100 - Genthod (1939 - 1941)
Je me souviens, c'était en
début d'après midi. Je désherbais sous le soleil,
à la raclette - une corvée abhorrée - l'allée
de notre propriété, depuis le portail métallique jusqu'à
la maison.
Soudain, j'entends, au loin, un
bruit insolite des coups sourds qui ébranlaient l'air en provenance
du nord, c'est-à-dire de la France distante, à vol d'oiseau,
de moins de cinq kilomètres. Je me précipitai vers la maison
où mes parents faisaient la sieste, et criai Maman! Maman! les Allemands
arrivent.
En fait, ils arrivaient, mais, la
bataille dut être courte, car le bruit du canon cessa vite et ce
fut à la TSF et dans le journal du lendemain que nous apprîmes
que les Allemands avaient occupé, sans trop de résistance,
le département de l'Ain et, sans respecter la "zônette" le
territoire-tampon autour de Genève, accordé par le Congrès
de Vienne.
Sur le vieil atlas de mon père,
je me mis à tracer, en secret, au crayon les progrès des
armées, effaçant chaque jour, à l'écoute des nouvelles,
la ligne atteinte à la gomme.
Personnellement, mon cur battait
pour la France, et les alliés. Mes parents, autant mon père
que ma mère, admiraient l'ordre, l'énergie allemande et Hitler.
Je me souviens que ma mère me dit un jour, lorsque je lui faisais
part de mes préférences pour les victimes de ce conflit dont
je ne connaissais évidemment ni les horreurs, ni même les
privations physiques:
- Voyons Bubi (diminutif alémanique
de Büebli, petit garçon), Hitler ne peut être un mauvais
homme, il aime Wagner et il aime les chiens. (Le berger allemand d'Adolf
était célèbre)
102 - La séparation
Ma mère qu'à cette
époque j'aimais et admirais davantage que mon père, était
une grande amoureuse. Portée sur la chose, elle se donnait pour
le plaisir à M. le maire, mais aussi, j'en suis certain à
quelques autres galants qui tournaient autour d'elle qui lui faisaient
de somptueux cadeaux.
Depuis quelques mois, peut-être
des années, les disputes familiales allaient en s'aggravant. Les
scènes de ménage devinrent quotidiennes. On en vint aux coups.
Ma mère accusait mon père
de lui avoir "volé" sa jeunesse - ils avaient vingt-huit ans d'écart.
Mon père lui reprochait ses attitudes d'allumeuse et probablement
ses coucheries. Bref, cela n'allait plus guère dans le couple. Les
disputes étaient infernales et profitaient aux voisins. Le régal
des Ramel, des Vuille. J'ai retrouvé plus tard de savoureuses lettres
échangeant des insultes avec les voisins.
Ma mère, très procédurière,
avait souvent recours au juge de paix. Elle harcelait M. Wagner, le maire
de Genthod, pour qu'il intervienne en sa faveur. Mais son amant d'occasion
temporisait, se faisait tirer l'oreille. S'il devait s'immiscer dans toutes
les "crosses" (les différents) des femelles du village qu'il avait
tirées, il n'eût fait que ça.
Au début des années
quarante, la vie à Genthod devint intenable. Mes parents se disputaient,
s'invectivaient tous les jours.
Je me souviens de scènes
terribles où mes parents en venaient aux mains. J'ignorais les raisons
de ces disputes. Mais, ma mère étant une jolie femme assez
allumeuse, flattée par les hommages appuyés que les hommes
lui témoignaient, il y avait certainement de la jalousie dans l'air.
Alors, un jour, ils décidèrent
de se séparer.
Mais si mon père n'était
pas riche, il disposait de sa pension de fonctionnaire des douanes. Maman
par contre n'avait rien que son terrain. Il fut convenu que mon père
laisserait tout à ma mère, maison, économies, qu'il
s'occuperait financièrement de moi, assumant mes frais de pension.
Mais pour vivre décemment, Maman devait impérativement se
marier afin que son époux subvienne aux frais du ménage.
C'est alors que j'assistai, sans
tout à fait comprendre de quoi il s'agissait, à une amusante
chasse au mari par petites annonces.
Des dizaines de lettres de prétendants
arrivaient chaque semaine à Genthod. Mon père les épluchait
et, par discrétion les rendez-vous avaient lieu à six kilomètres
de là, généralement à Genève, au Buffet
de la gare Cornavin.
Je n'assistais évidemment
pas à ces rencontres. Mais il semble me souvenir que mon père
y allait en observateur.
A Genthod ne défilaient que
les "possibles" que je trouvais tous moches et idiots. Pas un ne trouvait
grâce à mes yeux. Évidemment, dans cete sélection,
il n'était pas question d'amour. On examinait la bête, son
environnement, ce qu'elle possédait. Mon père voulait pour
successeur un homme assis, ayant du bien, un bon travail, l'espérance
d'une retraite. Un fonctionnaire comme lui, aurait la préférence.
Entre deux présentations,
les scènes de ménage se poursuivaient.
Maman eut d'ailleurs une attaque
d'apoplexie qui lui laissa pour séquelle une légère
raideur de la main gauche, handicap qu'elle garda pour le restant de sa
vie.
Je le détestai d'emblée.
Il me le rendit bien
104 - L'adoption
L'examen de passage Il y eut une
période d'intense activité de recherche. Des inconnus venaient
travailler au jardin et dans la maison. Les prétendants à
la main de maman, recrutés par petites annonces, devaient non seulement
ne pas déplaire à ma mère, mais surtout convenir à
mon père. Le candidat devait être travailleur, avoir une bonne
place, disposer de quelques biens. Le père Benz n'allait pas laisser
sa maîtresse et son fils au premier joli cur venu. Il fallait
montrer patte blanche. Il y avait examen de passage.
Mes parents, je l'ai dit étaient
des gens simples. L'épreuve consistait à voir si le soupirant
avait des compétences, un savoir-faire pratique, bref qu'il savait
bétonner, maçonner, jardiner, faucher, greffer, s'occuper des bêtes,
tuer poules et lapins, etc.
Il n'était pas question d'amour
dans ce marchandage. Durant ces quelques mois d'intense prospection, mon
père obtint d'un maçon qu'il construise une couche en béton
armé pour les jeunes plantations, exigea l'édification d'une
mini serre de la part d'un serrurier. La pose d'un grillage galvanisé
autour du grand terrain acheté par ma mère derrière
la maison fut l'affaire d'un artisan ayant perdu une main dans les mâchoires
d'une malaxeuse.
Il y eut encore d'autres épreuves
le test d'endurance lors d'une randonnée dans la montagne auquel
mon père tenait beaucoup.
Celui qui emporta l'affaire était
un veuf sans enfant, le sieur Schmutz, prénom Émil, comme
mon père. Un homme maigre, triste, au visage anguleux, au nez en
bec d'aigle, que je n'ai jamais vu rire ou sourire. Inconsolable depuis
la mort de sa femme disparue sans lui laisser d'enfant, mais qu'il avait
tendrement aimée, ce n'était pas un homme heureux. Il ne
vivait que pour son travail.
Il était monteur-électricien
aux Ateliers des Charmilles, spécialisé dans les turbines
électriques. Il ne buvait pas, ne fumait pas, allait rarement voir
les copains, ne découchait jamais.
Je le détestai d'emblée.
Il me le rendit bien
108 - Je découvre
la haine
Il se passa alors un événement
anodin pour les autres mais tragique pour moi, qui laissa des séquelles
dans mon caractère et me perturba profondément.
Monsieur Schmutz épousa ma
mère civilement et, m'adopta légalement le 11 novembre 1941,
à la chambre des tutelles de Genève. J'allais sur mes dix
ans.
Après m'être appelé
tour à tour Höhener, Benz, me voilà Schmutz, un patronyme
que j'exécrais d'emblée autant que celui qui m'en pourvut.
Je me souviens parfaitement de cette matinée brumeuse où,
dans un bâtiment froid, hautain, sinistre de la vieille ville, je
devins le plus légalement du monde le fils de cet homme que spontanément
je haïssais.
Cela se passa en présence
de ma mère et d'un juge pour enfants. Je me souviens aussi comment,
avant cette comparution, on me fit la leçon de bien répondre "oui"
à toutes les questions du juge telles que: oui j'aimais M. Schmutz,
oui il s'occupait bien de moi, oui j'étais content de devenir son
fils, oui... oui... oui... Alors, qu'au plus profond de moi, tout refusait
cette filiation. J'ai par contre, complètement oublié les
questions auxquelles dut répondre le père Schmutz.
A partir de ce jour, je me repliai
sur moi-même et devins nerveux, insolent, d'un caractère infernal.
Je me mis à répondre mal à ma mère, je refusai
toute corvée, je lacérais, détruisais, massacrais
tout ce qui me tombait sous la main.
A l'école, jusque là
bon élève, je négligeai mes devoirs et me retrouvai
parmi les cancres.
Très vite il fut décidé
que j'irais en pension. Loin de chez nous. Loin de mon chêne, de
mes copains, de mon âne, de mes chèvres. Les seuls êtres
que j'aimais et qui m'aimaient. Je n'en souffris pas vraiment. Je n'eus
pas une larme. Cela fut un soulagement pour moi, pas un arrachement.
M. Benz choisit un home d'enfants
à Rougement, canton de Vaud dans le "Pays d'En haut", tenue par
les surs Gangloff. Une pension sympa, agréable et fort bien tenue.
D'emblée, j'aimai cette nouvelle vie à la montagne, dans
une région magnifique, au milieu de camarades garçons et filles
de toutes origines issus de familles en difficultés
109 -
Ma hantise
Ma seule hantise
depuis mon adoption jusqu'à l'âge de seize ans: je pissais
au lit.
Combien de fois ai-je tenté
de dissimuler aux autres ce qui était alors considéré
comme une tare. Lorsque je me rendais compte que mon drap était
mouillé, je tentais de le sécher. Mais la tache restait.
J'allais la laver. Parfois j'étais surpris en pleine lessive. Quelle
angoisse.
Je n'étais pas le seul d'entre
mes camarades à pisser au lit. Et, entre copains de chambrées
on se racontait mille histoires à ce sujet. Mille recettes aussi,
toutes plus farfelues les unes que les autres pour nous libérer
de cette humiliation.
Une nuit, je me réveillai
en sursaut en sentant le relâchement de ma vessie et la flaque dans
laquelle je baignais. (On mettait une toile cirée sous mon drap
pour protéger le matelas). Je surpris trois camarades en train de
faire tremper mes doigts dans une cuvette d'eau froide. En me voyant réveillé,
ils filèrent se coucher en gloussant. Cette plaisanterie pouvait-elle
déclancher l'énurésie ? Ma mère qui affirmait
que jusque là j'avais été propre, essaya quelques
recettes de "bonne femme" pour enrayer cette pissomania.
On me fit avaler mille potions,
allant du lait de sauge au miel (délicieux), au citron pressé
chaud. On me fit également voir par une guérisseuse qui semblait
prendre plaisir à tripoter mes bijoux de famille sous prétexte
de me magnétiser les parties
115 - Pension des surs Gangloff (1941)
Après le mariage
de ma mère avec le sieur Schmutz, veuf thurgovien naturalisé
genevois, technicien chez Pic Pic, monteur de turbines aux Atelier des
Charmilles, que je détestais sans retour, il fut décidé
en famille, sans me demander mon avis, que pour mon bien, j'irais en pension.
Mon père naturel, Émil Benz, assumant les frais de ma pension
et les Schmutz s'occupant de moi durant les vacances. Pour moi, pour ma
mère et pour l'abominable intrus, le mécanicien Schmutz,
que j'abhorrais de toute mon âme et qui me le rendait bien, ce devait
être un soulagement.
D'ailleurs, Rose-Marie, une demie-sur,
naquit entre temps. (Avant de mourir, ma mère me confia que Rose-Marie
était ma véritable sur, fille d'Émil Benz et
non du père Schmutz qui, ne pouvant avoir d'enfant, l'avait épousée
enceinte). Drôle d'imbroglio.
La pension des surs Gangloff,
était assez éloignée pour que je ne rentre pas au
foyer en fin de semaine, perturber la famille.
Je trouvais le même avantage
que mon beau-père à cet éloignement. Je redoutais
chaque dimanche de les voir débarquer à Rougement à
bord de leur vieille étroite et vilaine Morris haute sur patte (un
véhicule datant de la fin des années 20, rafistolé
et repeint. Depuis leur mariage, j'éprouvais un inexplicable sentiment
de malaise en présence de ma mère et de mon beau-père.
L'impression de Schiefheit. De vie gâchée, faussée..
120 - Rougemont
Le home d'enfants des surs Gangloff. Dans mon souvenir
je le vois installé dans un grand chalet à la lisière
d'un élégant village, aux fenêtres fleuries, dans le
Pays d'En-Haut à la frontière du canton de Berne. Un petit
train de montagne tout bleu, reliait depuis Montreux les bords du Lac Léman
à l'Oberland Bernois, le MOB.
Nous n'allions pas à l'école
du village. L'enseignement nous était dispensé par deux surs
institutrices, les surs Gangloff. La pension était mixte et
comptait principalement des enfants de parents séparés. Quelques
jeunes Allemands et Anglais aussi, que leurs parents désiraient
mettre à l'abri d'un pays neutre.
