Emil Benz en 1925
UNE VIE SANS IMPORTANCE
III
Militant et Vagabond
166 - La Sicile de Giuliano (1948
ou 49)
Deux ou 3 ans après Amalfi, une nouvelle escapade en Italie me laisse un souvenir impérissable. Ce fut un jeune professeur du Collège Calvin qui organisa ce voyage fantastique. Trajet Genève-Naples via Rome en train, puis embarquement à bord d'un navire poste jusqu'à Messine, en passant par les îles Lipari. Pour la plupart d'entre nous, c'était notre première véritable traversée maritime.
Assis, à califourchon sur nos bagages, sous les palmiers pousséreux du quai de Naples, dans l'attente de l'embarquement à bord du bateau-poste, nous voilà assiégés par une nuée de vendeurs à la sauvette, de mendiants, de changeurs, amusants filous, roublards, insistants et de plus en plus pressants.
Malgré les mises en garde de notre professeur, quelques camarades échangèrent naïvement leur argent de poche en vrais billets de banque suisses contre des liasses de lires italiennes, imprimées par les Américains sur le modèle du dollar, toutes de même grandeur.
Le premier billet portait une valeur faciale de dix mille et tous les autres de cent lires! Une belle arnaque classique en ces lieux.
Nous étions tous très excités à l'idée de monter à bord d'un vrai navire de haute mer. Pour ma part je ne connaissais que les bateaux à roue des lacs suisses.
La traversée fut mémorable. Le passage entre Capri et la presqu'île de Sorrente nous laissa éblouis et pantois. Puis, à la tombée du jour, un coucher de soleil fabuleux nous enchanta. Je me souviendrai longtemps du cri des mouettes, du chant des baleines expulsant leur jet d'eau, du ballet des dauphins qui accompagnèrent notre navire.
Un dîner pantagruélique nous attendait, tel qu'il était de tradition d'en servir jadis à bord des paquebots.
Comme la mer se levait, la plupart des passagers furent malades. Pour les rescapés dont j'étais, ce fut une mémorable bamboche sévère, arrosée de vins capiteux.
Un peu éméchés, le dernier carré des fêtards alla inventorier les ressources du navire, bouteille à la main. A un moment donné, nous nous retrouvons à quatre sur la dunette. Avec mes amis della Santa et Badrutt nous entraînons dans l'expédition Sandra, une mignonne italienne laissée sans surveillance par des parents mis à mal par le roulis et qui "dégobillaient" tripes et boyaux.
A un moment donné, nous nous retrouvons les pieds empêtrés dans des filins qui, à chaque sollicitation un peu brusque, faisaient gémir une lugubre sirène.
L'équipage alerté par ce signal de détresse inattendu nous fit la chasse et nous délogea avec une fermeté dénuée de toute brutalité.
Éruption du Stromboli
La nuit tombée, une lune immense se leva, peignant d'argent les innombrables poissons volants traversant le ciel, dont quelques-uns venaient mourir sur le pont du navire.
Vers trois heures du matin, loin vers le Sud, une lueur insolite damna le pion à la lune. C'étaient les flammes du Stromboli, volcan de près de mille mètres de haut, qui crachait ses flammes. En nous approchant des îles éoliennes vers lesquelles nous nous dirigions, la vision de cette montagne noire couronnée de feu, devint grandiose.
Bien sûr, ceux que le mal de mer épargnait n'ont pas fermé l'il de la nuit.
J'étais de ceux-là et pour contempler plus commodément ce fabuleux spectacle je m'installai avec Sandra sous la bâche protectrice d'un canot de sauvetage. Malgré l'inconfort que nous offrait le plancher de bois verni de l'embarcation, nous avons néanmoins délicieusement fait l'amour dans ce magnifique décor, le cri des mouettes venant couvrir les gémissements furtifs et les plaintes de nos corps en fièvre.
Au cours de la matinée le bateau fit escale dans les principales îles Lipari, chargeant des voyageurs, des ballots de marchandises, des poules vivantes, des chèvres et des bourricots. A Vulcano nous avons visité le port d'une beauté à la fois africaine et orientale et admiré l'élégance de ces femmes voilées transportant sur leurs têtes d'incroyables fardeaux. C'est sur cette île que fut tourné l'inoubliable film-culte qui révéla le talent de Massina...
Ayant franchi sans encombre les deux écueils légendaires de Charybde et Scylla, nous admirons sur une mer calmée, la pêche acrobatique au thon à laquelle se livrent des gamins. Perchés, un long harpon à la main au sommet des mâts de leurs frêles esquifs qui roulent bord sur bord sur la houle, ils guettent souvent pendant des heures le passage du gros poisson qui fera leur fortune. Après cette belle traversée, Messine transpirant sous la chaleur lourde, nous parut terne.
San Domenico Palace de Taormina
Un car nous attendait, et le soir nous connûmes le privilège de dormir au San Domenico Palace de Taormina, l'un des hôtels les plus renommés du monde.
Dans cet après-guerre désargenté le tourisme balbutiait, l'hôtel encore peu fréquenté. Notre cohorte d'adolescents venus d'une Suisse mythique, privilégiée, comme tombés d'une autre planète, y fut accueillie avec les mêmes égards qu'une famille de milliardaires.
Nous nous promenions de salon en salon, "bluffés" par tant de luxe : plafonds peints, meubles de style, tableaux de haute époque, tables au décor époustouflant. Les magnifiques jardins en terrasse, ornés de massifs de fleurs aux couleurs exubérantes, peuplés de statues antiques, de vasques de marbre ou de porphyre où murmurait un minuscule jet d'eau furent pour l'Helvète mal dégrossi que j'étais alors, un souvenir rare.
Seule la présence de quelques touristes américains débraillés et bruyants, dont le sans-gêne détonnait dans ce palace feutré, permettait de faire tourner l'établissement en attendant le retour d'une clientèle digne de lui que la guerre avait fait fuir.
Il est vrai que je ressentais cela davantage que d'autres camarades habitués à des demeures bourgeoises, ou à des hôtels quatre étoiles comme mon ami Badrutt, un des héritiers de la dynastie palacière grisonne.
Le dîner servi par des serveurs en gants blancs, dans une vaisselle étincelante à laquelle je n'étais guère habitué, me laissa une impression profonde. Jamais je n'oublierai le décor somptueux de cette grande salle à manger donnant l'impression de surplomber la mer d'un bleu intense, où se balançaient quelques barques de pêcheurs.
Pour l'épate, je profitai du luxueux papier à lettres armorié de l'hôtel mis à la disposition de la clientèle, pour écrire à la famille et aux amis. Je quittai d'ailleurs l'hôtel en emportant le stock de papier à lettres, enveloppes gravées comprises, pour frimer encore un peu.
Quelques années plus tard, je composerai sur ces feuilles à en-tête de faux certificats de travail qui me permettront d'accéder à des emplois que j'estimais dans mes compétences: aide-cuisinier, guide touristique, chef de rang. Mais aussi, "précepteur privé de S.E. le duc Amadeo Ultramonti..." afin de flatter l'orgueil d'un petit bourgeois enrichi cherchant un latiniste pour son cancre de fils...
J'avais pour ce voyage, emprunté à mes parents sans le leur dire, une caméra Pathé-baby à manivelle. Je passai beaucoup de temps à filmer mes camarades et le paysage bien que je ne disposasse au départ que d'une seule pellicule trop vite remplie. Après, il me fallut bien "faire semblant", pour ne pas perdre la face auprès des copains.
Le lendemain, lorsque le car emprunta l'étroite route en lacets permettant de rejoindre la route de Catane, j'admirai la virtuosité et la foi superstitieuse du chauffeur qui, avant chaque virage, claxonnait deux fois puis, lâchant son volant, embrassait la médaille de St Christophe suspendue au rétroviseur tout en égrenant quelques grains de l'un des six chapelets de buis.
Après notre découverte du Stroboli en éruption la vue de l'Etna beaucoup plus haut mais trop sage ne nous épata guère.
Cette visite d'une Sicile éternelle, non polluée par le tourisme et l'industrie, nous permit d'observer des scènes d'un autre âge, aujourd'hui impensables.
Deux mille cinq cents ans après son apogée, cinq ans après la Seconde guerre mondiale, les vignerons comme jadis leurs ancêtres, foulaient aux pieds le raisin dont ils faisaient mûrir le vin naturellement, sans adjonction de soufre, dans d'énormes dame-jeannes.
Une couche d'huile d'olives protégeait le vin contre l'oxydation de l'air. Seule concession à la modernité, une boîte de conserve retournée avait remplacé la gangue de pierre protégeant le goulot de la dame-jeanne des rats. En effet, ces rongeurs se montraient assez malins pour venir ronger les bouchons de liège afin de siphonner l'huile protectrice à l'aide de leur longues queues.
Dans la campagne, le blé était toujours semé à la main, dans un champ labouré au soc de chêne (rarement de fer) de la charrue tirée par un cheval ou un buf, et guidée à main d'homme. La récolte se faisait à la faucille, les épis battus au fléau libéraient le grain que l'on triait au van...
Les tailleurs de lave sur les pentes de l'Etna, travaillaient comme deux mille ans auparavant, avec des marteaux de bois et des coins de pierre dure.
Dans les latomies, vastes carrières des faubourgs de Syracuse* qui servaient jadis de prison, où croupirent les Athéniens chassés de la ville avant d'être vendus comme esclaves, vivaient encore, au milieu du vingtième siècle des populations troglodytes, dépendant des riches propriétaires des latifundia, personnes humaines maintenues en quasi esclavage.
Mais, ce qui nous stupéfia le plus, ici comme à Rome, c'est de retrouver à chaque pas, grandeur nature, les merveilles auxquelles nous avaient fait rêver nos livres et nos cours d'histoire. La sensation de vivre à l'époque grecque et romaine. De côtoyer Eschyle, Pindare, Archimède qui s'illustrèrent dans cette ville.
Je me souviens de mon émotion à la vue du temple d'Apollon, de la Fontaine d'Aréthuse, du château fort d'Euryale, et celle que j'éprouvai à la découverte des éventails des bouquets de papyrus, bordant les rives lors de notre promenade en barque sur l'Anapo.
* Syracuse comptait moins de deux cent mille habitants vers 1950, alors que deux mille ans auparavant, c'était l'une des rares villes du monde dépassant le million d'habitants.
Bataille d'oursins
Au cours d'une halte pique-nique dans une odorante forêt d'eucalyptus proche du cap Passero, nous découvrons à la fois les délices de l'oursinade et les piquants inconvénients de la bataille d'oursins.
Ceux qui évitèrent l'inévitable insolation infligée à leurs camarades par le traître abri offert par le feuillage de l'eucalyptus, succombèrent aux urticantes inflammations des piquants, en allant pêcher et déguster ces succulents hérissons de mer, dont à la fin du pique-nique ils usèrent comme projectiles.
Le soir, en arrivant à Raguse, le camp des brûlés et celui des lanceurs d'oursins se retrouvèrent à l'hôpital chez les surs où les uns eurent droit à des cataplasmes de vinaigre et d'aloès, les autres à des extractions de piquants à la brucelle et des bains de vinaigre.
Agrigente et ses temples somptueux que nous avons atteints au coucher du soleil, nous bouleversent. Pas un touriste à l'horizon. Un jeune pâtre chante accompagné par la flûte d'un berger.
C'est l'un de ces instants lumineux de l'existence où le temps s'arrête, où le cur éclate de bonheur.
Giuliano le bandit
Notre tour de Sicile devait s'achever par Palerme où le bateau-poste du retour nous attendait. Mais, lorsque, le soir venu, notre car s'engagea dans les défilés de montagne au centre de l'île, dans la région de Corleone, il fut stoppé brusquement par une troupe d'hommes en armes.
C'était la bande du fameux Giuliano, bandit d'honneur pour les uns, sinistre brigand, voleur et assassin pour les autres.
Pour nous, cette péripétie représentait une aventure inattendue. Bien sûr que la vue des ces malandrins aux mines patibulaires nous impressionna et fit courir les frissons d'une délicieuse peur sur notre peau d'adolescents.
Après de longues palabres entre le chauffeur du car, notre accompagnateur et le chef des bandits, il fut convenu que nous passerions la nuit dans un hameau à l'écart de la route.
Et là, après un délicieux pique-nique composé de jambon fumé, arrosé de bons vins, servi par de jolies appartenant à de farouches filles des montagnes, nous eûmes droit à la visite du terrible et fascinant seigneur Giuliano en personne.
Il prononça un petit discours à notre intention, dans son patois sicilien, auquel nous ne comprenions pas grand chose, malgré la bonne volonté de notre guide dont la traduction hésitante témoignait de sa frousse.
