Présentation
Cette présentation, je préfère l'écrire moi-même,
car je me souviens trop de l'horreur qu'éprouva mon ami J.M.,
pourtant mis en garde, lorsqu'il reçut l'odieuse, insupportable
et idiote préface qu'il avait sollicitée d'un ami qu'il
admirait.
Je n'ai jamais été sûr de rien. Mein schiefes
Leben. J'ai toujours douté de tout, de mon talent, de mon physique,
de ma raison même, parfois.
Chacune de mes réussites fut suivie d'un échec cuisant.
J'ai toujours appris à mes dépens que laquo;la roche tarpéienne
était toute proche du Capitole.»
Ainsi, lorsque je fus reçu au Collège de Nyon, le
directeur annonça, parlant de moi, devant tous les élèves:
«Voici Émile, un nouvel élève qui nous vient de
l'école primaire. Je vois en lui une étoile montante
au firmament de notre établissement !»
Trois ans plus tard, au Collège de Genève, jetant
l'éponge, je ne me présentai même pas aux examens de «Matu.».
Je fis de même en 1986, lorsque je pouvais passer l'examen
des Arts et Métiers après mon apprentissage de l'informatique
aux cours du soir de la Ville de Paris. Horreur des examens, crainte
de l'échec, panique... Je ne suis pas une bête à
concours. J'étudie à mon rythme ce que je souhaite apprendre,
toujours hors programme, et ce que je sais, je le sais, ne vaut pas
grand chose pour les autres.
Avant-propos
Toujours sur le qui-vive, ne dormant que d'un il, en sécurité
nulle part, avec de temps à autre une veine insolente suivie
de naufrages inattendus, j'ai vécu une vie pleine de surprises
et d'imprévus. Parfois j'ai cheminé en plein soleil
sur le chemin de crête, pour, l'instant d'après, me retrouver
plein de bleus mais indemne au fond d'un gouffre.
J'ai entrepris beaucoup de choses et en achevai très peu.
J'ai goûté à tout, touché à tout,
sans jamais m'enfermer dans des passions excessives...
J'ai grapillé les êtres et les choses. J'ai butiné
mon plaisir d'une fleur l'autre sans m'attarder. J'ai croisé
beaucoup de gens, des plus simples aux plus célèbres
et aux plus riches. Je ne me suis guère attaché, n'ayant
jamais entretenu des relations suivies, n'aimant pas revoir les mêmes
têtes, les mêmes lieux, ne sachant écrire ces petits
mots gentils, remercier au téléphone une maîtresse
de maison accueillante, petites civilités exigées par
les mondanités d'une société civilisée.
Je suis toujours resté à la marge. Mes amitiés
sont vagabondes, fidèles en esprit, mais peu suivies. S'il
m'arrive de revoir un ami perdu de vue depuis des décennies,
c'est comme si je l'avais quitté hier. Le temps ne compte pas.
Le temps est un aigle agile dans un temple.
Je suis tour à tour le "loup des steppes", "le renard du
désert", "le mendiant ingrat", "le vieux d'après-minuit".
Me connaissant bien, je n'ai jamais eu une très haute idée
de moi-même. Fripouille, lâche, menteur, voleur, prédateur,
mais jamais d'envergure, toujours au petit pied, je poursuis d'instinct,
en animal libre mais sur le qui-vive, une existence sans but guidée
par le hasard.
Je vis toujours entre la corde et la couronne. Un jour loup solitaire,
chapardeur et affamé, le lendemain Siddharta, pélerin
de l'absolu, puis, la chance revenue, goinfre sybarite et fanfaron,
satyre ravageur, gonfaron au petit pied.
Me voici parvenu, cahin caha, sans trop de plaies ouvertes ni de
bleus à l'âme, seul l'esprit un peu cabossé, en
cette fin d'un siècle extraordinaire. Après une vie
bien remplie, à la fois modeste et très riche, j'éprouve
le sentiment curieux de n'avoir encore réalisé aucun
de mes objectifs. Mais avais-je un objectif ?
Quand je me retourne sur mon passé avec le regard critique
et gourmand de "l'entomologue" que je me flatte d'être, je vois
se dérouler une existence de funambule fantasque folâtrant
sans but, sans assise, traversant une vie bâtie de bric et de
broc.
Ma vie est une bicoque de guingois, aux fondations incertaines,
à la charpente gauchie, sans style bien établi, bâtie
en trompe-l'il, "ein schiefes Leben" comme le dit une expression
imagée de ma langue maternelle.
Enfant de l'amour
Sans doute mes parents se sont-ils vraiment aimés durant
quelques semaines ou quelques mois. M'ont-ils aimé ? Lorsque
j'étais enfant, mon père et ma mère semblaient
fiers de moi. Nos rapports m'ont toujours paru tièdes, sans
chaleur véritable, en tout cas très éloignés
des "bébébêtises" d'aujourd'hui. Peu de baisers,
de tendresse dégoulinante, jamais d'effusion sentimentale,
d'exhibitionnisme. Je fus élevé à la spartiate.
A aucun moment je ne me suis senti en sécurité ni à
mon aise dans ma famille, ni très bien dans ma peau. Toujours
aux aguets, sur le qui-vive.
J'ai porté tour à tour quatre noms de famille différents,
puis cinquante pseudonymes, dont deux principaux que je me suis choisis.
Né Höhener, du nom de ma mère, j'étais inscrit
à l'école de Genthod sous le nom d'Émile Benz,
celui de mon père naturel, patronyme auquel je n'avais légalement
aucun droit. Mais la Suisse ayant conservé un zeste de droit
coutumier, permettait aux maires de gérer les cas particuliers
de leurs administrés avec discernement.
Enfin, je me suis appelé Schmutz, lorsque mes parents se
séparèrent à l'amiable et qu'un homme que je
n'aimais pas, devint le propriétaire légal de ma mère
et le mien, en m'adoptant sans que personne ne m'eut demandé
mon avis, à la chambre des tutelles de Genève.
001 - Le monde d'hier
"Près du passé
luisant demain est incolore" (Apollinaire).
Je suis né aux temps heureux des feuillées et des
pots de chambre. On ne peu plus guère imaginer, dans notre monde d'Européens gavés, ce
que représentait dans notre vie de tous les jours cet objet
simple, rond, familier et indispensable que l'on remisait dans la
table de nuit, à portée de main, le plus près
possible du lit.
Jadis, pour la plupart des gens, les besoins naturels étaient
une corvée. Les toilettes se trouvaient sur le palier, dans
la cour ou le jardin. Souvent simple caisse de bois trouée,
à couvercle, placée au-dessus d'une fosse très
peu septique, dont les fortes et roboratives effluences attiraient
les mouches l'été et les cafards l'hiver.
Le vase de nuit que l'on appelait aussi le "bac à caca",
"amphore des rêves", "seau à pipi", "bac à ardoises",
"cage aux rondins", "l'auge à foufoune", "le tonneau des défuntes",
"le bocal à malices", "la cuve à lancequine", "miroir
à cul", "tombeau des oublis", "la marmite à Pétard",
"le trempe-couilles", "panier à crottes", "repose-figne", "moule
à pétasse", etc, faisait partie des accessoires indispensables.
On retrouve chez André Héléna, Jacques Yonnet
et Robert Giraud, vingt autres synonymes de ce charmant réceptacle.
Difficile d'imaginer de nos jours ce que la nécessaire réalisation
d'un pressant besoin pouvait avoir de comique ou de tragique dans
certaines circonstances. Nos ancêtres appelaient poétiquement
ce lieu le "cabinet d'aisance" ou le "chalet de nécessité".
A Versailles, dit-on, au temps de Louis XIV, les courtisans pressés
posaient culotte derrière un rideau, dans un placard et pissaient
n'importe où ils pouvaient. Le Roi lui-même allait à
la "garde-robe" en public, officiant sur une chaise percée.
Ces lieux aimables, ces édicules, étaient rarement
très beaux ni très pratiques, mais tels quels, ils nous
paraissaient fonctionnels. Après les Romains, ce sont les Anglais,
je crois, qui ont développé le confort dans ce domaine.
Je me souviens de mon étonnement, lors d'un voyage à
Leucate dans les années 50, de me retrouver le matin venu, cheminant en compagnie
de mes hôtes, (Mme Héléna et son fils André)
et de leurs voisins, vers les confins du village, seau d'aisance ou
pot de chambre à la main. Tout en devisant, échangeant
des nouvelles, nous nous rendions à travers vergers et jardins
par de jolis chemins bordés de murets de pierres sèches
et de figuiers, vers la lisière du bourg, déposer nos
offrandes nocturnes.
Leucate, comme la plupart des villages du Languedoc avait alors
sa ceinture de merde.
A la même époque, les vieux quartiers de la belle Toulouse
ne disposaient pas encore du tout-à-l'égoût. L'été,
la ville rose sentait l'urine et le caca. Les caniveaux à ciel
ouvert véhiculaient des étrons baladeurs, des capotes
anglaises, des rats empoisonnés et des ftus humains parmi
les épluchures ménagères, entraînés
au gré du ruissellement des eaux usées. La nuit, dans
les rues populaires, le pot de chambre inspirait un autre respect,
celui de calmer les chants intempstifs et les bruyantes vociférations
des noctambules éméchés.
Le tapage nocturne était souvent adroitement sanctionné
par le jet bien ajusté du contenu d'un vase de nuit.
En voyage, à l'hôtel, la première chose dont
l'on s'enquérait était l'emplacement des commodités
? Car les chambres avec WC, douche, baignoire ou lavabo à eau
courante, n'existaient alors que dans des hôtels de très
grand standing, voire de luxe.
Durant toute mon enfance, j'ai connu, dans les chambres meublées
où j'habitais ou les chambres d'hôtel que je fréquentais,
la commode où trônait, sur une plaque de marbre blanc,
l'indispensable et vaste cuvette et son broc d'eau en céramique,
pour la toilette. On se lavait le visage et le corps, les dents et
les pieds, le zizi et le cul, avec la même eau, utilisée
tout de même selon une stricte hiérarchie, avec la plus
stricte économie de moyens. La table de nuit abritait l'indispensable
"pot de chambre".
La nuit, dans certains établissements de troisième
ordre, retrouver le lieu d'aisance sur le palier, dans la cour ou
dissimulé dans une obscure soupente, était parfois une
quête bien difficile. C'est pourquoi, pressé par un besoin
impérieux, on faisait où l'on pouvait. Une femme de
chambre me dit un jour:
- C'est incroyable ce que les clients peuvent être sales !
Parfois ils pissent ou défèquent dans les armoires,
derrière les rideaux ou carrément dans le couloir*.
Combien de fois, pressé par le besoin, ai-je tout simplement
pissé par la fenêtre...
Une nuit d'été dans un refuge alpin que j'avais la
vessie torturée, je lansquinai par la fenêtre ouverte
sur la terrasse du chalet, ignorant que le dortoir étant plein,
des randonneurs y dormaient dans leur sac de couchage.
* Le service, par contre, même dans les établissements
modestes, était nettement plus étendu qu'aujourd'hui.
Les repas pouvaient être pris dans la chambre, le petit déjeuner
copieux, le nettoyage des vêtements et des chaussures assuré
sans supplément par des femmes de chambre diligentes et des
hommes de peine dévoués. Les soubrettes n'étaient
pas encore devenues des "techniciennes de surface" syndiquées.