Les surs Gangloff, étaient
de gaies et joviales vieilles filles émigrées de Russie après
la révolution, anciennes préceptrices des enfants de nobles
familles de la cour des Tzars. Pédagogues de premier ordre, douces
et patientes, mais également enthousiastes, elles parvenaient à
nous passionner dans toutes les matières même les plus ingrates.
Jamais leurs leçons ne furent ennuyeuses
et je leur dois ma passion des études. L'enseignement se faisait
dans le vaste salon du chalet plein de tableaux, de photos et de souvenirs
de Russie. Nous étions assis sur des chaises de velours de style
Louis-Philippe et nos pupitres étaient d'élégants
lutrins.
Deux fois par semaine, un professeur
de musique venait nous enseigner le solfège, le piano et le chant,
un professeur de dessin d'origine italienne, nous apprit à tenir
un crayon, à manier les pastels et à peindre à l'aquarelle.
Je fis ainsi un an de piano. Peu doué pour la musique, j'eus droit
à des cours particuliers de dessin où je me montrai plus
habile. Le professeur me permit de réaliser une copie d'après
un tableau italien d'Uccello, que je signai Emilio da Sadora, traduction
libre de mon nom adoptif.
A la pension Gangloff, la matinée
était réservée à l'étude des matières
du programme et l'après-midi à skier, à effectuer
quelques travaux ménagers tels que scier le bois, débarrasser
le jardin de ses mauvaises herbes, éplucher les légumes,
faire de la glace avec la sorbetière, passer le block sur les parquets
cirés par la domestique (seule corvée me laissant de mauvais
souvenirs si bien, qu'aujourd'hui encore, je n'aime pas trop les parquets).
A cette époque les parquets
non traités devaient chaque semaine être frottés, puis
enduits à la cire avant d'être lustrés pendant des
heures sous le va-et-vient d'un block, lourd instrument ménager.
A la pension, mon meilleur ami était
Dominique Firmenich, un camarade de Genthod. Sa mère, une femme
extraordinaire, venait souvent lui rendre visite. Je la lui enviais. Voilà
la mère que j'eusse aimée pour moi.
Autant je craignais l'apparition
un peu voyante de la mienne, autant Mme Firmenich était douce, vêtue
avec élégance et discrétion, agréable et aimante
envers tous les camarades de son fils.
Au fond, je me sentis très
heureux dans ce milieu aisé, cultivé, cosmopolite
122 - Gstaad et le Hornberg
L'hiver, tout le pensionnat se rendait parfois par le train,
à la patinoire de Gstaad ou à Saanenmöser pour une journée
de ski. C'étaient-là des stations renommées et pour nous le paradis!
De riches étrangers fréquentaient
la patinoire de Gstaad dont une partie était réservée
aux adeptes du curling. C'est là que je vis la première fois l'Aga-Khan*,
un des hommes les plus riches du monde, qui, s'adonnait à ce sport
alors peu connu. Il s'agissait de lancer une sorte de fer à repasser
rond le plus loin possible sur la glace tandis que des gamins à
genoux époussetaient vigoureusement le miroir gelé devant
l'engin à l'aide de petits balais de paille.
* Plus tard, à Genève, je reverrai l'Aga Khan qui m'embauchera comme caddie, le jeudi et le dimanche, pour l'accompagner lors de ses parties de golf.
A Saanenmöser,
situé un plus haut que Gstaad sur la ligne du M.O.B. (Montreux-Oberland
Bernois), existait depuis quelques années l'un des tout premiers
"tire-fesses"du monde, un luxueux traîneau qu'un câble tractait
jusqu'au sommet du Hornberg.
Quel bonheur, quelles émotions
intenses avons-nous éprouvées, lorque nous accédions
au privilège alors réservé aux gens riches d'emprunter
cette merveilleuse luge sculptée qui nous emmenait à près
de trois mille mètres. Peinte en rouge et or, avec un extraordinaire
coffre à bagages et à skis capitonné, ce magnifique
objet d'art nous promenait silencieusement dans un paysage de rêve.
Lorsqu'il faisait très froid, on glissait sur nos genoux des couvertures
de fourrure qui nous rappelaient les illustrations de Michel Strogoff.
Au sommet nous attendait un panorama magnifique, avec, au Sud, la vision
féerique de la chaîne des Alpes.
A cette époque, j'avais de
lourds skis en hickori appartenant à ma mère, avec, comme
tous mes camarades, une antique fixation de cuir sertie de métal
qui épousait la semelle rainurée de nos chaussures.
Ces skis nous permettaient de dévaler
les pentes dans la neige poudreuse en usant de la souple et élégante
flexion du stenmark. Lorsque nous disposions d'une véritable piste
de neige battue - elles étaient plutôt rares à cette
époque -, nous éprouvions la jouissance de la vitesse et
de l'ivresse du stem-christiania aux virages serrés.
Le ski d'alors n'avait rien à
voir avec le ski d'aujourd'hui. En petite montagne vaudoise il n'était
pas rare de voir de jeunes paysans farouches dévaler les pentes
ou les chemins verglacés sur des douves de tonneau.
Un jour que je ne pouvais suivre
mes camarades, faute de moyens - une excursion au Hornberg coûtait
cher - ce fut Mme Firmenich qui régla discrètement les frais
pour moi, disant aux surs Gangloff que son fils refusait de partir
sans son ami.
A Rougemont, existait une piste
de saut avec un tremplin qui permettait aux petits casse-cous que nous
étions de nous exercer au saut. Oh! bien sûr, nos envolées
n'allaient ni bien haut ni très loin. Mais nous parvenions à
bondir à vingt-cinq-trente mètres, non sans tomber, mais
sans jamais nous rompre le cou.
En ce temps-là les accidents
étaient rares. Je me souviens de mon étonnement lorsque je
vois un jour, dans la montagne, un skieur accidenté installé
sur un traîneau de fortune confectionné par ses deux skis
reliés par les sangles de la fixation et qui fut ainsi transporté
vers la vallée à l'aide de bâtons dirigés par
le skieur de tête et maintenu et freiné par le second skieur
placé derrière lui.
Je ne connus qu'un accident de ski,
lorsque perdant l'équilibre mon front heurta le tronc d'un sapin,
m'ouvrant l'arcade sourcillère et entraînant deux points de
suture.
Le ski que nous pratiquions alors n'avait
rien à voir avec le ski de piste des stations de sports d'hiver d'aujourd'hui. Lors d'une excursion nous ne
recherchions pas la performance, la rapidité mais le plaisir de nous trouver libres
d'évoluer dans une nature féerique, de fendre une neige poudreuse étincelante
que seules traversaient les traces d'animaux ou les empreintes d'oiseaux
124 - Château d'Oex
Par une nuit de printemps, notre chalet brûla
pour une cause qui resta semble-t-il inconnue. Je ne me souviens pas d'avoir
été traumatisé par cet accident. Bien au contraire.
C'était pour nous un peu la fête. Un feu de joie. Il n'y eut
pas de victimes. Nous avons passé deux ou trois jours à l'hôtel,
puis les surs Gangloff louèrent un autre chalet, à
Château-d'Oex, chef lieu du Pays d'En haut.
Sorella von Le Bret,
fille d'un colonel allemand originaire de Darmstadt et Marie-José,
une Lausannoise aux cheveux courts et raides que nous appelions Crin-Crin
devinrent mes bonnes amies.
L'amitié qui nous liait Sorella
et moi ne nous empêchait pas de nous crêper le chignon. Une
singulière aventure resserra nos liens un jour que, le souffle tiède
du "Föhn", ce "fiu" helvétique, nous poussa à une folle
escapade. Le vaste chalet du pensionnat était adossé à
une haute montagne qui bordait la vallée au Nord. Derrière,
c'était un autre canton: Fribourg. Sur un coup de tête, pour
voir ce qu'il y avait "derrière la colline", j'entraînai Sorella
à en faire l'escalade. Nous disposions juste de quelques heures,
après déjeuner, pour tenter l'aventure. Aussi, n'est-ce pas
à un rythme raisonnable que nous entrprîmes notre randonnée,
mais en grimpant tout droit vers le sommet, ignorant les sentiers en lacets
qui y conduisaient.
Ahanant, le cur battant, à
quatre pattes lorsque la pente devint trop rude, nous raccrochant aux arbustes,
nous atteignîmes haletants l'échancrure entre deux crêtes
d'où nous aperçûmes avec bonheur et fierté, la ravissante
vallée de Gruyères. Nous ne restâmes pas longtemps
dans cette contemplation. A peine avions-nous récupéré
notre souffle, que nous dévalions la pente du retour comme des fous,
en redoutant par avance le châtiment qui nous attendait au retour.
En arrivant sur le terrain de la
pension par le petit bois derrière le bâtiment, tout semblait
paisible. Nous étions crottés, les vêtements déchirés,
les mains et les genoux en sang.
Eh bien, personne ne s'était
aperçu ni inquiété de notre absence. Sorella et moi pûmes
nous glisser chacun dans notre chambre, nous laver, changer nos vêtements
et nos chaussures dans la plus parfaite impunité.
Au repas du soir, après le
bénédicité, assis l'un en face de l'autre, nous échangeâmes
un regard qui refléta la jubilation intense qui nous éprouvions
au souvenir de la secrète victoire que nous venions de remporter
125 - L'Alpage
Nous allions souvent en excursion
en montagne. Le printemps, à la fonte des neiges, le paysage était
féerique. Des fleurs partout, de toutes les couleurs, de la timide
et frêle soldanelle à la gaie et solennelle gentiane bleue.
L'une de mes destinations préférées était l'Alpage,
au pied de la dent de Ruth, où les bergers nous accueillaient avec
gentillesse et une hospitalité sans faille.
Ils faisaient leur beurre à
la baratte, préparaient le fromage de Gruyère dans de grandes
cuves de cuivre chauffées au feu de bois, nourrissaient les jeunes
veaux de l'année avec le petit lait et nous offraient de la crème
fraîche au goût inimitable dans les "assiettes" creusées
dans l'épaisse table de mélèze de la pièce
commune que l'on essuyait simplement avec des feuilles ou un torchon.
Ils recueillaient aussi quelques
plantes médicinales, entre autres la camomille, la gentiane et l'arnica,
distillaient les racines de gentiane jaune dans un alambic rudimentaire.
J'aimais beaucoup cet alpage, les bergers et la vie libre qu'ils y menaient.
Ce souvenir fit qu'une fois à
Genthod, vers la fin de la guerre, lorsque le rationnement en beurre se
fit plus serré, je proposai à maman d'aller à l'alpage
à bicyclette, en chercher. Je ne doutais de rien au moins deux-cent
cinquante kilomètres aller-retour. Je partis de bon matin, mis environ
7 heures pour parvenir à mon ancienne pension où, reçu avec
chaleur je passai la nuit.
Le lendemain matin, j'y laissai
ma bicyclette, pour monter à pied vers l'alpage. En deux ans, rien
n'avait changé. Les mêmes bergers étaient toujours
là et me reconnurent. Ils me firent manger de la viande boucanée,
de l'excellent fromage et de la divine crème fraîche épaisse
et onctueuse. Je passai la nuit dans la pièce commune où
je dormis comme une marmotte.
Le lendemain, ils confectionnèrent
pour moi plusieurs kilos à la baratte. Ils emballèrent la
motte dans une épaisse carapace d'herbes et de feuilles de gentiane
pour le maintenir au frais. Quand je voulus payer, ils refusèrent
absolument et me donnèrent même une jolie silhouette figurant
une "montée à l'alpage", finement découpée
aux ciseaux dans des feuilles de papier noir. Deux heures pour regagner
la vallée et reprendre mon vélo six heures de route de retour
(il y avait beaucoup de descentes), et me voilà à Genthod
avec ma cargaison de beurre qui, malgré le soleil, n'avait pas fondu
dans son emballage de feuilles
126 - Baptême et communion
Mes parents, père
catholique, mère protestante, vivant aux yeux de l'Église
en état de péché, n'avaient pas jugé utile
de me faire baptiser à ma naissance.
À l'époque, en Suisse,
le baptême avait une grande importance. On demandait souvent le certificat
de baptême pour l'inscription à l'école par exemple.
D'ailleurs, les papiers de l'époque portaient encore la mention
de la religion. A cheval entre deux religions, la catholique de mon père Benz et la réformé de ma mère, j'avais souvent honte, et je mentais...
Afin de participer avec les camarades
de mon âge à la confirmation protestante, je fus baptisé
à la jolie église de Château d'Oex au cours d'une
cérémonie privée. En me remémorant cet épisode,
je ressens encore sur ma tête la sensation de la froide aspersion
que j'éprouvai lorsque le pasteur m'ondoya en prononçant les paroles
sacrementelles.
Lors des vacances, en Suisse allemande,
chez les Knecht-Erne, on me fit bien comprendre que ni le baptême
ni la confirmation protestante n'étaient valables pour faire de
moi un bon chrétien.
Je fus donc traîné
chez un curé de choc qui me baptisa selon les règles de l'Église
catholique apostolique et romaine, puis, après quelques séances d'un bref endoctrinement
catéchistique auquel je ne compris pas grand chose, m'admit à
une communion privée.
Ici aussi, la religion comme la
famille, le double baptême comme mon changement de nom, imprimèrent
en moi un sentiment de malaise diffus je n'étais pas comme les autres,
nulle part je n'étais à ma place... Un sentiment que j'éprouve
parfois aujourd'hui encore...