A un moment donné, une fille blonde, très belle, fit son apparition et, la prenant familièrement par le bras, Giuliano nous parla. Était-ce une présentation ? Ce ne fut que le lendemain que notre guide nous expliqua qui était cette inconnue. Il s'agissait d'une journaliste suédoise qui, depuis plusieurs semaines vivait en compagnie de Giuliano et de ses complices, en vue d'un reportage.
A Palerme, le chauffeur, notre guide et nos accompagnateurs furent interrogés durant plusieurs heures par des carabiniers nerveux et des militaires excités*.
* Giuliano, quelques semaines ou mois plus tard, fut tué par les carabiniers lancés à ses trousses, mais, comme le dit Jünger dans son Traité du rebelle : "Lorsqu'un brigand, coupable de plusieurs meurtres, le bandit Giuliano, fut abattu en Sicile, un sentiment de tristesse se répandit dans le monde."
San Giovanni dei erimiti
C'est dans cette ville de Palerme que je connus mon premier coup de foudre architectural. En découvrant le petit cloître San Giovanni dei erimiti je sentis monter en moi une extraordinaire bouffée d'émotion. Un véritable orgasme artistique dont je n'avais ressenti jusqu'alors le pareil qu'à l'écoute de certaines musiques. Aujourd'hui encore ce petit cloître représente pour moi le sommet de la perfection.
Ce fut à Palerme que je découvris le calamar. Au premier abord, ces «peschi friti» d'une forme bizarre me répugnèrent comme me répugnaient alors les huîtres, les moules ainsi que tous fruits de mer à déguster vivants.
Mais, enrobé d'une pâte légère, frit dans une huile parfumée, accompagné d'une sauce citronnée et pimentée sans excès, ce calamar à la sicilienne était un régal.
168 - Bicyclette et Liberté
Avant de connaître les joies de l'auto-stop que je pratiquerai durant des années, je me livrais à l'ivresse du vélo.
Cette machine était pour moi le symbole même de la liberté. Elle permettait de voyager au loin presque sans argent, car en ce temps-là, partout dans le monde, l'hospitalité était reine.
Le jour, j'achetais un litre de lait, une plaquette de beurre et une miche de pain. ¥ le goût du pain de ce temps-là et la saveur du lait frais entier non pasteurisé. L'été, au bord des routes ou aux abords des forêts, je trouvais toujours des fruits, des pommes de terre ou des épis de maïs non ramassés. Lorsque, le soir, je demandais à un fermier si je pouvais dormir dans la grange, il m'offrait souvent de partager le repas du soir avec sa famille et un lit pour passer la nuit.
L'un de mes meilleurs souvenirs fut un Tour de Suisse, entrepris seul. Parti de Genthod vers six heures du matin, par la "route suisse", je parvins le soir à Berne où je fis étape chez un oncle. Le lendemain je fus accueilli par d'autres parents, libraires à Brugg, où l'on dressa un lit de camp dans la loggia de la boutique qui servait de réserve aux livres anciens et dont une fenêtre à plein cintre donnait sur l'Aar. Devant la richesse de ces livres, anciens pour la plupart, magnifiquement reliés de cuir et imprimés en caractères gothiques, je ne pus fermer l'il de la nuit.
Aussi, décidai-je de devenir libraire...
Je me souviens de ces parents aux murs austères, du bénédicité récité à haute voix et mains jointes, devant la table portant une cuisine frugale, le signe de croix que je faisais maladroitement et parfois même à l'envers. La messe dans la vieille église, écoutée mais guère entendue, reçue à genoux.
Reprenant la route, je me dirigeai vers Lucerne. En chemin, buvant l'eau fraîche à une fontaine de village, je rencontrai une camarade cycliste hollandaise avec qui je randonnai de concert durant deux jours, jusqu'à Constance, où nos routes se séparèrent. Nous avons dormi dans une meule de foin frais creusée à quatre mains, et fait l'amour à la pépère par hygiène et par plaisir.
170 - La conversion
Freddy Huguenin, professeur de philosophie et de religion comparée à l'université de Genève, docteur en théologie, était jeune, séduisant, beau parleur, convaincant. Au Collège Calvin appelé aussi St Antoine, en classe de seconde, son enseignement nous surprit par la fraîcheur de son discours, son enthousiasme et sa générosité.
Loin de s'appesantir sur les différentes thèses et les écoles en présence, il survola la philosophie de l'antiquité à nos jours nous proposant quelques clés, de brillantes métaphores, des portraits saisissants. La Genèse et tout l'ancien testament n'étaient que du roman feuilleton. Les religions : un outil pour les classes dirigeantes leur permettant de dominer les peuples.
Quelques philosophes parmi les Grecs trouvaient grâce à ses yeux en tant que précurseurs Anaximandre (610-547), disciple de Thalès, philosophe et astronome, qui le premier établit une carte du monde connu, affirma l'infinité de l'Univers, déclara "Toute naissance est la séparation des contraires toute mort , leur retour dans l'unité de l'infini". Anaxagore (500-428), philosophe matérialiste à qui l'on doit l'explication des éclipses et le célèbre slogan "Tout est dans tout". Pionnier de la dissection, il découvrit que les poissons respiraient par les branchies. Il eut pour élèves Périclès, Euripide et peut-être Socrate. Accusé d'athéisme il fut condamné à mort et dut s'enfuir.
Anaximène (585-525) disciple d'Anaximandre et dernier représentant de l'école de Milet dont la doctrine n'est connue que grâce à Diogène Laërce. Selon lui, l'air est le principe même des choses et serait l'élément indivisible et impondérable, source de toute vie.
Paradoxalement, Héraclite (550-480), cet aristocrate aux sentiments vigoureusement antidémocratiques trouvait également grâce aux yeux de notre maître. Le système du philosophe d'Éphèse, - qui entretenait une correspondance avec le roi de Perse -, repose sur la fluidité de toutes choses. Il n'y a pas de réelle transformation de la réalité en une chose autre, car à chaque changement correspond un changement contraire qui le neutralise. Ainsi l'harmonie du monde repose sur l'antagonisme bipolaire des différents états chaud et froid, sec et humide, guerre et paix, pauvreté et richesse.
Puis, selon Huguenin, vint Socrate (470-399), dont la dialectique refuse tout acquis, prouvant à ses auditeurs qu'ils croient savoir mais ne savent pas. En tant qu'il pense, l'homme est la mesure de toute chose.
Perte de tout esprit critique
Plus tard, la doctrine du Christ, premier communiste, avait été étouffée par une Église impérialiste.
Pour Freddy Huguenin le Moyen-Age chrétien n'est qu'un long millénaire d'obscurantisme et de superstition. La raison humaine ne réapparaît timidement qu'avec la Renaissance. La Révolution française, si elle eut le mérite d'abattre la royauté et la noblesse, fit le lit de la bourgeoisie et non du peuple. Il faudra attendre Proudhon, Saint-Simon, Marx, Engels et la Commune pour que le Peuple puisse espérer sa libération définitive.
Si la Commune échoue, le Révolution d'Octobre sonnera enfin l'heure de la délivrance pour tous et l'avènement des lendemains qui chantent.
En quelques semaines, Huguenin convertit une partie de notre classe de fils de petits ou de grands bourgeois en marxistes convaincus.
Enthousiasmé par cet enseignement, je perdis tout esprit critique, jetai aux orties les derniers débris de ma foi chrétienne et devins un disciple convaincu du communisme universel et un militant acharné.
Je dévorai pêle-mêle Marx, Engels, Lénine, Plékhanov et vingt autres auteurs indigestes, ainsi que les uvres de quelques militants dont Huguenin affirmait qu'ils étaient en train de transformer le monde. Staline, Liu Chao Chi et Mao Tsé Toung n'eurent plus de secrets pour moi. Et comme tout néophyte je voulus répandre à mon tour la bonne parole, en convertissant à tout de bras.
J'allais vendre la Voix Ouvrière au porte-à-porte, souvent refoulé, insulté, rejeté, mais bien campé dans mes convictions, je réussissais à persuader des inconnus de rejoindre le mouvement.
Selon les quelques rares amis que j'ai gardés de cette époque, j'avais une "tchatche terrible", une foi communicative et une flamme persuasive.
Je convertis plusieurs dizaines de personnes dont quelques intellectuels bien plus âgés que moi, déjà établis dans leur vie.
Ah! quels souvenirs merveilleux que ces soirées militantes, où nous étions convaincus de révolutionner le monde, de libérer les peuples, d'amener l'abondance et le bonheur à la terre entière.
Mais cet activisme militant m'amena très vite à abandonner mes études.
Autant au collège de Nyon, j'avais été un élève brillant, autant à Genève, je virai au cancre.
L'année 1949 fut déterminante.
Je fonce tête baissée dans le piège
Comme tout ce que j'entreprepris et entreprendrai dans ma vie, c'est tête baissée que je fonçai dans le piège tendu du marxisme militant. Trois ans auparavant, au contact de Marcel Dupertuis, je voulais être missionnaire pour aller sauver des âmes à l'autre bout du monde. Converti au communisme, je décidai que je serai un révolutionnaire professionnel procurant aux peuples exploités des lendemains qui chantent. Je visais haut. Il me fallait des territoires immenses où exercer mon talent je choisis le Brésil. La lecture des livres de Jorge Amado m'avaient fait aimer ce pays.
Pour commencer, je décidai d'apprendre le russe. Des amis me firent rencontrer XXX. Un petit homme à l'apparence frêle et soignée, cultivé jusqu'au bout des ongles, tout en délicatesse et en finesse, d'une politesse exquise. Il vivait modestement entouré de livres dans un studio de la vieille ville orné d'admirables icônes et de souvenirs de la Vieille Russie.
On disait qu'il avait été un diplomate important de la jeune URSS, qu'il avait été nommé à la tête d'une délégation soviétique auprès de la SDN. Mais, un jour, en désaccord avec Staline, il avait démissionné et était resté à Genève, vivant de leçons particulières et de petits travaux de traduction. Les services spéciaux bolcheviks, très actifs à Genève, tentèrent à plusieurs reprises de l'éliminer physiquement.
Lorsque je lui expliquai pourquoi je voulais apprendre le russe, il sourit de mes motivations, sans me décourager.
- Vous êtes jeune. Apprenez le russe qui est une langue magnifique, et peut-être changerez-vous un jour d'avis sur les dirigeants actuels de mon beau pays.
J'étais profondément sincère et convaincu de la justesse de la doctrine marxiste et du communisme en général. Le sentiment d'être un jobard et un cocu philosophique ne me viendra que plus tard.
Je n'ai jamais été un tiède. Quand je fais quelque chose, je me lance à fond, je me donne corps et âme, même si mes enthousiasmes sont brefs.
Par contre, dès que je me rends compte de mon erreur, je reviens aussi vite sur mes pas, sans m'entêter, et je bafoue ce que j'ai adoré. Jamais, dans ma vie, je n'ai su séparer le travail des loisirs, mettre une sourdine à mes convictions dans la vie de tous les jours. Dès que j'ai appris une chose nouvelle, je tiens à la partager avec d'autres. Même quand je suis en vacances, j'étudie, je travaille, je m'active, je refais le monde.
172 - Connaître - Le club des 1000 voyages
Lors de l'une de nos expéditions militantes, au porte-à-porte, je fis la connaissance de Georges Pfund un type sympathique et très ouvert, qui avait monté une association culturelle portant à gauche, comportant un club de livres et une salle de conférences, boulevard des philosophes.
Je collaborai avec lui et montai une succursale de l'association à Nyon, tout en demeurant à la pension Dupertuis et suivant les cours du Collège de Genève.
Une fois par semaine, dans un café de la place de la gare, je réunissais des gens intéressés par les livres et les conférences. Je me souviens de deux conférenciers parisiens Juliette Parys, écrivain, pour nous prestigieux mais totalement inconnu du public, et Joffre Dumazedier un sociologue qui nous enthousiasma par ses visions très modernes sur la civilisation de loisirs qu'il prophétisait.
Pour remplir la salle, mes amis de la Jeunesse du Parti du Travail de la ville venaient me donner un coup de main.
Georges Pfund
Georges Pfund aimait les garçons et portait à gauche. Compagnon de route, il n'avait pas sa carte du Parti, mais était ce que l'on appelait alors un homme aux "idées avancées" un "progressiste". Après Le Guilde du Livre, Connaître avait créé un Club et éditait des livres.
Je paricipai activement à cette aventure, y investis toute ma fougue et mon enthousiasme.
Les premiers ouvrages que nous avons édités dans une jolie présentation sobre à couverture pleine toile gris beige, sur beau papier, numérotés et portant la jolie formule "édité pour" suivi du nom imprimé de l'abonné, eurent un certain succès. Nous en éditions plus de mille.
Pfund choisit pour nos premières publications des uvres et des auteurs alors délaissés, au contenu social évident tels Le père Goriot de Balzac, la trilogie : L'enfant, Le Bachelier, L'insurgé de Jules Vallès, La Mère de Maxime Gorki, etc.