Elles ne refusaient pas au voyageur esseulé de petites complaisances
contre une piècette... En Suisse, pendant la guerre, une passe
valait une thune, (un Fünfliberli en argent).
Les femmes, dans les cantons catholiques de la Suisse primitive
(comme en Bretagne d'ailleurs) allaient à la messe comme à
une fête, coiffées et en costumes. Elles assistaient
à l'office religieux dans des travées séparées
des hommes, non pas pour éviter des audaces, des attouchements,
de furtives caresses, mais pour ne pas outrager leur modestie. Les
sermons étant très longs, les églises souvent
glaciales, les femmes prudentes se munissaient d'un "bourdaloue" qui
recueillait discrètement le trop plein de leur vessie.
003 -
Les vêtements
Dans ces années, à la fois si proches et si lointaines,
les "gens du peuple" possédaient peu de vêtements. Un
"costume du dimanche", habit à tout faire : cérémonies,
messe, banquets, visite aux notables; des vêtements de travail
correspondant à la profession exercée: salopette, combinaisons,
bleu de chauffe, livrée. Deux paires de chaussures qui devaient
durer vingt ans. Les femmes "du commun" ne possédaient pas
des dizaines de robes, de jupes, de chaussures, de manteaux comme
c'est le cas aujourd'hui. Pour leur mariage, les hommes choisissaient
un habit sobre, sombre, confortable et solide qui leur servirait de
costume durant plusieurs années.
Quant à la jeune mariée, la blanche robe choisie par
sa mère, elle venait le plus souvent de sa mère ou de
sa grand-mère. Soigneusement conservée dans la naphtaline
à l'abri des mites et de la poussière, elle ressortira
de son coffre à la génération suivante.
On reconnaissait la profession et la position sociale des gens aux
vêtements qu'ils portaient et à leurs couvre chefs. Pour
se rendre à l'école, les écoliers revêtaient
une blouse grise. Les élèves des écoles publiques
ne portaient pas la même tenue que les enfants de riches qui
étudiaient dans les écoles confessionnelles ou privées,
parés d'un uniforme. Les maîtres et les professeurs s'habillaient
en bourgeois. Pas de laisser-aller dans leur tenue. Il leur fallait
montrer l'exemple, l'inspection académique veillait.
Les curés portaient la soutane, et cet habit strict les protégeait
contre eux-mêmes, maintenait une certaine distance et imposait aux autres le respect. Le visage
des bonnes surs était cadré par un voile ou une
cornette. Chaque ordre avait les siens. Innombrables, en ce temps-là,
les religieuses, vivaient en robes longues, souvent élégantes.
Cet "uniforme" leur allait plutôt bien, les embellissait, comme
la soutane seyait aux ecclésiastiques et que, de nos jours,
chez les musulmans, un tchador porté avec art ou une "bourkha"
avantagent un visage ingrat ou une anatomie difforme.
Les employés aux écritures que l'on appelait des gratte-papiers,
portaient costume cravate et manchons de lustrine pour protéger
de l'usure les manches de leur veston; les ouvriers gardaient leurs
bleus de travail toute la journée. Les bourgeois et les nobles
possédaient plusieurs vêtements, selon l'heure de la
journée ou l'occupation du moment.
Les gens se promenaient rarement tête nue. D'une femme sans
chapeau on disait qu'elle sortait "en cheveux". Il existait cent mots
pour parler de la coiffure. Les dames et les demoiselles portaient
fichu, bibi, galure, cloche, faluche, toque, turban, capuche; les
hommes arboraient béret, calot, casquette, bitos, feutre, borsalino,
claque...
L'économie domestique voulait qu'un ensemble vestimentaire,
un costume, une robe fussent portés par plusieurs générations.
Mon père, né en 1875, se fit tailler sur mesure vers
1895, par un bon faiseur de St Gall, un costume de tissu de laine
"anglaise" (le grand chic) qu'il revêtira durant cinquante années
les dimanches et jours de fête. En 1950, cet ensemble fut retaillé
à mes mesures (j'avais 18 ans) et je le porterai à mon
tour quelques années durant jusqu'à Paris, où
j'aurai l'inélégance de m'approprier le superbe "complet"
en prince-de-galles prêté par un ami iranien.
005 -
La famille
Le regard porté sur les autres n'était pas le même
qu'aujourd'hui. S'ils n'étaient pas forcément aimés,
le supérieur, le patron, le maître étaient respectés.
L'autorité acceptée. Les subalternes naturellement soumis.
Le peuple admirait généralement ses dirigeants, qu'ils
fussent maire, député, ministre ou simples notables.
Le respect des adultes, la politesse, l'obéissance, l'économie,
le travail bien fait, la soumission aux lois étaient des vertus
inculquées dès l'enfance. Bien sûr, il existait
des révoltés, les "anarchisses", que l'on montrait du
doigt.
Hiérarchie également au sein de la famille. Le père
en était le chef naturel. C'est lui qui apportait par son travail
l'argent qui la faisait vivre. Son autorité était sans
commune mesure avec celle des papas copains, des "petits pères"
démissionnaires et fatigués d'aujourd'hui. Il avait
le droit de sévir, de tirer les oreilles, d'administrer taloches,
gifles et fessées, bref de corriger ses enfants. Il était
craint, redouté, respecté. La femme ne travaillait généralement
pas à l'extérieur sauf les célibataires ou les
plus pauvres. Elle s'occupait de la maison, de l'intendance du ménage,
des enfants, du poulailler. Elle apportait l'affection et la tendresse.
C'était le recours. Les enfants "élevés", "dressés"
ne parlaient pas à table, ne "répondaient pas" à
leurs parents, ne chahutaient que hors de leur vue. Les adultes ne
se laissaient pas "emmerder" par les moujingues.
Les repas avaient leur cérémonial. Avant de se mettre
à table chacun se lavait les mains et se donnait un coup de
peigne. Dans de nombreuses familles on récitait le benedicite,
debout autour de la table, les mains jointes. On remerciait le Seigneur.
A table, les enfants ne parlaient que si les parents les y autorisaient.
Pas de disputes, d'éclats de voix. Ils mangeaient ce qu'il
y avait dans l'assiette, sans rouspéter ou dire "je n'aime
pas ça". La taloche immédiate, la privation de jeux
ou de dessert n'étaient pas des menaces en l'air.
Comme la plupart des gamins je détestais les épinards
et les côtes de bettes. Je ne détestais pas les carottes,
les betteraves rouges ou les endives en salade mais je les haïssais
servies chaudes, en légumes. Je garde le souvenir du même
plat d'épinards que maman réchauffa quatre repas de
suite avant que, tiraillé par la faim, je ne le mange avec
des hauts-le-cur et que je me jette sur la succulente purée
de pommes de terre qui m'attendait.
Bien sûr, tout cela ne tenait qu'en présence des adultes.
Dès qu'ils avaient le dos tourné, nous reprenions notre
indépendance. Et quelle joie de nous gaver de purée
de marrons, de chocolat crémeux et de tartines de confitures,
chapardés, dès que nous avions le bonheur d'être
livrés à nous-mêmes.
Même à la table des petits bourgeois, la viande était
un luxe. Le poulet une rareté réservée au repas
du dimanche. Mais céréales, fruits et légumes
étaient abondants.
Un jour que mes parents recevaient leurs amis à déjeuner,
je me souviens m'être jeté goulument sur une tranche
de melon sans attendre que les adultes fussent servis. Quelle affaire!
Je dus manger seul tout le plat. Douze tranches. Ma mère alla
cueillir deux autres melons dans le jardin pour ses amis tandis que
je dégustais le fruit jusqu'à la nausée. Il me
fallut bien quarante ans pour retrouver le plaisir du melon.
Dans le registre de mes répulsions d'enfant, je garde aussi le souvenir
d'une tarte dont j'allai subrepticement gratter la rhubarbe pour la
remplacer, en toute impunité, par de succulentes fraises de
notre jardin! La rhubarbe, quelle horreur.
Parmi les contraintes abhorrées de l'enfance d'autrefois:
l'huile de foie de morue! Nous en reparlerons peut-être... et
le sirop de limaces.
007 - Droit au travail et droit du travail
Aujourd'hui (2000) on prétend que le travail est devenu rare.
Il y aurait des millions de chômeurs (environ 3 millions pour
la France, 20 millions pour l'Europe). Par contre, des dizaines de
milliers d'emplois restent vacants faute de candidats tandis que nos
villes restents sales, l'environnement pollué, les personnes
âgées se voient abandonnées à elles-mêmes.
Ceux qui travaillent travaillent trop et les flemmards, les tire-au-flanc
sont assistés. Nous venons (2000) d'entrer sous le régime
des trente-cinq heures.
En 1950, il y avait du travail pour tout le monde, en tout cas pour
tous ceux qui voulaient travailler. Que s'est-il donc passé
au cours de ces cinquante années ? Eh bien, sous la pression
de l'idéologie communiste dominante dans les milieux intellectuels,
les pays libres ont peu à peu mis en place, sous la pression
de syndicats dévoyés et des groupes de pression gauchistes,
un système communiste bis, centralisé, avec une bureaucratie
tâtillonne et toute puissante.
Le résultat : plus personne n'est libre de travailler à
sa guise, à son rythme. Pour survivre il faut disposer d'une
carte de travail, adhérer à un syndicat (marxiste),
abandonner sa liberté personnelle au profit de celle d'un groupe,
d'une chapelle, d'une tribu plus ou moins barbare. Comment s'étonner
si beaucoup baissent les bras ou se réfugient dans l'illégalité.
Si je souhaite travailler, que j'ai la santé pour le faire,
j'ai deux solutions : entrer dans le système ou rester en dehors.
Salarié, fonctionnaire ou assisté. Je ne peux plus offrir
ma force de travail, mon intelligence, mes capacités, mon temps
contre une rémunération libre. Cela m'est interdit...
Si je passe outre, je travaille au noir...
C'est pourquoi en France il y a beaucoup de travail au noir. Le
scandale absolu est que ce sont le plus souvent les meilleurs éléments
de la société, les plus dynamiques, qui, pour survivre,
se voient contraint de travailler au noir.
009 - Le droit et le bon sens
Le droit n'était pas jadis un dogme absolu. La procédure
était élastique. Un juge était encore libre d'apprécier
les cas qu'il avait à juger. On ne se gargarisait pas comme
aujourd'hui avec un sacro saint "État de Droit" tout à
fait illusoire. Nous vivions alors sous un régime de Bon Sens.
On donnait en exemple le "jugement de Salomon". La justice ne s'appuyait
pas sur un droit tâtillon, un code de procédure difficile
à appliquer, mais sur la coutume. Elle jugeait au cas par cas,
avec comme clés la morale intuitive et le droit naturel.
Pour fortifier le caractère et l'âme des enfants, les
maîtres offraient à leur entendement des exemples tirés
de la Bible ou des auteurs antiques. L'Odyssée, l'Enéïde,
Plutarque.
Je me souviens encore avec émotion du récit circonstancié
que nous fit notre prof d'histoire de la vie de Quinctus Cincinnatus,
qui, vers 440 av. J.-C. sauva l'armée romaine, accepta le triomphe,
refusa la sinécure à vie que lui offrait le Sénat,
préférant sagement retourner labourer ses terres et
cultiver ses champs.
