Omar Khayyâm

LES ROUBAÏAT 3

Anthologie

 


 
 

111

Tu appréhendes ce qui peut t'arriver demain ?
Sois confiant, sinon l'infortune ne manquerait pas de justifier tes craintes.
Ne t'attache à rien, ne questionne ni livres ni gens, car notre destinée est insondable.

112

Seigneur, ô Seigneur, réponds-nous!
Tu nous as donné des yeux, et tu as permis que la beauté de tes créatures nous éblouisse.
Tu nous as donné la faculté d'être heureux,
et tu voudrais que nous renoncions à jouir des biens de ce monde?
Mais cela nous est aussi impossible que de renverser une coupe sans répandre le vin qu'elle contient!

113

Dans une taverne, je demandais à un vieux sage de me renseigner sur ceux qui sont partis.
Il m'a répondu : "Ils ne reviendront pas.
C'est tout ce que je sais. Bois du vin!"

114

Regarde ! Écoute ! Une rose tremble dans la brise.
Un rossignol lui chante un hymne passionné Un nuage s'est arrêté.
Buvons du vin !
Oublions que cette brise effeuillera la rose, emportera le chant du rossignol
et ce nuage qui nous donne une ombre si précieuse.

115

Cette voûte céleste sous laquelle nous errons,
je la compare à une lanterne magique dont le soleil est la lampe.
Et le monde est le rideau où passent nos images.

116

Une rose disait : 
"Je suis la merveille de l'univers, un parfumeur aura-t-il le courage de me faire souffrir ?" 
Un rossignol chante : "Un jour de bonheur prépare un an de larmes."

117

Ce soir ou demain, tu ne seras plus. 
Il est temps que tu demandes du vin couleur de rose. 
Insensé, te compares-tu à un trésor 
et crois-tu que des voleurs méditent déjà d'ouvrir ton sépulcre et d'emporter ton cadavre ?

118

Sultan, ta destinée était écrite dans les constellations où flamboie le nom de Khosrou! 
Depuis le commencement des âges, ton cheval aux sabots d'or bondissait parmi les astres. 
Quant tu passes, un tourbillon d'étincelles te dérobe à notre vue.

119

L'amour qui ne ravage pas n'est pas l'amour.
Un tison répand-il la chaleur d'un brasier?
Nuit et jour, durant toute sa vie, le véritable amant se consume de douleur et de joie.

120

Tu peux sonder la nuit qui nous entoure. 
Tu peux foncer sur cette nuit...  Tu n'en sortiras pas! 
Adam et Ève qu'il a dû être atroce, votre premier baiser, puisque vous nous avez créés désespérés.

121

 Les fleurs du ciel laissent tomber leurs pétales d'or. 
Je me demande pourquoi mon jardin n'en est pas déjà tapissé. 
Comme le ciel répand ses fleurs sur la terre, je verse dans ma coupe du vin rose.

122

Je bois du vin comme la racine du saule boit l'eau claire du torrent.
Dieu seul est Dieu, Dieu seul sait tout, dis-tu ? 
Quand il m'a créé, il savait que je boirais du vin. 
Si je m'abstenais de boire, la science de Dieu serait en défaut.

123

Le vin seul, te délivre de tes soucis. 
Le vin, seul, t'empêchera d'hésiter entre les soixante-douze sectes.
Ne te détourne pas du magicien qui a le pouvoir de te transporter dans la contrée de l'oubli.

124

Chaque matin, la rosée accable les tulipes, les jacinthes et les violettes,
mais le soleil les délivre de leur brillant fardeau. 
Chaque matin, mon coeur est plus lourd dans ma poitrine, 
mais ton regard le délivre de sa tristesse.

125

Si tu veux avoir la magnifique solitude des étoiles et des fleurs, 
romps avec tous les hommes, avec toutes les femmes. 
Ne chemine près de personne. Ne te penche sur aucune douleur. Ne participe à aucune fête.

126

Le vin a la couleur des roses.
Le vin n'est peut-être pas le sang de la vigne mais celui des roses. 
Cette coupe n'est peut-être pas du cristal mais de l'azur figé.
La nuit n'est peut-être que la paupière du jour.