Puis, lorsque ce petit Club de livres fut sur les rails, je suggérai à Georges de créer un Club de Voyages.
En effet, après êtes restés confinés dans notre étroite patrie durant les longues années de guerre, les jeunes et les moins jeunes avaient envie de bouger, de découvrir le monde autour d'eux.
Ce ne fut que deux ans plus tard, en 1954, que je réalisai mon Club des Mille Voyages. Je raconterai plus loin dans quelles circonstances.
173 - Lyon
André Baechler travaillait au département de Justice et Police, dans la vieille ville, à deux pas de la Maison Tavel où j'allais bientôt demeurer. On se retrouvait à la Taverne du Vieux Genève, devant la Place aux Canons, centre géométrique de la Cité. Devant un verre de fine à l'eau (avec le demi panaché, le lait grenadine, c'était alors la boisson à la mode), nous refaisions le monde. André Baechler était un garçon gauche, au visage ingrat, aux lèvres gourmandes mais aux appétits rentrés. Il regardait les filles sans oser les draguer, il était craintif, refoulé, on eût dit que la vie lui faisait peur.
Par réaction peut-être, il s'acheta une moto. Oh! pas une de ces motos nickelées et puissantes, véritables fusées à roues que l'on voit de nos jours. C'était une machine terne, inconfortable, mais qui nous permettait d'aller voir ce qu'il y a au-delà des collines, derrière le Jura et par-delà le Salève.
En ce temps-là, Genève était un petit paradis austère, terne et conformiste, cerné par la misère. A quelques dizaines de kilomètres, au-delà des Alpes, il y avait l'Italie, à quatre lieues, par delà le Fort de l'Écluse, s'ouvrait la France.
La moto d'André nous donnait les ailes de la liberté.
Pour moi qui vivais dans un pays de lacs et de collines, de vallées encaissées aux torrent tumultueux, aux routes tourmentées, déboucher dans l'immense plaine plate qui menait à Lyon, était une formidable volupté.
- Plus vite ! Plus vite ! cornais-je aux oreillettes rabattues du casque en cuir bouilli de mon camarade.
La Motobécane filait entre deux rangées d'arbres sur une belle route sinueuse, parfois toute droite sur des kilomètres, peu encombrée... Lorsque l'aiguille grelottante du tachymètre atteignait le chiffre cent, je me sentais au septième ciel.
Lyon ville noire et merveilleuse
En deux-trois heures nous atteignions Lyon. Ville noire, triste, plus terne que ne l'était Genève. Ville sale, aux passants vêtus pauvrement, mais cette misère apparente recouvrait une immense générosité, un exceptionnel appétit de vivre. Auprès de Genève la propre et la claire, Lyon la ville pauvre et sale nous semblait une merveille.
Nous garions la moto au hasard, dans une petite rue du centre, entre Perrache et Belcourt. Je ne sais pourquoi, en ces années-là, je faisais toujours étape près d'une gare. La gare était un symbole inconscient. Celui de l'évasion.
Un bistrot, une bonne odeur de cuisine, nous entrons dans une salle accueillante.
En France, dans un bistrot, il y a toujours un bar, le zinc. C'est devant le bar que s'installent les solitaires, les inconnus, ceux qui viennent d'ailleurs. On y fait vite la connaissance de ses voisins. On s'y raconte. En Suisse le bar était rare. Le Suisse buvait en salle, en solitaire...
Rucksack à terre, entre nos pieds, nous buvons un verre. Du vin, bien sûr, et du rouge... Un beaujolais acide, parfumé et râpeux fait notre bonheur. La patronne, une belle femme ronde, blonde, appétissante comme un jambon nous glisse une assiette de saucisson accompagné de pain beurré et d'olives vertes. J'adorais le saucisson et détestais les olives. J'ai bien changé, depuis.
Il est midi. Le bouchon se remplit peu à peu. La patronne qui ne nous quitte pas des yeux, nous demande si nous voulons déjeuner ? Nous disons que c'est fait. Elle s'étonne.
En fait, en Suisse, le mot déjeuner désigne le repas du matin, d'où la confusion. Mais dans la tête de notre hôtesse cela signifiait que nous n'avions pas assez d'argent pour nous offrir un repas.
- Vous venez d'où ?
- De Suisse.
- Pour vous, ce sera cinquante francs. Installez-vous là, pendant qu'il y a encore de la place. Cinquante francs français d'alors, même pour un Suisse fauché, ce n'était rien.
S'ensuivait un repas pantagruélique et du vin en abondance. Nous sortons de table en titubant.
La bistrote nous demande où nous allons loger.
- A l'Auberge de jeunesse.
- Allons donc! Vous allez dormir ici, j'ai une belle chambre tranquille et pas chère... Et si vous n'avez pas de quoi payer, vous me rendrez quelques services...
- Mais la moto ?
- Eh bien, vous la mettrez dans la cour.
Nous sommes restés trois jours à Lyon, heureux comme des coqs en pâte. Nous avons visité la ville, si proche et pourtant si différente de Genève. Une ville active, cernée d'usines bruyantes et enfumées, aux rues noires mais aux balcons fleuris, aux habitants pauvres mais au caractère gai, enjoué.
Madame Angèle, c'était le prénom de notre hôtesse, disposait en effet de quelques chambres. En fait, son bouchon du rez-de-chaussée servait de paravent à un modeste hôtel de passe.
Après le dîner, nous visitons la ville. Une ville où derrière chaque vitrine voilée de rideaux de cretonne à carreaux, l'on chante, l'on boit, l'on rit, l'on danse.
Je ne sais pas danser. André non plus. Bien que Lyon ne fusse pas une ville chère, nous avons peu d'argent.
Vers minuit nous rentrons.
Dans l'hôtel, la nuit fut animée et bruyante. Tout autour de nous ce ne fut que rires et chants d'amour. Nous entendions dans le couloir des frôlements, des gloussements furtifs, des paroles murmurées.
De temps à autre, des cris s'élevaient, des feulements, des appels déchirants suivis de grognements...
André et moi, nous étions sidérés.
174 - Armand et Mouki Forel
Au cours d'une réunion de Connaître que j'organisai au Café de la Gare de Nyon, en l'honneur de Juliette Pary et de Joffre Dumazedier venus de Paris, mon ami Alfred Rihs me présenta Armand et Mouki.
Armand Forel, jeune toubib était le fils d'Oscar Forel - médecin renommé - et petit fils d'Auguste, le célèbre psychiatre myrmécologue, patriarche de la lignée, dont le portrait orna un des modernes billets de banque helvétiques.
Armand, député POP du Canton de Vaud au parlement fédéral était un homme extraordinaire. Quand je le connus, il avait à peine trente ans. Gros fumeur de Gauloises, un visage maigre, orné d'une moustache discrète, qu'un perpétuel sourire burinait avant l'âge. Mouki, son adorable épouse, était une femme-enfant belle et fragile comme une porcelaine de Saxe. Elle devint une sur pour moi qui n'avais pas de véritable famille.
Souvent fourré chez eux, partageant leurs repas, ils représentaient pour moi la cellule familiale idéale. Ils m'apprirent beaucoup.
Armand offrait, à notre jeunesse en quête d'absolu, l'idéal romantique dans sa perfection. Ses idées claires, franches, immédiates, sonnaient juste. Son énergie rayonnante, sa foi en l'homme et en son devenir, sa conviction en l'avènement d'un monde meilleur, plus juste pour tous était totale.
Dans son petit appartement de la vieille ville de Nyon qui lui servait de cabinet de consultation, de bureau, et de salon le soir venu, il refaisait le monde pour nous, après une journée harrassante au service des plus pauvres.
C'était un homme bon, juste et vrai. Un homme de foi et de générosité.
Armand Forel
Le monde qu'il bâtissait chaque soir en notre présence, monde meilleur, plus beau, plus juste était celui du communisme auquel il avait consacré sa vie.
De sa belle voix de bronze, entre deux bouffées de cigarettes, il nous parlait avec une simplicité persuasive et un enthousiasme communicatif de ce monde nouveau que les camarades bâtissaient à l'Est, de cet homme nouveau, généreux, entreprenant et créatif qu'ils forgeaient à partir des dépouilles de l'ancien bipède veule, surexploité, abruti, égoïste, agressif.
Il nous décrivait avec enthousiasme ces lendemains qui chantent, la fin de l'exploitation de l'homme par l'homme, les temps heureux où la loi du partage remplacerait celle du profit. En buvant ses paroles, nous imaginions cette société idéale sans classes où chacun apporterait au pot commun sa force, son travail, son intelligence et recevrait en échange tout ce dont il avait besoin.
Nos esprits imaginaient sans peine le paradis utopique de ces pimpantes et belles "agrovilles" où les hommes du futur vivraient en harmonie, mêlant industrie, beaux arts, travail intellectuel, élevage et travaux des champs.
Dans le nuage bleuté de la fumée des pipes et des cigarettes, dans l'euphorie des petits verres de la Côte dégustés sans modération, Armand Forel poète de la politique sociale, nous entraînait vers ce monde fabuleux où l'on travaillait en chantant, où Mitchourine défiait les lois de Mendel, où le bon papa Staline embrassait les petites filles blondes et récompensait les kolkhoziennes méritantes et les ouvriers stakhanovistes.
Ma blonde entends-tu dans la ville
Je nageais dans le bonheur sans me rendre compte que je pataugeais dans la plus dangereuse des utopies.
Mouki, ne disait mot mais buvait les paroles d'Armand, allumait ses cigarettes et nous versait à boire, nous accompagnant de sa voix d'ange lorsque nous fredonnions mezzo voce les chants du répertoire révolutionnaire, débutant par "Ma blonde entends-tu dans la ville, siffler les usines et les trains..." et s'achevant par l'Internationale.
Armand m'emmmena un jour à Berne, sur sa moto, assister à une séance du Parlement. C'était l'automne. A un moment donné, une voiture nous coupa la route et ce fut l'accident. Pas bien grave, au plus une égratignure et un bout de tôle froissé.
Mais à peine étions nous immobilisés sur le bas-côté de la route, qu'une voiture suiveuse s'arrêta, avec deux flics en civil à son bord. Il fallut montrer nos papiers.
Armand qui se savait "filoché" dans tous ses déplacements rigola de cette aventure.
Au Palais Fédéral, j'assistai pour la seule et unique fois de ma vie à un débat politique entre parlementaires élus. Je fus très déçu de la médiocrité des propos échangés, mais édifié. Jamais plus un homme politique quelconque ne m'impressionnera vraiment.
Ce fut Armand qui me présenta à Léon Nicole, le légendaire secrétaire général du Parti suisse du Travail qui, à Genève, avait réussi à hisser son parti à la première place.
Humaniste, courtois, d'une civilité sans faille, Léon Nicole qui pratiquait le socialisme à la manière humaniste et libérale de Pietro Nenni, fut chassé ignominieusement de son parti lorqu'il regretta publiquement que certains camarades viraient au stalinisme pur et dur. (Ce furent les députés cantonaux des partis bourgeois qui pour lui éviter la misère, votèrent une petite pension à vie à celui qui les avait tant combattus, mais avec loyauté et panache).
Portrait de Staline par Picasso
C'est à cette époque, en 1949 je crois, que pour le 70e anniversaire de Staline (mon idole), le parti communiste demanda à Pablo Picasso un portrait du génial petit père des peuples. Compagnon de route du parti communiste, artiste adulé de l'intelligentzia mais dont la peinture restait incomprise des masses populaires, Picasso s'exécuta et offrit un superbe dessin réaliste du dictateur. Un dessin émouvant, un peu naïf, presque enfantin, dont la facture rappelait le superbe portrait d'Apollinaire blessé, dessiné trente ans plutôt pour Calligrammes.
Le dessin parut dans la revue Les Lettres Françaises, organe officiel du PC dans le domaine artistique.
Ce fut la stupeur au Parti, un tollé!
Les soviétiques refusèrent le portrait, criant à la provocation.
Des centaines d'articles parlèrent avec fougue, hargne, humour de ce non-événement.
Entraîné dans le tourbillon d'une existence aventureuse, je perdis de vue Armand et Mouki. Mais leur souvenir restera à jamais gravé dans ma mémoire parmi les instants lumineux de ma vie.
Mon voyage en URSS en 1953 - sans visa -, m'ouvrit en effet les yeux sur le communisme réel et m'infligea la plus vive déception de ma vie, m'éloignant à jamais de toute idéologie.
Je ne reverrai jamais Armand Forel, cet ami merveilleux, qui restera fidèle jusqu'au bout à son idéal communiste demeurant constamment au service des pauvres et des plus démunis.
Dans les années 70, Mouki vint à la librairie Les Muses du Parnasse que je tenais avec Carole, boulevard Raspail. Entre deux clients, elle me parla sobrement de sa rupture avec Armand.
