Jules Breton
(1827-1906)
peintre d'une paysannerie élégante

Jules Breton
Jules Breton
Peintre et poète originaire de Courrières (Pas-de-Calais). Orphelin de mère à l'âge de quatre ans, il devient pensionnaire au collège Saint-Bertin de Saint-Omer puis au collège royal de Douai.

Son père ne s'opposant pas à sa vocation, l'adolescent commence son apprentissage de la peinture et du dessin à Gand auprès de Félix de Vigne, spécialiste de scènes historiques, dont il épousera la fille en 1858. Jules Breton travaillera ensuite auprès de Gustave Wappers à Anvers, un peintre officiel de la Cour de Belgique.

Ces premiers maîtres lui inculqueront les solides bases de la peinture académique en vogue à cette époque.

Jeune homme, il poursuivra sa formation à l'école des Beaux-Arts de Paris dans l'atelier d'Ingres, puis celui d'Horace Vernet, acquérant une excellente formation néo-classique. Il ne s'entendra pas avec Michel Drolling dont il fréquenta aussi l'atelier.

Dans ses "Mémoires" La Vie d'un artiste, il nous conte une savoureuse anecdote sur ses rapports avec ce maître.

Bretonne
Jeune Bretonne
Drolling, qui ne croyait pas à la sincérité de mes tentatives avortées, me considérait comme un élève rebelle et m'avait pris en grippe. Tous les samedis, au concours de l'esquisse j'étais l'objet de vertes réprimandes :

« Que qu'c'est que ça ! voilà du Diaz, du Delacroix maintenant ! »

Il y mettait peut-être du parti pris, me plaçant toujours parmi les derniers, même avec cette Mort d'Épaminondas, que Baudry avait trouvée bien.

Un jour je me vengeai : Nous avions à traiter la Mort d'Antoine et j'en fis deux compositions différentes. Il me reconnut dans la première qui tomba sous ses yeux, me tança d'importance et, comme d'habitude, me mit à la queue ; puis, son classement étant à peu près fini, il découvrit ma seconde esquisse que j'avais à dessein dissimulée, et, sans me reconnaître, il en fit un tel éloge qu'il fut bien contraint de la placer la première.

C'est ainsi qu'au même concours j'ai été à la fois le premier et le dernier.

Bien que l'époque bouillonnât d'idées nouvelles, Jules Breton ne s'intéressait guère aux recherches d'avant-garde qui passionnaient d'autres jeune artistes de sa génération.

Il commence par peindre des tableaux historiques, qu'il présentera au Salon à partir de 1849. Il produira ensuite quelques toiles bien léchées, mi-classiques, mi-romantiques qui témoigneront de son savoir-faire.

Communiants
Jules Breton : Communiants
Mais Jules Breton est pressé de trouver sa manière, pressé de réussir.

Il se détourne rapidement de cette voie classique et se tourne délibérément vers l'univers champêtre où il a grandi et dont s'inspirent déjà quelques devanciers travaillant dans les villages autour de Fontainebleau.

« Peintre paysan » comme il se qualifiera lui-même, il s'intéresse aux paysages, aux scènes rurales de son enfance - il retournera d'ailleurs plus tard vivre dans son village natal.

Témoin d'un monde voué à disparaître sous l'effet de l'industrialisation croissante, son œuvre connaît rapidement un grand succès.

Il réalisa son œuvre à l'époque même que le monde rural fut parvenu à l'apogée de son rayonnement, juste avant son irrémédiable effondrement.

Il saisit de son pinceau vigoureux et précis l'apothéose de cette race paysanne qu'il aimait. Il exalta les gestes graves et justes dans leur travail, de ces hommes et de ces femmes simples, dont chaque mouvement sécrète de la beauté.

Glaneuses
Jules Breton : Jeunes glaneuses
Jules Breton nous lègue l'instant parfait, lumineux, heureux de cette période de notre histoire, juste avant le désastre provoqué par l'abandon des méthodes traditionnelles. Juste avant l'irruption de la mécanisation, de la chimie, de l'éradication des haies vives.

Grâce à un travail raisonnable, respectueux de la nature, le paysan obtenait alors les meilleurs produits possibles, avant que le progrès n'amenât la désertification et la malbouffe.

Ses scènes champêtres nous montrent une nature sans poteaux électriques et sans monstrueuses éoliennes, des chevaux de trait, des veaux et des vaches paissant en liberté, des cochons et des volailles d'avant que l'homme devenu criminel ne les parquât dans d'abominables camps de concentration pour animaux…

Influencé par le mouvement d'idées sociales qui agitait la société de son temps, Jules Breton transposa dans son œuvre le monde paysan qu'il affectionnait, avec toute la force réaliste qui s'en dégageait.