Je lisais beaucoup, j'adorais les
romans d'aventures, la poésie... Un de mes auteurs préférés
était Gustave Aymard, bien oublié de nos jours
128 - J'ai honte de ma mère
Enfant j'éprouvais souvent de petites hontes
qui aujourd'hui feraient bien sourire.
D'abord la situation familiale d'enfant
non reconnu, des parents vivant "à la colle".
Ensuite l'originalité souvent
provocatrice de ma mère. En toutes choses elle avait horreur de
faire comme les autres. Elle revêtait des pantalons noirs, (des fuseaux
fabriqués par elle-même dans des pantalons de ski qu'elle
retaillait à son goût avec un élastique sous la plante
des pieds, comme aujourd'hui) à une époque où cela
faisait mauvais genre pour une femme de porter le pantalon.
Lorsqu'elle annonçait sa venue à
la pension, une peur panique s'emparait de moi. A chaque fois je me demandai
ce qu'elle allait encore inventer, dans quelle tenue loufoque elle allait
encore apparaître. Une de ses tenues préférées
consistait à revêtir une sorte de longue et ample chemise
vaporeuse à la Isadora Duncan, (qui pour moi ressemblait à
une chemise de nuit), avec un bandeau dans les cheveux et une longue écharpe
de soie autour du cou. Imaginez l'impression qu'elle pouvait faire sur
des garçons habitués à des tenues maternelles plus conventionnelles.
Le plus étrange pour moi
était le rayonnement dont elle jouissait. Ma mère plaisait
énormément. Il émanait d'elle une sorte de fluide,
quasi magnétique, qui fascinait et subjuguait à la fois.
Les hommes étaient à
ses pieds, fous d'elle. Et elle aimait ça. Quand elle marchait dans la
rue, les hommes et les femmes se retournaient. Une traînée
de regards la suivaient.
Je ne pense pas qu'elle se rendait
compte du malaise que m'inspirait son comportement. Elle possédait
un égo puissant. Elle était sûre d'elle en toutes circonstances
et se moquait du qu'en dira-t-on.
Elle m'affubla un jour de luxueuses
chaussures italiennes, bicolores, tape-à-l'il, très
pointues, qu'elle trouvait belles et dont j'avais terriblement honte.
D'ailleurs à leur vue, mes
petits camarades me surnommèrent "Spitzig" (pointu).
Elle m'acheta également une
pélerine, une belle pélerine de loden, vaste, souple, douce
au toucher mais que je détestais car j'étais seul à
porter une pélerine. Après deux ans d'usage, comme elle devenait
trop petite, elle donna ma pélerine à l'Armée du Salut
et m'offrit un manteau, un vrai manteau, mais elle en choisit la couleur
et le motif d'affreux chevrons marrons, à la mode anglaise. Horreur.
Pour le rendre hors de circuit,
je fis un accroc volontaire, à des fils de fer barbelés.
Ainsi déchiré, j'espérais bien en être débarrassé
à jamais. Mais, ô désespoir, ma mère le porta
à "stopper" au Bon Génie, où elle l'avait achté,
et la balafre disparut comme par enchantement. (Voilà aussi une
coutume perdue on ne jetait pas un vêtement déchiré,
on le raccomodait comme on reprisait une chaussette trouée.
Un pull troué remaillé.
Même les cadeaux de mes parents me faisaient
honte. Mon père Benz qui travaillait dans les fermes m'envoyait
d'Argovie de grands paniers de douze kilos de succulentes cerises noires de Bâle,
les meilleures. J'en avais honte... comme Heidi du fromage que son grand-père
lui donnait lorsqu'elle allait en ville...
Honte aussi, de ce pantalon de golf
que ma mère m'avait acheté.
En fait, nous possédions
peu de vêtements. J'avais une pélerine, un hanorak et en tout
et pour tout trois pantalons. Le premier allait avec le "costume du dimanche",
le second était prévu pour l'hiver, le troisième était
un pantalon de golf qui plaisait beaucoup à ma mère et dont
j'avais honte. Or, ce "golf" enthousiasma mes camarades qui exigèrent
de leur mère d'en obtenir un semblable. Un seul magasin de sports
de Genève en vendait. Hoffstetter Sports. C'est bien la première
fois et la dernière fois de ma vie que j'allais lancer une mode
vestimentaire
130 - Les pirates de Genthod (1943)
Chaque année, lors
des vacances, mes parents tentaient de me retenir chez eux. A Genthod,
avec mes camarades restés au village, nous avions formé une
bande armée d'arcs, de flèches, de poignards et de javelots
de bois qui cherchait querelle à ceux de Bellevue ou de Versoix.
La plupart du temps les batailles se livraient dans les bois à coups
de pierres, de flèches ou de lances de bambou.
Pour montrer que nous étions
des hommes et nous valoriser aux yeux des filles de notre bande, nous abusions
du bois fumant, dont nous confectionnions de longs cigares au goût
excécrable mais que nous déclarions délicieux pour nous rendre intéressants.
Les adultes mirent le holà
à ces guérillas lorsque l'un de nos camarades, atteint au
front par une pierre eut une fracture du crâne et dut subir une opération.
Une fessée à coup
de bambou, administrée individuellement à chacun de nous
par nos parents mit fin à ces équipées sauvages et
notre bande changea de jeux. Les journaux rapportant de temps à
autre les méfaits d'une bande de jeunes vaudois, appelés
les Pirates d'Ouchy, nous voulûmes imiter leurs exploits et nous
nous livrâmes désormais à l'aide d'arcs, de flèches
et de cailloux, à de superbes batailles navales sur le lac.
Ce fut le bon temps. Années
de bonheur insouciant
132 - Touche pipi, touche zizi
C'est dans les communs
des Humbert, fermiers de la Reine-Mère, que nous nous retrouvions,
après quelque expédition, pour évaluer et jouir de
notre butin. C'était aussi pour notre petite bande de garçons et
de filles l'occasion de découvrir nos corps, d'inspecter et d'exhiber
nos académies, de nous tripoter, de nous faire jouir dans la main
ou dans un mouchoir de poche, sans aller jusqu'à la pénétration.
Quels éclats de rire accueillaient
le bouquet final, le jet de sperme. Quels délices j'éprouvais,
à l'instant de la petite secousse, lorsque la sève jaillissait
sans crier gare de ma tige, polluant la main ou la joue de l'imprudent
camarade ou imprudente complice.
A noter aussi l'égalité
parfaite dans ces jeux entre filles et garçons. Rien dans notre éducation
plutôt libre ne nous mettait en garde contre la mixité.
Dans
les cantons de Genève et de Vaud les classes étaient mixtes.
Nous vivions aux côtés de nos compagnes avec naturel. Les
idylles n'étaient pas critiquées ou condamnées. La
confiance régnait. Nous n'éprouvions pas l'impression de
mal faire lorsque nous nous amusions entre garçons. Plus tard, lorsque
je fus mieux informé sur la sexualité, je fus terrorisé
à l'idée d'engrosser une fille et d'être obligé
de l'épouser
134 - La tempête sur le lac
Un jour, avec mon camarade
Éric D., nous décidons d'organiser une escapade en bateau.
Le père d'Éric possédait une solide barque de pêche
en bois, armée d'une double paire de rames. Nous allions souvent
faire des expéditions d'une journée ou deux sur le lac, emmenant
matériel de camping et matériel de pêche.
Il nous arrivait de remonter le
lac jusqu'à Coppet ou même Nyon, de traverserle Léman
jusqu'à Hermance - en provoquant les vedettes de la douane française
- le long de l'invisible frontière lacustre entre la France occupée
et la Suisse.
Ce jour-là, sans prévenir
personne, Éric et moi envisageons de "descendre" vers Genève,
d'y faire le tour de la rade. Nous savions que le courant du bout du lac
s'engouffrant dans le Rhône était dangereux pour de jeunes
rameurs inexpérimentés.
Une matinée splendide, pas
un nuage au ciel, une visibilité extraordinaire. Pas une ride sur
l'eau. On voyait au loin un mont Blanc de carte postale dans toute sa splendeur
immaculée. Pour les paysans, tous ces indices annoncent le mauvais
temps.
Nous avions emmené notre
pique-nique. A l'aller, en direction de Genève, le courant nous
portait comme le flux d'une marée.
A la traîne, nous attrappons
deux belles truites de lac et un petit brochet. Indolents sous le soleil
de plomb, les rames au repos allongées le long de la barque, nous
nous laissons dériver au fil de l'eau, admirant le panorama féerique,
les cygnes nonchalents et le jet d'eau altier dont nous approchons.
Une sorte d'ivresse nous gagnait.
Soudain, comme notre barque entrait
dans la rade entre les deux môles, nous nous rendons enfin compte
de la force du courant. En passant près du jet d'eau, le canot subit
une redoutable douche, s'emplit à moitié et faillit chavirer.
Avec le courant qui s'accélérait, Eric et moi fûmes
pris de panique.
Tandis que j'écopais comme
un fou, mon compagnon se mit à la rame. Mais il avait beau s'arque-bouter,
il arrivait à peine à empêcher le bateau de culer vers
la vanne du pont de la Machine. Je vins à la rescousse et agrippai
la seconde paire de rames.
Au lieu de gagner les eaux plus
calmes de la rive des Pâquis ou des Eaux-Vives, nous nous entêtons
à vouloir remonter le courant. La crainte que les promeneurs n'alertent
la police ou l'idée de la fessée qui nous attend à
coup sûr si nos parents venaient à apprendre notre aventure.
A force de ramer comme des forcenés,
nous parvenons à nous extirper du plus fort du courant et à
gagner la rive nord du lac où les eaux plus tranquilles nous permettent
de souffler et d'assécher notre barque. Vers deux heures de l'après-midi,
sur la plage du Reposoir, le bateau tiré au sec, nous dévorons
nos sandwichs qui ont pris l'eau.
A peine avons nous terminé
notre frugal repas qu'une bourrasque de vent agita l'eau du lac jusqu'ici
aussi calme qu'un miroir. En quelques minutes, le temps changea.
- Vite,
Eric, il faut rentrer, nous en avons pour plus d'une heure.
Le ciel se couvrit de nuages noirs,
la légère bourrasque se transforma en bise et, notre canot
longea la rive sous l'effort conjugué de nos deux paires de rames.
La bise du Léman est un vent du nord-nord-est. Elle peut devenir
redoutable c'est ce que nous appelons la bise noire.
A un moment donné, - nous
avions dépassé Chambésy, - le vent se mit à
souffler en rafales et nous poussa insidieusement vers le large.
- Allez, Eric, ramons Il faut gagner
l'abri du Creux-de-Genthod au plus vite.
Les vagues se creusaient. Bien sûr,
les habitués des tempêtes maritimes se gausseront de nos petites
tempêtes lacustres, mais ceux qui connaissent nos climats et les
remous provoqués par les "bises noires" du Léman comprendront
notre situation.
Les vagues venaient par le travers
avant, et nous secouaient rudement. Les creux étaient de plus d'un
mètre et nous embarquions de l'eau. Occupés à ramer,
nous ne pouvions écoper.
Pourquoi, encore une fois, nous
sommes-nous entêtés. Nous pouvions gagner la rive proche et
tirer notre navire au sec! Mais notre fierté, la crainte de la correction,
et une certaine inconscience, nous empêchèrent de choisir
la conduite la plus raisonnable. En tout cas, à aucun moment, nous
n'avons piqué vers la rive, éloignée au plus de quelques
centaines de mètres Soudain, une vague plus forte que les autres
faillit faire chavirer notre bateau.
Alors, Eric péta les plombs.
Il lâcha les rames et, se jetant à genoux au fond du canot,
se mit à prier.
Mains jointes, manquant d'être
jeté au plancher à chaque embardée, il priait Dieu
et son ange gardien de venir à son secours.
Je le trouvais ridicule, et je le
lui dis. Ma devise à moi était: «Aide-toi, et Dieu
t'aidera» A l'époque, j'étais aussi croyant que lui,
mais ma fierté m'empêchait de me laisser aller ainsi. Je trouvais
lâche de nous en remettre à Dieu de nos déboires dûs
à notre seule témérité.
Je serrai les dents et ramai de
plus belle, jetant de temps à autre à mon ami.
- Arrête de déconner
Viens ramer, on va s'en sortir par nous-mêmes.
Autour de nous, le lac était
devenu franchement méchant. La crête des vagues écumait.
Durement secoué par le travers, la barque menaçait de se retourner
à tout moment.
Un fort coup de tonnerre précéda
le déluge. Une véritable trombe d'eau tomba du ciel. L'horizon
se boucha, la rive se brouilla.
Toujours à genoux, Eric priait.
Je ramais les dents et, les fesses serrées, furieux de l'attitude
de mon ami que je considérais comme une mauviette, un dégonflé.
Malgré mes quolibets et mes
invectives, Eric priait, le visage baigné de larmes dirigé
vers le ciel noir et menaçant, que les éclairs du bon Dieu zébraient
entre deux coups de tonnerre.
Le temps était tellement
bouché que je ne voyais pas à vingt mètres
136 - Le Signe
A un moment donné où,
doutant moi aussi de notre sort, j'aperçus un cygne volant à quelques
mètres au-dessus de nous, à peu près dans la même
direction que notre bateau.