Aujourd'hui, 4 avril 2005, j'apprends, sur un site internet, le décès courant mars, d'Armand Forel, homme d'honneur au grand cur qui sut toujours mettre en pratique ses propos et ses actions.
ANNÉES DE BOHÊME
176 - Expédition africaine
L'été quarante-neuf, de passage à Genthod, je réalisai en douce une partie de la collection de timbres que mon père Benz avait laissé en garde à ma mère, et la bradai à un philatéliste des rues basses, vendis mes dictionnaires (Larousse du XXe siècle, Schweizer Lexikon et mes livres de classe chez Georg.
Pour couronner le tout, je fauchai les économies de ma mère, fis les poches de mon beau-père et, riche de plus de mille francs suisses - ce qui à l'époque représentait une sacrée somme - je projetai avec Pierre Zwang, un copain aussi tordu que moi, de gagner l'Afrique du Sud via le Sahara et l'Afrique noire.
Nous ne doutions de rien. Sur un atlas le monde est si tentant et si petit (Aux yeux des cartes et des estampes...).
Pierre Zwang, comme moi, était un garçon instable. Mais là s'arrêtaient nos convergences. Autant j'aimais les arts poésie, musique, peinture, théâtre, autant les arts le laissaient froid.
Il s'intéressait aux huit V, comme il les appelait : vacances, voyage, vitesse, voitures, vin, voyance, voyous, vulves (appartenant autant à des vierges qu'à des vamps...
Pour commencer, nous prenons à la gare Cornavin des billets de troisième classe pour Marseille et deux traversées en classe pont de Marseille à Alger.
Puis, nous allons changer la quasi totalité de notre bel et bon argent suisse en francs français et en livres sterling au bureau de change de la gare.
Nous savions que nous n'avions pas le droit de passer la frontière avec plus de vingt mille francs français (anciens) de l'époque, clearing oblige. Pour être en règle, nous aurions dû changer nos francs suisses dans une banque française, à un taux beaucoup moins favorable évidemment. Le changeur suisse étant probablement de mèche avec les douaniers français, ne nous mit pas en garde.
Stupidement, mon camarade et moi dissimulons l'excédent de notre cagnote dans nos chaussettes. Et, nous voilà passant la douane qui se déroulait dans la gare Cornavin même, en territoire suisse. Là, à notre grande honte, nous fûmes fouillés à corps et notre pactole découvert. Confisqué, - au-delà de la somme autorisée -, moyennant un reçu en bonne et due forme* et l'inscription de la somme tolérée inscrite sur le passeport. Nous voilà partis pour l'autre bout du monde avec chacun de quoi tenir quinze jours ou 20 jours au plus. Notre expédition débutait plutôt mal. Mais, au lieu de renoncer, nous prenons le train pour Marseille, comptant sur notre bonne étoile.
A côté de nos solides wagons helvétiques aux blondes banquettes de bois bien proprettes, les voitures de troisième classe françaises étaient crasseuses et plutôt sinistres. Chez nous, la traction était déjà électrique. En France la vapeur régnait encore en maîtresse.
Nous découvrons avec ravissement le panache de fumée imprégné de suie et les escarbilles brûlantes généreusement rejetées par la locomotive rugissant en abordant les passages à niveau non gardés.
Pour les deux adolescents avides de dépaysement que nous étions, ce train nous apparut comme le plus beau du monde.
Les gares sombres sentant la fumée, la foule grise, les visages hébétés de lassitude, les rames prises d'assaut sans ménagement - un calvaire pour les autres voyageurs - représentaient pour nous une merveilleuse aventure sur une autre planète.
Après Lyon, le descente de la vallée du Rhöne fut un enchantement. Tout nous parut surprenant, riant, différent de chez nous.
Les champs de blé étaient encore moissonnés à la main. Par la fenêtre du train, nous assistions à des scènes bucoliques d'autrefois.
A partir de Valence, de Montélimar, le paysage, la végétation et l'architecture changeaient radicalement. Les tuiles rondes du midi remplaçaient les toits de chaume ou de tuiles plates. Les façades des maisons semblaient moins sévères. Les crépis couleur ocre clair ou foncé égayaient les villages traversés.
L'accent chantant des voyageurs qui prenaient peu à peu la place des gens du nord, fleurait bon l'huile d'olive, l'ail et la langue d'oc. Plus de vivacité, de naturel, de gaieté dans les regards et les comportements.
Voilà plus de douze heures que nous voyagions dans ce train bondé. A dix heures du matin, nous eûmes droit au mâchon - saucisson et pâtés - accompagné de vin blanc ou rouge que les autres voyageurs partageaient volontiers avec nous. A midi, déjeuner au poulet, fromage et côtes-du rhône. A quatre heures, tartes aux figues et nougatine. Et à chaque fois, le gorgeon de rouge.
Nous n'avions rien à offrir en échange, sinon quelques tablettes de chocolat Suchard ou Nestlé, au lait fondant à la chaleur, que nos compagnons de voyage semblaient beaucoup apprécier.
Jamais dans un train suisse nous n'avions connu cette joyeuse convivialité. Chez nous, les gens sont plus froids. Moins causants. Radins. Ils restent chacun dans leur coin. Ils lisent, ils rêvassent, sans oser se parler. Quant à déballer son pique-nique et à faire ripaille dans un wagon, cela ne se faisait pas.
Vers neuf heures du soir, le coucher du soleil sur l'étang de Berre fut un spectacle féerique.
Jamais encore je n'avais assisté à un crépuscule d'une telle beauté. En Suisse, il y a toujours une colline, des montagnes pour vous barrer l'horizon. Ici, j'eus pour la première fois la sensation bouleversante de découvrir l'infini.
Je murmurai pour moi-même Harmonie du soir, un poème de circonstance, que je connaissais par cur.
Valse mélancolique et langoureux vertige
Il représentait alors pour moi avec la Fabiola de Henner, la Vierge aux Rochers de Léonard de Vinci et Ma Bohême de Rimbaud, le menuet de Mozart et quelques airs d'opéra, l'un des sommets de l'art.
178 - Marseille
Gare Saint Charles. Un autre monde. Sur les quais grouillants d'une population bigarrée, des dizaines de porteurs et de mendiants nous assaillent.
Nous nous logeons pour deux cents francs la chambre à grand lit dans un hôtel minable sans savoir que c'était un hôtel de passe. Il portait une enseigne prometteuse Grand hôtel palace des Bains et des Oasis.
A la caisse, une énorme bonne femme aux chairs généreuses débordant de partout de sa robe trop étroite. Elle nous évalua de son regard velouté, jouant des prunelles - ses yeux étaient la seule chose belle dans son corps grotesque.
- Pour vous mes chéris, ce sera 90 francs. 160 pour deux nuits. Dix francs de supplément pour la serviette et le savon.
La chambre 22 est au second.
Dans l'escalier nous croisons deux nègres et trois arabes qui nous regardent avec étonnement.
La pièce qui nous est allouée est sordide, avec sur une commode bancale un broc d'eau ébréché planté au milieu d'une cuvette en céramique crasseuse.
Valérie
A peine installés dans cette piaule qui ne ferme pas à clé, voilà qu'une fille très jeune, une métisse aux yeux clairs, vient le plus naturellement du monde nous proposer ses faveurs. S'asseyant familièrement sur le bord du grand lit aux ressorts défoncés, elle déboutonne son chemisier et nous dévoile une poitrine d'une beauté à couper le souffle. Ses seins magnifiques, couleur bronze clair ont le galbe idéal. Pour moi, ils reflètent le nombre d'or.
A dire vrai, nous n'étions pas tellement au fait Pierre et moi du monde de la prostitution. Evidemment, nous savions que cela existait. A Genève la rue des Étuves était connue de la Suisse entière pour ses tavernes et ses filles de joie.
Personnellement, je n'avais encore jamais payé une fille et il ne me serait même pas venu à l'idée de le faire. Je considérais l'amour comme un acte naturel, sain, un échange de sensations, une communion des corps et souvent même des esprits, sans accepter jamais de le voir tomber au niveau vulgaire d'une opération commerciale.
Naïfs, nous racontons à Valérie notre voyage et nos projets, lui confions également nos mésaventures douanières qui la font rire aux larmes.
Si je comprends bien, vous n'avez pas le sou et vous voulez traverser l'Afrique. Eh bien tant pis pour moi, vous aurez tout de même droit à mes câlins. Cela me vengera de ces vieux salauds dégoûtants qui me paient.
Sans la moindre gêne, elle nous déboutonne habilement, sort de nos braguettes nos timides bites d'adolescents avant de dégager nos couilles des slips qui les moulent.
La mignonne tâte délicatement nos bijoux de famille avant de se pencher sur eux.
Et nous voilà découvrant à tour de rôle, dans la bouche de cette gamine, les délices de la fellation, suivies des exquises sensation de l'éjaculation. Comprenant à notre attitude que nous étions plutôt novices en la matière, elle nous toiletta le vit après l'usage et chuchota, ravie :
- Ainsi, mes mignons, c'est la première fois qu'on vous taille une pipe, qu'on vous fait une turlute ?
Comme nous restons muets, elle ajoute:
- Eh bien, mes jolis, il va me falloir vous faire un brin d'éducation si vous voulez traverser l'Afrique et atteindre le Cap de Bonne Espérance sans que les Négresses ne vous croquent en chemin. La feuille de rose, vous connaissez ? Et le petit train d'Edimbourg, la brouette japonaise, le repos du guerrier ? Ah! vous en avez des choses à apprendre. Je vous envie.
A cet instant, la porte de notre chambre s'ouvre brutalement et la patronne de l'hôtel s'encadre dans le chambranle.
- Dis-donc ma petiote, mon colibri, y'a du meilleur gibier que ces deux puceaux qui t'attend. Le Père Guignolo exige que ce soit toi qui le soulage ce soir, sans ça, il menace de ne plus revenir...
- Ça va! C'est pas vraiment que ça m'enchante de papouiller ce vieux dégoûtant... Mais, quand il faut y aller, faut y aller.
La porte refermée, Valérie nous embrasse les couilles et nous dit:
- Je vais vous envoyer ma petite sur pendant que je m'occupe du vieux.
La nuit fut faste...
Visite de Marseille
A six heures du matin nous étions debout, pour visiter la ville. Le vieux port ravagé par la guerre se relevait de ses ruines. Le marché aux poissons nous enchanta par ses cris, ses accents savoureux, ses homériques algarades entre harengères, ses odeurs d'ail, de basilic et d'épices.
Le bateau qui doit nous emmener en Afrique ne partant que le lendemain soir, nous en profitons Pierre et moi pour visiter Marseille. Chacun à notre manière.
Selon l'habitude que je conserverai durant toute ma vie, quand je visite une ville inconnue, je me rends d'abord dans une bibliothèque feuilleter les livres qui en parlent. Puis je visite un musée d'art avant d'entrer dans une église ancienne afin de m'imprégner de ses parfums d'encens et d'ambiance. Et, si je suis en fonds, je m'offre une place à l'Opéra.
Pierre, lui, se fichait de la musique, des livres, de la peinture, des antiquités en général qu'il traitait de "bric-à-brac pour rombières et intellos". Il ne s'intéressait qu'aux châssis "beaux châssis de filles, de voitures et autres belles mécaniques", comme il aimait à dire.
Nous nous retrouvons le soir à une terrasse et j'entraîne Pierre à l'Opéra. Presque de force. Au programme Wagner.
Juste après la guerre, les Meistersinger de Wagner à l'Opéra de Marseille, il fallait oser! De plus, les Maîtres chanteurs étaient présentés en verson française
Wagner à l'Opéra
de Marseille!
J'aime à la folie l'ambiance des vieilles salles de théâtre baroques, un peu désuètes, j'adore ce public touchant et familier d'amateurs initiés. A l'Opéra de Marseille, je fus servi.
Ce soir, le public du parterre, des baignoires et des loges du premier balcon est plutôt clairsemé. Mais le poulailler affiche complet. Les places n'y sont pas chères.
Dès l'ouverture, ça bruisse et ça glousse dans les galeries supérieures. Visiblement, les titis marseillais amateurs d'opéra semblent allergiques à Wagner et sont venus là pour chahuter.
A cet âge-là, je n'appréciais pas non plus Wagner à sa juste valeur. Je ne l'avais d'ailleurs entendu qu'en disques. Jamais en salle. Mais, en toutes choses, je me fie au goût des amis, des maîtres ou des proches dont j'accepte l'autorité.
Pour ma mère et mon père, pour tante Fanny, Wagner était un dieu.
Mais, ce soir-là, les Maîtres chanteurs sombrèrent dans le ridicule.
Ces personnages bedonnants qui gesticulaient dans des costumes surannés, chantant à l'ancienne, avé l'accent du midi, sur fond de décor hyperréaliste avant la lettre, c'était à mourir de rire.
Il y eut bien quelques "chut chut" agacés émanant du parterre. Mais ce fut un provocant et tonitruant "Fermez vos gueules, connards" claironné depuis le premier balcon qui déclencha huées et chahut.