La responsabilité individuelle n'était pas un vain
mot. On ne pleurnichait pas à la moindre difficulté.
On n'allait pas s'abriter sous la jujupe de l'État à
la moindre adversité. On cachait ses petites misères.
Même les plus pauvres avaient leur fierté.
011 - Au temps où tout le monde chantait
A une époque pas très lointaine (le milieu du XXe
siècle), comme depuis l'aube de l'humanité, les gens
chantaient. Tout le monde chantait. Les oiseaux, les hommes au travail,
les femmes quand elles faisaient la vaisselle, la lessive, l'amour.
A l'école, à l'église, chez soi, au travail,
le chant était partout. C'était une des merveilles de
l'existence. Aujourd'hui on ne chante plus guère. Les rues
sont tristes à mourir. Dans les échafaudages on n'entend
plus les chansons fraîches et gaies des maçons auxquelles
répondaient celles des peintres et des couvreurs. Chaque corps de métier
avait son répertoire et ses virtuoses. Aujourd'hui le bruit
des sableuses, des radios vulgaires et de la téloche remplace le
chant joyeux des ouvriers. La chanson est devenue affaire de professionnels.
L'original ou l'attardé qui chante ou siffle dans la rue passe
pour un demeuré !
Un hôtel, la nuit, chantait. Les jeunes, les célibataires,
les couples illégitimes choisissaient l'hôtel pour abriter
leurs amours. A la campagne c'étaient les granges, les étables,
les bosquets qui recevaient les amoureux. La nuit les cris, les râles,
les chants d'amour alternaient avec le bruit d'évacuation du
bidet.
C'était un objet important, le bidet. Il servait à
laver les pieds, l'anus, et, entre deux visites à la fontaine
d'amour, prendre un bain de siège pour rafraîchir la
verge ou le maujoint. Le bidet remplaçait à la fois
le stérilet, le préservatif et la pilule. Les jeunes
filles à la page et les filles de joie veillaient elles-mêmes
à cette hygiène élémentaire et y prêtaient la main.
Le personnel logeait dans d'inconfortables cagibis. L'on surprenait
parfois le chuchotement ou le gloussement indiscret des domestiques
réfugiés pour la nuit dans leur placard.
- Écoute, la 6 prend son pied! Au 13 c'est une pute, elle
force la note !
Ou bien:
- Ah! je voudrais bien être à la place de la 3! Un
si bel homme! Un si bel organe.
A certains moments, au paroxysme de la nuit, on pouvait croire que
les chants d'amour se répondaient, s'émulaient, concouraient
à la palme de la plus belle vocalise.
Les nuits n'étaient pas dédiées aux vociférations
des poids lourds, au ronflement des motos mais au chant d'amour des
rossignols et des femmes!
Ah! ces nuits bénies où le chant des oiseaux se mêlait
aux chant d'amour des filles en joie.
Dans les "Hôtels de la Gare", à l'instant où
le rapide de nuit passait, grondant et sifflant de rage, cahotant
sur les aiguillages, le chant d'amour du rossignol et des amoureuses
se taisait pour reprendre lorsque l'intrus s'était éloigné.
C'était il y a mille ans... dans les années cinquante!
Et les odeurs donc ! Les maisons anciennes avaient chacune une odeur.
Une odeur subtile ou brutale, souvent indéfinissable comparable à celle
des femmes. Je me souviens de l'odeur de la rue des Étuves à
Genève, de celle, culinaire, des ruelles du vieux Lyon, des divines fragrances de certaines boutiques
parisiennes, des fortes émanations Vénitiennes, des relents chargés des hôtels de Florence, des effluves épicés des bazars maghrébins, des remugles délétères aux abords des raffineries de pétrole ou de sucre.
Les gaz d'échappement nauséabonds n'empestaient pas
les rues des villes comme aujourd'hui. Parfois, l'été,
le crottin frais embaumait. Les villages sentaient le purin ou l'ammoniaque
car les paysans ne cachaient pas le fumier de leurs étables.
Ils le mettaient en valeur. Il trônait, bien "au carré",
en face des demeures cossues et fleuries, abritant parfois, au printemps,
un nud de vipères, témoignant de l'aisance de
son propriétaire.
A - L'ENFANCE (1931-1945)
013 - Naissance
Je naquis au milieu de cette fabuleuse et joyeuse époque
d'entre deux guerres où, avant de se mettre à table,
l'on disait le benedicité debout, où chaque turpitude
était sanctionnée d'une gifle ou d'une fessée
immédiate, où l'on effectuait les corvées sans
rouspéter, où l'on obéissait au doigt et à
l'il à ses parents, à ses maîtres, aux adultes
en général, mais où l'on s'ennuyait rarement
sinon le dimanche matin, au sermon ou à la messe, mais surtout,
le dimanche après-midi lors de la traditionnelle et morne promenade
en famille.
Mon père naturel, Émil Benz, né le 26 juillet
1875, était le 11e enfant d'une famille de paysans argoviens.
Ma mère, Elfried Höhener, née le 28 février
1902, était fille d'un boulanger-pâtissier, originaire
de Thal (Saint-Gall). Je ne suis pas tout à fait sûr
de ces dates qu'il faudrait vérifier.
Mon père eut deux filles, nées à la fin du
XIXe siècle. Je ne les ai pas connues. L'une, disait-on, se
fit bonne sur. La seconde, la préférée,
Léni, se suicida.
Dans la famille, on affirmait que l'épouse légitime
de mon père devint folle et passa sa vie dans un asile. Elle
mourut peu de temps avant le décès de mon père (1962).
Je ne connus pas mes grands-parents. Mais j'avais des oncles, des
tantes en abondance et une kyrielle de cousins, que, l'été
venu, lors les grandes vacances, j'allais aider aux moissons, à
la récolte des fruits, à la fenaison du regain, ou assister
dans leur commerce.
Aux veillées, les anciens relataient l'histoire de la famille.
Resté célèbre, un brin mythique, après
plusieurs générations, mon trisaïeul, Johann Benz
né au XVIIIe siècle, avait vécu une aventure
exceptionnelle. A l'instar de bon nombre de nos compatriotes, le garçon
s'engagea tout jeune comme mercenaire dans l'armée française
pour ne pas mourir de faim et amasser un petit pécule. Enrôlé
à seize ans, Johann fut de 1805 à 1812, de toutes les
batailles de la Grande-Armée. Pontonnier, il réchappa
miraculeusement aux glaces en débâcle sur la Bérésina
lors de la retraite de Russie, mais laissa ses deux jambes sous la
scie experte de Dominique Larrey.
Ses camarades le ramenèrent à dos d'homme, sur plus
de deux cents kilomètres jusqu'à Varsovie d'où
il fut rapatrié en Suisse sur un chariot. Cul de jatte, sans
fortune ni pension reconnue, Johann griffonna ses souvenirs sur des
cahiers d'écolier, en "schwizerdütch", au crayon,
de sa belle écriture serrée. Je tentai bien de les déchiffrer
mais, n'ayant ni les connaissances ni la patience d'un chartiste,
je ne persévérai pas et les fameux cahiers sont perdus.
Dommage, car d'après le peu que j'en ai lu, cela semblait un
document exceptionnel.
Ma mère, Elfried Höhener était très belle.
Elle avait deux surs: Fanny avec qui elle resta en compétition
toute la vie et Anna, diaconesse. Leur père, boulanger à
St-Margreten (canton de Saint-Gall), s'enfuit un jour sans prévenir,
abandonnant sa famille, pour gagner l'Amérique. Mon père,
Émil Benz, fonctionnaire des douanes, interrompit une carrière
prometteuse pour la belle Frieda et l'emmena sur la Côte d'Azur
où, ils vécurent quelques années de bonheur,
à Nice.
Lorsque je m'agitai dans le ventre de ma mère, mes parents
décidèrent que je naîtrai à Monaco afin
de me conserver la nationalité suisse et d'éviter
de devenir automatiquement Français. En effet, la Suisse avait heureusement conservé le "droit du sang".
S'ils adoraient le paysage, le climat, la douceur de vivre du Midi,
il ne se firent jamais à la cuisine et au désordre français.
Ainsi, je naquis à Monte-Carlo en 1931, enfant de l'amour
et du péché, fils d'un père catholique et d'une
mère protestante, tous deux Helvètes, un dimanche à
quatre heures du matin, un 22 novembre, à cheval entre le Scorpion
et le Sagittaire. Déclaré sous le nom de Kurt-Émile
Maino Höhener, les témoins figurant sur mon acte de naissance
sont Émil Benz, mon géniteur et (illisible) le balayeur
de la mairie. Le baptême fut remis à plus tard*.
*Souvent je prétendis avoir été baptisé
à Nice, mais, comme beaucoup d'autres déclarations "défensives",
ce n'était là qu'une fable. Je ne le serai que beaucoup plus tard
015 - Nice (1931-1935)
De ma tendre enfance, je garde quelques rares souvenirs dont je
ne sais plus très bien s'ils sont réels ou le fruit
de mon imagination. Mon père faisait d'excellentes photos et
ces documents ont pu, à un moment ou à un autre, interférer
dans ma mémoire avec mes souvenirs propres.
Je me souviens de la Villa Margherita où nous demeurions,
de son allée fleurie, de la promenade des Anglais où
ma mère en chapeau me promenait en landeau; de la grève
de galets de l'immense plage déserte où jouaient des vagues d'eau verte
et bleue qui me fascinaient; des petits coquillages multicolores,
des rameaux de corail et des bouts de verre polis et colorés
que nous amassions dans un bocal servant de pied de lampe, de quelques
magnifiques et gigantesques bateaux à voiles arrimés
aux quais du vieux port.
Vaguement, aussi, je me souviens d'une visite à de proches
parents, les Clausen, qui tenaient un hôtel-pension, 82, rue
Georges Clémenceau, à Cannes et dont plus tard, après
guerre, je tentai sans succès de retrouver la trace.
017 - Ma mère
Dans mes souvenirs d'enfant, ma mère était une jeune
femme belle, vive, exubérante. Elle plaisait beaucoup, surtout
aux hommes. Les femmes, en général, la regardaient de
travers. Elle n'avait pas fait d'études très poussées
mais lisait énormément et s'intéressait à
tout. Elle se liait facilement avec des inconnus, au grand dam de
mon père, au tempérament beaucoup plus réservé
et peut-être même un peu jaloux. Elle aimait plaire, s'exhibait
dans des tenues extravagantes, posait avec complaisance sous les objectifs
des appareils de photo ou des caméras de l'époque.
Ma mère a gardé ce goût du théâtre,
de la parure provocante jusque dans ses vieux jours. A soixante-quinze
ans encore, participant à des voyages lointains organisés
par la ville de Genève pour les personnes du troisième
âge, elle arborait des tenues incroyables, des chapeaux époustouflants,
sans jamais éprouver le moindre sens du ridicule.
Enfant, je souffrais de ses extravagances, et je faisais tout pour
me soustraire à ses exhibitions publiques.
