

Des personnes contactées par petites annonces furent invitées à participer à une étude scientifique sur les méthodes d'apprentissage. Les organisateurs expliquent aux participants qu'ils souhaitent examiner l'action de la punition sur l'apprentissage et la réaction individuelle de soumission aux ordres.

Deux personnes sont alors tirées au sort ; l'une prendra le rôle de l'élève et l'autre celui du moniteur - et de l'administrateur de la sanction.

Les professeurs expliquent l'expérience : l'élève va s'installer dans une pièce voisine sur une chaise et être branché à des diodes électriques ; hors de sa vue le moniteur lui posera des questions par micro interposé et, à chaque mauvaise réponse, il devra administrer au fautif une décharge électrique dont la tension sera plus élevée à chaque erreur.

Plus l'élève émettra de mauvaises réponses, plus le voltage de la décharge sera puissant et plus son visage devra exprimer la souffrance éprouvée.

Il est cependant convenu que l'élève n'est qu'un acteur et que les décharges électriques sont factices.

L'expérience ne porte pas sur l'apprentissage de la souffrance mais à déterminer le degré d'obéissance du moniteur contraint à une autorité supérieure : les scientifiques en blouse blanche.

Au cours de l'exercice, malgré les cris effrayants et le visage douloureux de la personne soumise à la question qui se trouve en face de lui, le moniteur pris par le jeu va poursuivre "la torture" jusqu'à administrer à son élève des doses de voltage qui, en réalité, auraient pu lui causer la mort.

L'expérience a démontré que 63% des sujets se sont montrés obéissants à leurs "chefs" et ont administré jusqu'à 405 volts à leurs "victimes".

Un mois plus tard, lorsque les participants ont été débriefés par les professeurs qui leur demandent d'expliquer et de justifier leurs actes, la plupart avouent qu'ils "obéissaient" d'instinct et faisaient confiance à l'autorité "scientifique" qu'ils respectent et reconnaissent comme légitime, comme dans un exercice de vivisection !

Ces résultats bouleversent nos idées rećues sur les individus libres composant un pays démocratique. En effet, si les 2/3 d'une population réputée civilisée sont capables de torturer quelqu'un qu'ils ne connaissent pas, sous les ordres d'une autorité dévoyée, cela expliquerait en partie le phénomène d'entraînement irrationnel d'une foule manipulée en vue de la perpétration d'un génocide.

Gustave Le Bon le démontrait déjà, au XIXe siècle, dans son ouvrage célèbre La Psychologie des foules (1895)

Milgram exp
Mise en place du cobaye

Expérience choc

Milgram annonçait à ses sujets "maître" qu'il désirait étudier les effets de la punition sur l'apprentissage de syllabes à mémoriser. Il attendait d'eux qu'ils jouent le rôle de «maître», chargé de punir «l'élève » de plus en plus sévèrement pour chaque erreur commise. Il les plaćait alors devant une série de boutons, dont la manipulation déclenchait l'émission de chocs allant de 15 à 450 volts (ce dernier voltage étant capable d'occasionner de grandes souffrances et des dommages physiques importants. A vrai dire, un simple choc de 24 volts peut entraîner la mort). Quant à "l'élève", il était assis dans une pièce voisine, sur un siège bardé de fils électriques.

Milgram avait insisté, auprès des sujets «maîtres » sur le fait que l'usage des chocs constituait la partie essentielle de l'expérience, et que celle-ci ne vaudrait rien si ses ordres n'étaient pas suivis.

A noter : Avant l'expérimentation, Milgram estima qu'un tiers des sujets iraient jusqu'à 300 volts. Ces proches trouvaient déjà cette estimation trop prétentieuse. Il n'était même pas question pour l'auteur de songer à ce qu'un seul puisse aller jusqu'à 450 volts tellement cela semblait inpensable.

Parfois, dans notre belle discipline qu'est la psychologie sociale, les résultats font mal... Les résultats de cette expérimentation sont de ceux-là : les deux tiers des sujets «maîtres » allèrent jusqu'au bout, se soumettant complètement à l'autorité de l'expérimentateur, qui n'avait pourtant aucune possibilité de les punir ou de les récompenser.

Expérience Milgram-2
Expérience en cours

Maîtres cobayes et élèves simulateurs

On vit ainsi d'honnêtes pères de famille et des gens paisibles, envoyer à l'élève, malgré ses gémissements, des décharges de 75 volts, puis, malgré les supplications du sujet, des chocs allant de 150 à 300 volts, voir 450 volts, intensités qui entraînaient des hurlements de douleur de la part de l'élève. Et cela, simplement parce que l'expérimentateur, placé à côté du «maître », lui ordonnait de poursuivre l'administration de décharges électriques. (En réalité, l' "élève" ne recevait pas de décharge. il s'agissait d'un compère qui fournissait volontairement des réponses inexactes, et simulait la souffrance. Le tirage au sort était truqué : le compère était toujours choisi comme "élève"... Belle discipline que la nôtre, disais-je précédemment.).

Des chercheurs du Moyen-Orient refirent l'expérience à l'université de Jordanie auprès de jeunes sujets de 6 à 16 ans ainsi que d'universitaires et ils trouvèrent, malgré les différences culturelles, un pourcentage de 65 %, identique à celui obtenu à Yale.

Il faut donc accepter l'évidence : près de deux personnes sur trois, lorsqu'elles sont confrontées directement à l'autorité, sont prêtes, semble-t-il, à obéir aveuglément.

Expertise et docilité

Milgram expérience
"Maître" en action

Mais qu'advient-il lorsque l'ordre de poursuivre est communiqué non plus directement, mais à l'aide d'un interphone par exemple, ou lorsque l'expérience doit se dérouler en l'absence momentanée de l'expérimentateur ? Il apparaît que dans de telles conditions, le pourcentage de sujets «obéissants » tombe à un peu plus de 20 %. Il semble donc que les conditions de soumission se modifient, dès le moment où le libre arbitre de l'individu a la possibilité de se manifester.

Qu'en est-il alors des personnes appelées à fonctionner dans des institutions régies par des règles strictes, et soumises au pouvoir quasi absolu d'une minorité «d'experts»? Des chercheurs (Hoffling et al., 1966) tentèrent de l'observer auprès des infirmières, responsables chacune d'un des 22 services rattachés à deux hôpitaux, l'un public et l'autre privé. Les résultats de cette expérience montrent un pourcentage réellement impressionnant de soumission docile à un supérieur hiérarchique (ici, c'était un médecin, En savoir plus sur cette expérience?).

Milgram a montré, lui aussi, que lorsqu'un sujet sait qu'il n'a qu'un rôle d'intermédiaire et qu'il ne peut donc être directement tenu pour responsable de l'acte posé, le taux de docilité monte à 90 %.

Alors, que conclure ? Doit-on désespérer devant de telles constatations, en se disant que la soumission à l'autorité est bel et bien inscrite dans la nature humaine ? Assurément non. Des recherches ultérieures ont montré que lorsque les sujets étaient en présence d'autres individus refusant d'obéir, ils refusaient à leur tour de le faire, dans une proportion de 90 %.

Il semble donc que l'espoir repose et continue de reposer sur la présence d'individus ou de groupes œuvrant sans arrêt à dénoncer les abus et l'injustice, afin de servir de contrepoids aux tendances à l'apathie et à la soumission, qui caractérisent la majorité.

A méditer...

I comme Icare

Wikipedia

Extrait du film I comme Icare d'Henri Verneuil (1979), avec Yves Montand

 
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