A la sortie, mon ami Pierre, ravi de la soirée me dit:
- Jamais je n'aurais pensé que Wagner soit si drôle. Mais, rassure-toi, c'est la première fois et aussi la dernière, que je vais à l'Opéra.
De retour à notre Grand hôtel palace des Bains et des Oasis*, nous nous endormons sur notre grabat, sans nous déshabiller, pour un sommeil sans rêves.
* Dans les années quarante et cinquante, un certain nombre d'hôtels très modestes portaient, un peu partout dans le monde, une enseigne clinquante au nom pompeux et amusant. Comme j'en demandais la raison à un hôtelier, il me dit "C'est très simple, beaucoup de clients peu habitués à voyager réservent leur chambre par correspondance. Voyant un "palace" afficher des prix plutôt sympa, ils tombent dans le panneau, payent leur séjour d'avance et se retrouvent dans un taudis. Ces gogols, se rattrapent sur le papier à lettres le plus souvent payant de l'établissement, dont ils usent et abusent, espérant éblouir leurs proches et leurs relations, par la riche en-tête de leur missive. Où va se nicher la fatuité!
180 - Alger-la-Blanche
En embarquant à bord du Ville d'Alger, nous possédions Pierre et moi, en tout et pour tout, cinq mille francs.
Après une nuit de traversée en classe pont effectuée par mer calme, voilà poindre, au petit jour, devant nos yeux éberlués, Alger-la-magnifique.
En abordant la côte africaine, j'eus un véritable coup au cur. Toutes les images et les mirages entrevus par mon imagination dans mes rêves et mes lectures, se bousculèrent dans ma tête en fête.
Après l'accostage, avant de quitter le navire, pressé par un besoin urgent, je me faufilai, sac au dos, vers le pont de première classe pour payer mes impôts et faire un brin de toilette.
Je me retrouvai dans une luxueuse salle de bains, avec baignoire en marbre et WC confortables, où je pris une douche, me rasai et déposai avec plaisir dans la cuvette mes offrandes à la nature.
Je profitai de l'opportunité qui se présentait pour rafler savonnettes, parfum, serviette de bain mis à la disposition des passagers, me remboursant largement du coût modique de la traversée.
Au moment de sortir, j'inspectai la pièce pour voir si je n'avais rien oublié, comme mon père me l'avait appris. En pivotant, sac au dos, mon sac de couchage fit tomber un objet placé au-dessus de l'armoire de toilette encastrée dans la paroi du navire. Je le ramassai. C'était une enveloppe kraft, contenant un portefeuille en marocain bleu liseré d'or fin. Je le plaçai sans l'ouvrir dans une poche de ma saharienne et me dirigeai vers la sortie.
Au passage de la douane, j'eus un petit pincement au cur. Si le douanier me fouillait et venait à découvrir le portefeuille? Je ne savais même pas ce qu'il contenait.
Mais à la douane et au guichet de la police, tout se passa bien. Me trouvant dans la file de passagers de première classe, les préposés pressés d'aller jouer aux cartes, ne jetèrent même pas un regard sur mon passeport et n'examinèrent pas du tout mes bagages.
Sur le port, je dus attendre Pierre pendant plus d'un quart d'heure. Lui avait été interrogé sur l'état de ses finances, avait du présenter son portefeuille, s'était vu réclamer son billet de retour. Comme il n'en avait pas, il fut fouillé à corps. Mais devant sa jeunesse, sa bonne mine et son air sincère, il s'était vu apposer un beau coup de tampon sur son passeport suisse tout neuf.
Notre premier objectif fut de trouver un café, car nous étions affamés.
Pour cela, nous avions l'embarras du choix.
Une véritable fortune
Pendant que Pierre allait à son tour faire un brin de toilette aux WC de l'établissement, je jetai un coup d'il dans le portefeuille trouvé.
Il contenait beaucoup d'argent français (près d'un million ancien) et cinq cents dollars. Une méritable fortune.
Pas de carte de visite ou d'identité.
Seule étrangeté un demi billet de dix mille francs, coupé net, au rasoir...
Je balançai un instant si j'allais mettre Pierre dans la confidence de ma trouvaille. Je décidai que non.
Bien m'en prit*.
* Il m'arrivera à plusieurs reprises de trouver, par hasard, des sommes importantes au moment où j'en ai le plus besoin.
La dernière fois, au foyer d l'Opéra Garnier, en compagnie de Carole, à l'entr'acte, je trouve à mes pieds, devant le bar, une liasse impressionnante de billets de 500 f. Je les ramasse, sans être vu de personne. Mais, comme je suis dans une période faste, je les remets au barman, sans réfléchir.
Rue de la Vieille douane
Pierre qui aime les rues chaudes, et à qui notre bonne fortune de Marseille avait donné des idées, me suggèra de loger dans un petit hôtel proche du port.
Moi, je préférerais résider près d'un musée ou d'une grande bibliothèque, mais tout ici semble si nouveau, si exotique, que va pour la rue de la Vieille Douane.
Alger, sa vie grouillante, son mélange de races, d'idiomes, de costumes, est pour moi un régal. J'aime aussi ces odeurs d'épices, ses chants, ses mélopées, le linge multicolore séchant aux fenêtres, le bruissement du vent dans les palmiers. Ici, le spectacle est dans la rue...
Pierre est ravi. Les petits mendiants nous offrent leurs services pour quelques sous et, comme nous restons de marbre devant leurs suggestions, ils nous proposent leur petite sur... pour encore moins cher.
Nous jetons notre dévolu sur le Grand Hôtel d'Afrique et des Colonies. Allongé sur un rocking chair délabré, en plein courant d'air, le patron en sueur s'évente à l'aide d'un chasse-mouches.
Sans se lever, il nous annonce le tarif cent francs la nuit pour la chambre à deux lits, cinq cents francs la semaine... mille six cents francs pour le mois. Savon et serviette en plus. On paie d'avance.
Comme nous agréons ces conditions, il empoche les cinq cents francs que je lui tends, frappe dans ses mains et appelle:
- Ahmed Djamila Ici, fissa.
Deux gamins, dans les treize-quatorze ans déboulent. La fillette souriante et rigolote s'empare de mon sac, Ahmed de celui de Pierre.
Arrivés au cinquième, évidemment sans ascenseur, les gamins déposent nos bagages sur le lit et tendent leurs mains vers nous, le regard effronté bakchich.
Je ne m'étais pas encore fait à cette mendicité perpétuelle découverte dès Marseille. Comme je n'avais pas de petite monnaie, je leur tendis une pièce de dix francs.
Ils se la disputèrent férocement.
Ce qui devait arriver, arriva.
Dès le premier soir, nous promenant dans le quartier chic, Pierre Zwang se voit relancé à plusieurs reprises par une jolie métisse. Prenant ses illades pour de l'amour pur et désintéressé, n'écoutant que son instinct, mon ami, pourtant prévenu, tombe dans les filets de la séduisante professionnelle et me quitte pour la suivre.
Moi je poursuis ma promenade dans la nuit tiède et parfumée, résiste sans trop de peine aux appels des péripatéticiennes, à leurs promesses de voluptés fabuleuses murmurées à l'oreille. Avant de rentrer à notre hôtel, je sirote quelques anisettes à une terrasse de café en croquant des olives.
La réception de l'hôtel semble déserte. En prenant la clé au tableau, j'entends un petit bruit provenant de l'alcôve réservée au veilleur de nuit.
181 - Djamila
Djamila apparaît, délicieuse et souriante dans une sorte de courte chemise collante et transparente.
Sans que je lui demande quoi que ce soit, elle me prend gentiment par le bras et m'emmène vers ma chambre. Cinq étages de caresses, de baisers ne me laissent pas indifférents. Je la laisse faire et je fais bien, car elle fait tout ce que je désire.
Avare ni de son temps, ni de son corps, Djamila me fait passer quelques heures délicieuses. Quand elle me laisse et que je veux lui donner un petit cadeau, elle me dit:
- Non, pas ce soir, nous verrons ça demain, si tu veux encore de moi...
Pierre n'est pas rentré de la nuit.
Je passe ma journée à visiter Alger. Le dépayement est complet. Pour la première fois de ma vie je vois le clivage social non plus seulement entre riches et pauvres.
J'ai vu des pauvres en Suisse, plutôt rares ou cachés. J'ai côyoyé des pauvres en Italie et il y a trois jours encore à Marseille. Mais ici à Alger il y a le Blanc d'un côté et le Bougnoule, de l'autre.
Pourtant, au bout de deux jours, je me suis rendu compte d'une nuance encore plus subtile dans les rapports entre les deux classes sociales l'Arabe arrivé méprise le petit blanc, le blanc pauvre, dans la débine le clochard blanc.
Ainsi un auto-stoppeur comme moi, tout blanc, blond et instruit que j'étais, mais voyageant sac au dos et logeant dans un hôtel de la dernière catégorie, intriguait les autochtones bien davantage que les Colons.
Je laisse un mot destiné à Pierre sur mon lit puis visite la somptueuse bibliothèque de la ville d'Alger, où je compulse des ouvrages de voyages, j'explore ensuite rapidement le musée de préhistoire et d'etnnographie ainsi que celui des Beaux-Arts.
Je vais manger une glace au Jardin Botanique avant de rejoindre notre hôtel par le chemin des écoliers.
Pierre ne rentrera que le lendemain. Pieds nus, en guenilles, gandoura sale et déchirée. Crevé, crasseux, pas rasé, affamé.
- T'as pas quelque chose à manger ? J'ai une de ces dalles.
- Des glibettes, du raisin, des dattes, du saucisson et du gros rouge qui tache.
- Donne toujours!
- Qu'est-ce qui t'est arrivé ? Qu'est-ce que c'est que ces frusques ?
Tout en mangeant et buvant, Pierre raconte:
- Lorsque je t'ai quitté avec Mariuca, je ne savais absolument pas ce qui allait m'arriver. Un véritable guet-apens. Au début, ce fut génial. Cette fille s'est révélée une véritable bombe sexuelle. Elle m'a fait le grand jeu. Jamais je n'ai fait l'amour comme ça. Puis on a bu abondamment et fumé du kif. Ensuite, elle a appelé ses copines et j'ai vécu une orgie pas possible.
- Tu te trouvais où ? Chez elle ?
- Dans une piaule sordide quelque part dans la Casbah. Avec des cancrelats qui couraient sur les murs et des scorpions partout. Là, tandis qu'elles jouaient sur une sorte de guitare, je me suis endormi comme une souche, assommé par l'alcool et la drogue.
Quand je me suis réveillé, je n'avais plus de montre, ma saharienne s'était envolée avec mon argent et mes papiers, mon short et mes sandales disparus... la pièce vide. Même les oreillers, le grabat et les tapis s'étaient faits la malle. Seuls les scorpions noirs et les cancrelats restaient pour me narguer.
Dans un coin du gourbi j'ai trouvé ces frusques dont il a bien fallu que je me vête pour ne pas sortir nu. Heureusement, nul ne s'est intéressé à moi, et j'ai pu arriver ici sans encombres. Voilà, tu sais tout... J'espère que tu as encore un peu d'argent...
- Vraiment pas de quoi faire des folies. Mais je pense qu'en cherchant un peu, nous on pourrions trouver du travail...
- Pour moi, pas question de rester dans ce pays pourri...
- Alors comment vas-tu faire ? Si tu n'as même plus l'argent du retour...
- Je vais aller au Consulat suisse, ils vont bien trouver une solution pour me rapatrier...
- Tu sais que nous sommes mineurs et que si nos parents nous font rechercher, tu vas rentrer en Suisse entre deux gendarmes.
- M'en fous... J'peux plus rester dans cette "charogne" de ville...
Ainsi fut fait. Je l'accompagnai à la porte du Consulat dont les services enregistrèrent sa déposition et lui délivrèrent un récépissé de perte de passeport.
Pierre eut droit à un titre de transport valable pour le départ le soir même, en classe pont, à bord d'un paquebot en partance pour Marseille. On lui remit également un peu d'argent contre un reçu, sous forme de prêt d'honneur, somme qu'il aurait à rembourser en Suisse, à la chancellerie... Cela devait lui permettre d'acheter des vêtements décents et de subvenir à ses frais durant le voyage de retour.
Ainsi, Pierre a-t-il pu s'acheter un short, des sandales, une chemisette etc, se rhabillant de pied en cap aux frais de la confédération helvétique.
En chemin, nous nous arrêtons dans un établissement de bains-douches réservé aux métropolitains, où Pierre se doucha pour la première fois à l'eau chaude, depuis notre départ de Genève.
Comme me l'avait appris à faire Henri Leuba, un camarade auto-stoppeur genevois qui avait fait le tour du monde, j'en profitai pour laver mon slip et ma chemisette que je renfilai sur moi mouillés et sans repassage... mais propres.
