WILLIAM BLAKE

Poète et peintre mystique anglais
(1757-1827)

Peintre, poète et graveur anglais, William Blake fut un artiste mystique et visionnaire, qui proclama la suprématie de l'imagination sur le matérialisme et le rationalisme qui régnaient en son temps.

Autodidacte, il composa, illustra et imprima lui-même ses livres que personne ne lisait et dont personne ne se souciait, exception faite de quelques amateurs éclairés parmi lesquels l'écrivain Swinburne.

Croyant au rôle prophétique de la poésie, il refusa la morale chrétienne et le dogmatisme religieux. Pour répondre à ses inspirations mystiques il inventa une mythologie nouvelle construite d'après des mythes antiques.

Considéré par ses contemporains comme un doux dingue, Blake vécut une vie en marge, imprégnée d'énergie créatrice, inspirée par les révélations qu'il prétendait recevoir du ciel pour créer son œuvre.

Il réalisa notamment pour des amateurs quelques étonnantes "anamorphoses" considérées comme diaboliques par l'Église, ouvrages qui lui valurent une réputation sulfureuse et quelques poursuites judiciaires.

Adepte de l'imagination, des visions ou des hallucinations, son œuvre étrange et fantastique a pour source principale la Bible et quelques anciennes mythologies. Tenu aujourd'hui pour un poète majeur, Blake fascina les surréalistes. André Gide traduisit en français Le Mariage du Ciel et de l'Enfer publié chez José Corti.

Blake naquit à Londres où il passa la majeure partie de sa vie avant d'y mourir. Fils d'un bonnetier qui l'encouragea dans ses aspirations artistiques, ce fut chez lui, qu'il effectua ses premières études sous la houlette de sa mère avant de fréquenter l'école de dessin d'Henry Par, à partir de 1767.

Dès son plus jeune âge, Blake fut assailli par d'étranges visions au cours desquelles il s'entretenait avec des personnalités fantômatiques, tels Abraham, Moïse, la vierge Marie ou l'archange Gabriel.

En 1771, à l'âge de 14 ans, le jeune William fut mis en apprentissage pour 7 ans, chez le graveur James Basire auprès de qui il apprit à fond le métier qui lui permit de survivre.

En 1783, il épousa Catherine Boucher, fille d'un maraîcher, à qui il enseigna patiemment son art et qui devint sa collaboratrice.

Blake vécut toute sa vie dans une décente pauvreté, libre et maître de son temps, sans contracter de dettes, mais incapable de valoriser son talent immense, et de faire reconnaître son œuvre magnifique et singulière par ses contemporains.

Inhumé au cimetière public de Bunhill fields dans une tombe anonyme, William Blake est considéré aujourd'hui comme un des plus grands poètes de tous les temps.

LE MARIAGE DU CIEL ET DE L'ENFER
Traduction André Gide (Éditions José Corti)

Introduction

Le Mariage du Ciel et de l'Enfer dont nous donnons ici la traduction complète, parut en 1790. C'est le plus significatif et le moins touffu des «livres prophétiques» du grand mystique anglais, à la fois peintre et poète.

J'ai conscience que cette œuvre étrange rebutera bien des lecteurs. En Angleterre elle demeura longtemps presque complètement ignorée; bien rares sont, encore aujourd'hui, ceux qui la connaissent et l'admirent. Swinburne fut un des premiers à en signaler l'importance. Rien n'était plus aisé que d'y cueillir les quelques phrases pour l'amour desquelles je décidai de la traduire. Quelques attentifs suront peut-être les découvrir sous l'abondante frondaison qui les protège.

- Mais pourquoi donner le livre en entier ?

- Parce que je n'aime pas les fleurs sans tige.

André Gide

 

 

Rintrah rugit et secoue ses feux dans l'air épais;
D'affamés nuages hésitent sur l'abîme.
Jadis débonnaire et par un périlleux sentier,
L'homme juste s'acheminait
Le long du vallon de la mort.
Où la ronce croissait on a planté des roses
Et sur la lande aride
Chante la mouche à miel.
Alors, le périlleux sentier fut bordé d'arbres,
Et une rivière, et une source
Coula sur chaque roche et tombeau;
Et sur les os blanchis
Le limon rouge enfanta.
Jusqu'à ce que le méchant eût quitté les sentiers faciles
Pour cheminer dans les sentiers périlleux, et chasser
L'homme juste dans des régions arides.

A présent le serpent rusé chemine
En douce humilité,
Et l'homme juste s'impatiente dans les déserts
Où les lions rôdent.

Rintrah rugit et secoue ses feux dans l'air épais;
D'affamés nuages hésitent sur l'abîme.