En passant au-dessus de nos têtes,
il jeta une sorte de cri strident d'encouragement, et cette apparition
insolite me frappa comme un présage favorable. Je redoublai de vigueur
dans le maniement des rames.
Stupéfait par l'apparition
de l'oiseau, Eric murmura:
- Regarde, nous sommes sauvés
Dieu nous envoie son messager...
Je trouvai cette remarque stupide
et ne ressentais plus que du mépris pour mon ami.
Néanmoins, le vol du cygne
semblait m'indiquer le cap à suivre, et j'incurvai légèrement
la course de notre lourde embarcation dans la direction qu'il avait prise.
Peu après, la tempête
s'apaisa, le vent souffla moins fort, et il me sembla que notre barque
avançait plus vite. En fait nous nous trouvions sous le couvert de la colline
de Genthod.
La pluie cessa aussi soudain qu'elle
était apparue, et le plafond bas se leva. Bientôt, la visibilité
s'accrut et je finis par distinguer la côte.
Une demie heure plus tard nous nous
trouvions à l'abri, dans les eaux calmes du Creux-de-Genthod. Nous
étions sauvés. Eric se leva, écopa l'eau puis se remit
à la rame sans rien dire.
Sans parler, nous avons amarré
le bateau au corps mort et gagné la rive à bord du youyou.
Nous nous sommes quittés sans dire un mot. J'ai pris les deux truites
et le brochet sans partager notre pêche.
Au cours des jours suivants, nous
nous sommes évités. A la rentrée, nous ne nous sommes
pas adressés la parole.
Je sus par des amis, à qui
il avait raconté notre aventure, qu'il considérait que ses
prières avaient permis à son ange gardien de nous sauver
du naufrage et de la mort.
Pour ma part, depuis cette aventure,
je considérai mon copain comme une mauviette. Je pensais sincèrement
que j'avais seul, par ma ténacité, ramené la barque
à bon port.
Aujourd'hui, quelque cinquante ans
plus tard, je ne suis plus aussi certain que ce soit uniquement mon courage
qui nous évita la noyade.
La vie m'a appris à croire
aux signes, et, sans jeu de mots, je crois que dans cette aventure l'apparition
du cygne en fut un
138 - La vie de mon père
Depuis la séparation
de mes parents, en automne 1941, M. Benz âgé de 66 ans, ne
disposait plus d'une demeure personnelle. Sans domicile fixe, mais resté
robuste et actif, il vivait dans des fermes dont il aidait les propriétaires
contre le gîte et le couvert. Il était très apprécié
par ses hôtes qui lui écrivaient des mois à l'avance
pour lui demander s'il serait libre pour la saison des foins, la cueillette
des cerises ou les vendanges.
Un jour, mon père m'invita
à le rejoindre dans l'Oberland bernois, dans un magnifique village
fleuri, où il était l'hôte de la famille von Gunten.
La situation de la ferme surplombant le lac de Thoune était absolument
extraordinaire. 098 La Montagne Les virées solitaires en montagne,
en compagnie de mon père, furent souvent une corvée sur le
moment. Elles m'apparaissent aujourd'hui, comme d'excellents souvenirs.
Mon père aimait vraiment
la montagne, les grandes randonnées de plusieurs jours où
l'on dormait dans les granges ou à la belle étoile, les pique-niques
au bord de torrents dont l'eau était fraîche et bonne. Nous
ne parlions pas beaucoup. Le courant passait difficilement. Mon père
n'était guère expansif ou plutôt, il avait une grande
retenue de sentiments, une vraie pudeur.
L'hiver c'était le ski. Nous
logions dans des chalets du ski club ou du club alpin.
Je passai une quinzaine féerique
au-dessus d'Engelberg, dans le canton d'Unterwald, en Suisse centrale.
Quinze jours d'ascensions à
peau-de-phoque, de descentes grisantes et vertigineuses (pour l'époque)
dans la poudreuse, en "stem kristiania", au milieu des lièvres à
fourrure blanche, les bouquetins et les chamois.
Au chalet, j'étais le seul
enfant parmi des skieurs adultes et chevronnés. Je devins le chouchou
de la jeune et énergique hôtesse qui dirigeait ses randonneurs
sportifs d'une main de fer. Pour moi, c'était plutôt d'un
"gant de velours" qu'elle m'honorait lorsque, elle me demandait de l'accompagner
à la réserve.
Là, profitant d'un instant
où nous étions seuls, elle me bécotait les lèvres,
le cou, me caressait le sexe d'une main douce et frottait délicieusement
sa généreuse poitrine contre moi.
Le désir me dévorait,
elle aussi mouillait sa culotte, mais durant ces quinze jours, elle n'alla
jamais au-delà des caresses.
Ces jeux anodins suffisaient à
la belle pour prendre son pied, furtivement, dans un soupir, le rouge aux
joues et le regard aux anges
142 - L'enfant sauvage
Lors d'autres vacances,
mon père m'entraîna dans une excursion de Kandersteg à
Wengen, aux pieds de la Jungfrau. Couchant chez l'habitant, nous eûmes
un soir de halte dans une ferme perdue dans la montagne, la surprise d'apercevoir
un enfant nu vivre à quatre pattes parmi les porcs.
La famille semblait pauvre et fruste.
La ferme mal tenue. La fille de la maison horriblement traitée et
battue semblait demeurée. Nous dînâmes dehors, d'une
boîte de sardines, d'un quignon de pain et d'un morceau de fromage.
Le lendemain, dans la grange où
nous couchions, mon père me réveilla avant l'aube et nous
partîmes dans la montagne sans prendre congé de nos hôtes.
En chemin, je l'interrogeai sur
ce que nous avions vu.
Mon père me dit que chez
les montagnards pauvres, il n'était pas rare que l'on confiât
aux cochons les enfants anormaux ou estropiés, et que ces animaux
étaient souvent de meilleurs parents pour ces malheureux que ceux
que la nature leur avait donnés.
Il ajouta que l'enfant était
probablement un enfant naturel de la jeune fille.
Je ressentis une véritable
commotion. N'étais-je pas moi aussi un enfant naturel?
Il me raconta aussi comment Remus
et Romulus furent allaités et élevés par une louve,
et me parla de Mowgli le héros du Livre de la jungle de Kipling,
qu'avait recueilli une louve.
Ce n'est que plus tard que j'appris
incidemment que la première femme de mon pèreç vivait depuis
cinquante ans recluse dans un asile, sans recevoir de visite, et que ce
genre de conversation le mettait toujours mal à l'aise.
Dans les années cinquante,
je lus un rapport qui affirmait qu'entre 1925 et 1950 on avait dénombré
en Suisse plusieurs dizaines de cas de ce genre.
Dans les cantons catholiques
le divorce était alors impossible. Encore moins lorsque l'un des
deux conjoints était aliéné.
144 - La prière
Le recours à la prière était alors fréquent
et nul n'avait honte de prier en public. Le comportement d'Éric
n'était donc pas une exception.
Je me souviens d'une autre situation
où la prière joua un rôle.
Un été, au retour
d'une excursion au glacier, dans le haut Val d'Hérens du côté
d'Avola, nous nous étions un peu perdus.
Un torrent encaissé nous
barrait la route et il semblait qu'un grand détour soit nécessaire
pour retrouver le chemin muletier du fond de la vallée.
Avisant un long mélèze
abattu par l'orage, couché en travers du tumultueux torrent en contre-bas,
je me précipitai avec deux autres camarades, sans entendre la voix
de M. Dupertuis nous interdisant d'aller plus loin.
Téméraire et inconscient,
je m'engageai sur cette passerelle improvisée, me tenant en équilibre
en m'accrochant aux branches. En peu de minutes je franchis le torrent
rampant à califourchon sur le mélèze.
Mes deux camarades ayant entendu
les cris du directeur rebroussèrent chemin, m'abandonnant à
mon sort.
Et, ce qui devait arriver, arriva.
En avançant sur le tronc de plus
en plus menu, mon poids l'inclina vers le sol de l'autre rive. Mais, lorsque
je me laissai tomber à terre, la cime de l'arbre se redressa brusquement,
et se mit hors de portée de mes mains.
Cent fois je bondis pour essayer
de l'atteindre.
Sur l'autre rive M. Dupertuis et
mes camarades étaient à genoux, priant à haute voix
pour que Dieu me vienne en aide.
Je me mis à ramasser de gros
cailloux qui ne manquaient heureusement pas et j'édifiai pierre
à pierre un monticule sous l'arbre incliné.
Je parvins enfin à saisir
l'extrémité du mélèze, à me hisser sur
le tronc et à regagner la rive opposée, sans autre incident.
Je m'attendais à une correction
sévère et publique. Or, M. Dupertuis se contenta de me fixer
d'un regard intense, pathétique, avant de donner le signal du retour
146 - La vie courante (1941-1944)
Mes parents cultivaient leurs légumes,
élevaient des poules, des lapins, des chèvres, un cochon
et un âne. Mon âne Hansi. Durant la guerre, le plan Wahlen
adopté par les autorités suisses, incitait les citoyens disposant
d'un bout de terrain à ces élevages privés. Lorsqu'une
famille disposait de trois mille mètres de terrain, ce qui était
notre cas, elle devait élever un cochon.
La tradition se maintint après
la guerre.
A l'école, au Collège
de Genève, j'avais un condisciple du nom de Badrutt, héritier
de la célèbre dynastie d'hôteliers des Grisons, à
qui j'apportais chaque semaine une douzaine d'ufs. Mon père
tuait les poules d'un coup de hache sur le billot. La tête tombée,
il arrivait que la poule s'envolât sur plusieurs mètres. Après
quoi on la plumait. Le duvet était soigneusement conservé
pour les oreillers.
Les lapins étaient occis
d'un coup de gourdin sur la nuque après quoi, les pattes arrière
clouées sur un pilori, la tête en bas, mon père les
dépiautait proprement car on gardait leurs peaux
148 - La fête
du cochon
Une fois l'an, un charcutier professionnel passait de maison
en maison pour tuer le cochon.
Cette cérémonie était
une fête malgré les hurlements du cochon que l'on entravait
avant de subir le coup du merlin qui l'assassinait sans douleur. Ses cris
ne nous troublaient guère. Nous vivions encore à une époque
rude où l'animal était considéré comme un esclave
de l'homme que l'on pouvait rudoyer, traiter sans ménagement, tuer
sans remords. Le coup de merlin était un progrès dans l'humanisation
de la boucherie. Une fois la gorge tranchée, le sang s'écoulait
dans la bassine à boudin.
Le travail allait très vite,
tout était prêt. Les gestes ancestraux s'exécutaient
sans erreur. Boudin, "atriaux", saucisses au foie, saucisses aux choux,
côtelettes, jambons...
A midi, on mangeait du porc frais,
boudin d'abord, puis ces délicieux "atriaux" dont je n'ai jamais
pu apprendre depuis quelle partie du porc était choisi, les côtelettes
enfin. Jamais plus je ne retrouverai le goût parfait et la saveur
de ces plats simples. Le charcutier, les amis de la famille et les voisins
participaient à ces agapes
150 - L'esprit d'économie et d'hygiène
Mes parents faisaient partie de cette petite bourgeoisie qui vivait sans
ostentation mais sans pénurie. Ils m'ont appris à fermer
l'électricité quand je quittais une pièce, à
ne pas laisser couler l'eau sans raison. A économiser la nourriture.
Le pain était sacré.
On ne le jetait jamais. Laisser un bout de pain était chose grave.
Du pain rassis on faisait le délicieux "pain perdu", les épluchures
des fruits et des légumes allaient aux poules, aux lapins et au
cochon.
La vaisselle était lavée
avec des produits naturels à base de résine de sapin, ma
mère faisait sa lessive au savon de marseille mêlé
à la cendre des fougères que nous allions cueillir dans les
bois.
Les eaux ménagères
et les déjections des toilettes s'écoulaient dans une citerne
dont le purin servait d'engrais. Quant aux orties, aujourd'hui considérées
comme le fléau des jardins, traquées, décimées,
empoisonnées par des assassins aux mains gantées, elles étaient
la providence des jardiniers.
Jeunes, elles représentaient
un légume de choix, plus précoce et meilleur que les épinards.
Ah! le régal des soupes d'orties à la crème fraîche
de mon enfance.
Séchées, c'était
un fourrage de premier choix pour les ruminants. Le surplus, entassé
dans le bac à feuilles mortes, pourrissait lentement enrichissant
le terreau de vertus germicides et bactéricides.
Nous étions vivement encouragés
à pisser sur les orties du bac pour accélérer leur
décomposition
152 - Hygiène personnelle
Se laver était
une petite corvée obligatoire sévèrement contrôlée.
Chaque jour, lavage au savon des mains (plusieurs fois), des pieds, des
dents, du visage. Bain une fois par semaine, parfois deux. Pour économiser
l'eau chaude, ma mère se baignait d'abord, toute seule ou avec moi.
Après qu'elle se fût séchée, je rejoignais mon
père dans la baignoire où nous nous lavions dans la même
eau.
Le bain était une fête.
J'aimais caresser les seins de Mamy, scruter le mystère de la toison
brune de son fourchet.
Quant à mon père,
je suivais fasciné le lent et savant savonnage de son sexe et de
ses bijoux de famille. J'essayais bien de l'imiter, mais cela déclanchait
mon fou-rire.