Juste avant son départ, je remis à Pierre une petite somme prélevé sur mon magot.
Pierre reparti en Suisse, je me rendis à la bibliothèque et établis un plan de voyage sérieux pour traverser le Sahara.
Laghouat - Ghardaïa la capitale du Mzab, - El Goléa - In Salah - biffurcation possible vers Tadjmaout - In Ekker - Tamanrasset. Sûr de moi, je ne doutais de rien. Mais grâce à ce que j'avais conservé du contenu du portefeuille trouvé à bord du paquebot, je disposais d'un solide viatique.
...Soit à In Salah, bifurquation vers Reggan - Bidon V puis passage au Soudan (devenu Mali) à Sounfat et descente vers Bourem sur le Niger et Tombouctou.
Lorsque je parlai au conservateur de la bibliothèque de mon projet, il me dit:
- Hé là, prenez garde, mon jeune ami. Sur les cartes, tout semble facile et séduisant, mais il en va tout autrement sur le terrain. Un tel voyage seul, en auto-stop, me paraît impossible car, hormis les militaires, il n'y a pas beaucoup de circulation dans ces coins-là.
Vous feriez mieux de visiter les villes de la côte. Mais je vais vous faire rencontrer un ami, le capitaine de la Gontrie. Il connaît bien le Sud. Il a vécu plusieurs années avec les Touaregs comme officier des affaires spéciales... Il vient dîner demain soir, soyez des nôtres.
Il me donna sa carte, me priant de venir sans façon, en célibataire, vers les 9 heures du soir.
Alain Finbert habitait une exquise garçonnière dans le quartier résidentiel des hauts d'Alger. Dans son vaste atelier de peintre niché dans une oasis urbaine à la végétation exubérante, il vivait entouré de bibelots, de meubles exotiques et d'uvres d'art. Des tapis noués à la main partout, sur le sol, sur les murs jusque dans les toilettes et la salle de bains.
Son ami, Hubert de la Gontrie était un de ces jeunes officiers très "vieille France" comme on disait alors des gens tout simplement bien élevés.
A côté de cet officier en tenue impéccable, au langage châtié, aux intonations précieuses, je me sentais un vrai paysan mal dégrossi et plutôt "mal helvète".
Lorsque je m'ouvris de mon projet de traversée du Sahara, en auto-stop, en solitaire, il se prit à rire à gorge déployée, sans que ce rire spontané, sincère, n'eût rien de désobligeant.
- Eh bien, mon garçon, vous ne manquez pas de culot! L'aventure projetée est une aimable utopie. Vous êtes bien jeune, et vous débordez d'énergie, cela se voit, plein d'enthousiasme.
Habitué je présume à patrouiller dans vos belles et fraîches montagnes riches en torrents et en cascades aux eaux pures, vous ne pouvez imaginer les rudesses du climat saharien.
Le pays que vous envisagez de traverser en été est le plus vaste désert de la terre et le plus chaud.
La température entre la nuit et le jour peut varier de 50ç. Tamanrasset et le Hoggar sont à plus de 1500 kilomètres à vol d'oiseau, donc à près de 2500 kilomètres par des routes défoncées et des pistes qui se déplacent au gré du vent. Le simoun, ce vent de sable brûlant qui pénètre partout et efface impitoyablement toutes traces sur le sol a tué plus d'hommes que les rezzous, ou les combats. Là-bas c'est la soif et la faim qui tuent.
Nous-mêmes, armés de véhicules tout terrains, équipés pour le désert, mettons parfois plus d'une semaine pour rallier Tamanrasset à partir de Béchar ou de Toggourt.
A votre place je commencerais par acheter une carte détaillée du pays, un Bedaeker et le Coran. Puis je visiterais dans un premier temps quelques-unes des merveilles que rassemble ce pays, et réserverais pour plus tard la réalisation de mon rêve.
Il parlait bien l'officier, mais un Suisse c'est bien connu, est plus têtu qu'un âne.
Je remerciai mon bibliothécaire pour son accueil charmant, saluai le jeune officier, et me préparai à en faire à ma tête.
Chez un libraire brocanteur, j'acquis quelques mauvaises cartes du pays, - les cartes détaillées étaient réservées aux militaires - un vieux Bedaeker et un Coran dépenaillé mais annoté.
La facilité avec laquelle Pierre était parvenu à se faire rapatrier d'Alger par le consulat suisse, me donna l'idée d'en faire autant, mais de beaucoup plus loin, pourquoi pas de Tamanrasset, du Soudan ou du Niger si je ne parvenais pas jusqu'au Cap de Bonne Espérance?
181 bis - Jef
Le samedi je quittais Alger par la route de Géryville. Un garagiste qui allait livrer une automobile neuve à un riche colon de la Mitidja m'emmena à bord de son camion jusqu'à Blida. Là, dans une station service, il parla pour moi à un chauffeur de poids lourd appartenant à une société de transports avec laquelle il travaillait et dont il connaissait le patron. La solidarité pied-noir n'était pas un vain mot.
Joseph, familièrement Jef, était un type énorme, dans tous les sens du mot. Cent vingt kilos, buvant trois litres d'eau et quatre litres de vin par jour, des bras comme des jambons que couronnait une trogne rubiconde brûlée par le soleil. Il respirait la force, rayonnait de joie de vivre et de santé.
Jef me dit qu'il en avait pour deux ou trois heures au garage, à faire réviser son bahut. J'en profitai pour visiter l'antique cité andalouse dont des tremblements de terre successifs avaient, au siècle dernier, détruit les principales merveilles architecturales. Mais la ville gardait de beaux restes et la population se montrait à la fois fière et généreuse.
Vers midi la chaleur devint insupportable et les gens s'étaient retirés chez eux à l'ombre de leurs patios. Je me réfugiai dans une église où un vieux clochard berbère avait déjà pris ses aises sur les dalles relativement fraîches.
Nous avons partagé notre déjeuner en frères, un quignon de pain serti d'ail rose et de lamelles d'oignons, arrosé d'huile d'olives. Une orange et des dattes comme dessert. Je refusai de boire à la bouteille le gros rouge qui m'était offert. Aujourd'hui encore, j'éprouve un recul lorsqu'il s'agit de boire au même verre ou au goulot avec d'autres.
Puis, je regagnai la station service. Jef faisait la sieste sous un bouquet de palmiers. J'attendis qu'il se réveille, observant cette montagne de chair et de muscles que prolongeait une incroyable hure couronnée par une crinière de cheveux fous.
Lorsqu'il se releva, d'un bond, la terre parut trembler. Il me jeta un regard de connivence et, dans un bâillement, alla soulager sa vessie contre une haie de lauriers roses, me disant, par-dessus son épaule :
- Tu vois, Guillaume Tell, rien ne vaudra jamais une petite sieste et de lansquiner dans la nature.
Il se retourna, secouant son chibre énorme pour en secouer les dernières gouttes avant de ranger son monument dans son froc.
- Tu ferais bien d'en faire autant, fiston.
Mais, après avoit vu sa trompe, je craignais d'exhiber mon modeste petit sexe et qu'il se moque de sa modestie.
Au pays des des Ouled Naïls
En deux jours, sur la route, Jef m'apprit toutes sortes de choses sur le pays, informations que l'on ne retrouve guère dans les livres. En traversant les contreforts des Ouled Naïls, il me dit comment les filles pauvres des tribus montagnardes de cette contrée constituaient leur dot grâce à la prostitution. Selon Jef, les petits garçons les plus beaux étaient vendus à de véritables négriers pour satisfaire la luxure de riches pédérastes d'Europe ou du Moyen-Orient.
Il me raconta aussi comment des chercheurs de trésors font aujourd'hui encore fortune en découvrant de temps à autre des caches d'or ou d'ivoire dans la montagne. Ramenées du Sud par les trafiquants berbères, ces richesses étaient hâtivement dissimulées dans des caches lors des rezzous. Les caravaniers massacrés jusqu'au dernier, le trésor échappait aux brigands.
Le Trésor des Garamantes
Jef me parla aussi de la juteuse arnaque des trafiquants du Sud que représentait la vente aux militaires français et aux touristes de superbes émeraudes qu'ils présentaient comme issues du mythique Trésor des Garamantes. Or ces pierres n'étaient en fait que des amazonites, abondantes dans la région du Tibesti, et qui avaient berné bien des explorateurs.
Le soir, nous dormions chez l'habitant. Pour satisfaire sa riche nature, il échangeait un bracelet ou un collier de fantaisie, contre une compagne pour la nuit. Mais, attention, me dit-il, le premier soir, il me faut des filles formées, sinon, avec mon outil, je les défoncerais.
Très fier de l'envergure de son sexe, il l'exhibait volontiers, et je dois dire qu'à part le chibre de Nanard-la-grosse-bite que je connaîtrai à Paris, boulevard de Courcelles, je n'en verrais jamais d'aussi impressionnant.
Baba Amirouche
A l'étape d'Hassi Bahbha, Jef avait ses habitudes chez la mère Amirouche, une ancienne prostituée qu'il surnommait "Baba". Avant de monter à Paris où elle avait fait fortune dans les années vingt, elle avait fait son apprentissage dans la galanterie dans un bouge d'Alger. Avec son bas de laine, elle retourna en Algérie et créa une maison de passe renommée à Oran. Mais son associé, un maquereau impitoyable, la ruina, emmenant ses plus jeunes et jolies pensionnaires au Maroc.
C'est avec le maigre pécule qu'elle put sauver du naufrage qu'elle vint s'enterrer dans ce bled. Grâce à sa cuisine et aux serveuses avenantes et peu farouches qu'elle recrutait, Baba Amirouche sut faire reconnaître son établissement comme le meilleur gîte d'étape entre Blida et Ghardaïa, par tous les chauffeurs et les voyageurs qui se dirigeaient ou revenaient du grand sud.
Je séjournai plusieurs jours à Laghouat avant de trouver un chauffeur qui accepte de m'emmener à Ghardaïa, qui sera le terminus de mon voyage.
Le M'zab
En effet, le Mzab fut pour moi une découverte extraordinaire. C'est à Mélika, à Beni-Izguen, à Bounoura que je fis une rencontre décisive, celle de la beauté architecturale à l'état pur, cette beauté qui inspira tant de grands architectes, en particulier mon compatriote Le Corbusier. Il est indéniable que les lignes très pures de la chapelle de Ronchamp lui furent inspirées par l'art ibadite.
J'eus la chance de visiter le M'zab en compagnie d'un homme hors du commun, celui-là même qui fit connaître au monde les merveilleux dessins rupestres du Tassili.
Étant un lève tôt, j'aime partir en promenade avant le lever du jour pour savourer la fraîcheur de la nuit avant qu'elle se dissipe. J'apprécie les teintes exquises et fragiles de cette "aurore aux doigts de rose" qu'on chanté Homère et les poètes grecs.
Veillant à ne jamais enfreindre les lois non écrites des traditions ibadites, - en particulier ne pas enjamber une tombe même dissimulée sous le sable - j'allais, Coran à la main, recueils de poèmes en poche, méditer auprès des mosquées des saints ou de leurs tombeaux.
L'inconnu me surprit assis sous un palmier, - unique arbre à trois cents mètres à la ronde - en train de parler tout seul, devant le tombeau de Sidi Bou Gdemma, fondateur de Ghardaïa.
Debout, un peu en arrière de moi, il regardait dans la même direction vers le bas de la colline d'où, montait vers nous, en musardant, cet escalier unique au monde, au tracé d'une beauté irréfutable.
L'émotion qui m'étreignait semblait partagée. Nous ne nous sommes pas regardés, pas parlé. Sans nous connaître, - je l'apprendrai plus tard - nous étions en résonance, nos esprits en communion.
Le voyageur inconnu s'en alla le premier. Je le suivis d'assez loin. Nos chemins se séparèrent au pied de la colline. Je traversai la palmeraie, il la contourna.
Nous nous sommes revus, le lendemain, sur la place du marché de Mélika la bien nommée (la reine). Je suivais du regard la silhouette élégante et frêle d'une jeune femme, dont le haïk d'une blancheur éblouissante ne laissait entrevoir qu'un unique et fascinant il noir. Proche de moi, un homme élancé, vêtu d'une kachabia rayée, me sourit. J'étais trop timide pour répondre à son sourire.
Sous son regard insistant je reconnus l'inconnu de la veille. Nous ne nous parlerons pas encore ce jour-là.
Henri Lhote
Ce ne sera que le surlendemain, un peu avant l'aurore, attendant sagement l'ouverture de la porte de Beni-Izguen la ville sainte, que nous faisons vraiment connaissance. En effet, nul étranger ne pouvait alors séjourner dans la cité close après la nuit tombée.
Il se présenta : Henri Lhote. Ce nom ne me disait rien. Explorateur, inventeur des peintures rupestres du Tassili et du Hoggar on le considérait comme le spécialiste des Touaregs. Pendant quelques jours nous demeurons inséparables.