127

Le vin procure aux sages une ivresse pareille à celle des Élus. 
Il nous rend notre jeunesse, il nous rend ce que nous avons perdu
et il nous donne ce que nous désirons.
Il nous brûle comme un torrent de feu,
mais il peut aussi changer notre tristesse en eau rafraîchissante.

128

Referme ton Koran.
Pense librement, et regarde librement le ciel et la terre.
Au pauvre qui passe, donne la moitié de ce que tu possèdes. 
Pardonne à tous les coupables.
Ne contriste personne et cache-toi pour sourire.

129

Que l'homme est faible! Que le destin est inéluctable! 
Nous faisons des serments que nous ne tenons pas, et notre honte nous est indifférente.
Moi-même, j'agis souvent comme un insensé. 
Mais j'ai l'excuse d'être ivre d'amour.

130

Homme, puisque ce monde est un mirage, pourquoi te désespères-tu,
pourquoi penses-tu sans cesse à ta misérable condition? 
Abandonne ton âme à la fantaisie des heures. 
Ta destinée est écrite. Aucune rature ne la modifiera.

131

Cette buée autour de cette rose, est-ce une volute de son parfum 
ou le fragile rempart que la brume lui a laissé? 
Ta chevelure sur ton visage, est-ce encore de la nuit que ton regard va dissiper?
Réveille-toi, bien aimée! Le soleil dore nos coupes. Buvons!

132

Prends la résolution de ne plus contempler le ciel.
Entoure-toi de belles jeunes filles et caresse-les. 
Tu hésites ? Tu as encore envie de supplier Dieu? 
Avant toi des hommes ont prononcé de ferventes prières.
Ils sont partis, et tu ignores si Dieu les a entendus.

133

L'aurore! Bonheur et pureté! 
Un immense rubis scintille dans chaque coupe. 
Prends ces deux branches de santal. Transforme celle-ci en luth, 
et embrase l'autre pour qu'elle nous parfume.

134

Las d'interroger vainement les hommes et les livres, j'ai voulu questionner l'urne.
J'ai posé mes lèvres sur ses lèvres et j'ai murmuré: 
"Quand je serai mort, où irai-je?"
Elle m'a répondu: "Bois à ma bouche. Bois longtemps.
Tu ne reviendras jamais ici-bas."

135

Si tu es ivre, Khayyâm, sois heureux. 
Si tu contemples la bien-aimée aux joues de rose, sois heureux. 
Si tu rêves que tu n'existes plus, sois heureux, puisque la mort est le néant.

136

Je traversais l'atelier désert d'un potier.
Il y avait au moins deux mille urnes, qui parlaient tout bas. 
Soudain, l'une d'elles cria: "Silence ! 
Permettez à ce passant d'évoquer les potiers et les acheteurs que nous étions..."

137

Vous dites que le vin est le seul baume? 
Apportez-moi tout le vin de l'univers! 
Mon coeur a tant de blessures...
Tout le vin de l'univers, et que mon coeur garde ses blessures!

138

Quelle âme légère, celle du vin! 
Potiers, pour cette âme légère faites aux urnes des parois bien lisses!
Ciseleurs de coupes,  arrondissez-les avec amour, 
afin que cette âme voluptueuse puisse doucement se caresser à de l'azur.

139

Ignorant qui te crois savant, 
je te regarde suffoquer entre l'infini du passé et l'infni de l'avenir. 
Tu voudrais planter une borne entre ces deux infinis et t'y jucher... 
Va plutôt t'asseoir sous un arbre, près d'un flacon de vin. 
Il te fera oublier ton impuissance.

140

Une autre aurore! 
Comme chaque matin, je découvre la splendeur du monde 
et je m'afflige de ne pouvoir remercier son créateur. 
Mais tant de roses me consolent, tant de lèvres s'offrent aux miennes! 
Laisse ton luth, ma bien-aimée, puisque les oiseaux se mettent à chanter.