Pourtant, je dois le reconnaître, elle plaisait. Ses tenues
excentriques, ses opinions paradoxales, son exubérance, son
militantisme courageux pour des causes perdues d'avance, lui valaient
l'admiration de personnes très diverses, aux quatre coins du
monde. Elle entretenait d'ailleurs une correspondance immense, lettres
de plusieurs pages, tapées lettre à lettre sur du papier
de récupération sur sa vieille Adler. Elle écrivait
aux journaux, aux édiles, aux gens célèbres pour
défendre son point de vue ou protester contre des attitudes
qu'elle jugeait abusives.
Adepte du nudisme, des plantes médicinales, des médecines
naturelles, du jeûne, elle militait activement aux associations
de protection de la nature, des animaux et de lutte contre la vivisection.
Croyante, (baptisée et confirmée dans la religion
réformée), mais peu pratiquante, elle était convaincue
de notre survie après la mort, de la réincarnation des
âmes. Elle raffolait des histoires de fantômes, d'esprits
errants, d'apparitions mystérieuses, de maisons hantées,
de poltergeist.
Elle croyait dur comme fer aux signes, aux rêves prémonitoires,
à la suprématie de l'esprit sur la matière. Pour
elle "vouloir, c'est pouvoir" et elle tenait pour absolument certain
que la foi peut soulever une montagne selon la belle formule des Évangiles.
Maman avait tout un stock de récits qu'elle jurait véridiques
où les miroirs se brisent, les pendules s'arrêtent, des
tableaux tombent chez des personnes dont un proche vient de mourir.
Passionnée et passionnante, souvent exaltée, elle
fraya dès son plus jeune âge avec les mouvements les
plus divers tels les Témoins de Jéhovah, les Théosophes,
puis les Anthroposophes. Elle fréquenta des spiritualistes
renommés comme Werner Zimmermann ou Rudolf Steiner dont elle
fut, à 23 ans, l'une des confidentes des derniers jours. Amie
intime aussi de Yeronymus Zermac, le vieux sage de l'Engadine, un
mystérieux occultiste, que l'on disait alchimiste et dont on
prétendait qu'il possédait des pouvoirs immenses. Un
jour que mon père se moquait devant ma mère de toutes
ces croyances absurdes, elle me chuchota à l'oreille qu'il
ne fallait pas rire de ces choses-là. Quelques décennies
plus tard, en veine de confidences, elle m'avoua qu'elle avait vécu
une semaine de jeûne auprès de Zermac dans sa caverne
de l'Engadine, et qu'il lui avait tout appris. Je reparlerai peut-être
un jour de cet étrange personnage dont j'empruntai le nom.
019 - Mon père Benz
Mon père, était un homme conventionnel, carré
de figure, dans sa tenue et dans ses opinions. Fonctionnaire des douanes,
il avait débuté sa carrière à la base
comme simple Grenzwächter. Au cours des veillées dans
les fermes ou les refuges du Club-Alpin, lors de nos randonnées
en montagne, il me raconta ses longues gardes solitaires sur les chemins
douaniers de haute et moyenne montagne des Grisons, où, chargé
de débusquer les innombrables contrebandiers italiens et autrichiens
qui tentaient d'écouler leurs marchandises en Suisse, il vécut
une vie passionnante et dangereuse.
Une anecdote entre beaucoup d'autres :
Depuis quelques semaines, il
voyait de plus en plus souvent un gros ours pataud traverser la frontière,
un peu gauche.
Intrigué, il le guetta, le suivit, et, au petit jour, le
prit sur le fait en train d'émerger de sa peau, à l'approche
d'un village, avec sa cargaison de marchandises prohibées.
Une autre fois, avec un collègue, ce fut un gros sanglier
solitaire qu'ils observèrent de loin, à la jumelle.
En approchant, l'animal eut un comportement singulier. Le collègue
de mon père, un peu nerveux, tira sur la bête et la stoppa
d'une seule balle.
Lorsqu'ils la retournèrent du pied, ils aperçurent
la couture de la peau. Un contrebandier était dissimulé
dedans! L'affaire fit grand bruit mais les deux douaniers ne furent pas inquiétés!
Intelligent et travailleur, mon père termina sa carrière
comme sous-chef des douanes à Sankt-Margrethen, avant de démissionner
pour partir à l'étranger avec maman.
Désormais sa carte de visite portait une précision
dont il semblait très fier Pensionierter Zollbeamter.
M. Benz avait une haute idée de la fonction publique. Il
considérait que l'État qu'il servait était le
Brotgeber, le "donneur de pain" du fonctionnaire.
Plus tard, me sentant frustré d'être l'enfant d'un
père aussi peu représentatif, j'en fis un "directeur
régional de douanes suisses", et expliquai qu'il fut nommé
à Nice pour "réorganiser les douanes françaises"
alors dans un état de désordre avancé.
Ses hobbies la poésie, la photographie, la montagne et les
timbres. Il écrivait de jolis vers de sa petite écriture
belle et précise. Il ciselait avec talent des poèmes
lyriques ou de circonstance, d'une belle facture classique. Il les
envoyait aux journaux de Suisse allemande où il avait la joie
de les voir publiés. Il m'en reste un, un seul, tout le reste
disparut. Mais en feuilletant les gazettes, on retrouverait peut-être
ces poésies naïves et spontanées, aux vers réguliers,
chantant la montagne, la nature et une vie sans prétention.
022 - Genthod (1936-1941)
A l'approche de la guerre, mes parents décidèrent
de rentrer en Suisse. Mais vu le scandale occasionné par leurs
amours coupables - à l'époque on ne badinait pas avec
ces choses dans certaines régions catholiques de
la Suisse profonde, - ils s'installèrent dans le canton de
Genève, l'État le plus libéral de la Confédération
Helvétique. Ils s'y firent construire une modeste villa dans
un grand jardin, à Genthod, derrière le cimetière.
Lorsque, selon la tradition, les ouvriers fixèrent le sapin
enrubanné à la poutre faîtière de la toiture,
avant de poser les dernières tuiles, je me vois encore battre
des mains avec toute la famille et les voisins assemblés. Pour
la même occasion, un sapin argenté fut planté
en mon honneur, devant la maison.
Mes parents, enfants de la campagne, élevèrent des
poules, des lapins et des chèvres, plantèrent des arbres
fruitiers et transformèrent un bon tiers de la propriété
en jardin potager.
J'appris à traire les chèvres et à les mener
au bouc.
Mon père me montrait comment assommer un lapin d'un vigoureux
coup de gourdin derrière la tête. Une fois mort, il le
suspendait par les pattes arrières à un poteau pour
le saigner et le dépecer.
Les peaux d'hiver étaient séchées puis salées
pour en faire des fourrures.
Les poules étaient sacrifiées, la tête tranchée
d'un coup de serpe sur le billot. Certaines d'entre elles, la tête
tombée à terre, battaient des ailes et volaient sur
plusieurs mètres avant d'atterrir.
A l'âge de six ans, j'eus droit à un compagnon dont
j'étais très fier un joli âne gris: Hansi.
Durant quelques années, nous disposions d'une domestique,
nourrie logée, qui couchait sur l'étroite banquette
de la cuisine. Je me souviens d'une Thurgovienne au visage ingrat,
qui touchait comme gages, dix pauvres francs (suisses) par mois.
Mes premières maladies furent soignées par le docteur
Naef, un bel homme élégant. Comme M. Wenger, le maire
de la commune, il était amoureux de ma mère.
Ce fut M. Wenger, qui, dans l'intérêt de la famille,
permit que je fusse inscrit à l'école sous le nom de
Benz et non sous celui de Höhener.
Dès lors mes camarades me surnommèrent évidemment...
Benzine. Pour remercier le maire de cette faveur dont je n'étais
d'ailleurs nullement conscient, j'allais, de nuit, avec mon copain
Éric Divorne le fils du cantonnier, pêcher les poissons rouges de
son magnifique étang.
Surpris, je fus confronté au châtelain en présence
de ma mère. Ma mère, qui plaisait beaucoup, plut à
M. le Maire et, l'affaire s'arrangea.
Ma première piscine fut un vaste bac rond en zinc, muni
d'un bec verseur, où, l'été, je barbottais nu.
Comme beaucoup d'enfants j'avais honte de cette nudité.
024 - Premiers bobos
Je subis mes premières vaccinations à l'hôpital
de Genève. Je me souviens de la souriante infirmière,
de la piqûre, de mes reniflements, puis des félicitations
de ma mère pour n'avoir pas pleuré comme les autres
loupiots.
Le même hiver, je connus ma première otite. Le docteur
Naef n'en arrivant pas à bout, - les antibiotiques n'existaient
pas en pharmacie -, l'on m'emmena à Genève à
l'hôpital cantonal.
Là, il était temps de me soigner énergiquement.
Selon l'infirmière qui m'examina, je risquais une mastoïdite
qui exigerait une opération. Le médecin qui lui succéda
était un grand et gros homme aux mains énormes. Il saisit
mon visage entre ses rudes pognes, l'inclina avec force sur le côté
avant de planter sans ménagement un speculum dans le conduit
enflammé de mon oreille.
Le contact de son instrument me fit un mal de chien. Je ne pus retenir
des sanglots, et je bougeai la tête pour échapper à
la présence douleureuse de l'appareil.
Le sadique morticole s'énerva et m'administra une gifle sévère
sur l'autre joue. L'infirmière me consola tant bien que mal,
mais, lorsqu'elle voulut me réinstaller sur le fauteuil d'examen,
je me débattis et ne voulus plus rien savoir.
Alors, le Dr Keynedjan - jamais je n'oublierai son nom -, me fila
une seconde beigne. Puis, m'ayant attaché serré sur
le fauteuil, allant jusqu'à emprisonner mes poignets dans des
bracelets d'acier, il me cureta l'oreille à vif.
La méthode fut certes brutale, mais au bout de trois jours
j'étais guéri.
026 - Aux temps heureux des ventouses et des lavements
L'hiver, époque des refroidissements, des rhumes, des grippes
et des catarrhes, maman sortait sa panoplie de médecine familale
sirop de bourgeons de sapins, de bave de limace, tisane de thym, de
sauge et de cynérodon, poire et bassin à lavements,
flacon d'alcool à brûler, brûleur et boîte
à ventouses. L'application sur la peau de ces petits pots à
yaourth dont la flamme d'un brandon chassait l'air au préalable,
était une cérémonie quasi magique.
Maman les plaçait d'abord sur la poitrine, puis, lorsque
par endroits, la peau était devenue bien violette, - signe
de leur efficacité, - elle les détachait avec précaution
avant de les appliquer dans le dos.
Après quoi, bien au chaud, je buvais une tisane brûlante
et l'on me déclarait guéri. Ce qui fut toujours le cas.
On n'appelait le médecin qu'en cas de complication grave.
Maman, grande adepte des plantes et des thérapeutiques naturelles
en général n'avait pas une confiance absolue dans le
savoir trop théorique et livresque des docteurs.
027 - Johann Höhener
Les praticiens qu'elle admirait vraiment étaient du type Johann
Höhener, son cousin, figure emblématique de la famille.
Un ophtalmologue ayant vécu à Bâle vers la fin
du 19e siècle.
Avant d'exécuter une intervention difficile sur un patient,
il la réalisait toujours sur lui-même, opérant
un de ses propres yeux, devant un miroir grossissant, avec l'aide
de son assistante. On dit qu'il pratiqua ainsi une bonne dizaine de
fois mettant au point des techniques remarquables, et qu'il mourut
octogénaire, ayant conservé une vue excellente jusque
dans la vieillesse.