Mes parents n'avaient pas honte
de leur corps. Ils vivaient naturellement, sans complexes. Pour ma part j'étais
beaucoup plus pudique
154 - Santé
Le médecin n'était
appelé que pour les cas graves. Il y avait toujours dans les bibliothèques
un gros livre mystérieux appelé "Le Médecin des familles"
que mes parents consultaient consciencieusement lorsque l'un de nous ne
se sentait pas bien. La description des symptômes leur permettait
de dresser un diagnostic pour la plupart des maladies courantes.
Le Dr. Naef, notre médecin
de famille, venait en cas de doute, de fortes fièvres, de complications.
Les maladies incontournables, auxquelles
on n'échappait pas, étaient la rougeole, la coqueluche, la
scarlatine, les oreillons.
Avec la méningite et le croup,
la coqueluche était alors la terreur des familles. Grâce à
l'Oncle Henri, ma classe, frappée par la coqueluche qui durait alors
quarante jours, eut le privilège d'expérimenter une méthode
révolutionnaire. Les vingt-deux élèves de notre classe
furent emmenés en car à Cointrin.
Là, on nous fit monter dans
un avion. Imaginez à la fois notre excitation et notre appréhension!
Invités par le pilote à nous installer sur les inconfortables
bancs de bois de l'appareil, le co-pilote et le mécanicien, nous
y sanglèrent étroitement. Chaudement emmitouflés,
une délicieuse angoisse au cur, nous allions subir notre baptême
de l'air et servir de cobayes à une nouvelle thérapeutique.
Le fait est que, la plupart d'entre
nous, en descendant de l'avion, une petite heure après, les jambes
flageollantes, n'avaient plus ni toux ni fièvre.
En cas de maladie, on n'abusait
pas des médicaments dont la plupart étaient alors vendus
sans ordonnance - car les gens n'étaient pas pris pour des débiles.
Les plantes suppléaient aux
potions chimiques. Chaque jardin avait son carré de "simples", à
côté des herbillettes pour la cuisine. Souvent, lors de nos
promenades dominicales, nous allions cueillir des plantes dont maman connaissait
les vertus secrètes.
Les feuilles de plantain servaient
à désinfecter les plaies et à les cicatriser. La camomille,
le tilleul, le thym, les cynorodons, les bourgeons de sapin, l'arnica,
la sauge faisaient aussi partie de cette pharmacopée populaire.
On jeûnait deux jours par
an. Au jeûne genevois et au jeûne fédéral, prévus
par les almanachs et les calendriers. Journées fastes, sans école,
où l'on restait au lit toute la journée, à chahuter
entre copains.
Au printemps, il y avait la purge
à l'huile de ricin, que l'on administrait avec une poire à
lavement. L'hiver, chaque matin, la tradition nous infligeait la cure d'huile
de foie de morue. Grimace assurée à chaque cuillerée.
Lorsque un enfant était malade,
même s'ils n'étaient pas trop croyants le reste du temps,
les parents priaient pour sa guérison. Chaque hiver, dès
la première quinte de toux, nous avions droit au délicieux
sirop de bourgeons de sapin préparé avec du miel. En cas
d'affection pulmonaire plus grave, lorsque la pose de ventouses ne suffisait
pas à enrayer le mal, quelques cuillerées de "sirop de bave
d'escargot" avaient la prétention de nous éviter la pneumonie.
Son effet radical n'empêchait
pas une sensation de dégoût lors de l'absorption de la peu
ragoûtante potion.
La seule maladie grave de mon enfance,
fut ce que l'on appelait alors un "empoisonnement du sang" et qui devait
être une furonculose. Mon corps se couvrit d'effrayantes pustules
auréolées de jaune et de rouge et qui suppuraient constamment.
Comme on ne disposait pas encore d'antibiotiques, je me souviens que le
médecin appelé à mon chevet montra à mes parents
comment me soigner.
Trois fois par jour, allongé
nu sur la table de la cuisine, ma mère curetait délicatement
les plaies, enlevait le pus, puis recouvrait les pustules d'une gaze imbibée
de je ne sais quel produit sombre. Du goudron, peut-être?
Cela dura quinze jours, mais je
guéris et n'en gardai guère de cicatrices.
J'avais plus de chance que Claude,
mon camarade de classe et voisin, qui souffrit durant des années
d'une maladie de peau qui le défigurait complètement.
Avant-guerre, nous n'avions pas
de voiture. Mais des bicyclettes. Et pour moi le luxe un âne. J'appris
à monter à vélo sur la route devant la villa. Un vélo
d'adulte. Je tombai plusieurs fois avant de bien maîtriser l'engin.
Les écorchures étaient traitées aux feuilles de plantain.
Dès que je sus monter correctement ma bicyclette, je me sentis pousser
des ailes
156 - Les petits boulots
Dès l'âge de douze-treize
ans, j'effectuais des petits boulots pour gagner mon argent de poche.
Tour à tour, je fus "passeur"
au louage Dürr du Creux-de-Genthod dont les élégantes
barques jaunes et vertes devinrent mon royaume.
Aux jours de congé et au
temps des vacances, je n'étais pas peu fier d'amener à la
rame, à bord du you-jou, les yachtmen, du ponton à leur yacht
et de les en ramener le soir, après leur croisière.
Les jours
de beau temps je pilotais les baigneurs vers la minuscule et ravissante
plage de sable dans l'anse de la jetée de pierre, inaccessible autrement
que par bateau. J'étais payé au pourboire, remis au "tronc"
placé en évidence sur la table de la loueuse, à l'ombre
d'un platane.
Autre avantage il arrivait parfois
qu'un yachtman m'emmène à bord de son navire pour une fabuleuse
virée d'une heure ou deux.
Ainsi, je n'étais pas peu
fier de piloter le fameux Henri Noverraz, plusieurs fois vainqueur du Bol
d'Or et qui participa aux Jeux Olympiques, à bord de l'Ylliam VI
son 6 m J.I.
Le louage de Mme Dürr possédait
un seul bateau à voiles un Moucheron. C'était un minuscule
et ravissant quillard.
L'un des plus beaux jours de ma
vie arriva lorsque Georges, le fils Dürr, propriétaire d'un
chantier naval à Versoix, m'initia, en l'absence de sa mère,
à gréer les voiles, à naviguer sur le lac.
Un soir, il resta dans le you-you
et me laissa seul sur le petit navire. Un peu paniqué, je ne parvins
pas à le maîtriser et m'éloignai vers le large, sans
oser virer de bord, malgré les appels et les gestes directifs de
Georges.
A un moment donné, je tirai
sur le manche sans avoir libéré assez vite les écoutes
du foc et de la grand'voile, et le Moucheron se coucha sur le lac. Je faillis
tomber à l'eau. Mais, le bateau se redressa, cap sur la rive, j'étais
sauvé.
Mais de ce jour, Georges ne me proposa
jamais plus de naviguer seul sur le petit voilier.
Mais il m'arrivait parfois de le
manuvrer lorsqu'un client ne parvenait pas à gréer les voiles
et à le maîtriser correctement.
Sur le lac, je me sentais dans mon
élément. Pourtant je savais à peine nager. Je n'ai
d'ailleurs jamais sû très biennager. Mes parents, eux, savaient.
Mais ils n'ont jamais vraiment pris le temps de m'apprendre correctement.
Un de mes grands plaisirs était
d'aller pêcher, seul, sur la grande barque d'un ami de mon père.
Pour la perchette, je dévidais d'un cadre de bois une ligne de plusieurs
dizaines de mètres, avec, après l'émerillon, un bas
de ligne plus fin armées d'une dizaine de hameçons capuchonnés
d'un leurre de caoutchouc ou de laine et se terminant par un plomb.
J'étais devenu très
adroit à cette pêche, et il n'était pas rare que je
ramène plusieurs kilos de ces délicieux poissons.
Je pêchais aussi à
la traîne, à l'aide d'un gros tourniquet fixé à
l'arrière de la barque servant de support à une grosse ligne
de cuivre torsadé, munie d'un bout d'acier lesté de plomb
et de grosses cuillères. Objectif le mythique omble-chevalier, la
grosse truite de lac ou le brochet. Il existait en effet dans les profondeurs
du lac des truites énormes et des brochets fabuleux dont on montrait
parfois dans les journaux d'étonnants spécimen
158 - Le
brochet miraculeux
Un jour, en revenant de la pêche, je vis une sorte
de monstre s'agiter à la surface du lac. En m'approchant, je m'aperçus
que c'était un très gros poisson. Du jamais vu. Plus près,
à portée de rame, je reconnus un énorme brochet blessé.
Le filet étant trop petit,
je mis une bonne demie heure à hisser la bête à bord
de la barque, après l'avoir estourbie à coup de rame.
En arrivant
à terre, Mme Dürr qui avait observé ma partie de pêche
à la jumelle, vint voir ce que je rapportais. Stupéfaite
à la vue de la bête, elle me demanda c'est toi qui a pêché
ça, Bubi ?
- Mais oui.
Je ne révélai jamais,
à qui que ce soit, que j'avais découvert le brochet à
l'agonie, à la surface du lac et que je m'étais contenté
de le hisser à bord.
Mme Dürr alerta la rédaction
de la Tribune de Genève qui dépêcha un photographe.
Sans blague, le brochet m'arrivait à l'épaule.
A la maison, en dépeçant
la bête, maman retrouva dans ses entrailles une énorme cuillère
avec un hameçon à trois dents, à moitié rouillé.
Cela ne lui parut pas bizarre. Moi
je me doutais bien que c'était la cause de l'agonie du brochet.
En tout cas, nous dégustâmes du brochet durant toute la semaine,
au court bouillon, en rouelles ou en quenelles, à nous en dégoûter
à jamais
160 - Chasseur de vipères
Autre petit boulot au chalet, durant les vacances où nous nous rendions
avec la pension Dupertuis. Je l'ai déjà dit, j'allais chaque
jour à l'alpage, avec la boille sur le dos, chercher le lait de
la maisonnée.
Là, en chemin, je ramassais quelques vipères
qui, à l'époque m'étaient royalement payées
par les bergers de l'alpage. Ils les revendaient très cher au représentant
d'un laboratoire.
Quand je dis très cher, c'est le souvenir de ce
que cet argent représentait pour moi. Pour ma part je ne disposais
guère d'argent de poche. Quand j'appris que le pharmacien d'Évolène
payait aux bergers quatre fois le prix que je touchais, je me débrouillai
pour toucher davantage.
Le truc, c'était d'attraper
prestement la queue du serpent endormi au soleil, enroulé comme
une galette de cordage.
Puis, à l'aide d'une fine
baguette fourchue, de le faire glisser dans une bouteille
162 - Les premiers
aoûts
La fête nationale suisse était un événement
au village. On dressait une grande pyramide de bois sur la plage du Creux-de-Genthod
et, la nuit tombée, le maire y mettait le feu. Les enfants portaient
des lampions multicolores, lançaient des fusées et faisaient tourner
des feux de bengale.
Quand le vent le permettait, les aînés
lançaient un cerf-volant au-dessus du lac, avec, glissant le long de la
ficelle, un lampion en forme de grosse lune. Il arrivait que le lampion
de papier secoué par le vent s'embrasât en cours de route,
calcinant la ficelle et entraînant plongeon du cerf volant.
Une nuit, en rentrant de la fête,
nous vîmes plusieurs feux allumés sur la crête du Jura
français. Le lendemain nous apprenons que ce fut le petit signe d'amitié
des maquisards de l'Ain à leurs amis suisses.
164 - Le Mont Rose
En 1944, l'été de mes douze ans, mon père se mit en
tête de me faire escalader le mont Rose ou le Cervin.
Jetant son dévolu sur le
mont Rose, il proposa à son ami Spendler de nous accompagner. Rolf
Spendler était un montagnard aguerri. Mais il refusa de prendre
l'entreprise au sérieux.
Têtu, mon père insista.
Boubi n'est pas une poule mouillée, disait-il à son camarade.
Cela lui fera le plus grand bien de participer à une telle expédition,
et quels souvenir ça lui fera.
- N'est-ce pas Boubi ?
Je n'étais pas tellement
chaud. Les exploits en haute montagne ne m'enthousiasmaient pas tant que
ça. Mais comment refuser une offre qui faisait tant plaisir à mon
père sans passer à ses yeux pour un dégonflé!
Pour ne pas laisser mon père
affronter seul la montagne en compagnie de son fils de douze ans, Rolf
accepta de l'accompagner.
Le temps magnifique rendit notre
expédition plus facile que prévu. Depuis le Gornergrat, terminus
du chemin de fer à crémaillère jusqu'au sommet du
dôme du mont Rose, il y avait tout de même une dénivellation
de 1500 mètres à franchir, sac au dos et encordés,
la plupart du temps sur de la neige gelée ou du glacier.
Après une courte nuit de
bivouac passée au refuge, nous arrivons au sommet peu après
le lever du soleil. Mon père est radieux. Il dit que c'est le plus
beau jour de sa vie.
Il me fit planter le petit drapeau
argovien qu'il avait emporté à cet effet, à côté
des drapeaux italien, valaisan et suisse qui flottaient au vent violent
qui soufflait en ce haut lieu.
La vue était absolument fantastique.
