Arthur Dandelot
(1864-1943)
Une visite à Marlotte

Dandelot
Arthur Dandelot
Arthur Dandelot est né le 27 février 1864 à Paris et décèda dans cette même ville le 12 août 1943. En 1882 il devenait le plus jeune critique de la revue Piano soleil avant de fonder la revue Le Monde musical une publication qui allait rapidement devenir la référence dans le domaine de la musique classique.

Mais c'est surtout à partir de 1896, après la création de son "Bureau d'administration de concerts à Paris" en 1896, que Arthur Dandelot devint une personnalité de premier plan dans toutes les grandes manifestations musicales de la capitale.

Il épousa Madeleine Mangeot, fille du facteur de pianos Édouard Mangeot et sœur d'Auguste Mangeot le créateur, avec Alfred Cortot, en 1919, de l'École Normale de Musique.

Excellente pianiste, improvisant durant des heures sur son instrument, elle donna les premières leçons de solfège et de musique à leur fils Georges Dandelot (1895-1975) qui devindra à son tour un brillant musicien.

En ouvrant son "Bureau de concerts Dandelot", Arthur Dandelot devint l'un des tout premiers "agents artistiques", cet intermédiaire incontournable entre le artistes et les producteurs de spectacles que l'on appelle communément impresario.

L'agence Dandelot hébergea les artistes les plus prestigieux parmi lesquels: Saint-Saëns, Messager, Rubinstein, Monteux, Ysaïe, Prokofiev et bien d'autres.

Aujourd'hui encore, même si la profession a beaucoup évolué, et qu'elle est strictement réglementée par la loi, l'agent demeure pour la plupart des musiciens et des chanteurs un collaborateur artistique et un intermédiaire indispensable.

En 1937, Arthur Dandelot publia un article sur Marlotte qu'il a baptisé à juste titre "Une cité du Violon".

«  Je pénétrais dans le pays par une longue allée garnie de villas épandues entre les bras écartés du bois, et, dès les premiers pas je fus surpris d'our le Final du Concerto de Mendelssohn, joué avec un fini, une aisance qui indiquaient une virtuosité déjà experte.

Poursuivant ma route et passant devant "l'hôtel des Chimères", l'Andante du Concerto de Beethoven me salua, à son tour, m'incitant à apprécier la belle sonorité de l'exécutant et son style très pur. Déjà intrigué par cette abondance violonistique, je me heurtais, devant une autre pension de famille dénommée "La Mare-aux-Fées", à un barrage polytonique composé d'un fragment de "Vieux temps" que jouait près d'une fenêtre ouverte une charmante blondinette, et d'une Étude de Kreutzer, semblant parvenir d'un étage supérieur !

Mais, me dis-je, ce pays que je connus si calme, serait-il devenu la patrie des gratteurs de chanterelle à l'instar de ce Barbizon où je vis tant de fameux peintres?

Et voici qu'après avoir débouché dans la rue Murger, j'entends du Mozart, puis du Lalo et que, de diverses habitations me parviennent des bribes familières de Bach, Brahms et Paganini!

Quelque peu suffoqué, je croise un garçonnet, une boîte de violon à la main et je l'interroge :

- M'sieur je vais prendre ma leçon.

- Où cela ?

- Chez le Maître Jules Boucherit.

- Boucherit ? Mais je le connais et vais aller le saluer.

J'emboîtais le pas à l'étudiant et je pénètre en un Paradis de verdure :

- C'est ici «La Chansonnière» me dit l'enfant.

Chansonniere
La Chansonnière
Ayant été informé que, sous aucun prétexte, le maître ne voulait qu'on l'interrompe au cours d'une leçon, je me pris à réfléchir sur l'éclatante carrière de virtuose qu'avait parcourue ce célèbre artiste avant de se consacrer, si prématurément, à l'exclusif enseignement où il obtient les prodigieux résultats que l'on sait !

C'est alors que vint me retrouver le maître et je fus accueilli avec une telle amabilité qu'il me fallut accepter de passer une journée entière à "La Chansonnière". L'heure du thé étant venue, un petit chariot garni de pains de toutes sortes, gâteaux, brioches, fut amené au milieu du cercle ravissant formé par un groupe de jeunes filles qui s'empressèrent à faire le service, beurrant les tartines, dont elles prenaient ensuite large part ainsi que leurs compagnons d'études. Mais une fois tous les estomacs bien repus, le maître proposait la promenade journalière et l'automobile était vite remplie à son maximum, tandis que les courageux (dont je fus) se proposaient de rejoindre à pied le rendez-vous fixé.

Cette fois, il s'agissait de gagner la plaine verte, peu lointaine d'ailleurs, mais où allait pouvoir s'ébattre, à travers les méandres du Long Rocher, toute cette jeunesse bruyante et joyeuse.

On se doute si, après de telles cavalcades, le dîner était bien accueilli et avec quelle joie on savourait ensuite l'audition radiophonique des opéras de Bayreuth ou Milan, des musiques de Salzbourg, Vichy ou de notre Orchestre National.

A sept heures du matin, de nouveau l'agitation gagne de pièce en pièce: toilette, copieux petit (?) déjeuner puis travail acharné.

Jules Boucherit commence ses leçons dans un tranquille cabinet où chacun pénètre tour à tour pour y recevoir la leçon si désirée. On a fini de rire et il faut avoir assisté à pareil enseignement pour se rendre compte de ce qu'un professeur peut dépenser de ses forces physiques, de son énergie, de son savoir, et son expérience infinie.

Enfin, après ces heures de labeur intense, arrive l'instant où, pour le déjeuner, tous les heureux pensionnaires de la villa, se retrouvent réunis auprès du cher maître, autour de la table hospitalière et abondamment garnie.

Après le dessert, avant de quitter cette adorable « Chansonnière », il me fallut encore savourer l'audition de disques choisis... mais ma meilleure impression fut celle d'entendre les Sonates de Mozart (en si bémol) et de Gabriel Fauré (n°1) interprétées par Madga Tagliaferro et Denise Soriano, car rarement j'eus la satisfaction d'apprécier ensemble si parfait et interprétation de tel degré supérieur !

Cependant, il me fallut bien quitter « La Chansonnière », malgré tous ses attraits. Mais je ne pus me séparer de mon aimable hôte qu'après lui avoir fait promesse de revenir à Marlotte, cité bénie de tous les violonistes qui eurent le bonheur d'y séjourner auprès du maître vénéré Jules Boucherit.  »

Sources : Le Monde musical –
Si les maisons racontaient

Jules Boucherit
Jules Boucherit

Rose Caron

 
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