Jung, dans une lettre à un confrère dont tante Fanny
me montra une copie, parlait avec admiration des exploits de ce chirurgien
hors du commun.
Johann ne fut pas le seul médecin cobaye de l'histoire de
la médecine. Plus près de nous, Jean Dausset, à
qui nous devons la description du système immunologique HLA,
ce qui lui valut le prix Nobel de médecine en 1980, fit partie
lui aussi de ces héros de la science. «Avec son collègue
américain Rapoport, écrit Jean Bernard patron du service,
ils se sont fait des greffes de peau en s'utilisant eux-même
comme cobayes, cela jusqu'au jour où je leur ai dit d'arrêter.
Ils avaient des cicatrices sur tous les avant-bras. Dausset m'a lors
dit: "vous allez ruiner les progrès de la recherche!"»
Mon père, pour sa part, se vantait de n'avoir pas consulté
de médecin depuis 1893, année de la visite médicale
obligatoire avant le service militaire.
Du côté Benz il existait semble-t-il aussi un praticien sortant de l'ordinaire. Famille catholique, d'origine argovienne et très pieuse, les Benz étaient renommés pour être prolifiques.
Paysans père en fils pour la plupart, attachés à leurs troupeaux, à leurs terres, ils engendraient à chaque génération un notable qui apportait une tache de lumière sur un arbre généalogique plutôt terne. Instituteur, fonctionnaire ou curé étaient considérés en ce temps-là comme des professions d'élite.
028 - Werner Benz
Alors, lorsqu'un fils plus doué accédait à une
profession libérale, devenait avocat ou médecin, c'était
Byzance. Ainsi, parlait-on tout bas au cours des veillées, d'un
certain Werner Benz, fieffé cavaleur et dangereux anarchiste,
qui exerçait à la fin du 19e siècle la profession
de hongreur.
Ces spécialistes dont le savoir se transmettait de père
en fils, faisaient office de vétérinaires de campagne
et accessoirement de guérisseurs et d'avorteurs. Werner devint
l'homme illustre de la famille lorsque, possédant pour tout
bagage ce qui correspond en Suisse au certificat d'études,
il réussit à passer sa "maturité fédérale"
par correspondance. Dans la foulée, il commença des
études de médecine à l'âge de quarante
ans sans cesser d'exercer ses pratiques empiriques, afin de survivre.
Pour se faire pardonner cette trahison auprès de ses camarades
anars qui considéraient les diplômés comme de
vils bourgeois, il disait:
- J'en ai marre d'être traîné devant des juges
hypocrites qui me condamnent systématiquement pour exercice
illégal de la médecine, avant de m'envoyer en douce,
pour une consultation gratuite, leur épouse gravement malade,
leur enfant atteint d'une maladie mal connue ou de confier à
mes mains secourables les petites et grandes misères de leur
propre personne".
Grand connaisseur et amateur de champignons, Werner avait mis au
point des pilules abortives fabriquées à partir de champignons
vénéneux qui lui valaient une renommée sulfureuse.
Devenu médecin, il afficha par dérision son diplôme
dans les WC de son cabinet .
Plus tard, à Paris, je ferai la connaissance du Dr Pecunia, cé,lèbre chiropracteur qui lui aussi conquit son diplôme de haute lutte et le relégua dans les toilettes de son cabinet de consultation !
Werner Benz n'en abandonna pas pour autant
ses pratiques empiriques et poursuivit ses recherches mycologiques.
Soignant gratuitement les pauvres, il n'exigeait pour honoraires de
la part de ses clients aisés que ce qu'ils voulaient bien lui
donner.
Cette méthode lui réussit d'ailleurs fort bien. Quelques
riches pratiques qu'il rattrapa in extremis au bord du tombeau, se
montrèrent fort généreuses. Évidemment,
la plupart de ses honorables confrères le traitaient de charlatan,
mais il s'en moquait éperdument.
Mon père qui tenait de son cousin cet amour des champignons,
me confia un jour que nous cueillions des bolets en Haute-Savoie,
que Werner goûtait à tous les champignons, même
aux mortels. Cela paraît incroyable.
- Il était fou ?
- Non, il le faisait dans le but louable de leur trouver un antidote.
(En ce temps-là où beaucoup de gens étaient très
pauvres, des milliers de personnes mouraient chaque année après
avoir mangé un plat de champignons). Sa technique consistait
à se mithridatiser en commençant par consommer tantôt
cuites, tantôt crues, des parcelles infinitésimales d'espèces douteuses, jusqu'à ce que son corps se soit
habitué au poison et fabrique ses propres anti-corps (c'était
sa théorie).
Il avait également mis au point des granules homéopathiques
à base de champignons vénéneux telle que l'ammanite
phalloïde responsable à elle seule de la plupart des cas
mortels. Ces récits familiaux au parfum de légende,
probablement enjolivés, m'inoculèrent le goût
de la médecine.
Plus tard, vers l'âge de huit/dix ans, voulant imiter ces
fabuleux ancêtres, je jouai avec mes petites amies d'enfance
au toubib et à la malade. Un jour, pour me faire la main, j'allai
jusqu'à opérer moi-même, au rasoir, une verrue
que j'avais au genou. L'objectif étant de débarrasser
dans la foulée mon amie Ruth, de la même manière
radicale, du grain de beauté qui défigurait sa joue
et dont elle avait honte.
Heureusement que maman survint à temps pour éviter
le pire. A la vue de mon genou en sang, elle me demanda une explication
qui tarda à venir. Avant même d'attendre la fin de mon
bafouillage et d'arrêter l'hémorragie, devinant à
la vue du rasoir de mon père ce que j'avais pu faire, elle
me confisqua l'instrument et me fila une bonne raclée.
- Voilà,
ça t'apprendra. Et si tu ne veux pas que je te coupe les oreilles,
évite de jouer à des jeux aussi idiots.
Après quoi elle aspergea mon genou d'alcool à 90°
pour le désinfecter, me badigeonna la plaie de teinture d'aloès
et de mercurochrome, avant d'appliquer dessus des compresses de feuilles
fraîches de plantain, pour accélérer la cicatrisation.
Je crois que jamais ma mère ne se douta que j'avais envisagé
le plus sérieusement du monde d'opérer au rasoir le
grain de beauté de mon amie Ruth.
029 - École "enfantine"
Mon premier jour d'école reste dans mon souvenir comme une
véritable fête. Mon père me prit en photo devant
"mon" sapin argenté qui avait déjà grandi. Maman
plaça sur mon dos une jolie hotte à la place du traditionnel
cartable à bretelles en cuir bouilli. Je portais encore les
cheveux blonds, mi-longs, bouclés. L'école primaire,
à cinq cents mètres de chez nous, se situait dans une
vieille maison grise, un peu triste, dans une ruelle étroite
conduisant au centre du village. Flanquée d'un préau
planté d'arbres, cette école était appelée
à disparaître bientôt.
Bien que fils naturel non reconnu de M. Emil Benz et de Mlle
Elfried Höhener, je fus inscrit à l'école, nous
l'avons vu, sous le nom d'Émile Benz. Le premier jour, la maîtresse,
Mlle Margot, une vieille fille sèche et maigre, je m'en souviens
comme si c'était hier, nous installa deux par deux devant de
vieux pupitres de bois rugueux maculés d'encre et gravés
d'initiales. Elle nous distribua des figurines polychromes en carton
bouilli, que nous disposions devant nous selon notre fantaisie, en
épelant sous sa dictée leurs noms respectifs maison,
arbre, vache, ferme, montagne, berger, chien, cheval, chariot, etc.
A la maison, nous nous entretenions en "schwizerdütsch". Mes
parents parlaient le français avec un fort accent alémanique.
A la grande joie de mes camarades, je ne parvenais pas à prononcer
correctement certains mots comme "huile" que je prononçais
"ville", le chiffre huit devenait "vite". Ces mots toujours estropiés
ainsi que la "virondelle" ou les "zaricots", me valaient à
chaque fois une taloche, - car nous vivions à l'époque
délicieuse de ces sanctions physiques, immédiates et
résolutoires, que réprouvent et proscrivent à
tort les éducateurs d'aujourd'hui*.
Un nom propre me posait aussi un problème insoluble "Genthod".
Le nom de notre village. Je ne parvenais pas à le déchiffrer
correctement. Je me souviens des longues minutes passées à
tenter de le lire à haute voix sur l'écriteau placé
à l'entrée du village, entre la propriété
des Dominicé et celle du Maire, M. Wenger.
Pour moi un "G" se prononçait toujours "Gu", à l'allemande.
"EN" se lisait "Enne". "L'H" était aspirée. Ainsi, répétais-je
inlassablement, à voix haute GUENNETHHODDD.
030 - Un caractère bizarre
Dès mon plus jeune âge, je fus un peu mytho et klepto.
(Je le suis resté longtemps). Je racontais souvent des "craques"
à mes petits camarades, histoires étranges, parfois
délirantes, que mes amis gobaient, car mes seules qualités
véritables furent toujours une imagination débordante
et une facilité à convaincre.
Dans la cour de récréation où j'assistais aux
parties de foot de mes copains sans y participer, - je ne me suis
jamais senti "sportif" au grand désespoir de mon père
qui eût aimé faire de moi un champion olympique, - je
récompensais les vainqueurs des tournois de quelques piécettes
de monnaie "empruntées" à mes parents.
En classe aussi, lors des interrogations de la maîtresse,
je racontais des histoires enjolivées ou inventées de
toutes pièces. Ce défaut me valut quelques déboires
même lorsque je disais la vérité.
Un jour Mlle Margot nous demanda d'exposer devant la classe une
histoire vécue par nous-même ou notre entourage. Pour
me rendre intéressant, je raconte que lors d'un voyage en Amérique,
mon père était monté dans un immeuble de cent-deux
étages.
Cela me valut une gifle mémorable et le qualificatif de "menteur".
- Un immeuble de cent-deux étages, cela n'existe pas! se
fâcha la maîtresse. En fait, mon père lisait beaucoup
et avait une bonne culture générale. C'est lui qui m'avait
parlé de l'Empire State Building de New-York, alors immeuble
le plus haut du monde, de plus de trois cents quatre-vingt mètres
de haut et de cent-deux étages. A l'époque, en l'absence
de télévision, avec une radio balbutiante, des journaux
dont le lecture était interdite aux enfants, certaines connaissances
circulaient mal. Si l'immeuble de cent-deux étages existait
bien, il n'était pas vrai que mon père l'eût visité.
Ma mythomanie reposait souvent sur une base exacte.
L'explication entre mon père et Mlle Margot eut lieu, à
huis clos.
* A cette époque bénie de mon enfance, la maîtresse,
le maître, "c'était quelqu'un". D'abord, ils avaient
la vocation. Ensuite, avec le maire, le gendarme, le pasteur ou le
curé, l'instituteur représentait l'armature de la société.
Il était admiré, respecté et consulté.
033 - Voleur de "sugus"
La rue centrale de Genthod comportait une épicerie où
mes camarades et moi aimions nous rendre, à la sortie de l'école,
pour acheter des "sugus", exquises pâtes de fruit qui collaient
aux dents, et dont nous étions friands. Le bocal à "sugus",
vaste récipient en verre, trônait sur le comptoir de
l'épicière, tout juste à la portée de
nos mains. Dès qu'elle avait le dos tourné ou qu'elle
se rendait dans son arrière-boutique, notre petite bande de garnements, déléguait le plus grand d'entre
nous pour tenter de voler quelques friandises.