Mon père nous prit en photo tous les trois grâce, à
son appareil à déclenchement automatique muni d'un ralentisseur,
qui lui permit d'immortaliser la scène.
A notre retour à Zermatt
la nouvelle de l'ascension réussie du deuxième sommet des
Alpes par un enfant de douze ans fit le tour de la petite station, et le
correspondant du journal local publia un article illustré sur cette
prouesse.
Mais, dès le lendemain, une polémique s'instaura.
Le même journal qui avait signalé l'exploit avec gentillesse
publia la lettre d'un médecin scandalisé, qui prétendait
qu'imposer une telle ascension à un enfant était un crime
barbare!
NYON : LA PENSION VIOLETTE
168 - Premières amours
Ce fut dans un refuge du
club alpin, sur le chemin du Lötschenpass, un soir de l'été
de mes treize ans, qu'une hardie alpiniste me déniaisa sur la dure
paillasse du dortoir. Allongé à côté de mon
père qui ronflait, je ne parvenais pas à m'endormir.
Vers dix heures du soir, une dernière
cordée arriva au refuge. A la lueur de la lampe à pétrole
je vis plusieurs randonneurs pénétrer dans la pièce
commune et se dévêtir en silence. Une jeune femme s'installa
à côté de moi.
Nos regard se croisèrent
un instant juste avant que la flamme ne fut soufflée.
Au bout de quelques minutes, je
sentis ma voisine se rapprocher de moi, tandis qu'une main légère
et hardie vint s'enquérir de mon corps. Dans le noir, je sentis
mon visage balayé par le souffle frais et troublant d'une haleine
parfumée.
La main s'affaira, s'insinua dans
le sac de couchage dont elle fit coulisser sans bruit la fermeture éclair,
me caressa. A un moment donné deux lèvres chaudes se posèrent
sur ma joue, puis sur ma bouche tandis, qu'en contrebas les doigts se refermaient
sur mon sexe ému.
Le corps de ma voisine s'approcha
encore du mien, faisant crisser la paillasse, figeant mon cur dans
ma poitrine à l'idée que mon père allait se réveiller
et surprendre son manège.
Mais le brave père Benz était
bien endormi et ses ronflements alternaient avec ceux des autres dormeurs.
Entourant ma verge, la délicieuse
main s'était mise à me branler. Lorsque je fus honorablement
pourvu, la fille se colla contre moi, me fit rouler sous elle et dirigeant
mon sexe dans le sien, elle me chevaucha lentement d'abord, puis de plus
en plus vite. Ses cheveux me balayaient le visage tandis que sa bouche
dévorait la mienne à m'étouffer.
Soudain, juste au
moment où mon père se retournait sur sa couche et s'arrêtait
de ronfler, je sentis une jouissance extraordinaire sourdre en moi. Mon
corps tendu à l'extrême succombait à un plaisir fulgurant.
Cet orgasme extraordinaire n'avait
plus rien à voir avec les brefs plaisirs éprouvés
lors de nos masturbations solitaires ou collectives entre adolescents.
Ma partenaire se raidit au même instant, laissant filtrer une douce
et brève plainte. Dans un mouvement ferme mais très doux,
elle m'entraîan sur le côté, sans laisser ma mentule
alanguie quitter sa fleur repue.
Après un dernier baiser la
belle se coula contre mon ventre et me lécha délicatement
le sexe avant de se retourner et de s'endormir.
Le lendemain matin, mon père
me réveilla à trois heures et, après un solide petit
déjeuner, nous voici en route pour le sommet que nous atteignîmes
les tout premiers trois heures plus tard, au lever du soleil. Sur le chemin
du retour, nous croisâmes plusieurs cordées, nous saluant
du traditionnel "Grüssgott mitenander" et, à chaque fois, je
dévisageais avec attention les rares alpinistes du sexe faible,
espérant reconnaître mon amante de la nuit.
Mais ma curiosité ne fut
pas satisfaite la jeune femme qui m'avait si gentiment déniaisé
me resterait inconnue à jamais
170 - Ma petite sur
Lorsque je passais
quelques jours de vacances à Genthod, je vivais dans ma cabane,
au sommet de mon chêne tronqué, où personne d'autre
que les oiseaux et moi, n'avaient accès. Je passais des heures à
lire des romans d'aventure de Fenimore Cooper ou de Gustave Aymard.
Un jour j'invitai ma petite sur
dans ma tour de verdure. A cette occasion je lui montrai mon sexe, le lui
fis toucher, et je tripotai un peu le sien, mais sans aller plus loin.
Ma petite sur était très jolie. Mince, légère,
avec sa chevelure blonde vagabonde, elle ressemblait à un roseau.
Dans les semaines qui ont suivi
je lui montrai souvent mon oiseau et elle sa foufounette, mais ces jeux
n'allaient guère plus loin
172 - Nouvelles amours
Ce ne fut que
deux ans plus tard que je connus à nouveau le plaisir dans les bras
d'une jolie femme mariée dont je tombai amoureux. Je vivais alors
dans un home d'enfants, près de Nyon, à la pension Violette
sous la houlette de Marcel Dupertuis.
Mais l'époque était
dure aux amoureux, les occasions rares, les rencontres furtives. J'avais
aussi très peur de la mettre enceinte. Elle beaucoup moins. Pour
la rencontrer il fallait que je sèche le collège.
En effet,
dans les hôtels on devait montrer ses papiers et j'étais encore
mineur. Alors, je prenais mon vélo, elle sa voiture et nous nous
retrouvions dans les bois du Jura, au-dessous de St-Cergue.
Pour ne pas
être surpris par des importuns, il nous fallait dissimuler nos véhicules.
Mais quelles merveilleuses étreintes n'avons nous pas connues sous
les sapins dont les aiguilles mortes nous piquaient délicieusement
les fesses.
Bien que ma jolie maîtresse
fût mariée, j'avais, je l'ai dit, la terreur de la mettre
enceinte, crainte qu'apparemment elle ne partageait pas du tout avec moi.
Cette crainte me venait de la présentation un peu crue de la sexualité
que nous avait faite le jeune Godard.
Lors des vacances de Pâques,
j'avais dit à mes parents que j'irais chez Tante Fanny à
Zürich. Comme, à la pension, j'étais placé sous
la responsabilité légale de mon père Schmutz mais
sous la responsabilité financière de M. Benz, mon père
naturel, je réussis le tour de force de m'échapper durant
quinze jours avec ma maîtresse sans que nul ne se rendît compte
de ma fugue.
En ce temps-là, les parents
ne prenaient pas quotidiennement des nouvelles de leurs enfants comme le
font les mères poules d'aujourd'hui. Le téléphone
était cher et les lettres rares. Toujours est-il que cette merveilleuse
impunité me conforta dans mon indépendance
174 - Nyon : La pension Dupertuis (1943-1948)
La pension Dupertuis se trouvait à deux kilomètres
du centre de la gare de la petite ville de Nyon. Sur la route de Genève,
tout près du lac. Une maison laide, toute en hauteur, dans un grand
jardin entouré de murs, avec des communs.
Marcel Dupertuis était
un bel homme, aux cheveux noirs, très croyant version protestante,
qui administrait son home d'enfants avec énergie, conviction, sentiment
et souplesse.
Il régnait sur une quinzaine
d'adolescents amenés là à la suite d'une situation
familiale difficile. Peu de mes camarades demeurent dans mon souvenir,
sauf Pelozzi, qui devint taxi à Genève et de son frère
qui apprit l'horlogerie et s'expatria en Nouvelle-Zélande.
Dupertuis avait comme collaboratrice
Mlle Châtelain, une belle Neuchâteloise, saine et grasse que
nous allions épier lorsqu'elle faisait sa toilette, nous régalant
de sa belle poitrine opulente et arrogante. Elle semblait sortir d'un tableau
de Rubens. Etant en âge de nous palucher, c'est d'elle que nous rêvions
en nous polissant le chinois.
Je disposais, comme mes camarades,
d'un carré de jardin dont la culture et l'entretien était
laissé à notre discrétion. Je garde la nostalgie de
ce jardinage, de mes expériences "écologiques" pour contenir
les prédateurs, de l'apprentissage du marcottage et des greffes.
Dans cette pension d'un standing
beaucoup moins élevé que celle des surs Gangloff, nous
étions astreints à toutes les corvées de maison et
de jardinage, sans que cela nous ait jamais vraiment rebuté. Nous
prenions un bain une fois par semaine
176 - Amours juvéniles
Dans
la grange de la propriété de Nyon, nous nous masturbions
entre camarades jusqu'à la jouissance. Un jour, en éjaculant,
Jeannot, émit une abondante et étrange semence, tout en mousse,
qui nous surprit avant de nous effrayer lorsqu'elle vira au rouge sang.
De ce jour, nous avons cessé nos masturbations collectives.
Les hasards de la vie voulurent
qu'Yvonne, la nièce de M. Dupertuis partageât ma chambre durant
quelques jours de vacances d'été. C'était une brune
splendide, au corps gracieux surmonté d'un émouvant visage
ovale à la Botticelli.
Quelques baisers échangés,
quelques caresses furtives, rien de plus: la contemplation de ses seins,
de ses jambes, de ses petites oreilles, de ses lèvres suffisait
à mon bonheur. En échange, je lui montrais mes bijoux de
famille, lui permettais de toucher à ma bistouquette.
Elle ne se
lassait pas, la nuit venue, de regarder, sous les draps, à la lueur
d'une lampe de poche, comment mon cornichon devenait concombre dès
qu'elle le tripotait. Sa joie étonnée à la vue du
sperme jaillissant de mon asperge me procurait un sentiment de fierté.
Nos amours n'allèrent jamais au-delà.
L'été nous séjournions
deux mois dans un chalet au-dessus d'Évolène, dans le canton
du Valais.
C'était une vie de rêve.
Longues excursions jusqu'aux glaciers. Mon travail et mon plaisir était
d'aller chaque jour, la boille arrimée sur le dos, chercher le lait
frais à l'alpage. Une heure aller, une heure pour le retour.
Les
bergers qui passaient l'été dans ces maisons basses couvertes
de lozes m'initièrent à la fromagerie, au barattage du beurre,
à la confection de la liqueur de gentiane, m'apprirent à
"cueillir les vipères" dont ils tiraient l'essentiel de leurs revenus.
Ces serpents étaient abondants
et très recherchés par les laboratoires. Je me souviens de
la technique apprise à leurs côtés et de la dextérité
déployée pour immobiliser ces bêtes avec une baguette
fourchue au niveau du cou et de les saisir fermement entre deux doigts
avant de les introduire dans une bouteille.
Autre souvenir valaisan. Dans les
pays d'alentour la guerre faisait encore rage. Au cours de certaines nuits
claires des centaines de forteresses volantes passaient au-dessus de la
Suisse, obscurcissant le ciel, pour aller déverser des tonnes de
bombes sur les villes italiennes.
Le reflet des incendies embrasait
le ciel d'un halo rouge... Pétrifiés nous assistions au retour
des avions, immenses et bruyants oiseaux noirs volant haut. Parfois, un
appareil touché par la DCA suisse, allait s'abîmer dans la
montagne ou tentait de tenir le temps de se poser dans la plaine...
La découverte d'un pilote
anglais blessé recueilli dans la montagne fut pour nous une véritable
épopée
177 - Première fugue
C'est de là, aussi, qu'en
1944, je fis ma première fugue. Ce n'était pas pour rentrer
à Genthod que je ne considérais pas comme mon chez-moi, mais
pour gagner la France, ce pays en train de se libérer, vers lequel
tout m'attirait.
Je profitai d'une matinée
où, selon mon habitude, je montais à l'alpage chercher le lait, pour dissimuler la boille et dévaler le chemin
jusqu'à Évolène. Là, pour me faire un peu d'argent,
je négociai dix vipères cuivrées vivantes dans leur
bocal dont j'obtins une fortune 15 francs suisses.
Puis, sans autre bagage, je pris
hardiment la route pour gagner la vallée du Rhône et atteignis
la gare de Sion sans encombre.
Je me souviendrai toujours avec
émotion de cette fugue, de mon cur battant d'émotion
en franchissant le tunnel creusé sous les "pyramides d'Eusègne".
Mais l'alerte avait dû être
donnée car, deux gendarmes bons enfants me cueillirent à
la gare et me firent monter dans le dernier car pour Évolène,
en recommandant au chauffeur de me tenir à l'il... Mon retour
au chalet fut piteux.
Devant tous mes camarades, filles
et garçons réunis, je subis une fessée à la baguette
dont mes fesses et mes jambes se souviennent encore. M. Dupertuis me supprima
toutes les libertés et les privilèges dont je jouissais.
Et la vie devint terne.
C'est à la pension Dupertuis
que je pris mes premières leçons d'anglais, langue que j'adorais
et que pratiquait couramment le directeur. Hélas, j'avais décidé
au début de mon école secondaire de suivre la filière
classique avec latin et grec.
C'est moi qui l'avais voulu ainsi.
Mes parents
cultivés mais guère instruits, ils n'avaient pas poussé
leurs études bien loin, ne s'opposèrent jamais à mes
désirs même s'ils pensaient que je me trompais. Ils me croyaient
beaucoup plus intelligent que je n'étais. Et dans le domaine des
études, jusqu'à un certain point, ils furent plutôt
fiers de moi.
Au fond je ne regrette pas trop
d'avoir préféré les langues mortes aux langues vivantes.