 

Puisqu'un nouveau ciel est commencé et qu'il y a maintenant trente-trois ans d'écoulés depuis son avènement: l'Eternel Enfer se ranime.
Et voici ! Swedenborg est cet ange qui se tient assis sur la tombe: ses écrits sont ces linges pliés.
C'est à présent la domination d'Edom et la rentrée d'Adam dans le Paradis - Voir Isaïe, XXXIV et XXXV.

Sans contraintes il n'est pas de progrès. Attraction et Répulsion, Raison et Energie, Amour et Haine, sont nécessaires à l'existence de l'homme.

De ces contraintes découlent ce que les religions appellent le Bien et le Mal.
Le Bien (disent-elles) est le passif qui se soumet à la Raison. Le Mal est l'actif qui prend source dans l'Énergie.
Bien est Ciel, Mal est Enfer.


LA VOIX DU DIABLE

Toutes les Bibles, ou codes sacrés, ont été cause des erreurs suivantes:

1° Que l'homme a deux réels principes existants, à savoir : un corps et une âme.

2° Que l'Énergie, appelée le Mal, ne procède que du corps, et que la Raison appelée Bien ne procède que de l'âme.

3° Que Dieu torturera l'homme durant l'Éternité pour avoir suivi ses énergies.

Mais contraires à celles-ci, les choses suivantes sont vraies :

1° L'homme n'a pas un corps distinct de son âme, car ce qu'on appelle corps est une partie de l'âme perçue par les cinq sens, principales entrées de l'âme dans cette période de vie.

2° L'énergie est la seule vie; elle procède du corps, et la Raison est la borne de l'encerclement de l'Énergie.

3° Énergie est Éternel délice.

 

Ceux qui répriment leur désir, sont ceux dont le désir est faible assez pour être réprimé; et l'élément restricteur ou raison usurpe alors la place du désir et gouverne celui dont la volonté abdique.

Et le désir réprimé peu à peu devient passif, jusqu'à n'être plus que l'ombre du désir.

La relation de cela est consignée dans le Paradis Perdu, et le Dominateur, c'est-à-dire la Raison, y a nom Messie. Et l'Archange originel ou capitaine de l'armée céleste y est appelé Diable ou Satan, et ses enfants y sont appelés Mort et Péché.

Mais dans le livre de Job, le Messie de Milton a nom Satan. Car cette relation a été adoptée par les deux parties. Assurément, il semble à Raison que Désir a été chassé, mais le rapport du Diable c'est que le Messie tomba et construisit un ciel avec cc qu'il dérobait à l'abîme.

Ceci est révélé dans l'Évangile, où nous le voyons prier le Père d'envoyer le Consolateur, ou Désir, afin que Raison puisse avoir des Idées pour construire - le Jehovah de la Bible n'étant autre que celui qui habite dans le feu flamboyant.

Apprends qu'après sa mort, c'est le Christ qui devint Jehovah.

Mais dans Milton, le Père est le Destin; le Fils, une Raison des Cinq sens, et le Saint-Esprit, le Néant!

NOTE. Ce qui fit que Milton écrivait dans la gêne lorsqu'il parlait des Anges et de Dieu, dans l'aisance lorsque des Démons et de l'Enfer, c'est qu'il était un vrai poète et du parti des Démons, sans le savoir.

VISION MÉMORABLE

Tandis que je marchais parmi les flammes de l'Enfer, et faisais mes délices du ravissement du génie, que les Anges considèrent comme tourment et folie, je recueillis quelques-uns de leurs Proverbes; car de même que les dictons en usage chez un peuple portent la marque du caractère de celui-ci, j'ai pensé que les Proverbes de l'Enfer manifestent la nature de la Sagesse Infernale, mieux qu'aucune description d'édifices ou de vêtements.

Quand je revins chez moi, sur l'abîme de nos cinq sens, là où un plateau surpplombe abruptement le présent monde, je vis un puissant Démon enveloppé de nuages noirs, planant au-dessus des parois du roc: avec de corrodantes flammes il écrivit la sentance suivante, à présent perçue par les cerveaux des hommes et lue par eux sur la terre:

Ne comprends-tu donc pas que le moindre oiseau qui fend l'air
Est un immense monde de délices fermé par tes cinq sens!

PROVERBES DE L'ENFER

Dans le temps des semailles, apprends;
dans le temps des moissons, enseigne;
en hiver, jouis.

Conduis ton char et ta charrue par-dessus les ossements des morts.

Le chemin de l'excès mène au palais de la Sagesse.

La Prudence est une riche et laide vieille fille à qui l'incapacité fait la cour.

Le Désir non suivi d'action engendre la pestilence.

Le ver que coupe la charrue, lui pardonne.

Celui qui aime l'eau, qu'on le plonge dans la rivière.

Un sage ne voit pas le même arbre qu'un fou.

Celui dont le visage est sans rayons ne deviendra jamais une étoile.

Des ouvrages du temps l'Éternité reste amoureuse.