C'est en sa compagnie que je prends conscience pour la première fois de l'intérêt qu'un adulte porte à ce que je dis et à ce que je pense, et échange des idées avec moi d'égal à égal. Jusqu'à présent, j'avais toujours l'impression d'être l'élève, le cancre.
Un matin, tôt, avant le prière, il me fit rencontrer Sidi Ammi Saïd, un sage centenaire, aveugle, mais ayant encore toute sa tête.
Lhote m'emmena chez lui. Il logeait chez l'habitant, dans une famille nombreuse, où ces sectateurs puritains le considéraient comme l'un des leurs, lui offrant l'hospitalité sans la moindre méfiance. Il me fit rencontrer des personnes hors du commun, me désigna des détails qui ne m'eussent jamais effleurés, me fit éprouver l'harmonie de certaines ruelles, l'élégance de maisons d'apparence banale mais qui recélaient une originalité et une beauté incroyables.
Au cours de nos pérégrinations, mon nouvel ami ma parla longuement du Hoggar, de ses merveilles, et du personnage fabuleux qui les lui avait fait découvrir Conrad Killian.
Mais les émotions, les pensées, l'enthousiasme éprouvés dans ce haut lieu magique, en compagnie de ce guide hors du commun méritent d'être traités ailleurs que dans ce banal recueil de souvenirs anecdotiques. Comme j'espère vivre dix minutes encore ou jusqu'en l'an 2150, je prie mon honorable lecteur de patienter ou de se résigner.
182 - Chance ou hasard ?
Je constate que j'ai eu beaucoup de chance. Souvent le hasard - mais y a-t-il un hasard ? - plaça sur ma route des personnes extraordinaires, juste à l'endroit et au moment où il fallait. Ionesco, Isidore Isou, Henri Lhote à Ghardaïa, Jean Guéhenno au Mont-Saint-Michel, Youki Desnos au café Les Méchants, Picasso avc son chien afghan sur le quai des Grands Augustins... et tant d'autres.
Adepte de l'auto-stop, je fus pris à bord de leur voiture par des personnalités considérables. Pour d'autres que moi, c'eût été la chance de leur vie. Mais je n'ai jamais su entretenir des relations suivies avec quiconque. Les rencontres se succèdent, les gens passent. Je ne m'attache pas. Je déménage souvent et fais de nouvelles rencontres.
Une des raisons de ce manque de liant résidait dans le mensonge. A chaque rencontre nouvelle, je racontais une nouvelle fable. Comment voulez-vous que je les revoie, que je les reçoive chez moi ? Je vivais dans le rêve et dans une chambre de bonne.
184 - Retour en Alger
En quittant Ghardaïa et le Mzab, je ne fus plus tout à fait le même. Une case était venue s'ajouter à ma demeure.
Tout, dès lors s'agença parfaitement. La pièce manquante du puzzle venait d'elle même de se placer au bon endroit.
Un ingénieur, prospecteur minier, me ramena vers Alger à bord de son véhicule tout terrain. Il venait de Fort Flatters via Ouargla.
Je lui parlai de poésie et lui fis part de mon enthousiasme pour la vallée du Mzab et ses beautés architecturales.
Il s'appelait Jean. Jean Durand. Il m'écouta poliment. Puis, il me dit:
- Décidé de te décevoir, mon ami, mais tout cela c'est fini. La poésie, les paysages, l'architecture antique, c'est une période révolue. Nous allons vivre une révolution, une révolution technologique.
Ce pays, ce désert, cette population misérable végète sur une fantastique mine d'or. D'or noir. Ce pétrole regorge de richesses potentielles. Mais ceux qui vont venir mettre en valeur ces richesses immenses ne sont pas des poètes.
Ce sont des conquérants, des financiers, des spéculateurs, des prédateurs. Profite, mon ami, des dernières journées, des dernières heures de ce que tu considères comme la beauté, demain arriveront les bulldozers, les marchands, les gens de sac et de corde...
Jean Durand; me déposa, deux jours plus tard, à l'embranchement de la route d'Aumale.
En route, il me parla lui aussi de Conrad Killian. Ainsi, pour la seconde fois au cours de ce voyage, je rencontrais quelqu'un qui avait connu cet aventurier mythique, le premier explorateur à traverser le Ténéré, délimitant la ligne de partage des eaux entre le bassin méditerranéen et celui du Niger, établissant la frontière entre la Lybie et l'Algérie, plantant le drapeau français en des régions non reconnues et non délimitées dans la bande d'Aouzzou et au Fezzan, où il avait reconnu sous les sables, une mer de pétrole. Ses compatriotes ne le prenant pas au sérieux, malgré d'incessantes démarches, il se déclara monarque de ces territoires non revendiqués, no man's land désertique aux confins de l'Algérie, de la Libye et du Tchad.
Alger paradis du sexe
Dans ces années d'après-guerre, Alger était la ville du sexe comme le sont devenus Bangkok, Manille, Cuba ou Rio de Janeiro. Les enfants y étaient beaux, pas farouches et se prostituaient pour très peu d'argent.
Le voyage était encore réservé aux personnes fortunées, on ne parlait pas encore de tourisme sexuel.
Mais tout ce que la vieille Europe comptait de pédophiles accourait en Algérie pour donner libre cours à ses vices.
Les grands artistes homosexuels d'André Gide à Montherlant passaient chaque année quelques semaines en Algérie sous prétexte de "voyages d'études".
D'ailleurs, les murs des autochtones s'y prêtaient. Si la famille musulmane était généralement exemplaire, élevait bien ses enfants, les maintenait sur le bon chemin, la misère venait trop souvent perturber ce bel ordre ancestral. Et puis beaucoup d'hommes étaient morts à la guerre laissant leur famille dans le dénuement.
Le yaouled représentait pour les pédés ce que la petite bretonne était pour l'amateur de chair fraîche parisien.
184 bis - César le garagiste
Sur la route d'Alger, je fus pris en stop par un garagiste. Il me demanda si je savais conduire. Je lui dis évidemment que oui, comme tout bluffeur qui se respecte.
- Tant mieux, car je dois prendre en remorque une voiture en panne. Tu t'installeras au volant et tu tâcheras de maintenir la corde tendue pour éviter les embardées.
Durant quelques kilomètres, cela roula à peu près bien. Crispé au volant, je parvenais non sans mal à me laisser tirer sans incident.
Mais dès que nous abordons la route en lacet qui conduit vers la plaine, je ne sus plus maintenir la distance et, faillis à plusieurs reprises emboutir la voiture de tête.
Le garagiste renonça à poursuivre l'expérience et ne m'en voulut pas de mon incompétence.
Il m'emmena chez lui, me fit dormir dans la chambre d'amis et, dès le lendemain, aux aurores, me proposa un job de grouillot dans son garage. J'acceptai avec enthousiasme car mes fonds étaient en baisse*.
* Je vous conterai sans doute un jour ce qu'il advint du magot trouvé à bord du paquebot lors de mon arrivée en Alger.
Je servais l'essence à la pompe, nettoyais les pare-brises, shampoonais les voitures et en aspirais l'intérieur. Aidant Malvina, son épouse, je pelais les patates, épluchais les légumes, confectionnais les sandwichs et préparais les casse-croûte des routiers, bref, je me rendais utile de toutes les façons possibles. Je mangeais à la table des patrons, les accompagnais au cinéma, au restaurant ou en ballade.
J'appris à conduire mieux (quoique sans permis), à connaître ce qu'une voiture avait sous son capot, à diagnostiquer une panne.
Le dimanche, nous partions en excursion, et mes hôtes me firent visiter ce pays, le leur, qu'ils aimaient. Je me sentais bien chez eux. Ils me considéraient davantage comme leur fils que comme leur employé.
Mais un jour tout cela prit fin. César revint d'Alger et me dit:
- Tu sais que tu es recherché mon grand ? Tu ne m'avais pas dit que tu étais mineur (on devenait majeur à 21 ans, en ce temps-là). Tes parents te recherchent.
Je me sentais moche d'avoir menti à de si braves gens. Tout penaud, gauche, honteux, je ne répondis pas.
César me tapota l'épaule et me dit:
- Ça ne fait rien, tu es un brave petit gars, travailleur et tout. Je te garderais bien avec nous, si tu voulais, je t'apprendrais le métier, mais vaut peut-être mieux pour toi que tu rentres chez toi à Genève et que tu reprennes tes études.
En attendant, il n'y a pas le feu. Dans dix jours je t'accompagnerai au consulat de Suisse où tu t'expliqueras.
Ces dix jours passèrent comme un rêve. Pour sûr que le travail était rude, mais César et son épouse ainsi que leur meccano kabyle étaient des gens heureux de vivre. Ils travaillaient dans la joie. Ils chantaient, racontaient de belles histoires à la veillée, organisaient des fêtes avec leurs nombreux amis.
Le dernier week-end, confiant leur établissement à Ahmed, ils m'emmenèrent visiter le Constantinois et ses merveilles. Ce fut un week-end de rêve.
Le lundi matin, César m'accompagna au consulat de Suisse où je fus pris en charge par un fonctionnaire compréhensif et bon enfant, puis rapatrié. Sur le bateau je fus libre, sous le contrôle du commissaire de bord, mais dès l'arrivée à Marseille, c'est la police qui me récupéra.
Mis dans un train en partance pour Genève je fus confié à la surveillance d'un gendarme ravi de ce voyage. En général, il n'avait pas affaire à un adolescent fugueur mais escortait de dangereux malfaiteurs. Il me raconta d'ailleurs quelques histoires vécues terrifiantes telle que celle qu'il vécut lors du convoyage vers une prison centrale d'un bagnard noir évadé de Cayenne, réputé anthropophage et qui le mordit au visage lui arrachant le nez avec ses dents.
Effectivement, le nez du brave gendarme était un peu de guingois et avait une forme bizarre.
Après cette fugue, M. Dupertuis décida que j'étais trop indépendant pour rester dans sa pension et suggéra à mes parents de me trouver une chambre à Genève, ce qui me ravit, non pas que je sois jamais senti mal ou brimé à la Pension Violette, mais parce que j'avais besoin de toute ma liberté, pour le meilleur et pour le pire.
186 - Abandon des études
En 1949, je n'achevai pas ma terminale et refusant de retourner vivre à Genthod, je trouvai très vite du travail. J'avais dix-huit ans. Mon premier job fut homme à tout faire chez Pierre Stooss, l'importateur de Coca-Cola pour la Suisse romande.
A la fois magasinier, comptable, secrétaire, manuvre, goûteur et balayeur, je secondai le patron qui n'avait que trois employés: deux chauffeurs-livreurs qui parcouraient toute la Suisse romande pour ravitailler les différants points de vente et moi, grouillot à tout faire.
Une fois par mois, Stooss recevait des États-Unis, sous pli recommandé, la précieuse poudre brevetée, dont la composition tenue secrète depuis cinquante ans, permettait, en la mélangeant à de l'eau pure, de reconstituer le populaire breuvage.
Il s'enfermait alors dans son labortoire et passait une heure ou deux à parfaire la mystérieuse opération. Après quoi, les cuves d'inox pleines, nous testions le Coca-Cola primeur avant de passer à l'embouteillage manuel.
Je ne demeurai que quelques mois chez Stooss. Mais j'y appris énormément. Quelques économies en poche, ne me souciant guère de mon avenir et de mes études, je donnai mon congé pour aller vagabonder sur les routes.
C'est à peu près à la même époque que Louis Armstrong en tournée fit un récital au Victoria Hall, une célèbre et très belle salle de concert genevoise (qui brûla depuis lors).
Après le concert, nous réussîmes à entraîner Satchmo à l'Estaminet St Germain, dans la vieille ville. Il nous subjugua par son franc parler, son énergie, sa joie de vivre. Nous étions étudiants et pour la plupart un peu "marxistes").
Il nous dit qu'il fallait être fier de son pays, de sa classe sociale, de sa race. Que la diversité était une force et une richesse. Que lorsqu'on lui refusait une chambre d'hôtel dans un palace, il ne se révoltait pas, n'insultait pas son interlocuteur, mais se disait en lui-même qu'il lui fallait absolument être le meilleur chanteur, le meilleur musicien de jazz de la planète, non pas parce qu'il voulait être riche, prouver la supériorité des Noirs, mais parce qu'il voulait montrer par son talent, sa volonté, son charisme, qu'un Noir pouvait lui aussi donner de la joie aux autres peuples que le sien, provoquer l'enthousiasme des Blancs pour une musique et des chansons de pauvres noirs.
Qu'une femme noire pouvait être aussi belle qu'une femme blanche, qu'un homme noir aussi intelligent qu'un blanc. C'est une leçon que je n'oublierai jamais!