Un jour, je fus surpris la main dans le bocal, tandis que mes copains
s'enfuyaient.
L'épicière me saisit à l'oreille et me tança
vigoureusement. Comment l'écho de cette tentative de vol parvint-il
aux oreilles de mon père, je l'ignore. Toujours est-il que
me voilà traîné manu militari à l'épicerie
par un père courroucé, qui exigea de moi de faire de
publiques excuses à Mme l'épicière. Rouge de
honte et paniqué, je parvins difficilement à extirper
de ma bouche les mots nécessaires à mon acte de contrition.
Alors mon paternel, sans se soucier de mon amour-propre, défit
les bretelles qui retenaient ma culotte, - qui tomba sur mes mollets
-, rabattit mon slip, et administra une mémorable fessée
sur mon cul nu.
Malgré ce cuisant outrage à ma dignité, je
continuai à voler, mais avec davantage de prudence et de ruse.
Ce fut l'une des rares fois de toute ma vie où je me fis prendre
la main dans le sac.
Je devais tenir ce défaut de ma tante diaconesse, que l'on
disait chapardeuse et même voleuse. C'était une petite
femme maigre et sèche, au visage triste, que ma mère
et tante Fanny avaient de la peine à considérer comme
leur sur.
Au départ de chacune de ses visites, ma mère la fouillait
à corps sans indulgence, examinait ses bagages, retrouvant
à chaque fois quelques objets volés.
Mes parents se brouillèrent définitivement avec elle
le jour où, lui ayant confié la maison, les animaux
et le jardin pour partir en vacances, ils avaient retrouvé
la villa pillée et elle-même envolée...
035 - Cambrioleur en herbe
Mon besoin de voler était spontané. Voler pour voler.
Un psychologue d'aujourd'hui attribuerait ce défaut à
un besoin de compensation.
Moi, c'était d'instinct que je volais. Mais, depuis l'affaire
des sugus, je le faisais avec de plus en plus de prudence.
J'allais jusqu'à voler des légumes dans les potagers
du voisinage non pas parce que nous manquions de légumes, mais
pour le plaisir. Et jamais l'on ne me soupçonna d'être
le responsable de ces larcins alors même que les voisins se
plaignaient de ce pillage.
A l'école, je faisais les poches de mes petits camarades.
A la maison, j'inventoriais celles de mon père, je prélevais
ma dîme sur l'argent du ménage. J'allais jusqu'à
voler l'argent de notre pauvre bonne quand je le pouvais.
Cette kleptomanie cessa aussi spontanément qu'elle était apparue lorsque, adolescent précoce, je fis mes premières conquêtes.
037 - Hygiène et santé
Le soir, en me couchant, ma mère me demandait de joindre mes
mains et de prier le petit Jésus de me pardonner mes fautes.
Elle me donnait un bettmünfeli avant de m'embrasser sur le front.
Laver mes dents était une corvée vite expédiée.
Maman, suppléait à mon manque d'hygiène buccale
en me faisant manger une pomme avant de m'endormir, affirmant que
cela protégeait la dentition. Pour me maintenir en bonne santé,
elle me préparait aussi des tartines d'ail et de persil hâché,
me faisait croquer des carottes crues.
On se baignait deux à trois fois par semaine. Maman d'abord,
puis, dans la même eau, mon père et moi. L'été,
on se douchait sur l'herbe, dans le jardin, à l'aide du jet
d'arrosage.
Tout petit, je disposais d'une sorte de grand bac rond à
bec, en zinc dans lequel, l'été, je barbotais tout nu.
Comme compagnon de bain, j'eus droit à un joli petit canard
bien vivant obtenu d'une poule en couvaison, dont on avait substitué
un des ufs par celui d'une cane.
040 - Jeux et jouets
Les premiers jouets d'enfant dont je me souvienne: un ours en peluche,
un seau, une pelle à sable, un rateau. Ensuite vinrent un jeu
de plots, un meccano, une paire de cabris (mais oui), une luge, puis
un superbe train électrique Märklin, complété
d'année en année, dont mon père avait encore
plus envie que moi. J'eus droit également à un âne,
Hansi, avant d'étrenner ma première bicyclette. Un couteau
suisse à plusieurs lames avec scie, poinçon et ouvre-boîte
me fut offert pour mes 8 ans. Un outillage de jardin miniature et
une brouette dont je n'étais pas peu fier me furent confiés
pour assister mon père au jardin. Une selle pour monter l'âne,
une luge type Davos, une bicyclette, un ballon.
Mon père m'apprit à confectionner mon premier arc
dans une branche de noisetier et des flèches en roseau.
Ma première canne à pêche un bambou des bords
du lac avec un vulgaire bouchon de liège, du fil d'écosse
blanc et un clou recourbé en guise d'hameçon. Ah! que
les fritures provenant de mes premières pêches furent
délicieuses.
Ça marchait très bien. Plus tard vinrent les skis,
pour mes 9 ans, je crois. La première paire de vrais skis.
Pas des skis neufs, bien sûr, mais ceux de ma mère, déjà usagés.
Puis, pour l'été, un matériel de pêche.
Au bord du lac, nous nous livrions entre copains à des régates
dont les fiers voiliers étaient confectionnés avec art
à partir de plumes de cygnes.
Avec mes camarades, nous organisions aussi des tournois, où
le cheval était représenté par une sorte de timon
de bois rudimentaire, la lance par un tuteur de plans de haricots
grimpants, le sabre découpé dans une planche de contreplaqué.
Beaucoup de nos jouets étaient confectionnés par nos
parents et par nous-mêmes.
Lorsque je me désintéressais d'un jouet, ma mère
le dissimulait dans une cachette et je le retrouvais sous le sapin
le soir de Noël, avec la même joie que m'eût apporté
un nouveau cadeau.
Noël était une fête importante. Une tradition
voulait qu'à partir de quatre heures de l'après-midi,
les jeunes enfants aillent en bande, de maison en maison, faire la
quête auprès des voisins en chantant des chants de Noël.
Armés d'une lanterne et d'un panier pour les menus dons traditionnels,
nous recueillions quelques friandises, des fruits, des noix pour nous,
des pièces d'un, de deux ou de quatre sous à remettre
le lendemain au tronc de l'église réservé aux
pauvres des missions africaines.
Cet éloignement des jeunes enfants permettait aux parents
de dresser et d'orner le sapin, de disposer les cadeaux sous ses branches,
d'allumer les bougies afin que tout fût prêt lorsque nous
rentrions tout excités.
Ah! la bonne odeur de bougies, de sapin, de pain d'épices
et des mandarines parfumées.
042 - Années heureuses sans nuages
La maison que mes parents avaient fait construire à Genthod
n'était pas très grande. Composée de trois pièces,
la chambre de mes parents, la chambre-salle-à-manger-salon
(des jours de fête) dont le canapé me servait de lit,
la cuisine où couchait la bonne*, une salle de bains-WC. Très
vite, une véranda ouverte au soleil du Sud vint agrandir la
demeure et la rendit moins austère. Des arbres fruitiers en
espalier couvraient la façade et en dissimulèrent le
crépi gris nous offrant en été les divins abricots qui mûrissaient
au soleil de juillet et les pêches juteuses et parfumées
de la façade Ouest, que l'on dégustait en août.
* Oui, en ces temps rudes mais heureux, même les gens modestes
avaient des domestiques nourries, mal logées, payées
dix francs par mois. La preuve, la famille Benz qui hébergeait
pour la servir quelque pauvre fille de Suisse allemande acceptant
de venir vivre avec elle, couchait sur la banquette de la cusisine.
Ces jeunes filles "au pair" avaient pour seule richesse une vieille
valise en carton bouilli où elle serraient leurs affaires personnelles
! Aujourd'hui, une telle situation paraîtrait incroyable.
044 - Le jardin
Mon père, excellent jardinier, était passé
maître dant l'art de la greffe. Nous avions des rosiers magnifiques
obtenus à partir de simples boutures d'églantiers sauvages
savamment greffés. Un jeune cerisier fut l'objet d'une expérience
réussie. Mon père incisa ses branches et y plaça
des greffons provenant de quatre cerisiers de variétés différentes.
Au bout de deux ans, l'arbre nous régala de cerises noires,
de marmottes, de reverchon, de bigarreaux Napoléon. Mon père
cultivait aussi diverses variétés de pommes de terre, et
de salades : pommées, romaines, des laitues, de la chicorée
amère, de la trévise rouge, des scaroles. Inventif, il avait mis au point dans sa couche une délicieuse laitue naine "cousine" de l'endive, en nouant de raphia le c&156;ur de la salade qu'il recouvrait de feuilles mortes, les maintenant ainsi jaunes et tendres !
Pareilles à celles que l'on retrouve de nos jours sur nos marchés parisiens en provenance d'Espagne, sous le nom de "sucrines".
Jamais nous n'achetions de légumes. Maman faisait des conserves
de fruits et de tous les légumes du jardin, des confitures. Au grenier, on séchait
les haricots, les champignons, le tilleul, les prunes, les abricots
et les pommes en fines lamelles. Les pommes et les poires cueillies avec soin étaient
précieusement conservées à la cave sur des clayons et mûrissaient
lentement.
A l'époque, on veillait à ce que les eaux usées
ne soient pas corrompues par des produits chimiques. La fosse qui
les recueillait, au pied de la maison, était vidée tous
les mois et servait d'engrais de jardin.
Une fois l'an, au début de l'hiver, M. Stalder, le fermier
voisin, apportait avec son cheval un tombereau de fumier de son écurie
qui servait d'engrais de base.
046 - Travaux d'enfants
L'automne, les enfants du village ratissaient dans les rues et les
terrains communaux les feuilles mortes, qui, ramenées dans
de vastes serpillières cousues faisaient le bon terreau. Une
corvée dont j'avais d'ailleurs grande honte, c'était
d'aller recueillir les crottes de cheval sur les routes avoisinantes
pour en garnir le pied des rosiers.
Le ramassage des glands et des marrons par contre était un
plaisir, car nous touchions cinq centimes pour un kilo de marrons
et dix centimes par kilo de glands (non véreux).
Les corvées étaient acceptées sans rechigner.
La plus terrible c'était le désherbage des allées
et le passage du block sur les parquets fraîchement encaustiqués.
Les autres travaux entraient dans le domaine des menus plaisirs.
Peut-être est-ce pour cela que je déteste toujours
autant les parquets cirés et les allées recouvertes
de gravier.
L'hiver, avec Hansi attelé à un chariot à grosses
roues cerclées de fer, nous allions avec mon père recueillir
du bois mort dans les forêts bordant la Versoix.
Je sens ancore cette bonne odeur de mousse, de bois pourrissant,
de végétation en décomposition... Avec ma mère,
nous allions cueillir des fleurs et des plantes médicinales.
Tilleul, camomille, bourgeons de sapin, plantain, fleurs de coquelicot,
bleuets, fleurs et racines de chicorée.
A la fin de l'été on récoltait fruits et légumes
pour les sécher. Les haricots verts étaient suspendus
à des fils de lin dans le grenier, les quartiers de pommes
et d'abricots séchaient sur des claies d'osier. C'était
aussi le temps des confitures et des conserves en bocaux.