Ses fermières, ses bergères, certes idéalisées sous son pinceau, ne sont jamais mièvres, elles ont du chien. Elles portent toujours sur leurs traits et dans leur attitude un message fort comme l'imprimeront parfois les peintres traditionnels américains ou plus près de nous, avec beaucoup moins de bonheur, les adeptes du réalisme socialiste.

la gerbe
La Gerbe

Jules Breton poursuivra parallèlement une carrière d'écrivain et de poète.

L'œuvre littéraire de Jules Breton suit le même chemin, sans génie mais imprégnée de réalisme social. Ses poèmes et ses ouvrages de vulgarisation artistique sont didactiques et bien-pensants. Pas étonnant que Baudelaire se montre réticent devant « ses déesses déguisées en paysannes ». Émile Zola ne lui pardonne pas son opposition farouche à Manet, que devenu « officiel » il a refusé au Salon de 1866 s'écriant, face à ses toiles: « Si nous recevons cela, nous sommes perdus. » Il fait par contre l'admiration de Van Gogh, qui avoue dans ses lettres à Théo l'avoir beaucoup lu.

En 1857, Jules Breton demeure à l'auberge Antoni de Marlotte où il fait la connaissance de Corot et de Daubigny. Il raconte son séjour dans « La vie d'un artiste » une autobiographie publiée en 1890 chez Lemerre.

Il parcourt la forêt de Fontainebleau, les bords du Loing, allant peindre sur le motif avec d'autres artistes, Millet notamment dont il admire fort les paysannes. Admiration dont il témoigne dans La Bénédiction des blés (1857), et dont il s'inspire dans Le Rappel des glaneuses (1859), aujourd'hui à Paris, au Musée d'Orsay.

A la même époque de ses débuts, Les Premières Communiantes à Courrières et la Réunion de famille à Bourron lui valurent un vif succès.

famille
Réunion de famille à Bourron

La vie d'un artiste
Extrait :
Je passai une partie de l'été de 1857 à Marlotte sur la lisière de la forêt de Fontainebleau.

Je logeai chez le père Antony.

À cette auberge, d'une propreté plus que douteuse, se trouvaient en ce moment Desjobert, Appian, Daubigny, quelques autres peintres et Théodore de Banville qui venait de publier ses Odes funambulesques.

Je travaillais avec assez d'ardeur, d'abord dans la forêt dont l'austérité grandiose m'avait frappé. Mais bientôt, comme à La Broye, lorsque j'étais petit, je m'y sentis pris d'une sorte de spleen, d'une tristesse plus sombre que les noirs fourrés où rampent les vipères.

Ma première impression avait été un sentiment d'âpre volupté qui avait fini par s'aigrir et tourner en amère mélancolie.

Glaneuses
Jules Breton : Glaneuses

Aussi, au retour vers l'auberge, au sortir des bois, j'aimais comme une délivrance, dans la fraîcheur et les senteurs du couchant, de retrouver les petits sentiers qui longent les blés bordés de saules tendres et soyeux.

Alors j'étudiai le côté rustique du pays, plus rude que Courrières et davantage dans la note de Millet.

J'ai gardé un très agréable souvenir de ces instants passés parmi ces artistes de talent, à piocher vigoureusement.

Daubigny était, comme son art, d'une candeur et d'une franchise charmantes.

Nous allions de préférence à Montigny sur les bords du Loing, parmi les verdures grasses et les joncs fleuris.

Oh ! la délicieuse étude qu'il y fit un jour du simple clocher et des petites maisons aux jardins étagés qui se miraient dans l'eau !

Et nous rentrions, le soir, creux de faim ; et sous la tonnelle du père Antony, avec quel fier appétit, nous dévorions les lapins sautés ou les carpes au vin, arrosés de petit bleu du pays !

Les études étaient retirées des boîtes et clouées aux murs du cabaret. Et chaque matin nous repartions à la conquête d'un nouveau motif et l'on voyait, dans la campagne, comme une éclosion de champignons monstres, s'arrondir nos parasols aux rayons du soleil.

Rien n'est comparable au bien-être et à la volupté d'esprit que procure aux artistes le travail de l'étude : jouissances de l'art et jouissances de la nature, oubli des misères journalières, parfums des bois ou des foins, contentement naïf de voir sous le pinceau naître et se développer l'image de ce que l'on admire. Que de plaisirs délicats se ressentent à la fois !

Quel ravissement que de pénétrer peu à peu les mystères de l'effet, que de découvrir sa logique infaillible !

Fete St-Jean
Jules Breton : Fête de la Saint-Jean

Chaque page de la nature n'est-elle pas une symphonie visible dont les admirables accords résonnent à l'œil charmé qui les perçoit ?