141

Contente-toi de savoir que tout est mystère:
la création du monde et la tienne. 
Souris à ces mystères comme à un danger que tu mépriserais. 
Ne crois pas que tu sauras quelque chose quand tu auras franchi les portes de la Mort.
Paix à l'homme dans le noir silence de l'Au-Delà!

142

Au milieu de la prairie verte, l'ombre de cet arbre ressemble à une île. 
Passant, reste où tu es là-bas!
Entre la route que tu suis et cette ombre qui tourne lentement,
il y a peut-être un abîme infranchissable.

143

Que ferai-je aujourd'hui? 
Irai-je à la taverne? Irai-je m'asseoir dans un jardin, ou me pencherai-je sur un livre? 
Un oiseau passe. Où va-t-il? Je l'ai déjà perdu de vue.
Ivresse d'un oiseau dans l'azur torride!
Mélancolie d'un homme dans l'ombre fraîche d'une mosquée!

144

Un peu plus de vin, ma bien-aimée! 
Tes joues n'ont pas encore l'éclat des roses.
Un peu plus de tristesse, Khayyâm! Ta bien-aimée va te sourire.

145

Notre univers est une tonnelle de roses. Nos visiteurs sont les papillons. 
Nos musiciens sont les rossignols.
Quand il n'y a plus ni roses, ni feuilles, 
les étoiles sont mes roses et ta chevelure est ma forêt.

146

Serviteurs n'apportez pas les lampes, 
puisque mes convives exténués se sont endormis. 
J'y vois suffisamment  pour distinguer leur pâleur.
Etendus et froids ils seront ainsi dans la nuit du tombeau. 
N'apportez pas les lampes, car il n'y a pas d'aube chez les morts.

147

Quand tu chancelles sous le poids de la douleur, 
quand tu n'as plus de larmes, pense à la verdure qui miroite après la pluie. 
Quand la splendeur du jour t'exaspère, 
quand tu souhaites qu'une nuit définitive s'abatte sur le monde, 
pense au réveil d'un enfant.

148

Je dissimule ma tristesse, puisque les oiseaux se cachent pour mourir.
Du vin ! Ecoutez mes plaisanteries! Du vin , des roses, des chants de luth et ton indifférence à ma tristesse, bien-aimée!

149

Seigneur, tu as placé mille pièges invisibles sur la route que nous suivons, 
et tu as dit: "Malheur à ceux qui ne les éviteront pas! 
" T vois tout, tu sais tout. Rien n'arrive sans ta permission.
Sommes-nous responsables de nos gautes? Peux-tu me reprocher ma révolte?

150

J'ai beaucoup appris et j'ai beaucoup oublié aussi, volontairement.
Dans ma mémoire, chaque chose était à sa place. 
Par exemple, ce qui était à droite ne pouvait aller à gauche. 
Je n'ai connu la paix que le jour où j'ai tout rejeté avec mépris. 
J'avais enfin compris qu'il était impossible d'affirmer ou de nier.

151

J'ai eu des maîtres éminents. Je me suis réjoui de mes progrès, de mes triomphes.
Quand j'évoque le savant que j'étais, 
je le compare à l'eau qui prend la forme du vase 
et à la fumée que le vent dissipe.

152

Pour le sage, la tristesse et la joie se ressemblent, le bien et le mal aussi.
Pour le sage, tout ce qui a commencé doit finir. 
Alors, demande-toi si tu as raison de te réjouir de ce bonheur qui t'arrive, 
ou de te désoler de ce malheur que tu n'attendais pas.

153

Puisque notre sort, ici-bas est de souffrir puis de mourir,
ne devons-nous pas souhaiter de rendre le plus tôt possible à la terre notre corps misérable?
 Et notre âme, que Dieu attend pour la juger selon ses mérites, dites-vous?
Je vous répondrai là-dessus lorsque j'aurai été renseigné par quelqu'un revenant de chez les morts.

154

Derviche, dépouille-toi de cette robe peinte dont tu es si fier 
et que tu n'avais pas à ta naissance! 
Endosse le manteau de la pauvreté.
Les passants ne te salueront pas, 
mais tu entendras chanter dans ton coeur tous les séraphins du ciel.