La diligente abeille n'a pas de temps pour la tristesse.

Les heures de la folie sont mesurées par l'horloge, mais celles de la sagesse aucune horloge ne peut les mesurer.

Les seules nourritures salubres sont celles que ne prend ni nasse ni trébuchet.

Livre de comptes, toise et balance garde cela pour les temps de disette.

L'oiseau ne vole jamais trop haut, qui vole de ses propres ailes.

Un corps mort ne venge pas d'une injure.

L'acte le plus sublime, c'est de placer un autre avant soi.

Si le fou persévérait dans sa folie, il rencontrerait la Sagesse.

Insanité, masque du fourbe.
Pudeur, masque de l'orgueil.

C'est avec les pierres de la Loi qu'on a bâti les prisons et avec les briques de la religion, les bordels.

Orgueil du paon, gloire de Dieu;
Lubricité du bouc, munificence de Dieu;
Colère du lion, sapience de Dieu;
Nudité de la femme, travail de Dieu.

L'excès de chagrin rit; l'excès de plaisir, pleure.

Le rugissement des lions, le hurlement des loups, le soulèvement de la mer en furie et le glaive destructeur, sont des morceaux d'éternité trop énormes pour l'œil des hommes.

Renard pris n'accuse que le piège.

La joie féconde, la douleur accouche.

Que l'homme vête la dépouille du lion; la femme, la toison de la brebis.

A l'oiseau le nid; à l'araignée la toile; à l'homme l'amitié.

Le fou égoïste et souriant, et le fou morne et renfrogné, seront tenus tous deux pour sages, et serviront de verge et de fléau.

Évidence d'aujourd'hui, imagination d'hier.

Le rat, la souris, le renard, le lapin, regardent vers les racines; le lion, le tigre, le cheval, l'éléphant regardent vers les fruits.

Citerne contient, fontaine déborde.

Une pensée, et l'immensité est remplie.

Sois toujours prêt à dire ton opinion, et le lâche t'évitera.

Tout ce qu'il est possible de croire, est un miroir de vérité.

L'aigle jamais n'a perdu plus de temps, qu'en écoutant les leçons du corbeau.

Le renard se pourvoit, Dieu pourvoit au lion.

Le matin, pense; à midi, agis; le soir, mange; la nuit, dors.

Qui s'en est laissé imposer par toi, te connaît.

La charrue ne suit pas plus les paroles que la récompense de Dieu les prières.

Les tigres de la colère sont plus sages que les chevaux du savoir.

Voir un univers dans un grain de sable
Un paradis dans une fleur sauvage
Tenir l'infini dans la paume de sa main.
Et l'éternité dans une heure.

N'attends que du poison des eaux stagnantes.

Celui-là seul connaît la suffisance, qui d'abord a connu l'excès.

Souffrir les remontrances du fou : privilège royal.

Yeux, de feu; narines, d'air; bouche, d'eau; barbe, de terre.

Pauvre en courage est riche en ruse.

Le pommier pour pousser ne prend point conseil du hêtre ; ni le lion, ni le cheval pour se nourrir.

Aux reconnaissants, les mains pleines.

C'est parce que d'autres ont été fous, que nous, nous pouvons être sages.

L'âme du doux plaisir ne peut être souillée.

Si plane un aigle, lève la tête; tu contemples une parcelle de génie.

De même que la chenille choisit, pour y poser ses œufs, les feuilles les plus belles; ainsi le prêtre pose ses malédictions sur nos plus belles joies.

Pour créer la moindre fleur, des siècles ont travaillé.

Malédiction tonifie; Bénédiction lénifie.

Le meilleur vin, c'est le plus vieux; la meilleure eau, c'est la plus neuve.

Les prières ne labourent pas! Les louanges, ne moissonnent pas! Les joies, ne rient pas! Les chagrins, ne pleurent pas!

Tête, le Sublime; cœur, le Pathos; génitoires, la Beauté; pieds et mains, la Proportion.

Tel l'air à l'oiseau, ou la mer au poisson, le mépris à qui le mérite.

Le corbeau voudrait que tout soit noir, et le hibou que tout soit blanc.

Exubérance, c'est Beauté!

Le lion serait rusé, si conseillé par le renard.

La culture trace des chemins droits; mais les chemins tortueux sans profit sont ceux-là même du génie.

Plutôt étouffer un enfant au berceau, que de bercer d'insatisfaits désirs.

L'homme absent, la nature est stérile.

La Vérité, jamais ne peut être dite de telle manière qu'elle soit comprise et ne soit pas crue.

Suffisamment - ou davantage encore.

Dans le temps des semailles, apprends;
Dans le temps des moissons, enseigne;
En hiver, jouis.

WILLIAM BLAKE
LE MARIAGE DU CIEL ET DE LA TERRE
Traduction : André Gide
Librairie José Corti - Paris

 


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