Et cette symphonie, on la voit insensiblement sortir, sur une simple toile, du chaos des premières touches ; d'abord informe et discordante, voici qu'elle s'affirme et chante, et l'artiste s'exalte de plus en plus dans une sorte d'adorable ivresse, et sa main court éperdue et sre en même temps, conduite par l'élan d'une claire et rapide observation.

Et comme des essaims d'oiseaux charmeurs au milieu de ce travail qu'on croirait si absorbant, mille délicieux souvenirs traversent l'âme, réminiscences vagues qu'un ton, qu'une harmonie réveille et qui s'épanouissent dans leur vol aux mille couleurs, comme ces bulles de savon que les enfants jettent dans I'air.

Quand plusieurs peintres travaillent ensemble, au même endroit, cet état de bienheureuse surexcitation provoque mille exclamations de folle gaîté et étincelantes saillies.

Au retour, avec quelle hâte nous montions à notre chambre pour apprécier l'effet de l'étude qui se voit mal sous le jour du dehors, plus défavorable encore à la peinture que le papier à ramage bleu de l'auberge. (Fin de l'extrait)

Vendangeuses
Jules Breton : Vendanges au Château Lagrange

Dans son ouvrage Bourron-Marlotte, Si les maisons racontaient, Marie-Claude Lalance nous dit que Jules Breton loua plusieurs années de suite une maison située au N° 97 de l'actuelle rue Gambetta, entièrement rasée au printemps 1986. Au début du XXe siècle, le peintre revenait parfois à Marlotte fortune faite, "en torpédo conduite par un chauffeur en tenue de peau de bique, un certain M. Farcy. Son arrivée à Marlotte était toujours très remarquée".
CRITIQUE
Comblé de médailles et d'honneurs, Jules Breton est l'un des peintres fétiches du Second Empire et de la Troisième République. Loin des audaces de Courbet ou même de Millet, il présente une image idéalisée du monde paysan, héritée du romantisme socialiste de 1848, qui plaît aux tenants d'un "réalisme moral".
Émile Zola :
M. Breton […] est un peintre jeune et militant. Il se serait écrié, en face des toiles de M. Manet : "Si nous recevons cela, nous sommes perdus." Qui ? nous ? ....

M. Breton en est aux paysannes qui ont lu Lélia et qui font des vers le soir, en regardant la lune. On parle, de par le monde, de la noblesse de ses figures. Ainsi tient-il à ne pas laisser entrer un seul paysan vrai au Salon. Cette année, il en a gardé l'entrée, et il a mis impitoyablement à la porte tout ce qui exhalait la puissante odeur de la terre. (Mon Salon 1866 par Émile Zola)

Gardeuse de vaches
Jules Breton : Gardeuse de vaches

Dans une revue de l'école de peinture française moderne, on ne saurait exclure Jules Breton du nombre des peintres qu'il faut prendre en considération. [...] Jules Breton, de son côté, s'est acquis une célébrité en peignant des paysannes idéales. Il faut voir au Champ-de-Mars les beautés qu'il habille de toile grossière et qui ont l'allure de déesses.

La foule approuve et appelle cela "avoir du style". Mais c'est du mensonge tout court et rien de plus. J'aime mieux les paysannes de Courbet, non seulement parce qu'elles sont mieux dessinées du point de vue technique, mais aussi parce qu'elles sont plus proches de la réalité. Remarquez que Jules Breton est comblé de faveurs depuis 1855, abreuvé d'une pluie de médailles et de croix, tandis que Courbet, encore une fois, est mort en exil, poursuivi par les huissiers que le gouvernement français avait lancés sur ses traces. (Lettres de Paris : L'école française de peinture à l'exposition de 1878)

Reverie
Jules Breton : Rêverie de la jeune bergère

M. Jules Breton […] est un naturaliste de la veille, mais un naturaliste tout confit en poésie. Il a cette année encore au Salon une de ces scènes champêtres dont les paysannes ont l'air de déesses déguisées. C'est d'un sentiment très large, si l'on veut ; mais nous sommes ici dans un poème, et non dans la réalité. M. Jules Breton, qui est un peintre creux, me fait toujours regretter Courbet. (Le Naturalisme au Salon 1880)
École de Barbizon
Il faut attendre 1890 pour voir le terme d'«école de Barbizon» apparaître, dans l'ouvrage du critique d'art écossais David Croal Thomson intitulé : The Barbizon School of Painters.

Depuis, ce terme est remis en cause par les historiens de l'art qui contestent l'idée qu'il y aurait eu une « école » à Barbizon. On serait en présence d'un ensemble de peintres aux styles très différents, qui, à des époques très diverses, ont trouvé une source d'inspiration dans la forêt de Fontainebleau et alentour.

Paysage
Jules Breton : Paysage du Gâtinais

 
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