L'économie ménagère était stricte.
A la fin de l'hiver et à la fin de l'été on
ouvrait la fosse d'aisance qui recueillait les eaux ménagères
et les déjections intimes.
Evidemment, il n'était pas question de polluer en amont cet
engrais naturel. La vaisselle était faite à l'eau chaude
et au savon liquide naturel. La lessive au savon de Marseille et aux cendres
de fougères ramassées et brûlées en forêt.
Et lorsque le contenu de la fosse était mûr, lorsque
des senteurs fortes venaient perturber notre odorat, mon père
m'appelait pour l'assister. Il soulevait le lourd couvercle de béton
et, à l'aide d'un pot de fer serti au bout d'un long manche
de bois, il puisait le lisier humain que nous allions répandre
sur la terre retournée des plates-bandes du jardin.
Avec un tombereau de fumier venu de la ferme des Stadler, c'étaient
les seuls engrais autorisés.
Pour éviter les limaces, les plates-bandes étaient
entourées d'un réseau serré de boîtes de
conserve remplies d'eau, et de méta écrasé. On traitait les arbres et la vigne selon les préceptes et les recettes naturelles pré:conisés par Werner Zimmermann, dont les ouvrages de vulgarisation se trouvaient dans toutes les bibliothèques. On
sulfatait la vigne et certains arbres fruitiers avec de très grandes pré,cautions. Bêcher la terre,
sarcler, désherber les plates-bandes tout cela faisait partie
des plaisirs. Seuls le passage du block et le désherbage des
allées étaient, je l'ai dit, de désagréables corvées.
048 - Amour de la nature
Dès mon plus jeune âge j'aimais grimper aux arbres, escalader les rochers et
naviguer sur l'eau. Le moindre ruisseau, le plus petit étang
m'était bonheur. Mon arbre préféré a toujours
été le chêne. Mon chêne qui, grimpé
trop haut, fut un beau jour décapité. J'en ai pleuré
de douleur et de rage. Plus tard, j'écoutai mille fois la chanson
de Brassens Auprès de mon chêne, je vivais heureux...
En promenade, je gagnais le sommet des arbres et des collines
pour voir au loin, ce qu'il y avait au-delà! A la montagne,
une randonnée à flanc de coteaux ne me suffisait pas.
Il fallait atteindre le col, me hisser au sommet le plus proche.
Ce n'était pas pour dominer le paysage, mais j'avais le culte
du "point de vue". J'ai gardé longtemps cette passion, comme
celle, un peu idiote, de toujours être le premier, en tout,
partout, même si pour conserver la préséance,
il fallait tricher un peu !
050 - Maman
Souvenirs encore. Parfois, à l'heure de la sieste, ma mère
m'accordait une place auprès d'elle dans le grand lit conjugal.
Moi, je me frottais contre elle, la caressais, l'embrassais dans le
cou, lui disant que lorsque je serai grand, je l'épouserais.
Rien de trouble dans ces enfantillages même si j'aimais jouer
avec ses seins. Jamais ma mère ne réagit, ni par une
claque ni par un mouvement de consentement. Elle jouait les endormies
mais je savais très bien qu'elle ne dormait pas, qu'elle faisait
semblant.
Ma mère était une femme joyeuse et dynamique, au tempérament
vif. Elle chantait toute la journée en faisant son ménage.
Aimant se parer de robes de fantaisie, de costumes de théâtre,
elle passait pour originale et exerçait une sorte de fascination
sur les hommes.
Partout, on se retournait sur elle, les ouvriers sifflaient sur
son passage, les séducteurs la fixaient, faisant les jolis
curs, mais ils abaissaient toujours leurs yeux les premiers devant les ondes
émises par sa personnalité. Pour ma part, j'avais honte de tout cela.
Maman était sensible à ces hommages. Elle aimait plaire,
répondait d'un sourire, encourageant ainsi les coureurs à
se faire plus pressants.
A plusieurs reprises, j'eus l'impression qu'il se passait quelque
chose de secret entre maman et certains de ses admirateurs. Je n'ai
jamais assisté à des rapports troubles, à des
scènes équivoques. Mais je surprenais parfois des mots
ou des bribes de phrases à double sens.
Il y eut l'épisode du "terrain". Derrière notre maison
il y avait une vaste prairie que maman souhaitait acquérir
pour agrandir notre propriété. Mais ce terrain constructible
valait assez cher. Or, ma mère l'acquit un jour, à titre
personnel, je ne sais avec quel argent.
Elle fréquentait volontiers les centres nudistes et nous
y emmenait chaque été mon père et moi, pour une
semaine de vacances. Est-ce cette perpétuelle exhibition qui
me rendit un peu prude?
En tout cas j'avais honte de ces manières voyantes, de ces
exhibitions, et mon caractère se renferma...
De mon petit lit du salon où je couchais, je voyais la vieille
armoire-bibliothèque vitrée qui abritait les livres
de mon père, de beaux livres classiques, reliés de cuir
fauve ou rouge, uvres de Gthe, Schiller, Grillparzer,
Rilke, Gottfried Keller, Richard Wagner, Hoffmansthal, Nietzsche,
etc. dont les caractères gothiques me fascinaient. Quelques
gros in quarto illustrés sur le règne animal et le règne
végétal parmi lesquels "Tausend und ein Schweizerbild",
monographie illustrée de la Suisse et un immense vieil atlas
datant de 1880 que je feuilletais avec délices.
Des edelweiss ou des trèfles à quatre feuilles séchés
servaient de marque-pages ainsi que, plus rares, des images pieuses
émanant de la tante Rosy de Schwaderloch.
Ma mère aimait les animaux, les êtres originaux, les
gourous, et la nature en général. Elle avait été
tour à tour "compagnon de route" des théosophes, des
anthroposophes, des Témoins de Jéhovah, de tout sauf
des religions officielles qui l'ennuyaient. Amie de Werner Zimmermann,
de Rudolf Steiner dont elle avait lu tous les livres, adepte de vie
saine et naturelle, méfiante devant les médecines et
les religions officielles, elle militait contre la vivisection, contre
les insecticides, contre la pollution des âmes et des villes.
Naturiste, elle fréquentait volontiers les camps français
où des adeptes se livraient au plaisir de vivre nus, tandis
que mon père m'entraînait dans une course en montagne.
Mamy entretenait une vaste correspondance à travers le monde,
avec des inconnus qui pensaient comme elle.
Conformiste, comme beaucoup d'enfants, j'avais un peu honte d'elle,
de ses attitudes, de ses envolées excessives, de son enthousiasme
tonitruant.
052 - Ma chambre
Je ne me souviens pas d'avoir eu une chambre à moi. A Genthod,
je couchais au "salon". Cette pièce où je ne me sentais
pas vraiment chez moi, où je ne pouvais guère m'isoler,
s'encombrait de lourds meubles massifs, ouvragés, à
torsades, d'un style "entre deux guerres" qui me plaisait beaucoup.
Particulièrement la bibliothèque, riche de classiques
Allemands, d'atlas et d'encyclopédies.
Les parois, ornée de miniatures, de deux beaux paysages de
montagne et du portrait à l'huile de mon père, d'un
gramophone, servait aussi de salle à manger lorsque nous recevions
des invités. Le petit lit qui faisait fonction de canapé
la journée, représentait mon seul territoire.
J'avais alors la vilaine manie de me curer le nez avec le doigt. Durant des années, j'alignai les moques
que je ramenais voluptueusement de mes narines sur la paroi tapissée
de sombre sans que nul ne me reprochât jamais cette répugnante
fantaisie. Je n'allai pas jusqu'à manger mes morves comme je
le voyais faire à de petits camarades, mais tout juste...
Notre maison n'était pas isolée. A côté
de la nôtre, il y avait celle de la famille Ramel. Les relations
entre nos deux familles étaient tendues et un grillage infranchissable
séparait les deux propriétés. Le père
Ramel battait régulièrement sa femme et lançait
des illades enflammées à ma mère. Je voyais
les filles Ramel en cachette de nos parents respectifs, surtout Lucienne,
avec qui j'allais musarder dans les bois et pêcher la truite
à la main dans la Versoix.
En retrait de la nôtre, le pavillon des Lauer abritait un
camarade de mon âge, Claude, affligé d'une maladie de
peau qui le défigurait. Le corps et le visgage même de
l'enfant se couvraient de squames qui s'infectaient parfois et le
démangeaient affreusement. Il avait interdiction de se gratter
et vivait en mitaines.
C'était pourtant un garçon intelligent, un camarade
serviable, qui souffait en silence de son handicap.
A ce propos, j'ai constaté que si les enfants se montrent
en général cruels envers les plus faibles, se moquant
facilement des tares des autres, dans le cas de Claude, cela se passait
plutôt bien et nul d'entre nous n'eût osé sourire
ou faire une allusion à son mal. Pour toute la classe, c'était
une affaire d'honneur.
054 - Amis d'enfance
Mes camarades d'alors : Éric Divorne fils du cantonnier, un
garçon rigolot. Son plaisir pour faire rire la galerie était
d'abaisser sa culotte et son caleçon sur ses chevilles et de
courir ainsi, cul nu, gloussant comme une poule, les pieds entravés,
jusqu'à ce qu'il tombe.
Alain Perrot, le beau ténébreux, gosse de riche vêtu avec raffinement
qui se changeait trois fois par jour, et sa sur la divine Ghyslaine, une élégante et hautaine cavalière. Henri Loichot, un type solide,
visage rond, mâchoire de catcheur, meilleur temps à la
course, meilleur athlète à la gym, fort en calcul, nul en discipline
et en dessin. Raymond et Philippe Delachaux, des jumeaux parfaits,
de nationalité française, pleins d'humour et très
bien élevés. Bernard et Laurent Dominicé, fils du peintre Guy Dominicé et dont la grand-mère était la riche et mythique
(nous ne l'avions jamais vue) propriétaire du château.
On disait à son propos qu'elle était "cinq fois millionnaire" !
Les frères Fatio. Dominique Audéoud, fils du pasteur,
Dominique Firmenich, fils d'un célèbre parfumeur, et
quelques autres, dont je mémorise le visage mais pas le nom.
Nous allions jouer dans la vaste propriété des Dominicé
ou au Creux-de-Genthod, l'admirable petit golfe sur le lac. Mon père
y disposait avec son ami Robert, d'une barque à rames.
Quelques filles aussi, les surs Humbert : Juliette et Françoise,
dont les parents tenaient la ferme des Dominicé, sans oublier la divine Éliane
- dont j'étais amoureux comme tous mes camarades -, sur
de Bernard et de Laurent; Ghyslaine Perrot dont le romantique visage
ovale et la longue silhouette de cavalière à cravache
nous fascinait. Nous ne l'avions jamais vue à cheval, - elle
fréquentait un club hippique très fermé - mais
chacune de ses apparitions en bob, costume de cavalière, bottes
à éperons, cravache, faisait sensation dans notre cercle
de garçons. Hélène la mystérieuse, qui
disparaissait durant des semaines, et Irène, fée souveraine
de la petite bande. Il y avait aussi Lucienne Ramel, ma voisine, avec
laquelle il m'était interdit de communiquer car nos parents
ne s'entendaient pas. Nous nous retrouvions les soirs d'hiver à
la nuit tombée pour échanger des sugus, des fruits confits
et de chastes baisers.