Mais j'aurais bien aimé connaître l'anglais à fond.
Un jour, Marcel Dupertuis reçut
un missionnaire qui venait de passer vingt ans en Afrique.
L'homme était grand, svelte,
séduisant. Son regard perçant, direct, sa voix chaleureuse, son
sourire bon enfant nous conquirent. Le soir à la veillée
(en ce temps-là il n'y avait pas de télévision et
les émissions radio autorisées étaient rarissimes),
le révérend Peter von Allmen nous contait les passionnantes
aventures de son séjour aux missions africaines.
Il nous parlait des lépreux,
du dévouement extraordinaire de ceux qui s'occupaient de ces parias.
Il nous disait la foi de ces hommes et de ces femmes qui, au péril
de leur vie, allaient restaurer des corps à l'agonie et sauver des
âmes en péril.
Lorsque Peter nous quitta, la moitié
des pensionnaires étaient prêts à s'engager au service
de l'Église
178 - Le collège de Nyon
A Nyon, j'allais à
l'école primaire, mais le directeur M. Major, convoqua un jour M.
Dupertuis et lui suggéra, devant mon assiduité et mes bonnes
notes de me faire entrer au Collège. Cela devait entraîner
quelques frais. M. Benz les assuma volontiers.
Au collège de Nyon je fus
l'ami et le condiciple de quelques élèves qui firent une
carrière brillante par la suite Claude et Jean-Luc Godard, Christophe
Baroni, Henri de Perrot et Philippe Zeller. D'autres, perdus de vue, mais
grands amis tels Roland Dufour, le fils de l'épicier de la Grand'rue,
passionné de Debussy et de Jean-Paul Sartre, Imesh, le cancre de
la classe, mais le plus vivant, le plus drôle, le plus intelligent
des adolescents. Des filles aussi, dont, tour à tour, j'étais
l'amoureux, le plus souvent platonique.
Florence, l'amie de Philippe avec
qui elle formait un couple romantique. La belle Lydie Glloq (surnommée
"j'ai 2 ailes au cul" qui me viola sur le tapis de haute laine du vaste
salon de son magnifique hôtel particulier, Marie-Anne, amie de cur
dont je n'obtins jamais d'autre privauté qu'un baiser sur la joue.
Elle demeurait dans une superbe villa au bord du lac qu'elle me faisait
visiter en cachette de ses parents. Un jour, tremblant d'émotion,
je lui offris une édition des Fleurs du Mal publiée par la
Guilde du Livre. Ses parents me retournèrent l'ouvrage en me priant
d'éviter désormais de parler à leur fille et de lui
offrir des livres licencieux.
Ruth Süss, une fille si grande
que le petit Claude Godard, "bouc-entrain" de la classe, allait embrasser
sous les rires de de ses camarades, en grimpant sur un tabouret.
Jean-Luc, le futur cinéaste,
était dans la classe supérieure. Fils de médecin,
les frères Godard habitaient une spendide demeure surplombant le
lac. Ce fut Claude Godard qui nous initia à la sexualité.
A l'aide de tableaux précis de son crû, - il dessinait très
bien -, il nous montra comment fonctionnait "la mécanique féminine".
Bien sûr, nous avions de vagues
notions de la sexualité, bien que l'éducation sexuelle ne
fût pas encore enseignée en classe et que nos parents évitassent
prudemment le sujet. Mais Claude, instruit par son père médecin,
nous expliquait la chose avec plus de précision que notre professeur
de sciences naturelles, toujours gêné et plutôt réservé
lorsqu'il abordait ce sujet.
Affranchis sur toutes les subtilités
du fonctionnement de nos organes et de l'alchimie de la procréation,
nous apprîmes à faire l'amour en usant du coïtus interruptus
pour éviter d'engrosser nos partenaires. Mais cette façon de procéder
frustrante laissait en plan nos rares petites amies consentantes et nous
sur notre faim.
Pour moi, les années de pension
furent des années fastes, heureuses. J'aimais les études,
j'avais des professeurs intelligents, je n'étais pas trop mauvais
en classe.
Chaque matin, chaque midi et chaque
soir, j'effectuais à pied les quelque deux kilomètres et
demi qui séparaient la Pension Violette du Collège.
Il y
avait bien un train, de Bois-Bougy à Nyon. Mais le trajet de la
pension à la gare et de l'autre gare au Collège était
presque aussi long que de m'y rendre à pied, par la superbe route
du bord du lac.
Ce fut là, sur cette route,
à l'intersection de la route menant à la gare de Bois-Bougy,
que j'assistai impuissant à la mort d'une jeune et jolie cycliste
que je croisais tous les jours, que je saluais et qui me saluait d'un très
beau sourire, sans que nous n'ayions lié conversation. Elle fut
heurtée de plein fouet, sous mes yeux, par une auto qui venait sur
sa gauche. Elle mourut, semble-t-il sur le coup, car elle ne bougea plus,
gisant sur le côté, le visage souriant, avec juste un filet
de sang au coin des lèvres. Je demeurai auprès d'elle, à
lui tenir la main, jusqu'à l'arrivée de la police.
Je me souviendrai toujours de ce
visage très pur, rayonnant de jeunesse, de cette beauté frappée
par la mort en plein vol. Et plus tard, lorsque je fis la connaissance
de la poésie de Rilke, je murmurais lorsque je pensais à
l'inconnue de Bois-Bougy:
... Mais une fois encore
il vit la face de la jeune
fille qui se tournait
avec un sourire clair comme
un espoir
qui était presque une promesse:
adulte, adulte, de revenir de la profonde
mort vers lui vivant...
Je fus appelé à
témoigner sur les circonstances de ce drame
180 - Poète
C'est à Nyon aussi que je souhaitai "devenir poète". Notre professeur
de français, Georges Nicole, était un enseignant remarquable. Il
nous fit aimer la littérature et particulièrement la poésie.
Baudelaire, Rimbaud, Verlaine m'évouvaient
aux larmes. Si bien qu'un soir, j'allai sonner à la porte de sa
villa, rue du Vieux Marché, où il me reçut sans hésitation
malgré l'heure tardive.
- Eh bien Émile, qu'est-ce
qui t'amène ?
- Monsieur, je voudrais que vous
m'appreniez à devenir poète.
Le prof sourit. Il ne se moqua pas
de moi. Il bourra lentement sa pipe puis en tira quelques bouffées.
Pendant une heure, il me parla de la poésie, des poètes,
de la difficulté d'écrire de beaux vers. Il m'avertit aussi
qu'il ne fallait pas espérer en faire son gagne-pain.
En français, j'étais plutôt
bien noté. J'avais une imagination forte, débridée
et féconde. Mais toujours ce défaut de kleptomanie innée
qui, lors des compositions libres préparées à domicile,
me faisait démarquer des textes d'auteurs trouvés dans une
bibliothèque et qui me valaient des lectures publiques et des éloges
flatteurs. Un jour, je poussai le bouchon un peu loin en recopiant un texte
de Victor Hugo que je caviardai à peine, ici et là, de quelques
images et expressions personnelles.
Mon professeur, mes camarades n'y
virent que du feu et j'obtins la meilleure note
181 - Kleptomane
Je dois remarquer ici que j'eus
la chance incroyable de n'être jamais pris sur le fait, la main dans
le sac, ni d'un vol, ni d'une malhonnêteté, ni même
d'un mensonge, ce qui, dans mes jeunes années m'imprégna
d'un agréable mais redoutable sentiment d'impunité.
Un jour je dérobai une belle
écharpe à mon meilleur camarade Gérard.
C'était un Parisien, fils
d'un journaliste qui s'était un peu trop impliqué dans la
collaboration et que les FFI avaient abattu sans jugement.
Sa mère s'était réfugiée
en Suisse avec son fils. Sa fortune perdue dans la débâcle,
sans moyens, elle travaillait dur pour subvenir aux besoins de son fils.
En cas de vol ou d'autre mésaction
dans la pension, M. Dupertuis convoquait tout le monde dans la salle commune
et demandait:
- Que celui qui a commis cela l'avoue
immédiatement et il lui sera pardonné.
La plupart du temps, sous le regard
acéré du directeur, le responsable se troublait et se dénonçait
assez vite.
Parfois, il fallait plus de temps
et M. Dupertuis nous disait:
- Bien, je vois que le fautif n'a
pas le courage de se dénoncer. Eh bien vous allez rester debout
pendant que je me retire dans mon bureau pour demander à Dieu de
me dire le nom du responsable.
Il revenait, dix minutes plus tard,
baguette en main, scrutait nos visages l'un après l'autre avec attention,
et, la plupart du temps désignait le coupable. Il lui demandait
de le suivre.
Une dizaine de coups de jonc appliqués
sur les fesses et la séance était levée. On ne reparlait
plus jamais de la faute, ni de la correction. Nous ne parlions même
pas de ces incidents entre nous. A l'école, le professeur de latin
M. Déglon et notre professeur d'histoire avaient la même marotte:
Sparte et l'éducation spartiate. Ils nous parlaient souvent de cette
hygiène de vie, de cette éthique que nous essayions de mettre
en pratique.
Je restai immobile, stoïque,
sans bouger, sans me dénoncer. Je m'enfonçai au plus profond de
moi-même.
Le regard scrutateur de M. Dupertuis
balaya plusieurs fois l'assemblée. Mais cette fois il ne désigna
personne de sa baguette.
Il nous fit mettre à genoux,
nous laissant à la surveillance de Mlle Châtelain, puis se
retira encore après nous avoir simplement dit:
- Lorsque le coupable aura décidé
d'avouer, qu'il vienne dans mon bureau.
A trois reprises, il vint nous observer,
sans résultat apparent. Avant de regagner son bureau, il nous invita
à nous rendre le "confessionnal" l'un après l'autre.
Quand ce fut mon tour, il me regarda
sans sévérité, et me dit:
- Évidemment, ce n'est pas
toi ?
Que voulez-vous que je lui réponde? Le regardant droit dans les yeux je fis un signe de dénégation
avec ma tête. Il me pria d'appeler Dumur.
Lorsque nous fûmes tous passés
par le confessionnal, Dupertuis revint, désigna trois pensionnaires
(parmi lesquels je n'étais pas) et leur demanda de préparer
leurs valises, disant que leurs parents ou tuteurs allaient venir les chercher.
Le tout sans autre explication.
Après la forte pression subie
ce jour-là, ma foi en Dieu et dans l'infaillibilité de M.
Dupertuis vacilla quelque peu.
Quelques années plus tard,
le home d'enfants ayant entre temps quitté Bois-Bougy pour s'installer
dans un village au pied du jura, j'allai rendre visite à M. Dupertuis
qui m'accueillit avec gentillesse.
A un moment donné, dans son
bureau, je lui parlai de cette fameuse journée qui m'avait beaucoup
marqué et je lui avouai que c'était moi qui avais volé
l'écharpe à mon ami Gérard.
Il se souvenait à peine de
l'incident. Je lui rafraîchis la mémoire. Il me répondit
avec un flegme et un naturel extraordinaires.
- Évidemment, je ne pensais
pas que c'était toi le coupable sinon je t'eusse désigné
et châtié. Quel caractère! En général
les coupables craquent avant...
- Dieu ne vous avait pas informé
?
- Laissons Dieu de côté
dans cette affaire. Les garçons que j'ai renvoyés devaient être
des cancres turbulents. C'était une bonne occasion pour en débarrasser
la pension.
J'eus, un peu plus tard, un autre
différent avec Dieu. J'avais, un jour, emprunté une somme
importante à la petite caisse commune que nous gérions à
tour de rôle. M. Dupertuis ou Mlle Châtelain la contrôlaient
une à deux fois par mois. Lors d'une visite à Genthod, je
ne parvins pas à subtiliser suffisamment d'argent dans le portefeuille
de mon beau-père ou dans la boîte à gâteaux où
ma mère cachait ses économies.
Inquiet du contrôle que je
prévoyais imminent, j'achetai des billets de loterie pour le tirage
du lendemain et priai Dieu de me faire gagner le gros lot.
Aucun de mes billets ne se révéla
gagnant et aucun ne fut même remboursé. La semaine suivante,
j'achetai cinq nouveaux billets et priai une fois encore longuement, à
genoux, suppliant Dieu de me permettre au moins de remettre l'argent volé
dans la caisse. Mon second appel au Seigneur ne fut pas plus entendu que
le premier.
La surprise vint du contrôle.
Mlle Châtelain ne vit rien d'anormal dans la tenue des comptes et
désigna Robert pour gérer la caisse le mois suivant.
La toute puissance de Dieu me devint
désormais suspecte alors que j'eusse plutôt dû convenir
que la grâce du Seigneur pouvait emprunter des chemins imprévus
182 - Le costume de papa
Ayant beaucoup grandi, je n'avais plus ce qu'on
appelait alors de "costume du dimanche" à ma taille. Mon père
disposait d'un bel ensemble trois pièces de belle laine peignée
qu'il ne revêtait que rarement, aux mariages et aux funérailles,
habit qu'il proposa de faire mettre à mes mesures par un tailleur.
C'était pour lui un sacrifice, je le savais. Ainsi fut fait, et
me voilà pourvu d'un complet décent pour une année
ou deux. Ce costume fut réaménagé trois fois, sans
jamais rendre l'âme
184 - Collège de Nyon
Je me souviens
avec émotion de quelques professeurs que j'eus à Nyon : M.