155

Ivre ou altéré, je ne cherche qu'à dormir.
J'ai renoncé à savoir ce qui est bien, ce qui est mal. 
Pour moi le bonheur et la douleur se ressemblent. 
Quand un bonheur m'arrive, je ne lui accorde qu'une petite place, 
car je sais qu'une douleur le suit.

156

On ne peut incendier la mer ni convaincre l'homme que le bonheur est dangereux. 
Il sait pourtant que le moindre choc est fatal à l'urne pleine et laisse intacte l'urne vide.

157

Regarde autour de toi, tu ne verras qu'afflictions, angoisses et désespoirs. 
Tes meilleurs amis sont morts. La tristesse est ta seule compagne. 
Mais relève la tête! Ouvre tes mains! Saisis ce que tu désires et ce que tu peux atteindre.
Le passé est un cadavre que tu dois enterrer.

158

Je regarde ce cavalier qui s'éloigne dans la brume du soir. 
Traversera-t-il des forêts ou des plaines incultes?
Où va-t-il? Je ne sais. Demain, serai-je étendu sur la terre ou sous la terre? Je ne sais.

159

Dieu est grand! Ce cri du muezzin ressemble à une longue plainte. 
Cinq fois par jour, est-ce la Terre qui gémit vers son créateur indifférent?

160

Le Ramadan est terminé. Corps épuisés, âmes fanées, la joie revient! 
Les conteurs savent des histoires nouvelles. 
Les porteurs de vin, les marchands de rêves, lancent leurs appels. 
Mais je n'entends pas celui qui me rendrait la vie, celui de ma bien-aimée!

161

Regarde ce ruisseau qui brille dans ce jardin.
Comme moi, décide que tu vois le Kaouthar et que tu es dans le Paradis. 
Va chercher ton amie au visage de rose.

162

Tu ne vois que les apparences des choses et des êtres. 
Tu te rends compte de ton ignorance, mais tu ne veux pas renoncer à aimer. 
Apprends que Dieu nous a donné l'amour comme il a rendu certaines plantes vénéneuses.

163

Tu es malheureux? Ne pense pas à ta douleur et tu ne souffriras pas. 
Si ta peine est trop violente,
songe à tous les hommes qui ont souffert inutilement depuis la création du monde.
Choisis une femme aux seins de neige et garde-toi de l'aimer. 
Qu'elle soit, elle aussi, incapable de t'aimer.

164

Pauvre homme, tu ne sauras jamais rien.
Tu n'élucideras jamais un seul des mystères qui nous entourent. 
Puisque les religions te promettent le Paradis, 
aie soin de t'en créer un sur cette terre, car l'autre n'existe peut-être pas.

165

Lampes qui s'éteignent, espoirs qui s'allument. Aurore.
Lampes qui s'allument, espoirs qui s'éteignent. Nuit.

166

Tous les royaumes pour une coupe de vin précieux. 
Tous les livres et toute la science des hommes pour une suave odeur de vin! 
Tous les hymnes d'amour pour la chanson du vin qui coule.
Toute la gloire de Féridoun pour ce chatoiement sur cette urne!

167

J'ai reçu le coup que j'attendais. Ma bien-aimée m'a abandonné. 
Quand je l'avais, il m'était facile de mépriser l'amour
et d'exalter tous les renoncements.

Près de ta bien-aimée, Khayyâmn comme tu étais seul!
Vois-tu, elle est partie pour que tu puisses te réfugier en elle.

168

Seigneur, tu as brisé ma joie!
Seigneur tu as élevé une muraille entre son cœur et mon cœur!
Ma belle vendange tu l'as piétinée. 
Je vais mourir, mais tu chancelles enivré!

169

Silence, ma douleur! Laisse-moi chercher un remède.
Il faut que je vive, car les morts n'ont plus de mémoire. 
Et je veux revoir sans cesse ma bien-aimée!

170

Luths, parfums et coupes, lèvres, chevelures et longs yeux, 
jouets que le Temps détruit, jouets! 
Austérité, solitude et labeur, méditation; prière et renoncement,
cendres que le Temps écrase, cendres!

 
© pour l'adaptation française
Franz Toussaint & Editions Piazza, Paris 1924


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