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TEXTES ESSENTIELS

POÉSIE


GUILLAUME APOLLINAIRE

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(Apollinaire 1914)
(Apollinaire 1914)

Guillaume Apollinaire est l'un des plus beaux poètes de la littérature universelle. Fils d'une noble polonaise (Mme de Kostrowitzka) et d'un garde suisse du Vatican, il naquit à Rome en 1880 et décéda à Paris le 11 novembre 1918. Ce jour là, sous ses fenêtres, la foule en liesse fêtant la signature de l'armistice, chantait :

Ah ! Guillaume ! il fallait pas qu'tu y ailles,
Ah! Guillaume, il ne fallait pas y aller !

moquant non pas le poète, grièvement blessé dans les tranchées; mais l'empereur allemand battu par les poilus.
Guillaume Apollinaire fut l'un des plus grands et des plus purs génies littéraires de tous les temps. Nous publierons ses plus beaux poèmes et relaterons ici même, au fil des mois, sa vie d'homme simple et d'enchanteur, telle qu'elle nous fut contée par ceux qui l'ont connu.


LE PONT MIRABEAU  
Sous le pont Mirabeau coule la Seine 
Et nos amours
Faut-il qu'il m'en souvienne
La joie venait toujours après la peine

Vienne la nuit sonne l'heure
Les jours s'en vont je demeure

Les mains dans les mains restons face à face 
Tandis que sous
Le pont de nos bras passe
Des éternels regards l'onde si lasse

Vienne la nuit sonne l'heure
Les jours s'en vont je demeure

L'amour s'en va comme cette eau courante 
L'amour s'en va
Comme la vie est lente
Et comme l'Espérance est violente

Vienne la nuit sonne l'heure
Les jours s'en vont je demeure

Passent les jours et passent les semaines 
Ni temps passé
Ni les amours reviennent
Sous le pont Mirabeau coule la Seine

Vienne la nuit sonne l'heure
Les jours s'en vont je demeure
 
 

( Alcools)

LA JOLIE ROUSSE
Me voici devant vous un homme plein de sens
Connaissant la vie et de la mort ce qu'un vivant peut connaître
Ayant éprouvé les douleurs et les joies de l'amour
Ayant su quelquefois imposer ses idées
Connaissant plusieurs langages
Ayant pas mal voyagé
Ayant vu la guerre dans l'Artillerie et l'Infanterie
Blessé à la tête trépané sous le chloroforme
Ayant perdu ses meilleurs amis dans l'effroyable lutte
Je sais d'ancien et de nouveau autant qu'un homme seul pourrait des deux savoir
Et sans m'inquiéter aujourd'hui de cette guerre
Entre nous et pour mes amis
Je juge cette longue querelle de la tradition et de l'invention

De l'Ordre et de l'Aventure

Nous ne sommes pas vos ennemis
Nous voulons vous donner de vastes et d'étranges domaines
Où le mystère en fleurs s'offre à qui veut le cueillir
Il y a là des feux nouveaux des couleurs jamais vues
Mille phantasmes impondérables
Auxquels il faut donner de la réalité
Nous voulons explorer la bonté contrée énorme où tout se tait
Il y a aussi le temps qu'on peut chasser ou faire revenir
Pitié pour nous qui combattons toujours aux frontières
De l'illimité et de l'avenir
Pitié pour nos erreurs pitié pour nos péchés.

Voici que vient l'été la saison violente
Et ma jeunesse est morte ainsi que le printemps
O Soleil c'est le temps de la Raison ardente
Et j'attends
Pour la suivre toujours la forme noble et douce 
Qu'elle prend afin que je l'aime seulement
Elle vient et m'attire ainsi qu'un fer l'aimant
Elle a l'aspect charmant
D'une adorable rousse

Ses cheveux sont d'or on dirait
Un bel éclair qui durerait
Ou ces flammes qui se pavanent
Dans les roses-thé qui se fanent

Mais riez riez de moi
Hommes de partout surtout gens d'ici
Car il y a tant de choses que je n'ose vous dire
Tant de choses que vous ne me laisseriez pas dire
Ayez pitié de moi

Guillaume Apollinaire : La Jolie Rousse
 
Les œuvres complètes de Guillaume Apollinaire 
ont été publiées aux éditions Gallimard 
dans la collection de la Pléïade
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