Vivant à la colle, mon père et ma mère n'allaient
jamais à au temple du village. Benz était de confession catholique,
Höhener protestante. Le soir, en me couchant, ma mère
me demandait de joindre mes mains et de prier le petit Jésus
de me pardonner mes fautes, me donnait un Bettmünfeli, petit
bonbon de nuit, avant de m'embrasser sur le front. A cette époque,
on ne m'obligeait pas avec suffisamment de conviction à me
laver les dents, et maman, y suppléait en me faisant manger
un quartier de pomme, affirmant que cela protégeait la dentition.
A la maison, nous parlions rarement de Dieu bien que ma mère
me fît répéter mes leçons de "l'école
du dimanche" comme on disait alors. La reprise en main avait lieu
pendant les vacances, en Suisse allemande, chez mes cousins de la
famille Benz. Là, on ne badinait pas avec la religion et la
morale. La Tante Rosy, brave femme au demeurant mais redoutable bigote,
en profitait pour m'apprendre à faire correctement le signe
de croix, à m'agenouiller à l'église, à
réciter les prières à voix haute et intelligible.
Parfois, elle m'amenait chez le curé pour qu'il m'enseignât
les rudiments du dogme catholique indispensables à tout bon
chrétien.
A Genthod, j'allais à "l'école du dimanche" de l'église
protestante calviniste. C'était, avant le prêche pour
les adultes, une demie heure de formation religieuse à l'usage
des enfants. Mes parents me donnaient cinq centimes pour la quête.
Je n'ai pas le souvenir d'avoir vu mes parents au temple ou à l'église,
même à Noël ou à Pâques, sinon, lors
de nos expéditions en Suisse allemande, dans la famille de
mon père. Très à cheval, très catholiques,
les tantes veillaient à ce que le rejeton parpaillot de ce
couple de mécréants hors-la-loi - mes parents -, fût,
le temps des vacances, initié aux prières, à
la pompe romaine et à ses dogmes, aspergé d'eau bénite
et abreuvé de prêches.
Loin de me déplaire absolument, la messe avec ses litanies
latines, les grandes orgues, ses beaux chants liturgiques graves et
magiques, ses rites extraordinaires, l'odeur de l'encens et les riches
ornements de ses églises, me semblait préférable
au culte protestant triste et ennuyeux.
Au fond de moi, je sentis pousser une foi vive, sincère et
bon enfant qui s'enracina.
058 - L'école primaire (1938-1940)
A cette époque, la commune de Genthod décida de construire
une nouvelle école, assez proche de notre maison. Une belle
et vaste école. Là, j'eus comme maître Henri Baumard,
un homme remarquable qui, en plus de son enseignement, présidait
à une émission pour enfants à Radio Genève
Le quart d'heure de l'Oncle Henri. Nous n'étions pas
peu fiers d'avoir un maître célèbre.
Je me trouvais au milieu d'un cercle d'enfants dont les parents
étaient pour la plupart plus fortunés que les miens. Mais jamais, à aucun moment,
je n'ai souffert de ma condition ou de celle de ma famille, plutôt
modeste. Les riches nous invitaient aux goûters de leurs enfants
au même titre que nous invitions tous nos camarades. Je ne me souviens pas d'avoir connu de vrais pauvres à
Genthod, en ce temps-là.
Ma petite enfance fut heureuse. Très heureuse. Un matin,
je découvris un oiseau blessé dans notre jardin. Il
avait une aile cassée. C'était une buse. Mes parents
la soignèrent, mirent une attelle à l'aile blessée
et l'oiseau se rétablit en quelques semaines.
Cette buse s'attacha à nous et nous à elle. Elle nichait dans un arbre
au-dessus du poulailler. Elle m'accompagnait chaque jour, à
la Nouvelle école, volant d'arbre en arbre et, pendant les
heures scolaires, elle semblait veiller sur moi, depuis le chêne
le plus proche de la vaste baie vitrée derrière laquelle
j'étudiais.
Au retour, elle me suivait...
Chaque matin, pour se ravitailler, elle allait pêcher dans
la Versoix, une rivière proche qui se jetait dans le lac
de Genève, à quelques kilomètres de là.
A partir d'un certain jour, elle nous ramena de petites truites,
qu'elle diposait en offrande sur les marches de l'escalier accédant
à la maison.
Elle succomba à un coup de fusil de Ramel, notre irascible
voisin, et ce fut l'un de mes gros chagrins d'enfant.
A l'approche de la guerre, dès que furent signés les
accords de Munich, le gouvernement suisse prévoyant le pire,
instaura le rationnement.
La frontière française était proche et
la France insouciante regorgeant de richesses, les Suisses habitant
près de la frontière se rendaient chaque jour dans la zone
franche acheter de la farine, du sucre, de l'huile, du saindoux, du
sel de mer, des conserves et bien d'autres produits de première
nécessité, selon la quantité autorisée,
sans avoir à payer des droits de douane.
C'est ainsi que la plupart des familles prévoyantes disposèrent
de suffisamment de réserves
jusqu'à la fin de la guerre. De Genthod, Ferney-Voltaire n'était
qu'à quatre kilomètres et je m'y rendis tous les jours
jusqu'à la fermeture de la frontière.
060 - Blanche-neige
Ce fut en 1938/1939 que je découvris le cinéma. Oncle
Henri, notre prestigieux instituteur, avait réussi à
faire inviter toute la classe par le directeur du Cinéma Rialto,
près de la gare Cornavin, pour une séance matinale de
Blanche Neige et les sept nains, le célèbre film de
Walt Disney, dont tout le monde parlait.
Or, lorsque j'arrivai à la gare de Genthod, le train venait
tout juste de partir. Le chef de gare-garde barrière qui revenait
le long du quai, sa "palette" refermée à la main, me
trouvant en larmes s'inquiéta de mon chagrin et me consola.
- Ne t'inquiète pas, tu vas rattraper tes petits camarades,
tu seras même au cinéma avant eux. Et, me prenant par
la main, il alla d'abord relever les barrières, puis m'entraîna
vers la "route suisse" qui longeait la voie ferrée.
Là, me tenant fermement de la main gauche, il leva sa palette
ferroviaire, face rouge déployée, pour arrêter
la première voiture roulant en direction de Genève.
Soulevant poliment sa casquette, il expliqua l'affaire à l'automobiliste
compréhensif qui me fit aussitôt monter à côté
de lui, à bord de sa belle auto.
En dix minutes je fus rendu au Cinéma où le chauffeur
complaisant me confia au chasseur du cinéma.
Mes camarades furent tout surpris de me voir là avant eux
et je ne fus pas peu fier de leur raconter mon aventure. Quant au
film quel régal ! Quels souvenirs éblouissants. Je n'ai
jamais ressenti depuis lors autant d'émotion au cinéma.
Bien sûr, plus tard, il y eut Les enfants du Paradis, Alleluya
de King Vidor, Sourires d'une nuit d'été de Bergman, les chefs d'uvres du cinéma italien,
Le maître de musique, Tom Jones, Andreï Roublev et bien d'autres. Mais la projection de Blanche
Neige fut un événement immense dans ma vie d'enfant.
062 - La montagne
Mon père, grand montagnard, grand marcheur, randonneur infatigable,
avait pour hobby la photo et collectionnait les timbres poste.
La passion de mon père pour la montagne l'avait amené
à escalader bien des sommets des Alpes suisses en solitaire
ou en compagnie du père de Ruth. Mais il voyagea peu à
l'étranger. Il n'exauça jamais son rêve le plus
cher de voir Rome, de se retrouver, croyant anonyme dans la foule
que le pape bénissait.
Il m'emmena dans le Jura ou les Alpes, dès mon plus jeune
âge, pour de longues excursions où je marchais sagement
derrière lui, en silence, cinquante minutes durant, avec une
pose de dix minutes pour admirer le paysage, un arbre, une fleur,
avant de reprendre le chemin, au pas lent du montagnard, jusqu'au
refuge ou au sommet. Dans les années cinquante encore, il réalisait
des photos superbes avec son antique Zeiss à plaques, monté
sur un lourd trépied de bois repliable.
***
Il m'entraîna donc très jeune dans de longues excursions
pédestres, - chaussures ferrées aux pieds, bandes molletières
des chevilles aux genoux, - expéditions bien au-dessus de mon âge. Toujours
selon le rythme 50 minutes de marche silencieuse, dix minutes de
repos où l'on pouvait parler.
Ma mère ne nous accompagnait jamais dans ces randonnées
qui pouvaient durer plusieurs jours. Lever aux aurores pour voir la
majestueuse apparition du soleil, alimentation saine et frugale à
base de lait, de pain, de sardines et de fromage. Le soir, nous nous
couchons comme les poules dès la nuit tombée, enfermés
jusqu'au cou dans un sac de couchage de lin, allongés sur le
tas de foin des granges. Ou, exceptionnellement, en haute montagne,
dans les refuges du Club-alpin.
Je me souviens encore très bien de ces expéditions montagnardes d'avant guerre.
Partis de bon matin de Genthod, sac au dos, nous gagnons la frontière
toute proche et remontons vers Gex par des chemins de traverse, évitant
la grand'route. De là, nous entreprenons l'ascension du col
de la Faucille. A un moment donné mon père me montre
au bord de la chaussée, une grande vipère musardant
au soleil, puis un autre et une troisième. Il m'explique les
précautions à prendre pour éviter leurs morsures,
et comment opérer pour les occire lorsqu'elles devenaient dangereuses. Il tua l'une d'elles, la
plus grande, d'un vigoureux coup de talon de sa chaussure ferrée.
Comme je tentais de l'imiter en piétinant la plus modeste, il
me retint et me dit que dans la nature tout animal et toute plante
ont leur place. Nous pouvons prendre ce qui nous est nécessaire mais rien de
plus. L'homme comme le plus modeste insecte ne sont que de passage
sur cette terre et chacun d'eux a le droit de vivre.
- Mais ces sales moustiques qui nous piquent, ces taons qui nous
harcèlent, les vilaines guêpes et les méchants
frelons ?
- Ils font partie de notre monde au même titre que nous-mêmes.
La nature est ainsi faite que pour survivre une créature doit
se nourrir de la substance des autres... Tu vois, cette vipère
par exemple elle mange des souris et des mulots en surnombre régulant
ainsi ces espèces qui sans elle se multiplieraient au détriment
de la végétation. La vipère sert à son
tour de nourriture à des rapaces et à la fouine... C'est
pourquoi, l'homme ne devrait jamais détruire sans retour une
autre espèce. Il doit arbitrer la nature. Prélever pour
ses besoins le nécessaire à sa vie, mais pas au-delà
(Tout cela expliqué en Schwizerdütch).
Arrivé au col, contemplant le paysage magnifique qui déroule
son fastueux panorama devant nous, je suis le jouet d'une curieuse illusion
d'optique. En effet, le lac Léman paraît debout, comme
un mur d'argent dressé à la verticale, et non allongé
dans son écrin de montagnes et de verdure.
Nous faisons halte pour la nuit dans un alpage d'été
où les bergers nous offrent le gîte et le couvert. Lait
caillé, fromage frais et une paillasse dans un coin de la bergerie.