René Déglon, professeur de français qui nous répétait
souvent que "la psychologie féminine est une science occulte", M.
Knaechtli, professeur de dessin, découvreur des "enseignes" du peintre
jurassien Courbet, peintes à Nyon durant son exil en Suisse. M.
Iffland, professeur d'allemand, timide et boutonneux, tout jeune encore.
Ma terreur lorsque, dans une lecture visionnée à l'avance,
j'apercevais le mot "schmutz" qui me procurait véritablement des
sueurs froides.
J'imaginais déjà les
rires de mes camarades et ma honte de me voir affublé de ce nom.
Pourtant, à chaque fois, il ne se passait rien. Pas un sourire,
pas une ironie... Cela montre bien que je n'étais pas bien dans
ma tête, pas net.
D'ailleurs ce nom de Schmutz me
fit terriblement souffrir. Il m'est aujourd'hui encore pénible de
l'entendre. Un jour, quelques années plus tard, mon ami Milo, mon
"frère", répéta à plusieurs reprises en rigolant,
devant des amis tu ne t'appelles pas Schweizer voyons, mais Schmutz. Et
à chaque fois, ce mot Schmutz me fit aussi mal que s'il me portait
un coup de couteau...
Aucun raisonnement ne parvint jamais
à me libérer de ce complexe M. Cuendet, surnommé Coin-Coin,
notre professeur de grec, un long échalas maigre, sec et un peu
voûté, mais bon comme le bon pain, était en même
temps l'éminent animateur de la communauté darbyste à
la doctrine rigide et très stricte, sorte de jansénisme protestant.
Pour son anniversaire, nous lui
avions offert un joli canard vivant et un ouvrage de la collection de la
Pléïade. Très émotif, il eut les larmes aux yeux.
A cette époque, je devins
un adolescent instable. Touche-à-tout, je travaillais sans ordre
ni méthode et n'achevais aucune de mes entreprises. J'avais envie
d'émancipation, de voyages, de liberté. Bien que j'aie des
aventures féminines, je n'étais pas satisfait et ne parvenais
pas à m'attacher. Je me masturbais beaucoup.
Notre école expérimentait
le système d'éducation très libéral de Montessori.
La discipline et les notes étaient administrées par les élèves
eux-mêmes sous la houlette d'un chef de classe nommé par les
professeurs et les élèves.
C'est ainsi que, avec la complicité
de Philippe et Florence nommés successivement chefs de classe, je
pus me livrer à de petites escapades buissonnières vers les
villes qui m'attiraient Genève et Lausanne.
Complexé et, tout à
la fois d'une fatuité extrême, moi qui n'avais pas un rond,
je réussissais grâce à de petits larcins à voyager
en première classe, à déjeuner dans des restaurants
chic, à m'endimancher. Bizarre
186 - Premières escapades
hors des frontières
La France aussi m'attirait. Dès que les
frontières furent entrebâillées, fin 1944 début
1945, j'allai dans la zônette, à Ferney-Voltaire ou à
Divonne, petites bourgades que je ne reconnaissais pas. Avant guerre, elles
m'avaient paru des cités opulentes, aujourd'hui elles m'apparaissaient
pauvres, sales et sans intérêt. (Bien des années plus
tard, soigneusement restaurées, Gex, Ferney et Divonne sortiront
de leur gangue plus belles qu'avant).
Le tracé des frontières
entre la Suisse et la France établi lors du Congrès de Vienne
avait délimité une zone franche autour du canton de Genève
suivant logiquement la ligne de crête du Jura d'un côté,
du Salève de l'autre.
Durant quelques mois, à la
pension Violette, Gérard fut mon meilleur ami. Fils d'un photographe
parisien il gardait la nostalgie de la France. Trafiquants au petit pied,
nous nous rendions souvent à bicyclette dans le pays de Gex, transportant
de Suisse des produits encore introuvables en France comme le bon café
ou le chocolat, des chaussures Bailly, des médicaments et en ramenant
des vins rares, de vieux alcools ou de petites antiquités acquis
à des prix dérisoires et que nous revendions en Suisse avec
profit.
Gérard était gourmet.
Il aimait la bonne chère et connaissait les bons vins. Il avait
du goût, aimait les bibelots et les meubles anciens, collectionnait
gravures, photos, cartes postales abondantes à cette époque.
A midi, nous déjeunions dans
d'excellents restaurants en dégustant des plats rares accompagnés
de vins exceptionnels.
Contrairement à moi, Gérard
ne s'intéressait guère à la musique classique, à
l'opéra, à la poésie, à la peinture ou à
la sculpture. Il réservait son enthousiasme et sa passion aux sciences
exactes et aux arts d'ornement. L'architecture moderne était son
dada.
Ensemble, autour d'une bonne table,
nous refaisions le monde. Gérard prétendait qu'il fallait
enlever le pouvoir aux politiques et le confier aux savants. J'affirmais
pour ma part que l'on pouvait changer la face de la terre et transformer
le monde en diffusant sur les places publiques et en tous lieux Mozart
et Beethoven.
Nous discutions et nous nous disputions
durant des heures en mangeant des plats exceptionnels et dégustant
de grands bourgognes. Ah! les Pommard 1927! les Châteauneuf-du-Pape
d'avant la guerre de quatorze! les Vosne Romanée presque centenaires!
qu'adolescents fauchés, nous avons bus en ce temps-là. Parfois,
dans un rêve, je retrouve fugitivement la saveur exceptionnelle de
ces grands vins nobles
188 - Une mystérieuse inconnue
Entreprenant
la rédaction de ces souvenirs, je me suis proposé de tout
dire, alors pourquoi cacher quelques turpitudes qui commises aujourd'hui
prêteraient à sourire.
Au printemps ou à l'automne,
lorsque je rentrais seul de la gare par la "route suisse", le long du lac,
à la nuit tombée, je prenais un plaisir extraordinaire à
me branler, chantant à tue tête, jusqu'à ce qu'une
jouissance intense me submerge et propulse mon sperme à deux ou
trois mètres devant moi.
Parfois, la lueur lointaine d'un
phare m'obligeait à interrompre ma masturbation et à remballer
mon outil.
Par une nuit de brouillard intense et sans lune, que je m'adonnais
à ce menu plaisir, j'entendis derrière moi un pas rapide
et sonore qui se rapprochait. Pris d'une crainte irraisonnée, j'accélérai
le pas, sans cesser de me palucher, car cette menace diffuse ajoutait inconsciemment
du piment à la situation.
Le bruit des pas diminua d'intensité
mais je sentais une présence derrière moi, de plus en plus
proche. A un moment donné, au bord de l'orgasme, une ombre silencieuse
au visage pâle dans son voile noir, parvint à ma hauteur,
me dépassa, sans tourner la tête.
Haletant, je vis se dessiner
en ombre chinoise sur le halo lumineux des phares d'une voiture venant
à notre rencontre, la silhouette élégante et mince
d'une femme qui tourna brusquement à droite sur la route de Bois-Bougy
pour disparaître aussitôt comme un fantôme.
Le lendemain, j'appris qu'une riche
pensionnaire de la Métairie, clinique psychiatrique renommée
dont le parc qui jouxtait celui de La Violette, s'était échappée
durant la nuit
190 - La Libération
Je ne me souviens plus très
bien comment je me suis retrouvé à Genève, le 8 mai
1945, seul, balloté au milieu d'une foule en liesse venue envahir
les rues basses pour fêter la Libération. C'était la
première fois que je participais à un tel événement.
Une véritable folie. Une complète et joyeuse anarchie.
La Suisse n'avait pas vraiment souffert
de la guerre. Quelques restrictions. Un peu de claustrophobie. Sa neutralité
avait été à peu près respectée par les
belligérants. Quelques accidents: Un bombardement sérieux
sur Schaffouse de la part de Alliés détruisant la gare suisse
d'où partaient les convois de wagons plombés allemands vers
l'Italie via le tunnel du Gotthard. Des escarmouches frontalières
entre armée suisse et Allemands. Un épisode tragi-comique qui aurait pu mal tourner: l'enlèvement durant quelques heures du général
nazi Schellenberg par les services spéciaux suisses sous les ordres
du colonel Masson.
Mais ce jour-là, Genève faisait
la fête, faisait allégeance aux vainqueurs.
Durant la guerre, l'opinion du peuple
suisse, en majorité très attachée à la neutralité,
semblait pourtant assez divisée. Beaucoup de Suisses-allemands (les
"Stofifres") admiraient l'ordre et la discipline des Allemands. La plupart
des Suisses romands, par contre, (les "Welchs"), penchaient en faveur des
Alliés. Ma famille, on l'a vu, préférait l'ordre allemand
à l'anarchie. Pour moi et mes amis, c'était généralement
le contraire
192 - Voyage en Italie (1946)
La sur de Georges
Dupertuis ayant épousé un riche Américain d'origine
napolitaine, demeurait en Amérique. Elle n'avait pas revu son frère,
depuis la guerre. Elle débarqua en Suisse en 1945 et proposa à
son frère de l'accompagner en Italie, visiter sa belle-famille qui
vivait chichement, au-dessus d'Amalfi.
Je ne sais qui paya le voyage, -
certainement l'Américaine - mais nous voilà embarqués
à trois adultes et dix adolescents, pour cette immense et fabuleuse
expédition que représentait alors un voyage aux Italies.
Un tel déplacement, tout
juste après la guerre, ce n'était "pas de la tarte". Sortis
du cocon suisse où rien ne manquait et où tout fonctionnait
avec précision, nous allions, dès le Simplon franchi, découvrir
l'incroyable poésie du désordre italien.
Il est vrai que pour un Helvète,
si l'Italie représentait avant tout le soleil, la beauté
des maisons et des monuments, l'exubérance des paysages, une végétation
quasi tropicale, il trouvait ses habitants un peu bruyants, désinvoltes,
exaltés et pour tout dire, un peu fous. Le Suisse moyen d'alors
qui ne voyageait guère, ne connaissait de l'Italien que l'immigré,
le larbin, le sous-prolétaire que l'on exploitait le "Tchinque"
comme on disait en Suisse alémanique, le "Rital" ou le "macaroni",
en Romandie.
Ce voyage dura deux jours, à
travers des paysages magnifiques et des gares en ruines. L'immense verrière
de la gare de Milan à l'état de squelette laissait passer
sans le filtrer un soleil brutal, dont les rayons éblouissants rôtissaient
vifs les voyageurs hébétés attendant leur train durant
des heures. Cette lumière vive projetée à travers
les vitres pour la plupart détruites, formait sur les quais défoncés
de curieuses arabesques de lumière.
C'est là que je saisis pour
la première fois la beauté de l'art informel, du dessin abstrait.
La belle gare de Florence-Prato, en marbre rose, à l'état
de ruine antique, dont on devinait la splendeur ancienne à ses beaux
restes.
Une atmosphère d'une légèreté à
nulle autre pareille. La beauté éclatante des femmes de Florence,
leur élégance naturelle, leur port de tête gracieux,
surprenaient après la vision triste des foules du nord.
Et notre
joie de petits rustauds provinciaux confrontés à la gouaille
communicative des titi toscans, répétant après eux
des formules coquines ou à double-sens à des passantes qui
ne s'en formalisaient guère.
- Signorina, se mi voi, que citta è
Prato ? Roma termini, atteinte après des dizaines d'heures, caverne
noire où venait s'enfoncer un train blanc de poussière et
fatigué, après l'interminable traversée d'un paysage
calciné.
Seule à peu près épargnée d'entre
toutes les gares italiennes, Roma termini nous parut immense, cosmopolite
et solennelle. En arrivant à Rome, nous avions l'impression d'avoir
traversé un autre monde et d'arriver au but de notre interminable
voyage.
L'avantage de cette lenteur, était que nous pouvions découvrir
chaque détail des régions traversées, que nous parlions
aux autochtones, - surtout avec les mains - partager avec eux le poulet
et le vin de l'amitié.
Les passagers voyageant comme nous en troisième
classe, semblaient d'origine modeste, mais ils étaient généreux
et causants.
A Rome, nous n'avons fait que changer de train. J'étais
déçu de ne pouvoir visiter les villes traversées. Milan,
Florence, Rome, Naples ne se présentèrent à nous que
sous l'aspect un peu triste de gares endommagées et sales.
Je retrouverai
cette curieuse impression de frustration en lisant le roman de Charles
Williams, Fantasia chez les ploucs, dont le jeune héros suivant
son oncle bookmaker ne verra de l'Amérique parcourue dans tous les
sens que les champs de courses.
Plus tard aussi, dans les années
soixante, où un ami fonctionnaire de l'IATA, me permit de faire
quelques voyages express autour du monde sans bourse délier, lors
desquels je ne connus vraiment que des aéroports.
De Rome à
Naples, le train mit plus de neuf heures, roulant souvent au pas, durant
des kilomètres, sur des voies ferrées uniques en cours de
reconstruction, franchissant des vallons calcinés sur des viaducs
branlants.
C'était l'été, il faisait très
chaud et les paysages aux terres ocres nous semblaient désertiques
193 - Un essaim d'abeilles sauvages
A un moment donné, un essaim d'abeilles sauvages et agressives fit
irruption dans le wagon par une fenêtre ouverte pour s'en é