187 - Paris à bicyclette
Premier objectif lointain Paris, où je me rendis à bicyclette, en empruntant le vélo de mon beau-père. Un vélo lourd et ancien, sans changement de vitesse, mais bien entretenu.
Je me souviens de cette "promenade" comme si c'était hier. Mon anthologie de poèmes recopiés à la main en poche, un sac à dos avec trois paires de chaussettes, de chemises, deux slips, quatre mouchoirs, une pochette de toilette pour tout bagage, je me sentais le plus heureux des hommes.
En ce temps-là les gens étaient hospitaliers. Le tourisme de masse n'avait pas encore pourri les mentalités. Les gens n'avaient pas peur de l'étranger, du chemineau, du voyageur vagabond. Quand on traversait un village, les gens, assis au bord de la route, devant leur maison, vous invitaient volontiers à casser la croûte ou boire un coup.
Je me souviens d'une longue montée au soleil dans les vignes de Bourgogne. En arrivant sur la colline, un village magnifique m'accueillit. Et, sur la place, sous les tilleuls, des groupes d'hommes jouaient aux boules ou aux cartes.
- Hé toi, le Suisse, viens boire un coup.
(J'arborais toujours un fanion rouge à croix blanche sur le guidon).
Je garde également un souvenir inoubliable de Chablis.
La cathédrale de Sens, me toucha profondément. Je ne sais pourquoi. Plus tard, chaque fois que je passerai dans la région, je ferai un détour pour la voir. Fontainebleau m'enthousiasma.
L'interminable et triste banlieue de la capitale me déçut bien un peu. Les détestables maisons ouvrières me choquèrent. Il faudra tout l'enthousiasme de l'ami Yonnet et de Robert Doisneau pour me faire comprendre sans jamais l'aimer véritablement, ce que cette misère, ccs laides maisons en meulière, ces repoussantes bâtisses d'usines sales et nauséabondes peuvent receler de poésie.
Je laissai le vélocipède à la consigne de la gare de Lyon.
Paris aussi, au premier abord, me parut décevant. Une foule terne, des murs gris, une ville sale. Je ne décelais pas encore la beauté des bâtiments sous leur couche de crasse. Je pris le métro pour Montparnasse où j'espérais retrouver les peintres et les poètes que j'aimais. Mon premier coup d'il en sortant de la station Vavin fut sinistre.
Des établissements fabuleux, tels la Coupole, la Rotonde, le Sélect, centre universel des arts et des lettres, me parurent des bistrots de province peuplés de faux artistes enguenillés, hâbleurs et mal embouchés. Et que dire de la banale laideur du Boulevard Montparnasse!
Saint-Germain-des-Prés me rassura. La place était jolie, l'église admirable, le Flore et les Deux-Magots aimables et bien fréquentés.
Quant à Montmartre, c'était un haut lieu du passé, un has been. Une charmante colline à touristes où presque tout pour moi sonnait faux.
Je dégotai une minuscule chambre mansardée à trois francs six sous la nuit, dans un hôtel meublé de la rue Monsieur-le-Prince dont la fenêtre ouvrait sur un passage dévalant vers le boulevard St Germain. Je demeurai peu de jours à Paris. Un camarade de rencontre sur le Boul'Mich me proposa de l'accompagner en Bretagne, à moto, où il allait rendre visite à ses parents.
En sa compagnie, je fis un voyage tout à fait étonnant.
Fin de la première
partie
II
ENTRE LA CORDE ET LA COURONNE
188 - Bohème et Militant
- 1950
Un jour, M. Dupertuis me fit comprendre que j'étais désormais
trop grand et trop indépendant pour continuer à vivre
dans sa pension et qu'il me fallait voler de mes propres ailes. Comme
je ne tenais pas à retourner habiter chez les Schmutz, M. Benz
fut une fois encore ma providence.
Agé de 75 ans, (né le 26 juillet 1875), il me proposa de louer un appartement à Genève où il conserverait une chambre. A ma grande honte, je dois avouer que je me sentais terrorisé à l'idée d'avoir à présenter mon père à mes amis.
J'avais tellement menti à son sujet, inventant mille fables pour parler de mon géniteur. Tour à tour Directeur général des douanes suisses, neveu de Carl Benz le génial précurseur des véhicules automobiles ou, selon les jours, fils du célèbre Baron von Benz anobli par le Kaiser.
Mon père versa la caution de 2000 F. nécessaire à l'acquisition d'une part de coopérateur donnant droit à un appartement neuf de quatre pièces, rue des 13 arbres, près de Saint-Jean. Je partageai cet appartement avec Raymond, un ami bizarre. Puis, il fut question de la venue de mon père...
Je le présentai non comme mon père, à cause du nom et peut-être à cause de l'âge, mais comme un grand-oncle.
Cette cohabitation ne dura guère.
Mon père, touchait une modeste retraite des douanes où il avait servi durant plus de trente-cinq ans. Comme il l'avait fait depuis son départ de Genthod, sans jamais avoir de maison à lui, de domicile fixe, il se louait au pair à des fermiers où, contre un peu de travail, il était nourri et logé. Ainsi passa-t-il plusieurs années chez les von Gunten près de Thoune, puis dans une ferme argovienne (d'où je recevais en pension, les fameux paniers de cerises), dans les Grisons aussi, dont il aimait les paysages et les habitants.
190 - Rue des 13-Arbres
Mon père Benz me propose de louer un appartement et de tenter de vivre ensemble.
Je jette mon dévolu sur un appartement neuf, appartenant à une coopérative. Mon père le met à mon nom, paye les 2.000 francs de la participation en tant que sociétaire, et nous voilà installés. Mais je souffre terriblement.
Je dois l'avouer, j'ai honte de mon père... tout simplement parce qu'il est âgé... J'ai toujours été bizarre, soucieux du qu'en dira-t-on. Alors que le père Benz à soixante quinze ans était un homme vert, dynamique, sportif, avec une belle tête aux traits altiers, j'avais honte de lui.
Donc, à mes amis, je le présentais comme mon oncle. Pourquoi ce mensonge stupide. Alors qu'il avait toujours été bon pour moi... Aujourd'hui, c'est de moi que j'ai honte.
Il n'a pas pu ignorer ces mensonges. Sûrement en a-t-il souffert. Comprenait-il ce côté tordu de mon caractère ?
Un jour j'ai appris que sa femme était folle et que sa fille Léni s'était suicidée. Sa femme vivait toujours, dans un asile. Lui aussi avait eu une vie tordue...
Il me dit un jour qu'on l'attendait pour les foins chez les Von Gunten, dans l'Oberland Bernois, où il passait parfois plusieurs mois... Il me laissa plusieurs centaines de francs et partit de la gare Cornavin avec son Rucksack, son alpenstock noué au pied téléecopique de son appareil de photo et sa valise de cuir, son seul luxe. Je vois encore sa silhouette droite, son allure sportive, et son beau regard ému mais plein de noble retenue. Moi j'avais hâte de le voir partir... Insensible et cruelle jeunesse.
Rue des 13-Arbres je me sentis pour la première fois de ma vie totalement libre. J'avais un bel et vaste appartement tout neuf, un travail qui me permettait de vivre, des amis...
Je partageais cet appartement avec Raymond, un garçon singulier mais séduisant, doué d'une incroyable vitalité. Je ne me souviens plus de son nom, mais je le vois comme s'il se trouvait devant moi. Mince, grand, une belle tête intelligente au vaste front légèrement dégarni, un perpétuel sourire sur une bouche optimiste aux commissures relevées, un punch extraordinaire.
Il était dessinateur et peintre mais pour vivre, il vendait avec succès - car il plaisait aux femmes - des aspirateurs au porte-à-porte. Il avait un copain, tout le contraire de lui, qui sans domicile fixe, vint habiter quelques mois avec nous. Un visage triste, une mine sinistre, un pessimiste-né. Lui aussi était vendeur à domicile, mais d'encyclopédies, et son violon d'Ingres c'était une collection d'objets inutiles. Chaque soir, au cours de longues discussions épiques, nous refaisions le monde à notre manière.
Le peintre découvrait une chance derrière chaque obstacle. Le collectionneur prétendait que les difficultés usent, que les obstacles empêchent l'homme de s'épanouir.
Le premier claironnait que la chance est toujours là, présente, disponible, à portée de main de qui la veut saisir, que rien n'est impossible, qu'il faut toujours essayer, entreprendre, se lancer... l'autre affirmait que si l'on n'a pas réussi à trente ans, la vie est foutue. «Si, à l'âge de trente ans tu n'as pas un appartement, une voiture, une place fixe, tu végéteras tout le restant de ta vie.»
Moi, je les écoutais. Pour moi, ce n'était pas l'individu qui comptait, mais la société. Il fallait changer la société. Et pour cela faire la révolution. Après seulement, l'humanité entière connaîtrait des lendemains qui chantent.
Premier enregistreur vocal
C'est rue des 13 arbres que j'acquis une folie: le premier enregistreur magnétique à fil. Un appareil fantastique que tout le quartier venait voir fonctionner.
En effet, sur une petite bobine de fil d'acier tenant dans le creux de la main, je pouvais enregistrer deux heures de son.
Je me souviens comment notre ami Rudi faisait ronfler sa petite décapotable anglaise autour du pâté d'immeubles, tandis que m'improvisant radio-reporter, je décrivais avec enthousiasme le carrousel des bolides lancés sur le circuit d'un Grand Prix imaginaire.
Peut-être, en ne persévérant pas, ai-je raté ma vocation: radio-reporter.
192 - En faisant l'amour, je
pensais au parti...
Communiste convaincu, j'étais de tous les meetings. Orateur acharné et convaincant, je convertissais les gens au marxisme à tour de bras. Dès que je rencontrais une fille, je la séduisais et en faisais une militante de la cause des peuples.
Selon Sylvie, une amie qui me connut à cette époque, il paraît que, même dans l'amour, je pensais au Parti, au grand soir, à la révolution. D'ailleurs, en ce temps-là, butinant de fille en fille, je faisais l'amour comme un lapin. En somme, baiser signifiait inconsciemment pour moi marquer mon territoire et lutter pour le grand soir...
Cet excès de zèle militant, ce prosélytisme permanent, mon caractère exalté, excessif et hâbleur, me rendirent suspect aux yeux des sérieux et ternes responsables des "Jeunesses" du Parti.
Pourtant mon action de rabatteur amena au Parti du Travail, des recrues de choix. Je convertis au marxisme quelques intellectuels de première grandeur, qui ont gardé leur foi idéologique intacte alors même, que depuis longtemps, j'avais fui l'impasse et échappé à l'abîme.
Milo, Janine et quelques autres se gaussèrent de moi sans méchanceté, restant des amis fidèles malgré l'atmosphère sulfureuse que je répandais autour de moi.
Touche-à-tout, dissipé, très impliqué dans la Cause, je ne m'intéressais plus vraiment aux études et je rêvais à la révolution, aux lendemains qui chantent, à porter la bonne parole marxiste aux quatre coins du monde.
Vrai gogo, je gobais tout. Je croyais dur comme fer à toutes les sornettes sur la patrie du socialisme, sur le bonheur des peuples, sur les vertus du grand soir et je répandais mes convictions autour de moi avec succès.
Heureusement, quelques-uns parmi mes meilleurs amis ne marchèrent pas dans cette folie et se moquaient gentiment de moi, de ma jobardise.
Dans la famille, tant du côté Benz que des Höhener, mon militantisme communiste fit l'effet d'une bombe. A leur tour d'avoir honte de ce rejeton dégénéré.
Ce fut l'époque où, à Genève, le mouvement de jeunesse du Parti était animé par Marc Nerfin, un jeune homme beau, élégant, dont j'enviais la prestance et le charisme.
C'est à lui que je dois d'avoir changé mes prénoms un peu trop teutons de Kurt-Émile en celui de Marc.
Je devins pour tous Marc Schweizer et jetai aux orties l'abominable patronyme de Schmutz légué par mon père adoptif. En poésie, je signais mes brûlots du pseudonyme de Marc Lénard.
L'esprit militant, je convertissais à tour de bras, allais vendre la Voix Ouvrière au porte à porte, discourais avec flamme aux réunions du Parti. Mes lectures préférées Panaït Istrati, Vallès, Zola, Jean Christophe.
Parmi mes camarades Jean Hubert le poète, poète officiel du Parti. Il était petit, borgne, tout ridé. Il semblait vieux avant l'âge. Malgré sa laideur, il plaisait beaucoup aux femmes qui le dorlotaient et l'entretenaient volontiers.
J'adhérai à un groupe de théâtre.
Durant plusieurs mois, nous avons répété une pièce de XXX sous la houlette de XY.
XY était un garçon enthousiaste et talentueux dont le théâtre était la vocation profonde et l'unique passion.
Son ambition était d'égaler François Simon, le fils de Michel, gloire de Genève, que nous adorions tous et dont nous n'eussions manqué une pièce pour tout l'or d |